SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - III - Rencontre dans un Oeil d'Or .
2 Février 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #SOLDAT DE PLOMB
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
III - Rencontre dans un Oeil d'Or
Pour Carson McCullers
" Ô Nuit ! Qu'as-tu sous ton manteau qui monte en moi , invisible et puissant , et me pénètre l'âme ? "
Novalis ( 1772 - 1801 ) , " Hymnes à la Nuit "
( Hymnen an die Nacht , 1800 ) , I .
4 - Gouttelette aux reflets grisâtres , ma jeune vie était aussi venue s'abriter sur le bord tranquille d'un rivage essentiel de ma mémoire , le Golfe du Morbihan , petite mer protégée du grand large par la presqu'île de Rhuys .
Et c'était cette couleur qui , à cinq ans , lors de sa courte traversée sur une petite embarcation traditionnelle bretonne , avait profondément marqué mon âme de jeune marin , même si c'était à Guer ( Gwern-Porc 'hoed ) , hôpital de Bellevue , comme on le sait , que j'étais venu au monde un mardi après-midi d'octobre , vers 16h30 , dans un bâtiment de schiste marqué d'une croix rouge , en lisière du camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) .
Le vent soufflait fort , ce matin-là , sur la côte , rythmant de sa mélodie envoûtante , la danse des vagues , faisant s'agiter les hautes herbes des dunes bordant le large . Le ciel était couvert , comme s'il se préparait , lui aussi , à déverser ses trombes d'eau à l'autre bout de cette terre sauvage mystérieusement préservée qui , autour d'un phare , sentinelle de pierre surveillant les flots tumultueux de l'atlantique où se jouait la bataille , au-delà de la frontière assoupie où , derrière les bras protecteurs de hautes parois de sable et de calcaire , quelques toits d'ardoise et de chaume d'un petit village de pêcheurs îliens , blottis les uns contre les autres pour mieux se défendre , avaient pris l'habitude , ensemble , de lutter à leur manière contre les éléments . C'était là , sur l'île d'Arz , où vivaient encore quelques familles , dans ce lieu isolé du reste du monde où , longtemps , je ne remis plus les pieds , que s'était plus ou moins inconsciemment formé , sans doute , ce caractère de breton têtu à l'esprit libre qui , à l'image de ces oiseaux de mer au regard perçant planant au-dessus de la colère océane , était le mien ! N'avais-je pas , d'ailleurs , depuis ma plus tendre enfance , été fasciné par la beauté grandiose de cette petite prunelle sertie d'iris dans son écrin d'immensité , n'avais-je pas passé , hélas trop éloigné de ses rives , de longues heures d'exil à essayer de retrouver partout , même à l'autre bout de la terre , le chant de ses mouettes intrépides qui m'avaient toujours fait rêver d'aventures lointaines , d'insondables secrets ?
5 - Ce jour-là , beaucoup plus tard , tandis que je marchais le long de la plage déserte , le regard perdu vers l'horizon , je sentis un frisson me parcourir l'échine . J'avais l'étrange sensation que quelque chose allait changer , que le destin me réservait une rencontre qui allait à jamais bouleverser ma vie !
Soudain , plissant les yeux pour mieux voir , je distinguais une forme humaine au loin , comme une silhouette vêtue d'un ciré jaune qui me faisait signe à travers la brume épaisse enveloppant le paysage , un promeneur , comme moi , sans doute , agitant désespérément les bras dans ma direction . Sans réfléchir , je m'étais mis à courir vers lui , malgré l'embrun fouettant mon visage et la lourdeur de mes bottes , pensant que je devrais , peut-être , aider un inconnu en détresse !
Mais la figure qui m'apparaissait de plus en plus était comme un corps blanc , ni très grand , ni très petit , je ne voyais pas de membres distincts , mais une tache de lumière , un éclat de soleil mouillé , comme un reflet dans un oeil d'or ! Et c'est ainsi que commença toute l'histoire , par une simple balade au bord de l'eau ! Celui qui a vécu parmi les ombres d'un passé trop lourd , ne pourrait , en effet , chaque soir , facilement s'endormir , s'il ne s'efforçait de les oublier ! Qu'en était-il des miennes ?
- J'ai besoin de marcher , pas toi ? On ferait mieux d'aller faire un tour pour prendre l'air ! , m'avait soudain lancé la jeune sirène d'un regard vif , mais inquiet . Pour , disait-elle , s'aérer la tête , elle s'était mise , tout en psalmodiant une chansonnette à la mode , à aspirer l'air avec force devant l'océan !
- Bienvenue sur la Baie ! ( 4 )
Au-dessus , tournoyant en bandes , mouettes et goélands , dans un tintamarre de cris sauvages , paraissaient aussi , se moquant de nous , faire la fête ! C'était le crépuscule de la Passion des âmes , lorsque le soleil rouge tombe avec lenteur et majesté à travers les eaux sombres , les faisant scintiller de ses derniers rayons caressant d'innombrables vaguelettes , tandis que la lune majestueuse , qui les reflète par milliers , leur renvoie son humble prière : " Vague unique dont je suis la mer peu à peu ... "
( 5 )
- Tu crois au Destin ? , se moqua-t-elle ensuite quand elle constata mon épuisement à cavaler derrière elle , essoufflé ... Car la couleur du vent , c'est la mienne ! , parut-elle fanfaronner encore , elle qui semblait courir toujours plus vite que moi .
Les gens me fatiguent . Ce ne sont que des hypocrites , tu ne trouves pas ?
Peut-être pour ça que je me suis barrée de l'autre côté de l'univers ?
- Que veux-tu dire ? , bredouillai-je , très gêné face à la musique de la houle , monotone , au chant moqueur des oiseaux , qui seulement , feignaient de lui répondre ...
6 - Questionnant , d'un air éperdu , l'eau grise de ma conscience au milieu de la nuit , je remarquais le faisceau rougeâtre balayant sa petite lueur sur ma blessure mortelle , tandis qu'au bout du long tunnel noir de la Voie Lactée se profilait un lointain clair de lune , astre luminescent posé là comme un phare au milieu de tous les bateaux quittant le port sur une mer d'azur , lisse comme une toile de lin , pendant qu'au fond de mon coeur ensanglanté , me parlaient , fugitives , les innombrables voix de continents et galaxies disparus !
N'est-ce pas là ce que l'on croit voir , la multiplicité des mondes , lorsqu'on regarde devant soi l'écrasante profusion des existences venues jusqu'ici de l'abîme du cosmos , à travers le sombre éclat de l'espace nocturne , vous envahir peu à peu et qu'il semble que ce qu'on oublie trop vite est irrémédiablement absorbé par l'imprévisible orchestration musicale d'une sourde mais envoûtante symphonie polyphonique océane ?
Alors , toute ces vies prodigieuses , dont l'essence oscille entre blancheur éclatante et richesse infinie des étoiles , peuvent-elles transfigurer les scènes d'un mauvais scenario , aussi aléatoire et ridicule qu'une petite goutte d'eau perdue au sommet d'une immense " nouvelle vague " éclaire soudain , dans son effroyable déferlement , l'écran noir d'une salle vide ? Et puis , dans cette clarté nouvelle tavelée de zones d'ombre iodée , comme des îles de fortune , minuscules grains de beauté abritant ses plus intimes frustrations , commencèrent à miroiter légèrement à la surface en gerbes d'écume frissonnantes , tandis que , plus tard , des vents frénétiques , témoins d'une rage abyssale inhibée , surgie des profondeurs de mon inconscient , se déchaînèrent sur elles depuis l'horizon , faisant trembler , tout autour , les éléments d'un décor figé de carton pâte , et soudain , juste au-dessus d'elle , soudain , la tempête fit rage , striant les nues d'éclairs sauvages , puis secouant avec force les flancs du navire de ses trombes d'eaux ruisselantes , colossales , que les vents du large balançaient ensuite avec mépris contre les hublots de fer !
( A Suivre )
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" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 .
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Notes :
4 - " La Baie " , chanson de Joseph Mount adaptée par Clara Luciani sur son album " Sainte-Victoire " - Copyright 2019 Clara Luciani / Universal Music Publishing - All rights reserved .
" Je pourrais te montrer ,
Pour y aller , c'est très facile ,
Ferme les yeux ,
Laisse s'entremêler tes cils ,
Déjà , nous y voilà ,
Bienvenue sur la Baie ... "
5 - " Sonnets à Orphée " , II , 1 ( 1922 ) par Rainer Maria Rilke
( 1875 - 1926 ) , écrivain , poète autrichien .
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