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Dan Ar Wern Official Website

LE TRAIN - IV – Victim of Love .

9 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

LE TRAIN - IV – Victim of Love .
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LE TRAIN

 

 

 

 

 

IV - Victim of Love

 

 

 

 

La mort viendra et elle aura tes yeux / Verrà la morte e avrà i tuoi occhi "

Dernier texte de Cesare Pavese ( 19081950 ) , laissé sur une table dans une chambre d'hôtel de Turin , le jour de son suicide le 27 août 1950 .

 

 

 

 

 

8 - Au petit jour , la lumière entra par les rideaux de la chambre comme un filet d’or pâle .
En contrebas , la mer , lentement , respirait . Roméo n’avait presque pas dormi , revoyant la nuit folle et les rires , la danse et le regard de Juliette se fondre dans la roseur pâle du " Paradise " .
Tout cela semblait irréel , comme si ce n’était déjà plus qu’un souvenir . Après cette nuit passée à l’ " Hôtel California ", les premières lueurs grises de l'aube avaient doucement filtré à travers les persiennes entrouvertes , leurs gouttes , comme une rosée sur ses yeux sombres , dorant les draps défaits . Dans le silence , on entendait seulement le cri des mouettes couvrant le grondement de la circulation remontant , plus loin , la Promenade . Il se leva le premier , regardant son amie dormir , le visage encore apaisé par la fatigue et la douceur du vin de la veille . Tout en elle évoquait une innocence retrouvée . Pourtant , comme il s'en doutait déjà , le temps devrait bientôt les séparer . La veille , ils avaient déjà convenu de leur " adieu " temporaire : elle allait rejoindre son groupe à Gênes , lui se promettant d'achever son pèlerinage à Nice en retrouvant les lieux de son enfance , la colline de Cimiez , le vieux port , l'avenue de la Lanterne , avant , d'ici quelques jours , de reprendre son train pour Rome . ( 2 )

Alors , devant le miroir fêlé de la salle de bains , tout à coup , l’idée du départ devint insupportable à Juliette . Elle sortit , ses cheveux blonds humides , revêtue d'un peignoir , un léger sourire au coin des lèvres , dans les yeux cet éclat qui l'avait tant ébloui la veille , lorsque la musique des " Eagles " avait commencé à flotter dans la salle , comme une promesse impossible . 

Puis , ils descendirent l'escalier tous deux , main dans la main , jusqu’au parvis . La ville s’étirait dans la torpeur estivale .
- Et si on ne se quittait pas tout de suite ? , lui souffla timidement la jeune fille .
- Tu veux dire ...
- On pourrait y aller ensemble , à Gênes !

L’idée lui parut presque irréelle , et pourtant ... Le jeune homme se mit à trembler , n'hésitant pas une seconde , embrassant avec plus d'ardeur encore sa compagne . Ensuite , il fut étonné de voir la voiture qu'elle conduisait , une " Sunbeam " alpine MK bleu saphir métallisé de 1953 décapotable , comme celle de Grace Kelly , modèle assez ancien que lui avait prêté un ami du groupe ayant travaillé aux studios de la Victorine , lui expliqua-t-elle . Vers midi , ils quittèrent Nice par l’autoroute A8 , riant , chantant , emportés par le vent chaud de la Riviera . Dehors , le soleil montait sur la corniche , éclaboussant la roche d’une lumière presque aveuglante . Elle pensait à ce qu’il lui avait dit : " On n’échappe pas toujours à ce qu’on aime " . ( 3 )
Cette phrase , maintenant , lui revenait comme un refrain , dans le ressac lointain des vagues . La route s’élevait en lacets au-dessus de la mer . Le soleil frappait la tôle blanche de l'automobile . Sur la corniche , le bleu du ciel et celui de la Méditerranée se confondaient dans un vertige d’été . Elle conduisait , ses cheveux fous dans le vent , lui à côté d’elle , observant la mer et ses reflets argentés de cobalt où se mêlaient tous les souvenirs de son enfance .

- Tu vois , dit-il , c’est ici que j’ai appris à nager , sur la pointe sainte-Hospice . Mon père me tenait par la main , là-bas , près du cap Ferrat .

J’avais peur des méduses ...
La conductrice tourna légèrement la tête , le dévisageant d'une mine sérieuse .

- Et maintenant ? , sourit-elle .
- Maintenant , je crains tout ce qui passe trop vite .

- Alors ne laisse rien passer . Pas aujourd’hui !

Elle accéléra . La décapotable filait vite le long des falaises , frôlant les murets , le vent soulevant sa robe claire . On aurait dit une scène d’un autre temps , quelque part sur la route entre Monaco et San Remo .

Tu crois au destin ? , lui demanda-t-elle .
- Je ne sais pas . Peut-être qu'il ne te reste plus qu'à lui donner rendez-vous ? 

Juliette parut s'amuser de l'aventure ! Ils riaient comme deux enfants . Le moteur , complice , ronronnait régulièrement . Sur la radio , un vieux morceau passa , presque par hasard , " New Kid in Town " . Romeo baissa le son .
- Tu entends ? Ne dirait-on pas que la chanson nous suit depuis hier ? 
- Oui , répondit-il , comme un présage ... 

- Alors , cramponne-toi , mon cher ! On attend la " star " sur scène ! , rajouta-t-elle avec une certaine ironie , se voyant déjà , sans doute , jouer avec son groupe dans un théâtre où le public lui réclamant un dernier morceau , elle reprenait sa guitare et , sans savoir pourquoi , commençait à jouer les premières notes du fameux tube .

Ils passèrent la frontière , la mer à gauche , les collines couvertes d’oliviers à droite . Les panneaux changèrent de couleur , indiquant Savone . Le ciel devint plus lourd , la lumière plus dure . À mesure qu'ils approchaient du but , un vent étrange se leva , pas celui du large , mais un souffle sec venu de l’intérieur des terres .

La jeune femme fronça les sourcils .
- Tu sens comme lair a changé ?
- Oui ... cest plus orageux ...

Le silence s’installa . Elle regarda sa montre : 11 h 30 .
Encore quelques kilomètres , pensa-t-elle . À travers le pare-brise , le bleu azuréen s’éloignait peu à peu , remplacé par le gris des zones industrielles , puis , tandis que la voiture blanche filait sur l’autoroute , happée par la chaleur , grignoté par le damier des toits de la ville natale de Christophe Colomb .

Midi passa .

Juliette avait remonté ses lunettes de soleil , son bras gauche posé sur la portière .
- C’est donc ici que finit notre pèlerinage ? , demanda-t-elle .
- Oui , entre ciel et béton , soupira-t-il . On dirait que le nouveau monde a parfois des allures d’échangeur .

Elle rit d'un rire clair , plein d'insouciance et de jeunesse .
- Et dire qu’hier encore , on dansait sous les palmiers ...
- La vie est capricieuse , fit Romeo . Elle change de décor quand on commence à peine à y croire .

Ils approchaient du pont Morandi , surplombant la vallée du Polcevera . En ce 14 aôut 2018 ,  le ciel s’était chargé d’une lumière blanche , presque électrique . Un souffle chaud traversait la vallée . Juliette serra un peu plus fort le volant .
- Tu crois qu’il va pleuvoir ?

Non . C'est juste que le monde retient son souffle .

Ils montèrent sur la travée . En contrebas , la ville , autour du  lacis de ses rails bordé d'entrepôts , déroulait , au pied de verdoyantes collines , ses toits bigarrés . Romeo sortit son téléphone afin de prendre une photo .
- Regarde ça ! On dirait qu’on vole !

Ce furent ses derniers mots !
Dans un vacarme épouvantable , à 11h 36 précise , le monde parut soudain se déchirer .

Le pont s’était brusquement effondré , emportant avec lui des vies , des voitures , des promesses suspendues . Parmi elles , dans une décapotable blanche , entre les amas de béton , les secouristes découvrirent plus tard deux silhouettes immobiles couchées sur le flanc , sous la poussière , l’une contre l’autre , qui paraissaient dormir , encore enlacées , figées dans le vide . A la portière , une écharpe bleue était accrochée , un fragment de tissu qui dansait comme un dernier signe de leur jeune existence . Au-dessus d’eux , le ciel s’ouvrait d’un bleu si pur qu'on aurait dit que la lumière voulait vite les emporter ailleurs . ( 4 )
Quelqu'un ,  sur l’écran d’un téléphone brisé , reconnut la photo du pont , prise une seconde avant la chute . On y voyait la mer , la ville , et deux visages qui s'amusaient encore , mais dont la vie s'était tue tout à coup .
Le vent seul , désormais , ponctué du cri de quelques mouettes , remplissait le silence , ignorant encore tout de ce jeune parisien qui faisait route pour Rome , emportant dans sa valise un carnet , quelques poèmes , plus un nom griffonné à la hâte , celui de la jeune fille dormant à ses côtés ... 

 

9Juliette , elle , en s'envolant ,  se voyait jouer avec son groupe dans un bar de Gênes .
Le public , indifférent , lui réclamait un dernier morceau .
Alors , prenant à nouveau sa guitare et , sans savoir pourquoi , elle avait commencé à jouer machinalement les premières notes de " Victim of Love " . ( 5 )
Sa voix tremblait , puis , dans le brouhaha , s’éteignit soudain . Quand elle leva ensuite les yeux , croyant percevoir le reflet d’une jeune femme qui lui souriait dans le public , mais aussi par la vitre de la voiture , avant de disparaître , elle vit aussi scintiller dans le noir de la scène , à travers la frénésie de cette extase incendiaire , et pressentant l'incompréhensible , comme des diamants merveilleux , les yeux de cette belle demoiselle à son image , irradiés de tous côtés par ceux d'un insatiable amant , deux escarboucles de lumière dévorante !

- L'eau finira-t-elle par vaincre le rocher  , lui demandait celle-ci , pendant que quelque chose en nous , noyé dans la douceur du clair-de-lune , brûle d'un immense désir de l'Eternel ?

Alors , que suis-je venu faire ici ? , lui rétorquait son double , reflété dans le miroir de ce  paysage désolant dont il ne resterait bientôt plus que poussière jaunâtre dispersée aux quatre vents de vieilles photos-souvenirs d'une pauvre disparue .

Et que signifie , en ce bas monde , le passage d'Eurydice morte à vingt ans ? ( 6

Chère amie , cette infinie douceur cachée en toi comme une rose délicieuse et légère de mon jardin de souffrance , la retrouverai-je un jourEt ce beau sourire de lumière arraché à l'Etoile de ta Mort , me le redonneras-tu ?

J 'ai la tête couverte de rosée , les cheveux trempés des gouttes de la nuit ...  Je dois m'en aller au loin , dit un jour l'enfant du Soleil à son fiancé . Je ne sais ce qu'il y a en moi , quelque chose me pousse en avant ... ( 7 )

- Mais pourquoi vouloir partir , la suppliait-il , et quitter celui qui , vraiment , nous ressemble et nous couvre de son ombre ?

- Chaque jour a une aube , un crépuscule ...

- Mais ça me brûle comme un feu de l'enfer ! , lui répondit l'étrangère , voyageant au bout de ses forces . Je n'en puis plus ! ( 8 )

- Peut-être faudrait-il apprendre à trouver d'abord le désert de ta solitude , lui murmurait , pour la consoler , la voix de l'Ange , écho d'une rivière des larmes de la nuit , chapelet de gouttelettes fines tombant du flanc de la montagne sur cette vallée du bout du monde ? ! ( 9 )

- Alors le bonheur serait là ?

- Ma pauvre amie , n'entends-tu pas ce vent du crépuscule chassant au-dessus du lac les nuagesNe vois-tu pas l'errance de leur vie éphémère s'achever douloureusement sur le toit du Temple des Abîmes , tandis qu'un dernier rayon du Soleil triomphal , son amant , se joue de la masse sombre de la Lune au ténébreux sanctuaire , par un éclat sur l'eau de son regard , montrant leurs visages moqueurs , tout biscornus , leurs guenilles ridicules : " Les nuages , les merveilleux nuages ... " ? 

( 10 

10 - Le silence .
Puis une pluie fine , presque bienveillante , lavant la poussière du désastre .
Sur la vallée du Polcevera , la lumière revint , tremblée , dorée , comme si le ciel lui-même voulait panser la plaie ouverte de la terre . Entre les débris et les poutres tordues , l'auto reposait , à demi ensevelie . Rien ne bougeait plus . Pourtant , quelque chose flottait , comme une présence légère , un souffle , des formes humaines , translucides , qui se tenaient par la main , sans peur , comme si leur chute n’avait été qu’un passage , une porte ouverte sur un autre rivage . Leurs âmes s'étaient-elles levées de la poussière , montant lentement dans l’air tiède du midi , franchissant la brume , portées par le vent marin ?

Tout en bas , la ville s’effaçait , le bleu s’élargissant en haut vers l'infini . Plus loin , là où commençait la lumière , une silhouette , celle de Mona , calme et souriante , qui savait que rien ne finissait , que tout recommençait comme au premier jour , attendait le pauvre RoméoAlors ,  le regardant avec tendresse , elle lui fit franchir le seuil sans retour .
Et le monde terrestre s’éteignit derrière eux , dans un grand silence d’or !

 

 

 
 
FIN
 
                                                       ___
 
LE TRAIN - IV - Victim of Love - Pep gwir miret strizh -All rights reserved -Tous droits réservés - " LE TRAIN " - Copyright 2025 Dan Ar Wern .
                                            ___
 
Notes :
 
2 - BALADE AU PAYS DES OMBRES ( Cycle de L'Etoile IV ) - I - 8 - Un Immeuble au Nom d'Etoile - Copyright 2018 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
3 - Sunbeam Alpine MK bleu saphir métallisé de 1953 utilisée dans le film d'Alfred Hitchcock ( La Main au Collet / To Catch a Thief , 1955 ) avec Grace Kelly et Cary Grant .
 
4 - Catastrophe du pont Morandi , à Gênes , le 14 aôut 2018 .
 
5Victim of Love ( 1976 ) , chanson du groupe " Eagles " figurant sur l'album " Hotel California " sorti le . Elle fut écrite par Don Henley , Glen Frey , Don Felder et J.D Souther - Tous droits réservés - Voir note 1 .
 
 
6 Légende d'Orphée et Eurydice ( Mythologie grecque ) .

 

7 - Cantique des Cantiques , V , 2 .

8 - La Mort en Perse " ( Tod in Persien , 1935 ) - L'Ange , par Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) , écrivaine , aventurière suisse . 

- " La Vallée Heureuse " ( Das Glückliche Tal , 1940 ) , par Annemarie Schwarzenbach .

10 - " Petits Poèmes en prose ou le Spleen de Paris " ( 1869 ) - I - L'Etranger , par Charles Baudelaire

( 1821 - 1867 ) , poète français .

 

 

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