Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Dan Ar Wern Official Website

LUCILE - II - Noël à Bellwald .

7 Février 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LUCILE

LUCILE - II - Noël à Bellwald .
LUCILE - II - Noël à Bellwald .
 
 
 
LUCILE
 
 
 
 
 
 
 
II - Noël à Bellwald
 
 
 
 
 
 
" Neige éternelle qui fait pâlir les étoiles ,
  Toi qui portes à tes flancs de grandes vallées
  Où l'âme de la terre s'exhale en odeurs de fleurs ,
  Me suis-je enfin perdu en toi ,
  Uni au basalte comme un métal inconnu "
 
Rainer Maria Rilke - Le Livre de la Pauvreté et de la Mort .
 
 

3 - Après notre balade à Paris , l’hiver , avec une rigueur presque administrative , avait refermé ses portes sur la vie de Lucile . Son stage d’hôtesse-étudiante achevé , elle était rentrée à Sion , dans l’appartement clair qu’elle partageait encore à moitié avec ses parents , pour reprendre là-bas des études de commerce . Les semaines d'automne , auparavant , avaient filé , aussi denses que studieuses , lui permettant de se réfugier derrière cette prétendue charge de travail pour espacer , puis éluder , les lettres qu'elle daignait m'adresser , ne me répondant que brièvement , toujours très en retard , mais avec une précision qui évitait soigneusement toute confidence .

À l’approche de Noël , un élan , peut-être mélange de culpabilité et de nostalgie , l’avait pourtant décidée à m’inviter en Suisse .

" Viens pour les fêtes , m'avait-elle griffonné sur une carte postale . Tu verras comme cest beau , l’hiver à Bellwald ! "

J'arrivais un matin de décembre , après un long périple sur des quais glacés , ponctué de correspondances dans des villes que je ne connaissais que trop peu . Puis , le village , comme un edelweiss planté au-dessus de la vallée du Rhône , surgissant au bout d'un autre long voyage en car , m'offrit soudainement son sourire de blancheur sur l'immensité du  ciel bleu , et ses chalets enfouis dessous leur manteau de neige aux fumées droites dans l'air immobile , tandis que , dans le lointain , retentissaient ses cloches , presque assourdies par le froid . 

Lucile m’attendait devant la maison familiale , au bout du téléphérique . Elle n’était pas seule. À ses côtés se tenait Claire Bender , la jeune femme qui l’avait hébergée à Paris .

Brune , emmitouflée dans un manteau trop léger pour la montagne , elle souriait avec une aisance un peu surfaite , qui me surprit . Le choc me figea un instant , car je ne m’attendais pas à cette présence , encore moins à la familiarité évidente qui semblait unir les deux jeunes femmes .

- Claire passe la soirée de Noël avec nous , m'expliqua l'étudiante . Elle navait pas envie de rentrer tout de suite à Sierre chez ses parents . 

J'acquiesçais de la tête , sans rien dire , mais je sentis quelque chose d'imperceptible pouvant remettre en cause le caractère important que j'avais espéré de ma venue .

Bellwald était le village du père de Lucile , Joseph Bauer , un homme d'une cinquantaine d'années , trapu et silencieux , germanophone , dont les mains portaient les marques d’une vie de charpentier passée à façonner le bois . Laissant dans les escaliers et les poutres comme une trace , une signature personnelle invisible que chacun reconnaissait pourtant , puisqu'il avait travaillé à presque toutes les maisons du village , en tant qu'ébéniste , il fabriquait aussi , avec les essences de la montagne , des meubles rustiques traditionnels de chêne ou pin massifs . Passant avec prudence du dialecte alémanique à un français plus lent , mais précis , portant sur lui la retenue des hommes qui , préférant l'action , parlent peu , il m'accueillit avec une poignée de main ferme , un sourire réservé .

La mère de Lucile Suzanne Bévilard , contrastait avec lui .

Francophone , pasteure , elle officiait à Brig , le bourg voisin , faisant chaque jour la route à travers la vallée . Son engagement pour le " Simultaneum " – cette cohabitation des cultes dans un même lieu – était connu et discuté à Bellwald , village resté majoritairement catholique . Elle rêvait de voir l’église du lieu s’ouvrir à cette pratique , mais ce projet fraternel ne suscitait généralement qu'une ironie condescendante faite de sourires et de silences polis .

Les préparatifs de Noël commencèrent dès le lendemain . Joseph sciait du bois derrière la maison , tout en m'expliquant la façon de choisir une bûche qui brûle lentement . Suzanne et Lucile , à l’intérieur , préparaient les biscuits , pendant que Claire essayait de se rendre utile , curieuse et volontaire , posant mille questions sur les traditions villageoises .

Les langues se croisaient , français dans la cuisine , allemand dans l’atelier , parfois transformées en un curieux mélange des deux tout autour de la table . Je me mis à observer Lucile évoluant avec aisance dans ce monde qui était le sien , la sentant plus proche de Claire , et d’une manière nouvelle , presque exclusive .

Le soir , je pouvais mesurer la distance qui s’était installée entre nous , non pas de manière brutale , mais progressive , comme un paysage qui change peu à peu sous l’effet de la neige , lorsque les flocons se mettent à tomber dru et que les lumières du village se raréfient .

Les répétitions pour la veillée de Noël réunirent tout le monde à l’église . Suzanne y participait en invitée , tolérée comme une substance étrangère examinée avec une curiosité railleuse , mêlée de réserve , au microscope .

Joseph , lui , restait en retrait , fidèle à ses habitudes , plus à l’aise à fabriquer un meuble qu’à débattre de théologie .

Dans cette attente feutrée de la fête , entre odeur de résine , craquement du bois et prières murmurées , chacun préparait Noël à sa façon . Je compris alors que ce séjour à Bellwald ne serait pas seulement une parenthèse hivernale , mais un moment de vérité silencieuse , où se jouaient bien plus que des retrouvailles .

4 Le soir de Noël tomba bientôt sur Bellwald . La neige réfléchissait une clarté presque lunaire , et le village entier , semblant pris dans une sorte de suaire blanchâtre , entra justement , comme un chapelet de " lièvres " et "coucous " vaincus par le frimas , dans son église basse et massive de " Marie des Sept Douleurs " , saturée d’odeur de cire ancienne et de laine humide . ( 3 )

Je m’assis entre les deux étudiantes , légèrement en retrait , observant les visages connus et inconnus , burinés par l’altitude et les hivers .

Devant l'autel baroque , au moment de l’homélie , le prêtre invita Suzanne à dire un mot pendant qu'un murmure discret parcourait les bancs de la nef . Elle s'exprima d'une voix calme , sans solennité .

- On ma demandé de parler de fraternité , dit-elle simplement .  Je ne parlerai pas de dogme . La fraternité commence quand on accepte de ne pas se comprendre entièrement , mais de rester unis ensemble malgré tout , pour affronter la tempête . N'est-ce pas ce que nous avons toujours vécu en Suisse ?

Après une pause , elle rajouta :

- Noël nous rappelle que Dieu n’est pas venu résoudre nos divisions , mais naître au milieu delles .

Cette manière simple de prêcher , convainquit plutôt l'assemblée , car ce n’était pas le fait d'une fervente mystique éthérée , mais la reconnaissance d'un travail quotidien de chaque fidèle tentant , chaque jour , d'accueillir le nouveau-né dans le secret de son âme . 

Alors , je sentis quelque chose en moi se dénouer . Lucile , à côté de moi , écoutait poliment . Claire fixait un point vague au-dessus du tabernacle .

5 Après la messe , la pasteure m'invita , moi , l'ami de son enfant bien-aimé , à monter à l’étage de la maison , dans une petite pièce mansardée qu'on aurait pu prendre pour une échoppe de bouquiniste .

Elle m'ouvrit la porte presque timidement . 

- C'est mon désordre , me dit-elle en souriant .

J'y vis des piles de livres instables qui s'entassaient partout sur des étagères doubles , des volumes ouverts parmi les papiers traînant sur le bureau , annotés , des poèmes , de la théologie , des carnets reliés à la main .

- Vous écrivez , paraît-il ? , m'a confié ma fille .

- J'essaie , répondis-je . Surtout de la poésie . Et  j'en lis aussi quand je n'arrive pas à dormir .

Elle tira un recueil d’un amoncèlement d'ouvrages tenant en équilibre . 

- Rilke .

Un sourire immédiat s'afficha sur mon visage .

- " Malte ", dis-je . Et " Les Élégies " !

- Plus " Les Lettres à un Jeune Poète " que voici , ajouta-t-elle , toute fière de brandir une vieille édition , toute poussiéreuse , mais reliée de cuir aux lettres d'or . Sa tombe est à Rarogne , à côté de chez nous . (

- Je le sais , répondis-je avec douceur . Mais je n'ai jamais osé y aller .

- Nous irons ensemble , alors , conclut-elle simplement .

C'est à cet instant que j'eus la sensation troublante d’être plus à ma place ici , dans ce grenier littéraire , et de m'y sentir plus proche , en tout cas , de sa mère que de Lucile elle-même .

6 - Dans la grande pièce commune chauffée par le poêle , se tint le réveillon . La table était solide , sans nappe , dressée avec soin par Joseph , qui avait participé en silence , découpant le pain , disposant les assiettes . 

Le menu était celui des fêtes valaisannes , composé d'une belle raclette , avec du fromage fondu à la flamme , servi avec des pommes de terre en robe des champs , cornichons , plus oignons vinaigrés . Puis , vint une viande séchée du Haut-Valais , fine et sombre . Enfin , pour le dessert , ce fut une tarte aux noix et des brislets croustillants .

- Chez vous , dis-je en servant Lucile , j'ai l'impression que Noël est beaucoup plus ... convivial .

- Protestant , me corrigea-t-elle avec un sourire . Chez les catholiques , j'ai toujours trouvé l'ambiance plus froide , plus hiérarchique .

- Et pourtant , repris-je , c'est ici qu'on m'a parlé de fraternité .

Elle haussa les épaules .

- Bien sûr , mais moi … Elle hésita . J'ai un faible pour la Vierge . Et pour l'architecture italienne . Les églises du Tessin , par exemple . Tout est plus charnel là-bas . Les fresques les madones , les bougies ...

- Tu crois encore à tout ça , toi ? , lui demandais-je sans ironie .

- Je ne crois pas , me répondit-elle . Je ressens .

Joseph mangeait en silence , découpant soigneusement sa portion de gâteau , hochant parfois la tête comme s’il voulait donner le change pour avoir la paix , suivant son propre monologue intérieur .

On ne savait jamais très bien s’il se tenait à l'écart , faisant semblant de ne rien comprendre , ou s’il choisissait plutôt de ne rien vouloir commenter .

Claire , elle , était là sans y être . Elle souriait quand on la regardait , mais ses gestes mécaniques témoignaient de son absence effective . Elle tournait machinalement son verre entre ses doigts , jetant parfois vers la fenêtre un vague regard , comme si quelque chose - ou quelqu’un - l’attendait ailleurs .

- Tout va bien ? , lui demanda Suzanne .

- Oui oui , répondit-elle trop vite . Je pensais à Paris .

Je la regardais avec attention : son beau visage semblait tiré par une inquiétude sourde , une attente qui n’avait rien à voir ni avec Noël , ni avec Bellwald .

La conversation s’étiola doucement . Le feu crépitait . La neige continuait de tomber en silence , régulière , épaisse . Je compris alors que cette soirée , si paisible apparemment , révélait déjà ses lignes de fracture : entre croyance et ressenti , entre parole et non-dit de ceux qui étaient là , et de ceux qui , déjà , semblaient ailleurs ...

7 - Je me réveillai tard .

La maison , comme un vaisseau fantôme sur une mer déserte , paraissait vide . Ce n'était plus la ouateur nocturne de la veille , tombant tel un voile de communiante sur les façades enneigées , mais la sensation du vide après un départ précipité . Le poêle était encore tiède . La lumière d’hiver entrait rasante , coupant la pièce en bandes pâles .

J'appelais d'abord Lucile . Pas de réponse .

Dans la cuisine , Joseph Bauer était assis à la table , une tasse de café noir entre les mains .

Levant la tête , il esquissa un signe de bienvenue , puis retourna à sa boisson .

- Bonjour, lui dis-je .

- Bonjour , me répondit-il après un temps .

Le mot semblait avoir demandé un effort .

Je regardais tout autour de lui .

- Où sont ... les autres ? , demandais-je .

Il chercha ses mots , fronçant légèrement les sourcils .

- Suzanne ... temple . Brig . Il fit un geste vague vers la vallée . Office du matin .

Puis , après une pause :

- Les fille ... parties tôt . Sion .

- Déjà ? , fis-je avec une pointe de surprise , aussitôt suivie d’un malaise . Pourquoi ?

L'ébéniste haussa les épaules .

- Sans doute affaire… urgente . Il chercha encore . Une amie . Problème .

Il se tut , comme si cela suffisait .

- Quelle amie ? , insistais-je poliment .

L'autre leva les mains , paumes ouvertes , dans un geste à la fois d’impuissance et de retrait .

- Je ne sais pas bien . Claire parle vite . Lucile aussi .
Il esquissa un sourire bref . Moi ... français difficile .

Nous restâmes quelques secondes muets . Finalement , Joseph se leva , enfila sa veste.

- Je vais à l'atelier, se décida-t-il avant de désigner la table derrière lui :

- Pain . Fromage . Si tu veux .

La porte se referma avec un bruit mat , qu'on aurait dit définitif .

Je m'assis à mon tour .

On voyait que le petit-déjeuner matinal avait été préparé à la hâte : deux tasses non rangées , plus une écharpe oubliée sur le dossier d’une chaise , celle de Claire , j'en étais presque sûr . Aucune note . Aucun mot .

Je pris mon téléphone . Aucun message . Ni de Lucile , comme d'habitude , ni de son amie .

Par la fenêtre , le village s’éveillait lentement . Les cloches de Brig , étouffées par la neige , résonnaient dans le lointain . Je pensais à Suzanne , à sa promesse de Rilke , à la tombe proche , intacte , immobile pour l'éternité , à l’opposé de ce qui venait de se produire .

Une " affaire urgente " .
Formule commode , élastique . Elle pouvait contenir un malaise , une peur , un appel pressant venu de l'extérieur , ou quelque chose de plus intime , de plus décisif . Ce qui me troublait n’était pas tant le départ que la manière : ensemble , sans moi , sans explication !

Je compris alors que le cœur du séjour ne se jouait plus ici , à Bellwald , ni même entre Lucile et moi , mais ailleurs , dans un espace fermé , auquel je n’avais pas accès , de la ville de Sion .

Je me levais , remis mon manteau . Avant de sortir , mon regard fut attiré par un livre laissé sur le buffet : " Les Cahiers de Malte Laurids Brigge " . À l’intérieur , un marque-page improvisé : un ticket de train SionParisJe refermais l'ouvrage sans le remettre à sa place . Le chapitre s’achevait ainsi : dans une maison pleine de vestiges du passé , un homme laissé derrière , et deux jeunes femmes parties pour une urgence dont le nom , volontairement , m'échappait ... 

 

( A Suivre )

 

                                             ___

 

DAN AR WERN - LUCILE II - Noël à Bellwald - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 . 

                                             ___

Notes :

3Bellwald est une commune suisse du canton du Valais , située dans le district de Conches Les habitants de la commune sont surnommés " die Hasen " , soit les lièvres , tandis que ceux de la localité voisine de Bodmen sont surnommés " di Guggera " , soit les coucous en patois valaisan L'église de Bellwald construite en style baroque en 1698 est dédiée à Marie des Sept Douleurs

4 - Rainer Maria Rilke ( -écrivain , poète austro-hongrois qui , au terme d'une vie de voyages entrecoupés de longs séjours à Paris , finira par s'installer en 1921 à Veyras-en- Valais ( Suisse ) pour y soigner la leucémie dont il mourra .

Auteur de : " Les Cahiers de Malte Laurids Brigge " Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge ,1910 ) - " Les Élégies de Duino " Duineser Elegien ,1923 ) - " Lettres à un Jeune Poète " Briefe an einen Jungen Dichter , 1929 

Lire la suite
Publicité

LUCILE - I - Combourg .

5 Février 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LUCILE

Lucile ( Noémie Schmidt )

Lucile ( Noémie Schmidt )

 
 
 
LUCILE
 
 
 
 
 
 
 
I - Combourg
 
 
 
 
 
" Au printemps , tu verras , je serai de retour ,
  Le printemps , c'est joli pour se parler d'amour ... "
 
Barbara - " Dis , quand reviendras-tu ? " *
 
 

 

 

 

1 - Qu'y-avait-il au fond de moi pour que j'aie si mal ? Je me promenais à Combourg , dans le parc du château , lieu chargé d’histoire et de réminiscences littéraires , qui agissait en moi comme un déclencheur de mémoire . Je m'y souvenais d’une jeune femme rencontrée jadis , parce qu’elle avait , lors d’une conversation , parlé d'un souvenir lié à cet endroit magique , et parce qu’elle portait le même prénom que Lucile de Chateaubriand .

Je sortais d'une rupture à l’époque de cette rencontre , affrontant , malgré le décorum illusoire propre à mon activité professionnelle , une solitude sourde , presque résignée . Pourtant , c’est lors d’un vol , dans le tourbillon factice des faux sourires hypocrites , que j'avais croisé cette Lucile , jeune hôtesse de l’air étudiante , figure à la fois lumineuse et tellement vraie par son dynamisme et son enthousiasme qu'une relation timide avait fini par s'esquisser dans l’entre-deux de nos multiples va-et-vient en cabine , genre d'intimité fragile née de quelques coups d'oeil complices , d'encouragements , de rapides confidences , toutes ces marques éphémères témoignant de la vie d'un équipage entre deux escales .

Ce matin-là , New-York se profilait une fois de plus comme un fantôme à travers les hublots , dans cette contrée intemporelle où les premières lueurs conquérantes de l'aube semblent magnifier le paysage . Le film était fini , beaucoup de gens dormaient encore plus ou moins bien dans l'avion . D'autres luttaient par la lecture , sous un quelconque lumignon , dans la cabine obscure de ce 747  " Jumbo " , s'efforçant avec peine d'oublier leur fatigue .

- Eh bien , mon cher , j'ai l'impression que c'est pas le " top " aujourd'hui ?

La vie semble si étrange , parfois , difficile à comprendre . 

Présage ou coïncidence ? 

Elle était arrivée si vite , la veille , dans l'allée de la Cité PN , comme une ombre qui s'était mise à surgir là , brutalement dévoilée , des lignes de son propre Destin ! Sans doute était-il temps ? ( 1 )

Qui peut savoir ? Maintenant , l'océan des nuages gris et roses colorait , au dehors , l'immensité sombre de l'atlantique , s'irisant des éclats d'or du soleil émergeant peu à peu au-dessus de l'horizon . Sa lumière commençait à poindre , et la nuit se voyait contrainte , en même temps que lui , de donner naissance à la beauté d'un nouveau jour sans doute incomparable , comme celui du retour d'une voyageuse tant attendue depuis des lustres . Vraiment , c'est avec une grande surprise que je la voyais chaque fois réapparaître auprès de moi quand elle avait fini de tenir la chandelle à un pauvre passager en détresse ! 

- Oh , si tu l'entendais , cette espagnole !

Qui aurait su le dire ? Sans doute aurais-je voulu soudain marcher , courir vers elle comme un fou échappé d'un asile d'aliénés pour la rejoindre ? Et puis , dans le creux de l'oreille , tout lui confier , enfin , du calvaire de mon existence insignifiante . Mais comprendrait-elle vraiment ce désir qui m'avait brusquement saisi de changer mes façons de vivre avec elle pour un immense besoin d'amour et de liberté ?

2 - Je l'avais ensuite revue à Paris . Nous nous étions retrouvés près de l’Opéra , lorsque la lumière tombait encore sur les façades , dorant les statues . Qu'il faisait beau , ce soir-là ! Elle portait un manteau sombre  , simple , presque fonctionnel . Venant de la Cité Universitaire où elle habitait une modeste chambre avec une étudiante qui tentait , comme elle à Sion , d'obtenir un diplôme équivalent d'ingénieur dans une école de commerce française , elle s'était dit , m'avoua-t-elle plus tard , qu'il lui fallait profiter tout de même d'un peu plus de liberté pour marcher à l'aventure en remontant , depuis Châtelet , le boulevard , pour tenter de calmer ce mal sournois qui lui dévorait les entrailles : faire les magasins ! Moi , pendant ce temps , je guettais sa silhouette , pensant avec une légère angoisse à ce qui allait suivre .

2 )

Et lorsqu'enfin je la vis , un peu plus tard , jeune fille ravissante , élancée , surgissant victorieuse de la foule , avec sa chemise de lin , son jean bleu délavé , sa coiffure bonde en chignon , mon coeur se mit à battre plus fort ! C'était bien elle , enfin , Lucile Bauer , je la reconnus dans la multitude , et j'avais l'impression de revenir en arrière , au temps de ma jeunesse triomphante , prêt à bousculer tous les obstacles du rêve et de l'illusion !

J'avais choisi un restaurant discret donnant sur une rue étroite , pavée , à l’écart des grands axes . La salle était étroite , presque trop tranquille . Au mur , une reproduction fatiguée de Doisneau montrait la capitale figée dans un noir et blanc rassurant .

- C'est calme , ici , dit-elle .
- C'est pour ça que j'aime y venir.

Elle hocha la tête . Elle mangeait vite , sans lever les yeux , comme si la ville , au dehors , l’attendait . Pour tenter de rompre la glace , je lui avais parlé de ce que j'aimais à Paris quand on s’y promenait sans but .

Elle acquiesçait , m’écoutant poliment , mais son regard glissait ailleurs , par delà les reflets de la vitre , observant , sous les lumières crues , la foule d'invisibles ombres , fugitive errance humaine ... 

Elle venait de la Suisse , d’un village accroché à la pente , près des forêts de haute montagne . Son père , charpentier , mais aussi époux d'une pasteure , y avait bâti la maison familiale de ses propres mains , pièce après pièce . Elle en parlait sans lyrisme , avec un peu de fierté , tout de même .

Le bois , les hivers , les toits qui tiennent , c'était lui ! 

- Il n’a jamais fait comme ma mère , beaucoup d’études , concédait-elle cependant . Mais tout ce qu’il construit paraît plus durable .

Après le repas nous décidâmes d'une promenade sans but précis . Je me souviens qu'entre deux passages cloutés , nous avions parlé de vols , d’escales , de fatigue . De ces heures suspendues où l’on traverse en l'air les continents sans jamais vraiment savoir où l'on arrive . Et je lui avais demandé comment elle avait obtenu ce poste . Elle avait haussé les épaules .

C'est sûr qu'il faut se placer tôt , m'avait-elle répondu . Et puis tenir , être solide

Tu voles beaucoup en ce moment ?
- Pas mal . J’aime bien les longs trajets .
- Moi aussi . Enfin ... surtout ceux où on a le temps d'établir un contact .

Elle m’avait ensuite interrogé , avec une curiosité douce , presque professionnelle , sur ce qui m’attirait moi-même dans ce difficile métier de navigant , toujours loin d'un port d’attache . Alors , je lui avais parlé du déplacement , du vertige léger de n’appartenir à nulle part . Sans juger , mais je sentais déjà que cette réponse n’était pas tout à fait la sienne , elle m'avait souri .

Aux Tuileries , quelque chose de bizarre se passa , tandis que les grilles , déjà fermées , ne laissaient voir que les silhouettes immobiles des chaises vertes , comme autant de fantômes d'un monde à qui la ville offrait un repos provisoire . Elle n'écoutait plus rien , je sentais que je parlais trop , lorsque soudain , prise d'un malaise , elle me dit qu'elle entendait hurler en elle un garde suisse que la populace assassinait ! 

Nous arrivâmes près de la Seine . L’eau était grise , lente . Les derniers bouquinistes fermaient leurs boîtes , rangeant avec précaution leurs vieux livres dont les titres , presque effacés , témoignaient d'une époque révolue .

- Mon père n’a jamais compris ce genre de choses , reprit-elle .
- Quoi donc ?
- Écrire , voyager sans une raison précise .

Flânant sur les quais , le soir tombant , je lui pris la main pour la calmer . C’est à ce moment que nous avions parlé de nos origines .

Je lui avais dit que j’étais breton .

- C'est çaPaol Germeur , n'est-ce pas ? Je me souviens de la " liste équipage " ! , s'exclama-t-elle sans prétention , s’arrêtant net .
- Alors , tu connais Combourg ?

Puis , presque comme un aveu léger , elle ajoutait :
- Je m
'appelle Lucile . Comme la sœur de Chateaubriand . Tu sais , l'homme de lettres ?

Gênée , elle me sourit un peu .
- On me l'a souvent dit . Ce n'est pas pour la littérature .

C'est le lieu qui m'est resté .

D'abord , je ne lui avais rien répondu . Je pensais à la jeune fille enfermée dans le château , à la mélancolie romantique , aux promenades solitaires . Je pensais surtout à ce que ce prénom faisait naître en moi , cette profondeur que je n'aurais jamais imaginée .

- J’aimerais y aller , me dit-elle encore . Un jour ...

Nous repriment notre marche . Le quai était presque vide .

- Mon père disait que c’était bien , les endroits comme ça , ajouta-t-elle . On sait sur quoi on marche .
- Il y a aussi beaucoup de fantômes , lui dis-je .
Elle sourit .
- Ça ne me dérange pas .

Nous gagnâmes le Pont des Arts . Des cadenas s’accrochaient encore au grillage , montrant la force de l'amour malgré les interdictions .

- Et toi , me demanda-t-elle , tu y retournes souvent ?
- Pas vraiment.
- Pourquoi ?

Je la regardais , troublé par son charme , et sans lui répondre , surpris par la douceur inattendue de ce silence partagé , je crus reconnaître dans cette envie de retour quelque chose de commun .

- Tout est si différent le soir , soupira-t-elle .
- Oui . On dirait que tout est possible ... , lui répondis-je alors que , noyés dans la douceur du clair-de-lune , scintillaient dans le noir , comme des feux-follets merveilleux , les yeux de ma compagne , et que nous observions , tous deux , les masses sombres des péniches glissant lentement sur l'onde et croisant les hublots illuminés des bateaux-mouches qui passaient , chargés de voix étrangères ... 

 

 

( A Suivre )

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - LUCILE - Combourg - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 . 

 

                                             ___

Notes :

1 - Cité PN = Cité du Personnel Navigant .

2 Sion ( en langue allemande , Sitten ) , commune de Suisse francophone chef-lieu du canton du Valais  .

 

* " Dis , quand reviendras-tu ? " ( 1962 ) , chanson de Barbara parue sur l'album du même nom - Copyright Odéon / CBS ( 1964 ) - Tous droits réservés .

Lire la suite

L'ENFANT PERDU - IV - La Trahison d'Herveline .

2 Février 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #L'ENFANT PERDU

Henri Guinier ( 1867-1927 ) Femme de Pêcheur Tricotant - Musée du Faouët ( Visage d'Herveline )

Henri Guinier ( 1867-1927 ) Femme de Pêcheur Tricotant - Musée du Faouët ( Visage d'Herveline )

 

 

L'ENFANT PERDU
 

( Suite de : UNE ETOILE QUI TOMBE )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV - La Trahison d'Herveline

 

 

 

" Ah ! fallait-il en croire une amante insensée ?
  Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée ?

Jean Racine - Andromaque , Acte V , scène 3

 

 

 

 

 

 

 

 

8 - Cependant , tandis qu'ils parlaient ainsi dans le salon , vint se garer , devant le seuil de l'hôtel , une jeep  décorée , sur sa vitre avant , d'une sorte de " kanaga " stylisé . ( 9 )

Bientôt , dans le hall d'entrée , pénétrèrent des gardes de haute stature habillés de combinaisons de toile vert kaki , portant de manière uniforme des masques de cuir dissimulant leurs traits . L'horloge murale sonna sept heures . Poussé plus ou moins brutalement dans un long couloir par deux de ces sbires qui obéissaient aux ordres d'Astyana , Erwan prit , en leur compagnie , un ascenseur avant de parvenir à une sorte de grande salle en sous-sol . Dans l'âtre leur faisant face , il remarqua des motifs de guirlandes sur le manteau de la cheminée , trois cercles piqués de vingt-deux roses  , dont les lettres " P " et " " s'entrelaçant au milieu de jolies fleurs qui , pensa-t-il , évoquaient certainement le fameux emblème de l'empereur Constantin lors de sa bataille victorieuse du Pont Milvius . ( 10 )

Pressant alors du doigt la surface d'une de ces sculptures , l'héritier du dictateur déclencha un mécanisme leur ouvrant un passage vers les souterrains du manoir . Après avoir descendu les nombreuses marches d'un vieil escalier creusé dans la rocaille et mangé par la mousse , munis d'une petite lampe électrique , celle-ci les guida ensuite dans une sorte de cave très humide en direction d'un corridor mal éclairé de quelques appliques murales dont les lueurs tremblaient . Puis , marchant avec précaution sur les dalles glissantes , les marcheurs débouchèrent enfin sur une grotte éclairée seulement de quelques chandeliers fixés à la paroi grâce à des tenons de fer . On aurait dit une ancienne crypte laissant voir parfois sur ses voûtes , par ses bougies de cire à la lumière vacillante , un peu de moisissure verdâtre . Ils s'approchèrent ensuite et , franchissant un autre couloir intérieur , parvinrent aux abords d'une nouvelle caverne encore plus petite où l'écrivain put voir d'autres signes mystérieux gravés sur la muraille qui était entourée de stalles de pierre finement sculptées de dentelle de roche . Là , le " prisonnier " fut invité à s'engager par une grille en fonte à l'intérieur d'un tunnel plus obscur s'enfonçant dans les profondeurs du lac ! 
Devant eux , sur une petite table de roche , scintillait la lumière d'un crucifix en granit rose posé sur son voile blanc de nacre et de corail . 

Connaissez-vous cette légende , monsieur ? , questionna une jolie femme tourbillonnant au milieu de la salle en un ballet vertigineux de soie claire , soudain surgie de l'ombre , et qui , l'oeil rouge et la pupille dilatée , délirait , semblant complètement soule ou droguée , pétrifiant de surprise le visage d'Erwan .

" ... Il était une fois , dans l 'antique empire du Manden , une reine qui , disait-on , fut belle riche , lettrée , dotée d 'une certaine intelligence , mais rongée par un mal qu 'aucun remède n'était parvenu à soigner . 'est alors que lui apparut en rêve un médecin de Bamako , le docteur Astyana , dont sa soeur lui avait parlé . Elle entendit même le son de sa voix qui suffit à la guérir et , le lendemain , cette noble figure se dévouant entièrement à lui , commença de répandre dans tout l'Afrique la doctrine de son nouveau Maître !

Je suis cette nouvelle Zénobie mon cher , gardienne du Temple , et sachez qu'on me nomme Herveline de Mauregard ! " ( 11 )

Le " Renard " , grâce à une clé sortie de sa poche , fit ouvrir , sur son ordre , une grille à moitié mangée par la rouille puis , se saisissant à l'intérieur d'une lampe à huile posée contre la paroi , il en alluma la mèche avec son briquet . Le bruit d'un mécanisme se fit entendre alors , déclenchant l'ouverture d'une trappe en métal sous laquelle apparaissaient quelques marches vermoulues ... 

C'était le seuil d'un nouveau monde étrange , orné  sur la paroi , d'une gravure mystérieuse , un peu la même que sur la jeep , mais en forme d'épée , que chacun des visiteurs crut brandie , à leur approche , par un chevalier du lac voulant les pousser vers l'abîme !

C'est alors qu'une nouvelle porte secrète , recouverte de poussière , découvrit une cache de verre encastrée dans la roche , et qu'à un moment précis , le déclenchement d'un mécanisme provoqua l'ouverture d'un panneau , révélant quelques livres poussiéreux et moisis d'une ancienne bibliothèque , mais rien d'autre ! 

9 - Erwan n’avait rien fait pour empêcher Astyana d’apprendre l’existence d’une seconde cachette . Rien non plus pour la confirmer . Le silence , parfois , peut condamner un homme . Il s’était contenté de se taire . Et lorsqu’ils descendirent dans la salle ornée du chrisme , il sentit peu à peu l’étau se resserrer sur lui . Tout indiquait qu’il n’était qu’un prisonnier de plus , entraîné dans une mécanique fatale pouvant le dépasser . Que savait-il , après tout , sur celui qui avançait avec l’assurance fébrile des êtres qui , croyant accomplir une destinée , sont prêts à n'importe quoi pour l'accomplir , même à tuer leur père ? Selon la mythologie dogon , le " Renard Pâle " était né incomplet , rejeté hors de l’ordre du monde . Il errait , traçant des signes sans jamais en comprendre le sens . Le fils de Nema lui ressemblait : trop clair de peau , trop étranger aux codes , persuadé d’être l’élu , alors qu’il n’était que le messager du désordre .

Rappelle-toi ce jour où grâce au Renard Pâle ,
  Sera enfin trouvé le chemin de l’Opale ...
"

La crypte était apparue au terme du tunnel . Et avec elle , Herveline Le cornouaillais la regarda comme on regarde une preuve inimaginable de déchéance ou de trahison . Celle en qui , naguère , il avait cru placer toute sa confiance et son amour , qui l'avait tiré du gouffre dans lequel sa pauvre vie d'amnésique était tombée , sa chère Herveline s’était placée tout près d’AstyanaElle avait changé d’attitude avec une aisance troublante . Grande , élancée , sa chevelure blonde captant la lumière vacillante de la crypte , elle souriait à peine , d'un sourire calculé , celui des traitres qui ont choisi leur camp .

L'ancien homme de sa vie sentit quelque chose se rompre .

- Tu lui as tout dit ? l'interrogea-t-il , incrédule .

Elle ne daigna même pas lui répondre , se contentant d'éclater de rire en posant d'un geste lent , presque intime , érotique , la main sur l’épaule de son nouvel amant . Ses doigts glissèrent avec une assurance étudiée . La scène était obscène de simplicité .

Le malien se laissa faire . Il savourait l’instant .

- La cache de verre , marmonna encore la fille . Sous la crypte ! Le mécanisme est ancien . Sans le code , impossible de louvrir .

Elle parlait d’une voix calme , détachée . Comme si Erwan n’existait plus . La trahison , parait-il , n’a pas l’éclat des grandes révélations .

Mais elle souvent banale , presque méthodique .

Il détourna le regard , voulant croire à la cupidité , à la peur , à la séduction . Tout , plutôt que l’idée qu’il avait pu se tromper sur elle à ce point .

L'élève-officier s’approcha du coffre translucide . Son sourire disparut .

- Le code , vite , Erwan !

Celui-ci secoua plusieurs fois la tête en signe de refus . Malgré la menace , il ne cilla pas , restant ferme sur sa détermination . C'est alors que tout bascula !

- Tu joues trop bien ! , lança soudain le fils du dictateur en écartant brutalement sa compagne . Mais je naime pas les comédiennes quand le rideau tombe !

La main d’Astyana se referma brutalement sur le bras d’Herveline . La machette apparut , nue , sans emphase , tandis que le métal effleurait sa gorge et que le sang quittait son visage ! Parlant à son bourreau à voix basse , comme on négocie une survie , elle avait changé complètement , toute sensualité pâlissant sur son visage de marbre !

Elle avait enfin compris le piège affreux dans lequel sa folie l'avait entraînée !

- Erwan ... , soupira-t-elle .

Son regard n’avait plus rien de calculé . Seulement la peur , le regret . Puis , la machette se leva , le métal accrocha la lumière des torches .

- Le code , ou elle meurt ! , se contenta de menacer l'autre . 

Erwan finit par céder . Le verre se fendit dans un souffle presque sacré . Il n’y eut ni héroïsme ni discours de sa part . Juste une suite de chiffres mécaniquement arrachés à sa mémoire comme à sa volonté . 

Le coffre de verre s’était ouvert dans souffle . Vide ! L’opale rouge avait disparu !

Astyana resta immobile , se contentant de sourire d'un affreux rictus .

Le " Renard Pâle " venait de comprendre qu’il avait été mené jusqu’au seuil , mais pas jusqu’au trésor !

10Erwan resta , lui aussi , figé devant le coffre ouvert . Le verre n’avait rien d’une prison . Mais Il était pur , presque beau , vivant . Comme si ce qui devait y être enfermé avait choisi de brouiller son image dans les reflets de la glace au sanglantes lueurs . Qu'avait-il fait des rêves d'une jeunesse brisée par le fracas d'une guerre impitoyable ? Et cette illusoire gloriole de maître adulé ?

Il pensa à Lancelot , captif de Viviane , retenu non par des murs , mais par une promesse . Le chevalier du Lac n’avait pas été vaincu par la force , mais par l’illusion de l’amour . Puis à Merlin qui était enfermé dans une cage de verre , invisible aux yeux du monde , façonnée par celle à qui il avait transmis son savoir . Le piège parfait , puisqu'on ne voyait rien , mais que l’on croyait être libre . Chez les Dogons , le " Renard Pâle " errait ainsi . Né inachevé , condamné à tracer des signes qu’il ne comprenait pas , révélant les chemins , sans jamais en atteindre la fin .

La beauté d'Herveline avait suffi à maquiller les grimaces d'une telle imposture ! Tous ses crimes inavoués , ses conquêtes d'un soir n'étaient-ils là que pour annoncer l'inéluctable déchéance ou la dissolution d'un mensonge ? Il aurait voulu que sa main si blanche et ferme puisse , tout entière , le recouvrir d'un linceul d'oubli !

" L'âme humaine aime à s'en aller seule  " , songeait-il néanmoins , flottant sur une barque solitaire vers la lumière imprécise où , dans les bras de cette femme , il pensait encore , dans l'éclat tranchant du verre , à Nema , lui , le héros d'une espèce indicible , qui avait encore le temps de rêver d'un monde où tout serait à réinventer .

 " Mais nous n'avons pas besoin d'autres mondes " , lui répondait celle-ci en retour , observant , curieuse , le flamboiement rosâtre du faisceau lumineux , reflet d'un Ange éternel , se jouer tendrement de son ombre , la mêlant à la sienne ... lorsque le bijou maléfique et chatoyant vira au rouge intense , frappé par la flamme orangée suivant de sa trace la sphère silencieuse d'un énorme disque métallique aux couleurs d'étoile claire ou d'aube naissante , glissant dans le ciel immaculé d'une vespérale fin du monde !

( 13 )

 

FIN

 

                                                        ___

 

DAN AR WERN - L'ENFANT PERDU IV - La Trahison d'Herveline - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " L'ENFANT PERDU " , copyright 2026 .

 

                                                         ___

 

Notes :

 

9 - Masque " kanaga " : masque facial utilisé pendant les cérémonies de deuil du peuple dogon .

10Chrisme sur l'étendard de l'empereur Constantin 1er ( 272 - 337 ) lui ayant assuré la victoire au Pont Milvius ( In Hoc Signo Vinces , 312 ) .

11 - Manden région située en Afrique de l'Ouest , entre le sud du Mali et l'est de la Guinée ( Empire Manding ) .

12 - " Pelléas et Mélisande  " ( Acte V , scène 2 ) , drame symboliste ( 1892 ) de Maurice Maeterlinck ( 1862 - 1949 ) .

13 - " Solaris  " ( 1961 ) , roman de science-fiction de Stanislas Lem ( 1921 - 2006 ) , écrivain polonais .

Lire la suite
<< < 1 2