balade au pays des ombres
Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - Journal de Yann Kervern ( III ) - 4 - Stasia ( Version Française / E Galleg ) .

Histoire d'une Mystérieuse Inconnue
pour Stefan Zweig
" Avez-vous jamais passé en revue des visages ,
Espérant trouver celui qui est
Juste au bord de votre mémoire ,
Celui que vous attendiez ?...
Dialogue de " Lettre d'une Inconnue " ( Letter from an Unknown Woman ) *
JOURNAL ( III )
4 - Stasia
En mémoire de Carson McCullers
- Récit -
Dans les limbes d'un demi-sommeil , il crut percevoir qu'une main timide avait gratté contre la porte .
Quelle heure pouvait-il être ? , se demanda-t-il .
Klaxons et lumières jaunâtres continuaient à se moquer désespérément de l'aube naissante sur Central Park enneigé , triomphant sans vergogne d'épaisses tentures délavées de laine bleue-verte aux motifs de phénix d'or et de pourpre .
- Qui est là ? , bredouilla-t-il avec peine , comme quelqu'un qui n'a pas fermé l'oeil de la nuit .
Regardant par l'oeilleton , le visiteur entrevit une femme d'étage poussant une table roulante sur laquelle se trouvait un copieux petit déjeuner .
La jeune fille , par-dessus son corsage et sa jupe noires , portait un tablier blanc de l'hôtel surmonté d'une collerette marquée à son nom .
Plutôt mignonne , la souris , pensa notre homme en la découvrant qui , dans l'ombre , rajustait ses fines lunettes rondes , son joli minois coiffé d'un chignon de circonstance !
Il se rappela qu'il n'avait sonné personne , mais comme il avait faim , finit par lui ouvrir .
- Je suis à votre service ! , lui répéta-t-elle alors d'un sourire aimable en s'échappant très vite .
Mais quand , au départ de l'employée , il souleva sa tasse fumante , il fut surpris de découvrir un message habilement glissé sous la serviette :
- Passez chez moi , tout à l'heure , si vous avez le temps . Signé : Stasia .
Elle habitait Manhattan , sur la 50è rue , un immeuble assez ancien de la partie est , " pas très loin du Wellington " , expliquait-elle ensuite sur le mot . Se décidant à affronter les mordantes bourrasques de l'hiver , il s'enfonça d'un pas crissant dans la ville froide et sinistre . Et les nuages du ciel posèrent en silence à ses pieds leur ouate légère et lumineuse , paraissant se moquer des derniers vestiges d'une fête oubliée , comme de l'obscurité du jour ...
- Comment ça va , oncle Yann ? Pas trop froid ?
Ce fut un espiègle enfant d'une huitaine d'années , plein de vie et d'entrain , mèche rebelle et joues roses , qui l'accueillit ainsi au bout d'un long couloir sombre du 17è étage .
- Je vous présente Kolia , mon neveu . Nous rentrons juste de l'école ! Si vous saviez comme votre venue l'excite !
Bien qu'il ne comprît pas cette étrange appellation , ni d'ailleurs la raison véritable d'un tel empressement , le nouveau venu , à l'invitation de sa charmante hôtesse , défit son manteau dans l'entrée puis s'assit avec elle sur le canapé du living-room .
Ils échangèrent d'abord quelques banalités , parlant de New-York sous la neige qui , reconnut-elle , avait parfois , du côté de la cathédrale Saint-Nicolas , sur la 97è , des allures de vieille Russie ... ( 21 )
Puis elle fit couler d'un antique samovar un thé bien chaud , qui réchauffa l'atmosphère .
C'est alors qu'il remarqua une belle photo de Fred sur un coin de la commode .
- Vous l'avez connu , n'est-ce pas ? , l'interrogea-t-il avec une sorte d'inquiétude , montrant le portrait couvert d'un bandeau noir .
- Le garçon d'Olga , vous comprenez ... , répondit la maîtresse de maison , quelque peu surprise .
- C'est ça , réalisa-t-il enfin , bien sûr ! Par lui , j'appartiens en quelque sorte à votre famille , " son " oncle , comme il vient de me dire !
Le gamin , dont il avait noté l'étonnante ressemblance avec son demi-frère , jouait maintenant dans sa chambre .
Ils purent poursuivre leur aimable conversation .
- J'arrive directement des obsèques , vous ne l'ignorez pas ?, fit-il , cachant sa surprise en reconnaissant le même sourire que celui de la fille du cimetière . ( 22 )
- Fred était quelqu'un de bizarre , un être assez tourmenté , poursuivit la russe opinant de la tête et feignant de ne rien remarquer . Ma soeur et lui s'étaient rencontrés dans un night-club , à Berlin . Là où il jouait sa musique de jazz ...
- Une autre "Belle Epoque " ?
- Oui , on dirait que c'est notre marque de fabrique . En tout cas , paix à son âme , c'était un fieffé coureur . Il s'était encore entiché d'une étudiante ...
- Je sais , confirma-t-il avec un soupir , songeant aussi à Marieke , la dévisageant .
Cet échange intime , qui se prolongea fort tard dans l'après-midi , fut éclairé par un vénérable candélabre de Novgorod , faisant danser sa petite flamme à lui tout seul au milieu des ombres crépusculaires surgies des immenses gratte-ciel ténébreux .
Parfois , depuis le fond d'une autre pièce , on entendait les rires et les jeux du bambin .
Ce qu'elle lui parut belle avec ses cheveux dénoués , sa face de Madone éclairé de lune , lorsqu'elle se pencha vers la haute fenêtre .
Il pensait à sa vie chaotique , au désert de sa solitude , ici , dans ce lieu étrange où l'amour l'avait fui .
Soudain , plongeant ses yeux tristes dans l'eau pure de son regard , l'étranger se mit à fondre en larmes .
Stasia lui prit tendrement la main , le pressa contre son épaule ...
- Vous resterez , ce soir ?
( A Suivre ) 
DAN AR WERN - Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - 4 - Stasia ( Récit ) - Octobre 2010 - Journal de Yann Kervern ( III ) - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " Histoire d'une Mystérieuse Inconnue " , copyright 2010 .
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Notes :
21 - St Nicholas Russian Orthodox Patriarchal Cathedral .
22 - Chapitre 3 .
Photo : Helen Hunt ( Stasia )
* " Lettre d'une Inconnue " ( Letter of an Unknown Woman ) , film de Max Ophüls ( 1948 ) avec Joan Fontaine et Louis Jourdan .
Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - Journal de Yann Kervern ( III ) - 3 - La Chambre du " Wellington " ( Version Française / E Galleg ) .
Histoire d'une Mystérieuse Inconnue

pour Stefan Zweig
" ... Tant de gens passent , chacun absorbé par ses propres problèmes , tant de visages qu'il est facile d'en manquer un ... "
Dialogue de " Lettre d'une Inconnue " ( Letter From an Unknown Woman ) *
JOURNAL ( III )
3 - La Chambre du "Wellington "
" Ich wandle einsam hin auf dieser Erde ... " +
Elisabeth , Impératrice d'Autriche ( Sissi )
- Pages du Journal -
" Je relisais sans cesse l'oeuvre préférée de Sibylle , ces poèmes très sombres de Sissi , la bavaroise , qui lui ressemblaient tant . ( 13 )
Devais-je faire comme Pavese et , pour la rejoindre , précipiter le néant de cette existence dans le vide , sauter du 7è étage ? ( 14 )
Mon coeur était à l'image de ces fleurs fanées sur les tentures verdâtres de ma chambre baignée de crépuscule ...
Tout ici semblait défraîchi , d'un autre âge , comme un vieux souvenir dont on cherche vainement la trace lorsque , navigant d'hôtel en hôtel après un rêve perdu , l'on croit encore au pouvoir de la jeunesse et des illusions ... ( 15 )
J'étais seul après ce long vol vers New-York , triste bilan d'une vie de comptable au service de médiocres futilités . Ma femme venait de me quitter , j'avais fui vers l'errance , lui abandonnant même l'avenir de nos enfants . ( 16 )
Des rires raisonnaient maintenant dans le couloir , me rappelant ceux d'autrefois , lorsque la blessure de mon âme saignait en silence et que je m'éveillais au creux de la nuit , victime d'un cauchemar tandis que les soupirs d'une pauvre courtisane se mêlaient au bruit sourd des klaxons de Manhattan .
Ces lieux m'étaient devenus familiers , peu à peu , refuge éphémère de mes séjours dans la " Grosse Pomme " , avant de devoir un jour changer de métier pour cause de santé déficiente . ( 17 )
C'était la raison pour laquelle , en ce lugubre mois de janvier , j'étais revenu au " Wellington " .
Dehors , le vent d'hiver soufflait en violentes bourrasques , balayant de neige les panneaux électriques tout illuminés de slogans criards .
Je revenais des obsèques de Fred , en Alsace , une silhouette évanescente s'étant là-bas penchée sur sa tombe , un peu comme celle dont j'avais cru voir le portrait dans la maison de mon "grand-père " à Brocéliande , celui d'une jeune élégante vêtue de blanc qui irradiait le hall d'entrée de son regard flamboyant face au grand escalier de chêne sombre ... ( 18 )
Je crus même apercevoir Marieke .
Mais peut-on ressusciter les morts ?
" Nous vous connaissons , monsieur Kervern , nous savons sur vous bien des choses , finit par me confier le vieux Von Braun d'un air mystérieux . Tenez , vous lirez ce dossier de mon beau-frère concernant l'ouverture d'un cabaret semblable à celui de Paris . Si vous cherchez du travail , jeune homme , sachez que la banque Dürrenbach n'est pas une ingrate envers ceux qui la servent !
Je fus tout d'abord choqué par l'incongruité de cet enthousiasme , tant je ressentais qu'il était faux . Si j'avais eu plus envie de lui poser des questions jusque là restées sans réponses , l'étendue de mon propre chagrin l'en empêchait , les rendant dérisoires .
Car il était évident que , la pâleur de son visage trahissant un mensonge , il semblait aussi abattu que moi , anéanti même !
Cependant , une surprise plus grande m'attendait .
Qui avait eu l'idée de glisser cette lettre au milieu de toute une paperasse rébarbative ? Etait-ce lui , pour me réconforter ? Et le livre de l'Impératrice ?
L'écriture de Sibylle , assez caractéristique , y dessinait ses courbes voluptueuses barrées d'anguleux précipices ressemblant aux gouffres d'Engadine . Un quelconque lecteur ou graphologue professionnel se serait efforcé de garder son sang-froid devant ces mots que la langue allemande rendait encore plus illisibles .
La destinée de l'illustre princesse était sans doute comparable à celle de l'héritière d'une autre dynastie . N'avaient-elles pas toutes deux souffert de la même solitude et du manque de liberté ?
N'étaient-elles pas parties trop tôt ?
Quant à cette phrase cruelle me concernant , j'y voyais plus que du cynisme ou de la miséricorde ! Avais-je tort ?
Derrière cette tournure étrange , il y avait selon moi un aspect machiavélique dont la signification m'échappait encore : " Souviens-toi du petit inspecteur s'il arrive quelque chose ... "
La tante expliquait avec minutie à sa chère cousine comment elle avait préparé le casse de l'agence Dürrenbach afin de financer notre " oeuvre d'éternelle jouvence " . Elles m'avaient juste manipulé , je leur avais servi . ( 19 )
L'histoire se résume sans doute à ça , conclus-je avec amertume , des faux semblants , des trompe-l'oeil sur le mur ... Et j'étais au milieu de celles qu'on n'enseigne jamais à l'école ou dans les contes pour enfants , faites d'assassinats dans l'ombre , de preuves maquillées ...
Ma mystérieuse inconnue ressemblait à une reine fugitive poursuivie par des tueurs impitoyables ! Moi , j'étais seul , je n'avais plus rien à perdre , sinon l'envie d'en savoir plus et de venger notre amour interdit .
Je résolus donc de partir , muni d'un bon portefeuille , avec les encouragements discrets de ma nouvelle "famille " qui , j'en avais l'intuition , comptait sur moi .
Pour quoi faire ?
Avant de rejoindre ma fée sur son étoile , ne devais-je pas relier tous les fils du puzzle ? Où pouvait-elle bien être à cette heure ?
Bientôt , l'aube douloureuse viendrait poser son manteau blanc sur ma peine .
Du bout du couloir , une voix m'appellerait d'un monde réel où je devrai lutter pour faire ma place .
" Allons , en route ! Il est temps de s'habiller pour la fête ! " , songeait le Grand Meaulnes . ( 20 )
Mais j'étais si découragé ... "
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - 3 - La Chambre du "Wellington " ( Pages du Journal ) - Août 2010 - Journal de Yann Kervern ( III ) - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . "Histoire d'une Mystérieuse Inconnue " , copyright 2010 .
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Notes :
13 - Elisabeth Von Wittelsbach ( 1837 - assassinée , 1898 ) , impératrice d'Autriche et reine de Hongrie , surnommée " Sissi " , auteur d'un " Journal Poétique " ( Poetisches Tagebuch ) .
14 - Cesare Pavese ( 1908 - 1950 ) , écrivain italien .
15 - " Balade au Pays des Ombres " ( Journal , I , 7 ) .
16 - " La Rencontre " ( Auberive , 2 )
17 - " Big Apple " , surnom de New-York .
18 - Virginia Dagan : " Le Passeur des Mondes " ( VII , 6 , 7 ) et " La Demeure Enchantée " ( I , 1 et II , 3 ) .
19 - " La Lettre " ( Journal , II , 5 et 6 ) .
20 - " La Chambre de Wellington " ( I , 12 ) in " Le Grand Meaulnes " ( 1913 ) , par Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) .
* " Letter From an Unknown Woman " ( Lettre d'une Inconnue ) , film de Max Ophüls ( 1948 ) , avec Joan Fontaine , Louis Jourdan .
* " Poetisches Tagebuch " , S. 214 : " An die Zukunfts-Seelen " , par Elisabeth d'Autriche-Hongrie ( Sissi ) .
Tableau : Elisabeth d'Autriche , par Amanda Bergstedt ( 1855 ) .
Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - Journal de Yann Kervern ( III ) - 2 - Sept Septembre ( Version Française / E Galleg ) .
Histoire d'une Mystérieuse Inconnue 
pour Stefan Zweig
" Je sais que c'est inexplicable , que vous comprenez ce que je ne sais même pas dire ... "
Dialogue de " Lettre d'une Inconnue " ( Letter From an Unknown Woman ) *
Journal ( III )
- Pages du Journal -
2 - Sept Septembre
" Verrà la morte e avra i tuoi occhi "
( La mort viendra , et elle aura tes yeux )
Cesare Pavese - Poème retrouvé sur sa table de chevet après son suicide .
" Il faisait un si beau soleil , ce sept septembre ! C'était l'été de la Révolution ! ( 5 )
Profitant d'un peu de liberté , je m'étais dit tout de même qu'il fallait que je marche à l'aventure , le long des rues , pour tenter de calmer ce mal dévorant mes entrailles .
J'avais descendu à pied le boulevard Saint Michel , depuis l'avenue de l'Observatoire , où je me garais d'habitude , entre Cassini et Port-Royal .
Maintenant , je remontais les Champs-Elysées , guettant sa silhouette , pensant avec une légère angoisse à ce qui allait suivre .
Nous avions rendez-vous vers quinze heures devant la Maison du Danemark .
Et lorsqu'enfin je la vis , un peu plus tard , jeune fille ravissante , élancée , surgissant victorieuse de la foule , avec sa chemise de lin , son jean bleu délavé , sa coiffure en chignon , mon coeur se mit à battre plus fort .
C'était bien elle , Marieke Dürrenbach-Von Braun , je la reconnus dans la multitude , et j'avais l'impression de revenir en arrière , au temps de ma jeunesse triomphante et cruelle , prête à bousculer tous les obstacles du rêve et de l'illusion . ( 6 )
Je croyais revoir enfin sa tante Sibylle , dont elle me parut l'image la plus vivante . ( 7 )
Aujourd'hui , c'était d'ailleurs l'anniversaire d'une date fatale : comme la première fois que nous nous étions croisés , dans ce petit cimetière fleuri d'Engadine , en Suisse , où j'avais ressenti le même choc . ( 7 )
Nous n'étions que nous-deux , sous la pluie , devant le sourire lumineux d'une étoile trop tôt disparue . Mon étoile .
Pourquoi cette solitude , cet oubli si rapide ? Nous étions-nous trompés de jour ?
Dix ans déjà , pensais-je ... Mon Dieu !
Elle m'avait serré fort contre elle , prenant pitié de mes larmes ...
C'était l'année dernière , et depuis l'échange qui avait suivi cette " providentielle " rencontre , j'avais reçu quelques lettres , pas beaucoup . Mais j'avais au moins l'ambition de prendre la place du confident , de l'ami , à défaut de pouvoir lui dévoiler , comme un brûlant secret , la vérité de mon coeur .
" Que Dieu te bénisse , Yann , toi et les tiens ! Bon courage ! Ecris-moi quand tu voudras ! " , m'avait-elle lancé d'une mine réjouie en guise d'adieu .
Maintenant , je sentais son parfum sur mes lèvres . J'étais si ému , à vrai dire , de la retrouver que j'en gardais le silence .
Il est souvent difficile , en pareil moment , de trouver des mots convenables . Ses derniers écrits m'avaient paru bien évasifs . J'étais resté sur ma faim .
" Tu sais , finit-elle par sussurer d'une moue délicieuse en sirotant son thé avec paresse , il faut que je te confie quelque chose . "
Elle avait fixé mon regard , pressant mes jambes des siennes , posant délicatement sa tasse fumante sur la table :
" Je vais partir ... Je veux quitter l'Europe . "
Cette nouvelle , si tranquillement annoncée , me fit l'effet d'un séisme . Le voisinage attentif aurait pu , sans doute , en mesurer les conséquences dans l'expression de stupeur affichée soudain sur les traits de mon visage , devenu pâle et décomposé .
Alors , je me souvins de cette soirée du 6 août , à Strasbourg . Pour fêter mon retour en Alsace , elle avait réuni deux ou trois copines , jeunes " beurettes " séduisantes , dans une brasserie du centre-ville . Toutes rigolaient bruyamment , tandis qu'elle croquait sa pomme avec passion , se moquant de mes craintes superstitieuses !
" La bataille de Reichshoffen ? C'est bien toi , ça ...
" Ton goût pour les antiquités , sans doute ? " , s'était-elle amusée ensuite , ironisant sur un tel désastre prémonitoire . ( 8 )
Elle préférait disserter sur son sujet favori , la "Divine Providence " , vantant le dernier film où avait joué l'une de ses vedettes fétiches , Greta Scacchi , l'histoire amoureuse de deux acteurs . ( 9 )
" Moi aussi , je connais quelqu'un comme ça , un fou de musique ! "
Détail insignifiant qui , vite , me revint en mémoire : cet américain venu d'Erevan , rencontré lors d'un stage de théologie à Berlin .
" C'est un super pote , m'avait-elle écrit par la suite avec enthousiasme . Sa mère , Mayrig , est directrice d'un centre évangélique en Californie . Santa Rosa , ça doit être génial d'y vivre !
Et toi , mon cher ? "
Justement , moi qui vivait une existence morne , reclus derrière un " mur " , séparé de mon épouse Muriel , j'avais peur de perdre tout espoir avec ce dernier rayon de soleil . ( 10 )
- Quel garçon ? , balbutiais-je , désireux seulement de lui cacher mon inquiétude par une question stupide .
Elle me considéra avec pitié , me tendant la photo du type , un certain Aram , qui jouait du saxo dans un cabaret de la vieille cité prussienne .
" Si tu savais comme il est gentil , intelligent ... "
" Mais c'est drôle , ajoutas-tu , le gars qui est à côté , il te ressemble . Il s'appelle Kervern , lui aussi . C'est son copain Fred , il n'arrête pas de me parler de lui , je crois qu'il est jaloux ... " ( 6 )
Tentant de feindre l'indifférence , une fois de plus , au milieu d'un tel discours dythirambique , je restai prostré , abasourdi .
Roll Dagorn ! , pensais-je , furieux , reconnaissant l'ignoble bellâtre qui avait tout fait pour séduire " ma " Virginia . ( 11 )
" La Bretagne , l'Arménie ... J'ai tant d'amis peintres , musiciens ! , minauda l'étudiante pour détendre l'atmosphère .
C'est bizarre , il est de ta famille ? "
Tu avais peur d'être en retard . Tu montras des signes d'impatience , tes chaussures te faisaient mal .
Moi , j'étais si accablé que je n'avais plus la force de dire un mot .
" Les nécessités du voyage ... Nous décollons ce soir , minuit ... Je t'écrirai , bien sûr ! "
J'avais essayé de l'étreindre , je désirais la mettre en garde , la questionner davantage .
Mais quand on est blanc comme un linge , qu'on a envie de vomir ... Il s'était mis à pleuvoir . Longtemps j'ai marché , solitaire , indifférent au vacarme des voitures ...

Dernier souvenir heureux , sa main , que j'avais prise à la porte de " La Villa d'Este " , et ce baiser qu'elle m'avait donné en guise de cadeau :
" Merci , Yann , pour ta rose ! " ( 12 )
Nous avions ri du Destin , de la Providence . Elle était , comme toi , si pressée , toujours en retard .
" C'est pas juste , alors , celui qui rate l'heure , il peut jamais recommencer ? "
Mon amie ... A bientôt . "

( A Suivre )
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DAN AR WERN - Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - 2 - Sept Septembre ( Pages du Journal ) - 1991 / Mai 2010 - Journal de Yann Kervern ( III ) - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - Version Française / E Galleg . " Histoire d'une Mystérieuse Inconnue " , copyright 2010 .
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Notes :
5 - 1989 : Célébration du Bicentenaire de la Révolution Française .
6 - " Histoire d'un Chef d'Orchestre " ( Auberive , 11 ) .
7 - " La Lettre " ( Journal , Souvenirs , II ) .
8 - Bataille de Reichshoffen ( 6 août 1870 ) : cuirassiers et escadrons français , confrontés à l'écrasante domination prussienne , y subirent de très lourdes pertes .
9 - " Un Homme Amoureux " ( A Man in Love , 1986 ) , film de Diane Kurys , librement inspiré par la vie sentimentale de l'écrivain italien Cesare Pavese ( 1908 - 1950 ) - Avec Greta Scacchi , Claudia Cardinale , Peter Coyote , Vincent Lindon , Jamie Lee Curtis .
10 - " La Rencontre " ( Auberive , II , 2 ) .
11 - " La Terre de Nos Promesses " ( Auberive , VIII ) .
12 - " La Villa d'Este " , hôtel à Strasbourg .
Photos : Greta Scacchi , Cesare Pavese , James Dean .
* " Letter From un Unknown Woman " ( Lettre d'une Inconnue ) , film de Max Ophüls ( 1948 ) , avec Joan Fontaine , Louis Jourdan .
" Et quand le 7 septembre nous fêterons notre anniversaire ... "
Mecano ( I. Cano ) - " Le 7 Septembre "
( adapt.française : D. Burgard / M. Penalva )
Ed. Yogi Songs - Copyright BMG Records , 1991 - All rights reserved .
Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - A Mysterious Unknown Woman's Story - Istor ur Verc'h Zianav Gevrinus - Journal de Yann Kervern ( III ) - 1 - Assurances ( Version Française / E Galleg ) .
Histoire d'une Mystérieuse Inconnue
pour Stefan Zweig
" Il suffit de si peu pour changer le cours de notre vie ... "
Dialogue de " Lettre d'une Inconnue " ( Letter From an Unknown Woman ) *
Journal ( III )
1 - Assurances
( 10 mai 1990 )
" Je t'adore mais , dans un moment , j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches , un nuage qui vole , une feuille qui tombe ... "
François-René de Chateaubriand -
" Amour et Vieillesse "
" Alors , se penchant sur elle , il la vit pour la première fois . Il régnait sur son visage un sourire de sommeil , vague , irréel , suivant une image intérieure . "
Louis Aragon - " Aurélien " ( 1944 )
- Pages du Journal -
Chère Laura , ( 1 )
Vous ai-je parlé d'une brève rencontre avec votre amie Pascale ? ( 1 )
Parfois , je passe en voiture , et , d'un oeil furtif , j'essaie d'entrevoir sa silhouette élégante parmi les reflets changeants de la glace .
J'imagine aussi l'énigme de votre joviale insouciance ; puis je me demande où est l'homme comblé d'un tel pouvoir : vous séduire !
Avez-vous reçu ma carte de Venise ? ( 2 )
Je ne sais pourquoi je m'intéresse à vous . Je pense aux mystères ineffables de l'attirance magnétique , au besoin que j'ai d'une relation sentimentale , d'un peu de chaleur en cet hiver qui n'en finit pas ...
Pour vous , d'ailleurs , mon visage ne représenterait certainement qu'une pauvre grimace douloureuse , ridicule , incapable de comprendre le charme d'un joli sourire .
Mais vous connaîtrais-je mieux , ne craindrais-je de vous décevoir ? Après tout , peu importe si vous n'êtes pas journaliste . Moi aussi , j'ai mes "secrets "...
Je vous écris ceci par provocation , comme un poème sans espoir , avec la volonté de briser ce mur du silence qui m'enferme : une lettre à l'inconnue ...
J'aurais pu le faire depuis Berlin , triste symbole , une photo du mur glissée dans l'enveloppe . Mais la muraille est au coeur , elle est partout , citadelles de nos différences , bastions de nos indifférences , villes froides et tentaculaires de l'insaisissable monstre que tourmente un doute infini ...
" Tout homme a sa géhenne en ce monde " , aurait dit Montaigne . ( 3 )
Et cette question qu'il se pose à lui-même , j'en lis l'énoncé sur la vitre poussiéreuse de l'agence : " qui suis-je ? " , y a tracé , sans doute , un doigt d'enfant .
Qui suis-je , gamin facétieux , pour oser vous parler ?
Vous allez rire , mademoiselle , penchée , peut-être , sur vos dossiers : car je voudrais qu'on me rassure lorsque tout va mal et que mon amie vient de mourir ... ( 4 )
Tous ces mots ...
La vie est plus simple , pensez-vous les clients , les heures qui s'égrènent , la pendule et le temps des vacances , l'amour ...
Ceux qu'on jette , ceux qu'on garde ...
Ma liberté , plus forte que tout !
Vous aurez raison .
Pour qui se prend-il , celui-là ? Le soleil brille !
Désolé , donc , de vous avoir ennuyée quelques secondes .
La poubelle n'est pas loin . Je souhaitais simplement lancer cette bouteille à la mer , avec , à l'intérieur , une supplique à la noble princesse de l'île bienheureuse : " un naufragé la réclame , à quelques années-lumière de sa lointaine galaxie . "
Je voulais rêver ...
Parfois , je me demande pourquoi je m'intéresse à vous ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Histoire d'une Mystérieuse Inconnue - 1 - Assurances ( Pages du Journal ) - Août 1989 / Revu : février 2010 - Journal de Yann Kervern ( III ) - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " Histoire d'une Mystérieuse Inconnue " , copyright 2010 .
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Notes :
1 - C/f : " Rencontres " ( Journal , I ) - " La Rencontre " ( Auberive , 2 ) - " Assurances " ( Journal , III , 1 )
2 - C/f : " Balade au Pays des Ombres " , 5 - Distance du Corridor ( Journal , I )
3 - Géhenne = souffrance , torture , tourment .
4 - C/f : " La Lettre " ( Journal , II ) .
Ci-dessus : " L'Inconnue de la Seine " , illustration de Man Ray ( 1966 ) pour le roman d'Aragon , " Aurélien " .
" Ce n'est pas une femme , c'est une absence . " ( Aragon )
* " Letter From an Unknown Woman " ( Lettre d'une Inconnue ) , film de Max Ophüls ( 1948 ) , avec Joan Fontaine , Louis Jourdan .
LA LETTRE - 8 - L'Espoir et la Solitude - Spi Ha Digenvez - Hope And Loneliness ( Version Française / E Galleg ) .
La Lettre
- Histoire d'une ancienne amitié -
Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach
8 - L'Espoir et la Solitude

" Alors la mort s'élève au-dessus du bord magique
Du monde plongé maintenant dans un profond sommeil ,
Et je ne suis plus . "
Annemarie Schwarzenbach - " La Vallée Heureuse " ,
A Sils .
Solitude , espérance , elle avait noté ces mots dans sa lettre .
C'est tout ce qui me restait d'elle , avec , aussi , le petit feutre oublié que , triste à mourir , je courus chercher dans ma chambre pour y sentir son parfum , l'odeur imprégnée de sa présence .
Je le portais à mon visage , le soir , afin d'y cacher ma peine , feignant de croire qu'elle allait encore sonner à ma porte , qu'elle se trouverait là , toujours , près de moi .
La nostalgie d'un rêve nous console des ordonnances d'un implacable Destin .
Ma femme , un jour , m'en débarrassa , faisant à bon compte , le ménage de tout un passé douloureux .
Me restèrent ces quelques lignes , griffonnées à la hâte , pâles reliques d'une jeunesse en filigrane , où la chaleur du souvenir me rappelle souvent la finesse de ses doigts de fée glissant sur la feuille jaunissante .
Il y avait des lustres que j'avais quitté la Police .
Je vivais toujours dans la capitale , mais j'avais perdu de vue " mon ami " Tom . Après déjeuner , sortant d'un bistrot , je le croisai " par hasard " du côté de la librairie "Shakespeare " . ( 28 )
Malgré son crâne dégarni , avec sa grande taille et sa pierre de cristal autour du cou , je n'eus pas de mal à le reconnaître .
Il avait pourtant fait des efforts pour m'éviter , le bougre !
A son habitude , il se montra guilleret comme un pinson !
" Monsieur l'Inspecteur , quelle surprise ! , fit-il de sa voix douceâtre , pleine d'ironie .
Je lui appris en riant que je travaillais maintenant comme comptable pour une compagnie aérienne . Bref , le contraire d'une sinécure !
Feuilletant le livret de Sibylle, grande voyageuse , il me parla d'elle , partie en Perse à la recherche des sources religieuses de la pensée occidentale .
" Rien que ça ! , m'étonnai-je .
" Sacrée Billy , je crois qu'elle se passionne , elle a voulu écrire quelque chose , aller jusqu'au bout de sa quête !
Elle a trouvé des liens , semble-t-il , entre Manichéisme et Vaudois , vous savez , la religion de ses ancêtres .
Puis , comme pour éviter toute autre question gênante ou superflue sur son propre parcours , l'Américain sortit de sa poche une photo signée de l'ouvrage , où on la voyait avec Myriam et Paul en route vers le Demavend , montagne magique , à l'instar de son illustre compatriote . ( 29 )

" Myriam ? , le questionnai-je , surpris .
" Décidément , ces filles-là sont deux inséparables ! , précisa-t-il d'un sourire entendu .
Comment ne pas le croire , malgré leurs brouilles , leurs disputes fréquentes ?
Mais constatant l'expression de jalouse amertume affichée sur ma physionomie , dut-il , sans doute , se trouver maladroit .
Ce tendre portrait n'avait fait que ranimer la flamme , et relancer mes craintes les plus intimes : celles dissimulées longtemps derrière un fantôme lorsque , transi d'amour , je pleurais la mémoire de mon ange disparu .
Sur le chemin du retour , flânant le long du quai , je m'efforçai d'y voir plus clair , sombre paradoxe devant le spectacle des flots boueux de la Seine .
Je me demandais pourquoi je n'avais pas contacté Tom auparavant , pourquoi celui-ci n'avait pas craint de me confier sa nouvelle adresse .
Pour mieux me rouler dans la farine , et , par un faux espoir , obtenir la garantie de mon silence ?
Parce que j'avais eu le tort d'y mettre des sentiments , cette affaire me parut soudain très compliquée .
A moins de faire fausse route , il n'était pas sûr qu'elle garde , comme je l'espérais secrètement , ses aspects de romance à l'eau de rose .
Mais peut-être ne devais-je pas , non plus , transformer l'amour éconduit d'un jeune étourneau en délire paranoïaque ?
Il me fallait maintenant faire ressurgir des questions graves que les eaux troubles de mon orgueil recouvraient inconsciemment d'une excessive pudeur .
Je me souvins des articles de journaux concernant la banque Dürrenbach : n'avait-elle pas blanchi l'argent sale de la drogue et du traffic d'armes ? Le cousin de Camille , aperçu au cabaret , n'était-il pas aussi le Directeur de l'agence ?
Et ce rendez-vous chez moi , n'était-ce pas un alibi ? Tom , un agent secret ?
Mon esprit gambergeait à toute vitesse , faisant fi des scrupules récents qui l'avait encombré .
J'aurais voulu alors me trouver près d'elle ... Mais tout-à-coup , revoyant "son beau regard d'ange inconsolable " , égaré sur notre Terre , je rougis de honte , frappé d'une fureur sourde contre moi-même ! ( 30 )
Effondré , je m'assis à l'ombre d'un platane , avant d'entreprendre calmement la lecture , en anglais , de "Hope and Loneliness " , tel était le titre du bref récit de l'aventurière illustré de quelques sobres clichés en noir et blanc . ( 31 )
Je lus qu'elle y décrivait sa rencontre avec un Ange de Lumière habitant la haute vallée des blancheurs éternelles .
" Pourquoi m'as-tu pris l'amour de ma vie , celle qui était le miroir de mon âme céleste ? " , inscrivait-elle au pied de la tombe fleurie de Myriam , qui avait dû mourir en route , pendant l'escalade , victime d'une chute fatale .
Tel fut , en effet , son sort tragique , et sa compagne , par cet opuscule , avait souhaité lui rendre hommage .
Je crus que mon prochain voyage en Suisse était une aubaine . Enfin nous allions nous revoir , enfin j'allais la consoler .
C'est en parcourant le " Neue Zürcher Zeitung " ( journal zurichois ) de façon machinale que j'appris la triste nouvelle . ( 32 )
Sa voiture avait plongé dans le lac de Saint-Moritz , y expliquait-on .
La route étant très accidentée à cet endroit , la malheureuse avait dû faire une erreur de conduite . Elle avait raté son virage .
Alors je compris l'étendue de mon chagrin , de ma solitude .
Je compris enfin le sens caché de ces mots d'Oscar Wilde :
" Seuls les infidèles connaissent les tragédies d'amour ... ( 33 )
... Et , soupirant d'amertume , je songeais par ailleurs que cette beauté trop parfaite , en offrant d'un simple coup d'oeil son éternelle jeunesse en pâture à mon âme , l'avait , comme un divin regard , délivrée plus qu'une autre , par sa présence incendiaire , de l'insignifiance et de la médiocrité !
FIN
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DAN AR WERN - La Lettre - 8 - L'Espoir et la Solitude - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - Version Française / E Galleg . "La Lettre " , Copyright 2008 .
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Notes :
28 - Librairie Shakespeare And Company , célèbre librairie en face de Notre-Dame ( 5è Arrdt ) , centre traditionnel de la culture anglo-américaine à Paris , fréquentée jadis par les auteurs de " La Génération Perdue " .
29 - Le Demavend ( ou Mont Damavand ) , sommet volcanique le plus élevé de l'Iran ( chaîne de l'Elbourz ) , qui culmine à 5671 m . Il est évoqué par Annemarie Schwarzenbach dans ses livres :
- Mort en Perse / Tod in Persien ( 1935 )
- La Vallée Heureuse / Das Glückliche Tal ( 1940 )
30 - Parole de Roger Martin Du Gard sur Annemarie , citée par Klaus Mann dans son ouvrage autobiographique intitulé :
- Le Tournant , Histoire d'une Vie / Der Wendepunkt , ein Lebensbericht ( 1949 )
31 - L'Espoir et la Solitude , titre du chapitre .
32 - Célèbre journal zürichois fondé en 1780 .
33 - " Le Portrait de Dorian Gray " ( The Picture of Dorian Gray , 1890 ) , par Oscar Wilde ( 1854 - 1900 ) , écrivain dublinois .
" Viens , que nous ne nous égarions pas
Dans cette solitude / Tritt her ,
Dass wir uns nicht verirren in dieser Einsamkeit . "
Joseph Von Eichendorff - Im Abendrot / Au Soleil Couchant

LA LETTRE - 7 - L'Envol des Cygnes - Nij an Elerc'h - Swans Take Their Flight ( Version Française / E Galleg ) .
La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -
Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach
7 - L'Envol des Cygnes
" Je sais maintenant ce qu'est la vie ,
Et je sais qu'on n'obtient rien sans renoncer à quelque chose " .
Annemarie Schwarzenbach
J'avais reçu cette lettre au papier défraîchi , dont je connais chaque ligne . Il me faut en achever
la lecture :
... Ce petit mot pour te dire qu'hier , j'ai prié pour toi dans la Basilique , avant de filer Gare de Lyon . (21 )
Ne te moque pas , s'il te plaît , de mes recherches , de mes tâtonnements !
Mais à quoi servirait , d'ailleurs , de t'expliquer pourquoi j'ai traîné si tard , l'autre nuit ?
Je ne savais plus quelle heure il pouvait être quand je suis
sorti de chez toi .
Après , j'ai attendu mon amie dans
une " boîte " .
On a essayé de renouer le dialogue , toutes les deux .
Nous sommes si différentes . Les mots ne servent à rien , je crois , ni les larmes .
Je me souviens seulement de la musique du film " Céline " , composée par Georges Delerue , qu'elle m'avait offerte avant de claquer la porte . ( 22 )
Je me suis sentie seule . Nul ne put saisir ma tristesse immense , tandis que " les étoiles du matin poussaient
des cris de joie " . ( 23 )
Plus tard , le téléphone a sonné .
C'était mon "ex " qui m'invitait chez lui , à Zürich .
Je pense parfois que l'amour n'est pas simple , qu'il faut du temps pour en tourner les clés .
J'ai dû trop attendre ... Comme ces éclats de Soleil sur les eaux sombres du lac de Saint-Moritz . On fait semblant d'y croire et bientôt , viendra le crépuscule . ( 24 )

Que vais-je devenir sans Myriam ? Le temps file si vite ...
Pourtant , je me sens si jeune et surtout , lorsque le printemps pointera le bout de son nez , je sais que j'aurai des envies folles de courir à l'autre bout de la planète !
Oui , j'aimerais suivre ces petites taches blanches , là-bas , vers le ciel .
Tu ne les vois pas ? Sans doute un vol de cygnes
qui s'élancent dans la montagne ...
Je m'étais baladé du côté de Montparnasse , avant de te rejoindre .
Il y avait cette lumière alentour . Malgré la pluie fine et les bourrasques , toute une foule s'agitait comme des ombres , vivant décor de ma solitude .
Je me suis précipitée sur une cabine . J'avais envie de lui parler encore , j'avais tant besoin d'espoir !
Et puis , je suis entrée dans l'église Notre-Dame-des-Champs . ( 25 )
J'y trouve refuge , parfois , quand souffle la tempête .
Là , dans la pénombre du temple à peine éclairé de quelques cierges , deux ou trois personnes priaient en silence .
Avec elles , je me suis agenouillée devant l'autel de la Vierge , n'ayant rien d'autre à Lui offrir que ma pauvre vie
de pécheresse .
Et comment te convaincre ?
Peu à peu , je me suis abandonnée ...
Une présence indicible , alors , m'a réchauffé , et je me suis sentie légère , comme si j'allais m'envoler avec Elle , abandonnant ici les oripeaux de ma peine , comprenant que ce monde n'était plus qu'un voile illusoire ...
Quand je suis sortie , j'avais oublié le réel , je m'imaginais dansant au coeur d'immenses flammes , sous la voûte étoilée des lointaines terres australes !
C'est bizarre , tu ne trouves pas , ces contradictions , ce besoin d'amour ?
On papillonne à la recherche d'une liberté qui nous échappe , et puis on veut plaire , être aimé(e) , on retombe
dans un gouffre ...
Mais maintenant , je crois connaître la réponse :
" On n'obtient rien sans renoncer à quelque chose " .
C'est le constat d'Annemarie . ( 26)
Les mauvais penchants reprennent vite , et j'ai commis des actes que tu jugerais inqualifiables !
Je t'écris de ma chambre d'hôtel , en Engadine .
Ici , tout est calme . ( 27 )
Je vais essayer , d'abord , de retrouver cette paix du coeur , si importante à mes yeux .
Tu me le conseilles dans ta dernière lettre . Je suis si fatiguée .
Ensuite , je suivrai Paul en Afrique . Il y est médecin-coopérant .
Que pourrais-je ajouter , mon ami ?
Il me faut un but , une mission . Même si l'angoisse me dévore les entrailles . Mir ist weh um Herz !
Ne me juge pas selon les apparences .
Mais laisse là cette incapable , occupe-toi de personnes plus intéressantes !
Tu mérites mieux qu'une fille naïve ou faible .
Je te laisse avec cette phrase du philosophe espagnol Miguel de Unamuno ( à méditer ? ) :
" Je crois en Dieu comme je crois en mes amis , parce que je sens l'haleine de Sa tendresse et Sa main invisible et intangible qui m'attire , me porte et me presse , parce que j'ai la conscience intime d'une providence particulière , d'un esprit universel qui me trace mon propre destin " . ( 28 )
Adieu , je ne sais pas si nous nous reverrons .
Prends soin de toi ,
S.D
( A Suivre )
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DAN AR WERN - La Lettre - 7 - L'Envol des Cygnes - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .
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Notes :
21 - Basilique du Sacré-Coeur , sur la butte Montmartre , à Paris .
Gare de Lyon , ( Paris ) .
22 - " Céline " , film de Jean-Claude Brisseau ( 1992 ) , avec Isabelle Pasco , Lisa Hérédia , Danièle Lebrun .
23 - Job , 38 , 7 .
24 - Saint-Moritz ( Sankt-Moritz , San Murezzan ) , en Suisse , l'une des plus anciennes stations de sports d'hiver , dans le Canton des Grisons , région de l'Engadine .
25 - Notre-Dame-Des-Champs , église à Montparnasse - 75006 - Paris .
26 - Annemarie Schwarzenbach . Sa maison se situe à Sils-Basalgia , dans la Haute-Engadine Suisse .
27 - L'Engadine , région Suisse du Canton des Grisons .
28 - Miguel de Unamuno ( 1864 - 1936 ) , philosophe basque .

" Mais que nous nous sommes aimés , alors , en Engadine ! "
Marcel Proust - " Les Plaisirs et les Jours " ( 1894 ) , Regrets et Rêveries , XXII .
LA LETTRE - 6 - Lorelei ( Version Française / E Galleg ) .
La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -
Journal , Souvenirs ( II )
Pour Annemarie Schwarzenbach
6 - Lorelei
" Une histoire des anciens âges ,
Sans trêve , heurte mon souvenir ... "
Heinrich Heine - " La Lorelei "

Au lieu de partir , elle finit cependant par me raconter l'angoisse de vivre dans une famille où l'on n'existe que par le besoin de paraître et l'argent .
Nous avions commencé à parler littérature , musique .
Etendue sur le canapé , elle suivait la fumée de sa cigarette , cherchant ailleurs le souvenir des amours tumultueuses d'Annemarie Schwarzenbach , sa compatriote , ou la trace des palais féériques de Louis II , son rêve d'enfant . ( 16 )

Je lui avais confié mon dégoût d'une vie médiocre de petit fonctionnaire parisien , mes envies de voyage au long cours .
Vers deux , trois heures , la colombe avait voulu s'enfuir , sans attendre avec moi les premières lueurs de l'aube ... Elle semblait si triste , désemparée .
La journée du lendemain s'était poursuivie dans une sorte d'agitation fébrile : auditions , dépôts de plaintes , procédures ...
Je n'eus pas le temps de souffler !
J'essayai de la joindre , à mes rares moments perdus , mais , chaque fois , je tombai sur le répondeur , avec cette voix grave de Brünnhilde ou de Lorelei , qui enflammait encore plus mon désir ! ( 17 )
Lorsqu'à la tombée du jour , je passai chez elle , je n'y trouvai , hélas , personne . Et cette autre nuit sans ma princesse ressembla , sans doute , au cauchemar de Siegfried imaginant la belle endormie sur un rocher cerné par des flammes ! Si loin du Walhalla ! ( 18 )
Je ne parvins pas à fermer l'oeil et , pourtant , les titres de la Presse , qui m'aguichaient chaque matin sur la route , achevèrent de me tirer des affres de l'insomnie .
Mon sang ne fit qu'un tour !
Une citoyenne hélvétique venait d'être enlevée , la demande de rançon déposée par téléphone auprès de la Rédaction d'un grand quotidien de la capitale .
Déjà , j'imaginais la présence d'un inspecteur de l'IGS , qui devait m'attendre , sourire aux lèvres , dans le bureau du patron . ( 19 )
J'affronterais , au passage , le regard soupçonneux des collègues , mon nom figurant dans le carnet d'adresses de la victime .
Selon moi , déclarerais-je ensuite pour ma défense , il ne fallait pas tirer maintenant de conclusions trop hâtives .
Ne m'avait-on pas confié cette enquête sur des chéquiers volés ?
Devant la moue dubitative de mon chef de service , je ferais alors le portrait des gaillards qui avaient , deux jours plus tôt , guetté la pauvre Sibylle devant sa porte .
On ne saurait sûrement que répondre . On me dévisagerait d'un drôle d'air .
Et moi , dans des moments pareils , j'avais le culot de m'occuper de détails si ridicules !
Peu après , se produisit un curieux rebondissement .
J'appelai Tom en désespoir de cause .
Celui-ci me laissa entendre que " notre " amie avait déjà été hospitalisée à plusieurs reprises dans une clinique psychiatrique , victime d'overdose et d'excés d'alcool . Une autre fois , la malade s'était même réfugiée chez lui après s'être enfuie de l'hôpital en courant .
Je fonçai donc à Marmottan pour en avoir le coeur net . ( 20 )
Cependant , quelque chose d'important m'avait échappé , pendant ces heures douloureuses d'une vaine recherche : tandis qu'elle me rendait visite , on avait dévalisé l'agence des Champs-Elysées !
Plusieurs journées s'écoulèrent ensuite , sans aucune nouvelle . Ne sachant plus très bien ce que je devais faire , je me mis à lui écrire à l'adresse qu'elle m'avait donnée en Suisse .
J'essayai alors de la réconforter , m'illusionnant sur quelques mots d'amour .
La réponse ne tarda pas .
( A Suivre )
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DAN AR WERN - La Lettre - 6 - Lorelei - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .
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Notes :
16 - Louis II ( 1845 - 1886 ) , roi de Bavière ( Ludwig II. , 1864 - 1886 ) , amoureux des arts , bâtisseur de châteaux fantastiques .
- Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) , écrivaine , journaliste , aventurière Suisse .
17 - Brünnhilde ( Brünhild ) , personnage de la mythologie nordique utilisé par Richard Wagner dans sa " Tétralogie " intitulée " Der Ring des Nibelungen ( L'Anneau du Nibelung ) , 1854 - 1874 .
- Lorelei : sirène germanique , sur le Rhin , qui fait chavirer les navires et les coeurs .
18 - Siegfried , héros légendaire de la mythologie nordique utilisé par Wagner dans le " Ring " .
- Walhalla : paradis des guerriers valeureux dans la mythologie germano-scandinave .
19 - IGS : Inspection Générale des Services ( de la Préfecture de Police de Paris ) , chargée du contrôle administratif et disciplinaire de l'activité des services de Police .
20 - Hôpital Marmottan : Centre de Soins et d'Accompagnement des Pratiques Addictives , 17/19 , rue d'Armaillé - 75017 - Paris .
Tableaux : " A Mermaid " ( 1901 ) , " Lamia " ( 1909 ) , de John William Waterhouse ( 1849 - 1917 ) .

LA LETTRE - 5 - Rue de l'Orme - Straed an Evlec'henn - Elm's Street ( Version Française / E Galleg ) .
La Lettre
- Histoire d'une ancienne amitié -
Journal , Souvenirs ( II )
Pour Annemarie Schwarzenbach
5 - Rue de l'Orme
" Ihr seht euch nicht wieder ,
der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht " .
( Vous ne vous reverrez plus ,
Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe " . )
Christian Friedrich Hebbel ( 1813 - 1863 ) - " Sie Sehn Nicht Wieder "
Après une journée d'enfer , le lendemain soir , j'étais en plein marasme lorsque retentit soudain l'interphone , vers vingt et une heures trente .
" Hé , l'inspecteur , j'espère que je ne te dérange pas ! "
C'était la voix grave de Billy , façon Zarah Leander . ( 14 )
Je l'accueillis , gêné , mais le coeur battant , dans mon petit studio sans ascenseur du 19è .
Lorsqu'elle parvint là-haut , sous les toits de la rue de l'Orme , je me souviens l'avoir trouvée pareille à l'héroine d' " A Bout de Souffle " , éclat de lumière au coeur de ma nuit , d'une évidente beauté , difficile à décrire en tel lieu . ( 15 )
Comment pouvait-elle se trouver là , d'ailleurs , si loin des quartiers chics ?
Tandis qu'elle s'efforçait de reprendre sa respiration , je me mis à fouiller dans le " frigo " pour cacher mon trouble , à la recherche d'une improbable bouteille de whisky , bafouillant avec peine quelques mots de circonstance :
" Vous avez trouvé facilement ? Je ne m'attendais pas ...
Le matin même , en arrivant au bureau , j'avais été convoqué par mon patron .
Toutes les charges contre Mademoiselle Dürrenbach avaient été suspendues , la plainte retirée sur intervention du Parquet , semblait-il , ou bien du Ministère .
Il fallait faire profil bas .
C'était une affaire ultra-sensible , du fait de la notoriété de la Banque .
" On " avait dû faire erreur en m'attribuant l'enquête .
Bref , " on " n'avait pas assez pris le nom de l'intéressée en compte ...
Il me fut donc très pénible de comprendre ce clin d'oeil de la Providence après que celle-ci m'ait donné , en retour , un tel coup de poignard .
J'étais abattu .
Sirotant sa vodka orange , la jeune fille parut peu se soucier de mes angoisses .
" Vous comprendrez , m'expliqua-t-elle d'un sourire , on ne doit pas trop s'étonner des frasques de mon père ...
Elle était vêtue à la mode " Hippie " , d'un jean serré et d'une sorte de chemisier de soie blanche à fleurs brodées , qui laissait deviner le galbe de sa poitrine .
Timide , elle tripota le feutre de son petit chapeau cloche , style 1920 .
Je souhaitais connaître plus de détails , mais je me sentis perturbé par sa présence , par la pâleur de ses yeux bleux délavés .
Ce n'est qu'au bout du deuxième verre qu'elle fit mine de s'épancher sur mon épaule .
Instinctivement , d'un geste brusque et maladroit , je lui avais pris la main . Mon audace la fit tressaillir .
Depuis l'année dernière , date de sa venue en France , me confia-t-elle , sa famille , symbole honni de l'Establishment suisse , avait coupé les ponts .
" Vous savez , c'est mal vu , là-bas , de faire trop de vagues , d'être différente , et même de faire parler de soi " , avait-elle précisé d'une voix troublante et sourde , avec son léger accent germanique .
Bientôt , la conversation fut lancée .
J'eus l'occasion de lui faire entrevoir mes propres problèmes , de lui avouer que je me sentais seul ici , loin de chez moi .
" Bon , s'enquit-elle , à moitié ivre , et me tutoyant encore , penses-tu que tes Bretons soient meilleurs que les autres ? Qu'ils méritent tant de sollicitude ? "
" Sybille ...
" Je dois me sauver , maintenant , coupa-t-elle , frissonnante .
Je suis venue seulement pour vous ... pour te remercier , pour m'excuser de ma fuite , hier . Mais j'ai eu si peur , c'était bizarre ...
Elle avait la chair de poule .
Tout est resté dans l'ombre , me dis-je , n'étant pas parvenu à déchiffrer le moindre de ses mystères .
Pourtant , l'alcool nous avait rapproché .
Peut-être avait-elle aussi pensé que je lui mentais , que j'avais tout organisé pour la revoir ?
Lorsque je lui parlai de Tom , son visage blêmit davantage .
Et Camille , l'Africaine ?
" Tu as donc tout entendu ? Celle-là , c'est une fille de ministre , un de ces exploiteurs du peuple ! "
" On doit se méfier de tout le monde ... Pas très chouettes , les relations paternelles ! "
Ce soir-là , j'aurais juste voulu en savoir plus .
On n'avait trouvé chez elle , ni trace d'effraction , ni de vol .
Mais j'avais obtenu un furtif baiser , de même que l'assurance précieuse d'une prochaine visite .
( A Suivre )
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DAN AR WERN - La Lettre - 5 - Rue de l'Orme - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .
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Notes :
14 - Zarah Leander ( 1907 - 1981 ) , actrice et chanteuse suédoise .
15 - " A Bout de Souffle " , film de Jean-Luc Godard ( 1960 ) , avec Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo .
Photo de Jean Seberg ( 1938 - 1979 )
LA LETTRE - 4 - On M'Appelle Billy - Billy 'Vez Graet Ac'hanon - They Call Me Billy ( Version Française / E Galleg ) .
La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -
Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach
4 - On M'Appelle Billy
J'eus d'autres raisons , celles-ci professionnelles , de suivre sa trace .
Je n'avais pas seulement vu briller son nom dans mes rêves , mais aussi sur l'enseigne d'une banque des Champs-Elysées .
Cà , je le réalisais quelques jours plus tard .
Mon patron m'avait confié une enquête la concernant , banale histoire de chèques volés , notre pain quotidien .
J'avais enfin trouvé le prétexte que je cherchais , me dis-je , surpris toutefois qu'une fille comme elle puisse louer une chambre de bonne au Quartier Latin .
Je me souviens . C'était un après-midi flamboyant de Novembre .
Une foule d'apparence insouciante déambulait sur des trottoirs jonchés de feuilles multicolores .
Mademoiselle Sibylle Dürrenbach , 8 , rue de la Harpe : j'avais relu cent fois l'adresse , anticipant avec impatience l'heure tant attendue de notre rencontre !
Arrivé sur place , je ne trouvais décidément personne .
Résolu , malgré tout , de guetter sa venue en haut de l'escalier , je vis soudain surgir à l'étage deux individus musclés tels des bêtes de concours , muets comme des carpes , l'air malveillant .
Mais comment , me demandais-je , avaient-ils pu ouvrir si facilement la porte ? Et que cherchaient-ils ?
M'approchant en silence , je compris qu'ils effectuaient une fouille méthodique , inspectant le logis de fond en comble .
Vif comme l'éclair , je m'élançais dans la cage avec l'intention de la prévenir !
Enfin , ce fut elle , sur le boulevard : j'avais reconnu sa coupe à la garçonne et sa frimousse d'angelot .
" N'y allez pas , Sibylle ! , fis-je , la touchant à l'épaule .
On a forcé votre studio ! "
Dans la précipitation , nous n'échangeâmes qu'avec peine deux ou trois mots .
" Mais qui êtes-vous ? , finit-elle par me demander au bout d'une petite course , affectant d'abord de ne pas me reconnaître .
Le havre d'une brasserie alsacienne , tapie dans l'ombre des platanes , servit de cadre à nos confidences forcées .
La jeune fille parut avoir du mal à feindre l'émotion qu'une telle poursuite avait déclenchée .
Elle se montra nerveuse , extrèmement choquée , alluma une cigarette .
Je tentais de lui venir en aide , évoquant les carnets de chèques , la fausse signature ...
Pourtant , je sentis qu'elle éludait toutes mes questions , qu'elle n'avait pas confiance .
Elle souhaita rentrer chez elle .
" Vous n'y pensez pas ! , lui rétorquai-je . On doit vous y attendre , il y a trop de risques !
La malheureuse avait l'air anéantie . Elle se mit à fondre en larmes .
" Permettez-moi de partir , je vous en prie ...
Elle consentit à me suivre , cependant .
L'assurance de pouvoir passer un coup de fil , une fois parvenue à mon domicile , dut lui plaire .
Elle commençait à jouer un peu de son charme . Elle me décocha un timide sourire qui , tout à coup , m'avait transpercé le coeur !
Puis elle me fit promettre , auparavant , d'aller jeter un coup d'oeil sur sa porte . Elle aviserait , le lendemain , ce qu'il conviendrait de faire .
" Surtout , ne dites rien à personne !
- Voyons , Sibylle ...
" Mes amis m'appellent Billy , vous savez ?
Lorsque je passai la reprendre , ma tourterelle s'était envolée ...
( A Suivre )
DAN AR WERN - La Lettre - 4 - On M'Appelle Billy - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg .
" La Lettre " , Copyright 2008 .
Photo du téléfilm de Luc Béraud ,
" Eaux Troubles " ( 2003 ) , avec
Julie Debazac , Jean-Pierre Lorit .
LA LETTRE - 3 - Connais-Tu Cette Chanson Si Légère ? Anavezout a Rez ar Ganenn-Man , Ken Nenvel ? Do You Know That So Airy Song ? ( Version Française / E Galleg )

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -
Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach
3 - Connais-Tu Cette Chanson Si Légère ?
" Il n'y a rien de plus merveilleux que d'attendre une femme ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Nouvelle Lyrique " ( Lyrische Novelle )
Difficile , ici-bas , d'aborder la Princesse qui vous ignore .
Vous contemplez sa beauté lointaine , lumineuse , un peu comme le ver de terre amoureux d'une étoile , mais vous pleurez dans son ombre la nostalgie d'un rêve inaccessible .
Sybille avait quitté "La Belle Epoque " , et je dus rendre visite à mon ami Tom pour en savoir plus .
" Ah ! Tu en pinces pour Billy ? , me demanda celui-ci d'un regard consterné .
L'Américain connaissait beaucoup de monde sur la place , parmi la faune étrangère .
Il écrivait dans un journal bilingue au service de la diaspora anglo-saxonne et , parfois , lorsqu'il ne donnait pas quelque cours sur la radio scolaire , il prodiguait à domicile ses précieux conseils dans le langage de Mark Twain , ou dans celui , plus sophistiqué , de Faulkner . ( 10 )
" Que puis-je pour toi , mon vieux ? , me lança-t-il , peu loquace , de son accent rocailleux .
" C'est une famille Bavaroise , ou Suisse . Je crois qu'elle " perche " pas loin d'ici .
" Tiens , me siffla-t-il ensuite sur l'air de "Yankee Doodle " , voilà son " number " ... ( 11 )
Je tentai le soir même de prendre contact .
Mais lorsque j'entendis le son de sa voix dans le téléphone , si grave , si mystérieux , je fus paralysé par la peur .
L'incantation de l'envoûtante sirène m'avait déjà pétrifié !
Comment , pauvre mortel , aurais-je pu m'imaginer , d'ailleurs , franchir facilement les frontières d'un Royaume interdit ?
De toute mon âme , j'étais à l'affût . J'avais la gorge nouée .
Sous ma fenêtre , c'était la " Sonate d'Automne " , une lugubre complainte agitant le feuillage des arbres . ( 12 )
Mais connaîtrais-tu , mon amie , l'autre merveilleuse musique , cette villanelle où vibrait la parole de l'Enchanteresse ?
Avec elle , nous traverserions vingt siècles , si tu veux , jusqu'à ressentir en nous la douceur d'une onde effleurée des dernières caresses du vent d'été ...
" Bergeronnette , oiseau de Kypris ,
Chante avec nos premiers désirs ! " ( 13 )
Les volutes d'encens s'élèveraient jusqu'au ciel , tandis que je penserai à toi , égrénant les notes magiques :
" ... Le corps nouveau des jeunes filles
Se couvre de fleurs comme la Terre ,
La nuit de tous nos rêves approche ... " ( 13 )
Alors , je me dirai que nous rechercherions peut-être une même Personne , que nous souhaiterions redessiner , tous les deux , dans un miroir , les couleurs de Son ombre imperceptible ...
Et ne pourrions-nous rejoindre aussi , par la grâce de Son visage , les profondeurs de l'imaginaire , la sérénité de l'enfance ?
Car , songes-tu , il est plus facile , en apparence , de chérir une vie , en ce triste monde , que d'en partager vraiment les peines ...
Comment ne voudrais-je mieux te connaître et te comprendre , toi dont les subtilités me ravissent , me font souffrir , ô Femme unique dont je pressens les richesses ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - La Lettre - 3 - Connais-Tu Cette Chanson Si Légère ? - Octobre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .
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Notes :
10 - Mark Twain , Samuel Langhorne Clemens , ( 1835 - 1910 ) , auteur américain parmi les plus grands : " Les Aventures de Tom Sawyer " ( The Adventures of Tom Sawyer , 1876 ) , " Les Aventures d'Huckleberry Finn " ( Adventures of Huck Finn , 1885 ) .
William Faulkner ( 1897 - 1962 ) , romancier américain , figure marquante du " Courant de la Conscience " ( Stream of Consciousness ) .
11 - Chant patriotique américain .
12 - " Sonate d'Automne " ( Höstsonaten ) , film d'Ingmar Bergman ( 1977 ) , avec Ingrid Bergman , Liv Ullmann .
13 - " Chansons de Bilitis " , 1ère Partie , Bucoliques en Pamphylie , " Les Comparaisons " , Pierre Louÿs , 1894 .

" Sonate d'Automne " , tableau par Annie Ranguin , peintre du Trégor .