SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - VII - Regards vers la Mer .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
VII - Regards vers la Mer
" La mer qui accueille tout , les êtres qui n'ont jamais réussi à naître ,
et ceux qui sont morts pour toujours ... "
Gianfranco Calligarich - " Le Dernier Eté en Ville "
( L'Ultima Estate in Città , 1973 )
12 - Je m'arrête un instant , perdu dans mes rêveries , contemplant l'immensité , songeant ou ne pensant à rien . Je suis assis sur un banc , les mains jointes , cachées dans mes genoux , j'observe le large comme on regarde une mère , avec ce mélange de confiance et d'interrogation , d'espoir qu’elle me parle . Soulevant quelques grains de poussière sur la promenade , le vent souffle , léger d'abord , puis plus vif , remuant ainsi , quelque part , cette chose ancienne , comme un ressac d’enfance au loin , là-bas , mais pourtant tout proche , dans ma mémoire , dans ma poitrine serrée . Pour toute réponse , les oiseaux crient . C’est cela qui m’a pris d’abord , ces hurlements aigus , trop semblables , peut-être , à ceux que j'entendais jadis , grimpé sur des rochers de granit battus par l’écume , là où , après la tempête , je pouvais ramasser des coquillages , là où je sentais l’iode pénétrer jusqu’à mes os . Ici , l’air plus doux , plus rond , n’a pas cette morsure salée , il caresse plus qu’il ne brûle , et pourtant , les mouettes ne changent pas , fidèles à elles-mêmes , comme à la mer qui les porte d’un pays à l’autre sans leur demander d’où elles viennent . Sans doute ne comprendrons-nous jamais pourquoi les vagues meurent au rivage , rongeant impitoyablement les quelques châteaux de sable de nos maigres illusions de pauvre pisciforme nostalgique , découvrant peu à peu , enseveli sous nos songes , comme un ancien chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs ? Mais cet autre monde , évoqué par Debussy , où , parfois , nous partons la nuit nous aventurer , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufilent d'étranges créatures venues nous rendre une petite visite ? ( 18 )
Le jour aussi , longeant ses sentiers d'abîmes , l'onde nous appelle de ses jeux de vagues , de ses reflets d'ambre ou des flots majestueux nous ramènent , par les mouvement de la houle , aux pays lumineux d'une jeunesse trop tôt disparue .
Marchant le long de la baie , marin solitaire , j'imaginais déjà ce périple au long cours devant , à l'avenir , me reconduire vers " ma " côte lointaine , à l'autre bout mystérieux d'une étrange mélancolie .
" Croyez-vous au Paradis ? , demandait Xavier Grall . J'ai rêvé ma vie avant de l'accomplir ... " ( 19 )
J'avais déniché un vieux cliché de mon grand-père .
En cachette , plus ou moins , comme une chose interdite , j'apprenais notre belle langue bretonne aux accents venteux de lande et d'algues séchées . Celle du sud , selon moi , claquait différemment , plus chantante , avec un goût de soleil et de basilic . Je l'écoutais de temps à autre , observant ses gestes , ses inflexions , pour m'assurer que cette ville ne m’accueillerait jamais vraiment comme l'un des siens , mais comme un étranger . Je vivais à l'ombre des palmiers en fleurs , les associant aux images d'une vie que je n'avais pourtant pas vécue , celle de Marie Bashkirtseff humant leurs odeurs troublantes dans le jardin de sa villa de la promenade des Anglais , " L'Âme du Monde " , c'était le nom qu'elle lui donnait , sur cette chère côte d'azur où elle avait passé de si bons moments !
" J'aime Nice , Nice , c'est ma patrie ! " , note-t-elle dans son journal de 1874 , tandis qu'elle séjournait en ce lieu un siècle auparavant . Je revois encore dans la rue qui porte son nom , proche de Carras et du quartier Californie où j'avais vécu , sa petite fontaine aux eaux jaillissantes , gravée de caractères étranges , vrai calice de pierre qui , persistant à projeter sur moi les gouttes de son miroir céleste de princesse en exil , voulait sans doute ainsi régénérer les fantômes insaisissables de mon passé !
Mais ce qu'elle aurait désiré par-dessus tout , je crois , comme un cri d'amour désespéré , c'était peindre la beauté d'un éternel printemps qui , pour elle , ici-bas , n'aurait jamais lieu !
- Quand vous me lirez , mon cher , je n'aurai plus d 'âge ! , murmurait-elle à mon oreille avant de mourir dans une impertinente éclaboussure de gouttes de soleil ! Elle n'avait que 26 ans ! ( 20 )
Tant d’autres Russes , comme elle , étaient venus ici , peintres et poètes , tous tombés amoureux de cette lumière vive n’appartenant à personne mais qui fascinait tout le monde , et , pareillement , ces Anglais qui avaient du laisser d’eux-mêmes quelque chose accroché aux murs d'ocre où le linge pendait aux fenêtres comme un étendard visible de leur nouveau quotidien ! Chaque jour d'automne alors qu'elle baignait les ruelles étroites de la vieille ville et que les journées raccourcissaient , je ressentais une sorte de " spleen " sans nom . Peut-être était-ce le souvenir des falaises de granite battues par la fougue océane , ou bien l'attrait mystérieux de quelque idéal , à la manière du héros de roman qui , à la fac , hantait mes pensées ?
Pourtant , ce n'était pas uniquement par devoir que je m'y rendais . Non , j'y allais comme un pèlerin s'en va recherchant une révélation . L'amphithéâtre de Carlone , avec ses larges baies vitrées laissant entrer le jour mourant , devenait un sanctuaire pour cet étudiant solitaire que j'étais . Là , madame Labarrère , la belle professeure de lettres , captivait son auditoire de sa voix suave , caressante et sensuelle , nous racontant l'histoire du roman mystérieux d'Alain-Fournier qui parlait d'un envoûtant pays de cocagne où rêve et réalité se mêlaient dans un brouillard de mystère et d'inaccessible , tandis que l'auditeur fasciné par ses gestes pleins de délicatesse et son regard pénétrant , voyait en elle une réincarnation d'Yvonne de Galais , figure féminine idéale et insaisissable , muse et mirage du poète . ( 21 )
Je l'écoutais , complètement absorbé , mon esprit flottant parmi les mots et les souvenirs . Parfois , dans le clair-obscur de la salle , une lueur se posait sur elle d'une façon particulière , et je me surprenais à la voir comme un personnage d'une autre époque , évanescente , presque féérique ...
Pendant mes jours de congé , je sentais monter en moi une autre envie : celle de l'évasion , du grand air , de la liberté . Alors , je prenais ma vieille bicyclette , l'enfourchant comme ce paysan grimpant , dans le livre , sur son cheval , prêt pour l'inconnu . Et je quittais l'avenue de la Lanterne , pédalant à toute allure en direction des monts de Bellet , laissant derrière moi , peu à peu , le tumulte de la grande ville . Ainsi , les collines de l'arrière-pays niçois m'appelaient avec leurs paysages changeants , tantôt verdoyants , tantôt quasi- arides , baignés de ces éclats dorés de fin d'après-midi donnant au monde hivernal une touche presque irréelle . Néanmoins , lors de ces promenades , je n'avais guère conscience , en réalité , d'un quelconque attachement . La trame indéchiffrable du Destin m'avait conduit là , c'était tout . Je n'implorais pas , comme Nietzsche :
" Il me faut la lumière , l'air de Nice , il me faut la Baie des Anges ! " . ( 22 )
Tout ça , je l'avais sans m'en rendre compte , m'en imprégnant sur place d'une manière instinctive , renouant ainsi avec l'enfance de mon père qui , tout petit , dans une ville sans voitures , s'était échappé discrètement de la maison familiale de Saint-Roch , et , par l'avenue des Diables-Bleus , grimpait maintenant les pentes du Mont-Boron pour ensuite les dévaler sur une carriole avec ses copains " nissart " .
Sur ma bicyclette , je prenais , moi aussi , avec peine la petite route montante menant à un passé révolu , cette route qui s'enfonce , par les villages pittoresques de Saint-Roman , d'Aspremont , vers la " citadelle " de Levens , avec son esplanade grandiose , où souffle , les jours d'hiver , ce vent froid venu des montagnes toutes proches .
Mon grand-père y avait été gendarme dans les années trente . Je ne l'avais appris que par la suite . Mais je me demande encore quelle force inconsciente m'avait poussé souvent dans ce lieu inaccessible , sur les traces d'un parent trop tôt disparu . Il nous avait laissé juste avant ma naissance , et pour moi , son souvenir ne vivait plus qu'au hasard de vieilles photos de l'immédiat après-guerre . Parfois , pour les regarder , je me réfugiais dans une sorte d'alcôve , attenante à la chambre parentale . Elles étaient cachées dans un carton , sous les draps amidonnés d'une penderie sans âge . En tâtonnant , je devinais auprès d'elles , dans son étui de cuir marron , la présence mystérieuse d'une arme sans munitions , la sienne : c'était un vieux revolver , dont il m'arrivait parfois de faire jouer le mécanisme ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - VII - Regards vers la Mer - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
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Notes :
18 - " La Mer " ( 1903 / 1905 ) , poème symphonique de Claude Debussy ( 1862 - 1918 ) , compositeur français .
19 - " L'Inconnu me Dévore " , 1984 , de Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , poète , écrivain , penseur breton .
20 - " Journal " de Marie Bashkirtseff
( 1858 - 1884 ) , peintre , écrivain russe
( Ecrit de 1873 à 1884 ) . Publié par le " Cercle des Amis de Marie
Bashkirtseff " .
21 - Christiane Blot-Labarrère ( +2023 ) , professeur agrégée de littérature , enseignante à la Faculté des Lettres de Nice en 1971 , écrivaine .
- " Le Grand Meaulnes " , d'Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) , roman , Emile-Paul , 1913 . Fayard , 1986 , qui s'inspira d'Yvonne de Quiévrecourt ( 1885 - 1964 ) pour le personnage d' " Yvonne de Galais " .
22 - Nietzsche ( 1844 - 1900 ), qui , entre 1883 et 1888 , a passé plusieurs hivers , précisément pour des raisons de santé , sur la Côte d'Azur, évoque dans ses lettres le climat de la ville de Nice comme particulièrement favorable .
- Correspondance ( tome V , janvier 1885 - décembre 1886 ) - Lettre à sa soeur Elisabeth ( 1885 ) .
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