L'ENFANT PERDU
( Suite de : UNE ETOILE QUI TOMBE )
IV - La Trahison d'Herveline
" Ah ! fallait-il en croire une amante insensée ?
Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée ?
Jean Racine - Andromaque , Acte V , scène 3
8 - Cependant , tandis qu'ils parlaient ainsi dans le salon , vint se garer , devant le seuil de l'hôtel , une jeep décorée , sur sa vitre avant , d'une sorte de " kanaga " stylisé . ( 9 )
Bientôt , dans le hall d'entrée , pénétrèrent des gardes de haute stature habillés de combinaisons de toile vert kaki , portant de manière uniforme des masques de cuir dissimulant leurs traits . L'horloge murale sonna sept heures . Poussé plus ou moins brutalement dans un long couloir par deux de ces sbires qui obéissaient aux ordres d'Astyana , Erwan prit , en leur compagnie , un ascenseur avant de parvenir à une sorte de grande salle en sous-sol . Dans l'âtre leur faisant face , il remarqua des motifs de guirlandes sur le manteau de la cheminée , trois cercles piqués de vingt-deux roses , dont les lettres " P " et " X " s'entrelaçant au milieu de jolies fleurs qui , pensa-t-il , évoquaient certainement le fameux emblème de l'empereur Constantin lors de sa bataille victorieuse du Pont Milvius . ( 10 )
Pressant alors du doigt la surface d'une de ces sculptures , l'héritier du dictateur déclencha un mécanisme leur ouvrant un passage vers les souterrains du manoir . Après avoir descendu les nombreuses marches d'un vieil escalier creusé dans la rocaille et mangé par la mousse , munis d'une petite lampe électrique , celle-ci les guida ensuite dans une sorte de cave très humide en direction d'un corridor mal éclairé de quelques appliques murales dont les lueurs tremblaient . Puis , marchant avec précaution sur les dalles glissantes , les marcheurs débouchèrent enfin sur une grotte éclairée seulement de quelques chandeliers fixés à la paroi grâce à des tenons de fer . On aurait dit une ancienne crypte laissant voir parfois sur ses voûtes , par ses bougies de cire à la lumière vacillante , un peu de moisissure verdâtre . Ils s'approchèrent ensuite et , franchissant un autre couloir intérieur , parvinrent aux abords d'une nouvelle caverne encore plus petite où l'écrivain put voir d'autres signes mystérieux gravés sur la muraille qui était entourée de stalles de pierre finement sculptées de dentelle de roche . Là , le " prisonnier " fut invité à s'engager par une grille en fonte à l'intérieur d'un tunnel plus obscur s'enfonçant dans les profondeurs du lac !
Devant eux , sur une petite table de roche , scintillait la lumière d'un crucifix en granit rose posé sur son voile blanc de nacre et de corail .
- Connaissez-vous cette légende , monsieur ? , questionna une jolie femme tourbillonnant au milieu de la salle en un ballet vertigineux de soie claire , soudain surgie de l'ombre , et qui , l'oeil rouge et la pupille dilatée , délirait , semblant complètement soule ou droguée , pétrifiant de surprise le visage d'Erwan .
" ... Il était une fois , dans l 'antique empire du Manden , une reine qui , disait-on , fut belle , riche , lettrée , dotée d 'une certaine intelligence , mais rongée par un mal qu 'aucun remède n'était parvenu à soigner . C 'est alors que lui apparut en rêve un médecin de Bamako , le docteur Astyana , dont sa soeur lui avait parlé . Elle entendit même le son de sa voix qui suffit à la guérir et , le lendemain , cette noble figure , se dévouant entièrement à lui , commença de répandre dans tout l'Afrique la doctrine de son nouveau Maître !
Je suis cette nouvelle Zénobie , mon cher , gardienne du Temple , et sachez qu'on me nomme Herveline de Mauregard ! " ( 11 )
Le " Renard " , grâce à une clé sortie de sa poche , fit ouvrir , sur son ordre , une grille à moitié mangée par la rouille puis , se saisissant à l'intérieur d'une lampe à huile posée contre la paroi , il en alluma la mèche avec son briquet . Le bruit d'un mécanisme se fit entendre alors , déclenchant l'ouverture d'une trappe en métal sous laquelle apparaissaient quelques marches vermoulues ...
C'était le seuil d'un nouveau monde étrange , orné sur la paroi , d'une gravure mystérieuse , un peu la même que sur la jeep , mais en forme d'épée , que chacun des visiteurs crut brandie , à leur approche , par un chevalier du lac voulant les pousser vers l'abîme !
C'est alors qu'une nouvelle porte secrète , recouverte de poussière , découvrit une cache de verre encastrée dans la roche , et qu'à un moment précis , le déclenchement d'un mécanisme provoqua l'ouverture d'un panneau , révélant quelques livres poussiéreux et moisis d'une ancienne bibliothèque , mais rien d'autre !
9 - Erwan n’avait rien fait pour empêcher Astyana d’apprendre l’existence d’une seconde cachette . Rien non plus pour la confirmer . Le silence , parfois , peut condamner un homme . Il s’était contenté de se taire . Et lorsqu’ils descendirent dans la salle ornée du chrisme , il sentit peu à peu l’étau se resserrer sur lui . Tout indiquait qu’il n’était qu’un prisonnier de plus , entraîné dans une mécanique fatale pouvant le dépasser . Que savait-il , après tout , sur celui qui avançait avec l’assurance fébrile des êtres qui , croyant accomplir une destinée , sont prêts à n'importe quoi pour l'accomplir , même à tuer leur père ? Selon la mythologie dogon , le " Renard Pâle " était né incomplet , rejeté hors de l’ordre du monde . Il errait , traçant des signes sans jamais en comprendre le sens . Le fils de Nema lui ressemblait : trop clair de peau , trop étranger aux codes , persuadé d’être l’élu , alors qu’il n’était que le messager du désordre .
" Rappelle-toi ce jour où grâce au Renard Pâle ,
Sera enfin trouvé le chemin de l’Opale ... "
La crypte était apparue au terme du tunnel . Et avec elle , Herveline . Le cornouaillais la regarda comme on regarde une preuve inimaginable de déchéance ou de trahison . Celle en qui , naguère , il avait cru placer toute sa confiance et son amour , qui l'avait tiré du gouffre dans lequel sa pauvre vie d'amnésique était tombée , sa chère Herveline s’était placée tout près d’Astyana . Elle avait changé d’attitude avec une aisance troublante . Grande , élancée , sa chevelure blonde captant la lumière vacillante de la crypte , elle souriait à peine , d'un sourire calculé , celui des traitres qui ont choisi leur camp .
L'ancien homme de sa vie sentit quelque chose se rompre .
- Tu lui as tout dit ? l'interrogea-t-il , incrédule .
Elle ne daigna même pas lui répondre , se contentant d'éclater de rire en posant d'un geste lent , presque intime , érotique , la main sur l’épaule de son nouvel amant . Ses doigts glissèrent avec une assurance étudiée . La scène était obscène de simplicité .
Le malien se laissa faire . Il savourait l’instant .
- La cache de verre , marmonna encore la fille . Sous la crypte ! Le mécanisme est ancien . Sans le code , impossible de l’ouvrir .
Elle parlait d’une voix calme , détachée . Comme si Erwan n’existait plus . La trahison , parait-il , n’a pas l’éclat des grandes révélations .
Mais elle souvent banale , presque méthodique .
Il détourna le regard , voulant croire à la cupidité , à la peur , à la séduction . Tout , plutôt que l’idée qu’il avait pu se tromper sur elle à ce point .
L'élève-officier s’approcha du coffre translucide . Son sourire disparut .
- Le code , vite , Erwan !
Celui-ci secoua plusieurs fois la tête en signe de refus . Malgré la menace , il ne cilla pas , restant ferme sur sa détermination . C'est alors que tout bascula !
- Tu joues trop bien ! , lança soudain le fils du dictateur en écartant brutalement sa compagne . Mais je n’aime pas les comédiennes quand le rideau tombe !
La main d’Astyana se referma brutalement sur le bras d’Herveline . La machette apparut , nue , sans emphase , tandis que le métal effleurait sa gorge et que le sang quittait son visage ! Parlant à son bourreau à voix basse , comme on négocie une survie , elle avait changé complètement , toute sensualité pâlissant sur son visage de marbre !
Elle avait enfin compris le piège affreux dans lequel sa folie l'avait entraînée !
- Erwan ... , soupira-t-elle .
Son regard n’avait plus rien de calculé . Seulement la peur , le regret . Puis , la machette se leva , le métal accrocha la lumière des torches .
- Le code , ou elle meurt ! , se contenta de menacer l'autre .
Erwan finit par céder . Le verre se fendit dans un souffle presque sacré . Il n’y eut ni héroïsme ni discours de sa part . Juste une suite de chiffres mécaniquement arrachés à sa mémoire comme à sa volonté .
Le coffre de verre s’était ouvert dans souffle . Vide ! L’opale rouge avait disparu !
Astyana resta immobile , se contentant de sourire d'un affreux rictus .
Le " Renard Pâle " venait de comprendre qu’il avait été mené jusqu’au seuil , mais pas jusqu’au trésor !
10 - Erwan resta , lui aussi , figé devant le coffre ouvert . Le verre n’avait rien d’une prison . Mais Il était pur , presque beau , vivant . Comme si ce qui devait y être enfermé avait choisi de brouiller son image dans les reflets de la glace au sanglantes lueurs . Qu'avait-il fait des rêves d'une jeunesse brisée par le fracas d'une guerre impitoyable ? Et cette illusoire gloriole de maître adulé ?
Il pensa à Lancelot , captif de Viviane , retenu non par des murs , mais par une promesse . Le chevalier du Lac n’avait pas été vaincu par la force , mais par l’illusion de l’amour . Puis à Merlin qui était enfermé dans une cage de verre , invisible aux yeux du monde , façonnée par celle à qui il avait transmis son savoir . Le piège parfait , puisqu'on ne voyait rien , mais que l’on croyait être libre . Chez les Dogons , le " Renard Pâle " errait ainsi . Né inachevé , condamné à tracer des signes qu’il ne comprenait pas , révélant les chemins , sans jamais en atteindre la fin .
La beauté d'Herveline avait suffi à maquiller les grimaces d'une telle imposture ! Tous ses crimes inavoués , ses conquêtes d'un soir n'étaient-ils là que pour annoncer l'inéluctable déchéance ou la dissolution d'un mensonge ? Il aurait voulu que sa main si blanche et ferme puisse , tout entière , le recouvrir d'un linceul d'oubli !
" L'âme humaine aime à s'en aller seule " , songeait-il néanmoins , flottant sur une barque solitaire vers la lumière imprécise où , dans les bras de cette femme , il pensait encore , dans l'éclat tranchant du verre , à Nema , lui , le héros d'une espèce indicible , qui avait encore le temps de rêver d'un monde où tout serait à réinventer .
" Mais nous n'avons pas besoin d'autres mondes " , lui répondait celle-ci en retour , observant , curieuse , le flamboiement rosâtre du faisceau lumineux , reflet d'un Ange éternel , se jouer tendrement de son ombre , la mêlant à la sienne ... lorsque le bijou maléfique et chatoyant vira au rouge intense , frappé par la flamme orangée suivant de sa trace la sphère silencieuse d'un énorme disque métallique aux couleurs d'étoile claire ou d'aube naissante , glissant dans le ciel immaculé d'une vespérale fin du monde !
( 13 )
FIN
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DAN AR WERN - L'ENFANT PERDU - IV - La Trahison d'Herveline - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " L'ENFANT PERDU " , copyright 2026 .
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Notes :
9 - Masque " kanaga " : masque facial utilisé pendant les cérémonies de deuil du peuple dogon .
10 - Chrisme sur l'étendard de l'empereur Constantin 1er ( 272 - 337 ) lui ayant assuré la victoire au Pont Milvius ( In Hoc Signo Vinces , 312 ) .
11 - Manden , région située en Afrique de l'Ouest , entre le sud du Mali et l'est de la Guinée ( Empire Manding ) .
12 - " Pelléas et Mélisande " ( Acte V , scène 2 ) , drame symboliste ( 1892 ) de Maurice Maeterlinck ( 1862 - 1949 ) .
13 - " Solaris " ( 1961 ) , roman de science-fiction de Stanislas Lem ( 1921 - 2006 ) , écrivain polonais .