LE TRAIN
III - Le " Paradise "
" Parfois dans votre vie , vous ferez un voyage . Ce sera le plus long voyage que vous ayez jamais fait .
C’est le voyage pour vous retrouver . "
Katharine Sharp ( 1865 - 1914 ) , philosophe américaine .
6 - Le " Paradise " portait bien mal son nom . Les couples venaient y danser mollement , repus des spécialités culinaires niçoises du chef , ivres d’ennui , d’espoir et de tout l'alcool qu'ils avaient pu boire pendant le dîner , certains dont le coeur était lourd , d'autres que la passion , sans doute pétillante comme une coupe de champagne , faisaient revivre par le miracle d'un sourire , celui d'une ondine au pouvoir magique , aube de nouveau monde après les ombres de la nuit .
Juliette se surprit à rire , à oublier le temps .
Ce soir , elle se sentait , malgré tout , si légère , n'ayant presque rien consommé , sinon quelques verres , presque heureuse , comme si ce garçon sorti d’une erreur de porte , et qui lui ressemblait d'une manière étrange , avait entrouvert en elle un passage secret .
Sous les néons roses , feux miroitants d'un océan de pierres précieuse , l’air sentait le sel et la poussière , cocktail exotique de fleurs fanées et de rêves inachevés . Le bar , installé dans une ancienne salle de bal de l’hôtel , ouvrait sur une terrasse donnant directement sur la mer . À travers les baies vitrées , tournoyant dans la blancheur d'une fête onirique , les lueurs de la Promenade scintillaient sur les vitres comme dans les yeux des danseurs , corolles de fleurs et de constellations vacillantes que l'orchestre accompagnait d'une valse ou d'un rock endiablé !
Maintenant , celui-ci jouait un vieux morceau des " Eagles " - New Kid in Town - et les premières notes semblaient flotter entre eux comme un écho venu d’un autre siècle .
Ils souriaient , le regard brillant d’une joie fébrile , un peu nerveuse , quand , soudain , tous deux se sentirent complètement " aimantés " l'un par l'autre ! ( 1 )
Il la guida ensuite vers une table , près de la piste .
- Je devrais les retrouver demain dans le centre de Gênes , pour une tournée un peu bohème en Italie , une série de concerts improvisés , tu vois , rien d’officiel , mais ça me suffit . J’ai fui Toulouse , après tout , j'ai laissé tomber la capitale ... et , surtout , la banque !
Elle éclata de rire , ajoutant :
- Tu m'imagines ? Costumes gris , bureaux climatisés , les chiffres à longueur de journée ... un vrai cauchemar ! J’ai laissé un message sur le répondeur , pour mes parents . Peut-être croiront-ils que je suis devenu folle ?
Roméo l’écoutait , fasciné . Tout ce qu’elle disait résonnait en lui comme un aveu qu’il aurait pu prononcer lui-même .
Elle aussi avait décidé de tracer la route , sans trop savoir pourquoi , sinon pour retrouver ce souffle qu’elle croyait perdu !
Et soudain , tout en le dévisageant , pleine de curiosité , elle fut frappée par cette ressemblance : les mêmes yeux clairs , même pli au coin des lèvres , même façon de pencher la tête quand il écoutait . C’était troublant , presque inquiétant .
- Vous ... enfin , tu me fais penser à quelqu’un , murmura-t-elle .
- À qui ?
- À moi , je crois .
Quelque chose , en effet , les unissait par une force invisible dépassant la logique . Ils éclatèrent de rire , mais leur rire sonnait comme une reconnaissance , comme deux pôles contraires qui enfin se retrouvent , après mille détours , dans ce lieu improbable , à l'autre bout du monde , soumis à la force d'un irrésistible magnétisme animal !
Telle un feu couvant sous la braise , la musique langoureuse des " slows " parut s'éterniser , lente et douce , les faisant danser sans se parler , joue contre joue , corps enlacés par leurs mains qui , d'abord timidement , avaient hésité avant de se frôler , regards accrochés l'un à l'autre , comme à un fil de lumière .
Autour d’eux , les conversations s’effaçaient , le temps semblait suspendu .
Et quand la soirée prit fin , Juliette eut l’impression étrange que tout ce qu’elle avait quitté - sa vie d’avant , Paris , même elle-même - s’était dissous dans l’air salé du " Paradise " .
7 - Il n'imaginait guère , d'ailleurs , quand il crut la reconnaître en songe , ombre parmi les ombres , derrière un voile , aussi présente que la vie peut l'être en se cachant , revoir ce complice et lumineux sourire , né soudain de ses lèvres roses de jeune fille , papillonner vers lui qui croyait depuis longtemps bien mort cet éphémère instant de sa prime jeunesse , trace d'un souvenir lointain , vite évanoui ...
Etait-ce bien la même , en vérité , cette beauté fragile pouvant seule vous sauver d'une vie insignifiante ? Se nommait-elle Mona ou Juliette ? Venait-elle vraiment du sud-ouest ?
- Peu importe les rêves , lui avait-elle dit , quand l'Arlequin danse en ribambelle au milieu du Carnaval de la " Mort Rouge " , soupirant , derrière un masque , après sa Colombine !
N'as-tu vu venir à toi aussi sur la baie des Anges , du fond de l'espace , pendant ces feux d'artifice de la semaine du 15 aôut , le rayon lumineux d'une étoile filante ? , lui avait confié son amie après leur sommeil . N'était-ce qu'une illusion , quand elle s'est approchée de moi au milieu des massifs de fleurs , devenant un grand soleil où rayonnait une figure ayant parfois la force d'un homme , parfois la douceur d'une femme , être double , androgyne , changeant de manière imperceptible comme la surface d'une mer calme que mille couleurs de tempête font revivre ?
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