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MIROIRS ( Cycle de L'Etoile XXXVI ) - I - Rügen .

13 Février 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #MIROIRS

Falaises de craie sur l'île de Rügen ( Kreidefelsen auf Rügen , 1818 ) par Caspar David Friedrich .

Falaises de craie sur l'île de Rügen ( Kreidefelsen auf Rügen , 1818 ) par Caspar David Friedrich .

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MIROIRS ( Cycle de L'Etoile XXXVI )

( Suite de : Adagio Assai )

 

 

 

 

" La traversée jusqu'à cette terre fabuleuse

  Où s'anéantissent nos plus belles espérances ,

  Où nos frêles esquifs s'abîment dans les ténèbres ,

  Voyage qui exige avant tout courage , probité ,

  Patience dans l'épreuve ... "

Virginia Woolf - " Vers le Phare " , I , 1 . *

 

 

 

 

I - Rügen

 

 

 

 

" Une île est au milieu de la mer . Une ville sur l'île s'élève , avec des églises aux coupoles d'or , des palais et des jardins .  "  

Alexandre Pouchkine - " Le Conte du Tsar Saltan "  ( 1831 )

  

 

 

1Heidi se réveilla en sursaut . Des poutres sombres , taillées à la main , traversaient la pierre comme les nervures irrégulières d’un organisme ancien . L’air était froid , mais pas hostile . Au centre de la pièce , avec ses montants en torsades gravés de motifs celtiques presque effacés , trônait un lit à baldaquin monumental , taillé dans un chêne noirci par les siècles , qu'un dais de velours grenat surmontait , dont les franges pendaient comme des lianes immobiles . D’un blanc irréprochable , la literie , d'une propreté presque suspecte , contrastait avec la rudesse médiévale du lieu . La chambre , comme une vigie hors du temps , dominait l’île . Édifiée dans l’aile la plus ancienne du château , elle avait des murs , légèrement suintants , de pierre épaisse où la lumière du jour entrait avec parcimonie par une étroite fenêtre ogivale orientée vers l’ouest . Au-delà du verre poli , la jeune femme entendait l'océan battre avec une régularité hypnotique les falaises , comme s’il comptait les secondes d’une captivité invisible . Face au lit , occupant tout un pan de mur , se dressait la glace d'un miroir démesuré , encadré d’un bois sombre veiné d’argent , si ancien que sa surface n’était pas parfaitement plane .

Le reflet qu’il renvoyait semblait toujours légèrement en retard , comme s’il hésitait à obéir aux lois de l’optique . Heidi ( alias Lena ) Kermeur - c'était le nom sous lequel on la connaissait en Bretagne - l’avait remarqué dès son réveil . Jadis espionne , formée à détecter l’anomalie avant même de la nommer , celle-ci , sentant que ce miroir n’était pas un simple objet , resta figée , tout d'abord , les yeux grand ouverts devant lui , parce qu'il reflétait un plafond qu’elle ne reconnaissait pas . Trop haut . Trop différent . Simplement étranger . Lentement , son corps confirma , en s'étirant , ce que son esprit avait déjà compris : qu'elle n’était plus " chez elle " , dans ce pays d'Armorique où elle avait trouvé , non seulement refuge , mais , grâce à un mariage , désormais rompu , un nom discret , solidement ancré dans le paysage , choisi pour ne poser aucune question .

Professeure de piano indépendante , elle donnait des cours à domicile , parfois chez elle , dans une petite maison de Lorient , face à la mer . Une vie lente,  méthodique , exactement ce qu’elle savait tenir sur la durée . Ici , le lit sur lequel elle était allongée n’avait rien de commun . Massif , sculpté , presque cérémoniel . Et ces draps , changés récemment , comme dans un hôtel . Pourquoi ? Portant la main sur son poignet gauche , elle constata qu'elle n'avait plus de montre . Sa bague , aussi , lui avait été enlevée , de même que ses habits d'origine , remplacés par une chemise de nuit simple , presque monacale , et sur le dossier d'une chaise , un survêtement . 

Le souvenir du rapt lui revint alors d'une manière insidieuse , avec cette sensation , fugace , d’être observée de loin sans pouvoir situer d'où cela venait . Le vent , le ciel bas quand elle revenait d'une course chez elle , passant par le port , tandis qu'au travers de nues grisâtres le soleil tentait de pointer son doigt lumineux sur un frêle esquif passant au large , et qu' elle avait vu surgir , vers l'embarcadère , un commando débarquant d'une chaloupe : sept marins encapuchonnés vêtus de scaphandres , fusils mitrailleurs en main ! Puis , une saveur étrange qui se mêlait à celle de l'iode en cette fin d'après-midi sur le bord de mer , une odeur douce , presque florale , et , brusquement , le noir ! Pourtant , rien de brutal , rien d’amateur . Ce qui confirmait ce qu’elle craignait déjà : elle n'avait pas été enlevée par hasard ! 

2 - La femme se leva .

Il y avait peu de meubles dans la chambre , une table massive , une chaise , un coffre fermé . Elle s’approcha de la fenêtre. Là , elle découvrit une île escarpée , ceinturée de falaises . Des bâtisses de pierre , en contrebas , comme pour mieux résister au vent , dressaient leurs silhouettes pimpantes sur le versant d'une colline , se serrant les unes contre les autres . De la fumée montait de leurs cheminées , quelques passants , tout autour , circulant dans des rues étroites . Les premières maisons du village .
Elle reconnut les ruelles pittoresques du petit port de son enfance , à Rügen , et , l'air intrigué , choisit un chemin menant en pente douce vers la plaine littorale .

Bonjour , Frau Moser ! , lui lança un drôle de bonhomme au sourire éclatant dont la mise était singulièrement semblable à la sienne .

Quelle belle journée , n'est-ce pas ?  

Comment le promeneur avait-il pu deviner son ancien patronyme ? Elle n'eut pas le temps de lui répondre , encore moins de comprendre : telle une ombre absorbée par les rayons du Soleil flamboyant , celui-ci avait brusquement disparu !
Des échos lui parvinrent aux oreilles , bribes de musique provenant d'une fanfare , rires et discours d'une  joyeuse troupe s'essayant à rejouer sans cesse le même passage d'un air endiablé ! Avant  d'arriver devant l'hôtel de ville , elle s'interrogea , surprise que le passant de tout à l'heure ait utilisé la vieille langue slave de l'île , et que tous les gens qu'elle croisait depuis lors la dévisage du coin de l'oeil , pressés de s'esquiver au plus vite . Pourtant , le paysage alentour lui offrait un décor de fête joviale , de paix rassurante . Il n'y avait plus aucunes traces des sinistres " bunkers ", mais quelques vestiges d'un passé révolu semblant bizarrement revenir à la surface de sa conscience . Non , se rassura-t-elle , ce ne pouvait être encore cet affreux cauchemar peuplé de ruines , cette vision d'Apocalypse de la dernière guerre qui lui avait fait croire à la destruction totale de la planète ! 
        
D'innombrables bannières noires et blanches claquaient au vent du large .
Elle croisa les musiciens de l'orchestre qui reprenaient toujours la même ritournelle et dont la tenue n'était pas différente des autres . Pourquoi étaient-ils tous donc vêtus du même uniforme ? , se demanda-t-elle . C'était la question qui la taraudait .
Mais plus fort que le brouhaha parfumé de sel marin , lui répondit , surgi de nulle-part , le timbre métallique d'une voix suave et charmante !
- Bonjour à tous  ! , annonçait-elle . Nous voici à l'aube d'une merveilleuse journée ! Votre programme ? La préparation de notre grande parade qui doit avoir lieu ce soir !... 
La visiteuse , curieuse de savoir d'où pouvait provenir , cependant , cette aimable invitation , porta , d'abord , son regard sur les beaux bouquets de fleurs odorantes qu'on avait disposés , sur la place , au pied des vénérables murailles de l'édifice .
Elle cherchait un genre de microphone , réalisant qu'il pourrait se trouver , peut-être adroitement dissimulé , parmi les nombreuses décorations électriques devant illuminer la fête .
En effet , sur tous les monuments de la ville , on préparait de vives explosions florales , de multiples gerbes et guirlandes multicolores qui allaient jaillir de toutes parts comme des feux d'artifice ou des cascades féeriques !

Mais le long des façades bigarrées des immeubles de style baroque ou rococo , des églises de granit et de craie aux coupoles d'or , des hôtels de luxe et des palais orientaux , comme sur le toit de chaume des plus simples cottages de la côte , partout l'on déroulait d'immenses panneaux de toile reproduisant un visage identique , celui de la nouvelle venue qui , frappée d'étonnement , ne se soucia plus , désormais , de l'architecture très kitsch et de l'évolution de l'urbanisme dans la station balnéaire si conformiste et si paisible du temps de son enfance , car elle s'était mise à trembler comme une feuille ! 

Oui , c'était bien elle dans un vieux costume de scène , sur cette photo jaunie d'un concert d'autrefois qu'un sourire de circonstance éclairait sur tous les murs ! 

 

 

 

( A Suivre )

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - MIROIRS ( Cycle de L'Etoile XXXVI ) - Rügen - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " MIROIRS " , copyright 2026 . 

 

                                             ___

Notes :

1 - Rügen , île allemande située au large de la côte du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale dans la mer Baltique . À partir du VIIe siècle , des peuples slaves vinrent s'établir à cet endroit . Les habitants parlaient alors la langue des Ranes langue slave de la famille polabe .


       

 
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