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Dan Ar Wern Official Website

Derrière le Miroir ... - II - L'Héritier de l'Ombre .

29 Juillet 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Derrière le Miroir ...

Goulven Le Guern

Goulven Le Guern

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On parle volontiers de la Bretagne comme d'une terre de lumière . Les photographies nous montrent ses ajoncs dorés et ses bruyères qui courent jusqu'à l'horizon des chapelles de granit où les coiffes des pardons dansent , au milieu des vagues , comme ces petites taches blanches des voiliers parmi l'écume des falaises découpées de l'Atlantique . Les touristes viennent y chercher une terre demeurée fidèle à elle-même , presque hors du temps . Mais celle-ci a plus d'un visage . Dans les campagnes de l'Argoat , il y en avait un autre , loin des stations balnéaires et des cartes postales de circonstance , là où des familles entières survivaient dans des maisons de pierre où l'humidité pénétrait les murs comme un hiver sans fin . Les enfants quittaient souvent l'école trop tôt pour aider aux travaux des champs . Les hommes embarquaient pour la pêche ou s'exilaient vers les arsenaux et les usines .

Les femmes reprisaient le linge , raccommodaient les vêtements jusqu'à l'usure complète , économisant chaque morceau de pain comme s'il s'agissait d'un trésor ! 

Anna Le Guern , qui n'avait jamais appris à se plaindre , appartenait à ce monde ignoré . Veuve avant d'avoir vraiment connu le bonheur , ou peut-être abandonnée - Goulven ne l'avait jamais su avec certitude - , elle élevait seule son fils . Les voisins l'aidaient parfois d'un panier de pommes de terre ou d'un fagot de bois , mais chaque famille étant pauvre , la solidarité ne faisait que partager le manque .

Le soir , lorsque le vent , descendant des Monts d'Arrée , faisait trembler les vitres , la femme s'asseyait près du foyer presque éteint , regardant longtemps les flammes sans rien dire . Puis , elle marmonnait en breton , d'une voix si basse que son garçon devait tendre l'oreille :

- N'eo ket an ezhomm ' ra ar gwashañ ... 

Ce n'est pas le besoin qui fait le plus mal ... )

Ensuite , elle s'interrompait , comme si la suite appartenait à un secret trop lourd pour être confié à un simple enfant , celui-ci , des années plus tard , se mettant à comprendre que la pauvreté ne résidait pas seulement dans des poches vides , mais qu'elle s'installait durablement dans le regard des gens d'ici , leur apprenant à demander pardon d'exister , à penser que le monde appartenait toujours à ceux de la grande ville étrangère , à se croire inférieurs .

Très tôt , le gamin s'était juré de rompre cette maudite chaîne . Il quitterait la Bretagne . Il s'envolerait comme un goéland , loin de ce monde cruel . À dix mille mètres d'altitude , il n'y aurait plus ni humiliations , ni fermes délabrées , ni chaussures trop petites , ni mois noirs d'hiver sans chauffage . Là-haut , les frontières disparaitraient sous les nuages de l'oubli , et même le passé , pensait-il , ressemblerait à un mauvais cauchemar ! Il ignorait qu'une trace de vie ,  même infime , en changeant de nature ou de lieu , ne meurt jamais . Même s'il s'amusait souvent à penser que son " Jumbo "  ne mettait qu'une demi-heure à gagner triomphalement le large , et , bien au-delà de la péninsule armoricaine , à mettre le cap en direction de l'Amérique , ce qu'il avait laissé en apparence derrière lui , cette vieille misère , cette honte muette , cette peur de manquer , ne s'étaient pas évanoui avec le temps de vol . Ayant trouvé un autre refuge , elles avaient grandi avec la mémoire de Maël

Non pas sous la forme d'une pauvreté seulement matérielle , mais comme une blessure plus profonde encore : celle d'un homme persuadé d'avoir été oublié avant même d'avoir été aimé . Goulven sentit alors un frisson lui parcourir l'échine . 

Depuis des années , le père croyait que son fils , qui ne lui parlait plus , lui reprochait son absence . Et si ce n'était pas cela ? Et s'il lui reprochait d'avoir voulu effacer leurs origines , comme on se débarrasse d'une vieille photographie ou d'un nom dont on rougit ? Cette pensée lui fut plus insupportable que toutes les insultes . Car il comprit soudain qu'en cherchant à fuir la misère de son enfance , il avait peut-être laissé mourir la seule richesse qu'Anna lui avait véritablement transmise : une dignité silencieuse , forgée dans l'épreuve , que lui-même avait confondue avec la honte .

Au dehors , le vent s'était levé . Il apportait cette odeur de terre humide et de bruyère venant de la forêt , qui précède les pluies d'orage . Il ouvrit la fenêtre , et , pendant un instant , crut que la voix de sa mère remontait du fond de la nuit , mêlée au souffle de l'océan . Ce n'était plus un souvenir . C'était un appel !

4 - Un jour de vacances , prétextant la visite d'un site historique , il conduisit sa petite famille où il était né , leur montrant la vieille masure de sa jeunesse , désormais vide , où , leur expliqua-t-il , on ne possédait presque rien , sinon  l'espérance et le vent lointain venu de la mer . L'hiver , où , dans le froid piquant , l'on apprenait très tôt que le silence coûtait moins cher que les paroles , tandis que le feu de tourbe peinait à réchauffer les murs , les pierres grises , mangées de mousse , retenaient l'humidité des longues nuits bretonnes . 

Gagnant difficilement sa vie à d'obscurs travaux ménagers , la mère comptait chaque sou comme on compte les jours de grâce avant une tempête , rien , par ailleurs , ne semblant destiner son Goulven à franchir ces frontières invisibles qui séparent les humbles de ceux qui dirigent le cours des choses . Pourtant , chez lui , il existait une richesse que personne ne pouvait mesurer . L'enfant , qui observait le ciel avec la même attention que d'autres contemplent les livres sacrés , voyait les oiseaux lui enseigner déjà la liberté , les nuages , les chemins invisibles , les étoiles d'un monde infiniment plus vaste que les collines de son enfance . Et si les avions qui traversaient parfois l'azur n'étaient , pour les habitants du village , qu'un grondement lointain , pour lui , ils étaient des promesses d'avenir ! Certes , pensant qu'ils n'auraient rien compris à cette sordide réalité , le taiseux qu'il était devenu depuis cette époque , n'en avait jamais parlé aux personnes qui partageaient son existence actuelle , si différente , à son avis , qu'il n'aurait pu évoquer l'autre sans honte , et que c'était inutile de les troubler par des récits de misère . Cependant , pendant son sommeil , ou durant les longues heures de traversée aérienne , il se souvenait parfois de monsieur Mauron qui , à l'école communale , avant tous les autres , l'avait aidé , devinant que , là où le reste de la classe ânonnait péniblement , ce brillant élève , à la mémoire " photographique " , ne retenait pas seulement les leçons du maître ,  mais possédait une intelligence peu commune , lui cachant qu'il voulait comprendre non seulement les causes , les lois , les rapports secrets entre les nombres , mais aussi les phénomènes naturels régissant l'ordre mystérieux de l'univers !

C'est ainsi que l'instituteur commença discrètement à lui prêter des livres . D'abord quelques ouvrages de géographie , puis des récits de grands explorateurs , des traités simplifiés d'astronomie , enfin des ouvrages de mathématiques dont certaines pages demeuraient obscures mais dont la beauté fascinait déjà le jeune garçon .

- Tu iras plus loin que nous tous , lui disait-il parfois . Mais ne crois jamais que ton intelligence te suffira . Elle n'est qu'une semence . Le travail seul pourra lui permettre de porter du fruit .

Ces paroles s'enracinèrent en lui comme un commandement . Chaque soir , après avoir aidé sa mère , il étudiait jusqu'à ce que la lampe à pétrole s'éteigne . Il remplissait des cahiers de calculs , recommençant les démonstrations , puis apprenait des listes de mots d'anglais dont il pressentait déjà qu'ils lui seraient un jour nécessaires , même s'il en ignorait encore l'utilité . Les autres enfants dormaient , lui poursuivait son ascension silencieuse ...

5 - Son maître ne fut pas le seul à remarquer cette volonté . Dans un bourg voisin vivait un ancien pilote de l'aéronautique , oublié de presque tout le monde , et dont l'âge avait un peu ralenti la démarche mais non la vivacité d'esprit . Le vieil homme possédait encore un sextant , quelques cartes aériennes jaunies , des photographies d'appareils aujourd'hui disparus , de même que plusieurs carnets de vol aux marges toute couvertes de notes illisibles .

Pourtant , s'il ne chercha jamais à prendre la place d'un père disparu , c'est auprès de lui que le jeune homme réalisa peu à peu qu'il existait deux manières de recevoir un héritage , par l'hérédité ou par le cœur . Le destin lui ayant refusé la première , la vie se chargerait heureusement de lui offrir la seconde , lui faisant comprendre ainsi qu'un véritable chef ne cherche pas à être admiré , mais qu'il doit fixer le cap , assumant la responsabilité de guider les autres , quand ceux-ci ne veulent bien suivre qu'une route incertaine . C'est ainsi qu'il eut la chance de suivre cette figure paternelle au fil des dernières années de la présence sur terre de celui-ci , ami fidèle ne s'imposant jamais , dont la présence rassurante et les conseils discrets construisait patiemment par l'exemple , en la clarifiant , sa destinée ... 

 

 

( A Suivre )

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