LE VOL DES OIES SAUVAGES - II - Les Fantômes de Quéhillac .
LE VOL DES OIES SAUVAGES
" Le jour est à nous , mes enfants ... "
Derniers mots de Charles Chalmont , marquis de Saint-Ruth , général français , commandant des troupes de Louis XIV, qui périt à la bataille d'Aughrim .
II - Les Fantômes de Quéhillac
" Qu'est-ce qui peut subir la mort , sinon ce qui nous trouble et nous sépare ? "
Thomas Mann - " Tristan " ( 1903 )
3 - En ce jour de tempête sur la Bretagne , ce devait être l'oeil du cyclone , lorsqu'elle se mit à lui sourire pour le remercier , comme elle disait , de s'être occupé du " précieux trésor de sa vie " , celui dont elle n'avait entendu que trop peu parler , précisait-elle , dans de vieux livres familiaux venus d'Irlande , une histoire méconnue en Amérique où , grâce aux films d'Holywood , on ne voyait la France qu'en rêvant seulement de Paris la romantique ou de la " French Riviera ", peut-être ?
Aujourd'hui , le maire de la petite bourgade , Jean-Baptiste Corbillé , recevait les deux étrangères dans son bureau aux boiseries sombres , fixant avec intensité la plus âgée qui venait d’entrer la première , comme si un voile du passé venait soudain de se lever . Troublé , il se leva lentement , marchant vers elle tandis qu'une sensation étrange l’envahissait , cherchant ses mots :
- Madame … Clare , c’est bien cela ?
- Oui , monsieur le maire , fit Bridget , souriante , lui tendant la main . Je vous présente ma fille Maggie . Nous sommes enchantées de faire votre connaissance ! , rajouta-t-elle dans un français balbutiant .
L'élu leur serra la main , le regard fixé sur le visage de celle qui avait commencé à parler . L’écho d’un souvenir lointain s’imposait à lui . Cette femme ... Elle ressemblait tant à sa chère comtesse .
- Comme c’est troublant ... J'ai l'impression de vous avoir déjà vue .
- Oh ? Vous m’auriez rencontrée quelque part , lui répondit-elle en fronçant les sourcils . Pourtant , c'est la première fois , vous savez , que je voyage en Europe continentale .
Comme pour chasser une vague illusion , son vis-à-vis , dubitatif , secoua la tête .
- Non , madame ... ou plutôt , si . Vous ressemblez à quelqu’un dont j’ai retrouvé la trace à la bibliothèque municipale . C'était une " lady " qui venait en cachette , ici , autrefois , communier dans la crypte du château .
Sa fille , en entendant ce titre à l'anglaise , esquissa un petit rire amusé , ses yeux brillant d’une lueur d’intérêt , montrant que , pour une jeune américaine , cette histoire si exotique d'une noblesse clandestine l’intriguait !
Le notable hésita un instant . Devait-il réellement partager cette obsédante réminiscence à-propos d'une héritière de Caitlin Clare de Saint-Avaugour qui , à la fin du XVIIIe siècle , la Révolution battant son plein , venait en secret dans le manoir où un prêtre réfractaire lui donnait , au péril de sa vie , la communion , son ancêtre , Nicolas ?
La veuve resta silencieuse quelques instants , puis reprit d’une voix douce :
- Corbillé … Comme vous . C’était un de vos parents ?
L'autre hocha lentement la tête .
- Oui . Il a été guillotiné en 1794 . Depuis , son nom est gravé dans l’histoire de notre famille … et de cette ville . Certains disent que son esprit hante encore les lieux où il officiait , veillant sur les âmes égarées . ( 3 )
Lourd de sens , un tragique silence prit place , pendant que la visiteuse croisait les bras , pensive . - C'est étrange , en vous regardant , j'ai moi aussi l'impression de déjà-vu ! Comme si ces lieux , ces noms , résonnaient en moi . Parfois , je fais des rêves , j'ai des visions d'une femme en robe d'époque , priant dans l'ombre d'une chapelle .
Mais quand il plongea dans le sien son regard , naquit en lui une troublante évidence née d'une intuition qu’il n’osait encore formuler .
Si l’histoire se répétait , pensa-t-il . Peut-être que certaines âmes sont destinées à se retrouver , au-delà du temps ?
4 - Ce soir-là , dans sa chambre , Bridget sentit une présence . L’air semblait plus froid , comme chargé d’une énergie ancienne . Son regard fut attiré par un coin de la pièce où l’ombre paraissait plus dense . En un éclair , une silhouette fantomatique lui apparut en habit d’époque , un regard grave planté dans le sien , puis disparut tout à coup !
- Qui êtes-vous ? , murmura-t-elle , terrifiée !
Elle perçut une voix lointaine et grave résonnant à l'intérieur de sa conscience , ainsi que le dessin d'une main vengeresse levée en signe d’avertissement .
- Le passé réclame justice ! On a souillé mes terres … L’ancien maire a profané la mémoire du duc en détruisant ma demeure pour y bâtir un commerce vulgaire .
Elle recula contre le mur , le cœur battant à tout rompre.
De quoi parlez-vous ? Que dois-je faire ?
Le fantôme s’effaça peu à peu , ne laissant qu’un murmure suspendu dans l’air :
- Rendez-moi mon nom ! Rétablissez notre honneur perdu !
Elle resta figée , le souffle court . Qui était cet homme ? Et quel secret enfoui cherchait-il à lui révéler ?
5 - Un jour proche , elle se rendit à Nantes pour consulter les archives du Duché en compagnie de Maître Le Gall , traducteur bénévole et de sa fille , étudiante francophone . Après plusieurs heures de recherche , ils tombèrent sur un nom : celui du chancelier Pierre Raboceau , secrétaire , au XVè siècle , des ducs Pierre et François , dont la demeure , jadis un hôtel particulier , avait été rasée récemment pour laisser place à une superette . Pourquoi donc ? , se demanda-t-elle . ( 4 )
Mais un autre détail la frappa : il était également fait mention d'un certain Jehan de Kersaint , son adjoint , qui , en 1478 , avait mystérieusement comploté pour faire disparaître , sans qu'on en retrouve la trace , une partie du trésor ducal . Certains chroniqueurs de l’époque avaient murmuré même qu’il avait été assassiné pour avoir voulu " trop bien " protéger le secret d’État … L'américaine sentit un frisson lui parcourir le dos . Et si la " mafia " irlandaise était dans le coup ? Si cette histoire avait encore une importance aujourd’hui ?
Alors que les deux femmes , consciencieusement , avaient entrepris de superviser la rénovation du manoir , les ouvriers commencèrent aussi à murmurer . Certains prétendaient avoir vu des ombres mouvantes qui s'agitaient comme un voile entre les vieilles pierres , d’autres juraient avoir entendu , au crépuscule , des chuchotements en langue bretonne ou en gaélique .
Un soir , alors que Maggie inspectait les travaux dans l’aile ouest , elle ressentit un courant d'air glacial qui fit trembler la lueur de sa lampe torche , pendant qu'une voix d'épouvante lui fit perdre l’équilibre :
- Pourquoi êtes-vous revenus ?..
Les manifestations s’intensifièrent de plus belle quand , en déblayant l’ancienne cave du manoir , les ouvriers mirent à jour une vieille malle scellée dans laquelle ils découvrirent des vêtements d’époque tachés de sang séché et , plus troublant encore , deux vieux médaillons brisés provenant d'un collier d’or portant les noms de Barry et de sa soeur , Caitlin Clare , derniers maîtres du manoir avant la Grande Révolution .
Les annales du lieu et les lettres trouvées dans la malle révélèrent leur sombre histoire . On sait que les émigrés irlandais constituèrent des régiments de mercenaires dans de nombreux pays , qu'ils fussent catholiques ou non , le principal contingent formant celui qui s'était mis au service de la France en 1691 sous Louis XIV , alors que la Cour jacobite de Saint-Germain en Laye rassemblait des milliers d'émigrés . Sous Louis XV , les Irlandais s'étaient illustrés en particulier à la bataille de Fontenoy . Ils avaient pris part également pour le compte de la France sous Louis XVI à la guerre d'indépendance américaine avec deux régiments Berwick et Dillon . C'est l’Assemblée nationale qui avait ensuite prononcé la dissolution de ces régiments , parce qu'ils étaient suspects d'être fidèles au Roi en 1791 . Le comte de Provence , futur Louis XVIII , avait prononcé , en 1792 , un discours de remerciement pour honorer la très longue fidélité des émigrés irlandais dont le service avait au moins duré une centaine d'années ! Barry et Caitlin Clare D'Avaugour , fervents royalistes et soutiens des Chouans , avaient organisé , aux côtés des insurgés bretons , des sabotages et des embuscades contre les troupes républicaines . Mais en 1794 , dénoncés par un traître , ils furent capturés par les Bleus . Jugés à Nantes par un tribunal révolutionnaire , ils furent accusés de conspiration contre la République . Le 17 mars 1794 , conduits sur la place publique , ils furent exécutés par la guillotine , laissant une malédiction non résolue derrière eux , plus un manoir vidé de ses meubles et occupants . ( 5 )
Depuis , de temps à autre , on croyait voir leurs fantômes qui erraient entre les murs de Boisjourdan , attendant sans doute le retour de leurs descendants pour briser leur destin tragique .
Maggie , fascinée , voulut en savoir plus . Elle engagea une spécialiste bretonne qui lui expliqua que les âmes des morts injustement condamnés restaient prisonnières tant que leur vérité n’était pas reconnue .
La nuit suivante , Bridget fut réveillée en sursaut . Dans l’ombre de sa chambre , une silhouette féminine se tenait près de la fenêtre , vêtue d’une robe d’un autre âge . Etait-ce encore cette Caitlin ?
- Aidez-nous , ne laissez pas notre mémoire s’effacer ! , lui murmura-t-elle .
Pour libérer les âmes du couple maudit , Maggie et Bridget décidèrent d’organiser une cérémonie de mémoire en leur honneur . Elles firent graver leurs noms sur une plaque commémorative et réunirent les habitants de Bouvron pour raconter leur infortune .
Le soir de l’inauguration , tandis que la plaque fut dévoilée , comme le vent soufflait à travers les ruines du manoir , une dernière bourrasque agita violemment le feuillage des chênes centenaires !
Depuis ce jour , les manifestations cessèrent plus ou moins , Boisjourdan retrouvant un peu de paix . Mais parfois , au détour d’un couloir , un éclat d’or brisé scintille sous la lune …
( A Suivre )
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Notes :
3 - Nicolas Corbillé , ( 1755 - prêtre catholique ayant refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé , il exerce clandestinement son ministère . Dénoncé , il est arrêté par un détachement militaire et fusillé à Bouvron , le long du mur de l'église . Premier maire de Bouvron .
4 - Pierre Raboceau , né vers 1395 au duché de Bretagne , secrétaire des ducs Pierre II et François II de Bretagne de 1459 à 1476 , Chancelier de Bretagne.
5 - Les régiments irlandais portaient le nom de leur colonel-propriétaire :
- Le régiment de Berwick , régiment d'infanterie irlandais au service du royaume de France créé le 1er mars 1698 pour Jacques Fitz-James ( 1670 - 1734 ) , duc de Berwick , fils naturel du roi Jacques II Stuart d'Angleterre , renforcé le 26 avril 1775 par incorporation du régiment de Clare , et renommé le 1er janvier 1791 , le 88e régiment d'infanterie de ligne .
- Le régiment de Dillon , régiment d'infanterie irlandais qui , après avoir servi l'Angleterre avant 1690 sous le nom de régiment " Shrewsberry-Dillon " , devint le 87e régiment d'infanterie de ligne lors de la réorganisation des corps d'infanterie français de 1791 .
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