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Dan Ar Wern Official Website

TRAVERSEE ( Anthologie bilingue ) - I - Visages d'Anges - 4 - Laura .

20 Juillet 2022 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #TREIZH - TRAVERSEE

Natasha McElhone ( Rheya ) , dans le film " Solaris " ( 2002 ) de Steven Soderbergh , avec George Clooney ( Kris ) .

Natasha McElhone ( Rheya ) , dans le film " Solaris " ( 2002 ) de Steven Soderbergh , avec George Clooney ( Kris ) .

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TRAVERSEE

( Anthologie bilingue )

 

 

 

 

 

I - Visages d'Anges

 

 

 

 

)    Laura *

 

     

 

        " Qui êtes-vous ? que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas . Et pourtant , il me semble que je vous connais . "

ALAIN-FOURNIER ( 1886 - 1914 )

"Le Grand Meaulnes " , I , 15 .

 

                                
 

                                                         

       Pas facile d'aligner des chiffres ,

ce matin . Depuis longtemps , des millénaires , je trouve cette vie longue , ennuyeuse ... Toujours les mêmes gens , dans un bureau paisible comme une tombe . Je suis chef-comptable , quelle gloire !

Quand j'y pense ... Aujourd'hui , je n'arrive pas à fixer mes pensées , je ne peux , plutôt , les retenir . Elles ont envie , j'en acquiers presque l'intime conviction , d'aller à l'aventure , d'errer , vagabondes , sur les toits gris humides ,  s'infiltrant par les vitres opaques , pour venir se rafraîchir sous les lueurs bleuâtres d'un  timide soleil d'hiver qui joue à cache-cache avec l'ombre des nuages noirs en lambeaux .

        Je ne suis pas très bien vu , par ici , parce que je suis le " Chef  ", c'est-à-dire un type entre le directeur principal

et les employés . Qui pourrait se satisfaire d'un pouvoir imposé de l'extérieur , même à l'abri , derrière des sourires empreints de fausse prévenance , comme chacun sait le faire

alentour , moi pareil aux autres ?

        J'attends , dans la pénombre du jour déclinant, j'attends quelque chose d'imprécis , dont je ne puis saisir l'enjeu essentiel , à l'autre bout de la salle , si étroite , juste au-dessus du beau visage muet de ma voisine . C'est elle

qui , à moitié hypnotisée , se prosterne , gracieuse , emplie de fausse vénération , devant son immense tas de paperasserie sans âme .

       S'efforcent-ils , tous , d'afficher de si sombres , si tristes apparences ?

Parfois , je me le demande ...

       Et moi ... Avec ma femme qui n'a rien de plus à me dire que la télé , mes enfants qui , trop souvent , s'absentent , qu'on voit revenir , de temps à autre , en fin de journée , bien trop tard , vous avouerai-je , traînant après eux dans leur chambre des teen-agers débraillés , l'air étrange , à peine entrevus , qu'on ne reverra plus , d'ailleurs , par la suite ...

       Quant à ceux-ci , pauvres malheureux , ne vivent-ils pas , cachés derrière l'emprise d'habitudes quotidiennes, la négation d'une véritable existence ? Ils ont laissé leur conscience à jamais , sans doute , pour l'abandonner dans je ne sais quel monde invisible , mystérieux . Ce ne sont plus que d'artificieuses machines, vides et obéissantes , travaillant comme il faut , bien sûr , et juste en face de moi .

        Cauchemar monstrueux !

Comment les quitter ? Comment fuir d'ici , me rendre libre ?

        Mais ce qui est inéluctable , c'est que , bientôt , l'horloge accrochée au mur jaunâtre , de son tic-tac insupportable, fera sonner midi .

J'ai une faim de loup !

Je continue d'écrire , cependant , toujours faire semblant , c'est ce qui importe ...

Grand faim que les choses changent , " faim noire ", comme on dit chez moi .

" Il est comme les chevaux de Belle-Ile-En-Terre , celui-là ! Il ne demande qu'à manger et voyager ! ", plaisantait ma grand-mère .

J'étais jeune , en ce temps-là , l'époque de mon mariage , un étourneau flambant-neuf , rempli d'illusions , " naïf comme l 'innocent du village lorsqu'il n'avait rien à souper ", figures proverbiales de mon pays . ( 1 )

        Maintenant ... Je ne fais qu'attendre mercredi .

        Alors , comme chaque semaine , bien sûr , ce jour viendra , et dans le paquet d'innombrables lettres officielles , j'aurai hâte d'en trouver une particulière , toute bleue , toujours dactylographiée , avec un signe

spécial dessus ...

Mais aujourd'hui , précisément , il n'y en aura pas  , car  , à douze heures trente , je vais rencontrer Laura pour la première fois devant le Grand Palais !

Tous les deux , nous avons rendez-vous ; j'assisterai , en sa compagnie , à l'exposition William Bouguereau .

Je sais qu'une toile lui plaît plus que toute autre , vient-elle de me confier , " La Tentation " .

2 )

        Je n'avais jamais entendu parler de ce peintre auparavant , je dois l'avouer , j'ignorais jusqu'à son nom . Je vis loin de l'art , trop loin de la Beauté , qui , seule , peut nous sauver de nos idées les plus insignifiantes ,

les plus viles .

        Ce sera différent , avec Laura , j'en suis persuadé .

C'est une femme pleine de vie . A tout prendre , elle sera plus proche de moi .

Elle travaille pour un journal connu , et , nécessairement , pour écrire ses  savoureux articles , doit-elle voyager un peu partout dans le monde .

Sur la culture , en général , elle est

imbattable , beaucoup plus que moi . A lire sa prose , elle fréquente plein de gens importants dans la capitale , des hommes politiques , des acteurs , que sais-je ?...

Ce désir d'aller de l'avant - n'est-ce pas ? - stimulerait peu à peu n'importe quel coeur ramolli , devenu dur et froid comme l'acier , puis le réchaufferait . Ce qui , bien que de nature paresseuse , confessons-le , arriva au mien !

       D'abord , je ne compris pas pourquoi elle avait contacté le cercle " Nous-Deux ".

Ne lui était-il pas facile,  apparemment , de trouver des hommes chics , séduisants par leur mine et leur intelligence ?

Nous n'avions pas eu l'audace d'échanger nos photographies. 
D'ailleurs , depuis toujours , je l'avais imaginée très belle , un peu trop même , si jolie pour un homme sans valeur , un bureaucrate aussi insignifiant que moi .

"La Pin-up et le gratte-papier ", romance moderne , chapitre premier !

       J'avais répondu à sa lettre ,

dans la crainte , cependant , qu'elle ne se moque de moi .

Elle me parut si douce , au contraire , dans sa réponse , à me dévoiler sa solitude cachée , se montrant si proche de mes rêves les plus purs , me devinant si bien ! C'était inattendu !

Nous sentîmes tout de suite que nous étions faits pour vivre ensemble , main dans la main .

       Malheureusement , j'étais devenu si timide que j'avais plus ou moins décidé de donner une autre couleur aux contours de ma vie et de mes habitudes .

Je m'étais métamorphosé en voyageur de commerce , accourant aux quatre coins de la planète , allant par monts et par vaux , franchissant terres et mers pour pouvoir discuter d'affaires  très importantes , comme celles relatives à la banque , à l'informatique , etc...

       Dès lors , notre problème grossissait , à l'évidence : il fallait trouver du temps libre afin d'organiser cette " vraie " rencontre .  

       
Enfin , ce fameux mercredi arriva , rempli , si j'ose dire , d'incertitudes . La frayeur me gagnait de plus en plus , à mesure que s'égrenaient les heures .

L'horloge tinta soudain , je me rappelle :

midi !

       Je sentis mon coeur battre  violemment dans ma poitrine , s'élançant comme un cheval rouge , au triple , au quadruple galop ! Dans ma tête , qui ressemblait à un volcan , d'innombrables pensées se précipitèrent comme eux , pleines de force et de vitesse .

Il fallait partir !

       Je revis encore ce film raté de ma vie , telle cette pluie d'outre-tombe , fine et monotone , sous laquelle je marchais .

Le chemin n'est pas long , lorsqu'on emprunte le métro et ses galeries souterraines ; mais, ce qui l'allongea un peu , certainement , ce fut mon besoin de traîner , de m'abandonner à quelque sentiment de flânerie intérieure , ballotté par la foule , et de laisser monter en moi un flot de mille

hallucinations oppressives , macérant au plus profond de mes entrailles , mêlées d'une colère sourde , et qui, bientôt , se transformeraient en désir de vengeance impitoyable !

       Le long des rues de Noël , joliment décorées , multicolores , sinueuses rivières noyées dans l'ambiance de la fête , défilaient par milliers ces vieux enfants d'adultes cherchant leurs nouveaux jouets , rêvassant dans la fraîcheur.

On se mettait à courir d'un côté ou de l'autre , personnages de pacotille qui s'égarent , fuyant un reflet passager , trace illusoire , tels des ombres solitaires qui s'amusent  de leurs propres jeux , qui, sans pitié , foncent à la recherche de leur destinée comme on cherche un sens indicible à une pièce de théâtre mystérieuse : ils mourront sans mot dire dans les bruits du silence ...

" THE SOUND OF SILENCE  " ( 3 )

Oui, s'enfuir, et n'emporter que nos baisers : " Si  , fuggiree portarci solo i nostri baci  "...

La chanson du feuillage , qui bruit dans les arbres du Cours : le vent du nord-ouest les agite , et ma voix s'y perd , qui t'appelle à travers les paysages de ton enfance romaine ; ou mes mains , caressant doucement tes cheveux noirs ...

Longtemps je t'ai attendue , Laura , longtemps ...

       Mais , au-dessus des eaux sombres , je me revois traverser le Pont des Arts .

 
Bientôt ce sera toi , devant ce portail, vêtue d'une robe blanche , d'un manteau noir, couleurs de la Bretagne , avec une écharpe toute rouge de l'espérance farouche d'un printemps renaissant sur ta gorge !

Bientôt...

       Mon coeur tressaille , frémit comme la terre lorsqu'elle s'enflamme , explose : l'Etna , le Stromboli ...

J'ai des frissons , je tremble de fièvre.

Laura ... Le Grand Palais ...

                                                             
                                                                                                                                                                 Je suis rentré au bureau .

J'ai beaucoup marché sous la pluie . J'avais soif , grand soif ...

Pendant des heures , j'ai fixé les trottoirs , la tête courbée , errant ici ou là , sans rien comprendre , sans savoir où j'allais .

Je m'étais mis à éclater de rire , puis à sangloter comme un sauvage ou comme un fou .

       Qui diable avait pu faire ce coup-là ?

Que s'était-il passé avec ma femme ? Qui lui avait dit ?

       Pourquoi portait-elle des vêtements noirs et blancs , comme ceux de Laura , ainsi qu'une écharpe écarlate ?

Elle semblait guetter quelqu'un , debout sur les marches , feignant de regarder les affiches , nerveuse et distraite , une cigarette aux lèvres , sous ce parapluie de Venise qu'il y avait bien longtemps je lui avais offert ...

Qui diable ?

                          ___

 

 

DAN AR WERNTRAVERSEE ( Anthologie bilingue ) - I - Visages d'Anges - 4 - Laura 1984 ) - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés . " TREIZH ( Traversée ) " , copyright 2022 .

                                            ___

Notes  :

1 -  Dictons Trégorrois .

2 - William Adolphe Bouguereau ( 1825 - 1905 ) , peintre français : " Tentation "

( 1880 ) . 

3 - " The Sound Of Silence " , une chanson devenue célèbre qui lança le fameux duo américain , Simon & Garfunkel . Copyright 1965 , Paul Simon - Pattern Music LTD , Sony Music / All rights reserved . 

 

* Auberive ( 3e Cercle ) - 2La Rencontre , copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés . Nouvelle d 'abord publiée en breton dans la revue " Al Liamm " n° 234 de janvier / février 1986 - Version française : 1990-1993 , revue en 2022 .  
 

La Tentation ( 1880 ) par William Bouguereau ( 1825 - 1905 )

La Tentation ( 1880 ) par William Bouguereau ( 1825 - 1905 )

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