L'Etoile de la Rédemption ( Cycle de L'Etoile XXXVII ) - III - L'Alliance .
L'ETOILE DE LA REDEMPTION
( Cycle de L'Etoile XXXVII )
"Ah , l'homme est un dieu quand il rêve ... "
Hölderlin - " Hypérion " , I , 1 .
III - L'Alliance
" Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé "
Évangile selon Saint-Jean ( XIII , 34 )
7 - À Paris , Gurvan avait commencé une nouvelle existence . Reçu au Conservatoire , il consacrait ses journées à la musique . Les heures d'effort se succédaient , avec une exigence incontournable , devant le piano , de longues séances d'exercice où il reprenait inlassablement un même passage jusqu'à ce que les doigts cessent enfin de lutter contre la pensée . Ceci afin de perfectionner gammes et technique , tout en découvrant surtout que la virtuosité n'était rien si elle ne parvenait pas à donner une âme aux études de Chopin , de Bach ou de Beethoven . Son professeur lui répétait qu'un bon soliste ne devait pas seulement jouer les notes , mais apprendre à écouter les silences qui vivaient entre elles . Cette phrase l'avait marqué , car il avait toujours eu le sentiment qu'il y avait une réalité invisible entre les choses , qu'il ne savait nommer , mais que la musique était , sans aucun doute , le seul langage , selon lui , capable d'abolir les distances . Par un bel après-midi d'automne , après plusieurs heures passées au travail , il décida de rentrer à pied . C'est qu'il aimait parcourir Paris de cette façon , sans itinéraire précis , mais en laissant les rues décider de sa route . Il passa ainsi devant une église aux portes entrouvertes d'où s'échappait une céleste mélodie . Il avait reconnu , dès les premières mesures , le fameux " Requiem " de Fauré . Il aurait pu poursuivre son chemin , car il connaissait déjà cette œuvre , l'ayant étudiée auparavant , mais quelque chose le retint , qu'il sentit lié peut-être aux sonorités de l'orgue dont la musique ne représentait plus ici un simple exercice de virtuosité esthétique , mais retrouvait sa destination première , celle d'accompagner l'homme dans son cheminement vers la mort . Comme si , en ce moment même , il repensait aux longues balades sur la lande , avec Erell ... ( 1 )
Quasi hypnotisé , il entra . La nef était presque vide . Quelques personnes en noir s'étaient rassemblées autour du défunt . Les obsèques venaient de s'achever au milieu d'une lumière grise descendue des vitraux , mêlée à la fumée des cierges . Caché derrière un pilier du fond de l'église , il se mit à écouter l'oeuvre avec plus d'attention , songeant maintenant qu'elle s'adressait plus à ceux qui restent , cherchant un sens à l'absence d'un être cher , et qui pleuraient encore , comme lui , lorsque tout semble terminé .
8 - C'est alors qu'il l'aperçut , priant sous son voile , agenouillée près du cercueil en bois de chêne . Il ne distingua d'abord qu'une silhouette au regard baissé , les mains jointes , la flamme d'une bougie éclairant son visage par intermittence . Il ne sut jamais pourquoi il leva les yeux vers elle à cet instant précis , mais lorsqu'elle se redressa légèrement , leurs regards se croisèrent . Le musicien reçut alors un choc . Ce ne fut pas une simple impression de beauté , ni même une attirance comparable à celles qu'il avait déjà éprouvées . Non . C'était autre chose , une reconnaissance . Il eut la sensation absurde d'avoir déjà rencontré cette femme, alors qu'il savait avec certitude ne l'avoir jamais vue . Elle ne semblait pourtant pas surprise . Elle le regarda quelques secondes , puis , reprenant sa méditation , détourna doucement les yeux de celui qui , resté longtemps sous la voûte , immobile , était fasciné par ce spectacle étrange , aux accents merveilleux , d'une âme lui parlant depuis un autre monde ! Quelques instants plus tard , la religieuse s'éclipsa , saluée par une paroissienne .
- Au revoir , sœur Béatrice ...
9 - Pendant des mois , lorsque Paris lui devenait trop lourd , l'étudiant revint souvent s'asseoir au fond de cette chapelle où il avait vu , un soir d'octobre , dans la pénombre , la beauté d'un visage paisible et grave , qui lui rappelait , de manière inexplicable , près de celle qu'il avait connue ailleurs , la chaleur d'un foyer disparu . Dans l'espoir de l'apercevoir encore , il écoutait les sermons , les paroles sur l'amour , la fraternité , le pardon . Certaines , d'ailleurs , le touchaient profondément , d'autres lui inspiraient davantage de questions que de réponses , car il avait parfois l'impression que l'Église parlait d'une liberté dont elle-même semblait craindre les conséquences . Pourtant , l'apprenti-pianiste se disait que , même s'il avait eu la chance , un jour , de la revoir , car elle n'était pas souvent là , il serait inconvenant de lui adresser , malgré tout , la parole . N'avait-elle pas choisi une autre voie , prononcé des vœux , donné sa vie à Dieu ? Quel droit aurait-il eu de troubler cette existence de ses propres sentiments ? C'est ainsi que , succédant aux semaines , passèrent les semaines pour celui qui assistait à la messe en associant son souvenir à celui des funérailles de l'an passé . Elle avait disparu . Mais un dimanche de printemps , le prêtre prononçant un sermon qui le bouleversa , évoqua le Christ comme celui qui ne s'était pas contenté de proclamer l'amour , mais qui avait accepté d'en porter le poids , parlant de tous ceux qui se tenaient au bord des chemins , les malades , les pauvres , les abandonnés , tous ceux que la société abandonnait sans les voir .
Aimer , prêchait-il , c'est répondre à un appel ! Alors , lorsqu'il se leva , Gurvan eut la surprise de trouver soeur Béatrice près de la porte . Une vieille femme venait de laisser tomber son sac . Elle s'était précipitée pour l'aider , plaisantant avec elle , ramassant les objets éparpillés sur les dalles , faisant éclater son petit rire léger , qui contrastait avec la gravité de l'homélie . Quant à lui , témoin de la scène , il se mit , avec une certaine timidité , à lui venir en aide . A nouveau , leurs regards se croisèrent .
- Vous priez souvent ici , n'est-ce pas ? , lui lança -t-elle avec un sourire .
La simplicité de la question le désarma tellement qu'il accepta d'assister , à sa demande , au prochain cours biblique devant approfondir l'évangile . Ce fut leur première échange .
Et comme elle paraissait assez intéressée par ce qu'il faisait de sa vie , il lui parla de ce qu’il avait éprouvé en écoutant Liszt , de sa Bretagne et de son désir de découvrir le vaste monde .
- Vous cherchez une partition qui soit encore plus grande ? , lui demanda-t-elle .
Gurvan la regarda.
- Peut-être ...
10 - Le texte étudié ce soir-là était celui de l’envoi des disciples . Jésus ne leur promettait ni repos , ni sécurité . Il les envoyait sur les routes , vers les malades , les pauvres , ceux qui souffraient, ceux que personne ne regardait .
" Voulez-vous partir , vous aussi ? " ( 2 )
Ce mot resta longtemps dans son esprit . Songeant à Erell , à cette Bretagne qu’il avait quittée pour ses études musicales , pour la première fois , l'exilé se demanda si partir signifiait nécessairement aller toujours plus loin . Peut-être existait-il , après tout , des départs qui étaient une fidélité ? Après la réunion , Gurvan échangea quelques mots avec Béatrice . La conversation fut brève . Mais quelque chose avait changé . Il attendait , à présent , de la revoir . Il décida plutôt de lui écrire . Ses lettres furent d’abord , puis de moins en moins , prudentes . Car s'il y parlait de son amour pour la musique , apaisant ses nombreux doutes , comme de cette impression étrange d’être partagé entre plusieurs obsessions , la Bretagne , sans parvenir à expliquer ce qu’elle représentait pour lui , resurgissait à la surface . Et, peu à peu , il finissait même par avouer à sa correspondante son trouble devant elle . Un soir , il lui écrivit la question qui résumait toutes les autres :
Que dois-je faire ?
11 - Béatrice , peu après , lui proposa de discuter ailleurs que dans la paroisse . Un soir , au Palais-Royal , elle arriva sans son habit religieux , simplement vêtue , presque incognito , d'un jean . Ils marchèrent longtemps sous les arcades . La capitale était déjà plongée dans la nuit . Les passants se raréfiaient . Dans le jardin , les arbres noirs se découpaient contre le ciel . Alors , finissant par lui dire ce qu’il n’avait jamais osé , jusqu'ici , s'avouer à lui-même , il lui déclara son amitié sincère , et même davantage , pendant qu'elle l’écoutait sans l’interrompre , ne paraissant ni surprise , ni offensée .
- Je m'en doutais , répondit-elle simplement . Vous m’avez demandé ce que vous deviez faire , je crois que vous connaissez déjà la réponse ...
Ils s'assirent autour de la fontaine .
- Pourquoi voudriez-vous que votre vie soit plus petite que votre musique ? On ne devient pas un virtuose en un jour ...
Elle lui dit , parlant des plus faibles , des oubliés , de ceux qui vivent à la marge du monde , qu’ils ne devraient jamais renoncer à leur héritage , mais que ce qu’ils avaient reçu de Dieu pouvait devenir un don fait à d’autres .
- Le véritable amour , précisa-t-elle encore , ne signifie pas qu'on veuille garder pour soi celui qu’on aime . Il consiste à l’aider à devenir pleinement lui-même .
Au coeur d'un carré fleuri , il crut deviner , dans l'ombre , une rose blanche .
Il pensa , en allant la cueillir pour elle , aux chevaliers des anciens récits , ces hommes qui , recevant de leur " Dame " le signe du départ , s’en allaient ensuite sur les routes , non pour eux-mêmes , mais pour accomplir une œuvre dont ils ne connaissaient pas encore le terme . Il n’avait , pourtant , jamais considéré Béatrice comme une figure de légende . Elle lui prit alors les mains , les serrant fortement dans les siennes . Ce fut un geste simple , presque inattendu , mais Gurvan y sentit toute la tendresse qu’elle n’avait pas voulu enfermer dans ses tendres paroles .
Bien sûr , elle ne lui promettait rien , mais , avant de relâcher sa pression , fermement , lui glissa , en guise de merci , un anneau d'or , une alliance entre les doigts :
- Maintenant , tu peux faire partie de notre association !
Gurvan resta là , immobile , quelques secondes , contemplant , stupéfait , la petite croix gravée de ces deux mots : Via Crucis . ( 3 )
Il marcha ensuite des heures dans la nuit , le long de la Seine , n'arrêtant pas de penser à celle qui , peut-être comme la Vierge , avait implicitement accepté de devenir sa " Dame " ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - L'ETOILE DE LA REDEMPTION ( Cycle de L'Etoile XXXVII ) - III - L'Alliance - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " L'ETOILE DE LA REDEMPTION " , copyright 2026 .
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Notes :
1 - " Requiem " ( 1887 / 1901 ) de Gabriel Fauré pour deux solistes ( baryton et soprano ) , chœur mixte , orchestre et orgue .
2 - Evangile selon Saint-Jean ,VI , 67 .
3 - Via Crucis ( Chemin de Croix , 1878 / 79 ) , œuvre de Franz Liszt pour clavier ( orgue ou piano ) et voix ( solistes et chœurs ) .
4 - Alors que la cour d'Occitanie divinisait la femme sur Terre , la Quête du Graal déplace cette quête de perfection vers le Royaume céleste . La Dame n'est plus le but ultime du chevalier , mais elle reste , comme la soeur de Perceval , celle sans qui le mystère ne peut être révélé : elle est l'initiatrice , la gardienne et parfois le miroir de l'âme du héros .
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