LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIV ) - V - L'Orpheline .
Le Veilleur de Brocéliande
( Cycle de L'Etoile XXXIV )
V - L'Orpheline
" lls marchent devant moi , ces Yeux pleins de lumières ,
Qu'un Ange très savant a sans doute aimantés ... "
Charles Baudelaire - " Le Flambeau Vivant "
- Les Fleurs du Mal ( Spleen et Idéal , XLIII , 1861 )
9 - Quand Léna se mit à grandir , une ombre planait sur son identité , chacun se doutant que sa mère avait un amant , chef d'un réseau politique ... La jeune enfant portait en elle une lumière singulière , une force mystérieuse , peut-être l’héritage de son père officiel , celui qu'on surnommait le " sage " de Brocéliande , ou peut-être celui de l'autre , son géniteur , plus trouble , cet homme dont son amante préférait taire prudemment le nom .
Lorsque sa fille eut dix ans , Kerlann disparut brutalement , sans laisser de traces , comme s’il n’avait été qu’un rêve politique ou un agent qu'on avait dû effacer .
Ce secret , Grida l’emporta discrètement avec elle . Mais Yann , silencieux comme une tombe , continua d’aimer l'orpheline à l'instar de sa propre fille , lui transmettant ce qu’il savait des mondes invisibles , des légendes anciennes et du pouvoir caché des symboles .
Déjà , Léna , qui avait vécu à Rennes dans la chambrette surchauffée d'un appartement de la rue Saint-Georges , proche du bureau paternel où s'entassaient les tracts politiques de la militante parmi les livres de philosophie de l'enseignant , pressentait que son destin ne serait pas ordinaire . Dès l’âge de six ans , petite encore , elle se révéla par un don singulier pour le piano , reproduisant à l’oreille des airs qu’elle entendait à la radio ou lors de rares concerts en ville auxquels sa mère consentait à l’emmener . Son professeur de musique , Madame Vallin , ancienne élève de Fauré , parlait souvent , en ce qui la concernait , d’ " instinct rare " , d’ " oreille absolue " , touchant l'harmonie .
Mais l’ambiance à la maison restait lourde .
Grida , tendue , exigeante , poussait sa fille vers l’excellence mais l’enfermait également dans des attentes contradictoires , la voulant un jour bretonne , fière , libre comme elle , mais aussi irréprochable et obéissante le lendemain . Son mari , lui , encourageait plutôt l’intériorité , le silence , l’écoute des forêts . Leurs deux visions s’entrechoquaient . La pianiste , elle , s’échappait au clavier , comme " Jean-Christophe " dans le roman de Romain Rolland , son livre de chevet , mais avec des ombres plus anciennes dans les veines ! Cependant , le temps , lui aussi , comme les cygnes du lac de Diane , s'envolait à toute vitesse ! ( 24 )
À treize ans , l'artiste prodige composait de petites pièces pour piano qui faisaient pleurer Madame Vallin . Puis , à quinze , elle avait fini par être admise au Conservatoire de Paris , mais refusa d'abord d’y aller , disant qu’elle n’était pas prête . En réalité , elle sentait en elle comme une faille , une fausse note , celle de son origine incertaine . Un jour en feuilletant un vieux cahier dans le bureau de son philosophe de " père " , elle découvrit une phrase griffonnée par lui au crayon :
" La vérité est ce qui nous lie au monde invisible , mais elle nous détruirait si elle était trop tôt révélée . "
C’est là qu’elle comprit qu'il savait , se mettant à composer une oeuvre , à l'âge de seize ans , qu’elle avait intitulée pour l'occasion : " Nocturne pour un inconnu " . Elle la joua lors d’un petit récital à son école . Toute la salle était en larmes ! Quant à elle , glacée , elle se sentait vide . Le lendemain , seule , elle partit pour Brocéliande , marchant jusqu’à la Fontaine de Barenton . Là , elle crut entendre , pour la première fois , la musique des pierres , ce chant étrange , grave , cristallin , comme venu d’un autre plan de l’être . Elle s’évanouit .
Quand elle revint à elle , une vieille diseuse de bonne aventure s'était assise à ses côtés , qui l'ayant reconnue , l'avait prise dans ses bras , lui avouant seulement de manière incompréhensible :
- Ma chérie , tu portes dans ta chair la marque d'une mémoire ancestrale qui ne sera dévoilée aux hommes que bien plus tard , celle d’un immense vaisseau en forme d’opale bleue ... ( 25 )
10 - Après avoir , peut-être , mais sans y croire , découvert le secret de ses origines dans les brumes de la forêt légendaire , Léna Kervern sentit qu’un monde venait de s'écrouler . Ce n’était plus seulement la lande et les souvenirs du fils de Mona qui habitaient son cœur , mais aussi une vérité plus vaste , plus vertigineuse encore : son sang portait les traces d’une lignée perdue , tissée de silences , de blessures anciennes . Fuir était alors devenu nécessaire . Afin de renaître ?
À Paris , la provinciale fut accueillie par son ancienne professeure devenue grand-mère qui , après un séjour chez sa belle-fille , avait , elle aussi , déménagé . Madame Vallin , femme austère et bienveillante que la capitale respectait comme une éminence du piano français , descendante elle-même d’une grande lignée de musiciennes du Conservatoire , la prit encore sous son aile avec une affection toute maternelle . Bientôt , Léna joua dans des salons feutrés , puis dans des salles plus vastes , jusqu’à être remarquée par les cercles artistiques parisiens , la perfection de son jeu ayant non seulement acquis la limpidité des sources bretonnes , mais aussi leur profondeur bouleversante , écrivait une journaliste dithyrambique . C’est lors d’un de ces concerts , d'ailleurs , dans l’hôtel particulier de la duchesse de Fontenoy , que le destin frappa de nouveau !
Il était là , de grande taille , élégant , distant comme un marbre de l’époque Empire , avec la figure énigmatique d'une légende vivante , Pierre-Yves de Montfort ! De manière officielle , on le présentait comme écrivain , chroniqueur politique et mondain pour un journal monarchiste . Officieusement , par contre , celui dont le nom venait de la branche aînée des Lohéac , celle qui avait pu conserver le manoir d’Auberive à la faveur du chaos révolutionnaire et du retour des aigles de l'empire , évoluait maintenant dans des sphères beaucoup plus troubles . Mais ce que nul ne savait , ou presque , c’était qu'il descendait en droite ligne de Louis XVII , que l’on disait mort malade au Temple , mais qui avait pu être exfiltré par un réseau d’initiés ! ( 26 )
Dès qu’il vit sa lointaine cousine Léna , il sut .
Son regard vert , sa manière de s’incliner devant elle , trahissaient une émotion qu’il ne put ni dissimuler ni expliquer . C’était plus qu’un coup de foudre . Quelque chose comme une mémoire ancienne retrouvée . Elle jouait ce soir-là une sonate de Scriabine , mais il entendait déjà la voix des forêts de l’Armorique , les vents sur les mégalithes , la plainte d’un peuple millénaire . ( 27 )
Pierre-Yves n’était pas qu’un esthète . Il servait un but . Agent double à la Sûreté Nationale , il avait été recruté pour infiltrer les réseaux de l’OINT ( Ordre International du Nouveau Temple ) , une organisation secrète d’idéologues et de banquiers germano-russes , menée par les Dürrenbach , descendants d’une aristocratie noire européenne . Mais peu à peu , ayant réussi à fonder l’ARCHE en secret , qui était un cercle d’hommes et de femmes convaincus que l’humanité devait retrouver ses racines sacrées comme sa noblesse spirituelle perdue , il s’en était affranchi .
Il voulait d’abord protéger Léna . Puis il comprit qu’elle avait un rôle à jouer . Elle aussi était une héritière . Son sang , la finesse de son oreille , son mystère , en faisaient une élue . L’opale bleue qu’elle portait au cou , sans comprendre encore pourquoi , réagissait parfois à certaines notes jouées dans l’aigu . Un signal , un appel !
Néanmoins , leur amour naquit dans la méfiance . Lui portait des secrets plus lourds qu’un royaume , elle fuyait encore l’ombre d’un père trop lumineux . Les routes de l’histoire , inexorablement , se refermaient sur eux .
Mais quelque part , dans les salons cryptés d’une villa de la côte d’Azur , les Dürrenbach se réunissaient . L’Opale bleue devait être retrouvée . Et l’ARCHE anéantie ! ( 28 )
( A Suivre )
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Notes :
24 - Gabriel Fauré ( , pianiste , organiste et compositeur français - Romain Rolland ( écrivain français , lauréat du prix Nobel de littérature 1915 , auteur de " Jean-Christophe " ( 1904 - 1912 ) .
25 - L'INVITATION DE L'ANGE - Epilogue - Ad Altum - XIII - L'Etoile " Apsara " - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved ." L'INVITATION DE L'ANGE " , Dan Ar Wern / copyright 2025 .
26 - La Demeure Enchantée ( Cycle de L'Etoile II ) , III , 7 - Chanson de Bilitis - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
27 - Alexandre Scriabine ( 1871 - 1915 ) , l'un des représentants les plus importants de la musique moderne et de l'avant-garde musicale à l'aube de la Première guerre mondiale , souvent considéré comme l'un des compositeurs les plus marquants du début du XXe siècle . Voir note 15 , chapitre trois .
28 - METAMORPHOSIS ( Cycle de L'Etoile XIII ) - Seconde Partie - 1 - Cimetière Marin - Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - février 2022 .
- LENA ( Cycle de L'Etoile XI ) , II , 15 - L'Etoile Rouge - Copyright 2021 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
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