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les clairieres de l'ame

LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - III - Le Passage de l'Arche .

28 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Gateway Arch - St Louis ( Mo )

Gateway Arch - St Louis ( Mo )

 

 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

III - Le Passage de l'Arche

 

 

 

Bright eyes ,   How can you close and fail ?   How can the light that burned so brightly ,   Suddenly burn so pale ? " * 

 

 

 

Pourquoi certains êtres vous marquent plus que d'autres ?

L'amour se lit sur un visage , même s'il reste sans réponse , provoquant une douleur , comme un sentiment de faim toujours inassouvie .

Il y a des gens que l’on oublie à peine aperçus , mais d’autres , comme des lucioles dans la nuit , s’accrochent à l’âme . On ne sait pourquoi . Leur souvenir , à la faveur d’un parfum , d’un reflet sur une vitre , d’un éclat de voix , même , revient sans prévenir . Ce ne sont pas forcément ceux que l’on a raisonnablement aimés , ni même ceux que l’on a connus . Mais quelque chose en eux a parlé directement à ce que l’on porte en soi de plus secret . Peut-être était-ce un regard posé comme une caresse , ou une manière de le détourner avec pudeur ? Une ombre sur la joue , une lumière dans un sourire . L’amour , parfois , ne s’énonce pas , mais il se dépose en silence sur un visage , comme un invisible papillon , le rendant soudain inoubliable . Il y reste , même sans réponse , tel une prière lumineuse que personne n’a entendue .

Alors , celle-ci devient quête d’une rencontre qui n’a pas forcément eu lieu , d’une autre vie qui aurait pu naître de ce frôlement d’âme . Et ce manque , apparemment sans objet , crucifiant comme une torture , avec le temps qui passe , devient une souffrance plus douce , presque belle , parce qu’elle rappelle que l’on a été vivant , vibrant , prêt à aimer .

 

Certaines vies ressemblent à l'eau d'une rivière , larmes de douleur , qui se jette dans un fleuve , comme le chante Dan Fogelberg , son interprète favori . L'on y entre à peine , s’y laissant porter sur un miroir , mais l’on en ressort transformé ! ( 1 )

 

Longtemps , je n’avais vu que moi dans cette histoire . Mon attente , ma peine , ce feu que j’avais porté comme une torche inutile dans la nuit de ses silences , bien plus tard , quand tout sembla fini , me fit soupçonner qu’elle était morte . Pas seulement disparue , mais vraiment ... partie . Une absence pleine , définitive . Parce que , ayant repéré , un jour , sa présence sur les réseaux sociaux , son allure , alors , m'était revenue , non plus radieuse , mais inquiète .

Comme si c’était elle qui , d'une certaine manière , me fixant désormais d'un oeil dur et brillant , me jugeait au travers du temps , moi qui avais eu peur de n'avoir jamais réellement compté , de n’avoir été seulement pour elle qu’un figurant , maintenant , je voyais que cet amour , si pur dans ma mémoire , avait pu être pour elle aussi plus qu'une menace , une raison de fuir . Avais-je été , sans le vouloir , l’une des causes de sa solitude ? Avais-je pu générer l’angoisse au lieu d'être source d'espérance ? C’est ainsi que cette ancienne affection m’avait quitté une seconde fois , non dans le manque , mais dans la question .

 

Je ne savais pourquoi cette personne m’était revenue , ce matin-là , au bout de tant d’années . Je buvais mon café tiède en regardant par la fenêtre , et soudain elle était arrivée là , plus rapide qu'une hirondelle de retour , au bout d'un petit clic . Non pas en rêve .

Non pas comme un souvenir précis . Mais comme une lueur au fond d'un regard , soudain surgie de l'écran .

Jamais , elle n’avait quitté ma mémoire , assurément . Mais il y a une différence entre se souvenir d'une vielle fable et être saisi par la nouveauté d'un roman . Cette fois , c’était elle qui me regardait , plutôt le souvenir que j’avais d’elle , mélange étrange de fragilité et de défi , avec ce qui restait d'une jeunesse inquiète que je n’avais jamais vraiment su comprendre .

Je me suis longtemps cru innocent dans cette histoire . Spectateur impuissant , cœur inutile d'un amour écarté . J’avais souffert en silence , je m’étais effacé avec une sorte de noblesse résignée . J’avais même fini par croire que mes sentiments n’avaient jamais compté pour elle qui m’avait à peine regardé , me parlant comme à un camarade distrait . Puis , le 4 juillet , jour de l'indépendance , elle s'était envolée vers son pays .

Mais ce jour-là , quelques années plus tard , ne constatant plus aucun signe de vie après sa dernière apparition la mettant en scène lors d'une kermesse où elle semblait heureuse à danser , j’en avais déduit qu’elle était sans doute morte .

Non pas " morte " comme une absence prolongée , mais morte vraiment . Suicidée quelque part dans une ville que je ne connaissais pas , sans mari , sans enfant , sans qu’aucun article ne s’en émeuve .

Et c’est là que le doute m’avait saisi . Une peur , lente , rampante , s’était installée : Et si , malgré tout , j'avais compté ? Et si , à un moment décisif , j'avais été le poids , le regard , l'amour de trop ?

Je m'étais alors souvenu de ses silences , que je croyais doux . De ses rires , que je prenais pour de la légèreté . De cette peur , surtout , qu’elle avait de devenir mère . Était-ce une menace qu’elle fuyait ? Comme toutes ces fécondantes promesses qu’elle avait certainement lues dans les yeux des hommes , qu’elle ne voulait plus entendre ? Je ne le saurai jamais . Pourtant , depuis ce jour , mon rôle me pesa . Je n'étais plus celui qui attendait en vain , mais peut-être celui qui , en convoitant , sans le savoir , un ventre , avait participé à son éloignement .

Elle vivait en moi comme une déchirure , et , désormais , quelques semaines après avoir soupçonné son départ , j’avais repris la route vers l’ouest . Sans but apparent , comme on pose une question . Ce n’était pas un pèlerinage , à cette époque , je ne croyais pas trop à ces choses-là . C’était plutôt pareil à une dérive , comme si mes pas savaient mieux que moi où je devais aller .

J’avais roulé toute la journée , sous un ciel trop vaste pour mes pensées . Les cactus , les stations abandonnées , les panneaux routiers blanchis par le soleil . L’air chaud entrait par la fenêtre entrouverte . Et dans la vieille radio du pick-up , la voix d’Art Garfunkel avait brusquement surgi , comme sortie d’un souvenir lui-même : " The windshield is covered with rain , I'm crying , turning the radio on , we're dancing , ninety-nine miles from L.A , I want you , I need you , please be there ..." ( 2 )

Chaque ligne , chaque mot , semblaient m’être adressés . La distance , la route , et ce désir de partir à l'aventure sans savoir si , une fois franchie ce désert , je retrouverai un jour quelqu'un de vivant .

Je savais qu’elle ne m’attendait plus , mais je voulais en avoir le coeur net .

Elle avait choisi Santa Rosa , petite ville californienne proche de Los Angeles , pour sa lumière douce et ses couvents de pierre blanche . Elle s’était retirée du monde comme on ferme les yeux sur un rêve qu’on ne veut pas voir mourir . Et pourtant , lorsque j'entrais dans la ville , j’eus la sensation d’une présence . Comme si son regard m’accompagnait encore , suspendu entre le rivage et le ciel , quelque part ...

( 3 )

Je m'étais garé devant la mission . Les cloches , bizarrement , sonnèrent . Puis , j'avais marché seul jusqu’au jardin , celui qu’elle aimait , me dit une bonne sœur . Un cimetière ombragé d'oliviers vénérables aux troncs noueux , fleuri d'hortensias et de roses , longeait l'allée principale , tandis qu'en son centre , une fontaine aux eaux jaillissantes , vrai calice de pierre , projetait sur les tombes leurs gouttes d'un miroir céleste ! Certes , lorsque je vis sa photo sur la sienne , la douleur n’était pas partie . Mais elle s’était changée . Elle était devenue comme une musique que l’on garde en soi , longtemps après que , dans une maison sans murs , la voix d'un chanteur se soit tue .

Je me retrouvais dans cette ville du bord de mer , là où elle avait passé ses étés , quelques années plus tôt . " Là-bas , je suis presque heureuse " , m’avait-elle écrit comme une anecdote , dans l'une de ses rares lettres . Je n’avais pas su relever . Je n’avais pas compris que dans ce " presque " était cachée toute sa vie .

Le soir , on me remit une enveloppe fine , jaunie , avec mon nom figurant sur l'enveloppe , écrit d’une écriture nerveuse , qu'elle ne m’avait jamais envoyée , la confiant à une amie religieuse .

L’encre avait un peu pâli , mais le trait restait lisible . Je l’ouvris avec la chair de poule . À l’intérieur , quelques lignes seulement . Pas de date . Pas de formule . Juste ceci :

" Depuis que ma mère est morte , jai peur . Pas de toi , mais de moi . Tu voyais quelque chose en moi que je nétais pas prête à devenir .

Mon cher Dan , je taimais , mais pas assez pour changer de ville . Pardonne-moi . Si un jour tu trouves cette lettre , sache que j’y ai mis tout ce que je n’ai jamais osé te dire . "

Je restais là longtemps , le papier fragile entre mes mains . Le vent du large faisait bruire les feuilles , je crus même entendre sa voix , non plus lointaine , mais enfin presque apaisée .

Cependant , je compris également deux choses . La première , c'est qu’elle ne m’avait jamais aimé , d’une manière ou d'une autre , et la seconde , que je ne savais pas du tout qui pouvait être cet américain portant le même prénom que moi . J’étais arrivé là , au gré de mon voyage , dans cette petite ville de carte postale aux toits de tuiles rouges , posée entre collines et océan , dont les jardins fleuris de roses parfumaient des couvents d'âmes priant dans des cloîtres pour le bonheur des disparus .

C’était là que j’avais retrouvé sa trace , un certificat de décès , un nom de famille conservé , quelques papiers administratifs , rien de plus . Il n'y avait que cette étrange mention dans une correspondance d’une sœur carmélite :

" Elle priait beaucoup pour un homme quelle avait aimé dans sa jeunesse .

Elle n’en parlait jamais , sauf le matin , quand le soleil traversait les vitraux , se taisant alors , le regard tourné vers le lointain " .

J'étais allé jusqu’à la chapelle , au milieu des eucalyptus . J’avais marché longtemps dans la roseraie . Je ne savais plus ce que je cherchais . Peut-être juste un souffle , une coïncidence . J’avais vu son prénom sur un banc de pierre , offert en mémoire . D’une autre manière , elle était encore là .

Et moi , j’étais différent de celui que j’étais quand je l’aimais .

Quand une étrangère jeune et jolie , différente , dynamique , devient le miroir inversé de ce que nous ne sommes pas ( ou plus ) , cette fille représente l’inconnu .

Et par là même , elle incarne ce que l'on aimerait retrouver ou même , seulement , caresser du doigt , ce désir de renaître à soi-même à travers l’autre et son pays changé en énigme , sa langue en musique exotique , son histoire , en livre qu’on brûle de lire ! Alors , ce n’est pas tant cette personne qu’on aime , parfois , mais on souhaite , curieusement , séduit par la promesse d’un monde plus vaste que le sien , vivre en compagnie d'une présence aussi éducative qu charmante !

Oui , elle avait allumé en moi une soif . Ce qu’en elle , je désirais , c’était souvent le passage vers l’ailleurs , vers une autre version de moi-même , vers une liberté que je croyais disparue . Saint-Louis , la ville de l’Arche où elle avait vu le jour , donnait à ma " Virginia " , comme seuil du destin , cette résonance presque mythique , entre innocence perdue et mystère irréversible . Ce souvenir , même s’il n’était qu’un fragment parmi d'autres , semblait porter en lui tout un entrelacs de thèmes , la fuite vers l'ouest des pionniers , la lumière d'une promesse de l'au-delà , le repentir et la grâce d'un rêve de cow-boy ... ( 4 )

 

 

FIN 

                                         

 

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - III - Le Passage de l'Arche - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                            ___

Notes :

1 - " The River " ( 1972 ) , chanson de Dan Fogelberg ( 1951 - 2007 ) sur son album " Home Free " copyright 1972 Dan Fogelberg / Columbia Records CBS-Inc - All rights reserved .

2 - " 99 Miles from LA " ( 1975 ) est une chanson composée par Albert Hammond et Hal David , interprétée par Art Garfunkel sur son album " Breakaway " copyright 1975 Art Garfunkel / Columbia Records CBS Inc - All rights reserved : " Le pare-brise est couvert de pluie , je pleure , en allumant la radio , nous dansons , à quatre-vingt dix neuf milles de L.A , je te veux , j'ai besoin de toi , s'il te plaît , sois là ! " 

3 - Santa Rosa , ville de la Baie Nord de San Francisco , partiellement détruite par le grand incendie d'octobre 2017 .    

   - Le Livre de Virginia ( Cycle de L'Etoile VI ) - Liminaire - 1 - L'Annonce de l'Ange / Visite à Santa-Rosa - Copyright Dan Ar Wern / Edilivre - avril 2020 .

4 - Auberive ( Cycle de L'Etoile III ) - 5 - Villeneuve et 6 - Virginia - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

* " Bright Eyes " ( 1978 ) , chanson de Mike Batt pour le film d'animation " Watership Down " , interprétée par Art Garfunkel sur ses albums " Fate for Breakfast " ( 1979 ) et " Scissors Cut " ( 1981 ) / Columbia Records CBS Records Inc. - All rights reserved .

"  Yeux brillants ,   Comment pouvez-vous vous fermer et vous perdre ?   Comment votre lumière qui brûlait si fort    Peut-elle soudainement s'éteindre , si pâle ? "  

 
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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - II - Couleurs de l’Arbre-Monde .

27 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 Summer Night ( Nuit d'Eté ,1890 ) de Winslow Homer

Summer Night ( Nuit d'Eté ,1890 ) de Winslow Homer

 

 

 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

 

 

 

II - Couleurs de l'Arbre-Monde *

 

 

 

" La route est longue , pour aller au bout du monde ... " 

J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )

 

 

 

 

 

 

 

Je ne m’attendais à rien , ce jour-là . Je montais dans un bus anonyme et gris du cœur de la ville américaine de Houston , que je ne connaissais que de temps à autre , au gré de mes voyages professionnels . Pourtant , j’ai senti , à peine assis , cette chose étrange glisser en moi . Dans ce décor sans grâce , la mémoire de mondes oubliés m'a effleuré . Le fauteuil usé , la lumière pâle ainsi que les passagers muets , tout m’était presque familier . Pas dans le détail , mais dans l’âme . Comme si ce moment du flux temporel appartenait à une autre vie , dans une version plus ancienne où j’avais déjà , dans une forme plus subtile de " déjà-vu existentiel " , traversé ce carrefour de bitume et de hasard , non pas une simple impression d’avoir vécu là cette scène précise , mais la sensation profonde que tout un morceau de cet univers m'appartenait d’une manière mystérieuse , comme si j'y étais retourné plutôt que venu , méditation sur les strates , les identités multiples d'une existence qu’on porte en soi , éternelle , avec cette capacité intime qu’ont certains endroits , même les plus lointains , les plus banals , de nous révéler des fragments enfouis de nous-mêmes . Vivons-nous plusieurs fois en une seule , sans quitter notre corps d'aujourd'hui ? Suffit-il d’un changement de latitude , d’un paysage qui nous regarderait autrement , pour que notre mémoire profonde se réactive ? Alors , le passé se courbe , le futur s’efface , et le présent devient plus vaste , traversé d’échos et de présences invisibles , comme si le chêne sacré de nos Ancêtres projetait ses racines bien au-delà du sol natal , jusqu’aux villes de ce monde . La mémoire familiale devient alors non seulement enracinée , mais aussi transplantée , migrante , universelle . Il y a des lieux qui nous réveillent , des lieux étrangers qui nous reconnaissent comme une pluie tiède sur la peau . Ils ne disent rien d’emblée , ils nous murmurent l’odeur d’un figuier , la moiteur pâle d’une fin d’après-midi , la chaleur insupportable d’une plage d'Afrique sous les pieds nus d’un enfant .

Donc , je me suis demandé si chaque nouveau lieu où l’on marche , même seulement quelques heures , pouvait ouvrir en nous la perspective d'une autre vie ? Pas , au sens mystique d'une réincarnation , mais telle une ramification de tout notre être . Nous changerions de cadre , et ce serait une autre pièce qui commencerait , permettant à une autre version de nous-mêmes de se mettre à parler , à ressentir , à se souvenir !

Et puis , je suis aussi ravi quand je contemple ce tableau oublié que j'aime , au musée d'Orsay ! Celui avec des couleurs si obscurément vives qu’on jurerait , d'abord , les avoir appréhendées , celui des bleus argentés d'outre-monde , éclats de soleil couchant dans la clarté vespérale sombre des verts d’eau , palette d’un monde intérieur que le petit garçon porté par la mère , sur le rivage , a vue un jour dans un rêve , le conduire à un éden merveilleux d'une profusion de figuiers , de bougainvilliers , de murs chauffés par le soleil triomphal , d’ombres courtes et de ciel criant !

C’était l’Algérie d’un autrefois transmis ou deviné , plage sanguinaire d’un été jamais nommé , toujours mortellement ressenti .

De là , ma route s’est dessinée sans que je la décide : Castelnaudary d'ocre rouge à l'heure du silence , rebelle cathare aux ardeurs bafouées , façade austère d'un navire du moyen-âge échoué sur le canal du midi . Puis Nice , ma lumière familière cachant le déluge , avec ses palais en fête sur les murs roses de Cimiez la romaine , aux couchers de soleil qui n’en finissent pas de teinter l’âme en pourpre !

Mais comment jeter toutes ces couleurs sur une seule toile ? Comment faire tenir ces parcours multiples dans une même page , une même mémoire ? Il faut un arbre !

Ou peut-être , pour ces villes que j’ai habitées , traversées , moi , l'amoureux d’un invisible jardin , dont peu à peu , l'âme nomade a tenté de suivre les dessins d’une fresque ancienne où chaque pigment vient d’un quartier , d’un rivage différent , les nuances d'une voix littéraire qui , ne me parlant pas directement , résonne dans la musique des îles battues par le vent du grand large , phrases d'une langue inconnue qui me viennent sans prévenir . C’est celle de Le Clézio ** , ou d’un de ses jumeaux qui aurait vu , lui aussi , les palmiers de Nice pencher vers l’ailleurs , les rues blanches de la casbah d'Alger s’évanouir dans la poussière , les caravanes du désert s’effacer sous le sable comme des lignes de poésie .

Alors , je m’assieds au pied du grand saint de la cathédrale primitive .

Je n’ai plus besoin de lui parler , ni de chercher . Tout est là , dans le bruissement de ses frondaisons , dans les veines de son écorce mémorielle . Ce n’est pas un arbre unique , c’est un arbre-monde , mémoire des druides , comme une source dont je sens doucement monter en moi la sève . Il ne représente pas un labyrinthe , mais une spirale ouverte , vivante . J’accepte de ne pas tout relier . J’accepte que sa feuillure de branches , comme la mienne , reste inachevée .

Car l’âme , il est vrai , ne pourra tout comprendre . Elle essaie juste se souvenir .

Et c’est assez .

 

 

 

     

FIN                                       

 

 

                                            ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles - II - Couleurs de l'Arbre-Monde - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                            ___

 

*  Arbre du Monde ou Yggdrasil reliant la Terre au Ciel dans la mythologie nordique , associé peut-être à l'Arbre de Vie et celui de la Connaissance du Bien et du Mal dans la Bible ( GenèseII , 9 et 17 , III , 24 ) , mais aussi à l'Arbre de Jessé ( Isaïe , XI , 1 ) ou au chêne sacré du peuple celte = ARBOR MIRABILIS

" Le Passeur des Mondes " ( Cycle de L'Etoile I ) , VI , 3 - Mouton Noir , Mouton Blanc ( Note 15 ) - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

" La Demeure Enchantée " ( Cycle de L'Etoile II ) , V , 6 - Destruction de l'Atlantide ( Note 28 ) et Epilogue - L'Être de Lumière ( Note 15 ) - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

 

** Jean-Marie-Gustave Le Clézio , écrivain d'origine bretonne , né à Nice , prix Nobel de littérature 2008 .

 

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - I - La Source et le Sentier .

26 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - I - La Source et le Sentier .

 

 

 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

 

 

 

I - La Source et le Sentier

 

 

 

Voici , J'ai ouvert devant toi une Porte que nul ne peut fermer ... "

Apocalypse de Saint-Jean , III , 8 , VI - Philadelphie .

 

 

 

 

 

 

 

Je suis retourné ce midi au vieux sentier qui longe la lisière du bois , là où la lumière s’accroche aux branches comme un chant muet . J'avais besoin de faire une pause dans cette escalade routinière et stressante qui vous transporte d'un battement d'aile en pays d'ailleurs . C'est le privilège d'une vie de navigant , disent certains , de prendre chaque jour l'avion comme on prend l'autobus . Mais toute médaille a son revers . Vous vous sentez parfois perdu au milieu d'une sorte de tourbillon sans fin dans lequel , vainement , votre coeur s'égare , comme un chasseur solitaire , à la poursuite illusoire de je ne sais quel rêve inassouvi au milieu d'une foule invisible et passagère , et la fatigue , en rajoutant , vous montre que vous ne savez plus vraiment ce que vous faîtes là dans ce désert bien trop peuplé d'ombres , dans ce maëlstrom superficiel d'escales , de visages , d'hôtels , comme un chapelet de stations de métro ou d'îles trop vite abandonnées !

C’est par un temps d’après-pluie que je suis entré dans la futaie . Sans but réel , comme souvent . Le ciel était encore gris , la lumière diffuse . Chaque feuille , chaque branche brillait doucement , lavée de la nuit . Dans l’air , flottait cette odeur unique , incomparable , celle des pins mouillés , du sol encore chaud sous l'averse , autour des pierres , des mousses fragiles , des fougères réveillées . Cette senteur-là , plus que toute autre , a le pouvoir de me ramener en arrière . C’est une clef mystérieuse . À peine l'avais-je respirée que quelque chose en moi , comme une blessure , s’était rouvert . Le sol détrempé buvait la lumière , et les troncs noirs paraissaient se parler entre eux . J’avais marché longtemps sans rien attendre , laissant mes pensées en arrière , entre sous-bois et ronciers d'aubépines , vidées par l'allure de mon pas régulier . Le vent jouait doucement dans les hauteurs , mais en bas , tout était silence .

Puis , sans que je m’y sois préparé , le paysage s’était éclairci .

Ce fut , là , je crois , que mon âme , il y a bien des années , commença de se ressourcer sans que je le sache encore .

L’enfant que j’étais aimait s’y égarer , non pour fuir , mais pour s’absorber , lui qui n’avait besoin ni de compagnon , ni de jouet , mais que le frémissement d’un feuillage , ou qu'un filet d’eau claire suffisaient à nourrir de leurs indicibles rêveries .

Je me souviens qu'il y avait , au creux du vallon , quelque fontaine imperceptible aux promeneurs trop pressés . Je la cherchais comme on cherche un secret . Et quand enfin je pouvais l’atteindre , agenouillé parmi les racines tordues , je m'efforçais d'entendre son murmure ancien , comme si la terre elle-même parlait . Cette eau qui chantait dans le recueillement me paraissait bénie . Je ne savais pas prier , mais je la contemplais avec ferveur , comme on regarde ce qu’on aime sans comprendre .

Je me suis arrêté . Soudain , devant moi , entre les branches dénudées , se dressait ce que j’avais oublié . La forêt , lentement , devenait une autre . Le présent s’était effacé sous mes pas . Je ne marchais plus dans cette fin de matinée ordinaire , mais quelque part dans une clairière beaucoup plus étrange , un bosquet de l’enfance entre Brocéliande et Coëtquidan . Là , dans cette autre royaume , apparaissait un vieux château à moitié en ruine , envahi par les ronces , du moins les vestiges d’un domaine qui , à l'époque , m’avait paru immense , et qui , maintenant , dans ma mémoire , avait repris les couleurs d'un songe irréel , un peu comme ces gouttes de lumière qu'on essuie , sans y croire , sur un miroir mouillé ! Peu à peu , affluaient les détails , la grille rouillée , la glycine folle entre les marches fendues . Je devais avoir cinq ans , peut-être six . Je revois encore les grandes tentes dressées pour une fête champêtre . Il y avait , partout , des lampions suspendus , des nappes blanches sur des tréteaux . Les adultes parlaient fort pendant qu'un orchestre jouait sous la tonnelle , et nous , leurs enfants , trop heureux , pour l'heure , de pouvoir ignorer leur monde , indifférents à leur banquet , nous nous efforcions d'y échapper en nuées d'hirondelles , bâtissant des cabanes de branchages tapissées de feuilles mortes , faisant courir un cri aigu libératoire entre les chênes , dans les taillis ! Je me rappelle la fraîcheur de l’herbe sous mes pieds nus , les esclaffades , les courses effrénées autour du vieux puits . Puis , elle était apparue , Maloute , fille de militaire , venue du camp voisin , culotte courte , casquette vissée sur la tête , allure vive , l'oeil sauvage . Elle savait se rouler par terre ou grimper dans les arbres , défier les garçons dans des courses , des bagarres improvisées , les moquant d’un rire plus clair que la musique fendant l’air ! Lorsqu’elle m’avait regardé , ce jour-là , ce ne fut pas une invitation , c’était une évidence !

Elle s’était approchée , me lançant une pomme cueillie au vol :

- Tu ne sais pas jouer , toi ? Viens ! , m'avait-elle simplement ordonné .

Je l’avais suivie , la dévisageant sans bien comprendre ce qui m’arrivait . Mais quand nos regards se croisèrent , ce fut comme un appel intérieur , un vertige doux .

Ce moment n’avait duré qu’un après-midi , mais il m’avait traversé pour toujours . Ce n’était pas un amour , c’était plus subtil ! Une ouverture , un ébranlement . Pour la première fois , quelqu’un m'avait vu , choisi , entraîné . Je ne l’ai jamais revue , pourtant . Peut-être n’était-elle qu’un mirage , un passage lumineux dans le pays merveilleux de ma prime jeunesse ? Mais son regard continue de me hanter .

J'ai , d'ailleurs , gardé une vieille photo d'elle où on la voit chevauchant sa monture , un petit vélo , et moi tout près d'elle , au pays de Brocéliande ... Je l’ai retrouvée un jour dans une ancienne boîte à souvenir , oubliée au fond d’un placard . Nous sommes debout , comme deux cavaliers d’un empire éphémère , à côté de nos bécanes . Ma cavalière sourit à l’objectif . Moi, je la regarde , elle seule . Nos montures grincent , nos risettes sont franches , malgré le crépuscule aveuglant de Brocéliande , en arrière-plan , qui filtre à travers les feuillages , comme une bénédiction muette .

Quand il m'arrivait , naguère , de retrouver le silence ruiné du manoir , je sentais un pincement de cœur pour ce qu'elle était . Cette cicatrice m'avait d'abord fait mal comme une prière qu’on croyait perdue , comme une source sous les pierres , longtemps recouverte , mais jamais tarie . Je repartais sans me retourner . Le sentier me ramenait vers le monde ,

Mais , aujourd'hui , un autre regard me possède . Ce matin , j’ai retrouvé un fragment de son âme , de celle qui jouait , aimait , s’émerveillait ... Cela me suffit pour continuer ! J’ai senti à nouveau cette paix que l’on ne trouve qu’en se souvenant d’avoir été pur .

Ainsi commence ce chemin de clairières , lorsque chaque pas est une réminiscence , et chaque halte une invocation . La forêt , en sa lente sagesse , n’oublie rien .

 

 

 

  FIN                                   

 

 

 

                                      ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - I - La Source et le Sentier - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

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