SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - XII - La Noce .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
XII - La Noce
" But the sun is eclipsed by the moon ... "
( Mais le soleil est éclipsé par la lune )
Pink Floyd - " Eclipse "
( 1973 ) *
18 - Bercement de marées intérieures , le train filait au milieu d'une Bretagne revenue à moi comme un rêve ancien d'écume et de sel , se livrant avec la mer à un jeu de cache-cache entre ses collines vertes . Dans l'air , il y avait cette lumière mouillée , cette façon que les choses ont ici d'être à la fois présentes et fuyantes , comme si le temps s'y écoulait autrement , toujours en reflux , toujours en attente de quelque chose qui ne viendra peut-être pas .
Je roulais maintenant sur la route de Brest à Guipavas . Une pluie fine tambourinait sur le pare-brise de la vieille Peugeot 504 conduite par Gwennole Kermadec , mon ami de stage , grand gaillard de 22 ans , colosse à la carrure d’ours qui avec sa carrure imposante et son visage déterminé, semblait prêt à affronter toute une armée s’il le fallait . Tenant fermement , de ses mains calleuses de paysan de fortune , le volant de la voiture , il était venu me chercher à la gare pour m'emmener chez ses parents ! C'était grâce à lui , d'ailleurs , que j'avais pu rêver à Nice de ma terre natale , quand il me parlait , sur de rares cartes postales , du travail de son beau-frère à l'Arsenal et de son désir , plus tard , peut-être , de s'y embarquer !
- Tu vois , demain , c'est le grand jour ! Heureusement que tu n 'as rien de cassé , mon vieux , dit-il en riant , ç'aurait été dommage ! Ils t'attendent tous avec impatience !
Il m'avait montré un cliché de sa fiancée , Mona Le Du , belle paysanne des environs . Je me rappelle encore , ce soir-là , les toits d'ardoise , à l'horizon , trempés de pluie et de brume autour de l'église de pierre grise , et moi , perdu dans la foule des invités , qui écoutais résonner ses cloches comme une prière , comme un appel venu de loin . Anna était là aussi , ou plutôt , " Sofia " , comme elle aurait voulu bizarrement qu'on l'appelle , sœur de la mariée , qui riait sous la lumière du vitrail , éclaboussure dorée sur sa peau pâle , et quelque chose en moi , quelque chose de tendre et d'ancien qui se soulevait comme une vague ... Elle parlait , elle bougeait , je la suivais du regard , comme ensorcelé , comme si c'était elle seule qui pouvait donner à ce jour sa véritable signification . Je ne savais pas pourquoi . C'était peut-être sa manière de tourner légèrement la tête , de passer sa main dans ses cheveux sombres , lorsque son rire s'attardait dans l'air comme un parfum d'oubli . Elle était là , et moi , je me perdais en elle , dans l'idée que je me faisais d’elle , dans cette possibilité fragile d’une autre vie , d’une route bifurquée qui aurait du être la mienne .
Le soir , après la longue veillée bretonne , dans le chemin qui s'enfonçait sous les ombrages depuis la ferme du hameau " Kerbili " , ce fut elle qui s'était tenue tout contre moi pendant la soirée , petite fée semblant boire mes paroles d'une oreille attentive et m'observant de ses yeux de malice , Annaïg , la charmante soeur de la mariée , que je crus ainsi reconnaître comme si nous étions nés l'un pour l'autre , frémissant de peur , soudain , pour cette nouvelle amie silencieuse et fidèle depuis si longtemps désirée et qui , enfin venue pour toujours , n'allait plus tarder à me comprendre !
Alors , la noce se fit danse , la musique emporta les corps , puis , dans la pénombre du soir, je crus un instant , mes yeux cherchant les siens comme deux pépites mouillées luisant dans le crépuscule , que ses lèvres pouvaient s'ouvrir pour murmurer quelque chose , mais ce ne fut qu’un mirage . La nuit tomba , les lampions s’éteignirent un à un , ne laissant bientôt que le silence de la mer invisible , là-bas , roulant son murmure infini .
Le lendemain , la procession du mariage était sur la place . Il y avait là , outre une cinquantaine de gens du voisinage alentour et d'amis divers des quatre coins de la région , le vieux Job et sa femme , les parents de Gwennole , avec ceux de la mariée , dont le père , Jakez , très ému en queue de cortège , donnait le bras , dans son costume du dimanche , à la promise revêtue d'une longue robe blanche et d'une couronne de fleurs .
Puis , Gaid , la plus jeune des trois soeurs , lut le " Cantique des Cantiques " face à l'assemblée silencieuse :
" Toute la nuit , j 'ai cherché
Celui que mon coeur aime ...
Je l 'ai cherché ,
Je ne l 'ai pas trouvé ...
Avez-vous vu
Celui que mon coeur aime ? " ( 66 )
Ensuite , on eut droit , comme de coutume , au généreux sermon du Recteur , aux promesses des candidats " jusqu'à ce que la mort nous sépare ..." suivies des échanges d'anneaux devant les deux témoins figés par l'angoisse , et moi reluquant ma petite Anna rougissante ...
Mais ce qui resta dans les annales des commères du quartier , ce fut , sans doute , le " couac " de Gaid - on en " causa " au village pendant des jours - lorsque , parmi les voix sûres des choristes , la pauvre malheureuse tenta d'imposer sa partie " solo " de flûte à bec , providentiellement recouverte , en l'occurrence , par la marée sonore du grand orgue !
Déjà , on allait vers Sant Tudon , car il était important d'y faire un voeu , disait-on , devant la croix , cela portait bonheur ! ( 67 )
Le soir , on se mit à fêter de plus belle dans la cour de ferme la nouvelle vie des amoureux , chacun levait son verre , chantant des airs traditionnels , dansant le Léon , la gavotte ou l'an-dro ! ( 68 )
Enivré de cidre et de chouchenn , je fus même l'invité d'un curieux tour de chant , m'essayant au micro dans cette langue récemment redécouverte et que j'adorais déjà , difficile , sans doute , mais si belle , me fendant même d'une " gwerz " en comptant difficilement les étoiles dans le ciel merveilleux juste au-dessus de la terre de mes ancêtres , patrie de promesse éternelle enfin retrouvée !
" An hani a garan ' m eus kollet da viken ... " ( 69 )
C'est alors qu'un peu éméchée , sans doute , au retour d'une folle ronde en ribambelle , et riant à la cantonade avant d'offrir à l'heureux élu l'un de ses plus chauds baisers , la ravissante me jeta soudain :
- Je te présente Loeiz , mon petit ami !
19 - Le lendemain , j'étais reparti avec cette impression tenace d’avoir frôlé un destin qui n’était pas le mien . Mais la nuit , parfois , quand elle revenait dans mes rêves , la noce recommençait .
C'était un autre mariage , d'ailleurs , d'un autre temps , d'une autre réalité , peut-être . Sous une arche de fleurs blanches , la mariée s’avançait vers moi , l’élu , celui qui l’attendait , celui qui la reconnaissait . Nous marchions vers l’autel d’un monde idéal où la mer étincelait d’argent pendant que le vent portait les chants du large aux âmes heureuses . Les druides bénissaient notre union sous des chênes immenses , les âmes celtes nous accueillaient dans une ronde éternelle !
Alors , je m’éveillais . Le rêve se dissipait , le monde me revenait avec son lot d’ombres et de regrets . Mais , quelque part , dans un repli du temps , là où se confondent passé et futur , il me plaisait de croire qu'elle et moi , nous nous étions retrouvés , que la noce alchimique avait eu lieu , et que , dans un coin oublié du ciel , une autre Bretagne m’attendait , beaucoup plus libre , radieuse , infinie ...
FIN
___
DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - XII - La Noce - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 .
___
Notes :
66 - " Cantique des Cantiques " 3 , 1-3 .
67 - Sant Tudon ( Saint-Thudon ) , venu de la grande île au 7è
siècle , honoré à Guipavas .
68 - Danses du pays .
69 - " Celle que j'aime , je l 'ai perdue à jamais ... "
Complainte ( gwerz ) bretonne écrite par l'abbé Jean-Baptiste Oliero ( 1856 - 1930 ) sur une mélodie vannetaise .
* " Eclipse " , musique et paroles de Roger Waters dans l'album " The Dark Side Of The Moon " du groupe Pink Floyd - copyright 1973 Harvest / EMI-Capitol - All rights reserved .