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une etoile qui tombe

Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - V - Le Rêve d'Anna .

15 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - V - Le Rêve d'Anna .

 

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V - Le Rêve d'Anna

 

 

 

 

 

 

 

" L'amour est le seul rêve qui ne rêve pas  " .

Paul Fort ( 1872 - 1960 ) , Ballades Françaises , " Sur Les Jolis Ponts De Paris " .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11 - Cette nuit-là où elle était venu en train , Anna dormit peu . Juste après leur dispute , Eliza était restée silencieuse , assise , longtemps , dans le coin de la pièce , comme en prière . Le carnet noir dormait contre le poêle , fermé comme une pierre tombale . Sa fille s'était endormie dans le salon , se mettant à partir peu à peu dans un autre ailleurs . Mais ce n’était pas un rêve ordinaire . Elle y entrait comme dans un souvenir qui ne lui appartenait pas , comme si la maison elle même le lui murmurait , percevant une lumière blanche , aveuglante , au sommet de son crâne , tombant comme un cyclone et l'aspirant dans un tunnel sans fond ! 

L'appel d'un homme , derrière elle , sourde menace d'une ombre silencieuse et funeste lancée à sa poursuite , s'efforçait en vain de la retenir !

       Déjà , une force incroyable avait réussi à l'entraîner à grande vitesse dans un flamboiement d'images multicolores , de symphonies spirituelles ! Puis , ce fut une petite tache écarlate à l'horizon de sphères bleutées tourbillonnantes ... 

- Mais de qui aurais-je peur ? , s'interrogeait-elle malgré tout , revoyant défiler quelques scènes de sa vie au milieu d'une prodigieuse descente vers l'inconnu !

Et plus se réduisait la distance vers le but de son voyage , paraissant désagréger à l'infini les innombrables particules de son être éclatant , plus l'astre , comme une immense planète opale , brillait dans l'espace d'un amour indicible et réconfortant pour sa personne ! Elle se retrouva bientôt perdue dans un dédale presque inextricable de ruelles obscures , labyrinthe sordide où son père l'appelant d'une voix sombre , étouffée par les sanglots , parcourait avec elle un enchevêtrement d'escaliers tortueux , de venelles étroites noyées dans la brume nocturne d'un vieux port de commerce où subsistaient çà et là quelques souvenirs de son enfance parmi les carcasses de navires , les entrepôts fantômes ... De temps à autre , on croisait même le patron solitaire d'une échoppe aux teintes verdâtres , mal éclairée , qui reluquait la clientèle rare d'une fille au coin d'un troquet minable rempli d'alcool et de cigarettes ... 

Qui pourrais-je craindre ? , se moquait-elle , toujours bravache , à peine consciente d'une action douteuse enfouie jadis au plus profond de sa mémoire ...

Elle voyait sa mère , seule sur la falaise , sous la lune haute qui portait une robe de lin pâle flottant dans le vent , ses cheveux noués avec un fil d’argent , la Pierre brillant à son cou , pulsant comme un cœur vivant , qui virevoltait sur scène , et ce n'était pas une chorégraphie , mais une danse rituelle où chaque pas semblait répondre à une musique que nul autre n'entendait , ses bras traçant des signes dans l’air , ses jambes dessinant des spirales anciennes sur le sol de rocaille , avec la mer , en bas , semblant se taire tandis que le monde retenait son souffle .

Alors , quelque chose s'ouvrit à nouveau dans le ciel , où se trouvait cette lumière sans origine visible . Et dans celle-ci , une forme descendait , presque translucide , mais vibrante , comme faite d’air et de flamme , un être ailé , non pas comme ceux de la cathédrale saint Pierre et Paul , mais plus ancien , gigantesque , au visage indéchiffrable qu'elle ressentait plus qu’elle ne le voyait , venu répondre à son appel , attiré par la danse sacrée et par la vibration de la Gemme céleste : un Ange ! ( 5 )

Mais il était trop tard . Une silhouette se glissait déjà , furtive , entre les rochers , comme une ombre armée , silencieuse , mortelle que la danseuse n’avait pas vue — ou peut-être que si , car elle faisait une figure pour tenter de conjurer son arrivée . 

Puis il y eut un coup de feu sec , bref , presque irréel dans cette nuit suspendue ! 

Reculant , le vent prit sa robe , elle fit un faux pas , le sol se dérobant sous elle qui tentait de se rattraper , sa main droite levée vers l’Ange , l’autre tenant encore la Pierre . Mais son pied glissa sur la roche mouillée . Alors , dans un souffle qui n’eut pas le temps de devenir cri , elle tomba , le messager céleste s’évanouissant dans un éclat de lumière , l'emportant avec elle puisqu'il était trop tard pour la sauver !

La silhouette , elle , s’enfuit sans un bruit , l’arme encore fumante . Et quelque chose dans le ciel s’assombrit .

 

12 - Le souffle coupé , Anna se réveilla en sursaut . Sa mère l’observait .

- Tu las vu , nest-ce pas ? , murmura-t-elle.

- Oui ... il y avait quelquun ... Comme un Ange ... Mais il est tombé !

- Alors , tu sais .

Qui a tiré ? , lui demanda sa fille , encore tremblante.

Elle ne répondit pas.

- Il est encore là , ajouta-t-elle enfin . Lassassin . Celui qui veut la Pierre . Il sait quelle est ici , quil peut lavoir . Mais elle ne répond quà la lignée . A toi !

 

 

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - Le Rêve d'Anna - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

5 - Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes qui renferme le monument funéraire de François II , Duc de Bretagne , et de son épouse , Marguerite de Foix

 

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - IV - On Frappe à la Porte .

14 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Hôtel " Thalassa " - Camaret-sur-Mer

Hôtel " Thalassa " - Camaret-sur-Mer

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV - On Frappe à la Porte

 

 

 

 

 

 

 

" Regardez l'Etoile qui s'élève au-dessus du vaste océan ,

  Ô vous qui flottez sur les eaux agitées de la vaste mer ... " *

 

Bernard de Clairvaux

 

 

 

 

 

 

 

9 - Elle avait pris une chambre à l'hôtel " Thalassa " pendant que l'enquête suivait son cours . La veille , elle s'était entendue avec le capitaine pour que la perquisition ait lieu pendant qu'elle arrivait par la  route , et c'était d'ailleurs l'explication que celui-ci lui donna le lendemain du désordre à l'intérieur de la maison . Pendant qu'hurlait un vent chargé du bruit des bateaux mêlé aux cris des mouettes , le soir tomba lentement sur la lande . Anna referma le vieux carnet noir d’Éliza , l’esprit alourdi par les fragments épars qu’elle avait lus . Des notes ésotériques , des croquis de mains tendues vers le ciel , des références marquées à l' " entre-deux-mondes ". Mais aussi des prénoms récurrents , qui étaient entrecoupés de phrases raturées : celui de Tim voisinait avec celui de Yann et d'un autre plus étonnant : M. Kerneis . ( 4 )

Elle n’eut pas le temps de chercher plus loin . Quelqu'un frappa à la porte .

Un homme entra , la trentaine , grand , le regard clair et dur . Il portait une veste de gendarmerie civile , sans le moindre insigne . Il n’eut pas besoin de se présenter , car elle l’avait déjà vu , brièvement , à la morgue de Crozon . Il s’approcha sans saluer , comme s’il connaissait les lieux .

- Capitaine Malo Guegan . Navré de vous déranger . Je pensais vous trouver ici .

Elle fronça les sourcils .

- Vous connaissiez ma mère ?

Il la fixa un instant , contrarié , avant de détourner le regard vers les lumières de la baie , puis , d'un sourire de connivence , ensuite , sur le livret qu'elle avait posé sur un meuble .

- Il y a longtemps , mademoiselle , oui . Je crois ... qu'elle était une camarade de la mienne , ajouta-t-il d'une moue hésitante . Elle venait danser lété par ici , à Camaret . Mais , depuis , personne , ou presque , ne l'avait revue . Le tourbillon de la gloire !... Ensuite elle est revenue , n'est-ce pas Mais trop tard !

- Vous pensez que cest un suicide ? , renchérit la nantaise .

Elle sentit qu’il mentait par omission . Son ton était trop maîtrisé . Il semblait affecté , mais sans émotion réelle . Comme s’il jouait un rôle .

S’humectant les lèvres , l'homme reprit son souffle avant de lui répondre .

- On nécarte pas cette hypothèse . Elle avait des ennemis , des fréquentations particulières . Vous avez entendu parler de Tim O'Connor , jimagine ?

Elle hocha la tête .

- Cest lui qui la brisée , ajouta Guegan . Ce type na rien dun danseur . Il fait du business avec des objets venus dEurope ou d'Asie , des bijoux , des pierres rituelles ... Vous voyez le genre ?

Elle sentit son estomac se nouer . L'Opale . Encore elle .

- Et mon père ? , fit-elle d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu .

- Yann Kerjean ? Ah , un homme très pragmatique ! Il a travaillé avec votre mère , puis elle la laissé tomber . Ou bien c'est lui qui la laissée partir , allez savoir . Il a continué à faire des affaires . Il connaît l'américain . De loin , c'est évident . Mais on trouve , entre Boston et Paris , de drôles dallers-retours !

L'officier s’interrompit soudain , regardant la photo de " Kroazhent " , qu'elle avait posé près d'elle , sur sa table de chevet , comme s’il la connaissait .

Cest là-bas que tout a commencé , murmura-t-il . Noëlla ... Elle savait des choses que dautres auraient voulu effacer .

- Mais vous , capitaine ? Vous étiez juste une connaissance ?

Il soutint son regard cette fois . Longuement . Puis il esquissa un sourire triste , comme un rideau tiré .

- On a tous des secrets , mademoiselle Kerjean . Même vous , peut-être . Vous ne savez pas encore ce que votre mère voulait vous dire . Faites attention ! Peut-être quelle est morte parce quelle a essayé de vous le transmettre ?

Il sortit un petit papier de sa poche qu'elle signa .

- Nous avons , bien entendu , comme je vous l'avais , d'ailleurs , précisé par téléphone , réalisé la perquisition prévue au domicile de la victime . Et ceci , en compagnie de la personne de confiance de votre mère , une certaine Yuna Riou . Juste avant que vous n'arriviez .

- Si vous trouviez quelque chose dinhabituel ... pas seulement la pierre , mais autre chose ... appelez-moi !

Et il repartit sans se retourner .

 

10 - Le doute s’installait . Le policier savait plus qu’il ne voulait le dire . Peut-être même avait-il revu la danseuse avant sa mort ? Mais que voulait-il dire par " autre chose " ? La liste des suspects ne faisait que grandir . Il y avait Tim , l’amant brutal , et Yann , son père , bien trop silencieux pour être clair . Maintenant , se dit-elle , que penser de Guegan , ce flic hanté par un passé commun ? Tous , autour d’Éliza et de la Pierre ?
Elle restait seule face au mystère .

       La nuit était tombée entièrement . Dans le silence de l'hôtel presque vide , face au vrombissement sourd de la masse océane , elle n’arrivait pas à dormir malgré le mouvement monotone des vagues venant s'échouer sur le quai du " Styvel " . Craintive , elle ralluma une petite lampe . Le vent avait forci . Les ombres s’étiraient comme des bras le long des murs .

Puis elle l’entendit.

Trois coups lents à la porte d’entrée . Elle regarda par l'oeilleton , vit une présence dans l'obscurité  du couloir . Elle hésita . Le souvenir du capitaine encore présent fit qu' elle s’attendait à le revoir . Mais ce n’était pas lui . Quand elle ouvrit , c'était une femme de chambre qui se tenait là , haute , mince , emmitouflée dans un châle de laine brune , les cheveux retenus dans un fichu sombre , le visage fendu par deux yeux pâles , presque argentés . Elle tenait , elle aussi , une loupiote .

- C'est moi , Anna .

La voix était calme , presque sans accent , mais avec cette musicalité étrange qu’en ont certaines par chez nous .

- Qu'est-ce que tu fais là , Yuna ? , lui demanda , méfiante , la cliente de la chambre vingt-deux . J'ignorais que tu travaillais ici

- Tu sais que j'étais l'amie dÉliza et de Noëlla , bien avant elle . Ce sont elles qui mavaient embauchée ici . Cétait convenu . Mais hier , je suis arrivée trop tard .

Elle entra sans attendre l’invitation , marchant lentement jusqu’à la fenêtre , effleurant le médaillon de la fille , puis s’asseyant sur le canapé .

- Je me souviens que je tai vue danser une fois , quand tu étais toute petite , et que ta grand-mère tavait appris un de nos paspensant pouvoir ainsi réparer le Cercle , murmura-t-elle ensuite d'une voix mystérieuse . Mais elle nen avait plus la force . Quelquun la trompée . Quelquun la suivie .

- Quel cercle ?

Yuna se retourna . Son oeil de mouette la transperçait .

- Dans la maison de " Kroazhent ", se trouve un ancien point de passage . Ce que les druides nommaient un " seuil " . Ta grand-mère y gardait ce morceau de roche , croyant avoir la charge d'y veiller sans jamais l'utiliser pour elle-même . Éliza , au contraire , a voulu s'en servir sans comprendre quel était son pouvoir véritable .

Elle sortit alors de son châle un petit carnet relié de cuir noir , identique à celui qu’Izold avait déjà feuilleté , mais plus ancien encore .

- Ceci est à toi maintenant . Ta mère me lavait confié avant de mourir . Elle ne voulait pas que ton père mette la main dessus .

Yuna se leva , s'approchant de la nouvelle " messagère " .

- Tu ne comprends pas bien encore . Mais tu es la dernière . La Gemme céleste ne peut s'ouvrir quavec le souffle dune lignée intacte . La tienne .

Lignée ? répéta la bijoutière , sidérée .

- Toutes les danses de Noëlla nétaient pas que des spectacles de distraction . Cétait un langage pour les anciens , pour les veilleurs .

- Vous parlez comme ... comme s'il s'agissait d'une secte !

L'autre sourit d'un air triste.

- Certains hommes aimeraient bien que ça en soit une . Cela les arrangerait , car ils pourraient ainsi smoquer d'une " folie ", d'une " hystérie de femmes " . Pourtant , ceux qui se sont servis du " legs " de façon vénale , sont tombés ! 

Marquant une pause , elle murmura , d'un souffle :

- Et je crois que ce nest pas fini ...

Elle serra la main d'Anna .

- Je vais partir , et si tu entends frapper à la porte à laube , ce ne sera plus moi . Fais attention !

L'étoile avait été gardienne de la Pierre . La danse , aussi , était un langage codé pouvant communiquer avec des entités supranaturelles . Danser autour de l'opale , sur la falaise , avait attiré une sorte d'Ange céleste qui avait voulu protéger la victime de l'agresseur caché voulant la lui voler . Mais , hélas , elle avait fait un faux pas , tandis que le bandit mystérieux tirait sur elle un coup de revolver !

 

 

( A Suivre )

 

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Notes :

 

4 - Hôtel & Spa Thalassa , 12 , Quai du Styvel à Camaret-sur-Mer .

 

* Saint Bernard de Clairvaux ( 1090 - 1153 )

" Missus Est ou Homélies sur les Gloires de la Vierge Mère " , II , 17 .

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - III - Dernière Visite .

13 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - III - Dernière Visite .
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

III - Dernière Visite

 

 

 

 

 

 

 

" Il faut encore porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante ... " *

Friedrich Nietzsche - Ainsi Parlait Zarathoustra " ( Also Sprach Zarathustra , Prologue - Zarathustra's Vorrede - , 5 , 1883 / 1885 ) .

 

 

 

 

 

 

5 - Ce soir-là , entre marais salants et vallons d’herbe rase , tendresse et tension sourde , elle revit , surgissant de sa mémoire , son dernier voyage en train vers le Finistère . Le wagon glissait lentement . Front contre la vitre , elle avait laissé son regard dériver sur les paysages bretons de sa jeunesse . Mais ce n'était pas le panorama qui l'obsédait réellement . C’était un souvenir . L’un de ceux qu’on croit enfoui , mais qui , intact , réapparaissent au moindre choc . Elle avait huit ans .
Le ciel d’automne pesait bas sur la lande. Les vagues s’écrasaient en gerbes grises contre les rochers du rivage . Eliza , sa mère , marchait derrière , cheveux défaits , bottes aux mollets , l’air déterminé .

- Tu vas tomber ! lui avait-elle alors crié , inquiète .

Et ce soir-là , c'était sa fille , qui avait essayé de la suivre sur le sentier de sable et de rocaille escarpée pour la prévenir du danger .

- Je suis née ici , voyons , dans ce fatras de rocs difformes ! Tu l'oublies ? , lui déclarait , bravache , en riant , sans se retourner , la danseuse qui , devant elle , esquissait un pas-de-deux sur l'abîme .

Elles atteignirent une petite plateforme de pierre , au bord de l'océan . L'artiste s'accroupit , ôta son écharpe , et sortit de sa poche une petite boîte en velours bleu .

Dedans , brillait un bijou étrange : une opale incrustée dans un médaillon d'argent terni .

- Tiens , regarde ! On dit quelle vient dun navire perdu , leSaint-Ronan " , qui aurait sombré non loin dici , avec son trésor . On prétend que celle-ci écoute les intentions de celui qui la tient .

Fascinée , la fillette tendit les doigts .

- Tu penses quelle fait des vœux ?

- Pas des vœux . Mais elle peut découvrir que tu le veuilles ou non , le chemin que tu devras prendre .

- Tu la porteras après moi , fit-elle en accrochant brièvement le bijou au cou de son enfant , lorsqu'ils l'auront décidé .

Dans le wagon , la passagère , lentement , rouvrit les yeux , ce souvenir la poignant , car elle n'avait jamais revu sa mère depuis leur dispute .

6 -  Aujourd'hui , elle se demandait , soudain , si elle avait porté , le jour de sa mort , ce collier qu'elle avait trouvé dans une petite boîte oubliée au fond d’un tiroir de couture . Le velours bleu s'était râpé avec les ans , mais la pierre , elle , brillait encore , toute blanche , comme si le temps glissait sur elle sans jamais l’atteindre .

C’était un cabochon de forme ovale et légèrement bombé , enchâssé dans un vieux médaillon d’argent noirci , un anneau , avec , à l'intérieur , une pierre immaculée à la couleur mouvante , qui oscillait entre le ciel d’orage et le reflet des vagues bleu-vert du crépuscule . On croyait y voir , par endroits , des nervures d’algue , comme les filaments d’un vieux coquillage . Et quand on tournait la pierre à la lumière , un éclat la traversait , pas une lumière vive , non , mais un miroitement intérieur , comme si quelque chose y veillait de vous même , tapi au fond , qui vous faisait battre le coeur . Elle n’avait pas revu cette pierre depuis l’enfance . Et pourtant , sans jamais savoir pourquoi , elle n'arrêtait pas d'y penser ! 

Ce n’était pas une pierre précieuse dans le sens marchand du terme , se disait la bijoutière , professionnelle avertie , mais elle avait en elle autre chose que la charge d'un silence minéral , peut-être un secret mystérieux venu d'un autre monde ?

Elle se souvint des mots de sa mère , prononcés des années plus tôt , sur la falaise  :

- Elle révèle ce que tu portes , comme un miroir en toi , que tu le veuilles ou non

Telle une étoile du ciel , sa mère était tombée de la falaise , et  son cri s'était perdu dans le vent de pleine mer . Alors , fermant la paume de sa main sur son propre médaillon , la jeune fille fut frappée d'une étrange sensation , comme si cette pierre , elle aussi , la reconnaissant , voulait lui donner un message !

 

7 - Et soudain , tout lui revint !

C’était l’été de leurs dix-sept ans . La lande était sèche , craquelée sous le soleil , et le ciel d'orage , ce soir-là , s'était strié d’une traînée incandescente .

Ils étaient cinq .

- Une étoile filante ? , avait crié Izold .
- Non , regarde ! Elle descend trop vite ! Elle s'écrase !

Puis , ce fut le choc . Un son sourd , profond , comme un cri de métal arraché ! 

Ils avaient couru , sans réfléchir , vers la crique .
Et là , dans le creux de la terre encore fumante , un vaisseau , noir comme la nuit , brûlait , à demi enfoncée dans la roche étincelante : le " Saint-Ronan " !

 

8 - La première , Eliza tendit la main vers le petit coffre , et malgré une douleur fulgurante , ne l’avait pas lâché . Autour d’eux , dans la grotte , un silence étrange était tombé . Même la mer s’était tue . Ensuite , tout s’était gâté . Goulven avait voulu voir le contenu ,  Erwan et son amie eurent l'idée , afin de brouiller les pistes , de lui trouver une nouvelle cachette !
A tour de rôle , chacun sentit la force écrasante d'un regard peser sur lui , signe d'une obsession violente venue , peu à peu , les ronger ! Seule , Eliza , en un éclair , avait senti ce qu’elle faisait aux autres , la pierre , pour certains maléfique ... elle infiltrait votre âme , la captivait , la dévorait ! Son seul regret quand elle s'était perdue dans le fracas des vagues , ne pas l'avoir tout de suite détruite , elle qui , se disait-elle , avait peut-être brisé sa vie ! Elle aurait dû et maintenant , c'était trop tard !

 

( A Suivre )

 

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - II - Une Pierre Enigmatique .

7 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

L'Anneau des Etoiles

L'Anneau des Etoiles

 
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

II - Une Pierre Enigmatique

 

 

 

 

 

 

" Il y a dans la Pierre un Signe énigmatique ,
  Gravé dans le profond de Son Sang flamboyant
... 
  Es ist dem Stein ein rätselhaftes Zeichen ,
  Tief eingegraben in Sein glühend Blut
... "

 

Novalis - " Heinrich Von Ofterdingen " - L'Escarboucle / der Karfunkel

 

 

 

 

 

 

2 - La jeune femme , de même que les stores métalliques de la bijouterie du passage Pommeraye , à Nantes , baissa tristement les yeux . C’était l’heure où la lumière dorée de l’après-midi caressait les vitrines désertées . Pourtant , depuis cet appel de tout à l'heure , où la voix sèche et compatissante d'un gendarme , à l'autre bout de l'appareil , lui avait annoncé que le corps d’Éliza Kerjean , sa mère , avait été retrouvé en contrebas d'une falaise , elle n’avait plus de goût à rien , prostrée sur un siège à remuer de vieux souvenirs , n'ayant , en vérité , que peu connu cette ombre brillante , nymphe ou papillon , qui ,  une dernière fois , peut-être , s'était envolée au milieu d'un ballet de lucioles translucides , prodige d'une nuit d'encre tapissée d'immuables constellations , frétillement d'âme s'agitant dans le cours d'un fleuve sombre aux reflets argentés ? Mais était-ce une chute accidentelle , volontaire ? Personne ne le savait encore .

Eliza , elle ne l'avait aperçue , parfois , que comme une étoile scintillant entre les nuages , faisant escale entre deux tournées , deux promesses non tenues ... Quelques jours plus tard , son père , Yann , lui avait dit qu'elle  était devenue " coach " d’une troupe de cabaret , comme pour danser encore à défaut d’être aimée , de l'autre côté de l'Atlantique , avant , subitement , de revenir mourir au pays , laissant derrière elle ce coup de fil et cette visite rapide , résonnant de quelques mots étranges :

Je dois te parler de la pierre , Anna . Il est temps ... 

Puis , plus rien . Jusqu’à cette chute .

Sa fille , entre ses mains , tenait un petit écrin de velours bleu nuit qui enfermait , peut-être , ce qui restait d’un petit morceau de roche diaphane , opalescente , comme irisée de l’intérieur , aux reflets qui semblaient bouger selon l’angle du regard . Sa mère lui avait fait ce cadeau quelques jours auparavant , lui précisant d'une voix tremblée : " Ne l’emporte jamais où il fait trop sombre . Il se nourrit de lumière et de mémoire . "

Elle le savait , la gemme originelle appartenait à la lignée maternelle . Une relique , un talisman ? Sa grand-mère , Noëlla , en avait fait son porte-bonheur , elle qui dansait jadis dans une troupe folklorique bretonne , pieds nus sur les scènes de bois , les yeux pleins de fierté . On disait qu'elle l’avait trouvée un soir de tempête , au pied des menhirs de Lagatjar . ( 3 )

Et maintenant , la danseuse était morte . Tombée . Jetée ? La police n’exclurait rien , c'était sûr , mais les mots étaient prudents . Pourtant , quelque chose d’intranquille , comme un ancien frisson , gargouillait dans le ventre d'Anna .

Son oncle Job Le Bihan , du côté maternel , avait déjà suggéré que sa soeur avait sans doute " perdu la raison " , ou qu’elle " sétait entichée une fois de trop dun yankee sans scrupule ".

À Boston , elle avait été vue en compagnie d’un certain " cow-boy " au passé trouble , mais populaire . S'agissait-il d'une rupture suivie d'une menace et d'une dispute violente ? Comment démêler les fantasmes de la vérité ?

Elle regarda encore une fois l’écrin . Quelqu’un aurait-il pu la tuer , se demanderait-on , pour lui voler son précieux trésor ou l’empêcher de parler ?

N'avait-elle pas été tout simplement rattrapée par la solitude et la fatigue d'années de souffrance intime ? S'agissait-il d'une vengeance ?

Elle partirait le lendemain pour Crozon .

3 - L’odeur du cuir de la boîte à bijoux lui revint en mémoire . Le premier magasin de son père aussi , au 10 de la rue Crébillon , celle aux vitrines sobres , mais dont l'arrière-boutique , son " bureau " , affirmait-il , derrière une porte secrète , était , selon certains , le lieu d'un vrai commerce clandestin . Ses quelques amis reconnaissaient qu’il avait les mains en or , mais d'autres relations d'affaires , bien plus dures , prétendaient , au contraire , qu'il avait le coeur d'une montre suisse . Il avait aimé Éliza autrefois , du moins l'avait-il possédée un temps . C'était pour elle qu'il avait ouvert sa succursale de Paris .

La danseuse et le bijoutier , cliché parfait de roman de gare , mais elle était partie dès qu’Anna eut deux ans , celle-ci n'ayant jamais su vraiment pourquoi leur couple s’était si vite brisé !

Elle n’est pas faite pour les vitrines , répondait , fataliste , son mari , ni pour la vie rangée " . Pourtant , jamais il n’avait refait sa vie . En apparence .

Il lui parlait souvent de sa mère avec une étrange neutralité , comme si elle n’avait été qu’un épisode brillant , mais clos . Mais elle se souvenait aussi de conversations surprises , de noms murmurés au téléphone : Timmy , ou parfois " Del " , dit d’un ton agacé ou inquiet . Elle avait cru que c’était un client . Peut-être pas ?

Trouvée par hasard dans un tiroir de la bijouterie , une photo jaunie la montrait , petite fille , courant sur la plage du Sillon , les cheveux mouillés , riant aux éclats . Son père la regardait avec une intensité qu’elle n'avait , jusqu'ici , jamais vue sur son visage .

A l’arrière-plan , jeune encore , musclé , un homme vêtu d’un débardeur blanc , les mains pleines de sable : Tim Delaney O ' Connor . ( 4 )

Elle ne l’avait pas reconnu tout de suite . Mais , faisant après la mort de sa mère des recherches plus approfondies , le visage et le nom de l'entraîneur de " night-club " avaient resurgi .

C'était un ancien militaire devenu ensuite danseur acrobatique , passé de scène en scène aux États-Unis , connu dans certains milieux du spectacle " underground " , pour ses liens avec la pègre et la brutalité de ses méthodes . Par surcroît , certains articles d'outre-atlantique parlaient de ses connexions avec une secte et des filières d’objets d’art volés . La question qui s’imposait à elle était désormais vertigineuse : et si son père et sa mère , au lieu d'être , en apparence , de simples anciens amants déchirés pour la façade , avaient été , à une époque , ses complices ? Que s’étaient-ils disputés ? L’amour ? Ou , plus trivialement , le contrôle d’un trafic ? Et si Éliza était revenue en Bretagne , non par nostalgie , mais parce qu’elle craignait quelque chose ? Ou quelqu’un ?

Surtout , si Yann et Tim , qui avaient pu lier connaissance pendant la guerre du Viet-nam , étaient en affaires depuis longtemps , que voulait dire cette scène jouée depuis des années ? La danseuse fuyait-elle son propre passé ? Ou s’en était-elle fait la messagère , trop tard ?

La jeune femme se sentit soudain glacée . Tout ce qu’elle avait longtemps cru stable – sa famille , son nom , l'honorabilité du commerce de la bijouterie – se lézardaient . Peut-être avait-elle été le seul alibi d'innocence dans cette partie truquée ? Et la pierre ... était-elle le cœur du secret ? Ou bien la clé d’un autre monde qu’elle n’avait pas encore compris ? Demain , dès le lever du jour , elle prendrait la route vers la péninsule de Cornouaille , et , roulant jusqu'au bord de la falaise , elle chercherait , elle aussi , les marques des pas , les empreintes de tous ceux qui , par vengeance ou par peur , auraient pu pousser une malheureuse dans le vide !

4 - La route sinueuse menait à un plateau venté , à quelques encablures de la mer . Là , dans une crique isolée que seule une main invisible semblait avoir protégée des promoteurs , se dressait la vieille masure de " nenn " , " Kroazhent " , perdue entre ajoncs et gros rochers , tapie sous son toit d’ardoise comme un chapeau de travers penché sur deux volets bleus délavés , toujours battants , comme autrefois , d'une folle brise marine ! ( 5 )

Elle coupa le contact . Le silence se fit . Pas une sterne , pas un goéland . Juste l'air salé du grand large , comme un chœur qui ne dort jamais , comme une angoisse au fond de son coeur .

Pas à pas , elle reconnut les lieux , pénétrant dans la petite bicoque abandonnée dont elle avait , heureusement , gardé les clefs . Toute petite , elle y avait passé deux étés de rêve dont elle avait gardé le précieux souvenir en elle , se rappelant encore l’odeur de la verveine , des lampes à huile , et d’un chat aux yeux jaunes ," Taran " , qui disparaissait sans bruit dans les herbes de Coecilian ! ( 6 )

Il s'était enfui , d'ailleurs , le même jour où Noëlla , la mère d’Éliza , était morte , juste après le départ à Paris de sa fille . On disait partout qu’elle ne lui avait jamais pardonné d’avoir " vendu la geste sacrée aux villes de béton " !

Car la sorcière , c'est ainsi qu' on l'appelait dans le coin , ne dansait pas pour le spectacle , mais , au milieu des pierres levées , pieds nus sur les landes , pour l'Esprit des anciens , comme elle disait . Seul témoignage , une vieille photo en noir et blanc la montrait en femme élancée , vêtue d'une  jupe noire et d'un corsage blanc , tournant dans un cercle de feu . Derrière elle , un menhir , surmonté d'une lumière étrange , comme un halo surgi du ciel , sur le cliché . L'opale , ce bijou qu’Élise portait en pendentif , venait de là , disait la légende . 

Anna poussa la porte . La maison était telle que , depuis sa visite , à peine quelques jours plus tôt , l’avait laissée sa mère . Dans la cuisine , une bouilloire encore pleine . Dans le lit clos , la présence d'une valise ouverte . Un cahier posé sur la table auprès de l'âtre , avec des notes , griffonnées à la hâte , comportant des prénoms , des symboles étranges , des croquis de spirales . Barrant la première page , ce mot , répété plusieurs fois : " seuil " Elle monta jusqu'à l’étage .

Dans l’ancienne chambre de la défunte , elle trouva , sur la commode , un petit coffret de cuivre tapissé , à l’intérieur , d'un morceau de soie noire , avec , au centre , un creux vide où , probablement , la pierre avait , sans doute , été dissimulée .

C’était l’écrin d’origine . Celui qu’elle avait vu dans un rêve , enfant .

S’asseyant au bord du lit , la visiteuse ressentit une présence autour d'elle . Comme si le silence écoutait . Comme si quelque chose de suspendu l'attendait ! 

Elle observa le mur décrépi portant les marques d’un ancien alphabet , tracé à la craie , de même qu'un cercle au sol , assez discret , presque effacé . Une langue qu’elle ne connaissait pas , mais qui semblait vibrer dans l’air , peut-être du vieil irlandais . Dans un coin , renversée , une boîte d’encens . Noëlla Le Bihan , disait-on , communiquait avec l'au-delà . Pas par jeu , non ,  mais , par nécessité , avouait-elle , pouvant parler aux entités d'autres mondes , concédant parfois que ce n’étaient pas vraiment des morts , mais plutôt des anges veillant entre deux univers parallèles qui , " avec les bons chants et la bonne prière " , accouraient quand on les appelait à l'aide .

Anna ne savait plus si elle rêvait ou se souvenait . Mais elle comprenait une chose : sa mère , qui n'était pas revenue ici par hasard , voulait certainement reprendre un fil perdu , retrouver, sans doute , un pouvoir ancien de la famille . Alors , quelqu’un l’en avait peut-être empêchée pour s'emparer de l'Anneau . Afin d’ouvrir , lui-même , cette fameuse porte vers l'inconnu ?

 
 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau MystérieuxII - Une Pierre Enigmatique - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

3 - Alignements mégalithiques du Lagatjar , en Cornouaille , sur la commune de Camaret ( Kameled Bro-Gernev ) .

 

4 - Presqu'île de Crozon , située entre la rade de Brest et la baie de Douarnenez

( Cornouaille ) .             

     Quartier du " Sillon " ( Camaret-sur-Meroù se déploya, avec la fin de la sardine et l'essor de la pêche à la langouste , une importante activité de construction navale .

 

5 - Nenn = mammie

     Kroazhent = carrefour

 

6 - Taran = feu-follet

     Coecilian = ruines du manoir de Saint-Pol-Roux

 
 
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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - I - L'Appel .

5 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Pointe de Dinan

Pointe de Dinan

 
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

I - L'Appel

 

 

 

 

 

 

" On connaît la chute de cet homme ,

  Mais sait-on combien il a lutté ? "

William Styron - " Un Lit de Ténèbres " , VI .

 

 

 

 

 

1 - Le vent soufflait sur Nantes comme un mauvais présage de novembre . Anna Kerjean referma la porte de son atelier avec le claquement sec d’une journée trop fatigante et trop longue . Sur l’établi , une bague inachevée scintillait sous la lampe articulée , comme si la pierre ambrée qu’elle venait de sertir refusait de s’endormir pour l'hiver .

Le téléphone vibra dans sa poche .  Un numéro inconnu . Elle hésita , puis décrocha .

- Mademoiselle Kerjean ? Ici le capitaine Malo Guegan , de la gendarmerie de Crozon .

La voix trahissait une certaine gêne . Il y eut un blanc . La jeune fille , immédiatement , sentit le froid glacial qui passe dans la nuque avant les mauvaises nouvelles .

- Je suis désolé de vous déranger . Votre mère ... elle est tombée , poursuivit-il en espaçant chaque mot sans envie de terminer sa phrase . Eliza Kerjean , la danseuse ... on l'a retrouvée ce matin ... c'est horrible , en contrebas de la pointe de Pen-Hir Nous ... nous pensons à un accident , mais nous ne pouvons pas exclure d'autres hypothèses . ( 1 )

La commerçante se laissa tomber sur le tabouret , les jambes coupées .

- Morte ?... Vous êtes sûr quil sagit bien delle ?

- Oui , son identité a été confirmée par une voisine et par les papiers retrouvés sur elle . Nous avons besoin que vous veniez sur place . Dès que possible .

Elle raccrocha sans mot dire , le regard perdu dans le vague .

Cela faisait trois jours qu’elle n’avait pas revu sa mère , après une longue rupture silencieuse , faite de lettres non ouvertes , de rancunes muettes et de blessures trop anciennes pour guérir .

Elle n’avait jamais cru que cette coupure deviendrait définitive . Encore moins que tout finirait au pied d'une falaise .

Elle se leva d’un geste brusque . Sa main heurta le plateau de l’établi , renversant la loupe et la bague en cours de montage . La pierre roula jusqu’au bord et tomba avec un tintement sec .

Un frisson la parcourut .

Le soleil jouait à cache-cache derrière de gros nuages qui , dansant à travers la vitrine , dessinaient sur le sol une vague lueur éclairée d'une ombre menaçante que le bijou miroitait ... 

- C'est facile en apparence de tuer un être , songea-t-elle , de lui tirer une balle parce qu'il n'y a plus d'autre solution ...

Pour toute réponse , elle perçut les hurlements de la sirène d'un steamer mêlés aux sinistres cris de goélands à dos noirs ...

N'avait-elle pas déjà lourdement chuté une première fois , l'incomparable petite fiancée de " L'Etoile " , avec sa robe de mousseline au taffetas champagne , ceinturée de soie d'or , et de bien d'autres créations intemporelles gravées dans les coeurs éperdus de sa trace indicible , éblouissant passage en eux d'un astre de la nuit ? ( 2 )

N'avait-elle point souvent cherché elle-même en vain les bras de cette indigne et fugitive génitrice nourrissant ses rêves les plus fous , féline enchanteresse de ballets et fééries sans nombre , reine de beauté , muse inspiratrice et lointaine d'innombrables chevaliers-servants ?

- Qu'est-ce que la vie ? , se demanda-t-elle soudain , désireuse de faire taire , peut-être , en elle trop de questions embarrassantes , mais fixant d'un air étrange la petite gemme ressemblant à celle que la ballerine portait toujours , cabochon bleu aux reflets changeants , flamme évanescente , brûlure qui vous dévore et s'élance , feu-follet papillonnant sans cesse en tutu de soie vers les constellations les plus éloignées . Dieu danse en nous sa danse éternelle ...

Une opale , prétendait-elle ? Une vieille breloque sans grande valeur , plutôt , qu’elle avait toujours refusé de vendre ou de faire expertiser ...

Le jour était déjà parti . Dans le miroir poussiéreux de l’atelier , la bijoutière , voyant son visage , les yeux agrandis par la stupeur , les cernes creusés par des années de solitude assumée , se dit qu'elle n'avait pas le choix , qu'elle devait rentrer là-bas , revenir à Crozon , là où tout avait commencé , et , peut-être , là où tout serait dénoué . 

Quittant la boutique , elle soupira comme souvent devant le beau sourire de l'artiste figé pour l'éternité , tableau la représentant jeune sur scène en tutu vaporeux de danseuse dans son costume de cygne , fierté de ses parents , bien avant son envol vers l'Amérique , à cause de l'âge de la retraite et de cette grave blessure qui avait abrégé sa carrière , avant qu'elle ne s'enfuie brusquement d'Europe , la laissant toute seule avec son père délaissé , préférant sous un nom d'emprunt ridicule suivre le meneur d'une vulgaire troupe de " French cancan " , s'affichant ensuite comme " coach " dans les cabarets les plus minables de la côte est des USA . Peut-être avait-elle envie seulement de s'étourdir pour oublier sa gloire éphémère dans les salles de spectacle du vieux monde ? 

On avait récemment entendu parler d'elle à Boston où , un soir , elle fut retrouvée complètement saoule , écrivait la presse locale , dans les flonflons d'une milonga de la vieille ville portuaire mal famée où elle présentait des danseurs de tangos endiablés ! Puis , elle était revenue chez elle pour mourir ! Curieux , non ?

 

 

 

( A Suivre )

 

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Notes :

1 - Pointe de Dinan ( Beg Din , en langue bretonne ) , dans la presqu'île de Crozon .

2 - " L'Etoile " ( 1897 ) , ballet-pantomime en deux actes d'André Wormser ( 1851 - 1926 ) , compositeur français .

 

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