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Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Première Partie
( Le Document Mystérieux )
VI - L'Une ou L'Autre
( New-York , Automne 1978 / Décembre 1980 )
" John Ferris s'éveilla dans la chambre d'un hôtel de New-York .
Il avait le sentiment qu 'une chose déplaisante l 'attendait - Quoi ?
Il n 'en savait rien ... "
Carson Mc Cullers - " The Sojourner " ( Celui Qui Passe ) *
11 - Il n'avait jamais eu l'occasion , jusqu'à maintenant , de découvrir " pour de vrai " New-York et ses orgueilleux gratte-ciel . Sinon , comment expliquer en lui ce sentiment de toucher à son tour , pour la première fois , la " Terre Promise " ? Quelqu'un d' " Experiment " était venu l'accueillir à l'aéroport Kennedy , un jeune blanc-bec aux allures de clergyman bon chic , bon genre - pantalon de velours côtelé , chemise écossaise à carreaux - membre , comme lui , de cette association d'échanges culturels chargée de placer des étudiants friqués d'Europe dans des familles américaines rigoureusement choisies . ( 25 )
" Bienvenue ! Welcome ! " , claironna-t-il d'un surprenant accent russe , avec un air ironique sous sa belle barbe blonde .
S'envoler dans les nuages , puis partir au-dessus de la mer majestueuse , n'était-ce pas quelque chose de magique où , d'un coup d'oeil , on pouvait saisir toute la beauté d'un paysage par le hublot de l'appareil , mais il se demandait pourtant , lui , l'insignifiant passager , si ce point perdu au loin , frêle esquif à la surface des eaux de la surface océane , avec sa coque infime semblant scotchée , immobile , contre l'immensité du ciel bleu , avait quelque chose à voir avec l'autre réalité , celle de l'avion dans lequel il se trouvait , comme une image inversée de sa petite aventure de " spectre monstrueux d'un univers détruit " , celui dont parle ce poète quand il décrit le triste refuge de l'homme déchu , île minuscule ou , peut-être , grain de sable au milieu de nulle-part d'où , " jeté comme une épave à l'océan du vide " , il ne peut encore imaginer , misérable créature y rampant , la traînée d'azur spirituel qui emportera son double là-haut , dans les nues , mystérieux point de suspension vers l'au-delà ? ( 26 )
Nul ne s'élance ainsi impunément vers le " Nouveau Monde " ! , se mit-il à réfléchir , et personne , sans conséquences , ne peut traverser cette " pièce d'étoffe grise aux mille plis légers " qu'ondule sans cesse , depuis les profondeurs de l'abîme , la prairie des vagues changeantes venant toujours , comme des âmes , tutoyer de leur jaillissement d'écume éphémère , le silence de l'éternité ! ( 27 )
Alors , " voir le monde dans un grain de sable , tenir l'infini dans le creux de la main ... " , se dit-il d'un air plutôt mélancolique , avant , bientôt , d'abandonner son coursier des airs pour une espèce de paquebot-corvette , vieille Chevrolet se mettant à traverser triomphalement le gigantesque cimetière touchant la métropole new-yorkaise de ses milliers de tombeaux , barques immobiles brûlant , des ultimes feux du couchant , les hautes falaises des murailles d'immeubles déjà tout cramoisis sous la lune blanche ... L'inconnu le laissa au " Wellington " , près de Central Park .
( 28 )
Epuisé par le décalage horaire , il n'eut alors pas la force de ressortir , se contentant d'observer par la fenêtre à demi ouverte les ombres furtives du crépuscule .
Puis , après s'être écroulé sur le lit comme une masse , il s'agita d'heure en heure , telle une marionnette ensorcelée par les bruits sauvages des diables de la nuit !
12 - " L'avez-vous vue ? " , aurait-il voulu , ensuite , leur demander , à tous ces passants de la 5ème avenue , deux ans plus tard , les yeux remplis d'espoir , mais brillants de fatigue à cause du " jetlag " , tout en arpentant les artères venteuses de la " Grosse Pomme " avec une détermination difficilement renouvelée , ayant renoncé à interroger les gens , comme à leur présenter une éventuelle vieille photo que , sans trop y croire , il aurait sortie de sa poche en secouant la tête , semblant vaguement se souvenir de son visage , mais personne , se persuadait-il , ne saurait vraiment lui dire où elle pouvait bien être ce jour-là .
Il y avait , en effet , deux automnes que , s'étant trouvé tellement désarmé après le départ soudain de " son " autre américaine venue , aurait-on cru , pendant une semaine de ski , mettre le feu à son coeur avant de l'abandonner avec tant de froideur le 4 juillet , jour de l'indépendance américaine , il avait répondu à une petite annonce dans un journal anglophone de la capitale , pour un cours d'anglais . ( 29 )
Car , à l'époque , il se sentait vraiment seul à Paris . La jeune " prof " lui avait parlé avec tant de gentillesse de son pays d'origine , la Hongrie , puis de sa ville natale au bord de l'Hudson River ! C'était si étrange lorsqu'elle lui avait décrit ses cours de mime et de danse à l'école parisienne , qu'il était tombé sous le charme de son sourire d'étudiante , un peu comme si elle lui avait tendu les bras ! Mais un jour , elle aussi , comme l'autre , avait disparu , s'étant brutalement envolée vers d'autres cieux , le temps , de raviver sa souffrance ... ( 30 )
- Alors , ça t'étonne de me voir ici , n'est-ce pas ? , se serait-il apprêté à lui dire plus tard , sans lui avouer qu'il se préoccupait plus de l'autre , Virginia , et qu'elle n'était qu'un leurre , en fait , en ses pensées , tournées en ce jour de quête vers l'amie de Villeneuve qu'il aurait tellement désiré retrouver , mais perdue de vue depuis si longtemps , lui cachant l'autre nouvelle de ce 8 décembre , plongeant toute la ville dans un mélange de choc et de tristesse pour quelqu'un qui emportait avec lui une partie de la jeunesse et de la mélodie de l'époque ! Puis , sortant du choeur de la cathédrale Saint-Patrick où il avait , à genoux devant une statue de Marie ornée d'un bouquet de roses rouges , longuement médité , il s'était ensuite dirigé d'un pas rapide et souple vers l'Hudson en ce jour de froidure , et précisément là , il s'était mis à longtemps réfléchir , contemplant le sombre miroir d'eaux tumultueuses du fleuve , image de l'amour et de son propre Destin ! ( 31 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Première Partie - Le Document Mystérieux - VI - L'Une ou L'Autre ( New-York , Automne 1978 / Décembre 1980 ) - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Notes :
25 - " The Experiment in International Living " est une association proposant des séjours chez l'habitant .
26 - "Poèmes Barbares " - "Clair de Lune " , I ( 1862 ) , par Leconte de Lisle ( 1818 - 1894 ) .
27 - " Les Vagues " ( The Waves , 1931 ) , par Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) .
28 - Auguries of Innocence : " To see the world in a grain of sand , hold infinity in the palm of your hand ... " , vers fameux de William Blake ( 1757 - 1827 ) , poète et peintre anglais , dans "The Pickering Manuscript " ( 1803 ) .
- Balade Au Pays des Ombres ( Cycle de L'Etoile IV ) 3 , " Histoire d'une Mystérieuse Inconnue " ( Journal de Yann Kervern , III ) - 3 - La Chambre du " Wellington " - copyright 2018 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
29 - The Big Apple ( en français : La Grosse Pomme ) , l'un des surnoms de la ville de New-York .
30 - Le Jongleur à L'Etoile ( 1 ) - Mein Diwar Va Hent - 9 - Christie - Décembre 1983 / Septembre 2008 / Avril 2020 ( Version Française ) - Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - juin 2020 .
31 - Auberive ( Cycle de L'Etoile III ) , 5 - Villeneuve - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Balade Printanière
V - L'Homme à la Valise
Pour Gwenvael Andon
" Pour un séjour aussi bref , voilà une bien grande
valise ... "
Julien Green ( 1900 -1998 ) - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 )
9 - Qui donc avait naguère évoqué ici la douceur de vivre ? ( 20 )
C'était plutôt le souvenir de violents orages dont il avait gardé le souvenir , d'une mer écumante sous les imprécations du Mistral sauvage venu de l'ouest , avec ses senteurs capiteuses de tamaris et de cyprès , balayant avec force la poussière des rues comme les illusions clinquantes des nouveaux riches de la Côte . L'odeur âcre de la pluie , ensuite , qui tombe en déluge , ravinant la terre , et creusant ses rigoles toutes rouges jaillissant sur le bitume fondu .
Et puis la lumière crue , éblouissante , chauffant à nouveau le paysage , qui vous écrase de toute la puissance d'un soleil impérial !
Il se sentait " quelqu'un comme çà " , étouffant comme Le Clézio dans sa petite chambre anonyme d'une ville étrangère , y trouvant refuge aussi , malgré tout , dans la lecture toujours recommencée du livre de sa souffrance intérieure , ses fenêtres parfois grand ouvertes sur le large et sur une végétation quasi-luxuriante aux manifestations brutales , presqu'imprévisibles ! ( 21 )
Mais aussi , que d'après-midi solitaires , pendant les interminables vacances d'été , caché derrière la bienveillante pénombre tamisée des persiennes closes , tandis qu'une chaleur de plomb semblait défier toute vie à la surface et qu'allongé sur un tapis de poussière , il se mettait à lire les aventures de Wilfred Ingram , qui ressemblaient un peu aux siennes parce qu'il croyait qu'elles lui parlaient du profond silence bourdonnant à ses oreilles contre le mur de sa propre solitude !
" Mais on ne commande pas plus à ses émotions qu'on ne commande à l'amour ! , disait l'auteur .
Sans doute était-il bouleversé , comme le héros , par la présence diffuse en lui de ces sentiments bizarres profondément dissimulés qui pourraient bien ressurgir à l'improviste un jour , comme une tempête plus imprévisible que toutes les forces de la nature qui l'entourait !
" Jamais les hommes n'agissent d'une façon tout à fait étrange que lorsqu'ils sont seuls ... " Mais le sont-ils vraiment ? Peut-on comprendre ce qui les enferme et déchiffrer des signes qu'ils ne sauront jamais vraiment reconnaître ? ( 22 )
10 - Sa valise à lui , il la porterait bien plus tard , mais elle contenait déjà , en germe , ces ingrédients particuliers , comme consignés dans l'oeuvre de Green , du " Grand Livre " de sa propre destinée , bien différente , certes , de celle de son vendeur de chemises , mais , curieusement , que faudrait-il comprendre de ce qu'on nomme improprement " réincarnation " , sinon cet ensemble en gestation , dessein d'une recette individuelle conçue par le Créateur à partir de mille détails , comme Sa signature , à travers le ciel , en forme d'une météore figurant le parcours particulier d'une âme soudain jetée dans l'existence ?
Il n'était pas ce fauve avide de chair fraîche , et ses amours de lion sauvage demeuraient plutôt platoniques tant il avait du mal à les exprimer dans ce monde où il ne se sentait pas à sa place et qu'il fuyait dans un dialogue familier avec ceux d'en haut , dans la littérature ou la musique .
Avait-il seulement conscience , en lisant ce livre , que tout se trouvait là , sous ses yeux , dans la fumée du train passant en bas de la résidence et qui , un jour futur , proche du crépuscule, allait transporter celle qui viendrait vers lui sans jamais le rencontrer ? Dans le bruit diffus des avions de l'aéroport qui allaient le conduire aussi vers New-York et vers ces états des coeurs solitaires du sud , si chers à Carson Mc Cullers et William Styron ? ( 23 )
Quant à Phoebé Knight , ne ressemblait-elle pas un peu à la jeune fille de Saint-Louis croisée dans une station de sport d'hiver des Alpes quelques années plus tard ? ( 24 )
FIN DU PROLOGUE
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Prologue - Balade Printanière - V - L'Homme à la Valise - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Notes :
20 - " La Douceur De La Vie " , 1939 - Douster Ar Vuhez - A Gentle Way Of Life , Tome XVIII des " Hommes de Bonne Volonté " , suite romanesque publiée enre 1932 et 1946 par Jules Romains ( 1895 - 1972 ) écrivain , philosophe et dramaturge français .
21 - " Quelqu'un Comme Ca " ( Unan Bennak Evel-Se ) , Recueil de poésies " La Rose et le Dragon " , II , Copyright 2021 Dan Ar Wern / Omniscriptum S.R.L Publishing Group - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved .
22 - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 ) , roman de Julien Green ( 1900 - 1998 ) , de l'Académie Française .
23 - " The Heart Is a Lonely Hunter " ( 1940 ) roman de Carson Mc Cullers ( 1917 - 1967 ) publié en français sous le titre " Le Coeur est un Chasseur Solitaire " .
- William Styron ( 1925 - 2006 ) , auteur de " Un Lit de Ténèbres " ( Lie Down in Darkness , 1951 ) et du " Choix de Sophie " ( Sophie's Choice , 1979 ) .
24 - Personnage de " Chaque Homme dans sa Nuit " - Voir note 1 .
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Balade Printanière
Pour Gwenvael Andon
IV - Une Clarté sous la Lune
" Ce qui ne peut danser au bord des lèvres , s'en va hurler au fond de l 'âme ... "
Christian Bobin ( 1951 -2022 )
" L'homme réclame sourdement les ailleurs pour répondre mieux à la question incessante : Qui suis-je ? "
Henri Queffélec ( 1910 - 1992 ) - " Promenades en Bretagne " ( 1969 ) .
5 - Il était une fois , dans les ruelles ensoleillées de Nice , un jeune Breton qui , ayant quitté sa terre natale depuis des lustres , ne pouvait que se sentir étranger dans cette ville qu'il jugeait superficielle de la Côte d'Azur . Les vagues de la Méditerranée , bien que magnifiques , n'étaient pas assez sombres pour lui faire oublier les embruns de l'Atlantique et les landes sauvages de sa Bretagne intérieure . Il ne croyait pas alors , comme dirait un chanteur plus tard , que la vie soit une simple succession de paragraphes conclue par un point , la voyant plutôt , lui , l'adolescent révolté , comme le " Titanic " percuté par un iceberg , ou , parfois , telle une vaguelette aux reflets grisâtres venant s'échouer sur le bord tranquille des rivages de sa mémoire , dans le Golfe du Morbihan . ( 7 )
Parce que c'était par cette couleur , à cinq ans , lors d'un court voyage à bord d'une petite barque bretonne dont il ne pouvait déjà plus déchiffrer les signes annonciateurs , n'en soupçonnant ni la distance , ni les promesses , n'en mesurant , non plus , les futurs périls , que son âme de jeune matelot fut profondément marqué , même si c'était à Guer ( Gwern-Porc'hoed ) , hôpital de Bellevue , par une fin d'après-midi d'octobre , qu'il était venu au monde , un mardi , vers 16h30 , dans un bâtiment de schiste marqué d'une croix rouge , en lisière du camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) ( 8 )
Les lieux comme le moment d'une naissance restent marqués d'une trace indélébile et particulière : " Il Automne " , chantait Barbara , évoquant sans doute plus le temps de la mi-novembre .
Il automne à pas craquants
Sous un ciel pourpre et doré ,
Sur les jardins dénudés ,
Se reflètent en transparence
Les brumes d 'automne rouillées ... " ( 9 )
Figurez-vous , alors , les fabuleux paysages de la légendaire Brocéliande et les premiers brouillards charroyant , pour la revêtir , leurs lambeaux de grisaille cotonneuse à l'horizon , blancs linceuls s'accrochant comme un costume aux cimes des sapins fleuris de quelques boutons d'or ou genêts , la saison paraissant magnifique dans son cortège de feuilles mordorées que le soleil matinal enveloppait d'une faible lumière , tourbillons de cendres , poussières virevoltant au vent , vestiges d'une folle jeunesse enfuie aux yeux nostalgiques d'un gosse rêveur n'arrivant jamais à les rattraper ...
Mais soudain ... Lorsqu'il eût quitté l'étroit chemin départemental pour progressivement s'enfoncer dans le silence des grands arbres noirs , le gamin découvrit sur une verte prairie perdue dans les nimbes de l'aube , au milieu des vagues reflets d'une pièce d'eau lumineuse , immobile , cette longue bâtisse moirée de brume aux fenêtres toujours closes qu'une princesse toute blanche honorait parfois , la nuit , de sa présence , comme le lui avait raconté sa mère , il s'en souvenait maintenant , pour le dissuader de s'aventurer tout seul dans cette immense forêt !
Quel visage d'ombre s'approchait alors de lui , sous la tonnelle au souffle léger de verdure ?
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? ( 10 )
6 - Un jour, alors que , sur l'avenue de la Victoire , il flânait à la recherche de quelque chose pouvant apaiser sa nostalgie , il tomba par hasard sur un petit magasin de disques , vestige des temps anciens .
Poussé par un inexplicable pressentiment , le promeneur entra , puis , parcourant les rayons , fut attiré par une pochette ornée de motifs celtiques décorant l'album d'un chanteur du nom de Gwenvael Andon , peu connu , lui expliqua d'un air ironique le jeune vendeur à l'accent parisien , mais qui commençait , paraissait-il , à faire parler de lui là-bas ! Perplexe ,il acheta le disque sans dire un mot , rentrant chez lui avec une certaine impatience . ( 11 )
Mais dès que la première note eut résonné dans son petit appartement niçois , quelque chose d'étrange se produisit . Les mélodies anciennes , les paroles empreintes de légendes et de récits celtes réveillèrent sans doute en lui émotions et souvenirs d'un temps qu'il avait dû laisser dans l'inconnu , comme cet idiome qu'il s'était amusé , jadis , à inventer lorsqu'il tentait de fuir , le soir , l'angoisse particulière d'être confronté à tous ces garçons bizarres de l'école qui ne le comprenaient pas .
La voix du barde , au contraire , lui chantait les épopées d'un âge passé à reconstruire dans le futur , l'amour de la terre bretonne et l'esprit d'indépendance qui avait toujours animé son coeur comme celui des chevaliers de l'antique Duché d'Armorique , et chaque chanson prenait l'allure d'un voyage à travers la Bretagne , invitation pressante à redécouvrir sa langue et son héritage ancestral !
7 - Ne dit-on pas , d'ailleurs , que l'âme est un paysage , qu'il serait vain de croire qu'elle pourrait être interchangeable , même si l'apparat d'une culture étrangère venait à la déguiser , que nous sommes sans doute façonnés par nos souvenirs , notre milieu , notre langue , mais que chaque vie est un engagement . Plus tard, grand voyageur , il n'avait jamais pu cesser de la poser à tous les horizons de la Terre , cette question que lui avait suggéré Henri Queffélec dans son livre , " Promenades en Bretagne " . ( 12 )
A cette époque , il croyait sincèrement , sans doute , trouver encore la solution de l'énigme .
Ainsi va l'adolescence qui , tel Alexandre , s'élance , enthousiaste et naïve , à la conquête du monde ! ( 13 )
A-t-elle vraiment le souci de sa quête intérieure ?
" Connais-toi toi-même , ordonne la sentence , et tu connaîtras l'univers et les Dieux ". ( 14 )
D'un tempérament plutôt mélancolique , renfermé , la timidité de sa nature , alors qu'il n'était qu'un simple élève de 4ème au Lycée du Parc Impérial de Nice , l'empêchait parfois de parler en public . Il devais avoir 13 ou 14 ans , gardant en lui le souvenir cuisant d'un questionnement douloureux sur un travail scolaire qu'il devait rendre à son professeur de français , bonne pâte au demeurant , mais qui s'était mis à arpenter la classe avec l'idée , peut-être , cruelle , de trouver une nouvelle victime . Et , par malheur , il avait pointé son doigt sur lui en attendant longuement qu'il prenne la parole pour lire son texte à la classe , ayant fini , lassé , par poser son auguste postérieur sur le bout de son pupitre , et , de son visage accablé , considérant maintenant sur le sien cette expression rougissante et pitoyable comme on regarde la souffrance d'une bête curieuse !
Quoi de plus angoissant que d'être paralysé par la crainte en vérité ? Quoi de plus dur aussi que de se sentir écrasé par l'impression d'une étrange solitude ?
Ce jour-là , témoin d'une blessure silencieuse , mais profonde , était resté gravé dans sa mémoire !
Il avait du baisser la tête , avec la sensation pénible de tous ces yeux , devant lui , scrutant sans pitié un point crucial d'interrogation : sa différence les troublait !
Peu à peu , il lui avait fallu , comme Gilliatt , combattre la pieuvre , celle de ses démons intérieurs , celle qui , monstrueuse , l'empêchait de voir , au-delà de ses propres abîmes , l'âme-fleur d'une Bretagne sylphide :
" Je veux rêver , perdre mon chemin ... ( 15 )
Maintenant qu'il avait pu remonter du gouffre , afin d'entrevoir , lui aussi , " une clarté sous la lune " , que lui importait le monde extérieur , en vérité , à moins qu'il ne l'entraîne vers le large ?
" Être abandonné , c'est être délivré " , notait encore le Maître . ( 16 )
Lorsqu'il marchait dans la montagne , il se sentait un peu chez lui , tel un " Voyageur Au-Dessus des Nuages " , près du sanctuaire de la Madone de Fenestre ou dans la Vallée des Merveilles ... ( 17 )
Longeant au Cap-Ferrat la Pointe Saint-Hospice , il lui arrivait de questionner l'éternel balancement des vagues venant échouer sur la grève leur vaisseau-fantôme de l'autre " grande Tombe " scintillant là-bas sous le soleil et la pluie , lointain rivage lui évoquant ses jeux d'ombre au pays mystérieux des légendes , celui de la Fontaine Enchantée ...
( 18 )
Non , ce n'était pas possible !
La République " une et indivisible " dans laquelle chacun vivait si prosaïquement ne pouvait incarner sa Terre promise ! Il retrouvait plutôt celle-ci dans la lecture passionnée de " Quatre-Vingt Treize " , l'un des derniers chefs-d'oeuvre de Victor Hugo , ce grand visionnaire du génie celtique .
Elle prenait les traits d'un farouche résistant dans lequel il se reconnaissait , le marquis de Lantenac . N'était-il pas un chouan , lui aussi , un sauvage , quand il rêvait devant les illustrations fort belles du dessinateur Diogène Maillart dans l'édition 1876 d'Eugène Hugues ?
De même , certains noms , de sonorité armoricaine , Tellmarch , Halmalo , trouvés dans le livre , l'inspiraient , résonnaient en lui .
A quinze ans , l'exilé se sentait l'âme du jeune François-René dans son donjon de Combourg , se rappelant encore ce bel été 1967 passé sous le regard bienveillant de la " Pendine " avant qu'au pied de cette montagne , enneigée parfois dès le 15 août , la station de Puy-Saint-Vincent ne devînt trop à la mode . C'était là , pourtant , qu'il avait dévoré d'un seul coup les " Mémoires d'Outre-Tombe " ! ( 19 )
L'histoire d'Hervine Magon lui plaisait particulièrement , " qui riait de plaisir et pleurait de peur " . ( I , 5 )
Elle lui parlait de sa propre enfance . En la lisant , il retrouvait le souvenir d'une petite fiancée bretonne , " Maloute ", jolie princesse blonde au bras de son preux chevalier qui arborait lui-même une magnifique barboteuse , non loin de l'antique forêt de Brocéliande ! Il subsistait encore , d'ailleurs , de vieilles photos les représentant auprès de leurs montures , deux vélos d'enfants .
Grâce à elles , ressuscitaient aussi par miracle toutes les images de son passé : les folles aventures dans la lande lorsqu'il suivait les équipées de sa soeur Mariannig , véritable chef de bande et garçon manqué l'entraînant toujours de gré ou de force à l'y suivre , sans parler de sa nostalgie des noëls d'autrefois ...
L'Îlot Haut , Bellevue , il arrivait que ces noms résonnent dans sa tête : le Camp de Coëtquidan , son hôpital militaire peint d'une grande croix teintée de sang ( celui des Templiers ? ) qu'il avait toujours sous les yeux .
C'était un petit soldat de plomb sur une étagère , majestueux cavalier St-Cyrien coiffé de son shako , avec un casoar de plumes rouges-blanches , qui suffisait à faire briller dans sa nuit les couleurs magiques du lieu béni de son enfance !
8 - Inspiré par cette musique envoûtante , il était donc , cette année-là , revenu en Bretagne pour les vacances , désireux de renouer avec ses racines , rêvant de trouver un pays aussi libre et mystérieux que celui évoqué dans le disque , et d'y ressentir , surtout , cette connexion profonde avec lui , en visitant les lieux chantés par Gwenvael .
Cependant , à son arrivée , la réalité se révéla très décevante . La terre de sa prime jeunesse avait beaucoup changé , de même que les petites villes , devenues trop touristiques , les plages autrefois désertes paraissaient bondées , l'esprit d'indépendance semblant s'y être aussi dissipé dans le confort moderne . Il visita bien quelques sites historiques de cette forêt d'enchantement dont le nom dont on l'affublait lui paraissait maintenant aussi ridicule que celui de la sirène " pin-pon " des pompiers , faisant même une escale dans un bar où vraiment l'on n'avait aucune idée de l'existence d'un chanteur du cru , ignorant jusqu'à son son patronyme , et qui diffusait seulement les tubes franchouillards classiques des années soixante ! Quant aux falaises sauvages de l'Armor , il eut peine à y retrouver cette magie puissante que l'artiste avait , malgré tout , tenté d'insuffler par sa musique .
Malgré cette déception , quelque chose avait changé en lui . Il avait compris l'importance de son identité , que sa patrie véritable n'était pas seulement un lieu géographique , mais une partie de lui-même , un sentiment fortement ancré dans son cœur et que l'artiste avait su ranimer . Même si la réalité ne correspondait pas au rêve , l'esprit celte vivait en lui , vibrant à chaque note de musique , à chaque légende racontée .
De retour à Nice , il continua sa quête , mais avec une nouvelle perspective , celle de se battre pour défendre la conception qu'il avait adopté , par instinct , de l'histoire , qui n'était pas celle d'une république jacobine où l'on ne voulait voir qu'une seule tête . Il apprit à lutter pour la différence , un pied en Bretagne et l'autre dans les étoiles , cherchant une nouvelle manière de concilier en lui ces deux univers , devenant comme un ambassadeur de la culture bretonne sous le soleil de la Méditerranée , s'inscrivant aux cours par correspondance pour apprendre la langue de ses ancêtres ! C'est ainsi , pensait-il souvent , que les racines peuvent transcender les distances et les déceptions !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Prologue - Balade Printanière - IV - Une Clarté sous la Lune - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Notes :
7 - Citation de Charlélie Couture , chanteur , peintre , photographe et romancier né à Nancy le 26 février 1956 .
- Naufrage du " Titanic " dans l'Atlantique nord ( nuit du 14 au 15 avril 1912 ) .
- Le golfe du Morbihan ( Mor Bihan Gwened ) est une mer intérieure d'une longueur est-ouest de 20kms parsemée de nombreuses îles et îlots . " Mor bihan " signifie " petite mer " en breton .
8 - Le camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) , proche de la ville de Guer ( Gwern-Porc 'hoed ) , s'étend sur six communes bretonnes dans le nord-est du département du Morbihan .
9 - " Il Automne " , chanson de Barbara sur son album " live " à l'Olympia - Copyright 1978 Barbara / Philips - Tous droits réservés .
10 - " Images d 'Alain-Fournier " ( 1938 ) , par Isabelle Rivière ( 1889 -1971 ) , soeur de l'écrivain .
11 - Ancien nom de l'avenue Jean Médecin , principale avenue commerçante de Nice partant de la place Masséna , qui abrite d'immenses centres commerciaux et des boutiques de célèbres créateurs .
12 - " Promenades en Bretagne " ( 1969 ) , par Henri Queffélec .
13 - Alexandre le Grand ( fils de Philippe II , élève d'Aristote et roi de Macédoine à partir de , il devient l'un des plus grands conquérants de l'histoire en prenant possession de l'immense Empire perse et en s'avançant jusqu'aux rives de l'Indus .
14 - Phrase gravée sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes .
15 - " Bretagne " , par Dan Ar Wern , in " Le Chemin Perdu " , 1992 - Tous droits
réservés - copyright 2017 Dan Ar Wern / OmniScriptum GMBH & Co - Editions " Muse " - Alle rechte vorbehalten .
16 - " Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , Victor Hugo .
17 - " Le Voyageur au-dessus de la Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 - 1840 ) , peintre romantique allemand .
18 - Mont Tombe ( ou Mont-Saint-Michel ) , îlot de Tombelaine .
19 - " Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 - 1841 ) , Chateaubriand .
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Feuilles d'Automne
III - Traversée
" Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité ,
Vaste comme la nuit et comme la clarté ,
Les parfums , les couleurs et les sons se répondent ... "
Charles Baudelaire - " Les Fleurs du Mal "
( 1861 )
Spleen et Idéal , IV - Correspondances .
3 - Longue réflexion sur le sens d'une possible redéfinition de l'existence quand on s'est enfin débarrassé de sa première partie ayant échoué .
A l'inverse de Rimbaud , par exemple , qui , avant de mourir , se serait demandé pourquoi il avait été la réincarnation passagère d'un poète quêteur du pays des Âmes l'obsédant particulièrement , d'où la difficulté , pour lui , de savoir ce qui , en fin de compte , avait été , dans sa vie , le plus important : mélanger les couleurs , chercher d'autres cieux ? Comme s'il lui était arrivé d'évoquer ses souvenirs d'enfance à l'intérieur de trois cercles , peut-être , en référence aux " Triades Celtiques " , prétexte à une introspection , le dernier traitant d'un long voyage dans l'espace où le héros endormi verrait , dans un songe , défiler ses souvenirs de la Terre , fragments plus ou moins significatifs d'une traversée . Ressentirait-il en lui cette envie d'en changer la donne afin de naître à nouveau ?
L'aventure , ce jour-là , serait essentiellement psychologique , intérieure , car l'âme qui demeure en nous , vivante , nous ouvre , grâce à l'Amour , toutes les portes du royaume de Dieu . Partir très loin , vers le plus profond de soi-même . Aimer , chercher dans son coeur l'illumination de l'Eternel !
4 - " Ô Nuit ! Qu 'as-tu sous ton manteau qui monte en moi , invisible et puissant , et me pénètre l'âme ? " ( 4 )
Il n'eut pas le temps de s'en rendre compte . En un éclair , pendant qu'un épouvantable orage déchirait le ciel , à une vitesse vertigineuse , la mort s'enfonçait dans la peau fragile de son corps !
Questionnant d'un air éperdu , l'eau grise de sa conscience , il observa le faisceau d'une lueur balayant d'ombre et de lumière sa blessure mortelle , tandis qu'au bout d'un long tunnel noir se perdait , au clair des lunes lointaines , l'évanescente trace de tous les bateaux du golfe , posés là comme des jouets ridicules sur la mer morbihannaise couleur d'acier , lisse comme du méthane , crépusculaire , et qu'au fond de son coeur ensanglanté , lui parlaient encore , fugitives , les dernières voix d'un univers disparu !
Qu'était-il arrivé ? N'était-ce pas là , face à la multiplicité des ondes , ce que l'on croit voir lorsqu'on regarde derrière soi sa vie passée ? L'unité de la pensée , alors que le sombre éclat de l'espace nocturne vous imprègne peu à peu et qu'il semble que ce qu'on oublie trop vite est irrémédiablement absorbé par l'imprévisible orchestration musicale d'une sourde mais envoûtante symphonie océane ?
Alors , toute sa vie se mit à défiler comme les scènes d'un mauvais film , aussi aléatoire et ridicule qu'une petite goutte d'eau perdue au sommet d'une immense " nouvelle vague " s'éclaire soudain , dans son effroyable déferlement , sur l'écran noir d'une salle vide !
Et puis , dans cette obscurité , des zones d'ombre iodée , illustrant ses plus intimes frustrations , commencèrent à miroiter légèrement à la surface en gerbes d'écume frissonnantes tandis que , plus tard , des vents frénétiques , témoins d'une rage inhibée , abyssale , surgie des profondeurs de son inconscient , se déchaînèrent sur elles depuis l'horizon , faisant trembler , tout autour , les éléments d'un décor figé de carton pâte , et soudain , juste au-dessus de lui , " La tempête fit rage , striant les nues d'éclairs sauvages , puis secouant avec force les flancs du navire de ses trombes d'eaux ruisselantes , colossales , que les vents du large balançaient ensuite avec mépris contre les hublots de fer ! " ( 5 )
Le rêveur qu'il était pourtant , qui , au début , pensait être confortablement installé sur un fauteuil de cinéma , comprit que c'était le ciel tout entier qui voulait ,
bientôt , derrière la caméra , l'envoyer au-delà de son immense toile de projection dans l'espace , à la recherche du mystère de la Création . De plus en plus vite , il lui sembla traverser des rives oubliées , des visages même qu'il avait ignorés ou supposé appartenir à un passé lointain , tandis que d'autres plus actuels d'amours " impossibles " qu'il estimait à jamais perdus dans sa douleur au plus profond de son être où , jugé souvent trop naïf , il les dissimulait avec gêne sur sa ridicule " carte du tendre " , tentant chaque fois de survivre à leur cruelle indifférence par le souvenir d'une odeur parfumée ou d'un " flash " les révélant brutalement , l'accueillaient maintenant d'un sourire chaleureux , plein de regrets , d'infinie compréhension !
Désormais , plus l'embarcation s'engageait loin du miroir des eaux de la Terre , sa conque de nacre lentement absorbée par les mélodies les plus subtiles des mondes célestes , plus s'opérait aussi la métamorphose du navigateur vers l'expression la plus ineffable de ses qualités essentielles , de son " moi " véritable , davantage visible depuis l'intérieur , comme si émergeait tout à coup de façon manifeste aux yeux de tous la partie immergée d'un iceberg longtemps dissimulé avec le plus grand soin .
C'est ainsi qu'il put pressentir ou percevoir avant même d'arriver à destination , captivé , plus il progressait vers lui , par sa force indescriptible , cet Oeil énorme tout grand ouvert dans les ténèbres , qui le regardait dans l'ombre fixement ! ( 6 )
- C'est donc là que , maintenant , je vais vivre , se dit-il avant de s'éveiller de ce voyage onirique ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Prologue - Feuilles d'Automne - III - Traversée - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Notes :
4 - " Hymnes à la Nuit " ( Hymnen an die Nacht , 1800 ) , I , de Novalis ( 1772 -
1801 ) , philosophe et poète romantique allemand .
5 - Le Livre de Virginia ( Cycle de l 'Etoile VI ) , III , 12 - Voyage dans le Passé - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
6 - Victor Hugo - " La Légende des Siècles " , première série ( 1859 ) , II - La Conscience .
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Feuilles d'Automne
II - Dernier Voyage
" Viens-tu d'un continent perdu
Où tout chemin possède un coeur ,
Viens-tu d'un monde légendaire ,
As-tu découvert l'éternel
Au paradis cybernétique ? "
Maurice Cocagnac - " Rencontre d'un Drôle de Type " , chanson de Graeme Allwright dans son album " Des Inédits pour le Plaisir ... " - Texte de Maurice Cocagnac ( 1924 - 2006 ) - Copyright Graeme Allwright / Musikela France 2008 - Tous droits réservés .
" Tel un navire qui parcourt l'onde agitée ... "
Sagesse de Salomon , V , 10 .
2 - Besoin de tout quitter , peut-être , son passé , sa famille , ses enfants disparus dans mille et une nuits de rêve qui vous font revoir ce bref passage d'une existence réduite à un point de poussière , là-bas , vers l'infini . Qu'en reste-t-il ? Ne sommes-nous pas nés pour mourir un jour ?
" ... Comme au tout début , vois-tu ? " , lui dit son Ange avant de repartir . Comme en 1788 ... Mais ici , rajouta-t-il d'un air triomphant , ta Bretagne a gardé son indépendance !
Un grand soleil couleur de feu avait soudain surgi tel un phare au beau milieu des étoiles du crépuscule , tandis que , pointé vers lui , défunt poursuivant son approche à grande vitesse vers l'immense noeud stellaire permettant aux âmes d'accéder à de multiples autres parcours multidimensionnels , passage obligatoire , se dressait une gigantesque Porte où ni le temps , ni l'espace n'existaient plus , la constellation de l'Oeil , comme on la nommait , ressemblant plus à un regard sans fond , miroir insondable d'un énorme globe oculaire où toutes les vies , petites gouttes lumineuses , venaient naître et revivre ensuite dans un incessant ballet d'âmes provenant de toutes les directions de l'univers !
Pareillement , sur le mur du vieil hôpital de Brocéliande où il avait vu le jour , une croix rouge était tracée , se rappela-t-il en voyant cette photo antédiluvienne qui , dans sa tête , faisait résonner la comptine que sa maman lui avait chantonnée jadis d'une voix plus douce que le monotone friselis des vagues berçant la mer apaisée du cosmos , de tout son amour et de sa tendresse de jeune paysanne bretonne , et qui évoquait , sans doute aussi , pour elle , cette époque si difficile de sa propre enfance !
Maintenant , c'était un dernier voyage pour tous les rescapés qui , comme lui , passée la soixantaine , devaient quitter la scène en tirant à leur tour une ultime révérence à cette Terre minuscule où , pour quelques irréductibles héritiers d'un longue lignée destructrice affrontant la guerre et la famine , vivre n'était plus qu'un luxe permettant seulement de survivre ! Mais combien de conflits récurrents jamais résolus , de révolutions , leur faudrait-il encore ? , se demandait-il ...
( A Suivre )
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Sidney Harold Meteyard ( 1868 – 1947 ) - Hope Comforting Love in Bondage / Espérance Réconfortant l'Amour dans la Servitude ( 1901 )
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l 'auréole d 'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Feuilles d'Automne
I - Naissance
1 - Ne sommes-nous pas nés pour mourir ? Sa vie , telle une autre , avait commencé au berceau d'un hôpital , dans une certaine innocence , au regard bienveillant d'une infirmière , puis , passé l'insouciance des jeux d'enfant , l'apprentissage enthousiaste de la jeunesse , il avait poursuivi son voyage sur ce chemin que ses parents lui avaient auparavant montré , comme eux l'avaient appris des leurs , dans un paysage dont il ne resterait , un jour , presque plus rien que quelques traces de cendres vite dispersées aux quatre vents de l'histoire , photos-souvenirs d'une vieille chanson disparue que sa chère maman lui chantonnait parfois d'une voix douce pour l'endormir , lui parlant de ce " petit Jésus qui allait à l'école en portant Sa croix sur ses deux épaules ... " ( 1 )
Mille et une nuits vous font ainsi revivre ce bref passage d'une existence réduite à un point de poussière , là-bas , vers l'infini . Qu'en reste-t-il ? Sinon le monotone friselis de vagues berçant le feuillage des grands arbres , comme un besoin de tout quitter , peut-être un jour , son passé , sa famille et ses enfants qui ont grandi ... Combien de guerres , de famines , de conflits récurrents jamais résolus , de révolutions , de plus ou moins tragiques destinées ?
- Mon cher ami , lui dit en rêve un Chérubin , n'entends-tu pas ce vent du soir chassant au-dessus du lac les nuages ? Ne vois-tu pas l 'errance de leur vie éphémère s 'achever douloureusement sur le toit du Temple des Abîmes , tandis qu 'un dernier rayon de l'étoile flamboyante se joue , triomphal , de la masse sombre du ténébreux sanctuaire par un éclat sur l 'eau de leurs guenilles ridicules , de leurs visages moqueurs , tout biscornus :
" Les nuages , les merveilleux nuages ... " ? ( 2 )
Bien plus tard , dans ce jardin de roses frémissant de la fraîcheur de l'enfance , il le reconnut qui hantait le parc d'un monastère !
C'était là qu'en sortant de l'école , sous l'oeil attentif de sa grand-mère , il avait couru après cette nouvelle " madeleine " de Proust au goût si différent de la forêt légendaire de son tout jeune âge , autre pays de merveilles dominant , tout en-bas , la cité industrieuse d'hommes-fourmis , devenant ainsi l'enfant du Soleil qui doit s'en aller toujours plus loin , ne sachant pas très bien ce qu'il y avait en lui qui , toujours , le poussait en avant !
- Mais pourquoi vouloir partir ? , lui murmurait-il encore de sa voix céleste afin de le consoler , peut-être . Pour quitter ce qui te couvre de mon ombre ? Tu sais , chaque jour a une aube , un crépuscule ... Peut-être t 'aurait-il fallu apprendre à trouver d 'abord mon désert de solitude , cet écho d 'une rivière des larmes de ma nuit , ce chapelet de gouttelettes fines tombant du flanc de la colline sur cette vallée du bout du monde ?
- Mais ça me brûle comme feu de l'enfer ! " , se mit-il à gémir en grimpant plus haut , sur la dernière branche d'un tremble , jusqu' au bout de ses forces ! Le bonheur est-il là ? Dans la désespérance ?
Ici , au moins dans la naïveté de ses rêves , pensait-il, souriant au Messager , sa Bretagne avait gardé son libre arbitre !
-Toi et moi , lui suggéra l'Ange , avec deux formes et deux visages , mais une seule âme , nous resterons unis par l'extase des mots , dans le silence ... ( 3 )
( A Suivre )
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Notes :
1 - Chanson populaire .
2 - " Petits Poèmes en prose ou le Spleen de Paris " ( 1869 ) - I - L'Etranger , par Charles Baudelaire ( 1821 - 1867 ) , poète français .
3 - D'après " Toi et Moi " , oeuvre du poète mystique persan Djalâl ad-Rûmi ( 1207 - 1273 ) .