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SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - IV - Fondouk .

7 Février 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #SOLDAT DE PLOMB

Eglise de Fondouk

Eglise de Fondouk

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SOLDAT DE PLOMB

( Mémoires )

 

 

 

 

 

 

 

 

IV - Fondouk

 

 

 

 

 

 " De quel côté habite la Lumière ?
 
Et les Ténèbres , sais-tu où elles résident ? "

 

Job , 38 , 19 . "  

 

 

 

 

 

 

 

     7 - " Lavenir nest jamais rien que du présent à mettre en ordre " , écrit Saint-Exupéry . ( 6 ) 

            Aujourd'hui , le ciel bascule , dans sa grandeur et son infinitude , plus vaste que celui de Brocéliande , plus ouvert que les sous-bois de ma forêt tranquille où tout chuchote à l'abri d'un tapis de mousses . L’enfant que je suis lève les yeux , les doigts cramponnés à ceux de sa mère , le souffle court . L’oiseau géant est là devant moi , ventre rond , ailes larges , prêt à m’engloutir . Nantes , notre belle capitale au nom qui , déjà , résonne étrangement en moi de façon prémonitoire , je fais comme si je n'avais pas encore bien eu le temp de la connaître , juste le froid sur le tarmac et l’odeur du kérosène , la main de mon père sur mon épaule . Monter . S’asseoir . L’air tremble , vibre sous les hélices . Le Breguet-Deux-Ponts gémit , gronde , et puis la terre , soudain , s’efface , la mer s’ouvre , mouvante , argentée sous le soleil qui me pique les yeux !
Mais à Bordeaux , se trouve un autre oiseau , beaucoup plus long , plus fin , qu'on nomme " Constellation ", m'a dit l'hôtesse . Un mot qui brille sur la carlingue . Je ne sais pas si je dois avoir peur ou si je dois en rire . ( 7 )

La cabine sent le cuir , la fatigue , l’inconnu . Maman ferme les yeux . L’avion frémit , puis bondit dans l’azur .

En dessous , la mer , si bleue , si loin , qu'on voit à travers le hublot , danser sous l'océan des nuages gris et roses colorant l'immensité sombre de l'atlantique , s'irise des derniers éclats d'or du soleil s'enfonçant peu à peu au-delà de l'horizon . 

Sa lumière commence à disparaître , et le jour , en même temps que lui , se voit contraint de donner naissance à la beauté d'une nouvelle nuit sans doute incomparable , fêtant le retour d'une autre voyageuse attendue , elle aussi , depuis des lustres , la Lune , cette vieille compagne de mes songes les plus doux !

D'ailleurs , n'a-t-elle pas déjà tout saisi d'un coup d'oeil , croit-il , par le hublot de l'appareil , de son périple dans les airs ? Même ce petit point lumineux perdu au loin , ne l'éclaire-t-elle pas de son sourire ironique , ce frêle esquif à la surface des eaux de la surface océane , avec sa coque infime semblant scotchée , immobile , contre l'immensité du ciel noir , île minuscule ou , peut-être , grain de sable au milieu de nulle-part d'où je m'imagine moi-même en rêvant , pour la supposée misérable créature qui doit y ramper tout en bas , n'être qu'une traînée de météore , un point de suspension magique et mystérieux ... N'est-ce pas l'image anticipée de notre aventure , penserai-je beaucoup plus tard , ce " spectre monstrueux d'un univers détruit , celui dont parle par avance le poète quand il décrit le triste refuge de l'homme déchu " jeté comme une épave à l'océan du vide " ? ( 8 )

Car nul ne s'élance ainsi impunément vers un " Nouveau Monde " ! Nul ne peut traverser cette " pièce d'étoffe grise aux mille plis légers " qu'ondule sans cesse , depuis les profondeurs de l'abîme , la prairie des vagues changeantes venant toujours , comme des âmes , tutoyer de leur jaillissement d'écume éphémère le silence de l'éternité ! ( 9 )

" Voir le monde dans un grain de sable , tenir l'infini dans le creux de la main ... " , noterai-je alors , mélancolique . ( 10 )


8 - Et puis l’Algérie , Fondouck , au nom râpeux comme le sable qui grince sous mes pas , village chauffé à blanc sous le ciel impitoyable . L’ombre rare , le vent chargé d’odeurs que je ne connais pas . Le mouton , chaud , fort , presque trop . Les boucheries , leurs crochets luisants , la viande rouge et sanglante , les mouches lentes sur les têtes d'agneaux . Ne sommes-nous pas ces brebis qu'on doit sacrifier ? Des voix qui roulent en arabe et en français , le bruit des jeeps , les ordres secs des hommes en uniforme . Mon père parle bas d'un ami qu'il vient de perdre , ma mère fronce les sourcils . Chaque soir , la place de l’église s’alourdit de silence . On ramène les corps , toujours , des soldats couchés sous des draps blancs , des ombres qui passent et repassent , chuchotant des noms . Je regarde sans comprendre , sentant quelque chose peser dans ma poitrine , quelque chose que je ne sais pas encore nommer . ( 11 )
Puis des instants plus tendres , comme la communion de ma sœur , avec sa robe blanche contre les murs de la chapelle , et ces chants chrétiens mêlés de l’odeur de l’encens , qui alternent avec d'autres cris plus insupportables , dehors , quand la brûlure de mes propres pieds nus sur la plage d’Aïn-
Taïa me fait souffrir , tellement douloureuse que j'essaie de courir seul jusqu’à l’eau salée qui m'apaisera peut-être de sa morsure , avant qu'un bras secourable ne me sorte enfin de cet enfer du feu ! Et bientôt , la pénombre tant attendue qui va guérir toutes les blessures , vite oubliées dans les rires éclatants du crépuscule et nos courses endiablées dans le sable à la poursuite d'un ballon fugitif qui n'arrête pas de s'envoler plus loin par la grâce de l'air gorgé de vent salé ! ( 12 )

La fureur des éléments finit pourtant par se calmer , l'eau sans couleur est notre bien le plus précieux , même lorsqu'elle peut seulement nous rafraîchir à défaut de désaltérer , nous pénétrant d'un plaisir qui ne s'expliquant pas uniquement par les sens , doit venir , comme une manne céleste , d'un ordre supérieur !

Nous dégustons alors la soubressade , légèrement piquante sur la langue , les merguez qui grésillent sur les braises tandis que la graisse coule et que l’arôme qui s’en dégage se mêle aux senteurs indicibles du soir oriental , bercées de la voix du muezzin .
Ainsi se passent deux ans , deux longues années d'ombre et de lumière , entre l’enfance et quelque chose d’autre à venir , le frisson d'une mémoire qui s’écrit déjà dans un coin de mon esprit vagabond . Puis le retour en métropole , avec l’écho des jours qui restent accrochés au creux de ma peau .

 

 

 

 

 

( A Suivre )

 

 

 

                                         ___

 

 

 

DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB Mémoires ) - IV - Fondouk - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .

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                              ___ 

Notes :

 

6 - " Citadelle " ( 1948 , Posth . ) , par Antoine De Saint-Exupéry ( 1900 - 1944 ) , pilote , écrivain français .

7Le Breguet Deux-Ponts fut un avion de transport de fret et de passagers qui a été exploité entre 1953 et 1972 .

    - Lockheed Constellation , avion de ligne à hélices avec quatre moteurs en étoile Wright R-3350 de 18 cylindres produit par Lockheed entre 1943 et 1958 .

8 - " Poèmes Barbares " - " Clair de Lune " , I ( 1862 ) , par Leconte de Lisle ( 1818 - 1894 ) .

9 - "Les Vagues " ( The Waves , 1931 ) , par Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) .

10 - Auguries of Innocence : " To see the world in a grain of sand , hold infinity in the palm of your hand ... " , vers fameux de William Blake ( 1757 -

1827 ) , poète et peintre anglais , dans "The Pickering Manuscript "

( 1803 ) .

11 - Fondouk , aujourd'hui Khemis El Khechna , dans la banlieue est d'Alger , fut crée en 1844 par décret du roi Louis-Philippe .

12 Aïn Taïa , station balnéaire de la banlieue est d'Alger .

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