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Dan Ar Wern Official Website

LE TRAIN - I - Roméo .

4 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

Lola ( Reflet ) David Peterson

Lola ( Reflet ) David Peterson

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LE TRAIN

 

 

 

 

 

I - Roméo

 

 

" La route est longue , pour aller au bout du monde ... " 

J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )

 

 

1 - Le wagon glissait le long de la plage , presque silencieux , rapide . Le nez collé au carreau , il contemplait la grande bleue , qui , au-delà d'un tunnel sombre , l'aveuglait d’une lueur argentée sous le soleil levant . Vingt ans à peine , une valise légère à ses pieds , le jeune homme ne savait pas encore ce que serait sa vie . Mais déjà , au fond de lui , une mélancolie , une impression étrange d’inachevé . La Côte d'Azur défilait devant ses yeux éblouis . Les façades pâles s’alignaient , les palmiers se balançaient sous la brise marine de l'aube . Il appuya son front contre la vitre froide . Était-ce l’ombre d’un pressentiment ? Dans cette ville , se trouvait peut-être quelqu’un qui lui ressemblait , se dit-il , quelqu’un qu’il aurait eu envie de connaître , mais qu'il ne pourrait jamais , sans doute ,  rencontrer . 

La gare de Nice lui apparut soudain dans la lumière du matin , carcasse noirâtre avec ses quais baignés d’un or presque irréel , qui grouillaient déjà de monde . Une heure plus tard , lorsqu'il put enfin s'asseoir à la table d'un salon de thé , il se mit , comme d'habitude , à regarder distraitement les silhouettes pressées des passants , des couples qui se prenaient la main . Mais quelque chose ou quelqu’un lui manquait tellement que son cœur se serra sans qu’il puisse dire vraiment pourquoi un aussi étrange sentiment l’avait envahi . Embrasant les façades ocre et crème de la ville ou reflétant sa clarté sauvage , la méditerranée , immense et calme ,  paraissait se moquer de lui comme d'elle-même et de l'agitation fébrile de sa houle de vagues matinales qui , telle un essaim de ruche , battaient régulièrement de leur lancinant roulis la Promenade des Anglais .

Dans le train qui était entré en gare , il s'était rappelé avoir fixé la lumière sur les fenêtres des immeubles . Les rues étroites , les terrasses bondées , le bruit des conversations familières qui montait jusqu'à son oreille , cette cité , pour lui , n'aurait dû être , après tout , qu’un point sur la carte . Parmi d'autres . Mais , au fond , plus fort qu'un coup de Mistral , quelque chose lui soufflait que ce passage sur la Riviera , décidé en dernière minute , avait un sens .
Des gens couraient sur le trottoir , ici et là , d'autres , plus immobiles , ne faisant qu'attendre , comme lui qui cherchait un visage précis , sans le connaître encore , comme si une voix intérieure lui murmurait déjà : " Elle est là , quelque part , celle que tu as vue dans l'express ... "
Mais ce visage n’apparaissait pas .

Plus d’une fois , d'ailleurs , comme aujourd'hui , il avait suivi par jeu ou en quête de sens ,  les pas d'une étudiante qui l’avaient mené vers ce genre de lieu anonyme où , un carnet ouvert devant elle , assise à la terrasse d'un café , elle paraissait griffonner des phrases inachevées tout en regardant , des heures , le flot de la foule hébétée scrutant vainement son ombre à travers la vitrine .

Dans un autre quartier , dans une pièce étroite donnant sur la mer , un autre jeune homme rêvait aussi , peut-être , solitaire , se disait-il , penché sur une table , à une inconnue . C’était Le Clézio , encore anonyme , dont il avait apprécié le dernier ouvrage . Eux deux respiraient le même air , sans doute , écoutaient le même balancement des vagues , rêvant aux mêmes échappées lointaines . Pourtant , jamais leurs chemins ne se croiseraient .

Double secret , frère ou soeur d’âme ... 

Il s'était souvent demandé ce qu'elle pouvait bien faire à ce même instant , si elle écoutait distraitement un cours dans un quelconque amphithéâtre , ou alors , livre ouvert , l’esprit tourné vers le large ou bien loin , dans la montagne , était étendu sur un lit comme le sien , dans sa petite chambre , ignorant que son destin passait si près de lui ?

Le train , dans sa tête , avait à peine ralenti , était aussitôt reparti , puis la gare , tel un rêve inachevé , s’était effacée peu à peu .

Il l'avait cherchée du regard , pourtant .

Comme une voix silencieuse qui , longtemps , l’appelait . Mais elle n’était plus là .

Alors , pour mieux la voir , il ferma les yeux , laissant défiler le paysage tandis qu'un léger sourire se dessinait sur ses lèvres .

Peut-être pressentait-il déjà que ce rendez-vous n’aurait jamais lieu , que leur rencontre future n’appartiendrait plus à cette terre , mais à un autre monde qu’ils rejoindraient en secret beaucoup trop tôt ?

 

2 - Comme à un songe effiloché dans le bruit des stations de métro , il repensa au matin de son départ . C'était le temps des vacances . Le jour se levait à peine sur cette capitale humide et grise qu’il avait tant aimée autrefois , mais qui , depuis quelques mois , lui semblait aussi étrangère qu’une salle de réunion sans fenêtres . Roméo n’en pouvait plus . Les campagnes de pub , les réunions interminables , les slogans creux ... Tout cela lui paraissait dérisoire , une mascarade où sa voix ,  ses mots , ses chers livres de jadis n’avaient plus leur place . Il se sentait prisonnier d’une image qu’il avait fabriquée pour leur plaire , ou juste pour survivre . 

Il se revoyait , ce matin-là , traversant le hall de l’agence avec un carton de dossiers sous le bras , saluant distraitement les visages fatigués de ses collègues lui parlant d’objectifs , de clients , de tendances , tandis que lui rêvait d’horizons ouverts , d’un lieu où l’on pourrait encore écouter le silence du zéphyr et le bruit de l'eau coulant d'une fontaine .
C’est alors qu’il y eut cette rencontre étrange , et sur le moment presque insignifiante , d'une cliente aux allures de Claudia Cardinale , une femme d’âge mûr assez sympathique , venue lui présenter un projet pour une marque italienne .

Elle avait remarqué , assurément, quelque lassitude dans son regard : " Vous devriez venir à Rome , lui avait-elle conseillé à la fin de la réunion , je crois qu'à la Villa Médicis ils cherchent quelquun . Ce serait différent , non ? "
Croyant à une plaisanterie , il s'était contenté de lui envoyer un sourire . Mais elle avait insisté , lui tendant sa carte . Et soudain , tout s’était mis à tourner autour de cette idée : partir !

Les jours suivants , l'employé de bureau avait bouclé sa vie comme on referme un bouquin lu trop vite .

Quelques fringues dans une valise , un carnet , son stylo préféré . Rien d’autre .
Le soir du départ , sous une pluie fine , il s’était rendu à la gare de Lyon . Des haut-parleurs tonitruants communiquaient les numéros des trains de nuit pour le sud et pour l’Italie , et dans le hall se mêlaient des parfums de cafés et de ferraille , de valises mouillées et de solitude .
Il se souvenait encore avoir hésité , observant , par la vitre , son voisin de cabine saluer une fille restée toute seule sous les lumières crues du quai . Une sensation l’avait traversé , cette bizarre impression que quelqu'un , là , d'un signe , lui disait aussi adieu avant qu’il ne comprenne pourquoi .

Puis la voiture s’était ébranlée avec lenteur , d'un balancement régulier qui endort les corps tout en éveillant les âmes . La ville reculait , puis disparaissait à travers la glace , avalée par la nuit , pendant que , dans ce noir convoi , il pensait à l'Italie , terre étrangère , mais aussi , sans pouvoir se l’expliquer , à cette Méditerranée lointaine qu’il n’avait plus jamais revue depuis l’adolescence .

 
 
( A Suivre )
 
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