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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - II - Création .

4 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

Femme au Cheval ( vers 1925 ) de Marie Laurencin .

Femme au Cheval ( vers 1925 ) de Marie Laurencin .

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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

II - Création

 

 

 

 

" Qu'est devenu mon coeur ,

  Abîme déserté ? "

Emile Nelligan - " Le Vaisseau d'Or ( 1899

 

 

Prologue - N'est-ce pas , pour ses lecteurs , le rôle d'un écrivain que de fonder une seconde patrie  " ermitage suspendu , véritable Eden des passions en liberté " ? , se demandait Julien Gracq . ( 1 ) 

Pendant qu'allongée près de sa toile à l'ombre d'un arbre , une jeune artiste , dont le regard se portait vers le firmament , lui répondait par sa peinture , cherchant son propre reflet dans ce vaste miroir qui , par-delà l'espace et le temps , lui jouait le jeu du perpétuel retour ... 

" C'était l'été ... Elle s'étendait , cachée avec son amant dans les roseaux , tous deux coulaient leurs rires dans l'étang , l'âme remplie de pensées d'amour éternel , de baisers , de désespoir ... " ( 2 ) 

Que se passa-t-il alors , quand , au-delà de son iris de cristal translucide et clair , elle se mit à longuement contempler , tremblante d'émotion , l'abîme de insondable , se disant  , sans doute , que l'être humain , mortel , n'était qu'un pauvre exilé ,  comme l'avoue Katherine Mansfield vivant au Prieuré de Fontainebleau , et qui , s'apitoyant sur ses derniers jours de solitude , écrivait : " nous sommes des naufragés sur une île déserte " ? ( 3 )

" Chaque coeur viendra , mais comme un réfugié ... " , lui chantait encore une envoûtante sirène , à moins que ce ne fût une ondine , tandis qu'en écho , cette autre phrase , venait mourir sur son rivage de vagues mélancoliques , ressemblant aux flots de la mer " toujours recommencée " : " L'Amour divin a traversé l'infinité de l'espace et du temps pour aller de Dieu à nous . Mais comment peut-il refaire le trajet en sens inverse quand il part d'une créature finie ? " ( 4 )

Se pourrait-il alors que notre interminable Chute ait fait tomber Dieu de Son piédestal , que notre acédie , ou lassitude spirituelle , corresponde , en écho du nôtre , à son crépuscule , avalanche de soleils et trous noirs , formes de dépressions gigantesques , faces cachées de Lunes sanglantes , comme un symbole de Sa Crucifixion ?

" Ta douleur ici ne vaut rien , ce n'est que l'ombre de ma blessure ... " , se mit à tristement  psalmodier à nouveau l'aquarelliste . ( 5 )

" Il y a tant d'horizons divers , dit Sainte-Thérèse à sa soeurtant de nuances variées à l'infini que la palette elle-même du Peintre Céleste pourra seule , après la nuit de cette vie , me fournir les couleurs capables de représenter les merveilles qu'Il découvre à l'oeil de mon âme ... " ( 6 )

1 - Elle s’appelait Maëlys Le Guernic , et , depuis quelques années , le monde de l’art , Paris en tête , malgré l'ostracisme subi par les " ploucs " de l'ouest , murmurait son nom breton comme une signature de lande et de vent salé , avec ce mélange d’admiration et ce trouble que suscitent les élus du mystère . On la comparait parfois à Marie Laurencin , pour cet usage du pastel qui semblait caresser la toile et ses figures féminines vaporeuses . Pourtant , guidée par cette présence mystérieuse  d’une autre réalité , la jeune prodige , artiste visionnaire travaillant dans un rapport quasi mystique avec la création , s'inspirait ailleurs . De Plus loin . De Plus haut . 

Sur sa petite table de bois très clair , telle une baguette enchantée , reposait sa palette étrange , presque mythique , où les couleurs ne se juxtaposaient pas mais dialoguaient d’une manière détournée , du rose cendré pour la douleur blessée du monde dont elle savait capter les souterraines vibrations , passant ensuite par l'ocre solaire granuleux et profond cueilli dans les déserts d'Afrique où , naguère , elle avait réussi à peindre un peu de sa jeunesse , expliquait-elle au profane , jusqu'à l'opalescence qu'elle appelait le blanc de ses subtiles révélations d'alchimiste !

Mais , par-dessus tout , sa véritable intimité n'existait qu'avec l'incandescence lumineuse d'un violet qu'elle jugeait presque impossible à atteindre , car hérité , disait-elle encore , de cette âme-soeur lointaine qui devait vivre dans l'autre partie du cosmos !

Enfant solitaire des Monts d’Arrée , elle avait toujours perçu les choses tout autour avec une intensité presque douloureuse , que ce soit les nuages du ciel comme des visages fugitifs , la mer comme un univers maternel s'exprimant par le cri sauvage des mouettes dans le silence trompeur du " kalm-chok " ou par le souffle implacable des tempêtes . ( 7 )
Cette hypersensibilité , souvent incomprise , l’avait poussée très tôt vers la peinture , seul lieu où elle pensait pouvoir traduire sans honte ce qu’elle ressentait trop fortement à l'intérieur . Par contre , elle ne supportait pas le brouhaha mondain , mais elle se rendait quand il le fallait aux expositions , comme , dans une pièce mal éclairée , on laisse , un peu absente , flotter son oeil extérieur , antenne ouverte sur des réalités plus rassurantes , que l'artiste , de peur d’être prise pour une mystique exaltée , parlant peu de cette présence interne que tant d’autres ne percevaient pas , faisait semblant de voir . Pourtant , depuis l’enfance , vivait auprès d'elle une voix obscure , comme une intuition secrète , forme d’inspiration qui n’était pas vraiment humaine . 
En surface , elle paraissait douce , presque fragile , toujours vêtue de teintes pâles ou légèrement délavées .
Mais cette douceur cachait une force implacable , une détermination folle à suivre sa vision , quel qu’en soit le coût , lui faisant accepter
la solitude , la fatigue , l’instabilité des nuits d'hôtel ou l’incompréhension du public , parce qu’elle savait que sa peinture devait toucher l’invisible .

2 - Ce soir-là , veille de Noël , aussi immobile , devant son autel , qu’une prêtresse dans la chambre blanche d’un chalet d'altitude , elle contemplait , quelque part sur une montagne entre deux continents , la voûte céleste par la baie vitrée . La Voie Lactée respirait . Les nébuleuses paraissaient elles-mêmes vouloir se rapprocher , comme si , en retour , l’univers , curieusement , venait l’observer . Car elle était sur la route d'un long voyage d’inspiration vers la grande expo française qui devait soit consacrer son nom , soit l’engloutir . Couchée sur sa chaise longue de bambou , elle se sentait toute légère . Il lui semblait être une feuille . La vie s’en venait pareille à une bourrasque . Elle se sentait saisie , secouée , forcée de fuir . Oh ! mon Dieu , en serait-il ainsi toujours ? N’y avait-il aucun moyen d’en réchapper ?

Mais la présence invisible la guidait . Venue de cet " autre monde " où les formes ne sont pas encore incarnées , d’où , jurait-elle , descendaient aussi ses visions , la femme sentit soudain la pulsation battre plus fort dans son coeur , lui faisant saisir ses pinceaux .

Sur la toile blanche , une lumière , tout d’abord , comme un frémissement . Puis une forme . Et soudain  , la révélation d'un animal fabuleux débouchant soudain de l'immensité , lui faisant ressentir , dans son ventre , ce qui était déjà bien avancé , au moment de la moisson , l'été dernier , l'occasion , pour elle , de se rappeler brusquement l'auteur imprévu de cette création fortuite . L'enfant n'avait-il pas en fait été conçue à des milliards d'années-lumière par un être invisible qui serait sa jumelle céleste utilisant une substance différente pour peindre , au-delà de l'espace et du temps ?

Le ciel étoilé déployait son infini bleu noir , constellé de braises froides . Le silence de l'espace avait quelque chose d’un souffle retenu , comme celui des profondeurs océanes . Devant elle , sur la toile , une Licorne surgissait , blanche, irréelle , comme si elle venait d’ouvrir une brèche dans la nuit pour franchir les ultimes frontières de l’existence .

" J'essaie encore de peindre mon âme des couleurs de sa lumineuse présence , lui avoua-t-elle , résigné à lui écrire , devant le caractère inéluctable de son Destin .

Les doigts déjà tachés de pourpre et de bleu-vert , la respiration courte , elle sentit à nouveau  remuer ce qui était annoncé , mais qu'elle redoutait plus ou moins depuis des jours .  

3Le sol était blanc de neige , presque irréel , en ce matin de janvier . Son atelier du Marais , tout imprégné du parfum des toiles et de térébenthine , était silencieux .
Maëlys , venant de rentrer de voyage depuis deux jours , l'esprit saturé de l'ambiance de Noël , écouta la voix de son ami Elouan Kerros au téléphone , qui résonnait encore , pleine de contrariété , à son oreille , celui-ci paraissant consterné d'apprendre la nouvelle par la lettre qu'elle lui avait envoyée depuis la station suisse et que son médecin venait de confirmer à la future maman qui , pendant la consultation , sentit une fatigue inhabituelle , une douceur dans son ventre , une sensation bizarre , comme une chaleur ne lui appartenant pas . 

La lumière hivernale , aujourd'hui , se reflétait avec une netteté toute crue dans le grand miroir ovale vers lequel , près de la fenêtre , elle se dirigea , ne sachant pas exactement ce qu’elle cherchait . Quelque chose dans son reflet , c'était sûr , avait changé . Une lueur douce brillait sur sa peau diaphane . Son regard semblait plus profond , ses traits plus apaisés ...
- Comment est-ce possible ? , soupira-t-elle , passant doucement la main sur son abdomen un peu tendu . Nous avions pris nos précautions ...
Le silence lui répondit  , vibrant , comme s’il respirait avec elle . Puis , comme une présence dans la profondeur argentée du miroir , elle entendit ces quelque mots :

- Tu n'es pas seule !

- Quest-ce qui marrive ? , se demanda-t-elle , frissonnante , appuyant un doigt contre le verre pour s'assurer qu'il n'y avait personne à l'intérieur , tandis qu'un pâle rayon d’hiver pénétrait sous la loggia . Elle ajusta , autour du tableau , les dernières lampes quand on frappa les mêmes trois coups légers qu'au théâtre , presque trop doux , trop musicaux pour être anodins .

La porte qu'elle ouvrit , fit apparaitre un homme assez grand , mince , au sourire timide , au regard calme et presque trop clair , une écharpe sombre enroulée autour du cou , un étui de violoncelle en bandoulière .
Le concertiste rentrait d’une tournée en Scandinavie . 

4 - Qu'est-ce que l'Amour ? , se demandait souvent Elouan dissimulant avec peine le douloureux secret de son âme , quand il se mettait à suivre une ombre rêveuse et téméraire portant un masque dans ces ténèbres du crépuscule où il errait vers l'autre incognito , finissant par la rejoindre dans son rêve un peu plus tard quand il ne la cherchait plus , là où celle qu'il avait souhaité depuis longtemps connaître , mais dont il prenait peur , chaque jour , de découvrir l'identité , devenait , en quelque sorte , son double dans les lointains brumeux d'un miroir d'eau où il pouvait alors contempler la magnifique jeune fille vêtue d'une robe toute blanche : 

- Eh bien , mon cher ? , lui disait la belle provoquant le rire de ses compagnes qui telles des tourterelles prenaient leur envol ... Vous ne trouvez pas qu'il est trop tard pour des retrouvailles ? 

Mais déjà , une autre voix l'appelait au seuil majestueux du Temple : - Entrez donc , il faut soigner vos blessures , vous avez bien trop souffert ! 
Chaque être a son double , se disait Maëlys pour se consoler , comme l'éclat d'un faux sourire dissimulant la part d'ombre . 

Et malgré son chagrin , la créatrice tentait d'imaginer qu'elles avaient été " deux  " , pourtant , sur la Terre , un moment réunies par la Providence , mais , comme la foudre d'un éclair jamais ne remplace la vraie lumière du Paradis , qu'elles ne pourraient sans doute plus , désormais , devenir " un seul être " , afin de communier à cette indicible patrie de leur idéal ...

5 - Ensuite , elle se souvint du Musée d'Arts de Nantes qui avait organisé , pour elle , une " exhibition " , comme ils disaient pour faire plus à la mode .

Ce soir-là , elle avait dîné au restaurant " La Cigale " , un établissement célèbre pour son décor somptueux et son ambiance " Art nouveau " . Puis , vers vingt-deux heures trente , elle s'était rendue au piano-bar voisin , " Le Melocotton " où elle avait ses habitudes , lieu intimiste et feutré , jazzy , où régnait une atmosphère unique , propice à la rêverie et à la réflexion . ( 8 )
Là , elle s'était montrée plutôt captivée par le jeu de Clara , l'américaine , lorsque les doigts effilées de celle-ci dansaient sur les touches du piano avec une grâce presque surnaturelle , créant des mélodies qui la transportaient dans ses mondes oniriques . Plus elle était fasciné par la virtuosité de l'artiste , mais aussi par son expression spirituelle , par la manière dont elle semblait communier avec la musique à chaque performance , et plus elle avait bu , plus elle sentait qu'elle révélait un fragment de son âme , et cela la touchait profondément .
Cependant , tout en écoutant la musique , elle ne pouvait s'empêcher de penser aussi à l'autre personne dont elle venait de faire la rencontre , une serveuse aux cambrures félines dont le charme magnétique et le sourire radieux l'avait troublée bien plus que de raison !
C'est ainsi qu'elle s'était soudain retrouvée tiraillée entre deux attractions , l'une davantage spirituelle et l'autre plutôt physique , et tandis que l'une faisait naître en elle des sentiments intensément poétiques , lui inspirant déjà des pages entières de prose délicate et émotive , l'autre éveillait en elle des désirs plus terrestres , plus immédiats , lui rappelant l'éphémère beauté de la jeunesse et de l'incarnation !

Mais le soir d'après , comme elle avait hardiment décidé de retourner plus tôt que prévu à la brasserie afin de croiser le beau regard de celle que ses collègues nommaient Virginia , elle fut déçue d'apprendre que , celle-ci ne travaillant pas ce jour-là , l'impulsion soudaine qui l'avait poussée à l'inviter à prendre un café après son service , n'avait servi à rien . Toutefois , le violoncelliste du " Kerros Quartet " , l'orchestre de Jazz , d'un petit accent mélodieusement exotique et d'un sourire charmeur , lui avait déclaré qu'il appréciait beaucoup son style " néo-nymphiste " , et que son taxi tardant à venir chercher le groupe en voiture depuis la banlieue , ils restèrent au bar plus longtemps que d'habitude après le concert , le musicien proposant un verre à la peintre qui , souriante , s'approcha bientôt de lui et , l'alcool aidant , tous deux commencèrent à discuter .

Qu'êtes-vous venus faire parmi nous ? , finit-il par lui déclarer dans la rue où ils étaient entrain de marcher en titubant , bras dessus , bras dessous , que sommes-nous venus faire ici-bas , dans ce monde misérable , parmi tous ces gens qui ne comprendront jamais rien au mystère de la Beauté dont parlent Baudelaire ou Nerval ?

Parlant de n'importe quoi et de rien , des mystères de la vie , de la musique ou de la Bretagne , ils se mirent peu à peu à délirer sur le sens improbable d'une existence aussi difficile à comprendre que le voile clair-obscur d'un destin brutalement déchiré , comme un navire par le récif , qui se mettrait à ressurgir là , en lambeaux , parmi les vagues . 

- Sans doute était-il temps que je m'accroche au dernier débris d'un pitoyable navire qui coule ? Et qui peut savoir si tous ses souvenirs dont nous prenons conscience vivant encore avec force dans l'intimité de nos coeurs , ne peuvent servir de prétexte à cacher notre effroi devant un avenir dont nous avons plus peur encore , nous demandant si ce qu'il y a en lui , mais aussi tout autour , aura jamais une quelconque signification ? 

Découvrant avec surprise le charme séducteur de cette femme qu'il trouvait si originale par la profondeur mystique de sa pensée , sans doute pleine de rêves d'harmonie et d'élévation mais qui , à côté de son jeu primitif et de ses tâtonnements esthétiques , lui paraissait incomparable , il ressentit tout à coup pour elle une si invincible attirance , qu'il en fut surpris , néanmoins , comme de sa brutale réaction lorsque , pour finir , il se jeta soudain sur sa bouche avec tellement de maladresse !

- J'aurais préféré mambo à lambeaux , monsieur le faiseur de notes ! Merci , en tout cas , de me comparer vulgairement à un débris ! , répliqua-t-elle d'une voix grave ironique en lui jetant avec rage et plaisir , à son tour , un fougueux baiser sur les lèvres ! ( 9 )

 6 - D'abord , quelques images , timidement , s'étaient mélangées dans sa conscience troublée . Un visage ...

Elle avait rouvert les yeux , n'ayant aucun souvenir , en vérité , de ce qui avait pu se passer . C'était tout rose , autour d'elle . Une chambre d'hôtel ? 
Comme elle s'était sentie lourde , faible à la fois , frissonnante de fièvre ...

Des coups de marteau lui heurtaient la tête !

Et puis soudain , les faits lui revinrent , les miroirs lui renvoyant son image multipliée à l’infini , comme si , déjà , elle pouvait se perdre , parmi d’autres versions d'elle-même , dans une autre vie possible du passé .
La chambre était modeste mais propre , avec ce charme un peu désuet des résidences d’autrefois : rideaux couleur miel , couvre-lit fané , ventilateur au plafond tournant lentement comme un vieux tourne-disque . 
Un silence s’installa , doux et vertigineux . Refermant un instant les yeux , tous ses souvenirs se mêlèrent dans une même clarté .

Mais ce que, jusque là , elle avait cru être une vie brillante , n’avait été , en fait , qu’une longue attente d’elle dans cet hôtel de passage , un peu décati , vibrant d'une étrange mélancolie , et qui , par une étrange porte , au-delà d'une vieille armoire en orme blond , la conduisait ailleurs ... Là, dans un jardin que nul vent ne traverse jamais, vivait une autre jeune fille , Virginia . Les fruits y demeuraient éternellement mûrs , les sources chantaient sans jamais faiblir , et la lumière semblait flotter comme une brume dorée , sans origine ni déclin . L’éternité y avait la douceur d’un matin perpétuel , mais c’était une douceur qui , peu à peu , avait commencé à peser sur le cœur de la servante . Car le bonheur éternel , quand il se referme sur lui-même , devient une solitude plus vaste encore que l’espace . C'est pourquoi , la pauvre solitaire fit ce qu’aucune créature de l’Eden n’avait jamais osé : elle lança un message d’amour . Non pas un simple appel , mais une onde profonde , née de son désir d’être enfin rejointe , reconnue , aimée .

Elle le confia à la lumière elle-même , comme on dépose un secret dans une rivière , certaine qu’il trouverait sa voie .

C'est ainsi que le message se mit à vibrer , à s’élever , à se détacher du jardin immuable , brisant un instant la perfection du silence . 

De cette manière , espérait-elle , dans un monde encore inachevé , quelqu’un entendrait peut-être cette note ardente au-delà de sa terre promise , quelqu’un pour qui l’amour serait un commencement plutôt qu'une éternelle répétition . Le message , alors , comme si les parois mêmes de l’univers s’étaient entrouvertes pour laisser passer un souffle du paradis , toucha la jeune peintre sous la voûte étoilée . Mais son onde céleste , faisant s'agiter , dans le ventre de celle-ci , la venue d'un messager d'ombre et de lumière , en même temps , parvint au-delà du cercle interdit de l'Abîme , cette ligne de feu où l’invisible pur veille sur son propre mystère depuis l'aube des temps . Nulle créature n’aurait dû pouvoir la traverser . Pourtant , le message d’amour , parce qu’il était né d’une solitude infinie au cœur même du bonheur éternel , portait en lui une force que rien n’avait prévue , entraînant , en conséquence , avec la visite d'explorateurs de l'espace , la venue accidentelle de la matière dans l'indicible ... Dans cette fêlure entre les mondes , comme si l’univers , brusquement , respirait à contre-rythme , des filaments d’énergie se condensèrent , faisant  venir les premiers voyageurs , des explorateurs de l’espace , arrivés de si lointaines constellations qu’elles ne rayonnaient plus que par mémoire . Le message de Virginia , vibratoire , pur , avait été pour eux comme un appel d’air , un signal d’accueil dans ce désert immatériel que même les civilisations stellaires les plus anciennes n’avaient jamais osé sonder . Comme on franchit un songe , puisqu' ils n’avaient jamais approché un royaume sans matière , un royaume où l’existence n’était qu’essence , iIs traversèrent donc la faille , fascinés . Pourtant , cette onde ne leur était pas destinée . ( 10 )

7 - Ils ne savaient pas encore que l’histoire de la jeune peintre et celle de Virginia allaient bientôt se rejoindre , par-delà les mondes , comme deux rives d’un même mystère à résoudre .

Dans les profondeurs les plus insondables de la frontière la plus éloignée , l’Abîme du Mal n’était pas qu'un gouffre spirituel : c’était le monde de la matière brute , massive ,  opaque , indocile , où la lumière elle-même semblait peiner à se frayer un chemin . Là régnaient les forces les plus lourdes , les atomes primaires , les minéraux inachevés , comme si la création , à cet endroit précis , n’avait jamais réussi à devenir autre chose qu'une pesanteur insoluble . Et c’est dans cet empire d’inertie que vivait Arakné  , issue d'une planète méthanière aux océans de gaz liquéfié , où les êtres ne vivaient ni par la chaleur ni par la lumière , mais par l’obscur frémissement de pressions internes , pour conquérir même tout ce qu'ils ne pouvaient pressentir à cause de leur état primitif ...
La " Reine Noire " qu'ils vénéraient par crainte ,  avançait non par intelligence , mais par instinct , non par vision , mais , comme un animal primordial attiré par une source inconnue , avec un besoin brut d’étendre son existence dans tout ce qui respirait , vibrait ou résistait . Persuadée qu’au-delà de l’Abîme se trouvait un royaume à conquérir , alors qu’elle s’approchait d’un mystère qu’aucune créature de son espèce n’aurait jamais dû atteindre , elle fut instinctivement attirée par l’onde de Virginia qui , ayant provoqué une faille fissurant la matière dans ses fondations , lui laissa le passage ainsi qu'une promesse de conquête ! La Licorne n’était pas seulement une figure créée par Virginia dans la pureté d'un matériau invisible , et façonné par sa pensée vivante , c'était , ici-bas , la matrice du tableau de Maëlys , car à cet instant même , sur terre , l’enfant d’ombre et de lumière , annoncé par la créature fantastique , tressaillait déjà dans le ventre de la peintre . ( 11 )

Ce n’était pas une vision qu’elle avait inventée , mais une silhouette blanche comme le lys , aux courbes majestueuses tracées dans l’éther grâce à des lignes de forces , tout un canevas cosmique devant franchir des milliards d’années-lumière pour atteindre enfin la planète bleue , cette petite île où l’émissaire serait chargé d'annoncer un choc à venir , le retour de l’innocence après la reconquête .

Dans le ventre de Maëlys , un jour , l'enfant messager d’un monde en train de naître , agent d’un nouveau changement cosmique , réagit violemment lorsque la corne spiralée de la Licorne , renfermant la mémoire des naissances , de même que les forces les plus anciennes des eaux primordiales , blancheur intacte de ce qui n’avait jamais été souillé , fut enfin peinte : comme si cette présence connaissait déjà , en lui , l’autre face du mythe , cette ombre que l'animal projetait comme celle qu'une flamme pure jette malgré elle , conséquence de sa nature transcendante capable de révéler toutes les failles , les peurs , les secrets que chacun portait encore en soi partout où elle passait , purifiant , mais aussi condamnant ce qui ne pouvait être transformé , car , si la clarté absolue n'épargne rien , ce qu’elle touche doit être digne de vivre ou disparaître !

" Un abîme de silence nous sépare lun de lautre ,
 
Je me tiens dun côté de labîme et vous de lautre " , écrivait encore Katherine Mansfield 
. ( 12 )

C'était la phrase inscrite au-dessus du hall de l'exposition du Grand Palais qui devait connaître un grand succès grâce à la nouvelle oeuvre inspirée de la créatrice bretonne !

8 - L'enfant à venir , avant même d’être né , semblait déjà répondre au cri de Virginia , comme un écho incarné de l’amour lancé hors de l’Eden . Dans le silence du cosmos , les voyageurs stellaires s’arrêtèrent , percevant eux aussi l’éclosion de cette présence .
Ils ne savaient pas encore que l’histoire de la jeune peintre et celle de Virginia allaient bientôt se rejoindre , par-delà les mondes , comme deux rives d’un même mystère .

Car l’Apocalypse n’était pas que la fin d'un monde : elle était aussi l’inversion d’un cycle .
La Terre retournait à son premier état , comme si elle cherchait à effacer des millénaires de matière pour redevenir ce qu’elle avait été avant le premier souffle de lumière . Dans l’Eden , Virginia vit son jardin se fragmenter en éclats de pure énergie . Elle comprit alors que la Licorne - apparition ambigüe , inquiétante , née du Chaos primitif - avait annoncé plus qu’un changement : elle avait annoncé la fracture . Et dans le ventre de Maëlys , le messager d’ombre et de lumière s’éveilla pleinement -non plus comme un enfant , mais comme le premier être du monde à venir , un monde où l’eau et le ciel se rejoindraient enfin . N'est-ce pas dans le désert que Dieu fait jaillir l'eau vive , dans la sécheresse qu'il se montre , même si lui-même est abondance ?

 

 

 

FIN

                                                         ___

 

DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - II - Création - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

                                                         ___

Notes :

1 - " En Lisant , en Ecrivant " ( 1980 ) , 2 - Stendhal - Balzac - Flaubert -Zola , recueil de Julien Gracq ( 1910 - 2007 ) , écrivain français .

2 - " La Fascination de l'Etang " ( The Fascination of the Pool , 1929 ) , nouvelle de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) , femme de lettres britannique .

3 - " Fragments d'un Enseignement Inconnu " ( 1947 ) , 18 , de Piotr Ouspenski

( 1878 - 1947 ) , philosophe ésotériste russe .

4 - " Anthem " , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " The Future " , copyright 1992 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc.- " Columbia " - All rights reserved .

" Every heart will comme ,

  But like a refugee ... " 

   - " La mer, la mer , toujours recommencée ! " ( " Le Cimetière Marin " , poème de Paul Valery )

   - " L'Attente de Dieu " ( 1942 ) - Exposés : L'Amour de Dieu et le Malheur , Simone Weil ( 1909 - 1943 ) , philosophe , écrivaine française .

5 - " Avalanche " ( 1971 ) , chanson de Leonard Cohen dans son album " Songs of Love and Hate " , copyright 1971 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc. - " Columbia " - All rights reserved - Traduction française de Graeme Allwright dans son album " Graeme Allwright Chante Leonard Cohen " ( 1973 ) , copyright Graeme Allwright / Phonogram - Mercury / Pathé-Marconi - Tous droits réservés .

6 - Lettre de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face , datée du 13 septembre 1896 , à Soeur Marie du Sacré-Coeur . 

7 - Kalm-chok = calme plat ( breton ) .

- " La Cigale " et  " Le Melocotton " , deux établissements nantais proches de la place Graslin .

9 - Mambo = style de danse populaire inventé dans les années 1930 par le musicien et compositeur cubain Arsenio Rodriguez ( 1911 - 1970 ) .

10 - Le Passeur des Mondes ( Cycle de L'Etoile I ) , II , 7 - La Jeune Fille et la Licorne - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

11 Le Livre de Virginia  ( Cycle de L'Etoile VI ) , I , 8 - Première Touche ( 15 , 16 ) - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

12 - L'Abîme ( The Gulf , 1916 ) , poème de Katherine Mansfield ( 1888 - 1923 ) .

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