SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - IX - Vagues d'Ecume .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
IX - Vagues d'Ecume
" O toi , sosie , personnage au teint pâle ,
Pourquoi revivre mon haut mal ? "
Heinrich Heine - Der Doppelgänger / Le Double
( Schwanengesang - Le Chant du Cygne , Posth. 1829 ) .
14 - Peu importe alors l'aventure ici-bas telle qu'elle se présente ou devrait être vécue , peu importe , pensais-je plus tard , les détails de cette impressionnante et très romantique " Vie de Héros " merveilleusement illustrée par le grand Richard Strauss ! ( 25 )
Ressemblait-elle à la mienne ?
Il s'agissait plutôt , selon Julien Gracq , de se défaire du " corset " rigide étouffant l'homme industriel dans la pesanteur d'une routine quotidienne l'empêchant de rêver à sa guise et de toucher l'indicible ... ( 26 )
" A chaque être , s'interroge Rimbaud , plusieurs autres vies me semblaient dues ... " ( 27 )
Le sourire intemporel de la Joconde , que cache-t-il ?
D'autres incarnations ?
Le philosophe Albert Camus disait aussi qu'il fallait choisir entre l'épée ou la croix si l'on voulait devenir un homme , et qu'il était difficile à la créature déchue de concilier l'éternité avec le temps de ce monde ... ( 28 )
Ici , pourtant , le bleu n’était pas le même . Trop dur , trop lisse , trop tranchant , comme une lame sous le soleil , un ciel qui ne ployait jamais sous la pluie . Sur la " Riviera " , l'azur était un cri , un appel vers le large , mais pas identique . Ce n’était pas la mer qui colle à la peau , qui pèse sur les épaules comme une étreinte humide et verte , rocailleuse et fine comme la dentelle de Binic .
Essayons pourtant de gravir à nouveau la vague , en haut de la montagne d'écume , me dis-je , après cette chute au royaume de la douleur et de l'absurde éphémère afin de regagner cet ermitage suspendu où mon âme libérée pourrait enfin rejoindre la demeure divine , celle que j'appellerai " La Demeure Enchantée " ... ( 29 )
" Lorsque le pèlerin réussit à percevoir la lumière illimitée , infinie , de cet océan sans fond , sans rive ( double immatériel de l'autre ) , cette lumière même , d'une silencieuse éloquence , devient son guide ! ( 30 )
Et la mémoire des nombreuses péripéties de ses vies antérieures ne ressemble alors plus , comme dans le tableau de Friedrich , qu'à une matière grise et stagnante laissée derrière lui telle un vieil oripeau dont il préférerait peut-être se débarrasser s'il n'y avait sur lui gravé le souvenir blessant de l'amour ... ( 31 )
Le voyageur sur les nuages regarde par-dessus son épaule et voit , au sommet , se dérouler son " cheminement rétrospectif " :
" En me retournant , je me suis trouvé , je me suis vu moi-même ! " , écrit le Sage . ( 32 )
Ainsi peut s'expliquer ce coup d'oeil final sur la vie , " cette saisie illuminatrice remontant le cours de toute une existence qu'on attribue au mourant dans ses dernières secondes ... " ( 33 )
" L'arche du testament de gloire s'est reposé sur la montagne et ceux-là seuls seront sauvés et vraiment réconciliés qui l'auront implorée comme un refuge et qui l'auront cherchée comme leur dernière espérance ... " ( 34 )
15 - Et puis , l’invitation de Marie-Thérèse , mariée à un pâtissier de Livarot , nom qui , de prime abord , sent bon le beurre et le lait chaud . La promesse , de revoir la Bretagne , surtout , pendant les vacances , malgré de lourds secrets de famille que je n'apprendrai que plus tard .
Maman , d'un sourire éclairant sa voix , parle aussi du frère de sa mère , pêcheur de langoustes qui a les mains abîmées , nous confit-elle , avec l’eau froide , la corde , le sel , mais qui rit souvent de bon coeur , un peu comme sa nièce d'ailleurs !
La route est longue , traversant des terres qui ne me disent rien , des campagnes aux formes molles , aux verts trop ronds . Puis Caen , puis Lisieux , puis Livarot . La maison sent le sucre et la farine , ça colle aux narines , ça flotte dans l’air comme un sort . Ma tante , ronde , douce , avec ses enfants , ma cousine et son frère . Et là , étrangeté : l’un s’appelle Daniel , et l’autre Marianne . Comme si , même séparées par les années et les kilomètres , les deux sœurs avaient gardé un fil invisible entre elles .
On parlerait plus tard de l'homme du désert , longtemps après , des traces qu'il y avait laissé sur l'arène quand le vent de la mort soufflait sur la terre desséchée , de la poussière après son passage s'envolant comme des oiseaux de feu depuis les ruines ...
" Même les enfants savent attendre ... " , dit le conteur ( 35 )
Et le flot des âmes lui répondrait en écho :
" Je peux aussi m'échouer sur le sable , perdre de ma force , finalement disparaître ... " Alors , les kilomètres filant , peu à peu , une crique bruissante surgit au loin , tapie dans l'ombre , avec une mouette hurlant la frontière toute proche ! Pas encore la vraie , mais avant de tomber de l'autre côté du miroir en m'efforçant d'identifier le visage inconnu de ce mystérieux chef
d'orchestre , j'arrive sur l'île auprès du phare , au pied du gouffre insondable de la montagne océane ! ( 36 )
La baie du Mont Saint-Michel où le vent revient , celui qui siffle et mord quand le décor s’étire , s’étire , jusqu’à l’horizon , jusqu’à l’îlot de Tombelaine , posé là comme un bijou dans son écrin , tel un secret caché . Maman me parle de légendes , de moines et de tempêtes , de marées folles qui avalent les inconscients . Je marche pieds nus , mais la vase m’aspire ! Et je ris , j’ai six ans, dix ans, peut-être quinze ?
Et puis Binic , et l'oncle Joseph , grand , buriné , la peau sculptée par le sel , qui me prend par l’épaule comme si on s’était vus la veille , et me vante ses coquilles-Saint-Jacques de la baie ou ses langoustes comme on parle d’amies très chères , qui sont là , me confie-t-il d'un sourire coquin , mais qu'il faut mériter ! J’embarque sur son chalutier . L’air est vif , tranchant , la houle me secoue , me ramène à moi-même , au cri des cormorans , moins gourmands , je trouve , mais beaucoup plus sauvages !
( A Suivre )
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Notes :
25 - " Ein Heldenleben " ( Une Vie de Héros , 1897 / 1898 ) , poème symphonique de Richard Strauss ( 1864 -
1949 ) , compositeur , chef d'orchestre allemand .
26 - " En Lisant , en Ecrivant "
( 1980 ) - Oeuvre et Souvenir , essai de Julien Gracq ( 1910 - 2007 ) , écrivain français qui aimait la Bretagne et sa capitale , Nantes .
27 - " Une Saison en Enfer " ( 1873 ) - Délires II , Alchimie du Verbe , d'Arthur Rimbaud ( 1854 - 1891 ) .
28 - " Le Mythe de Sisyphe " ( 1942 ) - l'Homme Absurde , la Conquête , essai philosophique d'Albert Camus ( 1913 - 1960 ), écrivain , dramaturge français .
29 - LA DEMEURE ENCHANTEE
( Cycle de L'Etoile
II ) - copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre .
30 - " Le Livre de l'Homme
Parfait " , d'Azîzoddîn Nasafî
( + 1287 ) , soufi persan du 13è siècle .
31 - " Le Voyageur Contemplant une Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 -
1840 ) , peintre romantique allemand .
32 - Récit de vision dans le Bwiti des Fang du Gabon ( Livre des Sagesses II - Trésors de Sagesses , La Voie ) dans " Le Livre des Sagesses , l'Aventure Spirituelle de l'Humanité " , sous la direction de Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-
Masquelier , copyright Bayard 2005 - Tous droits réservés .
33 - " En Lisant , en Ecrivant "
( 1980 ) - Stendhal , Balzac , Flaubert , Zola , essai de Julien Gracq - Voir note 22 , ci-dessus .
34 - " Le Symbolisme de l'Apparition " , II , de Léon Bloy ( 1846 - 1917 ) , essayiste , romancier français .
35 - " Désert " ( 1980 ) , roman de J.M.G Le Clézio , écrivain de langue française , prix Nobel de littérature 2008 .
36 - AUBERIVE ( Cycle de L'Etoile III ) , 11 - " Histoire d'un
Chef d'Orchestre " - 13 , " La Porte Océane " , copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre .
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