la vengeance de sainte-croix
La Vengeance de Sainte-Croix - III - Insurrection .
La Vengeance De Sainte-Croix
" Il y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l'aube première ... "
Louis Aragon - " Les Yeux et la Mémoire " ( 1954 ) , Chant II - Que la Vie en Vaut la Peine .
III - Insurrection
6 - Lorsque la tempête se fut un peu éloignée , elle avait laissé derrière elle une mer lourde , couleur de plomb , portant un navire profondément meurtri au pont duquel , quelques marins éperdus n'avaient même plus la force de s'accrocher . Le capitaine , cherchant un mouillage où le bâtiment pourrait réparer ses avaries avant de reprendre le large , avait , auparavant , réussi à faire réduire la voilure et donner deux ou trois coups de canons pour signaler sa détresse . Au matin , la mer avait retrouvé son calme , et pourtant , le " Liberté " n'était plus qu'une épave disloquée contre les récifs . Des fragments de mâts , des caisses éventrées parmi des morceaux de gréement s'éparpillaient sur la grève , tandis que les dernières vagues rejetaient encore quelques débris .
Penhoët ouvrit les yeux sur ce désastre . Il se releva péniblement , cherchant autour de lui ceux qui avaient survécu . Hélas , ils étaient peu nombreux , seulement quelques membres de l'équipage et quelques passagers , mais , par bonheur , surtout ceux dont il avait la charge . Le petit groupe qui entourait le Prince avait échappé à la catastrophe , comme si la Providence avait décidé de préserver encore une fois le secret dont dépendait leur existence .
Mais combien d'autres étaient morts ?
Montmorin , détournant les yeux de ce sinistre spectacle , vit alors Maria qui gisait un peu plus loin sur le sable , et bien que légèrement contusionné lui-même , se mit à courir vers elle , étendue contre un rocher , le visage tout couvert de sang , ses cheveux mêlés d'algues et de sel . Croyant d'abord qu'elle était morte , il poussa un cri de sauvage avant de voir ensuite sa poitrine se soulever . La jeune fille respirait légèrement , malgré une blessure à la tête l'ayant laissée inconsciente . Mais elle vivait encore , et son ami s'agenouilla aussitôt près d'elle en lui murmurant à l'oreille de tendres mots d'amour , très doucement , celle-ci entrouvrit les yeux sans reconnaître immédiatement celui qui se penchait sur elle . Un bruit de voix monta alors de la côte .
Armand se retourna . Une troupe d'hommes en armes , dont les silhouettes lui apparaissaient entre les rochers , marchait vers l'épave . Il les observa d'abord sans bouger pendant quelques secondes . Ce devait être des pilleurs , pensa-t-il , cela ne faisait guère de doute . Par les temps troublés que traversait l'île , ce genre de catastrophe était , pour certains " naufrageurs " , devenu une autre manière de faire fortune . Un navire brisé constituait une proie , et ceux qui arrivaient les premiers pouvaient s'emparer facilement de ce que la houle avait épargné . Pourtant , quelque chose le troubla . On aurait dit qu'ils ne se contentaient pas de prendre au hasard ce qu'ils trouvaient , procédant à une fouille en règle , soulevant les planches , paraissant chercher , en éventrant coffres et caisses , quelque chose de précis . Le chevalier sentit naître en lui une forte inquiétude . Le souvenir de Port-Tobacco lui revint , puis il songea au rubis volé , ce précieux joyau lié à Madame Élisabeth . Confidentielle , d'ailleurs , l'enquête n'avait rien révélé , certaines rumeurs mettant Joséphine en cause , tandis que d'autres , plus diffuses , parlaient plutôt de quelque vengeance d'anciens régicides toujours désireux de faire disparaître jusqu'aux derniers signes de la Monarchie . Armand lui-même ne savait plus que croire , mais réalisant que le nom de code donné à son protégé était également celui du joyau , il avait soudain compris que la retraite du Prince avait , sans doute , été découverte et qu'il fallait , maintenant , fuir !
7 - Que voulez-vous ? demanda Gerveur .
Leur chef ne répondit pas tout de suite . Son regard parcourut d'abord l'épave de bois pulvérisé , dont les mâtures et canons gisaient en débris sur le sol , ainsi que le visage défait des quelques hommes d'équipage accompagnant un petit groupe de survivants . Toussaint Bélair , c'était son nom , devait avoir dépassé la quarantaine .
Sa haute stature , épaissie par des années de guerre et de marche , et son autorité naturelle dominaient , sans qu'il eût besoin d'élever la voix , les autres hommes de la bande . Son visage large et sombre était traversé par une ancienne cicatrice qui partait de la tempe et descendait jusqu'à la joue . Une barbe courte , déjà grisonnante , encadrait une bouche épaisse dont les lèvres demeuraient presque toujours serrées .
Mais ce qui frappait surtout chez lui , c'étaient ses yeux d'une clarté irréelle , plus clairs que le cristal , dont la lumière froide contrastait avec la couleur sombre de ses traits . Tranquilles en apparence , ils semblaient observer davantage qu'ils ne regardaient , leur propriétaire ayant cette manière particulière de fixer quelqu'un quelques secondes de trop , comme s'il attendait que celui-ci révèle malgré lui ce qu'il cherchait à cacher .
Depuis des années , la révolution avait , comme un incendie , traversé l'île . Partout , la république française y avait aboli l'esclavage , mais cette liberté nouvelle avait fait naître d'autres luttes . Les anciens colons , bien sûr , avaient combattu le nouveau régime avec l'aide d'Espagnols et d'Anglais , mulâtres et métis , ensemble , s'étant dressés contre les esclaves noirs , jusqu'à ce que Toussaint Louverture ait fini par devenir le maître véritable d'une partie de Saint-Domingue . Mais celui-ci n'était plus là . On racontait qu'il avait été arrêté et emmené en France . D'autres prétendaient que ses généraux poursuivaient le combat . Nul ne savait , cependant , dans les ports comme dans les campagnes , quelle autorité commandait encore exactement . ( 5 )
Alors , le chef , marqué par ces années de guerre , se présenta comme son successeur aux nouveaux venus , ne cachant pas sa haine contre ces étrangers qui l'avaient envoyé mourir loin de sa patrie . Il avait fondé en sa mémoire , leur dit-il , comme un héritage , ce groupe , qu'on appelait " Les Insurgés " , manière de rappeler ce que l'île avait connu et que beaucoup refusaient d'oublier . Néanmoins , Bélair ne pouvait leur avouer qu'ils n'étaient pas venus seulement pour dépouiller une épave , mais que , depuis quelque temps , la rumeur circulait qu'on avait volé une pierre ancienne , liée à la monarchie française , à Port-Tobacco , certains prétendant même qu'elle pouvait conduire jusqu'à ceux qui protégeaient encore les derniers secrets des Bourbons .
Sainte-Croix , de son côté , songeant à ce garçon de dix-huit ans dont le véritable nom ne devait jamais être prononcé , savait que son protégé était désormais traqué , et que sa retraite avait été découverte . Mais il ne connaissait qu'une partie de l'histoire , ignorant encore qui avait donné l'ordre . Joséphine ? Les ennemis de la monarchie ? Ou quelqu'un qui avait intérêt à ce que le Prince disparaisse définitivement ? Si le Dauphin vivait , son oncle ne pouvait ignorer que cette survivance représentait , pour l'avenir de son règne , un obstacle .
- Vous connaissez la Martinique ?, demanda un peu plus tard Bélair au chevalier , d'une voix presque indifférente . Un certain Laurent , par exemple ? ( 6 )
Ce nom sembla tomber entre eux comme une pierre . Il connaissait donc l'ancien gardien du Temple qui , désormais , vivait aux Antilles , dans un lieu proche de la propriété des Beauharnais ?
8 - Cette fois , le sourire du rebelle ressembla presque à celui d'un homme qui connaît déjà la réponse .
- Tout le monde finit par retourner vers quelqu'un , renchérit-il avec ironie .
Il s'éloigna . Armand le regardait rejoindre ses hommes lorsque , tout à coup , retentit une détonation , puis une autre . C'était l'instant qu'il attendait . Sa main glissa sous son vêtement et rencontra la poignée du petit poignard qu'il avait conservé depuis Port-Tobacco . Un garde s'effondra avant d'avoir pu donner l'alarme .
Il récupéra son fusil , puis coupa les liens des autres prisonniers , leur faisant signe de se tenir prêts . Des soldats républicains venaient d'apparaître sur la côte .
Le signal de détresse de Gerveur , se dit-il , avait dû , finalement , servir à quelque chose et les hommes de Bélair , qui s'apprétaient à conduire les captifs dans leur repaire de Bois-Caïman furent tellement surpris qu'ils détalèrent , pris de panique , à pleine vitesse ! Dans la confusion , Sainte-Croix rassembla les siens . ( 7 )
- Par ici ! , leur commanda-t-il ! , sachant que si les soldats ne venaient pas vraiment pour eux , la poursuite ne tarderait pas lorsqu'ils comprendraient qui venait de leur échapper !
Vite , il fallait partir . Heureusement , l'ancien armateur possédait encore un moyen de reprendre la mer . Un autre navire l'attendait à Fort-Royal . Mais pouvait-il faire confiance à Laurent ? Pouvait-il encore croire en Joséphine ?
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Notes :
5 - Toussaint Louverture ( 1743 - 1803 ) , général et homme politique franco-haïtien d'origine africaine , mort en captivité , leader de la révolte des esclaves .
6 - Jean-Jacques-Christophe Laurent ( 1770 - 1807 ) , créole né en Martinique , à Fort-Royal ( actuel Fort-De-France ) , compatriote de Joséphine de Beauharnais , gardien du Temple ( 1794 - 1795 ) .
7 - Bois-Caïman , lieu reculé du Morne-Rouge , dans le nord de l'île d'Haïti , où commença la révolte contre l'esclavage et pour l'indépendance ( 14 août 1791 ) .
La Vengeance de Sainte-Croix - II - Tempête à Saint-Domingue .
La Vengeance De Sainte-Croix
" Il y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l'aube première ... "
Louis Aragon - " Les Yeux et la Mémoire " ( 1954 ) , Chant II - Que la Vie en Vaut la Peine .
II - Tempête à Saint-Domingue
4 - Depuis l'aube , la petite ville de Port-Tobacco s'éveillait dans une lumière pâle , sous un ciel encore immobile , pendant qu'à l'embouchure du port , le " Liberté " attendait . C'était un de ces grands clippers dont les silhouettes imposantes semblaient appartenir davantage à l'océan qu'à la terre ferme . Ses trois mâts dressaient leurs vergues comme une forêt de bois sombre au-dessus des quais . Les voiles , encore serrées , formaient de lourds plis blancs que la brise commençait à soulever .
Sur le pont , les matelots s'affairaient autour des gréements , tandis que les canonnières , soigneusement disposées , rappelaient que le commerce sur ces mers périlleuses ne s'accomplissait jamais sans quelque prudence . Le navire avait été affrété par l'armateur Armand de Penhoët . On disait qu'il avait choisi lui-même son équipage et fait vérifier jusqu'au dernier détail de la cargaison . Le navire devait gagner la France en suivant une route ordinaire , mais suffisamment éloignée des côtes pour éviter les dangers des bâtiments ennemis et des corsaires .
Parmi les passagers , le chevalier de Sainte-Croix , qui s'était tenu en retrait depuis son arrivée à bord , semblait toujours chercher autre chose que ce qui se présentait devant lui , comme s'il avait appris à se méfier des apparences . D'autres voyageurs , paraissant ne pas se connaître , avaient aussi embarqué . Le plus remarquable était sans doute le jeune comte de Montmorin , garçon d'environ dix-huit ans , qui avait quelque chose d'étrangement grave pour son âge , et dont le visage demeurait presque toujours dissimulé . À peine eut-il franchi la passerelle qu'un officier vint à sa rencontre .
- Monsieur de Montmorin ?
Le jeune homme inclina la tête . Il n'y eut pas d'autre présentation . Deux hommes de sa suite l'entourèrent aussitôt pour l'accompagner vers l'escalier qui conduisait aux cabines . Les suivait une jeune fille d'environ seize ans qui s'appelait Maria . Sainte-Croix remarqua qu'elle n'était pas traitée comme une domestique , ni même comme une simple compagne de voyage . Elle était conduite avec le jeune homme , et lorsqu'une porte s'ouvrit pour les laisser passer ensemble , un marin se détourna aussitôt , comme s'il avait reçu l'ordre de ne pas les regarder . Pourtant , cela se voyait sans qu'il fût nécessaire de le dire , il était amoureux d'elle . Quelques instants , le chevalier , n'ayant vu qu'à demi le visage des jeunes passagers , resta sur ses gardes .
Depuis leur arrivée sur le quai , personne n'avait osé prononcer le moindre nom de famille à voix haute , sinon celui de Montmorin , ce qui paraissait n'être qu'une précaution supplémentaire destinée à masquer leur anonymat , cette mise en scène pouvant paraître exagérée , mais Sainte-Croix connaissait assez les hommes pour savoir qu'un secret se reconnaît souvent moins à ce que l'on cache qu'à la manière dont on le cache . Le " Liberté " appareilla peu après . Les amarres furent larguées . Les voiles montèrent lentement dans le ciel du matin , telles d'immenses nappes blanches qui se gonflèrent sous la première poussée du vent . Les cordages grincèrent , les vergues pivotèrent , puis le navire s'éloigna des côtes du Maryland .
À l'intérieur de la cabine , cependant , les deux tourtereaux demeuraient à l'écart . Maria regardait son ami .
- Faisons-nous vraiment route pour la France ? , lui demanda-t-elle .
Pensif , celui-ci ne répondit pas immédiatement .
- C'est ce qu'on nous a promis , paraît-il .
- Et tu n'y crois pas ? , rajouta-t-elle avec un timide sourire d'inquiétude .
Le jeune homme , qui semblait porter un poids que son âge rendait presque impossible à comprendre , baissa les yeux . Puis il se tourna vers le petit hublot . La côte disparaissait déjà .
Sur le pont , Penhoët regardait s'éloigner le rivage ...
5 - Dans l'après-midi , le temps changea . Le vent se mit à fraîchir tandis qu'une barre sombre apparut au-dessus de l'horizon , si lointaine qu'on pouvait encore la prendre pour un simple nuage .
Et pourtant , plus les heures passaient , plus elle s'élargissait . Puis , presque sans avertissement , l'océan se souleva , les premières rafales faisant claquer avec une telle violence les voiles que les matelots reçurent soudain l'ordre de les réduire . Le bateau se mit à rouler . Dans la cabine , Maria fut projetée contre la cloison .
Le jeune homme la retint affectueusement dans ses bras .
- N'aie pas peur !
Mais sa propre voix tremblait lorsque , déchirant les cieux d'une violente lueur , un coup de tonnerre éclata brusquement , puis un autre et que la lumière disparut derrière une muraille de nuages . Des mariniers courageux , sur le pont , tandis qu'une vague s'abattait sur le gaillard d'avant , s'agrippaient à un cordage sur les ordres d'un " bosseman " . Les gabiers criaient , les toiles battaient comme des ailes déchirées , les mâts semblant prêts à rompre . Le capitaine luttait pour maintenir le cap . Mais comme la mer en avait décidé autrement , celui-ci n'était plus maître de sa route , le vent poussant encore et toujours le navire vers le sud ! ( 3 )
Maria , complètement affolée , s'était enfuie , s'accoudant ensuite avec imprudence au bastingage avant que les premières gouttes ne tombent sur les bordages du pont , mouillant ses beaux yeux fixés désespérément vers les flots assombris dont la teinte changeait sans cesse , et juste avant qu'une pluie violente ne s'abatte sur elle , rendant furieuse encore plus , en quelques minutes , la tempête ! Un craquement sinistre parcourut toute la mâture . Les hommes s'accrochaient aux cordages tandis que les vagues commençaient à se dresser autour du bâtiment .
- Fermez les sabords ! , vociféra le capitaine Gerveur dont la voix fut presque aussitôt emportée par le bruit cauchemardesque d'une lame énorme s'écrasant contre la coque du navire qui montait maintenant sur de si hautes montagnes d'eau avant de retomber dans de profonds creux noirs , pareils à ceux de l'enfer le plus terrible ! Pendant des heures , toute une partie de la cargaison dut être déplacée pour maintenir le bâtiment à flot , les voiles furent réduites à presque rien , les marins de la grande manche travaillant dans l'eau jusqu'aux genoux , tandis que les mâts gémissaient sous le violent souffle du vent !
Le " Liberté " avait perdu sa route . La côte se rapprochait à grande vitesse , on commençait à en distinguer des falaises basses couvertes de quelques arbres courbés par l'ouragan qui dominaient une longue grève parsemée de rocs et rocailles .
- Nous allons nous échouer ! Tout est perdu ! , hurla le premier maître .
Un lieutenant de Sainte-Croix , Louis De Montreuil , descendit la passerelle quand une autre lame gigantesque s'abattait sur le navire . Il lui fallait faire sortir très rapidement les occupants de la cabine . La porte s'ouvrit , mais Maria n'était plus là , le jeune homme paraissant complètement épouvanté ! ( 4 )
- Vite , Il faut gagner le pont !
Les malheureux furent entraînés par le mouvement de la houle , un épouvantable craquement retentit soudain . Le bâtiment venait de toucher pendant qu'une seconde lame le soulevait tout entier avant de le rejeter sur les rochers . Les mâts s'abattirent , les cordages se rompirent , l'équipage fut précipité dans l'eau !
Le chevalier saisit alors le jeune homme par le bras .
- Ne me quittez pas , Monseigneur ! , lui dit-il .
Mais une nouvelle vague les sépara .
Il aperçut Maria un peu plus loin , qui flottait entre deux lames , ses longs cheveux répandus autour de son visage ensanglanté .
Le jeune homme voulut se jeter vers elle , mais Armand le retint de toute sa force ! Une dernière vague emportait la jeune fille . Puis elle disparut !
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Notes :
3 - Bosseman : ancien grade de la marine qui désignait un second contre-maître ou un maître d'équipage .
4 - Louis De Montreuil , Voir : Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VII - La Guerre des Ombres - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright Dan Ar Wern 2026 .
La Vengeance de Sainte-Croix - I - Le Signe Mystérieux .
La Vengeance De Sainte-Croix
" Il y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l'aube première ... "
Louis Aragon - " Les Yeux et la Mémoire " ( 1954 ) , Chant II - Que la Vie en Vaut la Peine .
I - Le Signe Mystérieux
1 - Après la mort de la religieuse , le chevalier de Sainte-Croix , revint fort discrètement à Port Tobacco . Il n'y retournait pas seulement pour trouver des traces d'un crime odieux , mais aussi pour le rubis disparu . En approchant du Carmel , Armand revit le visage d'Esther sur le bateau qui , des années auparavant , les avait amené d'Europe dans le secret . Sans doute ignorait-elle , à l'époque , tandis qu'à l'aube , leur navire quittait le port de La Rochelle pour l'Amérique , la présence à bord d'un autre passager dont l'identité devait rester cachée : le Dauphin . Penhoët avait contribué à son enlèvement puis l'avait accompagné jusqu'au nouveau monde et , depuis leur arrivée , il veillait sur lui dans l'ombre , et sur le comté de Bradford , loin des regards . Louis XVII y vivait sous une autre identité , protégé par quelques fidèles qui , à l'instar de Joséphine , restée à Paris , mais ayant contribué à l'évasion qu'Armand lui-même avait organisée , avaient fait le serment de ne jamais révéler son " incognito " . Sans l'intervention mystérieuse de cette dernière , d'ailleurs , Louis n'aurait peut-être jamais quitté la France . Alors , pensait avec inquiétude l'ancien armateur , désormais devenue la femme de Bonaparte , aurait-elle pu les trahir ? Car son mari n'était plus seulement le général victorieux de la République . Il voulait le pouvoir . On racontait même que sa femme , douée de pouvoirs de voyance , avait entrevu pour son époux une destinée extraordinaire , impériale ! ( 1 )
N'avait-elle donc sauvé le Dauphin que pour , ensuite , abandonnant sa cause par un dessein qu'il ne comprenait pas , mieux le contrôler ? Bien entendu , il songeait au rubis . ( 2 )
La légende voulait , qu'ayant appartenu à Madame Élisabeth , il fût passé entre plusieurs mains , portant avec lui quelque chose du prestige de l'ancienne monarchie .
Pourquoi le vainqueur d'Arcole voulait-il s'en emparer ? Pour sa valeur , ou parce que son épouse lui avait révélé que ce joyau était lié à une ancienne prophétie ? Armand ne pouvait répondre . Il savait seulement que , depuis quelque temps , plusieurs hommes recherchaient la pierre et que certains d'entre eux semblaient avoir des relations avec les réseaux qui s'agitaient autour du premier Consul .
2 - Ce soir d'automne , il arriva près de l'arbre où , selon la rumeur locale , avait été caché le bijou par l'assassin d'Esther . On racontait même qu'il était revenu pour le reprendre , mais qu'il avait alors aperçu le petit chien de la carmélite , Rubis , mort peu après sa maîtresse , mais dont le fantôme , surgi brusquement devant le meurtrier venu déterrer son butin , l'avait tellement terrifié qu'il serait tombé malade et serait mort dans la semaine . Penhoët n'avait jamais pu gober cette histoire , et , de plus , il s'interrogeait sur ce que la malheureuse nonne connaissait de l'existence de l'héritier de la couronne , car elle ne pouvait ignorer que " Rubis " correspondait à son nom de code ! Sous les feuilles , près des racines , le chevalier découvrit un petit morceau de soie noircie par le temps . Le dégageant avec précaution de la terre , il reconnut , à l'intérieur , quelques cheveux blonds noués avec soin . Cette trouvaille le stupéfia ! Il connaissait cette relique . C'était une mèche prélevée par lui sur Madame Élisabeth avant son supplice . Mais comment était-elle arrivée jusqu'ici ? Et surtout , pourquoi avait-on voulu la cacher près du rubis ?
3 - L'indice le conduisit jusqu'au port de la ville , où quelques questions , très habilement posées , lui révélèrent qu'un individu , baragouinant plus ou moins la langue de Molière , s'était récemment renseigné sur le Carmel et sur les navires faisant route vers l'Europe . Il pensa , pour cette raison , que le trésor avait sans doute quitté le territoire du Maryland . Il fallait , une fois de plus , hélas , repartir et protéger le secret d'Azilum , son voyage n'étant pas uniquement celui d'un homme parti à la recherche d'un objet volé , mais , plus évidemment , la mission d'un protecteur de ce joyau véritable qu'était Louis , le dauphin de France !
( A Suivre )
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Notes :
1 - Voir " Le Chevalier De Sainte-Croix " - Epilogue - XII - Port Tobacco - Note 23 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
2 - Théorie développée par le courant " survivantiste " révélant que le secret de Joséphine aurait été , plus tard , partagé avec Napoléon Bonaparte .
Selon certaines confidences de l'époque et de prétendus aveux tirés des " Mémoires de Talleyrand " , l'Empereur aurait ainsi été parfaitement au courant que le véritable Louis XVII n'avait pas rendu l'âme au Temple .
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