Le Chevalier De Sainte-Croix - Epilogue - XII – Port Tobacco .
Le Chevalier De Sainte-Croix
XII - Port Tobacco
" La route est longue , pour aller au bout du monde ... "
J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )
31 - Après la tempête qu'ils venaient d'essuyer , la mer avait retrouvé son calme . Depuis plusieurs jours déjà , les côtes de France avaient disparu derrière l'horizon , ne laissant derrière elles que les fumées de la guerre , les cris des suppliciés et le fracas d'un monde qui s'effondrait . Le navire , poussé par un vent favorable vers les rivages d'Angleterre , fendait une Manche désormais redevenue paisible . Au petit matin , dans une légère brume , apparut une forêt de mâts .
- Plymouth ! , cria la vigie .
Le bâtiment venait jeter l'ancre pour quelques heures dans le grand port anglais , celui d'où étaient partis tant de navires vers le Nouveau Monde , et , parmi eux , plus d'un siècle auparavant , le fameux " Mayflower " , qui avait ouvert la route à tous ceux qui cherchaient une terre où vivre enfin libres . La novice observait les quais de Barbican en silence , chaque escale semblant l'éloigner un peu plus de son ancienne vie . Une voix familière , cependant , vint interrompre sa méditation . ( 21 )
- Ma sœur ...
Brusquement , elle se retourna .
- Armand !
Le jeune homme , avec un sourire fatigué , s'inclina .
- Pardonnez-moi de vous avoir surprise .
- Vous êtes monté aujourd'hui à bord ?
- Non , lui répondit-il , secouant doucement la tête , hier soir , mais je voulais vous laisser quelques heures de repos . Vous aviez traversé tant d'épreuves !
- Je croyais pourtant que ... , bredouilla-t-elle avec un air étonné .
- ... que j'étais resté en France ?
Il sourit .
- Ce navire est le mien ...
La religieuse ouvrit de grands yeux .
- Le vôtre ?
- J'en suis l'armateur .
Cette confidence fut suivie d'un temps de réflexion .
- Vous avez su que je ne pouvais plus rester au château après la mort d'Amaury ? Chaque pièce me rappelait mon frère un peu trop . J'avais besoin de prendre le large ... de laisser la mer emporter mon chagrin . D'autant plus qu'il n'y avait plus rien à sauver , là-bas . Les autorités de la commune avaient saisi nos biens , dispersé nos gens et surveillaient ceux qui portaient encore notre nom . Demeurer là aurait été condamner les derniers fidèles qui nous avaient aidés . J'ai préféré partir avant d'entraîner d'autres innocents dans ma chute .
Le souvenir du frère tombé au champ d'honneur pesa quelques instants entre eux .
Bouleversée , Esther baissa les yeux .
- Mon Dieu , il est mort en homme de courage !
Penhoët acquiesça , se contentant de répondre .
- On croit parfois que fuir est une lâcheté . Il arrive pourtant qu'il faille disparaître pour permettre à une œuvre de survivre ...
Ce qu'elle ignorait encore , c'était qu'en secret , son jumeau avait recueilli l'héritage du Chevalier de Sainte-Croix : le masque , le manteau noir , les réseaux dispersés de la Compagnie ... Désormais , tout cela reposait entre ses mains . Mais cette vérité pouvait bien attendre . L'heure n'était plus aux conspirations .
Tandis qu'étaient largués les derniers cordages , tous deux gagnèrent ensemble la passerelle . Peu à peu , la ville des pèlerins de Sutton s'effaça derrière eux . Le vent gonfla les voiles du navire ! L'océan s'ouvrait devant lui !
32 - Notre première destination , dit Armand , sera le Maryland où , comme convenu , je vous laisserai chez mon amie , soeur Claire , sous la protection du Carmel de Port-Tobacco . ( 22 )
- Et ensuite ?
- Ensuite ... je pense remonter vers la Pennsylvanie . Il existe près de Philadelphie un petit village fondé par des Français qu'on appelle Azilum ... un refuge . J'aimerais m'y établir . ( 23 )
Soeur Blanche leva les yeux vers lui.
- Recommencer une vie ?
- Oui .
Le silence revint, seulement troublé par le bruit régulier des vagues contre la coque.
- J'ai tant vu mourir d'innocents , d'enfants , de prêtres , de soldats , murmura enfin la religieuse avec peine . Je croyais servir Dieu en combattant , mais je ne vois plus dans la violence qu'une immense défaite de l'humanité .
Armand demeura longtemps pensif .
- Je crois que Dieu écrit parfois droit avec nos erreurs . Nous pensions sauver un royaume . Peut-être voulait-Il seulement repêcher quelques âmes ?
Frissonnante , elle lui sourit faiblement .
- Vous parlez presque comme un sage .
Il la regardait avec une douceur nouvelle .
- Croyez-vous que je pourrais le devenir ? Ou bien missionnaire ?
Elle parut surprise .
- Vous ?
- Depuis longtemps déjà , quelque chose a changé en moi . La mort d'Amaury a , sans doute , achevé de me convaincre . Les armes , d'une triste manière , ont fait leur œuvre . Aujourd'hui , je voudrais me racheter , servir autrement .
Le vent faisait danser quelques mèches de cheveux sur le front de la jeune femme .
Il poursuivit d'une voix plus basse :
- J'aimerais consacrer le reste de ma vie à la prière ...
Elle l'écouta sans rien dire .
- En Amérique , nouvelle " Terre Promise " , je voudrais fonder une communauté religieuse ... un couvent mixte où les hommes et les femmes meurtris par la Révolution pourraient retrouver la paix de l'âme et du coeur . Un lieu où l'on apprendrait enfin à se pardonner plutôt qu'à haïr .
Les yeux d'Esther s'emplirent de larmes .
- Ce serait la plus belle des victoires !
L'armateur hésita une seconde avant d'ajouter :
- Il est des personnes qui , sans le savoir , changent votre existence .
Elle se tourna vers lui d'un air interrogateur .
- Vous êtes de celles-là , ma chère .
Leurs regards , très vite , se croisèrent , mais aucun mot ne fut ajouté .
L'amour qu'il portait à la jeune femme n'avait rien d'une simple passion terrestre . Il ressemblait davantage à cette lumière discrète qui guide les voyageurs sans jamais les retenir . Devant eux, l'Atlantique étendait son immensité . Derrière eux disparaissaient les derniers rivages d'Europe . Deux survivants regardaient simplement le soleil se lever sur un monde nouveau . Et , dans le souffle du large , il semblait déjà se murmurer qu'après les temps de la justice des hommes , viendrait enfin celui de la miséricorde de Dieu .
33 - L'Histoire de " Rubis " , le petit chien d'Etienne qu'elle avait emporté : Selon la légende , un petit chien nommé " Rubis " tenta de protéger Soeur Blanche tuée , malgré tout , pendant son sommeil , alors qu'elle résidait au Carmel de Port Tobacco . Et lorsque l'assassin revint plus tard pour récupérer le bijou qu'il lui avait volé et qu'il avait caché non loin de là , près d'un arbre , il fut si effrayé par le fantôme de l'animal qu'il tomba malade et mourut subitement . Depuis ce temps , " Rubis " , paraît-il , veille toujours sur le bien de sa maîtresse ...
FIN
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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Epilogue - XII - Port Tobacco - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
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Notes :
21 - Le " Mayflower " quitta Plymouth le 16 septembre 1620 pour arriver au cap Cod , sur le site de la ville de Provincetown sans le Massachusetts , le 11 novembre de la même année .
, prieure britannique au Carmel de Port Tobacco ( Maryland , USA ) .
23 - Azilum , ou l'Asile français ( en anglais : French Azilum ) était une colonie planifiée construite en 1793 dans le comté de Bradford , en Pennsylvanie , pour les réfugiés français fuyant la Révolution française . Certains étaient royalistes , fidèles au roi Louis XVI , guillotiné en janvier 1793 , et fuyant ainsi l'emprisonnement ainsi qu'une mort possible durant la Révolution française .
Le Chevalier De Sainte-Croix - Seconde Partie - Lapis Exilis - XI – Le Jour des Trois Destins .
Le Chevalier De Sainte-Croix
XI - Le Jour des Trois Destins
( 28 juillet 1794 - 10 Thermidor , an II )
" Trois et quatre ,
Source du Nombre et de la Mesure ,
Divin quaternaire où commence l'Existence ... "
Raoul Auclair - " L'Homme Total dans la Terre Totale " ( 1985 )
28 - Les fers meurtrissaient les poignets d'Étienne Le Goff . Depuis son arrestation sur la lande de Crozon , l'homme avait , après la torture des interrogatoires , connu d'insupportables frissons de fièvre et l'épouvantable odeur de sa geôle du château du Bouffay , prison de la République , durant de longues nuits où ses cris de souffrances n'étaient interrompus que par les plaintes des futurs condamnés . Le procureur avait voulu savoir où avait disparu la jeune femme qui l'accompagnait , dans quel endroit se cachait le chevalier de Sainte-Croix , qui dirigeait encore les compagnies royalistes , lui arracher des noms ? Mais à chacune de ces questions , le courageux ci-devant lieutenant du roi opposait le même calme et le même refus . ( 20 )
- Je n'ai rien à vous dire !
Ses geôliers finirent par battre en retraite . Pour eux , de toute façon , comme pour tant d'autres , puisqu'il comparaîtrait devant un tribunal dont la sentence était écrite avant même l'ouverture du procès , le jugement final était déjà rendu . Le matin du 10 thermidor , une lumière pâle filtrait entre les barreaux de sa cellule . Un prêtre réfractaire , détenu comme lui , demanda à partager quelques instants de prière .
Il s'agenouilla donc sur la pierre humide , ne priant pas pour être délivré , mais pour sa sœur .
- Seigneur , conduisez-la jusqu'à la terre que Vous lui destinez . Si je ne dois plus la revoir en ce bas monde , faites qu'un jour nous nous retrouvions tous dans Votre lumière !
Lorsqu'il se releva , son visage avait retrouvé une étonnante sérénité . Peu après , les gardes franchirent la porte .
- Étienne Le Goff !
L'heure était venue pour le convoi de traverser lentement les rues . Tandis qu'il gardait les yeux levés vers le ciel , autour de lui , certains pleuraient .
D'autres criaient . Lui demeurait silencieux . Lorsqu'on lui demanda une dernière fois s'il souhaitait dénoncer ses comparses pour sauver sa tête , il répondit avec douceur :
- Les seuls complices que je reconnaisse sont ceux qui auront choisi la fidélité plutôt que la haine !
Le bourreau s'approcha . Étienne monta les marches sans faiblir . Avant que le couperet ne tombe , il dit simplement :
- Que Dieu pardonne à la France !
Quelques instants plus tard , tout était fini .
29 - À Paris , ce même jour , la roue de l'Histoire poursuivait sa course . Dans cette même ville où tant d'innocents avaient péri , une autre charrette avançait sous les huées de la foule . Celui qui avait fait régner la Terreur pendant des mois , découvrait à son tour le chemin de l'échafaud .
Maximilien Robespierre , blessé , le visage bandé , traversait Paris sous le regard de ceux qui , la veille encore , le redoutaient . Le même couperet , qui avait frappé tant de pauvres victimes de sa vertueuse ignominie , allait désormais s'abattre sur celui qui croyait pouvoir gouverner par la peur . Nul ne pouvait dire si cette justice expéditive des hommes réparerait un jour toutes les injustices commises . Mais une époque sanglante s'achevait !
30 - Au même instant , bien loin de là , les voiles du " Recouvrance " claquaient sous un fort vent d'ouest .
Le navire quittait lentement le port de Quiberon . Debout sur le pont , soeur Esther contemplait une dernière fois les rivages bretons . Chaque falaise , chaque pointe rocheuse , chaque ligne d'horizon , semblaient emporter avec elle un souvenir de son enfance . Elle ignorait ce qu'avait pu devenir son frère . Elle espérait encore qu'il avait réussi à rejoindre le chevalier de Sainte-Croix . Sans le savoir , elle murmurait la même prière au même moment que lui . Le vent gonfla les voiles pendant que la côte commençait à disparaître dans la brume . Au large , le navire franchissait les dernières lames qui séparaient la France de l'immensité . Elle demeura immobile assez longtemps . Puis elle toucha de sa main la petite croix que la mère supérieure lui avait donnée . Elle la serra très fort , pensant à ses anciennes compagnes , les carmélites , contre son cœur .
- Adieu ..., murmura-t-elle .
Était-ce un adieu à son frère , à sa patrie , à son passé ?
Elle-même n'aurait su le dire .
Le soleil déclinait lentement derrière les flots .
Quelque part , se dit-elle , en Bretagne , le mystérieux chevalier de Sainte-Croix poursuivait son combat dans l'ombre . Et , dans le silence de l'océan , la jeune femme avançait vers un monde inconnu , portant avec elle un secret dont nul , désormais , ne pouvait affirmer l'existence réelle . Car , songea-t-elle , certaines lumières ne doivent jamais , pour traverser les siècles , mourir ou s'éteindre . Elles attendent simplement , en demeurant invisibles aux yeux des hommes , l'heure où la Providence décidera de les révéler !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Seconde Partie - Lapis Exilis - XI - Le Jour des Trois Destins ( 28 juillet 1794 - 10 Thermidor , an II ) - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
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Notes :
20 - Château du Bouffay , ancien château de Nantes qui servit de prison sous la Révolution .
Le Chevalier De Sainte-Croix - Seconde Partie - Lapis Exilis - X - Lux Perennis .
Le Chevalier De Sainte-Croix
X - Lux Perennis
( Lumière Eternelle )
" Le monde extérieur est un monde d'ombres : il jette son ombre sur le royaume de lumière ... "
Novalis - " Pollens " , 16 ( Blüthenstaub , 1798 ) .
25 - D'où vient la lumière éternelle ?
Etienne conduisit sa soeur vers leur sanctuaire . Il faisait déjà presque nuit lorsqu'ils pénétrèrent dans la ténébreuse grotte armoricaine . La mer étant partie , l'air du large leur soufflait sa petite musique , portée seulement par le roulis lointain des vagues .
Depuis la plage de Pen-Hat , ils avaient , grâce à la lueur d'une simple torche face à la lumière , plus lointaine , du phare , au sommet d'une noire falaise de Crozon , grimpé le sentier tout seuls , très étroit , visible à peine , qui s’enfonçait vers l'ombre d'une crevasse oubliée , cavité ouverte que seuls quelques anciens connaissaient encore , presque invisible au profane , et qui , ouvrant , seulement à marée basse , une étroite fissure dans la roche , permettait d'accéder à une caverne secrète . Les deux promeneurs , la pluie s'était remise à tomber en fine dentelle sur la bruyère et les genêts , laissant s'effacer peu à peu leurs traces que , dans un froissement mouillé , les murmures du vent faisaient résonner parmi les ajoncs d'or , s'y glissèrent avec précaution . Puis , ils franchirent une petit porte étroite qui , au-delà d'une avancée de roche , débouchait sur une alcôve circulaire en forme de conque tapissée de lichens , de dépôts salins , dans laquelle , montant jusqu'à leur mi-jambe , s'agitait une substance limpide , plus claire que l'onde océane quand ils devaient la traverser pour se rendre vers la paroi d'en face , au temps béni de leur enfance , pour y déposer leurs trésors dans une ancienne niche naturelle , repaire discret qu'Esther avait aussi choisi pour cacher leur précieux héritage ! Peut-être valait-il mieux , d'ailleurs , pensa-t-elle , pour l'humanité , que le rubis reste là , dissimulé à jamais au creux des flots , dans un coffre de chêne à toute épreuve , fabriqué par son frère , dont elle détiendrait la clef ? Tandis qu'elle marchait avec précaution sur les longues dalles de schiste en sa compagnie , il finit par déposer son lourd fardeau sur le sol .
- Tu te souviens ? , lui demanda-t-il avec un sourire mélancolique . Nous venions ici lorsque nous étions gosses . Père nous disait que cette grotte appartenait aux korrigans ...
La religieuse esquissa un sourire .
- Je m'en souviens . Nous pensions y découvrir le trésor du roi Gradlon .
Étienne souleva délicatement le couvercle . L'Escarboucle reposait dans son écrin de velours . Même privée de la lumière du soleil , la pierre semblait rayonner d'un éclat intérieur , comme si aucune obscurité ne pouvait l'atteindre . Une clarté douce , presque vivante , enveloppa soudain les deux fugitifs .
- Lux Perennis ... murmura Esther . Un silence solennel régna quelques instants .
" La pierre fut donnée non pour la gloire , mais pour l’épreuve . L’âme choisit , toujours ! " , lui avait confié , un soir , à Compiègne , un mystérieux être de lumière aux ailes d'archange translucides , psalmodiant son chant céleste d'une ineffable couleur vocale exprimant la pureté du Paradis .
- La lumière éternelle ... , répondit , en écho , son frère . Voilà pourquoi tant d'hommes sont morts pour elle ... et pourquoi d'autres mourront encore !
C'est alors que , à la minute précise où ils allaient déposer le joyau dans l'écrin de pierre aménagé jadis par la providence , Etienne devant faire rouler devant la cache , un énorme bloc de granit , afin que rien ne permit plus , bientôt , de deviner qu'un des plus grands secrets du royaume reposait derrière cette paroi , se brisa le silence , par une vibration faible , d’abord , souterraine , envahissant peu à peu la grotte baignée d’une lumière blanche , pulsante , qui ne venait d’aucune source visible . Ensuite , par le bruit des armes qui retentit soudain sur la lande !
26 - Une détonation éclata au loin , puis une seconde , une troisième , remplissant les deux jeunes gens d'une soudaine inquiétude et d'angoisse , face à cette colère brutale du vent qui leur apportait le fracas des tirs de mousquets . Les premiers coups de feu résonnèrent comme le bruit d'une tempête ! L'ancien lieutenant , ne sachant plus que faire , bondit hors de la grotte .
- Ils nous ont retrouvés ! , s'écria-t-il en voyant flotter , du haut de la falaise , parmi de nombreux cavaliers galopant sur l'herbe toute couverte de fumée au milieu de panaches de poudre noire , un étendard blanc frappé de la Croix ! Les soldats républicains , qui avaient , depuis plusieurs lieues , dû suivre leur piste , affrontaient désormais les Blancs dans une lutte acharnée , leurs chevaux affolés par la bataille se mettant à hennir , les sabres au clair s'entrechoquant , les cris des blessés se mêlant aux ordres des officiers , le combat se répandant sur toute la lande comme un incendie !
- Esther , écoute-moi bien ! Tu dois partir immédiatement ! , lui dit son frère en la prenant par l'épaule .
- Pas sans toi !
- Si je reste , ils nous prendront tous les deux .
- Nous pouvons encore rejoindre le chevalier !
Celui-ci , prévenu par ses éclaireurs , venait de lancer ses hommes pour couvrir la retraite des deux fugitifs .
- Non . Quelqu'un doit protéger ta fuite , fit Étienne secouant lentement la tête , et comprenant que cette séparation pouvait être la dernière , il embrassa sa sœur sur le front .
- Tu gagneras Quiberon . Le capitaine du " Recouvrance " t'y attend . Tu embarqueras avant la tombée de la nuit !
- Et toi ? , le supplia-t-elle un bref instant , lui lançant un beau sourire de Madone , son regard croisant le sien , comme en ce temps lointain de l'école où , déjà , il voulait la protéger avec cette sérénité étrange des enfants qui ont accepté leur destin .
- Moi , ma petite ... je vais leur faire perdre du temps !
La jeune femme sentit monter ses larmes .
- Que Dieu te garde ...
- C'est Lui qui , désormais , guidera chacun de mes pas !
L'ayant prise une dernière fois dans ses bras , l'aîné courut à travers les bruyères , ne se retournant plus que pour apercevoir sa soeur s'enfuir au loin tandis qu'il rejoignait les compagnons de Sainte-Croix . La bataille devint bientôt confuse , et , pendant plus d'une heure, les Blancs résistèrent avec un courage désespéré aux assauts des Bleus qui , sans cesse , recevaient du renfort . Peu à peu , cependant , les défenseurs furent encerclés . Le chevalier , toutefois , bien protégé , parvint à rompre , avec une poignée de cavaliers , l'encerclement . Quant à Étienne , il continua le combat jusqu'à ce que son cheval s'effondre sous lui . Blessé , désarmé , il tenta une nouvelle fois de se relever . C'est alors que quatre soldats , violemment , se jetèrent sur lui qui , avec une farouche énergie , tenta , contre eux , de se débattre avant qu'ils ne lui donnent un dernier coup de crosse et ne lui lient , à genoux , les poignets ! ( 19 )
- Celui-ci vivra ..., lança un officier républicain . Les prisonniers parlent souvent davantage que les morts !
Le Goff , d'un air étonnamment paisible , releva lentement la tête . Il savait que l'Escarboucle était désormais hors de leur portée !
27 - Très loin de là , Esther finit par atteindre les dunes de Quiberon . Dans le petit port , l'attendait , comme convenu , un bâtiment , voiles carguées , prêt à prendre la mer . Le capitaine lui tendit la main .
- Dépêchez-vous , ma soeur , le vent tourne !
Elle s'embarquait à bord du " Recouvrance " , les amarres furent larguées , le navire s'éloignant lentement des côtes bretonnes . Depuis la poupe , la jeune femme regarda longtemps disparaître le pays de son enfance dans la brume du soir . Elle ignorait si elle-même le reverrait un jour et si son frère allait connaître les geôles de la République . De plus , pensait-elle , nul ne savait vraiment si la pierre sacrée reposait au plus profond , cachée dans son sanctuaire de granit .
Tant que sa lumière demeurerait , l'espérance ne pourrait mourir . La " Lux Perennis " continuerait de veiller sur ceux qui avaient juré de la servir !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Seconde Partie - Lapis Exilis - X - Lux Perennis ( Lumière Eternelle ) - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
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Notes :
19 - La Chouannerie liée aux guerres civiles de la fin du 18è siècle opposa les " Bleus " qui désignaient , à l'époque , les soldats de la Révolution française aux " Blancs " , les royalistes .
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