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Dan Ar Wern Official Website

balade au pays des ombres

Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - Journal de Yann Kervern ( III ) - 4 - Stasia ( Version Française / E Galleg ) .

6 Octobre 2010 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

stasia-Hunt.jpg

 

Histoire d'une Mystérieuse Inconnue

pour Stefan Zweig

" Avez-vous jamais passé en revue des visages ,

  Espérant trouver celui qui est

  Juste au bord de votre mémoire ,

  Celui que vous attendiez ?...

Dialogue de " Lettre d'une Inconnue  " ( Letter from an Unknown Woman ) *

 

 

 

JOURNAL ( III )

 

 

4 - Stasia

        En mémoire de Carson McCullers

 

- Récit - 

 

 

 

 

          Dans les limbes d'un demi-sommeil , il crut percevoir qu'une main timide avait gratté contre la porte .

Quelle heure pouvait-il être ? , se demanda-t-il .

Klaxons et lumières jaunâtres continuaient à se moquer désespérément de l'aube naissante sur Central Park enneigé , triomphant sans vergogne d'épaisses tentures délavées de laine bleue-verte aux motifs de phénix d'or et de pourpre .

- Qui est là ? , bredouilla-t-il avec peine , comme quelqu'un qui n'a pas fermé l'oeil de la nuit .

          Regardant par l'oeilleton , le visiteur entrevit une femme d'étage poussant une table roulante sur laquelle se trouvait un copieux petit déjeuner . 

La jeune fille , par-dessus son corsage et sa jupe noires , portait un tablier blanc de l'hôtel surmonté d'une collerette marquée à son nom .

Plutôt mignonne , la souris , pensa notre homme en la découvrant qui , dans l'ombre , rajustait ses fines lunettes rondes , son joli minois coiffé d'un chignon de circonstance !

Il se rappela qu'il n'avait sonné personne , mais comme il avait faim , finit par lui ouvrir .

- Je suis à votre service ! , lui répéta-t-elle alors d'un sourire aimable en s'échappant très vite .

         Mais quand , au départ de l'employée , il souleva sa tasse fumante , il fut surpris de découvrir un message habilement glissé sous la serviette : 

- Passez chez moi , tout à l'heure , si vous avez le temps . Signé : Stasia .

                    

         Elle habitait Manhattan , sur la 50è rue , un immeuble assez ancien de la partie est , " pas très loin du Wellington  " , expliquait-elle ensuite sur le mot . Se décidant à affronter les mordantes bourrasques de l'hiver , il s'enfonça d'un pas crissant dans la ville froide et sinistre . Et les nuages du ciel posèrent en silence à ses pieds leur ouate légère et lumineuse , paraissant se moquer des derniers vestiges d'une fête oubliée , comme de l'obscurité du jour ...

- Comment ça va , oncle Yann ? Pas trop froid ?

         Ce fut un espiègle enfant d'une huitaine d'années , plein de vie et d'entrain , mèche rebelle et joues roses , qui l'accueillit ainsi au bout d'un long couloir sombre du 17è étage .

- Je vous présente Kolia , mon neveu . Nous rentrons juste de l'école ! Si vous saviez comme votre venue l'excite !

         Bien qu'il ne comprît pas cette étrange appellation , ni d'ailleurs la raison véritable d'un tel empressement , le nouveau venu , à l'invitation de sa charmante hôtesse , défit son manteau dans l'entrée puis s'assit avec elle sur le canapé du living-room .

Ils échangèrent d'abord quelques banalités , parlant de New-York sous la neige qui , reconnut-elle , avait parfois , du côté de la cathédrale Saint-Nicolas , sur la 97è , des allures de vieille Russie ... ( 21 )

Puis elle fit couler d'un antique samovar un thé bien chaud , qui réchauffa l'atmosphère .

         C'est alors qu'il remarqua une belle photo de Fred sur un coin de la commode .

- Vous l'avez connu , n'est-ce pas ? , l'interrogea-t-il avec une sorte d'inquiétude , montrant le portrait couvert d'un bandeau noir .

- Le garçon d'Olga , vous comprenez ... , répondit la maîtresse de maison , quelque peu surprise .

- C'est ça , réalisa-t-il enfin , bien sûr ! Par lui , j'appartiens en quelque sorte à votre famille , " son  " oncle , comme il vient de me dire !

         Le gamin , dont il avait noté l'étonnante ressemblance avec son demi-frère , jouait maintenant dans sa chambre .

Ils purent poursuivre leur aimable conversation .

- J'arrive directement des obsèques , vous ne l'ignorez pas  ?, fit-il , cachant sa surprise en reconnaissant le même sourire que celui de la fille du cimetière . ( 22 )

- Fred était quelqu'un de bizarre , un être assez tourmenté , poursuivit la russe opinant de la tête et feignant de ne rien remarquer . Ma soeur et lui s'étaient rencontrés dans un night-club , à Berlin . Là où il jouait sa musique de jazz ... 

- Une autre  "Belle Epoque " ?

- Oui , on dirait que c'est notre marque de fabrique . En tout cas , paix à son âme , c'était un fieffé coureur . Il s'était encore entiché d'une étudiante ...

- Je sais , confirma-t-il avec un soupir , songeant aussi à Marieke , la dévisageant .

         Cet échange intime , qui se prolongea fort tard dans l'après-midi , fut éclairé par un vénérable candélabre de Novgorod , faisant danser sa petite flamme à lui tout seul au milieu des ombres crépusculaires surgies des immenses gratte-ciel ténébreux .

Parfois , depuis le fond d'une autre pièce , on entendait les rires et les jeux du bambin .

 

         Ce qu'elle lui parut belle avec ses cheveux dénoués , sa face de Madone éclairé de lune , lorsqu'elle se pencha vers la haute fenêtre .

Il pensait à sa vie chaotique , au désert de sa solitude , ici , dans ce lieu étrange où l'amour l'avait fui .

Soudain , plongeant ses yeux tristes dans l'eau pure de son regard , l'étranger se mit à fondre en larmes .

Stasia lui prit tendrement la main , le pressa contre son épaule ...

- Vous resterez , ce soir ?

 

 

 

( A Suivre ) 50th-street-under-snow.jpg

 

                                                                        

 

DAN AR WERN - Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - 4 - Stasia ( Récit ) - Octobre 2010 - Journal de Yann Kervern ( III ) - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " Histoire d'une Mystérieuse Inconnue " , copyright 2010 .

                                     ___ 

Notes :

21 - St Nicholas Russian Orthodox Patriarchal Cathedral .

22 - Chapitre 3 .

Photo : Helen Hunt ( Stasia )

* " Lettre d'une Inconnue  " ( Letter of an Unknown Woman ) , film de Max Ophüls ( 1948 ) avec Joan Fontaine et Louis Jourdan .  

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Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - Journal de Yann Kervern ( III ) - 3 - La Chambre du " Wellington " ( Version Française / E Galleg ) .

3 Août 2010 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

snowNYC.jpg 

Histoire d'une Mystérieuse Inconnue

Alain-Fournier ( 1913 )Amanda Bergstedt 001 , 1855 - Sissi 

pour Stefan Zweig

  

" ... Tant de gens passent , chacun absorbé par ses propres problèmes , tant de visages qu'il est facile d'en manquer un ... "

Dialogue de " Lettre d'une Inconnue " ( Letter From an Unknown Woman ) *

 

 

 

JOURNAL ( III )

 

 

 

 

 

 

3 - La Chambre du "Wellington  "

 

  " Ich wandle einsam hin auf dieser Erde ... " +

Elisabeth , Impératrice d'Autriche ( Sissi )

 

 

                                            

 - Pages du Journal

                                             

 

            " Je relisais sans cesse l'oeuvre préférée de Sibylle , ces poèmes très sombres de Sissi , la bavaroise , qui lui ressemblaient tant . ( 13 )

Devais-je faire comme Pavese et , pour la rejoindre précipiter le néant de cette existence dans le vide , sauter du 7è étage ? ( 14 )

Mon coeur était à l'image de ces fleurs fanées sur les tentures verdâtres de ma chambre baignée de crépuscule ...

            Tout ici semblait défraîchi , d'un autre âge , comme un vieux souvenir dont on cherche vainement la trace lorsque , navigant d'hôtel en hôtel après un rêve perdu , l'on croit encore au pouvoir de la jeunesse et des illusions ... ( 15 )

J'étais seul après ce long vol vers New-York triste bilan d'une vie de comptable au service de médiocres futilités . Ma femme venait de me quitter , j'avais fui vers l'errance , lui abandonnant même l'avenir de nos enfants . ( 16 )

           Des rires raisonnaient maintenant dans le couloir , me rappelant ceux d'autrefois , lorsque la blessure de mon âme saignait en silence et que je m'éveillais au creux de la nuit , victime d'un cauchemar tandis que les soupirs d'une pauvre courtisane se mêlaient au bruit sourd des klaxons de Manhattan .

Ces lieux m'étaient devenus familiers , peu à peu , refuge éphémère de mes séjours dans la  " Grosse Pomme  " , avant de devoir un jour changer de métier pour cause de santé déficiente . ( 17 )

            C'était la raison pour laquelle , en ce lugubre mois de janvier , j'étais revenu au  " Wellington  " .

Dehors , le vent d'hiver soufflait en violentes bourrasques , balayant de neige les panneaux électriques tout illuminés de slogans criards .

           Je revenais des obsèques de Fred , en Alsace ,  une silhouette évanescente s'étant là-bas penchée sur sa tombe , un peu comme celle dont j'avais cru voir le portrait dans la maison de mon "grand-père " à Brocéliande , celui d'une jeune élégante vêtue de blanc qui irradiait le hall d'entrée de son regard flamboyant face au grand escalier de chêne sombre ... ( 18 )

Je crus même apercevoir Marieke .  

           Mais peut-on ressusciter les morts ? 

" Nous vous connaissons , monsieur Kervern , nous savons sur vous bien des choses , finit par me confier le vieux Von Braun d'un air mystérieux  . Tenez , vous lirez ce dossier de mon beau-frère concernant l'ouverture d'un cabaret semblable à celui de Paris . Si vous cherchez du travail , jeune homme sachez que la banque Dürrenbach n'est pas une ingrate envers ceux qui la servent

          Je fus tout d'abord choqué par l'incongruité de cet enthousiasme , tant je ressentais qu'il était faux . Si j'avais eu plus envie de lui poser des questions jusque là restées sans réponses , l'étendue de mon propre chagrin l'en empêchait , les rendant dérisoires .

          Car il était évident que , la pâleur de son visage trahissant un mensonge , il semblait aussi abattu que moi , anéanti même !  

Cependant , une surprise plus grande m'attendait .

Qui avait eu l'idée de glisser cette lettre au milieu de toute une paperasse rébarbative ? Etait-ce lui , pour me réconforter ? Et le livre de l'Impératrice ?

L'écriture de Sibylle assez caractéristique , y dessinait ses courbes voluptueuses barrées d'anguleux précipices ressemblant aux gouffres d'EngadineUn quelconque lecteur ou graphologue professionnel se serait efforcé de garder son sang-froid devant ces mots que la langue allemande rendait encore plus illisibles .

          La destinée de l'illustre princesse était sans doute comparable à celle de l'héritière d'une autre dynastie . N'avaient-elles pas toutes deux souffert de la même solitude et du manque de liberté ?

N'étaient-elles pas parties trop tôt ?

Quant à cette phrase cruelle me concernant , j'y voyais plus que du cynisme ou de la miséricorde ! Avais-je tort ?

Derrière cette tournure étrange , il y avait selon moi un aspect machiavélique dont la signification m'échappait encore : " Souviens-toi du petit inspecteur s'il arrive quelque chose ... "

          La tante expliquait avec minutie à sa chère cousine comment elle avait préparé le casse de l'agence Dürrenbach afin de financer notreoeuvre d'éternelle jouvence  " . Elles m'avaient juste manipulé , je leur avais servi .  ( 19 )

          L'histoire se résume sans doute à ça , conclus-je avec amertume , des faux semblants , des trompe-l'oeil sur le mur ... Et j'étais au milieu de celles qu'on n'enseigne jamais à l'école ou dans les contes pour enfants , faites d'assassinats dans l'ombre , de preuves maquillées ...

Ma mystérieuse inconnue ressemblait à une reine fugitive poursuivie par des tueurs impitoyables ! Moi , j'étais seul , je n'avais plus rien à perdre , sinon l'envie d'en savoir plus et de venger notre amour interdit .

          Je résolus donc de partir , muni d'un bon portefeuille , avec les encouragements discrets de ma nouvelle "famille " qui , j'en avais l'intuition , comptait sur moi 

Pour quoi faire ?

Avant de rejoindre ma fée sur son étoile , ne devais-je pas relier tous les fils du puzzle ? Où pouvait-elle bien être à cette heure ?

          Bientôt , l'aube douloureuse viendrait poser son manteau blanc sur ma peine .

Du bout du couloir , une voix m'appellerait d'un monde réel où je devrai lutter pour faire ma place .

" Allons , en route ! Il est temps de s'habiller pour la fête ! " , songeait  le Grand Meaulnes . ( 20 )

Mais j'étais si découragé ... "  

 

 

 

 

( A Suivre )

 

 

 

                             ___ 

                                                                              

 

DAN AR WERN - Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - 3 - La Chambre du "Wellington " ( Pages du Journal ) - Août 2010 - Journal de Yann Kervern ( III ) - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . "Histoire d'une Mystérieuse Inconnue " , copyright 2010 .

 

                             ___ 

Notes :

13 - Elisabeth Von Wittelsbach ( 1837 - assassinée , 1898 ) , impératrice d'Autriche et reine de Hongrie , surnommée " Sissi  " , auteur d'un " Journal Poétique " ( Poetisches Tagebuch ) .

14 - Cesare Pavese ( 1908 - 1950 ) , écrivain italien .

15 - " Balade au Pays des Ombres  " ( Journal , I , ) . 

16 - " La Rencontre  " ( Auberive , 2 )

17 - " Big Apple  " , surnom de New-York . 

18 - Virginia Dagan : " Le Passeur des Mondes  " ( VII , 6 , 7  ) et " La Demeure Enchantée  " ( I , 1 et II , 3  ) . 

19 - " La Lettre  " ( Journal , II , 5 et 6 ) .

20 - " La Chambre de Wellington  " ( I , 12 ) in " Le Grand Meaulnes " ( 1913 ) , par Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) .

 

* " Letter From an Unknown Woman  " ( Lettre d'une Inconnue ) , film de Max Ophüls ( 1948 ) , avec Joan Fontaine , Louis Jourdan . 

 

* " Poetisches Tagebuch  " , S. 214 : " An die Zukunfts-Seelen  " , par Elisabeth d'Autriche-Hongrie ( Sissi ) . 

 

Tableau : Elisabeth d'Autriche , par Amanda Bergstedt ( 1855 ) . 

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Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - Journal de Yann Kervern ( III ) - 2 - Sept Septembre ( Version Française / E Galleg ) .

3 Mai 2010 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

Histoire d'une Mystérieuse Inconnue 250px-Greta_Schacchi_Cannes.jpg

 

 

pour Stefan Zweig

 

" Je sais que c'est inexplicable , que vous comprenez ce que je ne sais même pas dire ... " 

Dialogue de " Lettre d'une Inconnue  " ( Letter From an Unknown Woman ) *

 

 

 

Journal  ( III )

 

 

- Pages du Journal

 

2 - Sept Septembre

" Verrà la morte e avra i tuoi occhi  "

( La mort viendra , et elle aura tes yeux )

Cesare Pavese - Poème retrouvé sur sa table de chevet après son suicideCesare-Pavese.jpg  

 

 

 

 

 

              " Il faisait un si beau soleil , ce sept septembre ! C'était l'été de la Révolution ! ( 5 ) 

Profitant d'un peu de liberté , je m'étais dit tout de même qu'il fallait que je marche à l'aventure , le long des rues , pour tenter de calmer ce mal dévorant mes entrailles .

J'avais descendu à pied le boulevard Saint Michel , depuis l'avenue de l'Observatoire , où je me garais d'habitude , entre Cassini et Port-Royal .

          Maintenant , je remontais les Champs-Elysées , guettant sa silhouette , pensant avec une légère angoisse à ce qui allait suivre .

Nous avions rendez-vous vers quinze heures devant la Maison du Danemark .

          Et lorsqu'enfin je la vis , un peu plus tard , jeune fille ravissante , élancée , surgissant victorieuse de la foule , avec sa chemise de lin , son jean bleu délavé , sa coiffure en chignon , mon coeur se mit à battre plus fort .

C'était bien elle , Marieke Dürrenbach-Von Braun , je la reconnus dans la multitude , et j'avais l'impression de revenir en arrière , au temps de ma jeunesse triomphante et cruelle , prête à bousculer tous les obstacles du rêve et de l'illusion . ( 6 )

Je croyais revoir enfin sa tante Sibylle , dont elle me parut l'image la plus vivante . ( 7 )

          Aujourd'hui , c'était d'ailleurs l'anniversaire d'une date fatale : comme la première fois que nous nous étions croisés , dans ce petit cimetière fleuri d'Engadine , en Suisse , où j'avais ressenti le même choc . ( 7 )

Nous n'étions que nous-deux , sous la pluie , devant le sourire lumineux d'une étoile trop tôt disparue . Mon étoile .

Pourquoi cette solitude , cet oubli si rapide ? Nous étions-nous trompés de jour ?

Dix ans déjà , pensais-je ... Mon Dieu  !

          Elle m'avait serré fort contre elle , prenant pitié de mes larmes ... 

          C'était l'année dernière , et depuis l'échange qui avait suivi cette " providentielle  " rencontre , j'avais reçu quelques lettres , pas beaucoup .  Mais j'avais au moins l'ambition de prendre la place du confident , de l'ami , à défaut de pouvoir lui dévoiler , comme un brûlant secret , la vérité de mon coeur .

" Que Dieu te bénisse , Yann , toi et les tiens ! Bon courage ! Ecris-moi quand tu voudras  !  " , m'avait-elle lancé d'une mine réjouie en guise d'adieu .

 

 

          Maintenant , je sentais son parfum sur mes lèvres . J'étais si ému , à vrai dire , de la retrouver que j'en gardais le silence .

Il est souvent difficile , en pareil moment , de trouver des mots convenables . Ses derniers écrits m'avaient paru bien évasifs . J'étais resté sur ma faim .

" Tu sais , finit-elle par sussurer d'une moue délicieuse en sirotant son thé avec paresse , il faut que je te confie quelque chose . "

          Elle avait fixé mon regard , pressant mes jambes des siennes , posant délicatement sa tasse fumante sur la table :

" Je vais partir ... Je veux quitter l'Europe . "

 

          Cette nouvelle , si tranquillement annoncée , me fit l'effet d'un séisme . Le voisinage attentif aurait pu , sans doute , en mesurer les conséquences dans l'expression de stupeur affichée soudain sur les traits de mon visage , devenu pâle et décomposé .

 

         Alors , je me souvins de cette soirée du 6 août , à Strasbourg . Pour fêter mon retour en Alsace , elle avait réuni deux ou trois copines , jeunes  " beurettes  " séduisantes , dans une brasserie du centre-ville . Toutes rigolaient bruyamment , tandis qu'elle croquait sa pomme avec passion , se moquant de mes craintes superstitieuses !

" La bataille de Reichshoffen ? C'est bien toi , ça ... 

" Ton goût pour les antiquités , sans doute ? " , s'était-elle amusée ensuite , ironisant sur un tel désastre prémonitoire . ( 8 )Un Homme Amoureux

         Elle préférait disserter sur son sujet favori , la  "Divine Providence " , vantant le dernier film où avait joué l'une de ses vedettes fétiches , Greta Scacchi l'histoire amoureuse de deux acteurs . ( 9 )

" Moi aussi , je connais quelqu'un comme ça , un fou de musique  ! "

 

         Détail insignifiant qui , vite , me revint en mémoire : cet américain venu d'Erevan , rencontré lors d'un stage de théologie à Berlin  .

" C'est un super pote , m'avait-elle écrit par la suite avec enthousiasme . Sa mère , Mayrig , est directrice d'un centre évangélique en Californie . Santa Rosa , ça doit être génial d'y vivre !

Et toi , mon cher ? "

         Justement , moi qui vivait une existence morne , reclus derrière un " mur  " , séparé de mon épouse Muriel , j'avais peur de perdre tout espoir avec ce dernier rayon de soleil . ( 10 )

- Quel garçon ? , balbutiais-je , désireux seulement de lui cacher mon inquiétude par une question stupide .

Elle me considéra avec pitié , me tendant la photo du type , un certain Aram , qui jouait du saxo dans un cabaret de la vieille cité prussienne .

" Si tu savais comme il est gentil , intelligent ... "

" Mais c'est drôle , ajoutas-tu , le gars qui est à côté , il te ressemble . Il s'appelle Kervern , lui aussi . C'est son copain Fred , il n'arrête pas de me parler de lui , je crois qu'il est jaloux ... " ( 6 )

         Tentant de feindre l'indifférence , une fois de plus , au milieu d'un tel discours dythirambique , je restai prostré , abasourdi .

Roll Dagorn ! , pensais-je , furieux , reconnaissant l'ignoble bellâtre qui avait tout fait pour séduire " ma  " Virginia  . ( 11 )

" La Bretagne , l'Arménie ... J'ai tant d'amis peintres , musiciens , minauda l'étudiante pour détendre l'atmosphère .

C'est bizarre , il est de ta famille ? " 

 

         Tu avais peur d'être en retard . Tu montras des signes d'impatience , tes chaussures te faisaient mal .

Moi , j'étais si accablé que je n'avais plus la force de dire un mot .

" Les nécessités du voyage ... Nous décollons ce soir , minuit ... Je t'écrirai , bien sûr ! "

 

         J'avais essayé de l'étreindre , je désirais la mettre en garde , la questionner davantage .

Mais quand on est blanc comme un linge , qu'on a envie de vomir ... Il s'était mis à pleuvoir .  Longtemps j'ai marché , solitaire , indifférent au vacarme des voitures ...

 

Un Homme seul ( James Dean )

                       

          Dernier souvenir heureux , sa main , que j'avais prise à la porte de " La Villa d'Este  " , et ce baiser qu'elle m'avait donné en guise de cadeau :

" Merci , Yann , pour ta rose ! " ( 12 )

Nous avions ri du Destin , de la Providence . Elle était , comme toi , si pressée , toujours en retard 

" C'est pas juste , alors , celui qui rate l'heure , il peut jamais recommencer ? "

Mon amie ... A bientôt . " 

 

                 Red-Rose.jpg

 

 

 

( A Suivre )

 

 

 

                                 ___ 

 

 

 

DAN AR WERN - Histoire d'une Mystérieuse Inconnue2 - Sept Septembre ( Pages du Journal ) - 1991 / Mai 2010 - Journal de Yann Kervern ( III ) - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - Version Française / E Galleg . " Histoire d'une Mystérieuse Inconnue " , copyright 2010 .

 

                                

                                 ___

Notes :

5 - 1989Célébration du Bicentenaire de la Révolution Française .

6 - " Histoire d'un Chef d'Orchestre  " ( Auberive , 11 ) .

7 - " La Lettre  " ( Journal , Souvenirs , II ) . 

8 - Bataille de Reichshoffen ( 6 août 1870 ) : cuirassiers et escadrons français , confrontés à l'écrasante domination prussienne , y subirent de très lourdes pertes .

9 - " Un Homme Amoureux " ( A Man in Love , 1986 ) , film de Diane Kurys , librement inspiré par la vie sentimentale de l'écrivain italien Cesare Pavese ( 1908 - 1950 ) - Avec Greta Scacchi , Claudia Cardinale , Peter Coyote , Vincent Lindon , Jamie Lee Curtis .

10 - " La Rencontre " ( Auberive , II , 2 ) . 

11 - " La Terre de Nos Promesses  " ( Auberive , VIII ) .

12 - " La Villa d'Este  " , hôtel à Strasbourg .

 

PhotosGreta Scacchi , Cesare Pavese , James Dean

* " Letter From un Unknown Woman " ( Lettre d'une Inconnue ) , film de Max Ophüls ( 1948 ) , avec Joan Fontaine , Louis Jourdan

                        

  

" Et quand le 7 septembre nous fêterons notre anniversaire ... "

Mecano ( I. Cano ) - " Le 7 Septembre  "

( adapt.française : D. Burgard / M. Penalva ) 

Ed. Yogi Songs - Copyright BMG Records , 1991 - All rights reserved . 

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Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - A Mysterious Unknown Woman's Story - Istor ur Verc'h Zianav Gevrinus - Journal de Yann Kervern ( III ) - 1 - Assurances ( Version Française / E Galleg ) .

28 Février 2010 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

ManRayAurelian-l-27inconnue-de-la-Seine-1945.jpgHistoire d'une Mystérieuse Inconnue
pour Stefan Zweig
" Il suffit de si peu pour changer le cours de notre vie ... "

Dialogue de " Lettre d'une Inconnue " ( Letter From an Unknown Woman ) *
 

 

Journal ( III )



1 - Assurances
( 10 mai 1990 )
" Je t'adore mais , dans un moment , j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches , un nuage qui vole , une feuille qui tombe ... "
François-René de Chateaubriand -
" Amour et Vieillesse  "
" Alors , se penchant sur elle , il la vit pour la première fois . Il régnait sur son visage un sourire de sommeil , vague , irréel , suivant une image intérieure . "
Louis Aragon - " Aurélien  " ( 1944 )


- Pages du Journal -                          

                   

           Chère Laura , ( 1 )


                     
          Vous ai-je parlé d'une brève rencontre avec votre amie Pascale ? ( 1 )
Parfois , je passe en voiture , et , d'un oeil furtif , j'essaie d'entrevoir sa silhouette élégante parmi les reflets changeants de la glace .
J'imagine aussi l'énigme de votre joviale insouciance ; puis je me demande où est l'homme comblé d'un tel pouvoirvous séduire !
         Avez-vous reçu ma carte de Venise ? ( 2 )
Je ne sais pourquoi je m'intéresse à vous
Je pense aux mystères ineffables de l'attirance magnétique , au besoin que j'ai d'une relation sentimentale d'un peu de chaleur en cet hiver qui n'en finit pas  ...
Pour vous , d'ailleurs , mon visage ne représenterait certainement qu'une pauvre grimace douloureuse , ridicule , incapable de comprendre le charme d'un joli sourire
.
        Mais vous connaîtrais-je mieux , ne craindrais-je de vous décevoir ? Après tout , peu importe si vous n'êtes pas journaliste . Moi aussi , j'ai mes "secrets "... 
       Je vous écris ceci par provocation , comme un poème sans espoir , avec la volonté de briser ce mur du silence qui m'enferme : une lettre à l'inconnue
...
J'aurais pu le faire depuis Berlin , triste symbole , une photo du mur glissée dans l'enveloppe . Mais la muraille est au coeur , elle est partout , citadelles de nos différences , bastions de nos indifférences , villes froides et tentaculaires de l'insaisissable monstre que tourmente un doute infini  ... 
" Tout homme a sa géhenne en ce monde "
aurait dit Montaigne . ( 3 )
                     
      Et cette question qu'il se pose à lui-même , j'en lis l'énoncé sur la vitre poussiéreuse de l'agence : " qui suis-je ? "
, y a tracé , sans doute , un doigt d'enfant .   
Qui suis-je , gamin facétieux , pour oser vous parler ?
     Vous allez rire , mademoiselle , penchéepeut-êtresur vos dossiers : car je voudrais qu'on me rassure lorsque tout va mal et que mon amie vient de mourir ... ( 4 )
Tous ces mots
...
     La vie est plus simple , pensez-vous 
les clients , les heures qui s'égrènent , la pendule et le temps des vacances , l'amour ...
Ceux qu'on jette ,
ceux qu'on garde ...
Ma liberté plus forte que tout !
    Vous aurez raison .
Pour qui se prend-il , celui-là ? Le soleil brille !
    Désolé , donc , de vous avoir ennuyée quelques secondes .
La poubelle n'est pas loin . Je souhaitais simplement lancer cette bouteille à la mer , avec , à l'intérieur , une supplique à la noble princesse de l'île bienheureuse : " un naufragé la réclame , à quelques années-lumière de sa lointaine galaxie . " 
Je voulais rêver ...

Parfois , je me demande pourquoi je m'intéresse à vous ...


( A Suivre )
                                      

                 ___


DAN AR WERN
Histoire d'une Mystérieuse Inconnue 1 - Assurances ( Pages du Journal ) - Août 1989 / Revu : février 2010Journal de Yann Kervern ( III ) - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " Histoire d'une Mystérieuse Inconnue " , copyright 2010 .

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Notes :

1 - C/f : " Rencontres " ( Journal , I ) - " La Rencontre " ( Auberive , 2 ) - " Assurances  " ( Journal , III , 1 )

2 - C/f : " Balade au Pays des Ombres " , 5 - Distance du Corridor ( Journal , I )
3 - Géhenne = souffrance , torture , tourment . 
4 -
C/f :  " La Lettre " ( Journal , II ) .


Ci-dessus : " L'Inconnue de la Seine " , illustration de Man Ray ( 1966 ) pour le roman d'Aragon , " Aurélien " .
" Ce n'est pas une femme , c'est une absence . " ( Aragon )

* " Letter From an Unknown Woman " ( Lettre d'une Inconnue ) , film de Max Ophüls ( 1948 ) , avec Joan Fontaine , Louis Jourdan . 

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LA LETTRE - 8 - L'Espoir et la Solitude - Spi Ha Digenvez - Hope And Loneliness ( Version Française / E Galleg ) .

25 Novembre 2008 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

La Lettre

- Histoire d'une ancienne amitié -

 

Journal , Souvenirs ( II )

pour Annemarie Schwarzenbach

 

 

8 - L'Espoir et la Solitude

 

                                            

" Alors la mort s'élève au-dessus du bord magique 

  Du monde plongé maintenant dans un profond sommeil ,

  Et je ne suis plus . " 

Annemarie Schwarzenbach - " La Vallée Heureuse " ,

A Sils .

 

 

 

 

          Solitude , espérance , elle avait noté ces mots dans sa lettre .

C'est tout ce qui me restait d'elle , avec , aussi , le petit feutre oublié que , triste à mourir , je courus chercher dans ma chambre pour y sentir son parfum , l'odeur imprégnée de sa présence .

Je le portais à mon visage , le soir , afin d'y cacher ma peine , feignant de croire qu'elle allait encore sonner à ma porte , qu'elle se trouverait là , toujours , près de moi .

La nostalgie d'un rêve nous console des ordonnances d'un implacable Destin .

          Ma femme , un jour , m'en débarrassa , faisant à bon compte , le ménage de tout un passé douloureux .

Me restèrent ces quelques lignes , griffonnées à la hâte , pâles reliques d'une jeunesse en filigrane , où la chaleur du souvenir me rappelle souvent la finesse de ses doigts de fée glissant sur la feuille jaunissante .

          Il y avait des lustres que j'avais quitté la Police . 

Je vivais toujours dans la capitale , mais j'avais perdu de vue " mon ami  " Tom . Après déjeuner , sortant d'un bistrot , je le croisai " par hasard  " du côté de la librairie "Shakespeare " . ( 28 )

Malgré son crâne dégarni , avec sa grande taille et sa pierre de cristal autour du cou , je n'eus pas de mal à le reconnaître . 

Il avait pourtant fait des efforts pour m'éviter , le bougre !

A son habitude , il se montra guilleret comme un pinson !

" Monsieur l'Inspecteur , quelle surprise ! , fit-il de sa voix douceâtre ,  pleine d'ironie .

          Je lui appris en riant que je travaillais maintenant comme comptable pour une compagnie aérienne . Bref , le contraire d'une sinécure ! 

Feuilletant le livret de Sibylle, grande voyageuse , il me parla d'elle , partie en Perse à la recherche des sources religieuses de la pensée occidentale .

" Rien que ça ! , m'étonnai-je .

" Sacrée Billy , je crois qu'elle se passionne , elle a voulu écrire quelque chose , aller jusqu'au bout de sa quête !

Elle a trouvé des liens , semble-t-il , entre Manichéisme et Vaudois , vous savez , la religion de ses ancêtres

          Puis , comme pour éviter toute autre question gênante ou superflue sur son propre parcours , l'Américain sortit de sa poche une photo signée de l'ouvrage , où on la voyait avec Myriam et Paul en route vers le Demavend , montagne magique , à l'instar de son illustre compatriote . ( 29 )

                                                     

Myriam ? , le questionnai-je , surpris .

" Décidément , ces filles-là sont deux inséparables ! , précisa-t-il d'un sourire entendu .

          Comment ne pas le croire , malgré leurs brouilles , leurs disputes fréquentes ?

Mais constatant l'expression de jalouse amertume affichée sur ma physionomie , dut-il , sans doute , se trouver maladroit .

          Ce tendre portrait n'avait fait que ranimer la flamme , et relancer mes craintes les plus intimes : celles dissimulées longtemps derrière un fantôme lorsque , transi d'amour , je pleurais la mémoire de mon ange disparu .

          Sur le chemin du retour , flânant le long du quai , je m'efforçai d'y voir plus clair , sombre paradoxe devant le spectacle des flots boueux de la Seine .

Je me demandais pourquoi je n'avais pas contacté Tom auparavant , pourquoi celui-ci n'avait pas craint de me confier sa nouvelle adresse . 

Pour mieux me rouler dans la farine , et , par un faux espoir , obtenir la garantie de mon silence ?

          Parce que j'avais eu le tort d'y mettre des sentiments , cette affaire me parut soudain très compliquée .

A moins de faire fausse route , il n'était pas sûr qu'elle garde , comme je l'espérais secrètement , ses aspects de romance à l'eau de rose . 

          Mais peut-être ne devais-je pas , non plus ,  transformer l'amour éconduit d'un jeune étourneau en délire paranoïaque ?

Il me fallait maintenant faire ressurgir des questions graves que les eaux troubles de mon orgueil recouvraient inconsciemment d'une excessive pudeur .

          Je me souvins des articles de journaux concernant la banque Dürrenbach : n'avait-elle pas blanchi l'argent sale de la drogue et du traffic d'armes ? Le cousin de Camille , aperçu au cabaret , n'était-il pas aussi le Directeur de l'agence ?

Et ce rendez-vous chez moi , n'était-ce pas un alibi ? Tom , un agent secret ?

Mon esprit gambergeait à toute vitesse , faisant fi des scrupules récents qui l'avait encombré .

          J'aurais voulu alors me trouver près d'elle ... Mais tout-à-coup , revoyant "son beau regard d'ange inconsolable " , égaré sur notre Terre , je rougis de honte , frappé d'une fureur sourde contre moi-même ! ( 30 )    

          Effondré , je m'assis à l'ombre d'un platane , avant d'entreprendre calmement la lecture , en anglais , de "Hope and Loneliness " , tel était le titre du bref récit de l'aventurière illustré de quelques sobres clichés en noir et blanc . ( 31 )

Je lus qu'elle y décrivait sa rencontre avec un Ange de Lumière habitant la haute vallée des blancheurs éternelles .

" Pourquoi m'as-tu pris l'amour de ma vie  , celle qui était le miroir de mon âme céleste ? " , inscrivait-elle au pied de la tombe fleurie de Myriam , qui avait dû mourir en route , pendant l'escalade , victime d'une chute fatale .

Tel fut , en effet , son sort tragique , et sa compagne , par cet opuscule , avait souhaité lui rendre hommage .

 

               Je crus que mon prochain voyage en Suisse était une aubaine . Enfin nous allions nous revoir , enfin j'allais la consoler .

          C'est en parcourant le " Neue Zürcher Zeitung " ( journal zurichois ) de façon machinale que j'appris la triste nouvelle . ( 32 )

Sa voiture avait plongé dans le lac de Saint-Moritz , y expliquait-on . 
La route étant très accidentée à cet endroit , la malheureuse avait dû faire une erreur de conduite . Elle
 avait raté son virage .

                                         Alors je compris  l'étendue de mon chagrin , de ma solitude .

Je compris enfin le sens caché de ces mots d'Oscar Wilde :

" Seuls les infidèles connaissent les tragédies d'amour ... ( 33 )

... Et , soupirant d'amertume , je songeais par ailleurs que cette beauté trop parfaite , en offrant d'un simple coup d'oeil son éternelle jeunesse en pâture à mon âme , l'avait , comme un divin regard , délivrée plus qu'une autre , par sa présence incendiaire , de l'insignifiance et de la médiocrité ! 

 

FIN

 

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DAN AR WERN - La Lettre - 8 - L'Espoir et la Solitude - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - Version Française / E Galleg . "La Lettre " , Copyright 2008 . 

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Notes :

28 - Librairie Shakespeare And Company , célèbre librairie en face de Notre-Dame ( 5è Arrdt ) , centre traditionnel de la culture anglo-américaine à Paris , fréquentée jadis par les auteurs de " La Génération Perdue " .

29 - Le Demavend ( ou Mont Damavand ) , sommet volcanique le plus élevé de l'Iran ( chaîne de l'Elbourz ) , qui culmine à 5671 m . Il est évoqué par Annemarie Schwarzenbach dans ses livres :

-  Mort en Perse / Tod in Persien ( 1935 )

-  La Vallée Heureuse  / Das Glückliche Tal ( 1940 )

30 - Parole de Roger Martin Du Gard sur Annemarie , citée par Klaus Mann dans son ouvrage autobiographique intitulé :

- Le Tournant , Histoire d'une Vie / Der Wendepunkt , ein Lebensbericht ( 1949 )

31 - L'Espoir et la Solitude , titre du chapitre . 

32 - Célèbre journal zürichois fondé en 1780 .

33 - " Le Portrait de Dorian Gray " ( The Picture of Dorian Gray , 1890 ) , par Oscar Wilde ( 1854 - 1900 ) , écrivain dublinois .

" Viens , que nous ne nous égarions pas 

   Dans cette solitude / Tritt her ,

   Dass wir uns nicht verirren in dieser Einsamkeit . "

Joseph Von Eichendorff - Im Abendrot / Au Soleil Couchant

 

                                               

    

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LA LETTRE - 7 - L'Envol des Cygnes - Nij an Elerc'h - Swans Take Their Flight ( Version Française / E Galleg ) .

20 Novembre 2008 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -


Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach


7 - L'Envol des Cygnes
" Je sais maintenant ce qu'est la vie ,
  Et je sais qu'on n'obtient rien sans renoncer à quelque chose
" .
Annemarie Schwarzenbach


                  

                          

J'avais reçu cette lettre au papier défraîchi , dont je connais chaque ligne . Il me faut en achever

la lecture :         
                 
... Ce petit mot pour te dire qu'hier , j'ai prié pour toi  dans la Basilique , avant de filer Gare de Lyon . (21 )
Ne te moque pas , s'il te plaît , de mes recherches , de mes tâtonnements !
Mais à quoi servirait , d'ailleurs , de t'expliquer pourquoi j'ai traîné si tard , l'autre nuit ?
           Je ne savais plus quelle heure il pouvait être quand je suis

sorti de chez toi .
Après , j'ai attendu mon amie dans

une " boîte " .
          On a essayé de renouer le dialogue , toutes les deux .
Nous sommes si différentes . Les mots ne servent à rien
, je crois , ni les larmes .
Je me souviens seulement de la musique du film " Céline " , composée par Georges Delerue , qu'elle m'avait offerte avant de claquer la porte . ( 22 )
Je me suis sentie seule . Nul ne put saisir ma tristesse immense , tandis que " les étoiles du matin poussaient

des cris de joie " . ( 23 )
          
Plus tard , le téléphone a sonné .
C'était mon
"ex " qui m'invitait chez lui , à Zürich .
         Je pense parfois que l'amour n'est pas simple , qu'il faut du temps pour en tourner les clés .
J'ai dû trop attendre ... Comme ces éclats de Soleil sur les eaux sombres du lac de Saint-Moritz . On fait semblant d'y croire et bientôt viendra le crépuscule . ( 24 )

 

 


                           

           Que vais-je devenir sans Myriam ? Le temps file si vite ...
Pourtant , je me sens si jeune et surtout , lorsque le printemps pointera le bout de son nez , je sais que j'aurai des envies folles de courir à l'autre bout de la planète !
 

Oui , j'aimerais suivre ces petites taches blanches , là-bas , vers le ciel .

Tu ne les vois pas ? Sans doute un vol de cygnes

qui s'élancent dans la montagne ...
         Je m'étais baladé du côté de Montparnasse , avant de te rejoindre .
Il y avait cette lumière alentour . Malgré la pluie fine et les bourrasques , toute une foule s'agitait comme des ombres , vivant décor de ma solitude .
Je me suis précipitée sur une cabine . J'avais envie de lui parler encore
, j'avais tant besoin d'espoir !
         Et puis , je suis entrée dans l'église Notre-Dame-des-Champs . ( 25 )
J'y trouve refuge , parfois , quand souffle la tempête .
, dans la pénombre du temple à peine éclairé de quelques cierges , deux ou trois personnes priaient en silence .
Avec elles , je me suis agenouillée devant l'autel de la Vierge , n'ayant rien d'autre à Lui offrir que ma pauvre vie

de pécheresse .
Et comment te convaincre ?
Peu à peu , je me suis abandonnée ... 
        Une présence indicible , alors m'a réchauffé et je me suis sentie légère , comme si j'allais m'envoler avec Elle , abandonnant ici les oripeaux de ma peine , comprenant que ce monde n'était plus qu'un voile illusoire ... 
Quand je suis sortie , j'avais oublié le réel , je m'imaginais dansant au coeur d'immenses flammes , sous la voûte étoilée des lointaines terres australes
       C'est bizarre , tu ne trouves pas , ces contradictions , ce besoin d'amour ?
On papillonne à la recherche d'une liberté qui nous échappe , et puis on veut plaire , être aimé(e) , on retombe

dans un gouffre ...
Mais maintenant , je crois connaître la réponse :
" On n'obtient rien sans renoncer à quelque chose " .
C'est le constat d'Annemarie . ( 26)

Les mauvais penchants  reprennent vite , et j'ai commis des actes que tu jugerais inqualifiables
     Je t'écris de ma chambre d'hôtel , en Engadine .
Ici
, tout est calme . ( 27 )
Je vais essayer , d'abord , de retrouver cette paix du coeur , si importante à mes yeux .
Tu me le conseilles dans ta dernière lettre . Je suis si fatiguée .
Ensuite
, je suivrai Paul en Afrique . Il y est médecin-coopérant .
    Que pourrais-je ajouter , mon ami ?
Il me faut un but , une mission . Même si l'angoisse me dévore les entrailles . Mir ist weh um Herz !
    Ne me juge pas selon les apparences . 
Mais laisse là cette incapable
, occupe-toi de personnes plus intéressantes !
Tu mérites mieux qu'une fille naïve ou faible .
Je te laisse avec cette phrase du philosophe espagnol
Miguel de Unamuno ( à méditer ? )  : 
" Je crois en Dieu comme je crois en mes amis , parce que je sens l'haleine de Sa tendresse et Sa main invisible et intangible qui m'attire , me porte et me presse , parce que j'ai la conscience intime d'une providence particulière , d'un esprit universel qui me trace mon propre destin  " . ( 28 )
Adieu , je ne sais pas si nous nous reverrons .
Prends soin de toi
,

S.D
                          


( A Suivre )

                                      ___ 


DAN AR WERN - La Lettre - 7 - L'Envol des Cygnes - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .   

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Notes :

21 - Basilique du Sacré-Coeur , sur la butte Montmartre , à Paris .

         Gare de Lyon , ( Paris ) . 

22 - " Céline " , film de Jean-Claude Brisseau ( 1992 ) , avec Isabelle Pasco , Lisa Hérédia , Danièle Lebrun .
23 - Job , 38 , 7 . 

24 - Saint-Moritz ( Sankt-Moritz , San Murezzan ) , en Suisse , l'une des plus anciennes stations de sports d'hiver , dans le Canton des Grisons , région de l'Engadine .

25 - Notre-Dame-Des-Champs , église à Montparnasse - 75006 - Paris .

26 - Annemarie Schwarzenbach . Sa maison se situe à Sils-Basalgia , dans la Haute-Engadine Suisse .

27 - L'Engadine , région Suisse du Canton des Grisons .

28 - Miguel de Unamuno ( 1864 - 1936 ) , philosophe basque .

 

" Mais que nous nous sommes aimés , alors , en Engadine !  "

Marcel Proust - " Les Plaisirs et les Jours  " ( 1894 ) , Regrets et Rêveries , XXII .

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LA LETTRE - 6 - Lorelei ( Version Française / E Galleg ) .

18 Novembre 2008 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -


Journal , Souvenirs ( II )
Pour Annemarie Schwarzenbach


6 - Lorelei
" Une histoire des anciens âges ,
  Sans trêve , heurte mon souvenir ... "
Heinrich Heine - " La Lorelei "


          Au lieu de partir , elle finit cependant par me raconter l'angoisse de vivre dans une famille où l'on n'existe que par le besoin de paraître et l'argent .
Nous avions commencé à parler littérature , musique .
Etendue sur le canapé , elle suivait la fumée de sa cigarette , cherchant ailleurs le souvenir des amours tumultueuses d'Annemarie Schwarzenbach , sa compatriote , ou la trace des palais féériques de Louis II , son rêve d'enfant . ( 16 )



          Je lui avais confié mon dégoût d'une vie médiocre de petit fonctionnaire parisien , mes envies de voyage au long cours .
Vers deux , trois heures , la colombe avait voulu s'enfuir , sans attendre avec moi les premières lueurs de l'aube ... Elle semblait si triste , désemparée .
          La journée du lendemain s'était poursuivie dans une sorte d'agitation fébrile : auditions , dépôts de plaintes , procédures ...
Je n'eus pas le temps de souffler !
J'essayai de la joindre , à mes rares moments perdus , mais , chaque fois , je tombai sur le répondeur , avec cette voix grave de Brünnhilde ou de Lorelei , qui enflammait encore plus mon désir ! ( 17 )
          Lorsqu'à la tombée du jour , je passai chez elle , je n'y trouvai , hélas , personne . Et cette autre nuit sans ma princesse ressembla , sans doute , au cauchemar de Siegfried imaginant la belle endormie sur un rocher cerné par des flammes ! Si loin du Walhalla ! ( 18 ) 
Je ne parvins pas à fermer l'oeil et , pourtant , les titres de la Presse , qui m'aguichaient chaque matin sur la route , achevèrent de me tirer des affres de l'insomnie .
Mon sang ne fit qu'un tour !
Une citoyenne hélvétique venait d'être enlevée , la demande de rançon déposée par téléphone auprès de la Rédaction d'un grand quotidien de la capitale .
          Déjà , j'imaginais la présence d'un inspecteur de l'IGS , qui devait m'attendre , sourire aux lèvres , dans le bureau du patron . ( 19 )
J'affronterais , au passage , le regard soupçonneux des collègues , mon nom figurant dans le carnet d'adresses de la victime .
Selon moi , déclarerais-je ensuite pour ma défense , il ne fallait pas tirer maintenant de conclusions trop hâtives .
Ne m'avait-on pas confié cette enquête sur des chéquiers volés ?
Devant la moue dubitative de mon chef de service , je ferais alors le portrait des gaillards qui avaient , deux jours plus tôt , guetté la pauvre Sibylle devant sa porte .
On ne saurait sûrement que répondre . On me dévisagerait d'un drôle d'air .
Et moi , dans des moments pareils , j'avais le culot de m'occuper de détails si ridicules !
          Peu après , se produisit un curieux rebondissement .
J'appelai Tom en désespoir de cause . 
Celui-ci me laissa entendre que " notre " amie avait déjà été hospitalisée à plusieurs reprises dans une clinique psychiatrique , victime d'overdose et d'excés d'alcool . Une autre fois , la malade s'était même réfugiée chez lui après s'être enfuie de l'hôpital en courant .
Je fonçai donc à Marmottan pour en avoir le coeur net . ( 20 ) 
          Cependant , quelque chose d'important m'avait échappé , pendant ces heures douloureuses d'une vaine recherche : tandis qu'elle me rendait visite , on avait dévalisé l'agence des Champs-Elysées !
          Plusieurs journées s'écoulèrent ensuite , sans aucune nouvelle . Ne sachant plus très bien ce que je devais faire , je me mis à lui écrire à l'adresse qu'elle m'avait donnée en Suisse .
J'essayai alors de la réconforter , m'illusionnant sur quelques mots d'amour .
La réponse ne tarda pas .


( A Suivre )


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DAN AR WERN - La Lettre - 6 - Lorelei - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern  ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .

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Notes :
16 -
Louis II ( 1845 - 1886 ) , roi de Bavière ( Ludwig II. , 1864 - 1886 ) , amoureux des arts , bâtisseur de châteaux fantastiques .
- Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) , écrivaine , journaliste , aventurière Suisse .
17 - Brünnhilde ( Brünhild ) , personnage de la mythologie nordique utilisé par Richard Wagner dans sa " Tétralogie " intitulée " Der Ring des Nibelungen ( L'Anneau du Nibelung ) , 1854 - 1874  .
- Lorelei : sirène germanique , sur le Rhin , qui fait chavirer les navires et les coeurs .
18 - Siegfried , héros légendaire de la mythologie nordique utilisé par Wagner dans le " Ring " .
- Walhalla : paradis des guerriers valeureux dans la mythologie germano-scandinave .
19 - IGS : Inspection Générale des Services ( de la Préfecture de Police de Paris ) , chargée du contrôle administratif et disciplinaire de l'activité des services de Police .
20 - Hôpital Marmottan : Centre de Soins et d'Accompagnement des Pratiques Addictives , 17/19 , rue d'Armaillé - 75017 - Paris .
Tableaux : " A Mermaid " ( 1901 ) , " Lamia " ( 1909 ) , de John William Waterhouse ( 1849 - 1917 ) .



            

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LA LETTRE - 5 - Rue de l'Orme - Straed an Evlec'henn - Elm's Street ( Version Française / E Galleg ) .

14 Novembre 2008 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

 


La Lettre

- Histoire d'une ancienne amitié -

 

 

 

Journal , Souvenirs ( II )

Pour Annemarie Schwarzenbach 

 

 

 

 

5 - Rue de l'Orme
" Ihr seht euch nicht wieder ,
  der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht
" . 
( Vous ne vous reverrez plus ,
  Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe " . )
Christian Friedrich Hebbel ( 1813 - 1863 ) - " Sie Sehn Nicht Wieder "

 

                         

                                               

           Après une journée d'enfer , le lendemain soir , j'étais en plein marasme lorsque retentit soudain l'interphone , vers vingt et une heures trente .
" Hé , l'inspecteur , j'espère que je ne te dérange pas  ! "
C'était la voix grave de Billy , façon Zarah Leander . ( 14 )
           Je l'accueillis , gêné , mais le coeur battant , dans mon petit studio sans ascenseur du 19è .
           Lorsqu'elle parvint là-haut , sous les toits de la rue de l'Orme , je me souviens l'avoir trouvée pareille à l'héroine d' " A Bout de Souffle " , éclat de lumière au coeur de ma nuit , d'une évidente beauté , difficile à décrire en tel lieu . ( 15 )
Comment pouvait-elle se trouver là , d'ailleurs , si loin des quartiers chics ?
           Tandis qu'elle s'efforçait de reprendre sa respiration , je me mis à fouiller dans le " frigo " pour cacher mon trouble , à la recherche d'une improbable bouteille de whisky , bafouillant avec peine quelques mots de circonstance :
" Vous avez trouvé facilement ? Je ne m'attendais pas ...
            Le matin même , en arrivant au bureau , j'avais été convoqué par mon patron .
Toutes les charges contre Mademoiselle Dürrenbach avaient été suspendues , la plainte retirée sur intervention du Parquet , semblait-il , ou bien du Ministère .
Il fallait faire profil bas .
C'était une affaire ultra-sensible , du fait de la notoriété de la Banque .
" On " avait dû faire erreur en m'attribuant l'enquête .
Bref , " on " n'avait pas assez pris le nom de l'intéressée en compte ...
            Il me fut donc très pénible de comprendre ce clin d'oeil de la Providence après que celle-ci m'ait donné , en retour , un tel coup de poignard .
J'étais abattu .
            Sirotant sa vodka orange , la jeune fille parut peu se soucier de mes angoisses .
" Vous comprendrez , m'expliqua-t-elle d'un sourire , on ne doit pas trop s'étonner des frasques de mon père ...
Elle était vêtue à la mode " Hippie " , d'un jean serré et d'une sorte de chemisier de soie blanche à fleurs brodées , qui laissait deviner le galbe de sa poitrine .
Timide , elle tripota le feutre de son petit chapeau cloche , style 1920 .
            Je souhaitais connaître plus de détails , mais je me sentis perturbé par sa présence , par la pâleur de ses yeux bleux délavés .
Ce n'est qu'au bout du deuxième verre qu'elle fit mine de s'épancher sur mon épaule .
            Instinctivement , d'un geste brusque et maladroit , je lui avais pris la main . Mon audace la fit tressaillir .
Depuis l'année dernière , date de sa venue en France , me confia-t-elle ,  sa famille ,  symbole honni de l'Establishment suisse , avait coupé les ponts .
" Vous savez , c'est mal vu , là-bas , de faire trop de vagues , d'être différente , et même de faire parler de soi " , avait-elle précisé d'une voix troublante et sourde , avec son léger accent germanique .
            Bientôt , la conversation fut lancée .
J'eus l'occasion de lui faire entrevoir mes propres problèmes , de lui avouer que je me sentais seul ici , loin de chez moi .
" Bon , s'enquit-elle , à moitié ivre , et me tutoyant encore , penses-tu que tes Bretons soient meilleurs que les autres ? Qu'ils méritent tant de sollicitude ? "
" Sybille ...
" Je dois me sauver , maintenant , coupa-t-elle , frissonnante .
Je suis venue seulement pour vous ... pour te remercier , pour m'excuser de ma fuite , hier . Mais j'ai eu si peur , c'était bizarre ...
Elle avait la chair de poule .
            Tout est resté dans l'ombre , me dis-je , n'étant pas parvenu à déchiffrer le moindre de ses mystères .

Pourtant , l'alcool nous avait rapproché .
             Peut-être avait-elle aussi pensé que je lui mentais , que j'avais tout organisé pour la revoir ?
Lorsque je lui parlai de Tom , son visage blêmit davantage .
Et Camille , l'Africaine ?
Tu as donc tout entendu ? Celle-là , c'est une fille de ministre , un de ces exploiteurs du peuple ! "
" On doit se méfier de tout le monde ... Pas très chouettes , les relations paternelles ! "
             Ce soir-là , j'aurais juste voulu en savoir plus .
On n'avait trouvé chez elle , ni trace d'effraction , ni de vol .
Mais j'avais obtenu un furtif baiser , de même que l'assurance précieuse d'une prochaine visite .


( A Suivre )

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DAN AR WERN - La Lettre - 5 - Rue de l'Orme - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .

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Notes :

14 - Zarah Leander ( 1907 - 1981 ) , actrice et chanteuse suédoise .
15 - " A Bout de Souffle " , film de Jean-Luc Godard ( 1960 ) , avec Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo .

 

Photo de Jean Seberg ( 1938 - 1979 )


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LA LETTRE - 4 - On M'Appelle Billy - Billy 'Vez Graet Ac'hanon - They Call Me Billy ( Version Française / E Galleg ) .

4 Novembre 2008 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -


Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach


4 - On M'Appelle Billy


           J'eus d'autres raisons , celles-ci professionnelles , de suivre sa trace .
Je n'avais pas seulement vu briller son nom dans mes rêves , mais aussi sur l'enseigne d'une banque des Champs-Elysées .
Cà , je le réalisais quelques jours plus tard .
           Mon patron m'avait confié une enquête la concernant , banale histoire de chèques volés , notre pain quotidien .
J'avais enfin trouvé le prétexte que je cherchais , me dis-je , surpris toutefois qu'une fille comme elle puisse louer une chambre de bonne au Quartier Latin .
           Je me souviens . C'était un après-midi flamboyant de Novembre .
Une foule d'apparence insouciante déambulait sur des trottoirs jonchés de feuilles multicolores .
Mademoiselle Sibylle Dürrenbach , 8 , rue de la Harpe : j'avais relu cent fois l'adresse , anticipant avec impatience l'heure tant attendue de notre rencontre !
          Arrivé sur place , je ne trouvais décidément personne .
Résolu , malgré tout , de guetter sa venue en haut de l'escalier , je vis soudain surgir à l'étage deux individus musclés tels des bêtes de concours , muets comme des carpes , l'air malveillant .
Mais comment , me demandais-je , avaient-ils pu ouvrir si facilement la porte ? Et que cherchaient-ils ?
          M'approchant en silence , je compris qu'ils effectuaient une fouille méthodique , inspectant le logis de fond en comble .
          Vif comme l'éclair , je m'élançais dans la cage avec l'intention de la prévenir !
Enfin , ce fut elle , sur le boulevard : j'avais reconnu sa coupe à la garçonne et sa frimousse d'angelot .
" N'y allez pas , Sibylle  ! , fis-je , la touchant à l'épaule .
On a forcé votre studio  ! "
          Dans la précipitation , nous n'échangeâmes qu'avec peine deux ou trois mots .
" Mais qui êtes-vous ? , finit-elle par me demander au bout d'une petite course , affectant d'abord de ne pas me reconnaître .
Le havre d'une brasserie alsacienne , tapie dans l'ombre des platanes , servit de cadre à nos confidences forcées .
           La jeune fille parut avoir du mal à feindre l'émotion qu'une telle poursuite avait déclenchée .
Elle se montra nerveuse , extrèmement choquée , alluma une cigarette .
          Je tentais de lui venir en aide , évoquant les carnets de chèques , la fausse signature ...
Pourtant , je sentis qu'elle éludait toutes mes questions , qu'elle n'avait pas confiance .
Elle souhaita rentrer chez elle .
" Vous n'y pensez pas  ! , lui rétorquai-je . On doit vous y attendre , il y a trop de risques  !
           La malheureuse avait l'air anéantie . Elle se mit à fondre en larmes .
" Permettez-moi de partir , je vous en prie ...
           Elle consentit à me suivre , cependant .
L'assurance de pouvoir passer un coup de fil , une fois parvenue à mon domicile , dut lui plaire .
Elle commençait à jouer un peu de son charme . Elle me décocha un timide sourire qui , tout à coup , m'avait transpercé le coeur !
           Puis elle me fit promettre , auparavant , d'aller jeter un coup d'oeil sur sa porte . Elle aviserait , le lendemain , ce qu'il conviendrait de faire .
" Surtout , ne dites rien à personne  ! 
- Voyons , Sibylle ...
" Mes amis m'appellent Billy , vous savez  ?
           Lorsque je passai la reprendre , ma tourterelle s'était envolée ...


( A Suivre )


DAN AR WERN - La Lettre - 4 - On M'Appelle Billy - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg .

La Lettre " , Copyright 2008 .

Photo du téléfilm de Luc Béraud  ,
" Eaux Troubles " ( 2003 ) , avec
Julie Debazac , Jean-Pierre Lorit .                            

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LA LETTRE - 3 - Connais-Tu Cette Chanson Si Légère ? Anavezout a Rez ar Ganenn-Man , Ken Nenvel ? Do You Know That So Airy Song ? ( Version Française / E Galleg )

30 Octobre 2008 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -


Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach


3 - Connais-Tu Cette Chanson Si Légère ?

" Il n'y a rien de plus merveilleux que d'attendre une femme ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Nouvelle Lyrique " ( Lyrische Novelle )


                           
          Difficile , ici-bas , d'aborder la Princesse qui vous ignore .
Vous contemplez sa beauté lointaine , lumineuse , un peu comme le ver de terre amoureux d'une étoile , mais vous pleurez dans son ombre la nostalgie d'un rêve inaccessible .
Sybille avait quitté  "La Belle Epoque " , et je dus rendre visite à mon ami Tom pour en savoir plus .
" Ah ! Tu en pinces pour Billy ? , me demanda celui-ci d'un regard consterné .
          L'Américain connaissait beaucoup de monde sur la place , parmi la faune étrangère .
Il écrivait dans un journal bilingue au service de la diaspora anglo-saxonne et , parfois , lorsqu'il ne donnait pas quelque cours sur la radio scolaire , il prodiguait à domicile ses précieux conseils dans le langage de Mark Twain , ou dans celui , plus sophistiqué , de Faulkner . ( 10 )
          " Que puis-je pour toi , mon vieux  ? , me lança-t-il , peu loquace , de son accent rocailleux .
" C'est une famille Bavaroise , ou Suisse . Je crois qu'elle " perche " pas loin d'ici .
" Tiens , me siffla-t-il ensuite sur l'air de "Yankee Doodle " , voilà son " number " ... ( 11 )

          Je tentai le soir même de prendre contact .
Mais lorsque j'entendis le son de sa voix dans le téléphone , si grave , si mystérieux , je fus paralysé par la peur .
L'incantation de l'envoûtante sirène m'avait déjà pétrifié !
          Comment , pauvre mortel , aurais-je pu m'imaginer , d'ailleurs , franchir facilement les frontières d'un Royaume interdit ?

          De toute mon âme , j'étais à l'affût . J'avais la gorge nouée .
Sous ma fenêtre , c'était la " Sonate d'Automne " , une lugubre complainte agitant le feuillage des arbres . ( 12 )
          Mais connaîtrais-tu , mon amie , l'autre merveilleuse musique , cette villanelle où vibrait la parole de l'Enchanteresse ?
Avec elle , nous traverserions vingt siècles , si tu veux , jusqu'à ressentir en nous la douceur d'une onde effleurée des dernières caresses du vent d'été ...
" Bergeronnette , oiseau de Kypris ,
  Chante avec nos premiers désirs
! " ( 13 )
          Les volutes d'encens s'élèveraient jusqu'au ciel , tandis que je penserai à toi , égrénant les notes magiques :
" ... Le corps nouveau des jeunes filles
  Se couvre de fleurs comme la Terre ,
La nuit de tous nos rêves approche
... " ( 13 )
         Alors , je me dirai que nous rechercherions peut-être une même Personne , que nous souhaiterions redessiner , tous les deux , dans un miroir , les couleurs de Son ombre imperceptible ...
Et ne pourrions-nous rejoindre aussi , par la grâce de Son visage , les profondeurs de l'imaginaire , la sérénité de l'enfance ?
Car , songes-tu , il est plus facile , en apparence , de chérir une vie , en ce triste monde , que d'en partager vraiment les peines ...
         Comment ne voudrais-je mieux te connaître et te comprendre , toi dont les subtilités me ravissent , me font souffrir , ô Femme unique dont je pressens les richesses ?

( A Suivre )

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DAN AR WERN - La Lettre - 3 - Connais-Tu Cette Chanson Si Légère ? - Octobre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 . 

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Notes :
10 - Mark Twain , Samuel Langhorne Clemens , ( 1835 - 1910 ) , auteur américain parmi les plus grands : " Les Aventures de Tom Sawyer " ( The Adventures of Tom Sawyer , 1876 ) , " Les Aventures d'Huckleberry Finn " ( Adventures of Huck Finn , 1885 ) .
 William Faulkner ( 1897 - 1962 ) , romancier américain , figure marquante du " Courant de la Conscience " ( Stream of Consciousness ) .
11 - Chant patriotique américain .
12 - " Sonate d'Automne " ( Höstsonaten ) , film d'Ingmar Bergman ( 1977 ) , avec Ingrid Bergman , Liv Ullmann .
13 - "  Chansons de Bilitis " , 1ère Partie , Bucoliques en Pamphylie , " Les Comparaisons " , Pierre Louÿs , 1894 .


" Sonate d'Automne " , tableau par Annie Ranguin , peintre du Trégor .

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