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Dan Ar Wern Official Website

AUBERIVE ( 3e Cercle ) - 8 - La Terre De Nos Promesses / Douar Hon Promesaoù / The Land Of Our Promises - Version Française / E Galleg ( 3 ) .

27 Juin 2006 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Trilogie 3 " Auberive " - Nouvelles


AUBERIVE ( 8 )

 

 

La Terre De Nos Promesses ( 3 ) 
Suite )

 

Pour Annemarie Schwarzenbach 


" Réjouis-toi ! Regarde le lieu parfait dans la place de l'éternité du temps de vie ! "
  Inscription sur la tombe de Nébamon , pendant le règne de Djéhoutimes ( Thoutmosis IV ) ,
  14è siècle avant Jésus-Christ .


" ... J'aime les nuages ... Les nuages qui passent ... Là-bas ... Là-bas ... Les merveilleux nuages ! " 
  Charles Baudelaire - " Le Spleen de Paris , L'étranger  " .

 

 

                       5 - Un court moment , l'auditeur fouilla sa mémoire .

Ses traits se durcirent . Son visage blêmit de plus en plus .

Aschenbach ... Schwarzenbach ... Tous ces noms se brouillaient dans sa tête vide , l'étourdissant . Ce qu'évoquait la charmante voyageuse , il avait  d'abord décidé d'y croire , par opportunisme , y mêlant de vagues images de ses errances d'ivrogne , déguisant en aveugle une réalité bien sombre . 

Il s'était laissé aller tout doucement , près d'elle , vers ce rêve impossible de vouloir embellir sa triste vie .

D'ailleurs , n'avait-il jamais peint de ces tableaux sans âme , de ces pastels mornes qui n'ont que l'apparence d'une oeuvre , parce ce qu'ils n'expriment rien que des illusions d'artiste ?

Combien de fois , sur les rives de l'Hudson , avait-il installé son matériel sans comprendre vraiment le drame qui se déroulait alentour . 

Il n'y avait vu qu'un charmant paysage , insensible aux bruits sourds de la mer , à ses gouffres , ses hurlements secrets , comme aux sirènes changeantes qui , depuis la mort de Sibylle , avaient parsemé d'écueils la voie obscure de son propre destin . ( 1 ) 

                       " Quel Roll  ? , voulut-il d'abord l'interroger , se dégageant soudain de son étreinte amoureuse .

Mais , suffoqué par la honte , le désespoir , il s'était mis à fondre en larmes , la suppliant de se taire d'un regard silencieux .

" Je ne suis pas Roll  ! , s'écria-t-il enfin d'un ton rageur , lui coupant sèchement la parole .

                       Douloureusement , la mémoire des faits véritables remonta , comme une épave de sa désespérance , à la surface des flots impassibles .

Ne doit-on pas lever l'ancre pour ouvrir la route aux navires abandonnés ?
 

 undefined                              

                       ... " Roll Dagorn " , ce nom tragique ou ridicule réapparut à l'horizon des îles de son infortune .

Il imagina la silhouette fantasmagorique d'un pantin , quelque reflet minable dans le miroir des apparences trompeuses .

Qui était-il , en vérité , celui-là , sinon le double équivoque se jouant des embûches de la séduction ?

Pourquoi donc ce faux air de famille , dessiné sur lui comme une sinistre caricature ?

Etait-ce la raison d'un irréparable oubli de sa part ?

Tout lui réussissait donc , à ce type invisible !

C'était comme une vision de votre échec incarnée dans un personnage de comédie ! Bien sûr ! C'était ça : un " boute-en-train " toujours tiré à quatre épingles , joyeux turluron pour le bal de ces dames , l'insignifiance d'un bellâtre superficiel !

A moins que ... Il finit par se souvenir qu'il était arrivé une semaine avant lui dans la station .

L'avait-il seulement remarqué ?

Virginia les avait présentés pendant la fête .

Elle affirmait qu'ils se ressemblaient comme deux frères ...
 

 

                         6 - " ... Je suis Yann , Yann Kervern !

Il se rappelait encore les " promesses  " de sa nouvelle amie , leurs tendres effusions lorsqu'il avait dû , sans elle , regagner la capitale .

" ... Et je t'aime , ajouta-t-il d'une voix contenue , le teint pâle , effondré d'entendre tous ses mensonges .

                       Par cet aveu inattendu , enfin sorti de sa bouche au bout de tant d'années de silence , il aurait réussi , peut-être , à éveiller son attention sur lui , à témoigner de son calvaire .

Mais il ne put en dire davantage .

                       Virginia s'était tue .

La stupeur l'avait rendue muette . Elle paraissait effrayée . 

" Yann , Roll ... Je ne sais plus précisément , conclut-elle , gênée . Elle avait visiblement du mal à retrouver ses esprits .

" ... Tout cela est bien mort , poursuivit-elle au bout d'une minute . 

" Venise , vos montagnes ... C'est un autre monde ...

" Vous êtes si triste , si différent de Roll  ! Vous comprenez , nous devons continuer d'aller de l'avanttoujours plus loin , vers l'horizon ...

" Weitergehn , bis zum Horizont  ! ( 1 ) , répéta-t-elle en langue allemande .

" Je suis complètement navrée , je vous prie de me croire ... Vous êtes arrivé trop tard ... Je suis confuse .

Et puis , lui susurra-t-elle à l'oreille avec tendresse ," tu sais bien que personne ne peut pénétrer , ne serait-ce qu'un bref instant , dans le coeur de l'autre et être uni à lui " . ( 2 )

Elle semblait à bout d'arguments , nerveuse , tirant sur sa cigarette .

" ... De toute manière , lui lança-t-elle ensuite sur un ton glacial pour achever de l'éconduire , je ne vous aimerai jamais , c'est évident  !

Dans son regard mouillé , devenu soudain cruel , avait fini par naître une espèce de dégoût :

" Je ne suis pas comme vous ... Je ne le serai jamais !

Vous saisissez ? "

 

 

                         7 - Longtemps encore , ses dernières paroles résonnèrent dans son cerveau en feu .

Quand le passager s'éveilla dans la grande salle d'arrivée de l'aéroport Kennedy , elle avait disparu .

Autour de lui , des gens pressés , qui couraient dans tous les sens et se bousculaient .

Toujours , cette immense voix humaine au langage incompréhensible , qui le tourmentait comme celle de la mer .

Là-bas , se fondant au coeur de la foule , deux femmes se tenaient fermement , bras-dessus bras-dessous .

L'une d'elles , conversant avec l'autre , étreignit sa compagne l'espace d'une seconde . Etait-ce Marieke ? 

Il crut reconnaître son sourire , ou celui de Sibylle . ( 4 ) 

                       Avait-elle vraiment parlé pour lui-même , tout à l'heure , ou bien pour ce clown ridicule ?

Affreuse incertitude .

                       Alors , sa vie entière lui parut un immense trompe-l'oeil , un gâchis .

" J'ai été longtemps à t'attendre , balbutia-t-il encore , dévoré par le désespoir , anéanti sur sa banquette .

Il aurait tant voulu rejoindre son grand amour , s'enfuir avec elle ... vers les sommets !
 

 

                               

                                ___
Notes
:

1 - " La Lettre  " ( Journal , Souvenirs , II ) 

2 - Chanson de Milva : " Weitergehn " , in CD " Artisti " , BMG / ARIOLA , 2001 . Alle Rechte vorbehalten .

3 - Annemarie Schwarzenbach , "La Mort en Perse " ( Tod in Persien ) , 1935 .

4 - " 7 Septembre " ( Journal , Souvenirs , III ) 

                                                             

 

 

DAN AR WERN - Auberive ( 3e Cercle ) - 8 - La Terre De Nos Promesses ( 3 ) - Publié dans la revue AL LIAMM 348 ( février 2005 ) - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved . "Auberive " , Copyright 2006 .

Ecrit de décembre 2001 à novembre 2002 .

Traduit du breton par l'auteur .

 

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 " ... J'aime , les étoiles cheminent au-dessus de moi , le vent arrive de la mer , chassant les nuages , apportant du pollen , des nuées d'oiseaux , la fumée des grands bateaux ... Je vis , la terre vit , la terre est féconde , et je meurs , et le vent passe au-dessus de moi ... "

Annemarie Schwarzenbach - Le Refuge des Cimes ( Flucht Nach Oben ) - Chapitre IV . 

 

                                     
                                                                     

 FIN  

                                       

                                                                                            

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