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Dan Ar Wern Official Website

le gardien du marais

LE GARDIEN DU MARAIS - V - Ondine .

17 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Ondine ( 1843 ) de Eduard Steinbrück ( 1802 - 1882 )

Ondine ( 1843 ) de Eduard Steinbrück ( 1802 - 1882 )

 
 
 
 
 
 
 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
V - Ondine

 

 

 

" Et se déplaçant au travers d'un miroir clair

  Suspendu devant elle ,

  Apparaissent les ombres du monde ...  " *

 
 
Alfred , Lord Tennyson - The Lady of Shalott ( 1842 )

 

12 - A Quimper, pendant ce temps , la lieutenante Lena Morvan consultait les archives classifiées de la gendarmerie maritime .
Les dossiers de l’Île Longue étaient protégés , mais un code interne , que lui avait soufflé un ancien collègue , lui permit d’accéder à un rapport oublié : " Opération M-22 / Yeun Elez ".
Elle en lut à voix haute les premières lignes :
Projet Zone Interdite
Anomalies récurrentes : émissions non identifiées , comportement magnétique incohérent .
Personnel affecté
: R. Kermeur , ingénierie sonar .
Statut
: suspendu - perte de contact avec l’équipe 3 , 12 novembre 2021.

Elle sentit un frisson lui remonter l’échine .
Une note manuscrite ajoutait plus bas :

Présence lumineuse observée à la surface du lac - Contact visuel ( formes humanoïdes )
- Ordre de silence total .

La gendarme referma brutalement le dossier .
Ce n’était plus une enquête criminelle . C’était autre chose .
Elle se rendit dans le couloir et appela son adjoint :
Guégan , prépare la voiture . Nous partons pour Brasparts .
- Encore cette affaire de noyade ?
- Non . Pour une fois , c’est l’affaire de ce qu’il y a sous l’eau .

 

13 - Au crépuscule , Cheun monta vers la chapelle Saint-Michel avec la clé de Ronan serrée dans sa poche.
Le vent s'était mis à hurler . La brume avalait peu à peu la lande .
Arrivé au sommet , il s'agenouilla près de la grande croix de pierre . Le sol vibrait sous ses mains , comme une respiration lointaine .

Alors il vit , sous la roche , un bref éclat bleu .
La terre s’ouvrit légèrement , laissant apparaître une cavité circulaire , taillée comme un puits .
Régulière , presque vivante , une lumière , au fond , pulsait , dans laquelle une silhouette se dessinait : Maela !

Tu vois , Cheun ? Ils ne dorment plus . Michel jadis , les a retenus . C'est pourquoi la foi des hommes s'est éteinte . À présent , c’est à toi de les délivrer .
- Les Dragons ? 
Non . Tes Frères du Miroir . Ceux qui reflètent ce que nous craignions d’être .

Un grondement monta du fond du mont , puis la lumière s’éteignit brusquement !
Le souffle coupé , il recula .
Au loin , la sirène d’une voiture retentit .
C'était Lena qui arrivait sur place , haletante , lampe en main .

Monsieur Le Guern ! Vous mentendez ? Quest-ce que vous faites ici ? 
Il se retourna .
Dans la brume , les traits de la lieutenante semblaient ... changer !
L'espace d'une seconde , il crut voir son visage se dédoubler , puis se reformer , pendant qu'elle lui tendait froidement la main :
- Venez ... nous devons descendre .

Mais dans sa voix , quelqu'un d’autre parlait !

 

14 - La nuit était tombée sur la lande .
Ronan Kermeur était assis devant le feu éteint , les yeux fixés sur la porte close .

Il savait qu’ils reviendraient comme le vent frappant les vitres de ses doigts impatients .
Cela faisait trois nuits qu’il entendait la voix de Maela derrière la cloison , douce , presque rieuse , appelant son nom .

Père ? Cest moi ... ouvre !

Mais il avait peur , il savait que ce n'était pas elle . 

Alors , le vieil homme se leva lentement , prit le vieux crucifix de cuivre au mur , et murmura :

Ils lont prise . Ou bien ... cest elle qui sest offerte à eux . Je ne sais plus .

Griffonnée d’une main tremblante , la dernière page de son carnet restait ouverte sur la table :

La résonance humaine . Le corps n’est quun véhicule . Ils copient le vivant comme on copie un signal . Maela est devenue ondine ! "

Le vent montant d’un cran , la lumière s’éteignit d’un coup .
Ronan recula .
Derrière lui , dans l’ombre du couloir , une forme se dessinait : celle d’une jeune femme immobile .
Une odeur d’eau et de fer emplissait la pièce .

Tu as froid , père .
Non , tu n’es pas elle , tu ne peux pas être elle !
Pourquoi dis-tu cela ? Je me souviens de tout . De la mer , du lac , du bruit du métal quand les freins de la voiture ont lâché …

Ronan serra plus fort la croix contre lui .

Ce qu’ils ont pris de toi , ce n’est quune image .
Et si cétait plutôt lâme , père ? Ce que tu appelles lâme ... peut-être que c’est cela que nous cherchons à comprendre .

Elle s’approcha , son visage à demi éclairé par la braise mourante . Ses yeux brillaient d’une lueur non humaine , glaciale , vibrante, comme une lame de verre .

Saint Michel a voulu nous chasser , jadis . Mais les portes se sont rouvertes . Tu devrais être fier , père :  ta fille est passée de l’autre côté !

Il ferma les yeux . La silhouette ayant disparu , une larme en coula quand il les rouvrit . 
Seule , sa voix demeurait dans le vent :

Nous ne sommes pas venus pour vous détruire . Seulement pour vous apprendre ce que vous avez dû oublier la genèse d'un nouveau commencement !

 

15 - Au même moment, Cheun et la lieutenante , accompagnés du sergent-chef Yves Guégan ,  s’étaient engagés dans la faille sous la croix du mont .
Le couloir descendait en spirale dans la roche , où vibraient des lueurs bleutées . Des gravures de symboles anciens figuraient sur les parois : cercles et triskells , figures de vouivres entrelacées .
Plus ils descendaient , plus l’air devenait chaud , traversé d'étranges pulsations .

C’est impossible , murmura Morvan . Qui a pu construire tout ça On dirait une structure métallique sous la montagne !
Peut-être pas des hommes ... , lui répondit d'un air mystérieux son second , qui tremblait de peur !

Les trois débouchèrent dans une salle circulaire . Au centre flottait une sphère translucide , d’où jaillissaient des filaments de lumière .
Cheun s’en approcha , fasciné .
Alors , mi humaine , mi artificielle , une voix , celle de Laig , s’éleva autour d’eux .

- C'est moi , Cheun Je suis là . Ce que tu vois nest pas quune ombre ...
Maela ?
Ils t'ont choisi pour franchir le seuil . 
Tu es morte ?
Non ! Je suis passée seulement de l’autre côté du miroir ... 

Morvan , blême , essayait de filmer la scène avec son téléphone .
Mais il n'y avait aucune image sur l’écran .
Juste un vide vibrant comme une lueur mouvante .

- Ce que nous voulons , poursuivit la créature , c'est comprendre cette source d'énergie que vous nommez l'amour . C’est cela qui nous attire . 
- Mais Maela ?
Elle est une interface un pont . Sa forme humaine si tu restes , ne va pas se dissoudre . Elle pourra revenir ...

Cheun sentit comme une bouffée de chaleur l’envahir d'une immense paix !
Mais derrière lui , Morvan se mit à hurler :

Reculez ! Quelque chose sort du sol !

Des silhouettes translucides lentement , s’élevèrent , qui ressemblaient à des anges renversés - ni chair , ni vapeur - leurs yeux comme des miroirs sans fond .
L’une d’elles tendit sa main vers Cheun .

- Michel nous avait enfermés . Toi , tu viens nous libérer !

 

16 - Cheun , alors , comprit .
La bataille du Mont n’était pas qu'une légende : c’était l'ouverture d'un cycle de guerre entre la conscience et la matière déchue , entre la lumière et son reflet . ( 7 )
Saint Michel n’avait pas tué les Dragons , mais , le temps que l’humanité apprenne à les connaître , il les avait enfermés là , non comme ses ennemis , mais comme une ombre .

- Laig , dit-il , si tu es encore là ... montre-moi ce que je dois faire !
- Vous devez rouvrir le cercle , afin que nous puissions redevenir lumière !

Il posa sa main sur la sphère .
Une explosion de blancheur envahit la salle .
Morvan tomba à genoux sur le sol , hurlant son nom .

Quand la lumière se dissipa , il n’y eut plus personne .
Seulement le silence , et la cloche du Mont qui sonnait à nouveau , comme le glas d’une sinistre résurrection !

 

 

( A Suivre )

                                                       ___                                                        

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - V - Ondine - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                       ___

Notes :

 

7 -  " On dit à Braspars que les démons , chassés du corps de l’homme , sont enchaînés dans un cercle magique , sur le haut du mont Saint-Michel : ceux qui mettent pied dans ce cercle , courent toute la nuit sans pouvoir s’arrêter . Aussi la nuit on nose traverser ces montagnes . "

Jacques Cambry : " Voyage dans le Finistère ou état de ce département en 1794 et 1795 " , Tome I , Paris , Librairie du Cercle Social  ( 1798 )

 
 
* " And moving thro' a mirror clear
    That hangs before herall the year ) ,
    Shadows of the world appear . "
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LE GARDIEN DU MARAIS - IV - La Dame Blanche .

16 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

LE GARDIEN DU MARAIS - IV - La Dame Blanche .
 
 
 
 
 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
IV - La Dame Blanche

 

 

 

" Il y eut alors un combat dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent contre le Dragon . Et le Dragon lui aussi combattait avec son Ange " 

 
Apocalypse , chapitre 12 , verset 7-9

 

9 - Le lendemain , sous un ciel bas et chargé , il prit la route de Loqueffret 
Le vent du " Yeun " balayait la lande , soulevant les herbes comme une mer grise . Au détour d’un chemin pierreux , Cheun aperçut la maison de Ronan Kermeur , une bâtisse lourde , aux volets clos , plantée à l’orée d’un bois de pins . La cheminée fumait faiblement . Réticent , malgré tout , le visiteur frappa . Au bout d'un silence ,  la porte s’entrouvrit , révélant un vieil homme aux traits tirés , la barbe blanche mal taillée , les yeux d’un bleu froid .
Tu n'aurais pas dû venir , Cheun , lui dit Ronan d’une voix rocailleuse .
- Je veux comprendre .
- Comprendre ? Tu crois quil y a encore quelque chose à comprendre ? Tout a commencé quand elle a vu ...

Il s’interrompit , regardant par-dessus l’épaule du jeune homme , comme s’il craignait qu’on les observe .

Entre ! Mais parle bas ...

La maison sentait le fer et la poussière . Des papiers couvraient la table : schémas , relevés d’ondes , cartes du " Yeun " , avec , au milieu , une photo jaunie de Maela , souriante , une main levée contre le soleil .

Ronan s’assit , le regard perdu .

Tu sais , Laig n’était pas comme les autres , car elle percevait ce que nous ne voyons plus . Depuis toute petite . Elle me disait , à la fin , que " les visages changeaient " autour d’elle . Que certains habitants du Yeu ... n’étaient plus les mêmes .
- Des hallucinations
?
- Je ne pense pas . Ma fille voyait clair . Ces choses peuvent imiter les hommes . Elles ont pris forme après la tempête de 2019 , dans les algues de brume . C’est là que tout a commencé . Et la Marine le sait .

Cheun fronça les sourcils.

Tu parles de ces " dragons " dont parle la légende ?
- Les anciens les appelaient ainsi . Mais ce sont des formes d’intelligence non humaines qui vivent dans la profondeur du Yeun , sous la nappe du lac . C’est là qu’a été construite la Base 22 . Une station d’écoute , soi-disant scientifique . En réalité , un point de contact .
- Tu veux dire ... avec eux
?
Le vieil homme fit un signe de la tête .

Oui .

Il se leva brusquement , fouilla dans un tiroir , en sortit une vieille clé rouillée .

- Sous la croix du mont , se cache une trappe . Je l’ai vue . Michel y a planté son épée , mais les hommes d'ici y ont posé des antennes . Si tu veux comprendre , va là-bas . Mais ne reste pas seul quand la nuit tombe .

Il posa la clé dans la main de Cheun , qui sentit un froid étrange le traverser .   

Et toi , Ronan ?
- Moi , j’attends qu 'ils osent venir me chercher comme ils ont déjà pris ma fille . Ils savent que je lui parle . Parfois , c'est elle qui  m’appelle depuis sa prison ...

 

10 - Selon une vieille histoire locale , en effet , que son grand-père lui racontait au coin du feu , Saint Michel avait jadis terrassé le Dragon dans ces terres de bruines et de crachins , l’enfermant sous la montagne . ( 6 )  
Mais le mal , jamais totalement mort , dormait encore , tapi dans les profondeurs du " Yeun Elez " , prêt à resurgir lorsque les hommes oublieraient la lumière .

Les notes du carnet de Ronan , qu'il avait réussi à prendre en photo , évoquaient cet épisode apocalyptique , mais transposé dans un langage d’ingénieur :
anomalies gravimétriques , fréquences , perturbations de l'atmosphère , ondes subtiles ...
Comme si la foi et la science se mêlaient en lui .

" Dragons = entités plasmatiques 
  Pouvant imiter les formes humaines 
?
 Testent la résistance des consciences.
 Leur but
: infiltration . Lieu pivot = Yeun / Base 22. "

Il y avait même un schéma : un cercle tracé autour du lac de Brennilis , relié par des flèches menant à la chapelle Saint-Michel , avec une mention manuscrite :

" Point d’équilibre entre Ciel et Abîme ."

 

11 - Cette nuit-là , il rêva de Laig . Peut-être n'était-elle pas morte , après tout , quand il la vit se tenir sur la digue , dans le crépuscule , toute vêtue de blanc .
Ses yeux luisaient d’une lumière douce , presque surnaturelle .

Tu dois continuer , Cheun . Ils ont franchi la frontière . Mon père les a vu . Toi , tu dois me rejoindre . 
- Où ça , Maela ? Qui sont-ils 
?
Ceux que Saint Michel nommait les Dragons , qui se sont glissés parmi nous . Tu as vu , à Paris ,  comment l'homme devient un " zombie " 
? Maintenant , c'est ce qu'ils veulent pour toute la planète .

Puis son visage se brouilla , se superposa à d’autres : des visages d’hommes , de femmes , changeant de traits comme l’eau change de reflet .

Ne crois qu’à la vraie lumière de l'Ange ! Tout le reste est mensonge !

Il se réveilla en sursaut . Dehors , la cloche de la chapelle sonnait l’angélus du matin .
Sur sa table , le carnet de Ronan était ouvert à une nouvelle page ... qu’il n’avait pourtant jamais lue .

" Si je disparais , cherche sous la croix du Mont .
Là où Michel a planté son épée . 
"

 

 

 

( A Suivre )

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Notes :

 

6 - Voir note 5 . Au-dessus de la chapelle saint-Michel , apparaît l'Archange abaissant son glaive vers le " Yeun " : " Sant Mikêl vraz a oar an tu dampich ioual ar bleizi-du " ( Le grand saint Michel sait la manière dempêcher de hurler les loups noirs  , Anatole le Braz - Les Saints Bretons , 1893

 

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LE GARDIEN DU MARAIS - III - Visite .

14 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

La Ferme des Artisans ( Brasparts )

La Ferme des Artisans ( Brasparts )

 
 
 
 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
III - Visite

 

 

 

"Ma belle étoile , je t'en prie !

 Ô , ne laisse pas ta belle lumière

 Se troubler par la brume

Qui est en moi ... " 
 
Friedrich Rückert *

 

6 - Elle arriva dans une Clio grise , sans gyrophares , les yeux pâles barrés d'une mèche d’argent dans les cheveux bruns , petite , la trentaine , comme lui , se présentant simplement :

Lieutenante Lena Morvan , section de recherches de Quimper . Vous êtes bien monsieur Pierre -Eugène Le Guern ?
- Cheun , corrigea-t-il machinalement , gêné de paraître dans la tenue approximative de quelqu'un qui venait juste d'émerger de la salle de traite . Ouais , balbutia-t-il , ... entrez , je vous en prie .

Elle observa la pièce : un feu couvait dans l’âtre , des livres de médecine et quelques carnets posés sur la cheminée . Une odeur de café noir flottait dans l’air .

- Je suppose que vous savez pourquoi je viens , dit-elle en s’asseyant à la grande table .
- Laffaire Maela Kermeur ?
- Exactement . Lenquête a été rouverte .
- Après trois ans ? Pourquoi maintenant ?

L'officière sortit un dossier de sa sacoche , l’ouvrit devant lui , en tirant quelques photographies de la carcasse du véhicule , un rapport d’analyse , quelques plans techniques .

- Nous avons reçu un signalement anonyme , lui expliqua-t-elle , affirmant que Ronan Kermeur, le père de Laig , aurait été victime de pressions au moment de la mort de sa fille .
- Des pressions ? Quel genre ?
- Professionnelles . Comme vous le savez , ce monsieur travaillait à lÎle Longue avec un sous-traitant de la Marine nationale . Je ne devrais pas vous le dire , mais il ressort de son CV confidentiel que son service gérait une pièce électronique utilisée dans les systèmes de guidage des sous-marins . D'après mon analyse , il semble quun contrat ait été compromis peu avant le drame .
- Vous voulez dire qu'il s'agirait d'un chantage ?
- Cest mon hypothèse . Mais ce nest pas tout .

D'une chemise en plastique , avec délicatesse , elle sortit une autre feuille , jaunie , pliée en deux .

- Lorsquon a réexaminé la voiture , un technicien a découvert , sur la pédale de frein , la trace d'une empreinte partielle , non identifiée à lépoque. Elle correspond aujourdhui à un certain Paul Prigent .
- Prigent ?... , réfléchit son hôte .
- Un ancien étudiant de votre promotion brestoise , répondit-elle , qui a quitté la fac de médecine la même année que vous . Vous le connaissiez ?
- Vaguement . Je crois qu'il tournait autour de Maela , qu'il avait du mal à comprendre quelle ne voulait pas de lui .
- Il vit maintenant à Lorient . Chef de clinique . Et il nie tout lien personnel avec cette affaire .

Un silence tomba , troublé par le bruit du vent s’engouffrant dans l'âtre , faisant tressaillir la flamme .

- Pourquoi me dites-vous tout cela maintenant ? , demanda Cheun .
- Parce que vous étiez le dernier à l'avoir vuvivante , et que son père refuse toujours de nous parler , prétendant que sa fille est désormaispartie là où personne ne peut la rejoindre " , et qu'il faut la laisser en paix .

- Dites-moi , monsieur Le Guern … insista-t-elle en appuyant . Qu'est-ce que vous êtes allé faire à Paris ? , le fixa-t-elle au fond des yeux  , comme si elle cherchait déjà en lui " 
la fêlure par où l'on peut apercevoir l'universel désastre ? " ( 4 )

Gêné , Cheun détourna les yeux vers la fenêtre où un timide rayon de soleil hésitait lui aussi , pensa-t-il , à lui venir en aide à faire en lui toute la lumière sur les ombres de son passé !

- Est-ce vrai que vous receviez des messages delle ?
Etonné par la vitesse à laquelle pouvaient , en province , courir les rumeurs les plus insidieuses , le pauvre homme reconnut qu'il avait tenté de l’oublier , puis , répondant à voix basse , qu'il avait cru parfois , dans un songe , entendre sa voix comme un murmure dans le vent du mont , mais que , chaque matin , tout s'effaçait , comme si la mémoire elle-même refusait de l’épargner .

- Ce n'étaient pas des rêves comme les autres ?

- Je ne sais plus .
- Vous seriez prêt à men parler ?
- Je vous ai déjà précisé que cela ne mènerait à rien .

La lieutenante Morvan rangeant ses papiers , lentement , se leva .
Alors nous irons ensemble au lac , lui dit-elle . Il y a des choses qui , vous le savez , peuvent remonter à la surface quand on y retourne .

 

7 - La militaire était partie de la maison depuis une heure .
Dehors , la brume montait du marais par le couchant , mordorée , épaisse . Il resta longtemps à contempler les collines , le mont dressé dans la lumière déclinante . Là-haut , la chapelle de Saint-Michel-de-Brasparts semblait flotter dans l’air , telle une sentinelle de pierre entre ciel et terre .

Il pensa à Ronan Kermeur, le père de sa fiancée , un homme droit , taiseux , qu’on disait patriote jusqu’à l’obsession , qui avait " bossé " depuis trente ans pour un consortium lié à la Marine nationale , sur les systèmes de détection et de communication des sous-marins basés à l'Île Longue . Un poste sensible , classé " secret défense ".
Mais depuis la mort de sa fille , Ronan s’était enfermé dans un mutisme presque religieux , n'ouvrant sa porte à personne . Il avait quitté Brest , vendu son appartement sur le quai de Recouvrance , et s’était retiré dans une vieille maison près de Loqueffret , à la lisière du " Yeun Elez " , là où , disait-on , les âmes s’en vont quand les cloches cessent de sonner . ( 5 )

 

8 - Ce fut par hasard que Cheun retrouva au grenier , dans une boîte de fer oubliée , un carnet appartenant à son futur beau-père .
Des pages serrées , couvertes d’une écriture nerveuse , mêlant calculs , relevés de terrain , phrases énigmatiques :

" Activité électromagnétique anormale - zone du lac Nord .
Fréquence 18
,2 kHz .
Mouvement circulaire sous la surface - pas d
'origine naturelle .
Contact avec
"eux " possible ." 

Plus loin :   

" Laig sentait les choses avant qu’elles n'arrivent . Elle savait quils étaient là .
Elle parlait de voix , de visages qui changent d
un jour à lautre .
Parfois elle me fixait et me disait
: " Ce n’est plus toi ! "

Quand il parcourut cet étrange compte-rendu , se souvenant de ses moments d'absence , comme traversée par quelque chose d’invisible , il ressentit , comme à cette époque où il était incrédule , un drôle de frisson lui parcourir le dos lorsque , avec un demi-sourire , elle confessait :

- Le Yeun n’est pas qu’un marais , tu sais . C'est une frontière .

Mais , de l’autre côté , ils nous observent !

 

( A Suivre )

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Notes :

4 - " Les Vagues " ( 1931 ) de Virginia Woolf ( 1882 - 1941

5 - La légende locale situait au coeur des tourbières du " Yeun Elez " , le " Youdig " , un marécage sans fond , l'une des portes des enfers .

 

 

* " Lyrische Gedichte " poèmes de Friedrich Rückert ( 1788 - 1866 ) , mis en musique par Clara et Robert Schumann , op. 101 n°4 ( Minnespiel , 4 , 1840 )

" Mein schöner Stern , ich bitte dich !

 O lasse du dein heitres Licht

 Nicht trüben durch den Dampf

 In mir... "

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LE GARDIEN DU MARAIS - II - Le Retour .

12 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Mont Saint Michel de Brasparts

Mont Saint Michel de Brasparts

 

LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
II - Le Retour

 

 

 

" Avant que je m'en aille sans retour 

  Au pays des ténèbres et de l'ombre épaisse

  Où l'aurore même ressemble

  A la nuit sombre ... "

JOB 10 , 21 / 22 .

4 - Tout ceci était arrivé parce qu'un jour , en pleine consultation de médecine , son attitude s'était figée . Devant lui , une vieille dame en pleurs gémissait . Posant la main sur la sienne , il lui dit alors , d'une manière spontanée , sans prendre conscience qu'il pouvait lire en elle comme au travers d'un miroir :
- Ce nest pas votre cœur qui souffre , cest votre mémoire .
Elle le regarda , bouleversée .
Après cet instant , l'interne avait compris que quelque chose parlait en lui plus fort , quelque chose qu’il n'arrivait pas à maîtriser , mais que la ville , trop dense , ne lui permettait pas non plus d'extirper . Peu à peu , il perdit son goût de vivre . Il soignait sans conviction , marchant sans direction , parfois , dans les rues , croyant voir l'ombre de Laig au détour d’une vitrine qui le regardait , silencieuse , comme pour lui dire qu’il devait rentrer . Sans prévenir , il rassembla , une nuit , quelques affaires , puis , fermant la porte de son studio , il marcha longtemps sur le boulevard Raspail , sans but . Le vent d’ouest soufflait . Dans son esprit , cette phrase n'arrêtait pas de tourner en boucle :
" Pars vite , avant quil ne soit trop tard ! "
Dans l’église du boulevard du Montparnasse , un soir , comme il s'était agenouillé devant l'autel en pensant à Claire qui , d'ici deux à trois jours , devait partir , il vit Laig lui dessinant à sa façon trois chemins : rester à Paris , persévérer dans la médecine rationnelle , ou suivre mademoiselle Delatour dans son élan missionnaire , chercher Dieu dans le service , ou bien encore repartir vers la Bretagne , là où tout avait commencé , où quelque chose , peut-être , l’attendrait encore .
Il ferma les yeux . Dans le silence , une phrase monta en lui , sans qu’il sache , cette fois , d'où elle venait : 
" Il ny a pas de salut dans la fuite ."
Le surlendemain jeudi , il accompagnait Claire à l'aéroport . Paisible en apparence , mais triste , elle s'efforçait de lui sourire , avant de monter dans l'appareil , un énorme" Jumbo " 747 , puis posant fermement la main sur son bras , tout en l'embrassant :
- Toi aussi , Cheun , tu partiras un jour . Pas pour soigner , mais pour guérir ...
Elle disparut dans la foule des passagers , le laissant tout seul derrière la porte du départ , les yeux mouillés par son dernier baiser d'adieu . Il avait grandi à Saint-Rivoal , au cœur des Monts d’Arrée , là où , dans l'odeur du granit , sur genets et bruyère , se posait aussi la brume en voile mélancolique de rosée . Il était venu à Paris pour y étudier l'art médical , d’abord par vocation , certes , mais plutôt par besoin de comprendre la douleur , celle des autres , par dessus la sienne . Un jour pourtant , ses études  prirent un tournant inattendu : à la faculté , il s’était intéressé à la médecine vétérinaire .
Les bêtes souffrent sans mensonge , leur regard ne triche pas , prétendait-il . Dans les cliniques universitaires , le jeune homme observait , avec une patience que ses collègues ne pouvaient pas toujours concevoir , les animaux blessés , poursuivant , par ailleurs , des formations en acupuncture et chiropraxie , convaincu que le corps et l’âme ne sont pas séparés . Car , s'il aimait , en essayant d'apaiser la souffrance de celle-ci , soigner la chair vive , il haïssait bien plus la froideur des hôpitaux , la mécanique de la ville . Tout y allait trop vite , selon lui . On voulait y suivre des protocoles convenus par loi et nécessité sans vraiment se préoccuper du ressenti de l'être . 

 

5 - Le retour fut étrange . Les chemins semblaient le reconnaître . Le vent , la lande , les pierres couvertes de lichens , tout portait la mémoire de ce qu’il avait fui . Dans le village , les gens le regardèrent avec étonnement . Lui parlait peu , marchait seul , et parfois , près de l’église , s’asseyant longuement sur le muret , les yeux perdus dans le vide . On l’appela bientôt Le Prophète , d’abord par moquerie , puis par respect . Non parce qu’il annonçait l’avenir , mais parce qu’il voyait ce que chacun portait en secret . Car , peu à peu , les gens du village vinrent le voir . Certains se souvenaient du " petit Cheun " parti à la capitale faire ses études . D’autres cherchaient à comprendre pourquoi il était revenu ici après la triste affaire Kermeur , lui qui disait maintenant : " Je soigne un peu , surtout , je vous soulagerai si je le peux " , posant alors les mains sur vos épaules , vous écoutant longtemps , parlant ensuite d’une voix calme . Ce n’était pas de la médecine au sens strict du terme , puisqu'il n'avait pas eu son diplôme . 

Il mêlait gestes appris , pression des vertèbres , points d’énergie , à des paroles qui touchaient juste . Comme s’il voyait la douleur avant qu’on la lui raconte . Il ne demandait rien en échange , sinon , comme il était seul avec sa mère , désormais , chacun lui donnait un bol de soupe , un peu de pain , parfois du lait . La maison familiale l’attendait , figée dans le temps . Le toit fuyait , les pierres verdaient de mousse , mais il y avait là quelque chose de vivant , d’intact . Il remit la ferme en état , racheta deux vaches bretonnes , quelques poules , trouva un chien errant qu’il nomma " Ankou " , par ironie ou par fidélité à la mort . ( 1 )

C'est ainsi qu'il retrouva le rythme ancien de ses aïeux , les matins froids , les pas dans la boue . Les animaux semblaient le comprendre . Il leur parlait avec douceur , presque à voix basse , comme à des êtres conscients . Certains juraient qu’il avait avec eux une entente mystérieuse . On disait qu’il soignait les bêtes malades sans remède apparent , simplement par sa présence .

Il vivait simplement , vendant un peu de lait , réparant des clôtures , cultivant un jardin . Les villageois venaient le voir , d’abord pour des maux de dos ou des rhumatismes , puis pour autre chose : un chagrin mal soigné , une angoisse , un silence . Il les écoutait longuement , posait la main sur leur épaule , et parlait d’une voix basse , presque rêveuse . Ses paroles touchaient juste . On repartait plus léger , sans savoir pourquoi .

Certains le prenaient pour un guérisseur , d’autres pour un illuminé . Les plus âgés disaient : " Il a reçu un don ." Les plus jeunes venaient par curiosité , puis restaient troublés .

Pourtant , chaque séance terminée , il semblait oublier tout . Comme s’il n’avait été qu’un passage , un souffle entre l’homme et Dieu .

La rumeur courait qu’il parlait parfois avec celle qu’il avait perdue . Mais lui ne disait rien . Il se contentait de sourire , le regard perdu vers la crête des monts .

Depuis Brest , Il avait prit un un autocar jusqu’à son village natal , disant à son entourage qu’il venait pour " quelques semaines de repos ". Mais les semaines s'étaient changées en mois pendant qu'il s’installait dans la maison familiale , simple bâtisse de granit sur les pentes du Mont Saint-Michel . On le vit réparer le toit , remettre du feu dans la cheminée , puis marcher longtemps jusqu'au sommet sur les chemins de la lande . Il ne parlait pas de retour définitif , mais quelque chose en lui savait qu’il ne repartirait plus . ( 2 )

Car il lui arrivait de dire des choses justes quand une jeune fille venait lui parler de ses peurs , qu'un paysan se plaignait de sa terre ingrate , ou qu'une femme lui confiait son fils malade .

Il les écoutait sans jugement , ses paroles , toujours simples , les calmaient . C’était comme si une clarté passait à travers lui , une lumière dont il ne connaissait pas l'origine . Mais après chaque rencontre , il oubliait tout . Les visages , les histoires , les mots . Ne restait seulement qu'une fatigue immense , une impression de vide , comme si son âme avait prêté sa voix à quelqu’un d’autre .

Et puis il y avait eu Laig , sa fiancée partie un jour de tempête , emportée par le vent du large dans une histoire étrange dont il était sortie innocenté . Depuis , il n’avait plus su où poser sa vie . Paris , dans son vacarme , n’avait fait qu’élargir le vide .

Il vivait ainsi , entre veille et prière , entre deux mondes . Le village accepta peu à peu son retour , sans chercher à le comprendre . Les enfants le saluaient avec un mélange de crainte et de tendresse . On disait qu’il parlait avec les morts , qu’il voyait ce que personne ne voyait .

Pourtant , dans le secret de ses nuits , l'homme demeurait blessé par les accusations de jadis .

La grande ville lui avait montré quelque chose de précieux , non pas la joie , mais la lutte au coeur du réel . En outre , il y avait appris que le monde pouvait continuer sans lui , que la douleur ne fait pas de bruit . C’est peut-être pour cela qu’il était revenu : non pour retrouver la paix , mais pour apprendre à vivre avec le vide , au plus près de la terre , là où le vent et la foi se confondent .

Sans parler de son désir immense de faire toute la lumière sur cette horrible tragédie qui avait ruiné sa jeunesse !

Le soir , écoutant leur souffle régulier témoin de leur présence rassurante , il allait s’asseoir près de ses vaches quand la brume montait sur les monts , satisfait qu’elles continuent de porter cette sagesse ancienne , celle des êtres qui ont connu le monde avant les hommes . Parfois , les caressant avec tendresse , il leur murmurait qu’une âme ne disparaît jamais , qu’elle se réincarne peut-être dans une prunelle d'animal , humble et patient .

Ainsi vivait Cheun Le Guern , médecin sans cabinet , paysan sans fortune , prophète sans message .
Tout autour de lui , pourtant , quelque chose changeait : les gens parlaient plus doucement , les bêtes semblaient plus calmes , le vent plus clair . Comme si , en revenant , il avait voulu ramener un peu de paix sur la terre des Monts d’Arrée . Pouvait-il se douter que certains craignaient qu'il n'aille révéler des choses qu'on préférait voir pour toujours enfouies dans le lac de Brennilis ? ( 3 )

 

 

( A Suivre )

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DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS II - Le Retour - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

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Notes :

1 - Ankoù , en Bretagne , personnification spectrale de la Mort .   

2 - Mont Saint Michel de Brasparts ( Tuchenn Mikael ) , l'un des sommets de la chaîne des monts d'Arrée située en Bretagne sur la commune de Saint-Rivoal ( Finistère ) .

3 - Lac de Brennilis , plan d'eau artificiel dans les marais et tourbières du

" Yeun Elez " .

 

 

 

          

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LE GARDIEN DU MARAIS - Prologue - I - Une Âme de Grande Solitude .

9 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Toits de Paris - Alain Cornu - " Sur Paris " ( 2015 )

Toits de Paris - Alain Cornu - " Sur Paris " ( 2015 )

 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
PROLOGUE
 
 
 
 
 
 
 
 
 
I - Une Âme de Grande Solitude
1 - Au sixième étage d’un immeuble gris d'une ville de grande solitude , un homme vivait reclus dans un petit studio . Le matin , comme chaque jour , il ouvrait sa fenêtre sur le tumulte des avenues , mais rien ne le touchait vraiment , pas même ces grosses gouttes qui , souvent , s'abattaient sur les toits , précédant une violente averse !
La foule s’agitait à ses pieds , lui demeurait immobile , comme suspendu entre deux vies . 
C'est qu'il était venu à Paris pour fuir , pour échapper au vent du passé qui lui ramenait sans cesse le visage de celle qu’il aimait , jeune femme au regard clair , disparue trop tôt . Pourtant , même au cœur de la grande cité , elle revenait . Quelquefois , dans la lumière tremblée d’une flamme , ou dans un songe . Elle ne lui parlait pas toujours , mais il sentait simplement sa présence , comme un baume invisible sur son chagrin , lorsqu'il marchait sans but dans les rues , pendant ses rares jours de congé , effleurant les vitrines sans les voir , entrant dans une église . Alors , le front contre ses mains , le souffle à peine perceptible , il restait des heures devant le Saint-Sacrement . Là , il écoutait des pas résonnant dans le silence , et même s'il ne priait pas vraiment , le battement de son propre cœur .
" Quand tout devient trop dur , s'avouait-il en rédigeant son journal , une présence m'effleure . Elle me demande de m'éloigner , de quitter cette vaine frénésie du bruit des voitures sur le bitume Cest là , dans cette immobilité, que je sens parfois sa clarté venir à moi , quelque chose qui nest pas de ce monde . "

 

2 - Le reste du temps , la vie de Cheun s’était rétrécie à quelques trajets réguliers : la faculté , l’hôpital , et cet apart' sous les toits du quartier du Marais . Dormant mal et mangeant peu , il travaillait trop . Dans la lumière pâle des matins d’hiver , il descendait les escaliers comme un étranger , s’effaçant dans le flot anonyme des passants .

De temps à autre , au détour d’un couloir de l'Hôtel-Dieu , il croisait Claire , interne en médecine générale , assez grande et plutôt calme , le regard limpide . Elle n'était pas non plus très bavarde , mais quand elle se confiait , c’était avec une franchise qui l'apaisait , lui disant qu'elle croyait au service médical comme à une forme de vocation . Dans la fatigue des gardes , quand c'était possible , ils se parlaient souvent à voix basse , entre deux urgences , côte à côte sur un banc du service .

Elle ne ressemblait pas à Laig  . Celle-ci , comme Balzac , pouvait un peu se moquer , parfois , de la " comédie humaine " , Claire n'en parlait qu'avec douceur , et d'une manière toujours compatissante . Son collègue , sentant en elle cette paix qu’il n’avait jamais trouvée ailleurs , lui dit un soir , dans le silence d'une salle de soins :

- Vous ne croyez pas que la médecine seule suffit , nest-ce pas ?

La jeune fille ne répondit pas tout de suite .
- Non . Derrière la souffrance , il y a toujours quelque chose qu’on ne touche pas , l'âme ...
Il acquiesça , presque soulagé de l’entendre .

Durant quelques mois , leur amitié devint une présence quotidienne . Ils se retrouvaient parfois dans une église toute proche de la cathédrale , éclairée à la bougie . Elle priait , lui écoutait , car elle avait ce don de silence qui ne juge pas .

Mais un matin , tandis qu’ils buvaient leur café dans un bistrot de la rue du Fouarre , elle lui annonça calmement :
- Je pars .
- Partir ? ?
- En Afrique . Dans une mission catholique , près de Ouagadougou . Jai demandé à la congrégation de my envoyer .

Cette brusque nouvelle , si tranquillement annoncée , lui fit l'effet d'un séisme . Le voisinage attentif aurait pu , sans doute , en mesurer les conséquences dans l'expression de stupeur affichée soudain sur les traits de son visage , devenu pâle et décomposé .
Il la regarda longuement , sans un mot.
- Vous êtes sûre ?
- Oui . Je ne peux plus retarder cet appel . Ici , je ne soigne que des corps . Là-bas , japprendrai peut-être à sauver des vies .

Cette décision le bouleversa tellement qu'il comprit qu’elle s'en irait seule vers la lumière , alors que lui demeurerait dans l’ombre . Il aurait voulu la retenir , mais il savait qu’il n’avait aucun droit sur elle .

Comme un homme sans ancrage , il erra dans Paris les jours suivants . La Ténèbre baignait les âmes , Claire s’envolait , Laig était morte , et lui restait suspendu entre deux absences . Plein d'incertitude , il retourna à l’hôpital , mais le cœur n’y était plus . Tout lui semblait mécanique , inutile , figé .

Il commença à faire des rêves étranges : la mer en furie , la lande noyée de brume , une voix l’appelant par son prénom , celle de sa fiancée qui , alors qu'il croyait sentir son parfum de goémon et de vent , lui tendait la main . 

 

3 - Puis un jour , sans raison apparente , il décida lui aussi de partir . Il prit le train vers l’ouest , vers les Monts d’Arrée , là où les nuages couvrent les toits d'ardoise d'un suaire de brume , où le vent , qui parle encore avec les pierres , les frôle de ses caresses . Dans le village , on le reconnut à peine , mais on le surnomma bientôt " Le Prophète ". 

Car il semblait voir plus loin que vos mots lorsqu’il vous regardait , percevant vos blessures , vos espérances , vos secrets enfouis , vous parlant avec douceur , et ses paroles , quoique simples en apparence , touchaient juste .

Mais quand la séance se terminait , tout s’effaçait , comme si une autre voix avait parlé à travers lui . Il ne se souvenait plus de rien .

Seul à nouveau , il s’éloignait alors par les chemins de bruyère , sous le ciel changeant des monts ...

 

( A Suivre )

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