LE PASSEUR DES MONDES ( 1er Cercle ) - VI - L'Attente - 4 - Lugnasad ( Fête des Moissons - Harvest Festival - Peurzorn ) - I - Fest-Deiz .
Premier Cercle : A la Pointe du Jour ...
Le Passeur des Mondes ( VI )
Première Partie
/ L'Attente /
" Que serait-elle , cette vie ? "
Anton Tchékhov - " La Steppe , Histoire d'un Voyage " .
- Les Sortilèges de Brocéliande -
4 - Lugnasad ( Fête des Moissons )
" Place ta faucille et moissonne ,
Car l'heure est venue de moissonner ,
Parce que la moisson de la terre
Est bien mûre . "
Apocalypse de Saint Jean - 14 , 15 .
I - Fest-Deiz ( Fête de Jour )
On retrouva Roll de l'autre côté du Tertre , non loin du Val Sainte-Marie , qui est bordé d'une sapinière assez touffue .
Il errait dans la pénombre des bois , l'air " groggy " , au point de s'évanouir sur un tapis d'aiguilles jaunes , parsemé de branches mortes , parmi des buissons d'épines et de ronces .
La patrouille militaire , qui revenait du champ de Tir , découvrit vers six heures du soir le jeune homme sur sa route .
Sa famille fut prévenue , ne sachant plus très bien s'il fallait se réjouir ou , au contraire , gronder l'enfant .
Mona , quant à elle , s'effondra dans les bras du garçon , tous deux pleurant à chaudes larmes .
Plus inexplicable fut jugée l'absence de Yann .
On interrogea longuement le fugitif pour savoir ce qui ressortait vraiment de cette étrange disparition .
Mais il ne voulait rien dire , ayant sans doute peur de manquer à sa parole , s'obstinant à répéter qu'ils avaient dû se perdre , lui et son cousin , dans un genre de tunnel obscur , et qu'ensuite , leurs chemins s'étaient probablement séparés .
- C'est tout ? , s'énerva Monsieur le Maire , assisté du gendarme Ignace-Emile Fourachoux , tirant , impassible , sur sa grosse moustache couleur châtain clair aux pointes effilées .
- Je vous assure que je ne sais rien de plus , gémit le gamin d'un air triste et penaud , se contentant d'expliquer leur survie par l'emport de provisions pour plusieurs journées éventuelles d'éloignement .
Mais il était difficile aussi pour lui de situer avec précision les lieux du drame . Les grilles du domaine s'étant révélées tellement inaccessibles , nos jeunes explorateurs s'étaient mis dans la tête d'aller un peu plus loin pour contourner l'obstacle . Et , de fil en aiguille , à la nuit tombante , après quelques kilomètres de promenade à l'aventure , ils constatèrent qu'ils s'étaient perdus .
- Peut-être du côté des Forges , peut-être ailleurs ?
C'est alors qu'ils avaient remarqué , sous les frondaisons , la présence d'un passage mystérieux ...
Maintenant , l'angoisse était à son comble , et les édiles de la petite cité bretonne s'agitaient dans tous les sens !
Ils se torturaient l'esprit pour savoir s'ils devaient ou non remettre à l'année prochaine la grande fête prévue bientôt .
Car la comtesse de Brocéliande , châtelaine du lieu fraîchement débarquée des Etats-Unis , devait y paraître .
L'annonce de son proche mariage avec un milliardaire " Yankee " avait défrayé la chronique et fait jaser toute la contrée .
Cependant , tant qu'on n'aurait pas retrouvé l'autre foutu garnement , battues et recherches devaient reprendre !
Le pays tout entier serait fouillé , s'il le fallait !
Même la troupe du colonel de Nançay serait mise à contribution . L'officier , sur ce point , n'avait fait aucune réserves .
Mais la plus grande surprise de l'aube nouvelle , sans aucun doute , fut l'arrivée triomphale , inespérée , de Tadig Tanguern !
Il descendit cette fois-ci d'une roulotte avec Yann à son bras , provoquant la curiosité de tous , déclarant au milieu des forains qu'ils venaient de trouver celui-ci du côté de Plélan .
- Je crois que Roll s'était enfui pour aller rejoindre sa mère ! , s'exclamait en implorant le ciel notre vieux renard , tandis que le gosse pleurait .
Personne , à vrai dire , ne comprit rien à cette affaire .
En tout cas l'espoir pouvait renaître , puisque le marin des antipodes réapparaissait , comme de coutume , à l'improviste afin de célébrer , certifiait-il , dans la bonne humeur les douze ans de son petit-fils .
Et la joie des retrouvailles fut immense , néammoins , gommant le reste , poussant tout un chacun vers l'achèvement de la mise en place et des préparatifs de la grande célébration .
Des réponses viendraient plus tard , peut-être ?
Maintenant sonnait l'heure de se réjouir tous ensemble !
Plein de force pouvait briller l'espérance , comme un soleil d'été qui réchauffe le coeur , éclairant le regard de ceux qui vont sentir en lui le feu naissant des premiers rayons de leur amour !
" Les jeunes garçons n'y manquaient point , sachez-le ,
Ni les jolies filles non plus ... " ( 18 )
A cette époque , la moisson s'effectuait avec l'aide précieuse de la faucille et de la faux , du moins pour les parties les plus dures , sur le talus des champs comme autour des pommiers à cidre .
Il fallait dégager l'espace nécessaire au passage de la " machine " , une barre de coupe hissée sur deux roues , dont la conduite était assurée par deux hommes . L'un , pour guider les bêtes , faisait claquer au vent son fouet de cuir aux lanières sifflantes , tandis que l'autre javelait , c'est-à-dire , avec un rateau de fortune , rabattait les tiges .
Les autres moissonneurs disposaient les javelles sur des " harts " ( liens ) , puis ces gerbes formaient des " terziaux " : l'une au milieu , bien d'aplomb , six autres tout autour .
Le séchage était l'affaire d'une bonne semaine .
Aujourd'hui , les menaces du ciel offraient tout de même leur récompense .
De ravissantes jeunes filles portaient sur leur tête des vases remplis de lait crémeux ou de fleurs splendides comme elles .
Certaines menaient déjà une ronde endiablée !
Face aux sonorités impérieuses d'une fringante bombarde , la cour de "Penn-al-Lenn " , ferme de Laou Kamm où l'on avait choisi de dresser le banquet municipal , résonnait aussi des grincements du " biniou-kozh " .
Monsieur Corentin , le maire , trinquait avec le colonel .
Son discours de tout à l'heure avait calmé les esprits : " Plutôt que traîner n'importe où , avait-il dit , nos enfants doivent s'occuper d'abord de leurs devoirs d'école et de leurs parents ! "
Tadig Tanguern , à la place d'honneur , parlait avec truculence de son dernier périple dans les îles du Sud .
Quant à Peronnik , il semblait venir d'un autre monde .
Affublé d'un habit de carnaval aux couleurs chatoyantes s'harmonisant avec les nippes multicolores des gens du voyage , le bonhomme " Arlequin " prenait son air important , poussant , parmi d'autres bateleurs , sa chansonnette :
" Depuis c' matin que nous battons ,
Voici la gerbe que nous cherchons ,
Voici la gerbe , la jolie gerbe ... " ( 19 )
Vous brûlant d'un incendie que l'alcool attisait encore , ses yeux sauvages luisaient des quelques éclairs commençant à déchirer le ciel .
On aurait dit qu'ils scintillaient comme deux feux follets diaboliques , papillons insatiables venant frôler sans pudeur les jambes si fines des danseuses dans la pénombre . Malgré une sensation de malaise ressentie devant le spectacle de cette ridicule mascarade , sa présence donnait à la fête une allure fantastique .
A l'entendre , sa voix caverneuse pouvait venir des profondeurs de l'Hadès ou de la " Vallée des Eaux de l'Angoisse " . Qui aurait su le dire ? ( 18 )
On s'efforçait de rester à l'écart .
La femme Rojou , tirant sur sa pipe en cachette , le prenait pour Satan lui-même ou son " homme " de main Taranis , " diablotin de la Foudre " , ajoutait-elle !
Chose plus curieuse , on le vit s'éloigner soudain puis disparaître , grand escogriffe dégingandé , vers le fond de la prairie .
Le brouhaha sans pareil régnant depuis l'aube aurait , de toute façon , caché les paroles sibyllines prononcées là-bas par notre ami à l'oreille d'un maître fondeur :
- Tu peux dire au patron que ça se passe bien . Le vieux joue le jeu ...
Cependant , fêtées par de nombreux chiens qui aboyaient sans cesse en remuant la queue , des collines de gerbes jaunes s'entassaient .
La file des danseurs s'allongeait comme un serpent de mer autour de la grande table centrale , ondoyant au milieu des traînées de chaises vides se remplissant parfois de vieux ivrognes jouant aux cartes , crachant par terre et jurant que de leur temps , " c'était autre chose ! "
Ensuite , une autre ribambelle heurtait la première et s'y mélangeant , donnait naissance à une nouvelle chaîne joyeuse ...
" Alors , je vis danser une jeune fille
Aussi éveillée qu'une tourterelle ,
Ses yeux brillaient comme des gouttes de rosée sur une fleur d'épine blanche ,
 l'aurore ... " ( 18 ) .
Tendre aveu , qui aurait pu être celui de l'instituteur à Grida Lenn , bien que l'adolescente préférât , dans le rire et l'amusement de son âge , dissimuler son émotion devant les regards brûlants de convoitise que ce dernier , bouleversé par la beauté naissante d'une jeune femme , lui lançait furtivement !
Mais lorsque nécessité se fait sentir , le travail reprend ses droits , n'est-ce pas ?
De solides gaillards , les " saisonniers " , malgré une chaleur lourde , étouffante , s'employaient à monter les sacs de blé par l'échelle dans le " sollier " pour les mettre à l'abri .
C'est qu'il fallait faire vite , en vérité , à cause du mauvais temps !
Spectacle des apparences !
Pendant que Yann se morfondait dans sa petite chambre , Roll , à son habitude , rêvait à celle qui l'avait jadis abandonnée , le laissant seul face aux vents contraires .
D'autres groupes préféraient , loin de l'agitation fébrile , s'adonner aux joies plus paisibles de la boule bretonne ou du palet .
Le gros Kermadec , dont le " chupenn " de drap noir dégoulinait de sueur , vous toisait du haut de son mètre soixante en défiant celui qui pourrait le battre . Il s'esclaffait d'un rire gras , tirant sur son mégot de gros gris !
Dressé sur ses ergots pour mieux viser la cible , il gloussait comme un petit coq aux yeux ronds !
Des bambins couraient en tous sens , recréant , dans cet univers tumultueux , les conditions d'un western idéal .
Bruits de chevaux , de rires et de danses qui se mêlaient à ceux , lancinants , des accordéons , des vièles ou des violons , puis se noyaient dans le ronflement monotone de l'antique batteuse .
Des femmes venaient avec leurs fourches chercher la paille continuant d'être rejetée à l'arrière de la mécanique , des jeunes gens la répandaient sur la meule , autour du " pot de berne " , le poteau central .
Bientôt , peu après midi , il serait temps pour toute cette bande d'affamés de dévorer les galettes de blé noir et les saucisses , le " yod-kerc'h " et les crèpes , le tout arrosé d'un bon cidre et d'une petite " goutte " , avec de l'eau de réglisse pour les enfants .
Ce serait le " peurzorn " , ou repas de fin de battage ...
Et tout recommencerait jusqu'au soir . On danserait , les rires fuseraient à l'écoute d'histoires plus ou moins drôles , des bras musclés persisteraient même à travailler , les plus courageux , de ceux qui sont âpres au gain .
Viendrait enfin l'heure des veillées et des luttes .
Bernez Kamm , fils de Laou , marcherait en tête , portant la croix que domine un chapeau neuf orné de velours , de brillants et de chenille , et d'où flottent au vent des rubans et des ceintures de laine multicolores .
Ce serait le premier prix pour le vainqueur du combat final , champion des lutteurs , celui qui ne serait pas renversé sur le dos .
Le marquis de Brocéliande , en personne , féliciterait l'heureux élu !
Certains s'occuperaient de la kermesse du village avec monsieur le Recteur , d'autres , coeurs plus tendres , resteraient suspendus aux lèvres d'un conteur vous débitant ses billevesées inimaginables jusqu'à l'aube , à vous émouvoir , vous faire trembler de peur , ou même , croyant vous passionner par l'histoire de sa vie , vous endormir debout !
Jusqu'à l'aube , on sonnerait la bombarde et le biniou , on danserait la gavotte , et l' "an-dro " , et le " plinn " !
Cependant , depuis quatre heures , la pluie s'était mise à tomber à grosses gouttes .
Le roulement du tonnerre , d'abord timide et lointain , se rapprocha peu à peu , tapant ses coups secs de tambour . Il faisait sombre , et le déluge avait noyé les derniers flonflons de l'agape . On n'avait pas vu la comtesse .
Alors , dans la ferme et ses dépendances , tout le monde essaya de se mettre à l'abri . Des couples s'esquissèrent même dans la paille tandis que l'orage redoublait de force ...
On dut attendre que ça s'arrête en prenant un verre , en écoutant les derniers potins du bourg : que se passait-il vraiment derrière les murs du château ? Le Maître de forges paraissait bien soucieux ... Sophie était-elle rentrée des Amériques ? Pourquoi n'était-elle pas venue avec son mari , le richissime Boris Dagan ?
Peronnik , pantin ridicule en apparence , agitant son ossature démesurée dans tous les sens , parut donner ensuite le signal de la retraite .
Il avait peur , ce fanfaron !
Quoiqu'il en soit , le travail était fait .
Ce serait encore pour chacun l'essentiel , après tout . La persévérance et l'effort triompheraient aujourd'hui de l'inquiétude et de l'angoisse !
Yun et Mona étaient restés seuls dans leur triste maison pour s'occuper de Yann .
Rentré tôt , le jeune Roll ôta ses vêtements trempés , s'efforçant de penser au gâteau d'anniversaire aux bougies vacillantes qui , ce soir , pour lui et les siens , ponctueraient la grande fête de leurs flammes chaudes .
Pourtant , le coeur n'y était pas .
L'aventure avait tourné court , lui révélant un terrible secret !
Comme un phare , une lueur de soleil , espoir éphémère dans la tourmente , avait quand même daigné poindre avant de disparaître à l'horizon rougeâtre du couchant .
Les Kervern pressentaient un événement extraordinaire !
( A Suivre )
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Notes :
18 - Hadès , Dieu des Enfers dans la Mythologie grecque .
- " Barzaz Breiz " ( 1839 ) par Théodore Hersart de la Villemarqué ( 1815 - 1895 ) : " La Fiancée de Satan " ( Ar Plac'h Dimezet gant Satan , I , 21 ) - " La Chanson de l'Aire Neuve " ( Son al Leur Nevez , II , 3 ) .
19 - Chanson populaire Bretonne .