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Dan Ar Wern Official Website

LE TRAIN - II - Hôtel California .

6 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

Devant la Mer ( 2016 ) - Sylvie Bertrand .

Devant la Mer ( 2016 ) - Sylvie Bertrand .

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LE TRAIN

 

 

 

 

 

II - Hôtel California

 

 

 

 

" ... Et que ne suis-je , à genoux devant vous ,

      Plus encore abandonné en vos cheveux défaits ? "

Rainer Maria Rilke ( 1875 - 1926 ) - " Elégies de Duino " , X ( Duineser Elegien , 1912 / 1923 ) 

 

 

 

 

3 - Juste pour se plonger à nouveau dans l'air de cette ville où il avait vécu une partie de son adolescence , il avait voulu passer à Nice une seule nuit , simple repos avant Rome , halte entre deux trains , pensait-il , et c'était , d'ailleurs , la raison pour laquelle il n'avait pas choisi une ligne plus directe . Mais dès qu’il eût poussé la porte vitrée du " California " , il comprit qu’il venait d’entrer dans un de ces lieux où les destins s’effleurent sans vraiment se connaître , où le temps semble s’arrêter quelque part sur le chemin du souvenir , entre deux étages .

Le hall sentait le tabac froid  , la cire et l'air marin . Sur les murs , des affiches défraîchies de la Côte d’Azur promettaient un soleil d’avant-guerre . Une femme blonde à la voix rauque lui tendit la clé avec un sourire las :
- Vous êtes au 212 , monsieur . Vue sur le port , si vous aimez les couchers de soleil .

Dans l’ascenseur , les miroirs lui renvoyèrent son image multipliée à l’infini , comme si , déjà , il pouvait se perdre , parmi d’autres versions de lui-même , dans cette autre vie possible du passé .
La chambre était modeste mais propre , avec ce charme un peu désuet des résidences d’autrefois : rideaux couleur miel , couvre-lit fané , ventilateur au plafond tournant lentement comme un vieux tourne-disque .
Il posa sa valise , ouvrit la fenêtre . Dehors , le soir tombait sur la baie . Le murmure régulier des vagues montait jusqu’à lui , apaisant et inquiétant à la fois .

C’est vers vingt heures qu’on frappa à la porte .
- Entrez ! , dit-il distraitement .
Mais la visiteuse resta immobile sur le seuil , l’air surpris . C’était une jeune femme aux cheveux  longs , qu'il avait déjà plus ou moins croisée , croyait-il , au wagon-bar , veste de lin clair sur l’épaule .
- Oh , pardon ... je me suis trompée ...
Sa voix avait cette hésitation sincère des gens timides . Rougissante , s’excusant encore , elle avait vite disparu dans le couloir avant qu’il ait eu même le temps de lui répondre .

Il crut d’abord qu'il s'agissait d'une maladresse banale , d'une scène sans importance . Pourtant , lorsqu'il descendit dîner au restaurant de l’établissement , c'est avec plaisir qu'il la retrouva assise toute seule à une table , face à la mer . Il leva les yeux , la reconnut , lui adressant ce sourire de connivence que partagent les voyageurs sans attaches .
- Vous permettez ? , demanda-t-il .
Elle hocha la tête .

Elle s’appelait Juliette , une toulousaine arrivant elle aussi de Paris , " sans raison précise " , lui affirma-t-elle , mais lassée comme lui d’un métier qui ne lui ressemblait pas , la jeune fille avait pris le premier train vers le sud , pour voir " si ailleurs il n'existait pas une autre façon de respirer " .
Sans gêne , comme s’ils s’étaient quittés la veille , ils discutèrent en sirotant un vin de Bellet , parlant des villes qu’ils n’avaient pas encore visitées , des livres qu’ils avaient lus trop tôt .
Dehors , les lumières de la promenade s’allumaient une à une , mais le flot des voitures , comme celui des promeneurs , semblaient se moquer de leur conversation . 
Ce fut bien plus tard qu'ils décidèrent de descendre au " Paradise " , la boîte-de-nuit de l'hôtel , où résonnaient de vieux morceaux de jazz mêlés à des chansons italiennes .

 

4 - Maintenant , presque immobile après cette soirée de fête , il était allongé dans le silence de la chambre , une silhouette douce et lumineuse lui souriant à ses côtés comme une sœur à travers les stores baissés . Jadis du même âge que lui , elle était restée cette jeune femme de vingt ans , partie bien trop tôt , qu'il avait connue autrefois , dans sa prime jeunesse , et qui , parfois , revenait à travers la flétrissure des rideaux et les fissures d'un temps révolu sans jamais lui parler , mais l’obligeant , cependant , à l'écouter remonter le fil de sa propre vie . Alors , fasciné par cette présence , il se revoyait croyant aux légendes des chevaliers , des fées et des druides , courir auprès d'elle , enfant , dans la lande et les fougères de Brocéliande qui les enveloppaient comme un manteau . Mais ce monde enchanté s’était brisé , un jour , lorsque son père , militaire , avait entraîné soudain sa famille vers l'Algérie . Là-bas , la poussière du sable et la violence remplacèrent la forêt . Les cris et les ordres résonnaient encore dans sa mémoire , avec la sensation d’avoir perdu une innocence qu’il n’avait jamais plus retrouvée .

Puis vint le temps de l’errance . Il avait traversé une terre de soleil et de pierres blondes , l’Occitanie , sans savoir que c’était aussi le pays de celle qui aujourd’hui lui était apparue telle une âme jumelle dans un train de hasard s'arrêtant dans sa ville d'adoption .Toute une vie semblait s’être bâtie sur ce rendez-vous de la dernière chance .

À Nice , il aurait cherché une autre lumière , autrement , peut-être celle de livres rares ou de souvenirs à la marge , invisibles , comme si sa destinée n'avait été que de mesurer l’étendue de ses échecs devant l’ange qui le visitait , de ses désillusions , de ses amours égarées , de ses rêves suspendus . Pourtant , c'était bien grâce au regard de cette enfant d'hier curieusement ressemblante à la femme du train , qu'il avait entrevu que son existence , même inaboutie , était reliée à une  sœur d’âme , comme deux lignes parallèles qui n'avaient pu encore se rejoindre sur cette terre mais qui , maintenant , se retrouvaient . C'est alors qu'il réalisa , au seuil de ce dernier voyage , que le sens de la vie n’était pas toujours facile à comprendre sans le reflet lumineux de la providence .

Il se rappelait avoir avoué alors naïvement à Mona , au creux de l'oreille , quand il avait de la peine à courir aussi vite que son ombre : 

" Tu es mon idéal , mais cet idéal , je ne peux pas latteindre . Il me semble que je nai pas ce quil faut ! Je suis comme un petit enfant qui na aucune notion de la distance , et que j'ai beau essayer d'aller vite , je n'arrive jamais à te rattraper !

C'est pourquoi elle se mettait à rire à gorge déployée quand , ensuite , elle constatait son épuisement à tenter de cavaler derrière elle , tandis que de vives hirondelles , tournoyant en bandes , paraissaient aussi lui répondre en trissant de leurs moqueries le bleu du ciel !

" Oui , mais au dernier jour , elle sapprochera de toi avec tout ce que tu avais désiré , et alors ... "

 

5 - Le dormeur , dans la clarté tamisée de la chambre , s’éveilla en sursaut . La respiration lui manquait , mais ce ne fut pas la douleur qui l’éveilla : c’était elle , cette jeune femme au visage doux , vêtue d’une chemise de soie flottant légèrement dans l’air d'été , et qui , lui souriant avec tendresse , portait sur lui ce regard bienveillant dont la ressemblance avec son âme jumelle était si troublante . Vingt ans à peine , et pourtant cette même gravité dans les yeux , l’éclat de ceux qui ont traversé la mort , songeait-il ...

Alors , l'embrassant avec fougue , il osa lui redemander :

- Pourquoi es-tu venue ?

Elle lui sourit encore , et sa voix résonna comme un souffle :

- Parce que tu mas cherchée toute ta vie ?

Un silence s’installa , doux et vertigineux . Refermant un instant les yeux , tous ses souvenirs se mêlèrent dans une même clarté . Ce qu’il croyait être une vie d’échecs n’avait été qu’une longue attente d’elle dans cet hôtel de passage , un peu décati , vibrant d'une étrange mélancolie ...

 
 
 
 
( A Suivre )
 
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