1 - Elle s’appelait Maëlys Le Guernic , et , depuis quelques années , le monde de l’art , Paris en tête , malgré l'ostracisme subi par les " ploucs " de l'ouest , murmurait son nom breton comme une signature de lande et de vent salé , avec ce mélange d’admiration et ce trouble que suscitent les élus du mystère . On la comparait parfois à Marie Laurencin , pour cet usage du pastel qui semblait caresser la toile et ses figures féminines vaporeuses . Pourtant , guidée par cette présence mystérieuse d’une autre réalité , la jeune prodige , artiste visionnaire travaillant dans un rapport quasi mystique avec la création , s'inspirait ailleurs . De Plus loin . De Plus haut .
Sur sa petite table de bois très clair , telle une baguette enchantée , reposait sa palette étrange , presque mythique , où les couleurs ne se juxtaposaient pas mais dialoguaient d’une manière détournée , du rose cendré pour la douleur blessée du monde dont elle savait capter les souterraines vibrations , passant ensuite par l'ocre solaire granuleux et profond cueilli dans les déserts d'Afrique où , naguère , elle avait réussi à peindre un peu de sa jeunesse , expliquait-elle au profane , jusqu'à l'opalescence qu'elle appelait le blanc de ses subtiles révélations d'alchimiste !
Mais , par-dessus tout , sa véritable intimité n'existait qu'avec l'incandescence lumineuse d'un violet qu'elle jugeait presque impossible à atteindre , car hérité , disait-elle encore , de cette âme-soeur lointaine qui devait vivre dans l'autre partie du cosmos !
Enfant solitaire des Monts d’Arrée , elle avait toujours perçu les choses tout autour avec une intensité presque douloureuse , que ce soit les nuages du ciel comme des visages fugitifs , la mer comme un univers maternel s'exprimant par le cri sauvage des mouettes dans le silence trompeur du " kalm-chok " ou par le souffle implacable des tempêtes . ( 7 )
Cette hypersensibilité , souvent incomprise , l’avait poussée très tôt vers la peinture , seul lieu où elle pensait pouvoir traduire sans honte ce qu’elle ressentait trop fortement à l'intérieur . Par contre , elle ne supportait pas le brouhaha mondain , mais elle se rendait quand il le fallait aux expositions , comme , dans une pièce mal éclairée , on laisse , un peu absente , flotter son oeil extérieur , antenne ouverte sur des réalités plus rassurantes , que l'artiste , de peur d’être prise pour une mystique exaltée , parlant peu de cette présence interne que tant d’autres ne percevaient pas , faisait semblant de voir . Pourtant , depuis l’enfance , vivait auprès d'elle une voix obscure , comme une intuition secrète , forme d’inspiration qui n’était pas vraiment humaine . En surface , elle paraissait douce , presque fragile , toujours vêtue de teintes pâles ou légèrement délavées .
Mais cette douceur cachait une force implacable , une détermination folle à suivre sa vision , quel qu’en soit le coût , lui faisant accepter la solitude , la fatigue , l’instabilité des nuits d'hôtel ou l’incompréhension du public , parce qu’elle savait que sa peinture devait toucher l’invisible .
2 - Ce soir-là , veille de Noël , aussi immobile , devant son autel , qu’une prêtresse dans la chambre blanche d’un chalet d'altitude , elle contemplait , quelque part sur une montagne entre deux continents , la voûte céleste par la baie vitrée . La Voie Lactée respirait . Les nébuleuses paraissaient elles-mêmes vouloir se rapprocher , comme si , en retour , l’univers , curieusement , venait l’observer . Car elle était sur la route d'un long voyage d’inspiration vers la grande expo française qui devait soit consacrer son nom , soit l’engloutir . Couchée sur sa chaise longue de bambou , elle se sentait toute légère . Il lui semblait être une feuille . La vie s’en venait pareille à une bourrasque . Elle se sentait saisie , secouée , forcée de fuir . Oh ! mon Dieu , en serait-il ainsi toujours ? N’y avait-il aucun moyen d’en réchapper ?
Mais la présence invisible la guidait . Venue de cet " autre monde " où les formes ne sont pas encore incarnées , d’où , jurait-elle , descendaient aussi ses visions , la femme sentit soudain la pulsation battre plus fort dans son coeur , lui faisant saisir ses pinceaux .
Sur la toile blanche , une lumière , tout d’abord , comme un frémissement . Puis une forme . Et soudain , la révélation d'un animal fabuleux débouchant soudain de l'immensité , lui faisant ressentir , dans son ventre , ce qui était déjà bien avancé , au moment de la moisson , l'été dernier , l'occasion , pour elle , de se rappeler brusquement l'auteur imprévu de cette création fortuite . L'enfant n'avait-il pas en fait été conçue à des milliards d'années-lumière par un être invisible qui serait sa jumelle céleste utilisant une substance différente pour peindre , au-delà de l'espace et du temps ?
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