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le ruban rose du crepuscule

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - III - Mystères de la Beauté .

11 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

Jeune Bretonne en Bord de Mer , par Louis Muraton .

Jeune Bretonne en Bord de Mer , par Louis Muraton .

 

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

III - Mystères de la Beauté

 

 

 

 

" Sans crainte , il se sentit désormais proche de cette ultime merveille qui n'est plus une illusion ni un rêve , mais la vérité , obscure , éternelle ... "  

Stefan Zweig - " Les Prodiges de la Vie " ( Die Wunder des Lebens , 1904 )

  

 

1 - Ce jour-là , le regard perdu vers le lointain , marchant sur la plage déserte , il sentit qu'une sorte de frisson lui parcourut l'échine , comme s'il avait eu l'étrange sensation que quelque chose allait changer sa vie , que le destin lui réserverait une rencontre qui allait la bouleverser !

 Le vent soufflait fort , ce matin-là , sur la côte , rythmant de sa mélodie envoûtante , la danse des vagues , faisant s'agiter les hautes herbes des dunes dominant la falaise . Le ciel était couvert , comme s'il se préparait à jeter des trombes d'eau sur ce bout de terre sauvage , mystérieuse où , autour de son phare , sentinelle de pierre surveillant les masses noires de l'océan , paraissaient assoupies quelques toits de chaume et d'ardoise d'un petit village breton de pêcheurs , blottis les uns contre les autres pour mieux se défendre contre les éléments , derrière les bras protecteurs de ses hautes parois de sable et de calcaire . Mais en voyant l'horizon mystérieux couronné de nuages toujours très menaçants , le promeneur frissonna de plus belle , croyant revivre en lui les affreuses turbulences qui l'avaient amené ici en catastrophe ! 

Car c'était là qu'une partie de sa famille vivait , dans ce lieu isolé du reste du monde où il n'avait pas remis les pieds depuis longtemps , mais qui , sans doute , avait plus ou moins consciemment formé son caractère d'homme à l'esprit libre , au regard perçant comme celui d'un de ces oiseaux de mer hurlant au-dessus des flots tumultueux !

  - La création , marmonnait-il dans sa tête , recherche impuissante passant trop souvent par une douleur atroce ... ou plutôt , 'oeuvre accomplie , certitude stérile , devenue vaine ?

N'avait-il pas , d'ailleurs , depuis sa plus tendre enfance , été fasciné par la beauté grandiose de cette immensité , n'avait-il pas passé , hélas trop souvent éloigné de ses rives , de longues heures d'exil à essayer de retrouver partout , même à l'autre bout de la terre , le chant des mouettes intrépides qui l'avaient toujours fait rêver d'aventures lointaines , d'insondables secrets ? Tout à coup , plissant les yeux pour mieux voir , il distingua une forme humaine au loin , comme une silhouette vêtue d'un ciré jaune qui , à travers la brume épaisse enveloppant le paysage , agitait désespérément les bras dans sa direction . Sans réfléchir , il se mit à trotter un peu plus vite alors vers cette personne , malgré l'embrun fouettant son visage et la lourdeur de ses bottes , pensant qu'il devrait , peut-être , aider un inconnu en détresse !

2 - Il observait le large comme on regarde une mère , avec ce mélange de confiance et d'interrogation , d'espoir qu’elle ne lui parle en confidente , perdu dans ses rêveries , contemplant l'immensité , songeant ou ne pensant à rien , les mains jointes , cachées dans les poches de son " kabig " , Soulevant quelques grains de poussière sur la plage où le vent soufflait , léger d'abord , puis plus vif , remuant ainsi , quelque part , cette chose ancienne , comme un ressac d’enfance au loin , là-bas , mais pourtant tout proche , dans sa mémoire , dans sa poitrine serrée . ( 1 )

Pour toute réponse , les oiseaux criaient . C’est cela qui l’avait pris d’abord , ces hurlements aigus , trop semblables , peut-être , à ceux qu'il entendait jadis , grimpé sur des rochers de granit battus par l’écume , là où , après la tempête , il pouvait ramasser des coquillages , là où il sentait l’iode pénétrer jusqu’à ses os .

Aujourd'hui , l’air plus doux , plus rond , n’avait pas cette morsure salée , il caressait plus qu’il ne brûlait la peau , et pourtant , les mouettes ne changeaient pas , fidèles à elles-mêmes , comme à la mer qui les porte d’un pays à l’autre sans leur demander d’où elles viennent .

Sans doute ne comprendrait-il jamais pourquoi les vagues meurent au rivage , rongeant impitoyablement les quelques châteaux de sable des maigres illusions de ces nostalgiques pisciformes découvrant peu à peu , enseveli sous leurs songes , comme un ancien chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs ? 

Mais cet autre monde , évoqué par Debussy , où la nuit , parfois , certains s'aventurent , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufilent d'étranges créatures venues rendre une petite visite de voisinage au mystérieux pays des hommes  ? ( 2 )

Certes , les regrets sont toujours tardifs , pensa-t-il . Mais fouiller dans le passé ne sert très souvent qu'à faire s'agiter des chimères ... Qu'y avait-il donc au fond de lui pour qu'il se sente aussi mal ? Sans doute était-il temps , jugea-t-il , d'oser lui parler , d'aller , sans défaillir , dévoiler quelque chose de son âme souffrante à l'ombre passagère , là-bas , pour satisfaire , tout en prétextant son aide , en même temps que son ego d'artiste reconnu , sa légitime curiosité .

3 - Il était revenu en Bretagne sans l’avoir voulu , rappelé par un deuil . Sa sœur l’avait appelé au téléphone : " Maman ne passera pas la semaine " .
Il avait repris la route , laissé la capitale , ses vernissages , de même que son atelier de Montmartre , comme une bête traquée devant soudain quitter sa tanière . À l’hôpital de Carhaix , rongé d'inquiétude , il avait veillé deux jours et deux nuits . Puis tout s’était éteint : la respiration , le fil du moniteur , et même la lumière blafarde du couloir lui avait paru mourir . Le soir des obsèques , brisé par la douleur , incapable de rester dans la maison vide , il avait couru où le ciel de l'Ankoù , teintant les vagues d’un rose étrange , semblait annoncer une nouvelle naissance , et comme si tout l’horizon , s’enveloppant d’un ruban vaporeux , l'amenait vers cette grève de Sainte-Marguerite d’où , il y avait vingt ans , le cœur incendié d’un amour refusé , il avait fui . ( 3 )

Encore ensommeillé de fatigue , il avait gagné l’eau qui refluait , quand il la vit portant un caban bleu marine et une écharpe rose flottant dans le vent , qui se retournait à peine vers lui , à son passage , mais ce fut suffisant : la même silhouette , le même port de tête , la même agilité insolente que celle de la jeune femme qu'il avait peinte jadis , et qu’il n’avait jamais cessé d’aimer !

L'ayant aperçue un seul instant comme découpée dans l'or du soleil couchant , chargé d’embruns et de cette odeur d’enfance qui rouvre toutes les cicatrices , Goulwen crut halluciner devant le retour impossible de Klervi

Un teint livide farda brusquement son visage , un grand poids d'angoisse lui nouait maintenant l'estomac , surtout lorsque la jeune fille le croisa en le regardant à peine , avec une indifférence parfaite ... mais ce simple regard gomma d'un seul coup d'oeil vingt ans d’oubli forcé ! La ressemblance était impossible , insoutenable , presque . Alors , tenta-t-il de l'approcher , de la chercher avec lenteur dans l'obscurité . Mais quel problème , se dit-il , avec tous ces gens qui ne comprendront jamais rien de ce "Mystère de la Beauté " dont parle Saint Augustin , que , parfois , lui-même éprouvait avec une telle intensité que chez lui surgissait en même temps le besoin de n'être plus rien , sinon de se dissoudre dans le Néant ! ()

Celle qu'il avait connue autrefois , qui le poursuivait jusqu'au plus profond de sa trouble personnalité , était-ce vraiment la même ? Ressemblait-elle encore à son obsession maladive ? Il sentit vaciller sous lui ses deux jambes , tandis que la jeune inconnue , avec juste un léger éclat dans le regard , glissé d'un oeil indifférent comme celui que Klervi lui avait lancé la première fois , passait près de lui sans vraiment le voir !

Goulwen murmura , malgré lui :
- Klervi ...?

Alors , l'autre s’interrompit , semblant quelque peu surprise en entendant ce nom .
- Vous mavez parlé ?

Sa voix , douce mais assurée , fit trembler quelque chose en lui .
- Pardonnez-moi ... javais cru reconnaître quelquun , fit-elle , hochant la tête , polie mais  distante . Ce doit être une erreur . Bonne soirée !

Puis , abandonnant sur place le malheureux marcheur éconduit dont le coeur cognait comme celui d'un adolescent , la jeune femme avait repris sa marche en s’éloignant dans le crépuscule à si grande vitesse qu'il n'eut même pas le temps de lui expliquer sa méprise .

4 - Le lendemain , cependant , lors d'une balade au village , il la revit .
Elle sortait de la boulangerie , un filet de lumière dans les cheveux . La commerçante la présenta naturellement :
- Goulwen , vous ne connaissez pas Lotta Kernéis ?

Le sac en papier manqua de lui tomber des mains . La fille sourit légèrement , comme si elle avait attendu ce moment .
- Pardonnez-moi je ne vous avais pas reconnu , hier . Pourtant , je me rappelle que ma mère mavait souvent parlé de vous .

- De moi ?
Sa voix était à peine audible .

Ils se reparlèrent plus loin , sur le bord de mer . 
Comme une mémoire en poussière , le vent soulevait le sable par petites rafales .

- Vous êtes peintre ? , lui demanda-t-elle . 
Il baissa la tête .
Elle hésitait un peu , puis continua :

- C'est bien vous qui avez peint ce tableaunest-ce pas , " Le Ruban Rose " ?

Il lui sourit tristement .

- C'était moi , oui , " le jeune boutonneux têtu , le rabat-joie qui ne comprenait que le silence " , comme elle disait .

La ressemblance était si forte que chaque mot qu’elle prononçait réveillait en lui un écho douloureux .

Que c'est étrange de vous voir ici ! , se décida-t-il à lui dire au bout d'un instant de gène ... Mais , sortant péniblement de sa torpeur , la jolie fille avait sans doute le dessein caché , en bredouillant un discours de circonstance , de calmer un peu son émotion . 

Sa petite voix claire et charmante rallumait en lui , au-delà du chagrin , le souvenir enflammé de cette soirée où , jadis , il avait rencontré Klervi Morvan pour la première fois , lors d'un fest-noz , faisant défiler dans sa mémoire , à toute vitesse , un cortège d'images merveilleuses près d'elle , sur la piste ou accoudés au bar à siroter ensemble un chouchen en racontant leur vie !

Dansez-vous toujours ? , lui demanda Lotta pour essayer de rompre la glace d'un ton qui , sans espérer de réponse immédiate , se voulait apaisant . Puis , marquant une pause , elle ajouta , pleine de gravité :
- Elle est morte il y a trois ans , vous savez , d'un cancer . Personne ne vous l'a dit ?

Goulwen secoua la tête , comme si le monde , semblant se replier brutalement sur lui-même , lui tombait dessus d'un seul coup ! 

- Jai peint son visage toute ma vie , lui murmura-t-il ensuite en sanglotant . Je croyais ... quelle serait encore là .

La bretonne , gênée , baissant les yeux , ramassa un galet , le fit sauter dans les vaguelettes , geste enfantin , léger , mélange de simplicité et de lumière intérieure qui fit jaillir en lui , comme une flamme , l’envie irrépressible de renaître pour la peindre .

Aux couleurs d’une innocence offerte à la vie , il voyait déjà ce nouveau portrait , non pas comme la réplique de l'autre visage , mais comme la révélation d’un profond mystère . Il ignorait encore tout d’elle , certes , ne connaissant pas son histoire . Mais dans l’ombre encore indistincte de son esprit montait une évidence : la Beauté n’était pas qu'un concept esthétique, un souvenir douloureux d'une femme perdue . La Beauté vivait là , devant lui , dans cette présence imprévue d'une jeune âme contemplant la mer avec une confiance d’enfant . Déjà , au fond de lui , naissait ce frémissement qu’il n’avait plus connu depuis des années , celui du créateur qui pressent qu’un être , un seul , peut suffire à refonder l'espoir .

5 - Ce fut un ancien de leur bande , Yves Kervoal , qui acheva de tout faire basculer lorsqu'il croisa , par hasard , celui qu'il n'avait pas revu depuis longtemps , devant la ferme isolée des Morvan , la famille de Klervi où celle-ci avait vécu après le départ du peintre , et qui , aujourd'hui était déserte . 

- Tu veux savoir la vérité , Goulwen ?
La vérité ?
Oui . Ça sest passé au fest-noz du Quinquis . Tu ten souviens ? Rappelle-toiPaol Kermarec nous avait tous , après le bal , ramenés dans la vieille automobile anglaise de son père ! ( 5 )

Bien sûr qu'il n'avait rien oublié de cette folle aventure , de la musique serrée , de l’odeur du cidre , du corps sensuel de Klervi qui , riant trop fort , s'accrochait ivre , fragile comme une désespérée , à son bras , dans la voiture , à l'arrière . Même , il se rappelait encore l’avoir , tant bien que mal , raccompagnée ensuite à pied chez elle dans la nuit . 

- C'est ce soir-là , en effet , précisa Yves , que vous aviez décidé de faire un petit détour par la plage , tous les deux , " pour prendre l'air " . Elle m'a avoué plus tard qu'elle ne se sentait pas très bien , qu'elle ne savait plus ce qu’elle faisait Je suis devenu son confident , par la suite , quand elle s'est mise à déprimer ... Nous étions jeunes . Cétait une faute , peut-êtrem'a-t-elle expliqué , mais pas un péché .
- Je suis parti le lendemain , je croyais que je ne l'intéressais pas , lui répondit l'artiste .
- Parce quelle avait honte , et parce que le jeune Kernéis , un gars tranquille , riche propriétaire , la voulait pour femme . Elle pensait que tu ne pourrais rien lui offrir ...

Goulwen ferma les yeux , la mine défaite .
L'autre ajouta :

- Ne lui en veux pas . Elle na jamais voulu prétendre que son enfant n’était pas de Kernéis . Elle na jamais avoué non plus que Lotta était de toi . Mais je lai entendue , un soir , me dire : " Elle a les yeux que Goulwen a peints .”
La jeune fille , qui approchait , leur fit signe .
- Alors , je crois que tu as le droit de savoir . Elle n'est pas morte d'un cancer . Elle s'est suicidée ...

Sur la plage , au crépuscule , on vit Lotta rejoindre Goulwen .
Le ruban rose flottait encore , délicat , parmi les nuages noirs , comme un signal de reconnaissance au-dessus du vaste océan .

 

 
 

 

 

 

FIN

                                                         ___

 

DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - III - Mystères de la Beauté - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

                                                         ___

Notes :

 

1 - Kabigveste à capuchon créée à l'origine par les goémoniers du Pays Pagan , dans le nord du Finistère .

2 - " La Mer " ( 1903 / 1905 ) , poème symphonique de Claude Debussy ( 1862 -

1918 ) , compositeur français . 

3 - Ankoùpersonnification spectrale ( sous la forme d'un squelette ) de la communauté des morts . ( Mythologie bretonne ) .

   - Dunes de Sainte-MargueriteTevenn Santez-Marc'harid ) à Landeda ( Penn-ar-Bed ) .

- " Quand l 'Amour grandit en toi , la Beauté fait de même . Car l 'Amour est la Beauté de 'Âme ... "

" Les Confessions "  ( 397 - 401 ) de Saint Augustin ( 354 - 430 ) , philosophe et théologien chrétien .

5 - Prairie du Quinquis ( Kenkiz ) , à Kemper ( Finistère / Penn-ar-Bed ) . 

 
 
 
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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - II - Création .

4 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

Femme au Cheval ( vers 1925 ) de Marie Laurencin .

Femme au Cheval ( vers 1925 ) de Marie Laurencin .

 

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

II - Création

 

 

 

 

" Qu'est devenu mon coeur ,

  Abîme déserté ? "

Emile Nelligan - " Le Vaisseau d'Or ( 1899

 

 

Prologue - N'est-ce pas , pour ses lecteurs , le rôle d'un écrivain que de fonder une seconde patrie  " ermitage suspendu , véritable Eden des passions en liberté " ? , se demandait Julien Gracq . ( 1 ) 

Pendant qu'allongée près de sa toile à l'ombre d'un arbre , une jeune artiste , dont le regard se portait vers le firmament , lui répondait par sa peinture , cherchant son propre reflet dans ce vaste miroir qui , par-delà l'espace et le temps , lui jouait le jeu du perpétuel retour ... 

" C'était l'été ... Elle s'étendait , cachée avec son amant dans les roseaux , tous deux coulaient leurs rires dans l'étang , l'âme remplie de pensées d'amour éternel , de baisers , de désespoir ... " ( 2 ) 

Que se passa-t-il alors , quand , au-delà de son iris de cristal translucide et clair , elle se mit à longuement contempler , tremblante d'émotion , l'abîme de insondable , se disant  , sans doute , que l'être humain , mortel , n'était qu'un pauvre exilé ,  comme l'avoue Katherine Mansfield vivant au Prieuré de Fontainebleau , et qui , s'apitoyant sur ses derniers jours de solitude , écrivait : " nous sommes des naufragés sur une île déserte " ? ( 3 )

" Chaque coeur viendra , mais comme un réfugié ... " , lui chantait encore une envoûtante sirène , à moins que ce ne fût une ondine , tandis qu'en écho , cette autre phrase , venait mourir sur son rivage de vagues mélancoliques , ressemblant aux flots de la mer " toujours recommencée " : " L'Amour divin a traversé l'infinité de l'espace et du temps pour aller de Dieu à nous . Mais comment peut-il refaire le trajet en sens inverse quand il part d'une créature finie ? " ( 4 )

Se pourrait-il alors que notre interminable Chute ait fait tomber Dieu de Son piédestal , que notre acédie , ou lassitude spirituelle , corresponde , en écho du nôtre , à son crépuscule , avalanche de soleils et trous noirs , formes de dépressions gigantesques , faces cachées de Lunes sanglantes , comme un symbole de Sa Crucifixion ?

" Ta douleur ici ne vaut rien , ce n'est que l'ombre de ma blessure ... " , se mit à tristement  psalmodier à nouveau l'aquarelliste . ( 5 )

" Il y a tant d'horizons divers , dit Sainte-Thérèse à sa soeurtant de nuances variées à l'infini que la palette elle-même du Peintre Céleste pourra seule , après la nuit de cette vie , me fournir les couleurs capables de représenter les merveilles qu'Il découvre à l'oeil de mon âme ... " ( 6 )

1 - Elle s’appelait Maëlys Le Guernic , et , depuis quelques années , le monde de l’art , Paris en tête , malgré l'ostracisme subi par les " ploucs " de l'ouest , murmurait son nom breton comme une signature de lande et de vent salé , avec ce mélange d’admiration et ce trouble que suscitent les élus du mystère . On la comparait parfois à Marie Laurencin , pour cet usage du pastel qui semblait caresser la toile et ses figures féminines vaporeuses . Pourtant , guidée par cette présence mystérieuse  d’une autre réalité , la jeune prodige , artiste visionnaire travaillant dans un rapport quasi mystique avec la création , s'inspirait ailleurs . De Plus loin . De Plus haut . 

Sur sa petite table de bois très clair , telle une baguette enchantée , reposait sa palette étrange , presque mythique , où les couleurs ne se juxtaposaient pas mais dialoguaient d’une manière détournée , du rose cendré pour la douleur blessée du monde dont elle savait capter les souterraines vibrations , passant ensuite par l'ocre solaire granuleux et profond cueilli dans les déserts d'Afrique où , naguère , elle avait réussi à peindre un peu de sa jeunesse , expliquait-elle au profane , jusqu'à l'opalescence qu'elle appelait le blanc de ses subtiles révélations d'alchimiste !

Mais , par-dessus tout , sa véritable intimité n'existait qu'avec l'incandescence lumineuse d'un violet qu'elle jugeait presque impossible à atteindre , car hérité , disait-elle encore , de cette âme-soeur lointaine qui devait vivre dans l'autre partie du cosmos !

Enfant solitaire des Monts d’Arrée , elle avait toujours perçu les choses tout autour avec une intensité presque douloureuse , que ce soit les nuages du ciel comme des visages fugitifs , la mer comme un univers maternel s'exprimant par le cri sauvage des mouettes dans le silence trompeur du " kalm-chok " ou par le souffle implacable des tempêtes . ( 7 )
Cette hypersensibilité , souvent incomprise , l’avait poussée très tôt vers la peinture , seul lieu où elle pensait pouvoir traduire sans honte ce qu’elle ressentait trop fortement à l'intérieur . Par contre , elle ne supportait pas le brouhaha mondain , mais elle se rendait quand il le fallait aux expositions , comme , dans une pièce mal éclairée , on laisse , un peu absente , flotter son oeil extérieur , antenne ouverte sur des réalités plus rassurantes , que l'artiste , de peur d’être prise pour une mystique exaltée , parlant peu de cette présence interne que tant d’autres ne percevaient pas , faisait semblant de voir . Pourtant , depuis l’enfance , vivait auprès d'elle une voix obscure , comme une intuition secrète , forme d’inspiration qui n’était pas vraiment humaine . 
En surface , elle paraissait douce , presque fragile , toujours vêtue de teintes pâles ou légèrement délavées .
Mais cette douceur cachait une force implacable , une détermination folle à suivre sa vision , quel qu’en soit le coût , lui faisant accepter
la solitude , la fatigue , l’instabilité des nuits d'hôtel ou l’incompréhension du public , parce qu’elle savait que sa peinture devait toucher l’invisible .

2 - Ce soir-là , veille de Noël , aussi immobile , devant son autel , qu’une prêtresse dans la chambre blanche d’un chalet d'altitude , elle contemplait , quelque part sur une montagne entre deux continents , la voûte céleste par la baie vitrée . La Voie Lactée respirait . Les nébuleuses paraissaient elles-mêmes vouloir se rapprocher , comme si , en retour , l’univers , curieusement , venait l’observer . Car elle était sur la route d'un long voyage d’inspiration vers la grande expo française qui devait soit consacrer son nom , soit l’engloutir . Couchée sur sa chaise longue de bambou , elle se sentait toute légère . Il lui semblait être une feuille . La vie s’en venait pareille à une bourrasque . Elle se sentait saisie , secouée , forcée de fuir . Oh ! mon Dieu , en serait-il ainsi toujours ? N’y avait-il aucun moyen d’en réchapper ?

Mais la présence invisible la guidait . Venue de cet " autre monde " où les formes ne sont pas encore incarnées , d’où , jurait-elle , descendaient aussi ses visions , la femme sentit soudain la pulsation battre plus fort dans son coeur , lui faisant saisir ses pinceaux .

Sur la toile blanche , une lumière , tout d’abord , comme un frémissement . Puis une forme . Et soudain  , la révélation d'un animal fabuleux débouchant soudain de l'immensité , lui faisant ressentir , dans son ventre , ce qui était déjà bien avancé , au moment de la moisson , l'été dernier , l'occasion , pour elle , de se rappeler brusquement l'auteur imprévu de cette création fortuite . L'enfant n'avait-il pas en fait été conçue à des milliards d'années-lumière par un être invisible qui serait sa jumelle céleste utilisant une substance différente pour peindre , au-delà de l'espace et du temps ?

Le ciel étoilé déployait son infini bleu noir , constellé de braises froides . Le silence de l'espace avait quelque chose d’un souffle retenu , comme celui des profondeurs océanes . Devant elle , sur la toile , une Licorne surgissait , blanche, irréelle , comme si elle venait d’ouvrir une brèche dans la nuit pour franchir les ultimes frontières de l’existence .

" J'essaie encore de peindre mon âme des couleurs de sa lumineuse présence , lui avoua-t-elle , résigné à lui écrire , devant le caractère inéluctable de son Destin .

Les doigts déjà tachés de pourpre et de bleu-vert , la respiration courte , elle sentit à nouveau  remuer ce qui était annoncé , mais qu'elle redoutait plus ou moins depuis des jours .  

3Le sol était blanc de neige , presque irréel , en ce matin de janvier . Son atelier du Marais , tout imprégné du parfum des toiles et de térébenthine , était silencieux .
Maëlys , venant de rentrer de voyage depuis deux jours , l'esprit saturé de l'ambiance de Noël , écouta la voix de son ami Elouan Kerros au téléphone , qui résonnait encore , pleine de contrariété , à son oreille , celui-ci paraissant consterné d'apprendre la nouvelle par la lettre qu'elle lui avait envoyée depuis la station suisse et que son médecin venait de confirmer à la future maman qui , pendant la consultation , sentit une fatigue inhabituelle , une douceur dans son ventre , une sensation bizarre , comme une chaleur ne lui appartenant pas . 

La lumière hivernale , aujourd'hui , se reflétait avec une netteté toute crue dans le grand miroir ovale vers lequel , près de la fenêtre , elle se dirigea , ne sachant pas exactement ce qu’elle cherchait . Quelque chose dans son reflet , c'était sûr , avait changé . Une lueur douce brillait sur sa peau diaphane . Son regard semblait plus profond , ses traits plus apaisés ...
- Comment est-ce possible ? , soupira-t-elle , passant doucement la main sur son abdomen un peu tendu . Nous avions pris nos précautions ...
Le silence lui répondit  , vibrant , comme s’il respirait avec elle . Puis , comme une présence dans la profondeur argentée du miroir , elle entendit ces quelque mots :

- Tu n'es pas seule !

- Quest-ce qui marrive ? , se demanda-t-elle , frissonnante , appuyant un doigt contre le verre pour s'assurer qu'il n'y avait personne à l'intérieur , tandis qu'un pâle rayon d’hiver pénétrait sous la loggia . Elle ajusta , autour du tableau , les dernières lampes quand on frappa les mêmes trois coups légers qu'au théâtre , presque trop doux , trop musicaux pour être anodins .

La porte qu'elle ouvrit , fit apparaitre un homme assez grand , mince , au sourire timide , au regard calme et presque trop clair , une écharpe sombre enroulée autour du cou , un étui de violoncelle en bandoulière .
Le concertiste rentrait d’une tournée en Scandinavie . 

4 - Qu'est-ce que l'Amour ? , se demandait souvent Elouan dissimulant avec peine le douloureux secret de son âme , quand il se mettait à suivre une ombre rêveuse et téméraire portant un masque dans ces ténèbres du crépuscule où il errait vers l'autre incognito , finissant par la rejoindre dans son rêve un peu plus tard quand il ne la cherchait plus , là où celle qu'il avait souhaité depuis longtemps connaître , mais dont il prenait peur , chaque jour , de découvrir l'identité , devenait , en quelque sorte , son double dans les lointains brumeux d'un miroir d'eau où il pouvait alors contempler la magnifique jeune fille vêtue d'une robe toute blanche : 

- Eh bien , mon cher ? , lui disait la belle provoquant le rire de ses compagnes qui telles des tourterelles prenaient leur envol ... Vous ne trouvez pas qu'il est trop tard pour des retrouvailles ? 

Mais déjà , une autre voix l'appelait au seuil majestueux du Temple : - Entrez donc , il faut soigner vos blessures , vous avez bien trop souffert ! 
Chaque être a son double , se disait Maëlys pour se consoler , comme l'éclat d'un faux sourire dissimulant la part d'ombre . 

Et malgré son chagrin , la créatrice tentait d'imaginer qu'elles avaient été " deux  " , pourtant , sur la Terre , un moment réunies par la Providence , mais , comme la foudre d'un éclair jamais ne remplace la vraie lumière du Paradis , qu'elles ne pourraient sans doute plus , désormais , devenir " un seul être " , afin de communier à cette indicible patrie de leur idéal ...

5 - Ensuite , elle se souvint du Musée d'Arts de Nantes qui avait organisé , pour elle , une " exhibition " , comme ils disaient pour faire plus à la mode .

Ce soir-là , elle avait dîné au restaurant " La Cigale " , un établissement célèbre pour son décor somptueux et son ambiance " Art nouveau " . Puis , vers vingt-deux heures trente , elle s'était rendue au piano-bar voisin , " Le Melocotton " où elle avait ses habitudes , lieu intimiste et feutré , jazzy , où régnait une atmosphère unique , propice à la rêverie et à la réflexion . ( 8 )
Là , elle s'était montrée plutôt captivée par le jeu de Clara , l'américaine , lorsque les doigts effilées de celle-ci dansaient sur les touches du piano avec une grâce presque surnaturelle , créant des mélodies qui la transportaient dans ses mondes oniriques . Plus elle était fasciné par la virtuosité de l'artiste , mais aussi par son expression spirituelle , par la manière dont elle semblait communier avec la musique à chaque performance , et plus elle avait bu , plus elle sentait qu'elle révélait un fragment de son âme , et cela la touchait profondément .
Cependant , tout en écoutant la musique , elle ne pouvait s'empêcher de penser aussi à l'autre personne dont elle venait de faire la rencontre , une serveuse aux cambrures félines dont le charme magnétique et le sourire radieux l'avait troublée bien plus que de raison !
C'est ainsi qu'elle s'était soudain retrouvée tiraillée entre deux attractions , l'une davantage spirituelle et l'autre plutôt physique , et tandis que l'une faisait naître en elle des sentiments intensément poétiques , lui inspirant déjà des pages entières de prose délicate et émotive , l'autre éveillait en elle des désirs plus terrestres , plus immédiats , lui rappelant l'éphémère beauté de la jeunesse et de l'incarnation !

Mais le soir d'après , comme elle avait hardiment décidé de retourner plus tôt que prévu à la brasserie afin de croiser le beau regard de celle que ses collègues nommaient Virginia , elle fut déçue d'apprendre que , celle-ci ne travaillant pas ce jour-là , l'impulsion soudaine qui l'avait poussée à l'inviter à prendre un café après son service , n'avait servi à rien . Toutefois , le violoncelliste du " Kerros Quartet " , l'orchestre de Jazz , d'un petit accent mélodieusement exotique et d'un sourire charmeur , lui avait déclaré qu'il appréciait beaucoup son style " néo-nymphiste " , et que son taxi tardant à venir chercher le groupe en voiture depuis la banlieue , ils restèrent au bar plus longtemps que d'habitude après le concert , le musicien proposant un verre à la peintre qui , souriante , s'approcha bientôt de lui et , l'alcool aidant , tous deux commencèrent à discuter .

Qu'êtes-vous venus faire parmi nous ? , finit-il par lui déclarer dans la rue où ils étaient entrain de marcher en titubant , bras dessus , bras dessous , que sommes-nous venus faire ici-bas , dans ce monde misérable , parmi tous ces gens qui ne comprendront jamais rien au mystère de la Beauté dont parlent Baudelaire ou Nerval ?

Parlant de n'importe quoi et de rien , des mystères de la vie , de la musique ou de la Bretagne , ils se mirent peu à peu à délirer sur le sens improbable d'une existence aussi difficile à comprendre que le voile clair-obscur d'un destin brutalement déchiré , comme un navire par le récif , qui se mettrait à ressurgir là , en lambeaux , parmi les vagues . 

- Sans doute était-il temps que je m'accroche au dernier débris d'un pitoyable navire qui coule ? Et qui peut savoir si tous ses souvenirs dont nous prenons conscience vivant encore avec force dans l'intimité de nos coeurs , ne peuvent servir de prétexte à cacher notre effroi devant un avenir dont nous avons plus peur encore , nous demandant si ce qu'il y a en lui , mais aussi tout autour , aura jamais une quelconque signification ? 

Découvrant avec surprise le charme séducteur de cette femme qu'il trouvait si originale par la profondeur mystique de sa pensée , sans doute pleine de rêves d'harmonie et d'élévation mais qui , à côté de son jeu primitif et de ses tâtonnements esthétiques , lui paraissait incomparable , il ressentit tout à coup pour elle une si invincible attirance , qu'il en fut surpris , néanmoins , comme de sa brutale réaction lorsque , pour finir , il se jeta soudain sur sa bouche avec tellement de maladresse !

- J'aurais préféré mambo à lambeaux , monsieur le faiseur de notes ! Merci , en tout cas , de me comparer vulgairement à un débris ! , répliqua-t-elle d'une voix grave ironique en lui jetant avec rage et plaisir , à son tour , un fougueux baiser sur les lèvres ! ( 9 )

 6 - D'abord , quelques images , timidement , s'étaient mélangées dans sa conscience troublée . Un visage ...

Elle avait rouvert les yeux , n'ayant aucun souvenir , en vérité , de ce qui avait pu se passer . C'était tout rose , autour d'elle . Une chambre d'hôtel ? 
Comme elle s'était sentie lourde , faible à la fois , frissonnante de fièvre ...

Des coups de marteau lui heurtaient la tête !

Et puis soudain , les faits lui revinrent , les miroirs lui renvoyant son image multipliée à l’infini , comme si , déjà , elle pouvait se perdre , parmi d’autres versions d'elle-même , dans une autre vie possible du passé .
La chambre était modeste mais propre , avec ce charme un peu désuet des résidences d’autrefois : rideaux couleur miel , couvre-lit fané , ventilateur au plafond tournant lentement comme un vieux tourne-disque . 
Un silence s’installa , doux et vertigineux . Refermant un instant les yeux , tous ses souvenirs se mêlèrent dans une même clarté .

Mais ce que, jusque là , elle avait cru être une vie brillante , n’avait été , en fait , qu’une longue attente d’elle dans cet hôtel de passage , un peu décati , vibrant d'une étrange mélancolie , et qui , par une étrange porte , au-delà d'une vieille armoire en orme blond , la conduisait ailleurs ... Là, dans un jardin que nul vent ne traverse jamais, vivait une autre jeune fille , Virginia . Les fruits y demeuraient éternellement mûrs , les sources chantaient sans jamais faiblir , et la lumière semblait flotter comme une brume dorée , sans origine ni déclin . L’éternité y avait la douceur d’un matin perpétuel , mais c’était une douceur qui , peu à peu , avait commencé à peser sur le cœur de la servante . Car le bonheur éternel , quand il se referme sur lui-même , devient une solitude plus vaste encore que l’espace . C'est pourquoi , la pauvre solitaire fit ce qu’aucune créature de l’Eden n’avait jamais osé : elle lança un message d’amour . Non pas un simple appel , mais une onde profonde , née de son désir d’être enfin rejointe , reconnue , aimée .

Elle le confia à la lumière elle-même , comme on dépose un secret dans une rivière , certaine qu’il trouverait sa voie .

C'est ainsi que le message se mit à vibrer , à s’élever , à se détacher du jardin immuable , brisant un instant la perfection du silence . 

De cette manière , espérait-elle , dans un monde encore inachevé , quelqu’un entendrait peut-être cette note ardente au-delà de sa terre promise , quelqu’un pour qui l’amour serait un commencement plutôt qu'une éternelle répétition . Le message , alors , comme si les parois mêmes de l’univers s’étaient entrouvertes pour laisser passer un souffle du paradis , toucha la jeune peintre sous la voûte étoilée . Mais son onde céleste , faisant s'agiter , dans le ventre de celle-ci , la venue d'un messager d'ombre et de lumière , en même temps , parvint au-delà du cercle interdit de l'Abîme , cette ligne de feu où l’invisible pur veille sur son propre mystère depuis l'aube des temps . Nulle créature n’aurait dû pouvoir la traverser . Pourtant , le message d’amour , parce qu’il était né d’une solitude infinie au cœur même du bonheur éternel , portait en lui une force que rien n’avait prévue , entraînant , en conséquence , avec la visite d'explorateurs de l'espace , la venue accidentelle de la matière dans l'indicible ... Dans cette fêlure entre les mondes , comme si l’univers , brusquement , respirait à contre-rythme , des filaments d’énergie se condensèrent , faisant  venir les premiers voyageurs , des explorateurs de l’espace , arrivés de si lointaines constellations qu’elles ne rayonnaient plus que par mémoire . Le message de Virginia , vibratoire , pur , avait été pour eux comme un appel d’air , un signal d’accueil dans ce désert immatériel que même les civilisations stellaires les plus anciennes n’avaient jamais osé sonder . Comme on franchit un songe , puisqu' ils n’avaient jamais approché un royaume sans matière , un royaume où l’existence n’était qu’essence , iIs traversèrent donc la faille , fascinés . Pourtant , cette onde ne leur était pas destinée . ( 10 )

7 - Ils ne savaient pas encore que l’histoire de la jeune peintre et celle de Virginia allaient bientôt se rejoindre , par-delà les mondes , comme deux rives d’un même mystère à résoudre .

Dans les profondeurs les plus insondables de la frontière la plus éloignée , l’Abîme du Mal n’était pas qu'un gouffre spirituel : c’était le monde de la matière brute , massive ,  opaque , indocile , où la lumière elle-même semblait peiner à se frayer un chemin . Là régnaient les forces les plus lourdes , les atomes primaires , les minéraux inachevés , comme si la création , à cet endroit précis , n’avait jamais réussi à devenir autre chose qu'une pesanteur insoluble . Et c’est dans cet empire d’inertie que vivait Arakné  , issue d'une planète méthanière aux océans de gaz liquéfié , où les êtres ne vivaient ni par la chaleur ni par la lumière , mais par l’obscur frémissement de pressions internes , pour conquérir même tout ce qu'ils ne pouvaient pressentir à cause de leur état primitif ...
La " Reine Noire " qu'ils vénéraient par crainte ,  avançait non par intelligence , mais par instinct , non par vision , mais , comme un animal primordial attiré par une source inconnue , avec un besoin brut d’étendre son existence dans tout ce qui respirait , vibrait ou résistait . Persuadée qu’au-delà de l’Abîme se trouvait un royaume à conquérir , alors qu’elle s’approchait d’un mystère qu’aucune créature de son espèce n’aurait jamais dû atteindre , elle fut instinctivement attirée par l’onde de Virginia qui , ayant provoqué une faille fissurant la matière dans ses fondations , lui laissa le passage ainsi qu'une promesse de conquête ! La Licorne n’était pas seulement une figure créée par Virginia dans la pureté d'un matériau invisible , et façonné par sa pensée vivante , c'était , ici-bas , la matrice du tableau de Maëlys , car à cet instant même , sur terre , l’enfant d’ombre et de lumière , annoncé par la créature fantastique , tressaillait déjà dans le ventre de la peintre . ( 11 )

Ce n’était pas une vision qu’elle avait inventée , mais une silhouette blanche comme le lys , aux courbes majestueuses tracées dans l’éther grâce à des lignes de forces , tout un canevas cosmique devant franchir des milliards d’années-lumière pour atteindre enfin la planète bleue , cette petite île où l’émissaire serait chargé d'annoncer un choc à venir , le retour de l’innocence après la reconquête .

Dans le ventre de Maëlys , un jour , l'enfant messager d’un monde en train de naître , agent d’un nouveau changement cosmique , réagit violemment lorsque la corne spiralée de la Licorne , renfermant la mémoire des naissances , de même que les forces les plus anciennes des eaux primordiales , blancheur intacte de ce qui n’avait jamais été souillé , fut enfin peinte : comme si cette présence connaissait déjà , en lui , l’autre face du mythe , cette ombre que l'animal projetait comme celle qu'une flamme pure jette malgré elle , conséquence de sa nature transcendante capable de révéler toutes les failles , les peurs , les secrets que chacun portait encore en soi partout où elle passait , purifiant , mais aussi condamnant ce qui ne pouvait être transformé , car , si la clarté absolue n'épargne rien , ce qu’elle touche doit être digne de vivre ou disparaître !

" Un abîme de silence nous sépare lun de lautre ,
 
Je me tiens dun côté de labîme et vous de lautre " , écrivait encore Katherine Mansfield 
. ( 12 )

C'était la phrase inscrite au-dessus du hall de l'exposition du Grand Palais qui devait connaître un grand succès grâce à la nouvelle oeuvre inspirée de la créatrice bretonne !

8 - L'enfant à venir , avant même d’être né , semblait déjà répondre au cri de Virginia , comme un écho incarné de l’amour lancé hors de l’Eden . Dans le silence du cosmos , les voyageurs stellaires s’arrêtèrent , percevant eux aussi l’éclosion de cette présence .
Ils ne savaient pas encore que l’histoire de la jeune peintre et celle de Virginia allaient bientôt se rejoindre , par-delà les mondes , comme deux rives d’un même mystère .

Car l’Apocalypse n’était pas que la fin d'un monde : elle était aussi l’inversion d’un cycle .
La Terre retournait à son premier état , comme si elle cherchait à effacer des millénaires de matière pour redevenir ce qu’elle avait été avant le premier souffle de lumière . Dans l’Eden , Virginia vit son jardin se fragmenter en éclats de pure énergie . Elle comprit alors que la Licorne - apparition ambigüe , inquiétante , née du Chaos primitif - avait annoncé plus qu’un changement : elle avait annoncé la fracture . Et dans le ventre de Maëlys , le messager d’ombre et de lumière s’éveilla pleinement -non plus comme un enfant , mais comme le premier être du monde à venir , un monde où l’eau et le ciel se rejoindraient enfin . N'est-ce pas dans le désert que Dieu fait jaillir l'eau vive , dans la sécheresse qu'il se montre , même si lui-même est abondance ?

 

 

 

FIN

                                                         ___

 

DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - II - Création - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

                                                         ___

Notes :

1 - " En Lisant , en Ecrivant " ( 1980 ) , 2 - Stendhal - Balzac - Flaubert -Zola , recueil de Julien Gracq ( 1910 - 2007 ) , écrivain français .

2 - " La Fascination de l'Etang " ( The Fascination of the Pool , 1929 ) , nouvelle de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) , femme de lettres britannique .

3 - " Fragments d'un Enseignement Inconnu " ( 1947 ) , 18 , de Piotr Ouspenski

( 1878 - 1947 ) , philosophe ésotériste russe .

4 - " Anthem " , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " The Future " , copyright 1992 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc.- " Columbia " - All rights reserved .

" Every heart will comme ,

  But like a refugee ... " 

   - " La mer, la mer , toujours recommencée ! " ( " Le Cimetière Marin " , poème de Paul Valery )

   - " L'Attente de Dieu " ( 1942 ) - Exposés : L'Amour de Dieu et le Malheur , Simone Weil ( 1909 - 1943 ) , philosophe , écrivaine française .

5 - " Avalanche " ( 1971 ) , chanson de Leonard Cohen dans son album " Songs of Love and Hate " , copyright 1971 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc. - " Columbia " - All rights reserved - Traduction française de Graeme Allwright dans son album " Graeme Allwright Chante Leonard Cohen " ( 1973 ) , copyright Graeme Allwright / Phonogram - Mercury / Pathé-Marconi - Tous droits réservés .

6 - Lettre de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face , datée du 13 septembre 1896 , à Soeur Marie du Sacré-Coeur . 

7 - Kalm-chok = calme plat ( breton ) .

- " La Cigale " et  " Le Melocotton " , deux établissements nantais proches de la place Graslin .

9 - Mambo = style de danse populaire inventé dans les années 1930 par le musicien et compositeur cubain Arsenio Rodriguez ( 1911 - 1970 ) .

10 - Le Passeur des Mondes ( Cycle de L'Etoile I ) , II , 7 - La Jeune Fille et la Licorne - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

11 Le Livre de Virginia  ( Cycle de L'Etoile VI ) , I , 8 - Première Touche ( 15 , 16 ) - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

12 - L'Abîme ( The Gulf , 1916 ) , poème de Katherine Mansfield ( 1888 - 1923 ) .

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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - I - Confession d'une Hôtesse de l'Air .

30 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - I - Confession d'une Hôtesse de l'Air .

 

 

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

 

 

 

I - Confession d'une Hôtesse de l'Air

 

 

 

Seigneur , qui séjournera sous Ta tente ? Celui qui se conduit parfaitement , qui agit avec justice et dit la vérité selon son cœur . "

Psaume 14

 

 

 

 

 

 

 

1 - Quinze ans plus tard , lorsque j’aperçus son visage émerger de la foule du RER , et que je le vis peu à peu approcher au bout du quai , une impression étrange m’effleura , comme si la nuit de nos vols long-courriers de jadis , au-delà de cette bande rose accouchant des nuages noirs d'un crépuscule hivernal , s’était déposée sur lui sans pour autant l’alourdir . Pourtant , je le reconnus aussitôt , quelques cheveux en moins , dans ses yeux la couleur d'une fatigue ancienne devenue plus douce , comme si ces échappées nocturnes de notre jeunesse , pesant sur son regard  maintenant vieilli par la nostalgie , avaient fini par se tasser au fond de lui .

Ça alors ... fit-il en me serrant la main . On dirait que tu n’as pas bougé .
- Je pourrais te dire la même chose . Toujours sur long-courrier ?

Par chance , nous trouvâmes le temps d'aller boire un verre dans le quartier le plus proche , celui de la gare de Lyon , parlant du métier , des années qui , à notre insu , s'étaient effilées par delà les joies et peines qui , plus ou moins grandes , jalonnent habituellement la vie de chaque être . Il était de passage à Paris , m'annonça-t-il ensuite , retiré comme moi depuis longtemps du métier . Cependant , de fil en aiguille , une fois égrenée par lui la liste habituelle des nombreux cancans de la boîte ainsi que l'évocation de lointaines figures d'une époque aujourd'hui disparue , la conversation glissa sur un tout autre sujet . L’oeil de l'ancien collègue , alors , mouillé par l'alcool , prit une expression plus indéfinissable , presque gênée ... 

- Tu te souviens d'une hôtesse , sur un Rio–Paris ? , me confia-t-il avec une certaine nervosité . Je crois qu'elle s'appelait Laura ...

Sa phrase , très étrange , était tombée comme un éclat de lumière sur un souvenir que je croyais éteint . Je sentis ma gorge se nouer , tandis qu'une ombre passait entre nous , plus rapide qu’une turbulence .

Non ... je ne crois pas la connaître .
- J’aurais tant aimé savoir ce qu'elle est devenue .

Je dus détourner les yeux . C’était absurde : comme le pont d’un avion , le sol du bar s'était mis à soudain tanguer sous mes pieds , la simple évocation de ce nom provoquant en moi un léger état de trouble . Mais tandis que je feignais une curiosité mêlée d'indifférence , mon voisin continua , me racontant que , sur ce vol , pendant la phase calme du second service , elle l’avait entraîné derrière un rideau , dans ce réduit de circonstance où l’on dépose les sacs d’équipage , pour lui confier une anecdote étrange et tendre ...

2 - Ils avaient d'abord parlé des chansons d'une " star " à la mode qu'ils aimaient bien écouter tous les deux .

Mais elle , en plus , qui avait vécu derrière la vieille église du village pendant son enfance , habitant à quelques rues de la vedette , lui avait-elle avoué dans un petit rire en poursuivant leur dialogue déjà entamé à l'office , à tel point qu'elle pouvait presqu'entendre sa guitare le soir , en ouvrant les fenêtres , n'avait pu réellement faire sa connaissance qu'au bout du monde , quelque part du côté de l'Amérique du Sud , en Argentine ! Ensuite , avait-elle gaffé avec une grimace de clown lui faisant croire qu’elle en savait toujours un peu plus qu’elle ne disait :

- Sache quil lui arrive même dôter son alliance lorsque le moment sy prêteOu alors , peut-être avait-elle glissé Tu vois le genre ...

Elle ponctuait toujours ses mots d’un sourire étudié , lent , qu’elle savait parfaitement doser : juste assez provocateur pour troubler , jamais assez pour la compromettre , draguant toujours un peu , sans jamais offrir tout à fait .

L'autre , visiblement fasciné par la belle créature ayant inventé ce récit , s’était mis à imiter le doux accent du chanteur en question .

Peut-être espérait-il l’amuser , lui plaire , ou seulement se persuader qu’un lien quelconque était possible entre eux ? Mais lorsqu’ils avaient débarqué à Roissy , elle n’avait pas même tourné la tête : elle avait marché tout droit , la nuque haute , vers le copilote qui l’attendait au pied de la passerelle , un grand gaillard , son mari . Pas un regard pour ses collègues , pas un mot . Juste une silhouette qui s’éloignait , impeccable , sous la lumière blafarde du petit matin .

- Tu sais ce qui a pu lui arriver ? me demanda-t-il encore , d’une voix hésitante .
Je sentais comme une pointe me traverser le cœur . Je ne pouvais rien dire . Comment lui avouer que je l’avais connue moi aussi , de l’autre côté du voile des confidences , dans un secret trop fragile pour être livré à cette âme tremblante ?
Je me contentais de sourire , d’un sourire pâle qui n’engageait à rien .
- Non ... Je n’en ai pas entendu parler.

3 - Ce pauvre Antoine , il avait toujours gardé ce mélange de naïveté et de gentillesse qui plaisait tant aux passagères , me rappelais-je vaguement , mais sans toutefois les convaincre , et , sans doute , l'avait-il juste attendrie . Il m’expliqua avoir cru qu’ils pourraient vivre quelque chose en cet instant magique , un de ces rêves suspendus naissant au-dessus de nues toutes roses , dans la pénombre bleutée de la cabine arrière , lorsque , la plupart des passagers dormant , l’avion dérive entre deux continents , filant au-dessus de l’Atlantique comme une longue flèche de ténèbres ! C'est ainsi qu'ils s'étaient retrouvés tous les deux , cette nuit-là , pendant le temps de repos , là où la lumière bleutée des veilleuses donne toujours l’impression d’être dans un confessionnal . 

Puis , la jeune femme avait soulevé la tenture juste assez pour qu’il puisse passer . L’intérieur sentait le café froid mélangé au parfum discret qu’elle portait sur elle , des notes épicées , presque trop intimes pour une simple petite pause , une odeur chaude , presque charnelle , poignante . Elle avait ri si doucement , de ce rire clair qui faisait vibrer sa gorge . Et pour lui répondre , le steward , un peu trop vite , un peu trop séduit , s’était mis à imiter l’accent méridional de l'artiste en lui fredonnant quelques unes de ses oeuvres les plus connues , comme " Le Chant d'Etoiles " ...

- Tu sais j'aurais tant voulu la revoir !

Il avait un air si mélancolique en sortant du bar , lorsque , après avoir échangé nos adresses , nous nous quittâmes . Quant à moi , malheureusement , je ne pouvais rien lui révéler de nos heures volées , ni des nuits profondes à l’écouter chanter , à moitié nue , de sa voix suave , un vieux refrain sur un “ ruban de lumière découpé par le soir ” , ni la vérité de notre histoire , brève comme un vol de nuit dans ces chambres d'hôtel où , entre deux baisers , des fantômes d'amour se profilent dans la chaleur des corps , derrière les tentures défraîchies .  

Je répondis seulement :

- Non , mon vieux . Je ne sais rien .

4 Quand il m'avait parlé d’elle , j'avais cru d’abord à quelque banalité , comme un simple souvenir lancé au hasard . Mais très vite , j'avais compris que ce nom fatal déclencherait en moi une secousse que je n’avais guère anticipée . Comme si , en le prononçant , il avait tiré d’un coup sec le voile d’une cabine obscure où je m’étais efforcé , tant bien que mal , d’enfermer quinze ans de ma vie . Zweig , dans ses nouvelles , disait que certains souvenirs ne dorment jamais vraiment , qu'ils respirent dans un coin de nous , guettant la moindre fissure pour resurgir avec la violence du premier jour . Je l'avais laissé parler , cependant , mais je sentais chaque mot comme une blessure .
Car ce qu’il racontait , cette proximité , ce trouble , ces confidences chuchotées faisant écho à mes prières demeurées sans réponse dans le luxe tapageur de nos palaces de rêve sous le velours du cosmos étoilé de paradis exotiques , tout cela , elle ne l’avait donné qu'à moi , uniquement à moi , dans une ascension fiévreuse où les émotions se précipitaient à l'intérieur de mon crâne , dans mes tempes , depuis le souffle de ses lèvres .
Du moins , je l’avais longtemps cru !

Elle te draguait , lui avais-je doucement demandé , presque malgré moi .
- Vraiment Tu crois
- Certains m'ont dit qu'elle allumait tout le monde .

Je me  souvenais d’elle , effectivement , de son pas souple dans le couloir , de son impeccable chignon , de cette façon de retenir son sourire comme on retient un secret . Non , je ne crois pas qu'elle draguait . Mais elle faisait quelque chose de plus subtil , de plus dangereux , s'assurant qu'elle pouvait toucher quelqu'un rien qu’un instant , rien qu’un souffle , comme une mouette sur la mer , quand elle voulait , sans jamais aller plus loin . Ce n’était pas de la légèreté , c’était presque une expérience , un besoin . Comme une confirmation fragile de sa propre existence .

Et moi , quinze ans que j’avais réussi , tant bien  que mal , à refermer cette porte . Quinze ans que l’image de son visage , mélange de douceur et d’ombre  , dormait au fond de ma mémoire comme un animal blessé .

Elle était différente  m'avait confié Antoine . Pas du genre à rire pour rien . On nosait même pas laborder en service . Elle gardait cette ... distance . Une élégance un peu froide . On aurait dit quelle portait en elle quelque chose de très lourd , mais quelle refusait de partager .

Dans la pénombre , son visage lui avait paru presque transparent . Pourtant , c’était elle qui semblait tout absorber de la lumière bleutée des veilleuses .

Je n’ai jamais compris pourquoi elle m’avait demandé si je pouvais lui tenir un instant compagnie , me dit-il avant de partir . Elle ne m’avait jamais adressé trois mots auparavant .

Dans le silence de la cabine , avec le ronflement profond des moteurs qui enveloppait tout , elle s’était laissée aller à un aveu minuscule , mais si inattendu .

Elle m’a confié qu’elle avait grandi dans un tout petit port de pêche proche de la frontière belge , raconta-t-il . Un endroit où personne ne vient jamais , me disait-elle avec amertume , ajoutant que parfois , le vent lui ramenait des voix qu’elle croyait avoir oubliées .

J'étais au courant de tout cela .
Je savais où elle était née , elle , fille du sud , ce qu’elle fuyait , ce qui la hantait , le drame de sa vie , l'adoption par sa famille paternelle à la mort de ses parents , victimes d'un crash lorsqu'elle n'avait que dix ans .

Je savais à quoi ressemblaient ces voix qui lui avaient demandé à elle , seule rescapée , de devenir navigante , plus tard , pour conjurer le sort !

Mais lui , il ignorait tout . Lorsque , un peu hésitant , leur dialogue avait enfin repris , que pouvait-il vraiment comprendre ? 

Elle m’a parlé comme si j’étais un étranger . Parce qu’elle savait qu’on se séparerait à l’atterrissage . Pourtant , j’ai eu l’impression qu’elle cherchait quelque chose en moi . Pas de la séduction , non quelque chose d'autre . Une présence , peut-être , ou l'occasion de se confesser au premier venu .

5 - Je voulus , à mon tour , parler . Je voulus tout lui raconter de la nuit où elle m’avait laissé entrer dans sa solitude , et la manière dont je lui avais pris la main comme on saisit quelqu’un qui glisse , lui raconter ces heures où nous avions cherché de l’air dans la pénombre d’une chambre d’escale . Mais l’aveu était resté coincé , comme si cette histoire n’appartenait plus qu’à moi , à ce qu’elle avait brisé en moi .

Non. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

En proférant ce mensonge pour la première fois depuis quinze ans , je sentis à nouveau le goût de sa présence dans le poste repos , pendant cette nuit qui semblait flotter hors du monde , au milieu d'un espace resserré , presque étouffant , dans lequel , avec le vrombissement grave des moteurs de l'appareil , on n'entendait plus que nos deux respirations . C'est là qu'elle m’avait attendue , derrière le rideau , non  par légèreté , mais par une urgence qu’elle ne désirait pas avouer , ses épaules de biche un peu voûtées , comme écrasées sous une pesanteur invisible , assise sur la couchette . Et quand j'imitais l’accent du chanteur , ce parler provençal du village où j'étais né , chargé de soleil et de douceur , elle eut comme un tressaillement , son corps sursautant s'une manière presque douloureuse .

Ne me fais pas ça ... murmura-t-elle en me souriant d'une mine fragile , presque brisée .

- Pourquoi ? demandais-je , intrigué .
Je ne comprenais pas encore que je venais de toucher une zone interdite .

Elle releva la tête . Dans la pénombre filtrée par le rideau , ses yeux brillaient d’une lueur fiévreuse .

- Parce que ... tu lui ressembles .
Pas physiquement ... mais cette voix ... cette manière de parler ...
Ça me ramène chez moi .

Elle posa une main sur ma poitrine , comme pour calmer mon propre cœur .

- Je viens moi aussi de là-bas , tu sais , lui répondis-je . Du pays où l'on parle joliment , quand les soirs sentent la pierre chaude et les vignes .
Je croyais que jy reviendrais un jour ... que ...
Un souffle m'échappa .
- Que nos vies seraient là-bas ...

Le parfum ambré qu'elle portait satura l’espace , étouffant presque la lumière . Elle se pencha légèrement vers moi .

- Quand je lai rencontré , lui , en Amérique du Sud ... ça ma frappé comme un coup de vent chaud . Jai cru ... jai cru que cétait un signe . Un appel . Comme si le monde hurlait :
Tu t’es trompée de vie , ma fille . "

Je me mis à déglutir . Je n’avais jamais imaginé qu’une hôtesse puisse me parler avec cette intensité fébrile , presque tragique .

Elle continua , la voix plus basse , plus rapide , comme si les mots lui brûlaient les lèvres :

- Et puis ... jai épousé un autre homme . Un homme bon comme mon père , oui . Sérieux , solide , honnête . Un pilote breton , fils de marin .Tu pigesMais c'est un homme du Nord ...
Loin des vignes , du soleil , des collines de ma mère . Loin de mes vraies racines .
Loin de tout ce que jaurais voulu être , je crois .

- Je me suis ... égarée , me souffla-t-elle en portant une main à son front pâle , dans un silence lourd comme un poids , laissant tomber ces derniers mots comme si elle venait de commettre une faute en les prononçant .

- Quand toi , tu as repris cet accent ... jai cru entendre ... une version de ma vie qui navait jamais eu lieu . Alors , je nai pas su résister à l'éclat de ce fantôme ! Je voulais juste le toucher !

Se rapprochant encore  , mais dans un geste de supplication , pas de séduction , la brunette ferma l'oeil un instant .

- Tu vois , dans ce foutu métier , c'est tout juste si on ne devient pas transparente . On sourit à une multitude invisible , on la rassure , on la sert ... mais , rien quune fois , comme une femme , pas comme une hôtesse , on a besoin dêtre regardée .

Sa voix tremblait légèrement .

- Ce soir ... javais besoin que quelquun me regarde comme çaTu comprends ? Ce nest pas toi seulement que je cherchais . Cétait ... ce que tu représentais . Lombre dun autre homme . Lombre dun choix que je nai pas pu faire , parce qu'après l'accident ... je suis restée handicapée à vie , stérile !

Puis se reculant soudain , comme honteuse de s’être dévoilée , elle respira profondément :

- Pardonne-moi . Je ... je naurais jamais dû te dire ça !

Le rideau vibra légèrement quand elle le repoussa .
Quelques minutes plus tard , le moment venu du débarquement , l'hôtesse reparut telle qu’elle souhaitait qu’on la voie : droite , glacée , irréprochable , allant vers son mari sans un regard pour l'équipage ...
Comme si sa confession n’avait été qu’un rêve fiévreux dans la nuit . 
Sans doute , avait-elle voulu , par la suite essayer , avec d'autres , la même aventure ?

6 - Peut-être avait-il deviné mon trouble , me demandais-je , quand je lui avais serré la main ? J'entends encore les dernières paroles de mon ex-collègue .

- Tu es sûr que tu ne la connaissais pas … tu n’as jamais eu de nouvelles ? Tu ne sais pas ce qu’elle est devenue ?

Ce fut le moment où je faillis m’effondrer . Comment n'avait-il pu rien discerner ?

Moi , j’avais appris la vérité par hasard , quelques années plus tôt , dans un rapport officiel , sur une liste où figurait le nom de celle qui périt dans la nuit noire du Rio–Paris , catastrophe où elle fut engloutie avec tant d’autres malheureuses victimes , noyée avec son parfum , ses demi-sourires de sirène , et toutes ses confidences ! ( 1 )
Jamais personne, hormis moi, n’aurait su qui elle avait été réellement , ni ce qu’elle avait failli devenir dans ma vie .

Je sentis la brûlure de l’aveu monter à ma gorge .

J’aurais voulu lui dire :
Tu es morte , tu as brûlé dans le ciel que tu chérissais tant
J’aurais voulu lui chanter :
Ce parfum que tu cherchais encore , je suis le seul à l’avoir connu jusqu’au bout .
J’aurais voulu lui murmurer :
Je t'ai aimée , oui , je t’ai trop aimée pour deux

Mais je ne dis rien .

J'avais confirmé seulement :

Non . Je ne l'ai jamais revue .

Et pendant que je marchais le long de la Seine dans la froidure , je sentis à nouveau comme une trace fugitive de son parfum sur le quai , cette étrange fragrance de nuit chaude et d'absence , de désir et de passion retenus .


FIN

                                                         

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DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - I - Confession d'une Hôtesse de l'Air - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

                                                                    ___

Notes :

1 - Le , l'Airbus A330 assurant le vol Air France 447 ( AF447 ) , en provenance de Rio de Janeiro , au Brésil , et à destination de Paris , en France , s'écrase dans l'océan Atlantique , entraînant la mort des 228 personnes se trouvant à son bord .

 

 

 

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