BALADE AU PAYS DES OMBRES - 8 - Un immeuble au nom d'étoile .

Balade au Pays des Ombres
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Un Immeuble Au Nom d'Etoile - Ur C'hendi , Anv Ur Steredenn Warnan - One Star-Called Block Of Flats .
J'habitais un immeuble au nom d'étoile ... Signe prémonitoire ?
Nous avions dû laisser les parcs et jardins somptueux de l'antique " Cemenellum " ( 1 ) pour émigrer vers l'ouest , du côté de l'Avenue de la Lanterne , artère célèbre chantée par Louis Nucéra ( 2 ) , qui se plaisait lui-aussi à découvrir sur un vélo les collines de Nice , peut-être à la recherche , tel ces " envoyés de la Beauté sur la Terre " , des couleurs subtiles de son inspiration d'écrivain .
Plus tard , je m'en suis voulu , comme " Le Grand Meaulnes " ( 3 ) , d'avoir préféré parfois mes courses solitaires plutôt que le clair-obscur des salles de cours de la fac .
Pourtant , c'était la jeune et séduisante Madame Labarrère ( 4 ) qui , de sa voix douce , un peu " hautaine " ( 5 ) , et dans la lumière tamisée d'après-midi tardives , parlait à demi-mot d'une mystèrieuse enchanteresse , créature évanescente qu'elle incarnait , sans le savoir , et qui me faisait rêver .
Néammoins , lors de ces promenades , je n'avais guère conscience , en réalité , d'un quelconque attachement .
La trame indéchiffrable du Destin m'avait conduit là , c'était tout .
Je n'implorais pas , comme Nietzsche :
" Il me faut la lumière , l'air de Nice , il me faut la Baie des Anges ! " .
Tout ça , je l'avais sans m'en rendre compte , m'en imprégnant sur place d'une manière instinctive , renouant ainsi avec l'enfance de mon " père " qui , tout petit , dans une ville sans voitures , s'était échappé discrètement de la maison familiale de Saint-Roch , et , par l'avenue des Diables-Bleus ( 2 ) , grimpait maintenant les pentes du Mont-Boron pour ensuite les dévaler sur une carriole avec ses copains " nissart " .
Sur ma bicyclette , je prenais avec peine la petite route montante menant à un passé révolu , ce " chemin qui s'enfonce " ( 5 ) , dans l'arrière-pays , par les villages pittoresques de Saint-Roman-de-Bellet , d'Aspremont , vers la " citadelle " de Levens , avec son esplanade grandiose , où souffle , les jours d'hiver , ce vent froid venu des montagnes toutes proches .
" Grand-père " Marcel y avait été gendarme dans les années trente .
Je ne l'ai su que par la suite .
Mais je me demande encore quelle force inconsciente m'avait poussé souvent dans ce lieu inaccessible , sur les traces d'un parent bien trop tôt disparu .
Il nous avait laissé juste avant ma naissance , et pour moi , son souvenir ne vivait plus qu'au hasard de vieilles photos de l'immédiat après-guerre .
Parfois , pour les regarder , je me réfugiais dans une sorte d'alcôve , attenante à la chambre parentale .
Elles étaient cachées dans un carton , sous les draps amidonnés d'une penderie sans âge .
En tâtonnant , je devinais auprès d'elles , dans son étui de cuir marron , la présence mystèrieuse d'une arme sans munitions , la sienne .
C'était un vieux revolver , dont il m'arrivait de faire jouer le mécanisme .
Je humais toutes ces odeurs troublantes , les associant aux images d'une vie que je n'avais pas vêcue , songeant avec nostalgie aux fastes et malheurs du passé , aux aventures de Raskolnikov ( 6 ) , que j'étais entrain de lire , mais aussi , je ne sais plus trop bien pourquoi , à la roulette russe .
" Grand-mère " Alice , de son accent chantant du Centre , m'évoquait sa rencontre avec ce beau militaire sur les bords de la Loire , me plongeait dans un autre univers , celui de leur insouciante jeunesse , morvandelle et nivernaise .
J'y mêlais la vision plus tragique d'un membre de notre famille bretonne , héros de la Résistance , qui , m'avait-on raconté , dut attendre l'annonce de son châtiment comme Dostoïevsky , condamné à mort le 22 décembre 1849 , sur l'immense place de Saint-Petersbourg ... ( 7 )
" Tout ce que j'écrirai ne dira jamais ce que je sens " . ( 8 )
C'est l'aveu d'impuissance de Marie Bashkirtseff , qu'elle exprime dans son journal intime , publié peu après sa précoce disparition .
Ce pourrait être aujourd'hui le mien .
" J'aime Nice , Nice , c'est ma patrie ! " , y note-t-elle encore en 1874 , tandis qu'elle séjournait en ce lieu un siècle auparavant .
Je revois sa petite fontaine , gravée de caractères étranges , dans la rue qui porte son nom .
Cette jeune fille à peine connue me fascinait par la brièveté de son existence autant que par cette image imprécise d'étrangère ou de " Madone " lointaine que je me faisais d'elle . C'était l'absente , c'était maman !
Plein d'ignorance , mon esprit naïf n'hésitait pas à rapprocher " l' éphémère Moussia " du Tsarévitch , dont je visitais parfois l'énigmatique sépulture , complètement nue et dépouillée , derrière l'église Saint-Nicolas . ( 9 )

Que savais-je de lui ? Pas grand chose , sinon que sa vie devait ressembler à la mienne , aussi désespérante , et que la présence russe avait été , ici , magnifiquement affirmée par la construction d'édifices grandioses .
D'ailleurs , n'avais-je pas moi-même ce privilège incroyable d' étudier dans l'ancien palais des tsars ?
Je déplorais seulement qu'on ait dû , pour des raisons de sécurité , modifier considérablement la façade originale d'un ouvrage aussi exceptionnel .
Tous ses balcons à cariatides sculptées , ses ornements , toutes ses moulures de style rococo avaient été détruits .
De l'imposant " Hôtel Impérial " d' Adam Dettloff ( 10 ) , que resterait-il , désormais ?

Sinon quelque vestige d'un vaisseau fantôme , ou bien l'épave sinistre d'une espérance abandonnée ...
Qu'est-ce qu'un amour ? Et qu'est-ce qu'un peuple ?
En cette période troublée de l'adolescence , j'aurais eu besoin des lumières de Renan pour faire face à ces interrogations douloureuses que l' Homme affronte sans pouvoir jamais les résoudre .
" Une Nation est une âme , un principe spirituel " , affirme-t-il à l'occasion d'une brillante conférence à la Sorbonne . ( 11 )
Si maintenant j'arrive à davantage apprécier les subtilités mélodiques développées par le génie d'un compositeur , ou la richesse infinie des nuances travaillées par le peintre sur sa palette , je ne me posais même pas la question de savoir alors si , tel Nietzsche ou Marie Bashkirtseff , et , sans doute , bien d'autres anonymes , je pouvais aimer Nice .
D'ailleurs , pourquoi me trouvais-je là , en cet endroit si lointain , si différent des lieux de ma naissance ?
Pourquoi pas le Cap Nord , puisqu'un jour , comme on bâtit des châteaux en Espagne , un copain savoyard s'était mis à nous faire miroiter , sans jamais l'assouvir , cette fabuleuse quête boréale ?
J'en voulais à la Terre entière de vivre en exil , si loin de ma patrie !
Mais " les origines frappent le subconscient comme on le dit d'une médaille " . ( 2 )
La Bretagne vibrait en mon coeur , et je la portais fièrement de tout mon être . Pourquoi ?
Pourquoi devais-je me convaincre d'une accidentelle destinée ?
Quant à l'errante recherche d'un enracinement trompeur , n'était-ce pas aussi dans l'air du temps ?
Chaque livre , glané " au hasard " , me ramenait aux souvenirs d'une prime enfance dont je me sentais cruellement dépossédée .
Des images revenaient sans cesse à ma mémoire , obsédantes .
Ce vieux chalutier piqué de rouille , traversant avec lenteur les eaux grisâtres du Golfe du Morbihan , naviguerait toujours dans l'oeil émerveillé d'un garçonnet de trois ans qui cherchait sur l'onde un reflet complice , une réponse , peut-être la lueur chaude et maternelle émergeant d'un Royaume englouti ...
L'océan ! Mor-Breizh !
Son odeur indéfinissable , sa chair saline et ses mystères perpétuels , lancinantes mélopées du chant breton , qui s'égrènent en vagues innombrables déferlant sur des chapelets d'îles et de récifs ...
La splendeur du Cosmos était , dit-on , pour lui , un ravissement !
Je me délectais de ses " Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " ( 11 ) , tâchant d'inventer mon prochain voyage au " Pays des Nuages Tristes " , bien au-delà de la Voie Lactée , celui des Déesses barbares qui , de leurs yeux verts comme l'émeraude , percent le brouillard d'une mythique légende des siècles .
" Je suis né ... au bord d'une mer sombre , hérissée de rochers , toujours battue par les orages . " ( 11 )
La mienne se trouvait plus au Nord , pâle comme la face de la Lune , et même si je ne parvenais à saisir sa parfaite Beauté , j'imaginais la chevelure argentée d'une ondine effleurant de sa main légère quelque harpe céleste dont le chant cristallin vient mourir sur les îles d'Avalon , pour , sans cesse , renaître . ( 12 )
" Mes Divines , la Foi est aventure , proclame Xavier Grall , vent claquant , souffle , envolée de colombes , voile gonflée .
" Partez , partez au nom de Dieu . " ( 13 )
Sept ans d'exil , sept ans !
Mais j'ai retrouvé le pays de Gwenc'hlan , et celui d'Arthur , très déçu qu'on n'y entende plus guère les envoûtements de Morwenn et la langue des ancêtres , ce beau chant d'amour entre Diarmaid et Grainné . ( 14 )
" Me droc'ho ma zeod em bek ,
Ken diziski ar Brezonek ! "
" Je couperai ma langue dans ma bouche , plutôt que d'oublier le Breton ! " , lance Brizeux . ( 15 )
Ma patrie invisible , où se cachait-elle ?
" E pe lec'h " ? Où ça ?
" E pe lec'h ma red ho koantiz ? " Où court votre beauté ? , chante Glenmor . ( 16 )
Petite hermine , vive et rusée , sors de ton gîte , sous les chênes , montre-nous le chemin de la renaissance ! ( 17 )
Conduis-nous vers les hautes terres !
" Que peuvent savoir de la Bretagne ceux qui ne connaissent que le monde ? " ( 18 ) , pensais-je aussi , regardant vers le large .
Je me suis tenu sur le seuil . Et j'ai prié l' Archange de me montrer l'ombre et la lumière .
Je t'ai vue , au loin , dans l'infini des brumes océanes .
Qui pourra mieux parler à mon coeur du poids de nos lourds secrets ?
Tombelaine ! ( 19 )
Soudain , je retrouve , tel Novalis , " d'anciennes mélodies " que le vent capricieux murmure au spectacle futile des apparences . ( 20 )
" Pourquoi mon île , si fragile , es-tu perdue ?... ( 21 )
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Notes :
1 - " Cemenellum " , nom de l'ancienne ville romaine de Cimiez .
2 - Louis Nucéra ( 1928-2000 ) , écrivain niçois .
- " Chemin de la Lanterne " , roman , LGF , 1982 et Grasset/Fasquelle 1997 .
" Les origines frappent le subconscient comme on le dit d'une médaille " .
- " Avenue des Diables-Bleus " , Grasset , 1979 .
3 - " Le Grand Meaulnes " , d'Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) , roman , Emile-Paul , 1913 . Fayard , 1986 .
Version bretonne : " Meaulnes Veur " , bet lakaet e brezhoneg ( traduit par ) Yann-Ber Thomin , Ar Skol Vrezoneg / Emgleo Breiz , 2000 .
4 - Christiane Labarrère , professeur de littérature à la Faculté des Lettres de Nice en 1971 , écrivain .
5 - " Miracles " , par Alain-Fournier , poèmes et proses , 1924 . Préface de Jacques Rivière . Arthème-Fayard , 1986 .
6 - Personnage principal de " Crime et Châtiment " par Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski ( 1821 - 1881 ) . Publié en 1866 .
7 - C/f : " Yowan Dagorn " , in " La Porte Océane " - 17 - Le Cimetière Marin ( Auberive , 13 ) , par Dan Ar Wern .
8 - " Journal " de Marie Bashkirtseff ( 1858 - 1884 ) , peintre , écrivain russe ( Ecrit de 1873 à 1884 ) . Publié par le " Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff " .
9 - Eglise Russe de Nice , Saint-Nicolas et Sainte-Alexandra . Construite en 1859 sous l'impulsion de l'impératrice douairière Alexandra Feodorovna , veuve du tsar Nicolas 1er . La plus ancienne église russe en Europe occidentale .
- Tombe du Tsarévitch Nicolas , fils d'Alexandre II , mort d'une méningite à l'âge de vingt ans lors d'un séjour à Nice en 1865 à la villa Bermond , sur le site actuel de l'église .
10 - Adam Dettloff ( 1852 - 1914 ) , architecte polonais de l' Hôtel Impérial , inauguré le 18 janvier 1902 , transformé en Lycée du Parc Impérial en 1924 .
11 - Ernest Renan ( 1823 - 1892 ) , écrivain breton , philosophe , historien , philologue .
" Qu'est-ce qu'une nation ? " , conférence à la Sorbonne , 1882 .
" Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " , autobiographie , 1883 , Calmann-Lévy .
12 - " The Poems of Ossian " , par James MacPherson ( 1736 - 1796 ) , poète écossais . London Edition , 1796 .
Version française : " Ossian , Saga des Hautes-Terres " , éditions Libres / Hallier , 1980 .
13 - " L' Inconnu me Dévore " , par Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , journaliste , poète , écrivain breton .
Editions Calligramme , 1984 .
14 - Légendes celtiques .
15 - Auguste Julien Pélage Brizeux ( 1803 - 1858 ) , poète romantique breton .
16 - Glenmor - Milig Ar Skanv - ( 1931 - 1996 ) , chanteur breton . " Viviana " .
17 - L'hermine , symbole de la Bretagne .
18 - " Lieux et Histoires Secrètes de Bretagne " , par Patrice Boussel . La Porte Verte , 1980 .
19 - Petite île au large du Mont Saint-Michel .
20 - Novalis - Friedrich Von Hardenberg - ( 1772 - 1801 ) , poète romantique allemand , philosophe .
- " Heinrich Von Ofterdingen " , roman inachevé , 1802 . Version Française : Editions bilingues Aubier / Montaigne , 1942 .
21 - Dan Ar Wern - " Tombelaine " ( 1972 ) , poème , in " Le Chemin Perdu " , Copyright 1992 . Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved .
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DAN AR WERN - Balade au Pays Des Ombres - 8 - Journal de Yann Kervern ( I ) - Un Immeuble Au Nom D'Etoile - 11 / 07 / 2006 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved . " Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 . Traduit du breton par l'auteur .
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