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L'Etoile de la Rédemption ( Cycle de L'Etoile XXXVII ) - II - La Mémoire et le Désir .

10 Septembre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #L'ETOILE DE LA REDEMPTION

La Fille et L'Océan

La Fille et L'Océan

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L'ETOILE DE LA REDEMPTION

( Cycle de L'Etoile XXXVII )

 

 

 

"Ah , l'homme est un dieu quand il rêve ... " 

Hölderlin - " Hypérion " , I , 1 .

 

 

 

II - La Mémoire et le Désir

 

 

" Je me souviens des soirs là-bas ,

  Mon âme au creux de ta blessure ...

  C'est fini , la mer ,

  C'est fini ... "

  Léo Ferré - " La Mémoire et la Mer " *

 

 

 

4Gurvan avait toujours été un Breton tourmenté . Il portait en lui cette contradiction qui avait marqué tant de ses proches : l'attachement presque charnel à une terre dont il ne pouvait se détacher et , dans le même temps , le désir de franchir ses limites , de voir ce qui existait au-delà des mers , de connaître les hommes et les pays dont les noms , autrefois , n'étaient pour lui que des légendes . Comme son grand-père du temps jadis , vieux bourlingueur , il appartenait à cette race d'hommes dont les racines , qui les nourrissent autant qu'elles les retiennent , jamais , ne seront un refuge . Il y avait en lui quelque chose de l’océan qui bordait sa maison : la même impatience , la même profondeur obscure , le même besoin de s’élancer au-delà de l’horizon tout en demeurant secrètement attaché à la rive .

Il pouvait passer des heures , depuis sa fenêtre , à regarder la mer , non comme on contemple un paysage , mais comme si elle lui adressait une question à laquelle , jamais , il n'avait su répondre ! Erell , son amie d'enfance , l’avait compris bien avant lui . Il ressemblait à cette mer . C’était peut-être pour cela qu’elle avait été attirée par ce jeune homme avec une force qu’elle ne s’expliquait pas . En lui , elle retrouvait quelque chose d’elle-même : cette Bretagne qu’elle portait sans même avoir besoin de la nommer , cette puissance contenue , cette mélancolie qui n’était jamais tout à fait de la tristesse . Lorsqu’elle le regardait avec amour , elle avait parfois l’impression de se contempler dans un miroir mouvant , comme si l’immensité , en bas de chez elle , avait pris un visage humain ! Ce week-end là , tous deux marchant , comme souvent , sur la lande , il lui annonça , pendant leur promenade favorite , qu'il devrait , sans doute , poursuivre , à Paris ,  le cours de ses études . Le soir descendait à ce moment-là lentement sur les terres , l'air du large leur apportant cette odeur d'algues et de sel qui semblait leur appartenir autant qu'au paysage .

- Paris ... , reprit-elle avec douceur , songeuse .

Il voulut lui expliquer que ce ne serait pas pour toujours , qu'il reviendrait souvent le week-end , et que ses études musicales ne pourraient , après le conservatoire de Brest où il avait achevé son premier cycle , effacer le lieu d'où il venait . 

Mais Erell regardait vers le lointain ... 

- Je ne comprends pas , finit-elle par dire .

- Quoi ?

- Que tu puisses partir ...

5 - Il se souvint alors de toutes ces années qu’il avait consacrées , plein d'enthousiasme , à la musique bretonne , avec cette ferveur particulière de ceux qui cherchent dans leur héritage une réponse à la question de leur identité , où il avait étudié les anciens chants , les modes , les danses , les instruments traditionnels , chaque mélodie conservant quelque chose de la terre où il était né . Mais peu à peu , son regard s’était élargi . Parmi ses enseignants , monsieur Le Bihan fut celui qui comprit le mieux ce qui se jouait derrière son travail . Surtout lorsqu'il se mit à découvrir Debussy , puis Ravel et qu'il lui fallut discipliner la fougue de son élève qui jouait avec passion , parfois avec violence , comme s’il voulait arracher au clavier ce qu’il portait en lui . Le professeur , alors , qui avait observé chez lui cette curieuse alliance entre l’attachement à une musique profondément enracinée et le désir de franchir toutes les frontières , lui répétait qu’il ne suffisait pas de posséder la force : il fallait savoir la conduire . Un jour , après l’avoir écouté jouer Liszt , il lui dit simplement :

- Vous avez besoin de la capitale .

Gurvan lui répondit par un sourire , croyant à une formule destinée à l’encourager .

- Pour apprendre davantage ?

- Nonpour savoir autrement ...

6 - L'étudiant n'avait pas véritablement choisi de s'en aller . Son travail , sans qu'il eût véritablement le sentiment d'avoir décidé quoi que ce soit , l'y avait conduit comme tant d'autres . Le conservatoire de Brest lui avait certainement donné des bases solides , mais il lui fallait maintenant se confronter à des maîtres pour s'approprier leurs techniques d'interprétations , leurs sensibilités qu’il ne rencontrerait pas ici . Le Bihan lui avait parlé de l’enseignement parisien , des salles de concerts , de cette vie musicale où les traditions européennes ,  continuellement , se croisaient . Ce fut lui qui , appuyant sa candidature , intervint personnellement auprès de quelques collègues , rédigeant une recommandation dans laquelle il ne vantait pas seulement les qualités de son élève , mais parlait de sa curiosité , de sa capacité de travail , de cette volonté qui lui faisait chercher derrière chaque œuvre ce qu’elle pouvait révéler de l’homme . Quelques semaines plus tard , l'affaire était réglée . 

Il éprouva d’abord une grande joie , puis il lui fallut dénicher à la hâte un appartement , s'occuper des transports , des horaires , des obligations de chaque jour auxquelles on finit par donner le nom de vie .

Et , peu à peu , la Bretagne s'était éloignée . Elle n'était pourtant jamais devenue un souvenir . Il lui suffisait de fermer les yeux pour retrouver la lumière de la mer , la violence du vent sur les falaises , cette immensité devant laquelle il avait marché avec Erell jusqu'au phare . Là-bas , le monde semblait encore posséder une profondeur que la ville avait oubliée . Elle n'avait pas compris , d'ailleurs , qu'on puisse vivre autrement , lui écrivant , un jour , presque avec étonnement , qu'elle ne pourrait jamais demeurer longtemps loin de son pays , lui parlant de la Bretagne comme d'un royaume dont on pouvait s'éloigner quelques jours , quelques semaines peut-être , mais auquel il fallait toujours revenir . Gurvan avait souri . Il avait voulu lui expliquer que l'on ne choisissait pas toujours l'endroit où l'on vivait . Mais il savait , au fond , qu'elle ne parlait pas de géographie . Pour son amie , la terre où l'on était né n'était pas un territoire . Elle était une appartenance . Quelque chose qui vous habitait aussi sûrement que le sang , la mémoire ou le désir ... 

 

 

 

 

( A Suivre )

 

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* " La Mémoire et la Mer " ( 1970 ) de Léo Ferré , sur son album " Amour , Anarchie " - copyright 1970 Léo Ferré / Barclay - Tous droits réservés . 

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