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SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - V - Tempête en Méditerranée .

10 Février 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #SOLDAT DE PLOMB

Douanier Rousseau - Le Navire dans la Tempête , 1899 .

Douanier Rousseau - Le Navire dans la Tempête , 1899 .

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SOLDAT DE PLOMB

( Mémoires )

 

 

 

 

 

 

 

 

V - Tempête en Méditerranée

 

 

 

 

 

 " Où est la fêlure par où l'on peut apercevoir l'universel désastre ? "

 

Virginia Woolf - " Les Vagues "

 

 

 

 

 

 

 

 

     9 - J'ai déjà presque sept ans lorsque , depuis le pont du grand paquebot , l’Algérie s’efface comme un grain de sable entre mes doigts collant de chaleur , et le spectacle des mouettes couvrant de leur cri , au large du port d’Alger , les derniers éclats de voix d'une langue que je ne ne comprenais pas mais que j'entendais comme un chant de révolte sous un soleil de désespoir . Je garde encore le souvenir d'une balade où mon père était sorti l'arme au poing , dans le " souk " , de la nouvelle Renault toute neuve que nous possédions , notre première voiture ! Et puis , ces autres images , celles du retour , donc , remontent parfois à la surface de ma mémoire comme des profondeurs océanes , commençant à bientôt se déchaîner , ces vagues énormes s'élevant , tourbillonnant en un maelström infernal ! Alors , le ciel s'assombrissant davantage , avait laissé place au crépuscule , tandis qu'un ouragan colossal prenait forme , précipitant contre notre pauvre navire , dévié de sa route , une pluie battante et des vents furieux , le submergeant de lames gigantesques ! Les éléments semblaient enragés , freinant l'appel de notre liberté chérie , submergeant les toits du bâtiment de flots monstrueux , soufflant sur ses mâtures comme sur des fétus de paille . Le rugissement de la houle et du vent , battant contre la coque et répercutant comme un tambour le chaos apocalyptique , résonne toujours en moi comme à travers les cieux en colère ! A tel point qu'on était venu fermer les hublots métalliques , je m'en rappelle , pendant que je commençais à vomir dans la courtine . Complètement épuisé , je m'effondrais à l'aube avant de voir la " Bonne Mère " enfin me sourire dans un apaisant rayon de lumière au milieu des flots bleus blanchis d'écume et des mas pimpants de Provence pendant que le monde extérieur tentait peut-être encore de comprendre la source de cette destruction si soudaine et inexpliquée de la nuit !

 

10 - Mais ici , à Castelnaudary , ce fut autre chose . Ce n’était plus la France non plus , du moins celle que mon père s'était promis de retrouver . Car ici , ils parlaient une autre langue , une langue rugueuse et coulante comme le vent d'Autan , maître du Lauragais , qui sait se faufiler à travers le seuil de Naurouze pour venir épouvanter son cheptel de tranquilles bastides blanches toutes coiffées de tuiles rouges du pays .

L’occitan , des mots que ne comprennent pas les " estrangièrs " que nous sommes ici pour les autres du village , que nous tentons de deviner pourtant , que nous recevons comme des coups de serpe , moi , flottant , perdu , en équilibre sur le seuil de ce nouvel univers brusquement imposé , résistant , tant bien que mal , au vent de la rue Contresty soufflant avec rudesse dans les rideaux de toile aux couleurs défraîchies de notre vieux palais , pendant qu'une lumière hésitante découpait en bandes les murs trop hauts , trop froids de cette demeure médiévale où , de temps à autre , quand je rêve , assis sur le chêne usé du parquet , des ombres dansent devant moi et le lit à baldaquin , immense , tel un vaisseau échoué dans cette " chambre des dames " que le temps , comme une poussière dans un faisceau de soleil , effiloche . ( 13 )

Le matin , je descends l’escalier de
pierre , trop haut , trop froid , suivant l’odeur du pain chaud qui s’échappe de la cuisine , une odeur rassurante liée à l'amour de ma mère , qui me rappelle quelque chose d’avant . Mais à peine dehors , c’est autre chose . Sur le chemin de mon école de l'Est , proche de la collégiale Saint-Michel , j'entends un cri douloureux , comme un bruit sourd et mouillé . Bien sûr , je voudrais détourner les yeux , mais je ne peux pas . Les hommes s’affairent , leurs mains rouges , leur visage sans expression , comme si tout cela allait de soi . Ici , cela paraît évident , les cochons qu'on égorge dans la rue , leur râle long , presque interminable , le sang coulant lentement sur les pavés ...

Comme le vent qui plaque la poussière sur les vitres , comme la voix grave du père dans la pièce d’à côté , comme le lit à baldaquin qui craque sous le poids de nuits trop longues .

Le soir , dans l’appartement clair-obscur , maman passe une main distraite sur mes cheveux . Je ne dis rien . Je voudrais parler , mais quoi ? je n'ai pas encore les mots , pas ceux qu’il faut .

Peut-être ceux de là-bas , d’Alger , du port de mer , ceux qui m'échappent déjà , filant entre mes doigts comme l’eau d’une fontaine , ou peut-être ceux d’ici , rugueux et rocailleux , qui me frôlent sans vraiment m’atteindre ? Alors je me tais . J'écoute . J'attends ...

 

 

 

 

 

 

 

( A Suivre )

 

 

 

                                         ___

 

 

 

DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB Mémoires ) - V - Tempête en Méditerranée - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .

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                              ___ 

Notes :

 

13 - " La Chambre des Dames "

( 1979 ) , roman de Jeanne Bourin 

( 1922 - 2003 ) dans lequel est mis en valeur le rôle des femmes dans la bourgeoisie du XIIIè siècle . 

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