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SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - X - La Maison Bleue .

20 Février 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #SOLDAT DE PLOMB

SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - X - La Maison Bleue .
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SOLDAT DE PLOMB

( Mémoires )

 

 

 

 

 

 

 

 

X - La Maison Bleue

 

 

 

 

 

 "  C'est une maison bleue

    Adossée à la colline ... "

 

 

Maxime Le Forestier - " San Francisco "

( Voir note 48 ci-dessous )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     16 Je vivais reclus dans les ténèbres d'une maison sans joie où j'étais seul au milieu d'un rêve en lambeaux d'amour inassouvi .

Mais ne retrouve-t-on pas " dans chaque instant d'une vie naissante , la splendeur de l'inaccessible et le bruissement de ce qui sera pour toujours incompréhensible ? " ( 37 )

             Ma soeur l'avait ramenée de son école d'Assistantes Sociales de Montrouge , ville de la banlieue parisienne où elle avait fini par émigrer pour suivre son mari . 

Je me rappelle encore la couleur de son " kabig " rouge de marin breton , la blondeur de ses cheveux coupés courts , cette luminosité chaleureuse qui entra d'un coup , comme un grand vent du large , dans notre modeste logis . Sa rondeur joviale , sa bonhomie , la simplicité de sa mise me plurent tout de suite . Elle incarnait une beauté différente , femme d'aspect nordique , étrangère à la sophistication particulière de ce coin d'exil où je survivais difficilement , premiers balbutiements de l'amour , premières interrogations lorsque , dehors , soufflait le vent de la révolte , et que dedans , je me sentais en prison . ( 38 )

             Difficile de sortir de sa coquille quand on a peur et qu' on ne veut pas grandir . 

" Mon âme a son secret , ma vie a son mystère ,

  Un amour éternel en un moment conçu ... "

            En moi résonnaient ces stances mystérieuses du Sonnet d'Arvers . N'y chercherait-elle pas , me demandais-je , l'écho tourmenté de ma peine , pour y enfouir la Beauté de leur questionnement ?

( 39 )

" Qu'y a-t-il au fond pour que j'aie si mal ? , interroge Lucile avec désespoir . Qui suis-je pour éprouver avec une telle intensité le désir profond de n'être plus rien ?... " ( 40 )

           Sinon , la  fascination du néant , " cette immense tristesse profonde , comme un puits noir " évoquée par Le Clézio ( 41 ) . 

Mon coeur était rempli d'angoisse ...

Il m'arrivait de passer des après-midi à contempler la danse des vagues naufragées venues , comme moi , s'échouer en scintillant sur la rive de ce nouveau monde inconnu .

          Elle aussi vint vers moi , éclat de soleil , lumière au bout de l'océan lointain de mon pays de cocagne , pour dissiper les ombres de ma nuit . D'ailleurs , ce fut à l'occasion d'une visite au Danemark , bien plus tard , que je découvris sur une toile  un personnage lui ressemblant quelque peu , la " Tine  " de Ancher , jeune femme pensive au bord de la Mer du Nord , dans la région de Skagen , si l'on acceptait d'en abstraire alentour l'ambiance mélancolique et lourde , pour y mettre , à la place , pétillant dans ses yeux , du dynamisme , de la vivacité , une présence , une écoute irremplaçables . ( 42

Quant au tableau de Louis-Alexandre Dubourg , peintre de Honfleur , intitulé " Jeune Fille Assise  " , il n'exprimait pas , non plus , quand j'eus l'occasion de le voir , l'exubérance de mon amie de Rosporden , même si l'aspect général extérieur , sans doute , en évoque une certaine similitude . ( 43 )

         Un beau cadeau de Noël  , en somme , que d'accueillir  une si enthousiaste visiteuse , montrant tant de gentillesse à notre égard !

         Ce soir-là , mon beau-frère n'ayant malheureusement pu se libérer pour les fêtes , ma famille reçut deux pauvres étudiantes qui débarquaient , bras-dessus , bras-dessous , de l'autoroute des vacances !

 " Belle romance d'aujourd'hui ... " , chanterait bientôt le " Big Bazar  " de Michel Fugain . ( 44 )

        Mais je n'osais penser que nos " parisiennes " , poussant leurs conquêtes bien au-delà des mirages du Sud , eussent pu souhaiter courir  l'aventure en solitaire , et prendre , à leur tour , la route vers le  large , tel Isabel Eberhardt ou Annemarie Schwarzenbach , qui cherchèrent jadis dans le voyage une réponse au mal-vivre , à l'insatisfaction de leur jeunesse . ( 45 )

        Quant à la mienne , trouverait-elle un jour le seul chemin qui put la guérir à jamais de l'exil ? Celui qui mène , pensais-je , au bout d'un interminable périple , semé d'embûches , d'hypocrisie , de trahisons , vers la Terre bénie des Ancêtres , Royaume De l'Eternel où l'âme en paix se repose .

Elle ne resta qu'un soir parmi nous , trompant mon attente , à vanter les charmes de Nice et me dire la chance que j'avais de vivre ici , sur la Côte . La lueur d'une étoile , souvent , ne nous parvient que lorsqu'elle a , de notre regard , si tôt disparu . Pour la première fois , grâce à elle , cependant , j'entendis parler d'un jeune artiste qui tentait de réveiller l'apathie bretonne en dépoussiérant la musique populaire de son passé ... ( 46 )

         

     17 - Je la revis quelques temps plus tard , quand elle eut décidé de s'installer dans l'arrière-pays . Sa demeure , notre " maison bleue  " , était devenue une sorte de refuge ou de phalanstère pour les travailleurs de l'âme et les chiens perdus sans niche et sans collier qui erraient alentour .

            C'était l'époque des " Hippies  " . Nous écoutions le " White Album  " des Beatles , ainsi que l'envoûtant chef-d'oeuvre " Ummagumma  " , d'un nouveau groupe " underground  " ,  Pink Floyd .

( 47 )

         Je la rencontrais de temps à autre , dans la montagne , au bout d'une longue escapade à bicyclette , essayant de lui confier mon espoir et ma solitude . Mais , sans doute étais-je trop jeune , et , d'ailleurs , n'avait-elle pas une autre route à suivre ?

Elle devait se demander , sans doute , en passant la main sur la rampe de bois écaillé , si c'était cela , au fond , qu'elle avait voulu , cette bâtisse penchée sur la colline , avec son odeur de thym , de serpolet , parfois de mimosa , et celle plus âcre , presque sauvage , des corps entassés , des chaussures humides abandonnées dans l’entrée , des voix qui montaient , dissonantes , d’une pièce à l’autre . Elle n’avait pas pensé à sa couleur bleutée , non , ça , c’était venu bien après , ce reste de ciel , reflet sur les volets , comme une idée que quelqu’un avait eue , elle ne savait plus qui , peut-être Clément , le voyageur de commerce qui peignait des chevaux sur des morceaux de bois flotté , et qui , un matin , lui avait dit en la fixant du regard qu'il lui faudrait du bleu , beaucoup de bleu sur les murs pour y noyer ses amours perdues .

 

- Tu sais , comme dans la mer ! , avait-il même rajouté en pleurant .
 

Mais elle , maintenant , ne voulait plus la voir , n’ayant besoin que de la deviner au loin , cruelle , même à l'horizon , car elle était venue à Gilette , paradoxalement , pour autre chose , perchée sur ce belvédère pour sentir qu'elle dominait enfin les falaises battues par l'océan , l’odeur du goémon , celle des marées , des tempêtes qui , rageait-elle , avaient emporté les siens , lui avaient tout pris ! Par ici , les tourments n'étaient qu'intérieurs , déposant leur défi dans les silences d’Agathe , qui ne nous parlait plus depuis trois semaines , dans les éclats de rire trop forts de Noé l'américain , dans la façon dont Baptiste , ce chevalier basque dont elle était tombée follement amoureuse , rentrait parfois très tard , l'oeil hagard , l'odeur de la bière et de l'herbe sur ses vêtements , quand elle lui demandait simplement :

 

- Tu veux manger quelque chose ?

 

Car elle avait compris que ce n’était pas la peine de poser plus de questions , de creuser trop loin , que les racines du mal étaient si profondes , noueuses , que c’était déjà assez d’offrir un lieu où poser son corps , un toit où dormir sans craindre la nuit . Ce bleu nous emportait alors comme un navire au large . Elle s’était mise à l'aimer , ce refuge imparfait , croyant entendre parfois sa mère :

 

- Tu ne peux pas tous les sauver , Maïwenn !

 

Elle aurait voulu seulement lui répondre que ce n’était pas pour les sauver du naufrage , pas exactement , mais que c’était une question de tenir la barre , de rester là , simplement , près d'eux , dans la tempête , même quand tout tanguait , comme elle l'aurait fait pour son père matelot , pour son oncle et ses cousins péris en mer , même quand elle aurait voulu s'enfuir avec eux , puis rouler jusqu’à l'immensité , recommencer ailleurs . Mais on ne recommence jamais ailleurs . On recommence toujours ici , là où on n'a pas choisi d’être .
Alors , poussant la porte de sa chambre , elle descendait l’escalier , majestueuse , pour mieux écouter la musique flottant depuis le salon , celle de la guitare du nouvel arrivé , Maxime le troubadour , avec sa fameuse " Maison Bleue " , chanson qui nous parlait d'un refuge un peu hors du temps , d'une utopie bohème où chacun trouverait sa place , même de façon bancale , un lieu où les âmes perdues se croisaient , se frôlaient , se saoulaient en se soutenant , sans toujours savoir comment . Grâce à elle ? ( 48 )

 

 

 

 

 

                                       

   

( A Suivre ) 

                           

 

 

 

                              ___

 

 

 

DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB Mémoires ) - X - La Maison Bleue - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .

" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 .

                               ___ 

 

Notes :

 

37 - " Les Prodiges de la Vie "

( 1903 ) , nouvelle de Stefan Zweig

( 1881 , Vienne - 1942 , Pétropolis / Brésil ) , in " Die Liebe der Erika Ewald " ( L' Amour d 'Erika Ewald ) , Egon Fleischel , Berlin , 1904 .

 

38 - Mai 68  .

 

39 -  " Sonnet  " de Félix Arvers ( 1806 - 1850 ) , in " Mes Heures Perdues  "

( 1833 ) .

 

40 - " Lucile ou la Nostalgie du Génie " , par Marité Diniz , Presses de la Renaissance , 1984 .

 

41 - " L' Extase Matérielle " de Jean-Marie-Gustave Le Clézio , né à Nice le 13 avril 1940 - Gallimard , 1967 .

 

42Michael Peter Ancher ( 1849 - 1927 ) , peintre danois de l'Ecole de Skagen .

 

43Louis-Alexandre Dubourg ( 1825 - 1891 ) , peintre de Honfleur .

 

44 - " Une Belle Histoire " , chanson de Michel Fugain , in " Fugain et le Big Bazar " , Columbia , 1972 . Tous droits réservés .

 

45 - Isabelle Eberhardt ( Genève , 1877 - Aïn-Sefra , Algérie , 1904 ) , écrivaine suisse , aventurière du Désert .

     Annemarie Schwarzenbach

( Zürich , 1908 - Sils , Engadine ,

1942 ) , écrivaine suisse , aventurière , journaliste .

 

46 - Alan Stivell , promoteur d'une nouvelle musique populaire bretonne .

 

 

47 - Célèbres groupes de musique " pop " anglaise .

      - " White Album " , copyright 1968 EMI Records LTD - The Beatles - All rights reserved .

      - " Ummagumma " , copyright 1969 EMI Records LTD - Pink Floyd - All rights reserved .

 

48 - Gilette , commune des Alpes-Maritimes , perchée sur un belvédère au-dessus de la plaine du Var , à une trentaine de kilomètres du centre de Nice .

       - " San Francisco " , chanson de Maxime Le Forestier , in " Mon

Frère " , Polydor , 1972 . Tous droits reservés .

 

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