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LES EXPLOITS DE ROLL DAGORN
( III )
Le Soleil des Armanes
I - Fortune de Mer
1 - " La goutte se forme sur le rebord du toit de l'âme ... " , songea le capitaine philosophe et frissonnant d'effroi . ( 1 )
Sous le voile ténébreux de hautes murailles sombres , l'épouvantable abîme des flots noirs bombardés d'étincelles multicolores laissait place à une mer devenue huileuse et sans histoire où la couleur des lames de fer blanc se mettait à luire contre la roche grise et blanche . Puis l'orage
s'était calmé . Ils s'étaient retrouvés proches d'une banquise , au pied d'un immense iceberg effleuré par le friselis monotone soufflant du large , tant l'apparence maritime peut s'avérer fugace et capricieuse à la fois . Mais il ne subsistait presque plus rien de l'horrible tragédie que quelques morceaux d'épave , et plus aucune âme qui vive sinon des signes de leur présence fugitive , cadavres gelés , bouées de sauvetage ridicules , qui n'avaient servi à rien .
La fumée lointaine du vaisseau avait maintenant disparu à l'horizon bleui des rêves d'éternité , laissant à bord d'une barge chétive , d'où ils venaient de débarquer , les derniers survivants .
Face au désert de glace , la neige , effaçant tout chemin , plaquait sans faillir son linceul de mort sur les immenses contours gelés du continent bleu , sur leur espoir aussi , tant , maintenant , ils cheminaient dans le silence de vastes étendues ... La route leur semblait si longue , alors qu'ils tremblaient de peur et de
froid , pensant finir leur voyage à travers ces solitudes du monde comme on s'évanouit sans laisser de trace , reflet dans les dunes , vague sur la mer , comme venaient de disparaître ceux du
" Titanic " sous le regard scintillant d'étoiles bien trop lointaines pour les consoler ! ( 2 )
Le chef aux yeux brûlant de fièvre pensait à ces astres mystérieux de la nuit , qu'il avait l'impression de redécouvrir chaque fois qu'ils allumaient , pour les guider , leur grand feu !
- Il faut bien qu'ils aient goûté le fond du calice avant de monter au sanctuaire , n'est-ce pas ? , disait-il à ses hommes d'un triste sourire , le soir de leur arrivée à la grotte marine .
Mais la neige , toujours , continuait , inlassable , de tomber sur la trame crépusculaire du ciel nocturne .
- Ici , voyez-vous , c'est l 'entrée de l 'ancienne patrie où leurs Esprits gémissent peut-être encore au fond du gouffre , affirmait un vieux matelot ... Savaient-ils déjà que l'amour mène à la Rédemption de notre dieu germain , Wotan , qui ne s'immobilise jamais dans son essence mais , au contraire , fait un écart , même fatal , permettant à l 'autre , plus faible , d 'exister pour
le rejoindre ? ( 3 )
2 - Ils parcoururent un corridor , marchant sous une voûte sous-marine . Caché derrière un mur de rocaille , ils crurent soudain la voir , qui n'avait peut-être qu'une apparence humaine , venir au bout d'un tunnel , arachnée monstrueuse vêtue d'une robe de pourpre et d'écarlate constellée d'or et de pierres précieuses , puis les forçant sous hypnose à se prosterner devant le mystérieux sarcophage rempli d'ossements de cristal où , parmi
eux , se trouvait un crâne étrange aux fins cheveux de soie translucide ayant appartenu à une monstrueuse divinité atlante au visage lunaire , taciturne !
( 4 )
Et comme un reflet sans vie à la surface d'un lac morne , la prunelle des hommes d'équipage s'enflamma aussi , pourtant , des éclairs mortifères que lançait les cavités oculaires du colosse couleur de serpent , plus vifs que les profondeurs de son âme vide et froide au teint grisâtre née d'un gouffre sans fond sur une planète minérale , marmoréenne , aux confins d'un souterrain que la toile d'une étrange araignée nacrait de ses perles de rosée translucide !
- Je ne suis que fantôme de roche , écho pétrifié d 'une guerre éternelle ! , crachait la langue fourchue de sa mère , la femme-insecte . Et
d 'ailleurs , pourquoi passer en ce monde où sont closes vos tombes , fermés vos puits de
mine ? Pauvres mutants , que savez-vous de moi ? , hurla-t-elle encore avec rage d'une parole glaciale et méprisante avant de plonger en eux la lame d'acier de son dard minutieusement caché jusque là dans les replis de sa parure de princesse et de leur enfoncer en même temps l'oeil sombre de son regard qui s'enflammait lui aussi des lueurs vives du catafalque , allumant l'incendie dans toute la grotte !
- Oui , vous , qu'êtes-vous donc venu faire ici ? , leur lançait , méprisante , la belle et sauvage serpentine , narguant ces malheureux tandis que chutaient leur corps dans l'abîme !
( 5 )
3 - L’histoire avait commencé en avril 1912 pour ce jeune journaliste parisien du nom de Roll Dagorn , avide de sensations fortes , qui ayant entendu parler du voyage inaugural du plus grand paquebot terrestre , vit dans ce voyage une opportunité unique , tout en documentant une épopée moderne , d'interviewer quelques grands de ce monde . C'est ainsi qu'avec l'appui de son patron , monsieur De Robert , le directeur du " Petit Parisien " successeur de Willy D'Aubrac , Il put bénéficier d'une place en première classe à bord du navire le plus célèbre de son temps . Mais ce qu’il
ignorait encore , c’est que ce nouveau transatlantique n’était pas seulement un chef-d'œuvre d’ingénierie , c'était aussi le théâtre d’un complot planétaire ! ( 6 )
Dès les premiers jours de la traversée , le jeune homme fut intrigué par un passager énigmatique , un homme d’une cinquantaine d’années , toujours vêtu d’un manteau et d’un chapeau noir cachant partiellement son visage . C'était à Paris qu'on lui avait parlé , déjà , de celui qu'on surnommait simplement ici le " marquis " , ce dernier semblant éviter , d'ailleurs , les conversations futiles et les mondanités .
Flairant un mystère , et pour accomplir la mission confidentielle dont l'avait chargé , avant
de partir , le directeur du quotidien , il avait un soir décidé , de l’approcher , finissant par engager avec lui la conversation .
Ce marquis , dont il avait appris , par ailleurs , que le nom véritable , en réalité , répondait à celui d'un huguenot , Guido de La Croix , lui révéla qu’il était à bord pour une mission bien plus importante que de traverser l’Atlantique . Il se présentait comme le chef d'une organisation secrète appelée " La Lumière de Wotan ", qui luttait contre un réseau communiste adverse dont les ramifications s’étendaient dans le monde entier , cherchant aussi à s’emparer d’un artefact d’une importance capitale caché quelque part à bord du navire . Excité autant qu'intrigué par la perspective de cette aventure captivante , le breton lui proposa son aide , ignorant qu'il allait ainsi tomber dans un piège .
Faisant mine de voir dans le journaliste un allié potentiel , Guido accepta .
Ensemble , ils explorèrent les entrailles du Titanic , passant , avec la complicité de certains membres de l’équipage et même de certains passagers impliqués dans cette affaire , par des salles interdites et des couloirs très sombres !
4 - Le soir fatidique du 14 avril , tandis que la plupart des voyageurs profitaient de la soirée prestigieuse du commandant Smith , on mit enfin la main sur le fameux " trésor " : un coffret orné de symboles de l'ancienne Germanie , dissimulé dans une cachette secrète du navire . Mais l'équipe l'ayant découvert ne fut pas la seule . Une confrontation générale éclata dans les profondeurs du vaisseau avec les agents du réseau clandestin !
C’est à ce moment précis que la coque , heurtant l’iceberg , et sous le coup d'une explosion , se déchira !
Tandis que le chaos s’installait à bord , Guido révéla qu’il avait anticipé une telle catastrophe en ayant pris soin de préparer une issue de secours . Bénéficiant de l’aide d’un complice , un ingénieur nautique membre de la société secrète avait , sur son ordre , fait préparer , dissimulé à quelques milles du lieu de la catastrophe , un sous-marin !
Sous couvert de l’agitation générale , un petit commando se faufila jusqu’à l’un des ponts inférieurs où une trappe secrète le conduisit à une petite embarcation l'amenant au bathyscaphe . Tandis que le Titanic sombrait dans les eaux glaciales de l’Atlantique , celui-ci s’enfonçait dans les profondeurs de la mer , emportant avec lui le précieux objet .
Le jeune journaliste , ayant miraculeusement échappé à la mort , se rendit compte qu’il détenait une histoire incroyable , mais qu’il ne pourrait jamais la raconter , sans doute , au grand public sans risquer de se faire ridiculiser ou pire , de devenir une cible pour l'autre réseau clandestin . Mais le chef ne lui offrit qu'un un choix : rejoindre " La Lumière " et continuer ainsi à lutter dans l’ombre , sans avoir la possibilité de retourner à sa vie ordinaire , en oubliant tout ce qu’il
avait vu .
Roll dut choisir l’aventure , comprenant que cet évènement tragique n’était qu'un début , que d’autres énigmes l’attendaient , bien plus fascinantes encore . L’histoire de cette nuit fatale deviendrait pour lui un secret bien gardé , dissimulé dans les profondeurs de l’océan , tout comme l'épave elle-même , tout au fond de son coeur , avait emporté le visage d'une jeune fille très
belle , juste entrevue !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LES EXPLOITS DE ROLL DAGORN - III - Le Soleil des Armanes - Chapitre 1 - Fortune de Mer - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Soleil des Armanes " , copyright 2024 .
( Cycle de L'Etoile XXXI )
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Notes :
1 - Virginia Woolf , " Les Vagues " ( The Waves , 1931 ) .
2 - Titanic : Paquebot transatlantique britannique ayant fait naufrage dans la nuit du 14 au 15 avril 1912 à la suite d'une collision avec un iceberg dans l'Atlantique Nord lors de son voyage inaugural de Southampton à New-York .
3 - La Dernière Chute ( Cycle de L'Etoile IX ) , II , 2 - Le Chant du Cygne - Copyright 2019 Dan Ar Wern / International Market Book Service LTD. - OmniScriptum Publishing Group - All rights reserved - Voir note 3 .
Wotan : Dieu principal du panthéon de la mythologie germanique .
4 - Apocalypse , 17 , 4 .
- Le Livre de Virginia ( Cycle de L'Etoile VI ) , III , 15 , note 72 - Mille Ans de Bonheur ! ( Wakan Tanka , le Grand-Esprit des Amérindiens - Tunkan = le Dieu-Pierre , l 'Esprit de la Pierre chez les Sioux ) - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
5 - Le Livre de Virginia ( Cycle de L'Etoile VI ) , IV , 3 - Les Larmes de Lucifer - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
6 - L'Etoile Bleue ( Cycle de L'Etoile XVII ) , I - Orient-Express - Copyright 2022 Dan Ar Wern / International Market Book Service LTD. - OmniScriptum Publishing Group - All rights reserved
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Balade Printanière
V - L'Homme à la Valise
Pour Gwenvael Andon
" Pour un séjour aussi bref , voilà une bien grande
valise ... "
Julien Green ( 1900 -1998 ) - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 )
9 - Qui donc avait naguère évoqué ici la douceur de vivre ? ( 20 )
C'était plutôt le souvenir de violents orages dont il avait gardé le souvenir , d'une mer écumante sous les imprécations du Mistral sauvage venu de l'ouest , avec ses senteurs capiteuses de tamaris et de cyprès , balayant avec force la poussière des rues comme les illusions clinquantes des nouveaux riches de la Côte . L'odeur âcre de la pluie , ensuite , qui tombe en déluge , ravinant la terre , et creusant ses rigoles toutes rouges jaillissant sur le bitume fondu .
Et puis la lumière crue , éblouissante , chauffant à nouveau le paysage , qui vous écrase de toute la puissance d'un soleil impérial !
Il se sentait " quelqu'un comme çà " , étouffant comme Le Clézio dans sa petite chambre anonyme d'une ville étrangère , y trouvant refuge aussi , malgré tout , dans la lecture toujours recommencée du livre de sa souffrance intérieure , ses fenêtres parfois grand ouvertes sur le large et sur une végétation quasi-luxuriante aux manifestations brutales , presqu'imprévisibles ! ( 21 )
Mais aussi , que d'après-midi solitaires , pendant les interminables vacances d'été , caché derrière la bienveillante pénombre tamisée des persiennes closes , tandis qu'une chaleur de plomb semblait défier toute vie à la surface et qu'allongé sur un tapis de poussière , il se mettait à lire les aventures de Wilfred Ingram , qui ressemblaient un peu aux siennes parce qu'il croyait qu'elles lui parlaient du profond silence bourdonnant à ses oreilles contre le mur de sa propre solitude !
" Mais on ne commande pas plus à ses émotions qu'on ne commande à l'amour ! , disait l'auteur .
Sans doute était-il bouleversé , comme le héros , par la présence diffuse en lui de ces sentiments bizarres profondément dissimulés qui pourraient bien ressurgir à l'improviste un jour , comme une tempête plus imprévisible que toutes les forces de la nature qui l'entourait !
" Jamais les hommes n'agissent d'une façon tout à fait étrange que lorsqu'ils sont seuls ... " Mais le sont-ils vraiment ? Peut-on comprendre ce qui les enferme et déchiffrer des signes qu'ils ne sauront jamais vraiment reconnaître ? ( 22 )
10 - Sa valise à lui , il la porterait bien plus tard , mais elle contenait déjà , en germe , ces ingrédients particuliers , comme consignés dans l'oeuvre de Green , du " Grand Livre " de sa propre destinée , bien différente , certes , de celle de son vendeur de chemises , mais , curieusement , que faudrait-il comprendre de ce qu'on nomme improprement " réincarnation " , sinon cet ensemble en gestation , dessein d'une recette individuelle conçue par le Créateur à partir de mille détails , comme Sa signature , à travers le ciel , en forme d'une météore figurant le parcours particulier d'une âme soudain jetée dans l'existence ?
Il n'était pas ce fauve avide de chair fraîche , et ses amours de lion sauvage demeuraient plutôt platoniques tant il avait du mal à les exprimer dans ce monde où il ne se sentait pas à sa place et qu'il fuyait dans un dialogue familier avec ceux d'en haut , dans la littérature ou la musique .
Avait-il seulement conscience , en lisant ce livre , que tout se trouvait là , sous ses yeux , dans la fumée du train passant en bas de la résidence et qui , un jour futur , proche du crépuscule, allait transporter celle qui viendrait vers lui sans jamais le rencontrer ? Dans le bruit diffus des avions de l'aéroport qui allaient le conduire aussi vers New-York et vers ces états des coeurs solitaires du sud , si chers à Carson Mc Cullers et William Styron ? ( 23 )
Quant à Phoebé Knight , ne ressemblait-elle pas un peu à la jeune fille de Saint-Louis croisée dans une station de sport d'hiver des Alpes quelques années plus tard ? ( 24 )
FIN DU PROLOGUE
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Prologue - Balade Printanière - V - L'Homme à la Valise - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Notes :
20 - " La Douceur De La Vie " , 1939 - Douster Ar Vuhez - A Gentle Way Of Life , Tome XVIII des " Hommes de Bonne Volonté " , suite romanesque publiée enre 1932 et 1946 par Jules Romains ( 1895 - 1972 ) écrivain , philosophe et dramaturge français .
21 - " Quelqu'un Comme Ca " ( Unan Bennak Evel-Se ) , Recueil de poésies " La Rose et le Dragon " , II , Copyright 2021 Dan Ar Wern / Omniscriptum S.R.L Publishing Group - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved .
22 - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 ) , roman de Julien Green ( 1900 - 1998 ) , de l'Académie Française .
23 - " The Heart Is a Lonely Hunter " ( 1940 ) roman de Carson Mc Cullers ( 1917 - 1967 ) publié en français sous le titre " Le Coeur est un Chasseur Solitaire " .
- William Styron ( 1925 - 2006 ) , auteur de " Un Lit de Ténèbres " ( Lie Down in Darkness , 1951 ) et du " Choix de Sophie " ( Sophie's Choice , 1979 ) .
24 - Personnage de " Chaque Homme dans sa Nuit " - Voir note 1 .
KROAZ-AN-AOD
( La Croix-De-Grève )
- 5 -
Table des Matières
I - Préface / Dédicace
La Pierre des Abysses
II - PREMIERE PARTIE
Le Mystère du " Kroaz-An-Aod " :
1 - Balade au Bord de L'Eau - 2 - Hôtel de la Mer - 3 - Voyage - 4 - Failte Romhat ! - 5 - Le Retour du
" Bodach " - 6 - Le Naufragé de L'Île Vierge .
III - SECONDE PARTIE
La Double Vie de Marc Daurell :
1 - L'Or D'Arcadie - 2 - L'Esprit du Crime - 3 - Un Curieux Client - 4 - Crépuscule du Golem - 5 - Sean ( Epilogue )
IV - Adagio Assai ( Cycle de L'Etoile XXIII )
Résumé
V - Table des Matières
DAN AR WERN - KROAZ-AN-AOD ( La Croix-De-Grève ) - V - Table des Matières - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés . " KROAZ-AN-AOD " , copyright 2024 .
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Balade Printanière
Pour Gwenvael Andon
IV - Une Clarté sous la Lune
" Ce qui ne peut danser au bord des lèvres , s'en va hurler au fond de l 'âme ... "
Christian Bobin ( 1951 -2022 )
" L'homme réclame sourdement les ailleurs pour répondre mieux à la question incessante : Qui suis-je ? "
Henri Queffélec ( 1910 - 1992 ) - " Promenades en Bretagne " ( 1969 ) .
5 - Il était une fois , dans les ruelles ensoleillées de Nice , un jeune Breton qui , ayant quitté sa terre natale depuis des lustres , ne pouvait que se sentir étranger dans cette ville qu'il jugeait superficielle de la Côte d'Azur . Les vagues de la Méditerranée , bien que magnifiques , n'étaient pas assez sombres pour lui faire oublier les embruns de l'Atlantique et les landes sauvages de sa Bretagne intérieure . Il ne croyait pas alors , comme dirait un chanteur plus tard , que la vie soit une simple succession de paragraphes conclue par un point , la voyant plutôt , lui , l'adolescent révolté , comme le " Titanic " percuté par un iceberg , ou , parfois , telle une vaguelette aux reflets grisâtres venant s'échouer sur le bord tranquille des rivages de sa mémoire , dans le Golfe du Morbihan . ( 7 )
Parce que c'était par cette couleur , à cinq ans , lors d'un court voyage à bord d'une petite barque bretonne dont il ne pouvait déjà plus déchiffrer les signes annonciateurs , n'en soupçonnant ni la distance , ni les promesses , n'en mesurant , non plus , les futurs périls , que son âme de jeune matelot fut profondément marqué , même si c'était à Guer ( Gwern-Porc'hoed ) , hôpital de Bellevue , par une fin d'après-midi d'octobre , qu'il était venu au monde , un mardi , vers 16h30 , dans un bâtiment de schiste marqué d'une croix rouge , en lisière du camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) ( 8 )
Les lieux comme le moment d'une naissance restent marqués d'une trace indélébile et particulière : " Il Automne " , chantait Barbara , évoquant sans doute plus le temps de la mi-novembre .
Il automne à pas craquants
Sous un ciel pourpre et doré ,
Sur les jardins dénudés ,
Se reflètent en transparence
Les brumes d 'automne rouillées ... " ( 9 )
Figurez-vous , alors , les fabuleux paysages de la légendaire Brocéliande et les premiers brouillards charroyant , pour la revêtir , leurs lambeaux de grisaille cotonneuse à l'horizon , blancs linceuls s'accrochant comme un costume aux cimes des sapins fleuris de quelques boutons d'or ou genêts , la saison paraissant magnifique dans son cortège de feuilles mordorées que le soleil matinal enveloppait d'une faible lumière , tourbillons de cendres , poussières virevoltant au vent , vestiges d'une folle jeunesse enfuie aux yeux nostalgiques d'un gosse rêveur n'arrivant jamais à les rattraper ...
Mais soudain ... Lorsqu'il eût quitté l'étroit chemin départemental pour progressivement s'enfoncer dans le silence des grands arbres noirs , le gamin découvrit sur une verte prairie perdue dans les nimbes de l'aube , au milieu des vagues reflets d'une pièce d'eau lumineuse , immobile , cette longue bâtisse moirée de brume aux fenêtres toujours closes qu'une princesse toute blanche honorait parfois , la nuit , de sa présence , comme le lui avait raconté sa mère , il s'en souvenait maintenant , pour le dissuader de s'aventurer tout seul dans cette immense forêt !
Quel visage d'ombre s'approchait alors de lui , sous la tonnelle au souffle léger de verdure ?
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? ( 10 )
6 - Un jour, alors que , sur l'avenue de la Victoire , il flânait à la recherche de quelque chose pouvant apaiser sa nostalgie , il tomba par hasard sur un petit magasin de disques , vestige des temps anciens .
Poussé par un inexplicable pressentiment , le promeneur entra , puis , parcourant les rayons , fut attiré par une pochette ornée de motifs celtiques décorant l'album d'un chanteur du nom de Gwenvael Andon , peu connu , lui expliqua d'un air ironique le jeune vendeur à l'accent parisien , mais qui commençait , paraissait-il , à faire parler de lui là-bas ! Perplexe ,il acheta le disque sans dire un mot , rentrant chez lui avec une certaine impatience . ( 11 )
Mais dès que la première note eut résonné dans son petit appartement niçois , quelque chose d'étrange se produisit . Les mélodies anciennes , les paroles empreintes de légendes et de récits celtes réveillèrent sans doute en lui émotions et souvenirs d'un temps qu'il avait dû laisser dans l'inconnu , comme cet idiome qu'il s'était amusé , jadis , à inventer lorsqu'il tentait de fuir , le soir , l'angoisse particulière d'être confronté à tous ces garçons bizarres de l'école qui ne le comprenaient pas .
La voix du barde , au contraire , lui chantait les épopées d'un âge passé à reconstruire dans le futur , l'amour de la terre bretonne et l'esprit d'indépendance qui avait toujours animé son coeur comme celui des chevaliers de l'antique Duché d'Armorique , et chaque chanson prenait l'allure d'un voyage à travers la Bretagne , invitation pressante à redécouvrir sa langue et son héritage ancestral !
7 - Ne dit-on pas , d'ailleurs , que l'âme est un paysage , qu'il serait vain de croire qu'elle pourrait être interchangeable , même si l'apparat d'une culture étrangère venait à la déguiser , que nous sommes sans doute façonnés par nos souvenirs , notre milieu , notre langue , mais que chaque vie est un engagement . Plus tard, grand voyageur , il n'avait jamais pu cesser de la poser à tous les horizons de la Terre , cette question que lui avait suggéré Henri Queffélec dans son livre , " Promenades en Bretagne " . ( 12 )
A cette époque , il croyait sincèrement , sans doute , trouver encore la solution de l'énigme .
Ainsi va l'adolescence qui , tel Alexandre , s'élance , enthousiaste et naïve , à la conquête du monde ! ( 13 )
A-t-elle vraiment le souci de sa quête intérieure ?
" Connais-toi toi-même , ordonne la sentence , et tu connaîtras l'univers et les Dieux ". ( 14 )
D'un tempérament plutôt mélancolique , renfermé , la timidité de sa nature , alors qu'il n'était qu'un simple élève de 4ème au Lycée du Parc Impérial de Nice , l'empêchait parfois de parler en public . Il devais avoir 13 ou 14 ans , gardant en lui le souvenir cuisant d'un questionnement douloureux sur un travail scolaire qu'il devait rendre à son professeur de français , bonne pâte au demeurant , mais qui s'était mis à arpenter la classe avec l'idée , peut-être , cruelle , de trouver une nouvelle victime . Et , par malheur , il avait pointé son doigt sur lui en attendant longuement qu'il prenne la parole pour lire son texte à la classe , ayant fini , lassé , par poser son auguste postérieur sur le bout de son pupitre , et , de son visage accablé , considérant maintenant sur le sien cette expression rougissante et pitoyable comme on regarde la souffrance d'une bête curieuse !
Quoi de plus angoissant que d'être paralysé par la crainte en vérité ? Quoi de plus dur aussi que de se sentir écrasé par l'impression d'une étrange solitude ?
Ce jour-là , témoin d'une blessure silencieuse , mais profonde , était resté gravé dans sa mémoire !
Il avait du baisser la tête , avec la sensation pénible de tous ces yeux , devant lui , scrutant sans pitié un point crucial d'interrogation : sa différence les troublait !
Peu à peu , il lui avait fallu , comme Gilliatt , combattre la pieuvre , celle de ses démons intérieurs , celle qui , monstrueuse , l'empêchait de voir , au-delà de ses propres abîmes , l'âme-fleur d'une Bretagne sylphide :
" Je veux rêver , perdre mon chemin ... ( 15 )
Maintenant qu'il avait pu remonter du gouffre , afin d'entrevoir , lui aussi , " une clarté sous la lune " , que lui importait le monde extérieur , en vérité , à moins qu'il ne l'entraîne vers le large ?
" Être abandonné , c'est être délivré " , notait encore le Maître . ( 16 )
Lorsqu'il marchait dans la montagne , il se sentait un peu chez lui , tel un " Voyageur Au-Dessus des Nuages " , près du sanctuaire de la Madone de Fenestre ou dans la Vallée des Merveilles ... ( 17 )
Longeant au Cap-Ferrat la Pointe Saint-Hospice , il lui arrivait de questionner l'éternel balancement des vagues venant échouer sur la grève leur vaisseau-fantôme de l'autre " grande Tombe " scintillant là-bas sous le soleil et la pluie , lointain rivage lui évoquant ses jeux d'ombre au pays mystérieux des légendes , celui de la Fontaine Enchantée ...
( 18 )
Non , ce n'était pas possible !
La République " une et indivisible " dans laquelle chacun vivait si prosaïquement ne pouvait incarner sa Terre promise ! Il retrouvait plutôt celle-ci dans la lecture passionnée de " Quatre-Vingt Treize " , l'un des derniers chefs-d'oeuvre de Victor Hugo , ce grand visionnaire du génie celtique .
Elle prenait les traits d'un farouche résistant dans lequel il se reconnaissait , le marquis de Lantenac . N'était-il pas un chouan , lui aussi , un sauvage , quand il rêvait devant les illustrations fort belles du dessinateur Diogène Maillart dans l'édition 1876 d'Eugène Hugues ?
De même , certains noms , de sonorité armoricaine , Tellmarch , Halmalo , trouvés dans le livre , l'inspiraient , résonnaient en lui .
A quinze ans , l'exilé se sentait l'âme du jeune François-René dans son donjon de Combourg , se rappelant encore ce bel été 1967 passé sous le regard bienveillant de la " Pendine " avant qu'au pied de cette montagne , enneigée parfois dès le 15 août , la station de Puy-Saint-Vincent ne devînt trop à la mode . C'était là , pourtant , qu'il avait dévoré d'un seul coup les " Mémoires d'Outre-Tombe " ! ( 19 )
L'histoire d'Hervine Magon lui plaisait particulièrement , " qui riait de plaisir et pleurait de peur " . ( I , 5 )
Elle lui parlait de sa propre enfance . En la lisant , il retrouvait le souvenir d'une petite fiancée bretonne , " Maloute ", jolie princesse blonde au bras de son preux chevalier qui arborait lui-même une magnifique barboteuse , non loin de l'antique forêt de Brocéliande ! Il subsistait encore , d'ailleurs , de vieilles photos les représentant auprès de leurs montures , deux vélos d'enfants .
Grâce à elles , ressuscitaient aussi par miracle toutes les images de son passé : les folles aventures dans la lande lorsqu'il suivait les équipées de sa soeur Mariannig , véritable chef de bande et garçon manqué l'entraînant toujours de gré ou de force à l'y suivre , sans parler de sa nostalgie des noëls d'autrefois ...
L'Îlot Haut , Bellevue , il arrivait que ces noms résonnent dans sa tête : le Camp de Coëtquidan , son hôpital militaire peint d'une grande croix teintée de sang ( celui des Templiers ? ) qu'il avait toujours sous les yeux .
C'était un petit soldat de plomb sur une étagère , majestueux cavalier St-Cyrien coiffé de son shako , avec un casoar de plumes rouges-blanches , qui suffisait à faire briller dans sa nuit les couleurs magiques du lieu béni de son enfance !
8 - Inspiré par cette musique envoûtante , il était donc , cette année-là , revenu en Bretagne pour les vacances , désireux de renouer avec ses racines , rêvant de trouver un pays aussi libre et mystérieux que celui évoqué dans le disque , et d'y ressentir , surtout , cette connexion profonde avec lui , en visitant les lieux chantés par Gwenvael .
Cependant , à son arrivée , la réalité se révéla très décevante . La terre de sa prime jeunesse avait beaucoup changé , de même que les petites villes , devenues trop touristiques , les plages autrefois désertes paraissaient bondées , l'esprit d'indépendance semblant s'y être aussi dissipé dans le confort moderne . Il visita bien quelques sites historiques de cette forêt d'enchantement dont le nom dont on l'affublait lui paraissait maintenant aussi ridicule que celui de la sirène " pin-pon " des pompiers , faisant même une escale dans un bar où vraiment l'on n'avait aucune idée de l'existence d'un chanteur du cru , ignorant jusqu'à son son patronyme , et qui diffusait seulement les tubes franchouillards classiques des années soixante ! Quant aux falaises sauvages de l'Armor , il eut peine à y retrouver cette magie puissante que l'artiste avait , malgré tout , tenté d'insuffler par sa musique .
Malgré cette déception , quelque chose avait changé en lui . Il avait compris l'importance de son identité , que sa patrie véritable n'était pas seulement un lieu géographique , mais une partie de lui-même , un sentiment fortement ancré dans son cœur et que l'artiste avait su ranimer . Même si la réalité ne correspondait pas au rêve , l'esprit celte vivait en lui , vibrant à chaque note de musique , à chaque légende racontée .
De retour à Nice , il continua sa quête , mais avec une nouvelle perspective , celle de se battre pour défendre la conception qu'il avait adopté , par instinct , de l'histoire , qui n'était pas celle d'une république jacobine où l'on ne voulait voir qu'une seule tête . Il apprit à lutter pour la différence , un pied en Bretagne et l'autre dans les étoiles , cherchant une nouvelle manière de concilier en lui ces deux univers , devenant comme un ambassadeur de la culture bretonne sous le soleil de la Méditerranée , s'inscrivant aux cours par correspondance pour apprendre la langue de ses ancêtres ! C'est ainsi , pensait-il souvent , que les racines peuvent transcender les distances et les déceptions !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Prologue - Balade Printanière - IV - Une Clarté sous la Lune - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Notes :
7 - Citation de Charlélie Couture , chanteur , peintre , photographe et romancier né à Nancy le 26 février 1956 .
- Naufrage du " Titanic " dans l'Atlantique nord ( nuit du 14 au 15 avril 1912 ) .
- Le golfe du Morbihan ( Mor Bihan Gwened ) est une mer intérieure d'une longueur est-ouest de 20kms parsemée de nombreuses îles et îlots . " Mor bihan " signifie " petite mer " en breton .
8 - Le camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) , proche de la ville de Guer ( Gwern-Porc 'hoed ) , s'étend sur six communes bretonnes dans le nord-est du département du Morbihan .
9 - " Il Automne " , chanson de Barbara sur son album " live " à l'Olympia - Copyright 1978 Barbara / Philips - Tous droits réservés .
10 - " Images d 'Alain-Fournier " ( 1938 ) , par Isabelle Rivière ( 1889 -1971 ) , soeur de l'écrivain .
11 - Ancien nom de l'avenue Jean Médecin , principale avenue commerçante de Nice partant de la place Masséna , qui abrite d'immenses centres commerciaux et des boutiques de célèbres créateurs .
12 - " Promenades en Bretagne " ( 1969 ) , par Henri Queffélec .
13 - Alexandre le Grand ( fils de Philippe II , élève d'Aristote et roi de Macédoine à partir de , il devient l'un des plus grands conquérants de l'histoire en prenant possession de l'immense Empire perse et en s'avançant jusqu'aux rives de l'Indus .
14 - Phrase gravée sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes .
15 - " Bretagne " , par Dan Ar Wern , in " Le Chemin Perdu " , 1992 - Tous droits
réservés - copyright 2017 Dan Ar Wern / OmniScriptum GMBH & Co - Editions " Muse " - Alle rechte vorbehalten .
16 - " Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , Victor Hugo .
17 - " Le Voyageur au-dessus de la Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 - 1840 ) , peintre romantique allemand .
18 - Mont Tombe ( ou Mont-Saint-Michel ) , îlot de Tombelaine .
19 - " Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 - 1841 ) , Chateaubriand .
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Feuilles d'Automne
III - Traversée
" Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité ,
Vaste comme la nuit et comme la clarté ,
Les parfums , les couleurs et les sons se répondent ... "
Charles Baudelaire - " Les Fleurs du Mal "
( 1861 )
Spleen et Idéal , IV - Correspondances .
3 - Longue réflexion sur le sens d'une possible redéfinition de l'existence quand on s'est enfin débarrassé de sa première partie ayant échoué .
A l'inverse de Rimbaud , par exemple , qui , avant de mourir , se serait demandé pourquoi il avait été la réincarnation passagère d'un poète quêteur du pays des Âmes l'obsédant particulièrement , d'où la difficulté , pour lui , de savoir ce qui , en fin de compte , avait été , dans sa vie , le plus important : mélanger les couleurs , chercher d'autres cieux ? Comme s'il lui était arrivé d'évoquer ses souvenirs d'enfance à l'intérieur de trois cercles , peut-être , en référence aux " Triades Celtiques " , prétexte à une introspection , le dernier traitant d'un long voyage dans l'espace où le héros endormi verrait , dans un songe , défiler ses souvenirs de la Terre , fragments plus ou moins significatifs d'une traversée . Ressentirait-il en lui cette envie d'en changer la donne afin de naître à nouveau ?
L'aventure , ce jour-là , serait essentiellement psychologique , intérieure , car l'âme qui demeure en nous , vivante , nous ouvre , grâce à l'Amour , toutes les portes du royaume de Dieu . Partir très loin , vers le plus profond de soi-même . Aimer , chercher dans son coeur l'illumination de l'Eternel !
4 - " Ô Nuit ! Qu 'as-tu sous ton manteau qui monte en moi , invisible et puissant , et me pénètre l'âme ? " ( 4 )
Il n'eut pas le temps de s'en rendre compte . En un éclair , pendant qu'un épouvantable orage déchirait le ciel , à une vitesse vertigineuse , la mort s'enfonçait dans la peau fragile de son corps !
Questionnant d'un air éperdu , l'eau grise de sa conscience , il observa le faisceau d'une lueur balayant d'ombre et de lumière sa blessure mortelle , tandis qu'au bout d'un long tunnel noir se perdait , au clair des lunes lointaines , l'évanescente trace de tous les bateaux du golfe , posés là comme des jouets ridicules sur la mer morbihannaise couleur d'acier , lisse comme du méthane , crépusculaire , et qu'au fond de son coeur ensanglanté , lui parlaient encore , fugitives , les dernières voix d'un univers disparu !
Qu'était-il arrivé ? N'était-ce pas là , face à la multiplicité des ondes , ce que l'on croit voir lorsqu'on regarde derrière soi sa vie passée ? L'unité de la pensée , alors que le sombre éclat de l'espace nocturne vous imprègne peu à peu et qu'il semble que ce qu'on oublie trop vite est irrémédiablement absorbé par l'imprévisible orchestration musicale d'une sourde mais envoûtante symphonie océane ?
Alors , toute sa vie se mit à défiler comme les scènes d'un mauvais film , aussi aléatoire et ridicule qu'une petite goutte d'eau perdue au sommet d'une immense " nouvelle vague " s'éclaire soudain , dans son effroyable déferlement , sur l'écran noir d'une salle vide !
Et puis , dans cette obscurité , des zones d'ombre iodée , illustrant ses plus intimes frustrations , commencèrent à miroiter légèrement à la surface en gerbes d'écume frissonnantes tandis que , plus tard , des vents frénétiques , témoins d'une rage inhibée , abyssale , surgie des profondeurs de son inconscient , se déchaînèrent sur elles depuis l'horizon , faisant trembler , tout autour , les éléments d'un décor figé de carton pâte , et soudain , juste au-dessus de lui , " La tempête fit rage , striant les nues d'éclairs sauvages , puis secouant avec force les flancs du navire de ses trombes d'eaux ruisselantes , colossales , que les vents du large balançaient ensuite avec mépris contre les hublots de fer ! " ( 5 )
Le rêveur qu'il était pourtant , qui , au début , pensait être confortablement installé sur un fauteuil de cinéma , comprit que c'était le ciel tout entier qui voulait ,
bientôt , derrière la caméra , l'envoyer au-delà de son immense toile de projection dans l'espace , à la recherche du mystère de la Création . De plus en plus vite , il lui sembla traverser des rives oubliées , des visages même qu'il avait ignorés ou supposé appartenir à un passé lointain , tandis que d'autres plus actuels d'amours " impossibles " qu'il estimait à jamais perdus dans sa douleur au plus profond de son être où , jugé souvent trop naïf , il les dissimulait avec gêne sur sa ridicule " carte du tendre " , tentant chaque fois de survivre à leur cruelle indifférence par le souvenir d'une odeur parfumée ou d'un " flash " les révélant brutalement , l'accueillaient maintenant d'un sourire chaleureux , plein de regrets , d'infinie compréhension !
Désormais , plus l'embarcation s'engageait loin du miroir des eaux de la Terre , sa conque de nacre lentement absorbée par les mélodies les plus subtiles des mondes célestes , plus s'opérait aussi la métamorphose du navigateur vers l'expression la plus ineffable de ses qualités essentielles , de son " moi " véritable , davantage visible depuis l'intérieur , comme si émergeait tout à coup de façon manifeste aux yeux de tous la partie immergée d'un iceberg longtemps dissimulé avec le plus grand soin .
C'est ainsi qu'il put pressentir ou percevoir avant même d'arriver à destination , captivé , plus il progressait vers lui , par sa force indescriptible , cet Oeil énorme tout grand ouvert dans les ténèbres , qui le regardait dans l'ombre fixement ! ( 6 )
- C'est donc là que , maintenant , je vais vivre , se dit-il avant de s'éveiller de ce voyage onirique ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Prologue - Feuilles d'Automne - III - Traversée - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Notes :
4 - " Hymnes à la Nuit " ( Hymnen an die Nacht , 1800 ) , I , de Novalis ( 1772 -
1801 ) , philosophe et poète romantique allemand .
5 - Le Livre de Virginia ( Cycle de l 'Etoile VI ) , III , 12 - Voyage dans le Passé - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
6 - Victor Hugo - " La Légende des Siècles " , première série ( 1859 ) , II - La Conscience .
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Feuilles d'Automne
II - Dernier Voyage
" Viens-tu d'un continent perdu
Où tout chemin possède un coeur ,
Viens-tu d'un monde légendaire ,
As-tu découvert l'éternel
Au paradis cybernétique ? "
Maurice Cocagnac - " Rencontre d'un Drôle de Type " , chanson de Graeme Allwright dans son album " Des Inédits pour le Plaisir ... " - Texte de Maurice Cocagnac ( 1924 - 2006 ) - Copyright Graeme Allwright / Musikela France 2008 - Tous droits réservés .
" Tel un navire qui parcourt l'onde agitée ... "
Sagesse de Salomon , V , 10 .
2 - Besoin de tout quitter , peut-être , son passé , sa famille , ses enfants disparus dans mille et une nuits de rêve qui vous font revoir ce bref passage d'une existence réduite à un point de poussière , là-bas , vers l'infini . Qu'en reste-t-il ? Ne sommes-nous pas nés pour mourir un jour ?
" ... Comme au tout début , vois-tu ? " , lui dit son Ange avant de repartir . Comme en 1788 ... Mais ici , rajouta-t-il d'un air triomphant , ta Bretagne a gardé son indépendance !
Un grand soleil couleur de feu avait soudain surgi tel un phare au beau milieu des étoiles du crépuscule , tandis que , pointé vers lui , défunt poursuivant son approche à grande vitesse vers l'immense noeud stellaire permettant aux âmes d'accéder à de multiples autres parcours multidimensionnels , passage obligatoire , se dressait une gigantesque Porte où ni le temps , ni l'espace n'existaient plus , la constellation de l'Oeil , comme on la nommait , ressemblant plus à un regard sans fond , miroir insondable d'un énorme globe oculaire où toutes les vies , petites gouttes lumineuses , venaient naître et revivre ensuite dans un incessant ballet d'âmes provenant de toutes les directions de l'univers !
Pareillement , sur le mur du vieil hôpital de Brocéliande où il avait vu le jour , une croix rouge était tracée , se rappela-t-il en voyant cette photo antédiluvienne qui , dans sa tête , faisait résonner la comptine que sa maman lui avait chantonnée jadis d'une voix plus douce que le monotone friselis des vagues berçant la mer apaisée du cosmos , de tout son amour et de sa tendresse de jeune paysanne bretonne , et qui évoquait , sans doute aussi , pour elle , cette époque si difficile de sa propre enfance !
Maintenant , c'était un dernier voyage pour tous les rescapés qui , comme lui , passée la soixantaine , devaient quitter la scène en tirant à leur tour une ultime révérence à cette Terre minuscule où , pour quelques irréductibles héritiers d'un longue lignée destructrice affrontant la guerre et la famine , vivre n'était plus qu'un luxe permettant seulement de survivre ! Mais combien de conflits récurrents jamais résolus , de révolutions , leur faudrait-il encore ? , se demandait-il ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Prologue - Feuilles d'Automne - II - Dernier Voyage - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Sidney Harold Meteyard ( 1868 – 1947 ) - Hope Comforting Love in Bondage / Espérance Réconfortant l'Amour dans la Servitude ( 1901 )
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l 'auréole d 'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Feuilles d'Automne
I - Naissance
1 - Ne sommes-nous pas nés pour mourir ? Sa vie , telle une autre , avait commencé au berceau d'un hôpital , dans une certaine innocence , au regard bienveillant d'une infirmière , puis , passé l'insouciance des jeux d'enfant , l'apprentissage enthousiaste de la jeunesse , il avait poursuivi son voyage sur ce chemin que ses parents lui avaient auparavant montré , comme eux l'avaient appris des leurs , dans un paysage dont il ne resterait , un jour , presque plus rien que quelques traces de cendres vite dispersées aux quatre vents de l'histoire , photos-souvenirs d'une vieille chanson disparue que sa chère maman lui chantonnait parfois d'une voix douce pour l'endormir , lui parlant de ce " petit Jésus qui allait à l'école en portant Sa croix sur ses deux épaules ... " ( 1 )
Mille et une nuits vous font ainsi revivre ce bref passage d'une existence réduite à un point de poussière , là-bas , vers l'infini . Qu'en reste-t-il ? Sinon le monotone friselis de vagues berçant le feuillage des grands arbres , comme un besoin de tout quitter , peut-être un jour , son passé , sa famille et ses enfants qui ont grandi ... Combien de guerres , de famines , de conflits récurrents jamais résolus , de révolutions , de plus ou moins tragiques destinées ?
- Mon cher ami , lui dit en rêve un Chérubin , n'entends-tu pas ce vent du soir chassant au-dessus du lac les nuages ? Ne vois-tu pas l 'errance de leur vie éphémère s 'achever douloureusement sur le toit du Temple des Abîmes , tandis qu 'un dernier rayon de l'étoile flamboyante se joue , triomphal , de la masse sombre du ténébreux sanctuaire par un éclat sur l 'eau de leurs guenilles ridicules , de leurs visages moqueurs , tout biscornus :
" Les nuages , les merveilleux nuages ... " ? ( 2 )
Bien plus tard , dans ce jardin de roses frémissant de la fraîcheur de l'enfance , il le reconnut qui hantait le parc d'un monastère !
C'était là qu'en sortant de l'école , sous l'oeil attentif de sa grand-mère , il avait couru après cette nouvelle " madeleine " de Proust au goût si différent de la forêt légendaire de son tout jeune âge , autre pays de merveilles dominant , tout en-bas , la cité industrieuse d'hommes-fourmis , devenant ainsi l'enfant du Soleil qui doit s'en aller toujours plus loin , ne sachant pas très bien ce qu'il y avait en lui qui , toujours , le poussait en avant !
- Mais pourquoi vouloir partir ? , lui murmurait-il encore de sa voix céleste afin de le consoler , peut-être . Pour quitter ce qui te couvre de mon ombre ? Tu sais , chaque jour a une aube , un crépuscule ... Peut-être t 'aurait-il fallu apprendre à trouver d 'abord mon désert de solitude , cet écho d 'une rivière des larmes de ma nuit , ce chapelet de gouttelettes fines tombant du flanc de la colline sur cette vallée du bout du monde ?
- Mais ça me brûle comme feu de l'enfer ! " , se mit-il à gémir en grimpant plus haut , sur la dernière branche d'un tremble , jusqu' au bout de ses forces ! Le bonheur est-il là ? Dans la désespérance ?
Ici , au moins dans la naïveté de ses rêves , pensait-il, souriant au Messager , sa Bretagne avait gardé son libre arbitre !
-Toi et moi , lui suggéra l'Ange , avec deux formes et deux visages , mais une seule âme , nous resterons unis par l'extase des mots , dans le silence ... ( 3 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Prologue - Feuilles d'Automne - I - Naissance - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Notes :
1 - Chanson populaire .
2 - " Petits Poèmes en prose ou le Spleen de Paris " ( 1869 ) - I - L'Etranger , par Charles Baudelaire ( 1821 - 1867 ) , poète français .
3 - D'après " Toi et Moi " , oeuvre du poète mystique persan Djalâl ad-Rûmi ( 1207 - 1273 ) .
POLLEN
( Mor / Mer )
Dans l'ombre , autour de nous , tombaient des flots foncés .
Vers les lointains d'opale et d'or , sur l'Atlantique ,
L'outre-mer épandait sa lumière mystique ;
Les algues parfumaient les espaces glacés ...
Villiers de l'Isle-Adam - " Contes Cruels " -
Conte d'Amour , IV , " Au Bord de la Mer "
71 - En songeant à l'immensité de l'espace des yeux bleus grands ouverts de sa bien-aimée disparue , l'homme se rappela ce long chemin de son enfance en Bretagne , balayé par le vent du large , qui ne menait nulle-part lorsqu'il partait à travers champs vers la falaise . Il se demanda en sanglotant s'il était possible d'y survivre , comme si , en franchissant le seuil de cet au-delà inespéré du mal , on arrivait à se débarrasser enfin du vieil uniforme de ses illusions perdues ... L'espace d'un instant , perdu dans ses rêves , le vieillard se demanda ce qu'il espérait vivre à nouveau de réel au-dessous des flots de granit sombre , des montagnes d'encre du ciel où peut-être un ridicule albatros évoluait encore , façon Baudelaire , narguant sa solitude majestueuse à lui , le loup de mer , l'aigle aux serres cruelles voguant sur un désert de moutons d'écume faisant planer leur ombre tragique sur d'ineffaçables traces de ses crimes inexpiables ! Qui était-il à côté de lui , sinon ? ... Nemo ... Nous n'offrons donc rien , se dit-
il , à la douleur des autres qu'un peu de notre indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ? ( 7 )
Dan Ar Wern - Le Trésor de Sainte-Gemme - III , 19 - Nemo .
72 - " Je pense que la mer nous déshumanise , qu'elle ne souffre en nous rien de l'animalité terrestre . Dans la tempête , il me semble que je sois moi-même devenue une vague écumante ! Le bonheur n'est pas donné aux écueils . Fatalement , la lumière se brise contre les écueils ... "
Constantin Christomanos ( 1867 - 1911 ) - Impératrice d'Autriche , Pages de Journal ( 1898 ) .
73 - Peu à peu s'étaient dissipées les guenilles cotonneuses de la brume ayant longtemps plongé les eaux du port dans la torpeur ... Et chaque chose mise en éveil se manifestait maintenant de manière plus précise , comme si elle avait tenu à narguer l'univers de sa fragile existence !
Chaque être aussi ...
Sur le gaillard d'avant d'une frégate , venait majestueusement de se poser un albatros .
Un moussaillon sortit sa tête éberluée d'une lucarne , arborant un gilet de laine à rayures sous les boucles capricieuses d'une chevelure hirsute s'échappant d'un bonnet rouge à pompon blanc .
Partout , l'agitation du port de commerce avait repris . Des matelots pressés se faufilaient parmi filins et cordages , portant sur leurs épaules des caisses de bois cloutées de cuivre .
Des tas de sable et de charbon , des montagnes de barriques se dressaient au long du quai , masquant à demi les nombreux navires à l'amarre , coiffés de leurs cheminées plus hautes que des maisons .
Des nuées d'oiseaux multicolores prirent leur envol au milieu des grues et des docks , mouettes et goélands poussant des cris sauvages par-dessus les toits bigarrés d'entrepôts jusque sur les haubans et voilures .
D'autres bruits s'ajoutèrent , tintements d'une
cloche , grincements de chaînes ... Dans l'air , on sentit des odeurs d'huile , de goudron , de vase de mer ou de fumée ... Dans le ciel redevenu clair , on put contempler le féérique spectacle de sphères
bleutées , rouge sombre , tableau dont la saisissante vision rappela brusquement au promeneur qu'il n'était plus chez lui , mais confronté à une terrible aventure , la plus incroyable de mémoire d'homme !
Enfin , l'embrasement du crépuscule offrit au jour un dernier répit , tandis que l'astre flamboyant , d'une taille gigantesque , plongeait dans l'écume éblouissante !
Dan Ar Wern - Auberive - XIII - La Porte Océane , 11 / 12 .
74 - " La mer trempe l'homme ; le soldat n'est que de fer , le marin est d'acier . Regardez-les sur le port , ces matelots , martyrs tranquilles , triomphateurs silencieux , mâles figures ayant dans le regard cette religion qui sort du gouffre ! "
Victor Hugo - Les Travailleurs de la Mer
( 1866 ) , II , 3 , III - La Mer et le Vent .
75 - " Je savais que mes amies ( les jeunes filles en fleur ) étaient sur la digue , mais je ne les voyais pas tandis qu'arrivaient jusqu'à mon belvédère l'appel des marchands de journaux , des baigneurs et des enfants qui jouaient , ponctuant à la façon des cris des oiseaux de mer le bruit du flot qui doucement se brisait , je devinaient leur présence , j'entendais leur rire enveloppé comme celui des Néréides dans le doux déferlement qui montait jusqu'à mes oreilles ... " ( 8 )
Marcel Proust - A L'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs
( 1919 ) , II - Noms de Pays : le Pays.
76 - La chaloupe dérivait maintenant vers le large d'un paysage indescriptible où il avait cru sentir un moment la chaleur d'une lumière blanche envahir son âme d'une paix , d'un silence inexprimables ...
Mais c'était avant les lueurs étranges de cette parole aux multiples couleurs grises , métalliques , plantant de toutes parts les lames acérées de ses milliers de vaguelettes contre la frêle embarcation ...
" Pourquoi me persécutes-tu ? , lui murmurait le sombre océan tandis que le phare , grossissant à vue d'oeil au pied de noires falaises , tachait de sang sa surface menaçante !
Dan Ar Wern - Le Livre de Virginia - I , 1 - Traversée .
77 - " ... L'horizon , en quelques minutes , avait pourri et le ciel sur l'île se plombait comme une fumée pleine de débris volants . Des chevaux couraient et hennissaient . Des moutons levaient la
tête . Un énorme rouleau crevait sur la pointe de Porz Mean . Peut-être qu'une tempête se
levait ? Pelletée de vague par pelletée de vagues , la mer exhaussait ses talus tumultueux . Les yeux savaient déjà qu'il n'y avait pas d'étoiles dans le
ciel ; et l'âme connaissait dans son ampleur l'emprisonnement de l'île par les eaux . Jaillis du fond de toutes les nuits marines , les vents se dressèrent et hurlèrent . L'îlien écoutait les heurts , les poussées , les coups de hache , les gémissements , les appels , les insultes , les jurons se multiplier sur le champ de bataille et , au-dessus des voix , crier une voix plus profonde qui s'adressait à lui et lui enjoignait de sortir . Sur la vitre fusa un claquement d'ailes : la mouette aveugle venait le chercher . "
Henri Queffélec - Un Homme d'Ouessant
( 1952 ) , I , 6 et II , 6 et 7 .
78 - Le " Tierra Del Fuego " avait sans doute suivi une route trop périlleuse : ils n'eurent pas le temps de comprendre ce qui se passait . Le silence grisâtre de l'horreur s'installa d'abord pesamment dans une chaleur lourde , suffocante ... On observa d'étranges lueurs déchirer le ciel couleur cendre tandis que quelque chose d'obscur se dressait peu à peu comme une muraille d'ombre à l'horizon menaçant ! Bientôt , la tempête australe fit rage , striant les nues d'éclairs sauvages puis secouant avec force les flancs du navire de ses trombes d'eaux ruisselantes , colossales , que les vents du large balançaient ensuite avec mépris contre les hublots de fer ! Montée au bord d'un gouffre sans sa voilure abattue , la goélette avait senti sous sa coque le vertige issu des profondeurs bouillonnantes l'aspirer dans un maelstrom infernal ! Hans crut alors tomber à toute vitesse dans une espèce de puits sans fond , spirale tourbillonnante à l'image d'un immense phare inversé dont il se mit à descendre les dalles de pierre usées par le temps !
Dan Ar Wern - Le Livre de Virginia - III , 12 - Voyage dans le Passé .
79 - " Nous restions en dedans de ce cap d'écueils qu'on nomme les Saisies de Larmor et qui ferment la rade du côté du sud-ouest . Le bateau ne sentait pas encore le courant . Sur nos têtes , le ciel était splendide , mais le vent d'aval fraichissait de plus en plus et produisait une véritable tourmente en contrariant le reflux . Malgré le grand clair de lune , la mer semblait sombre au loin , à cause des ombres profondes , portées par les
lames . "
Paul Féval - Le Poisson D'Or ( 1863 ) , V .
80 - En ce soir crépusculaire , Il marchait , solitaire , sur le flanc d'une colline , repensant encore à l'homme qui avait donné toute sa vie pour sauver l'âme d'un peuple qui , lui , n'en avait rien à faire , préférant la vendre , coup de lance planté dans son coeur , au premier venu lui promettant monts et merveilles . Combien de temps faudrait-il attendre , alors , pensa-t-il , observant un cygne noir frappant de son regard les eaux sombres de la mer , comme une ombre attirée soudain par l'éclat du couchant ?
Dan Ar Wern - Crépuscule D'Auberive - II , 1 - Solitude .
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DAN AR WERN - POLLEN ( 71 / 80 ) - Mor / Mer - Tous droits réservés - " POLLEN " ,
copyright 2023 .
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Notes :
7 - "Les Fleurs du Mal " , I , 2 - " L 'Albatros "
( 1859 ) de Charles Baudelaire ( 1821 - 1867 ) .
Nemo ( Langue latine ) = Personne , célèbre capitaine du roman de Jules Verne : " Vingt Mille Lieues sous les Mers " ( 1869 - 1870 ) .
8 - Conclusion du troisième volume de " A L'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs " ( Seconde partie - Noms de Pays : Le Pays ) , deuxième tome
( 1919 ) de " A la Recherche du Temps Perdu " de Marcel Proust ( 1871-1922 ) .
Le Porteur de Lumière
Teaser / Bio
Une Curieuse Naissance !
Iseut , enseignante stérile , menait une vie marquée par un profond désir de devenir mère . Ayant renoncé à prendre le voile pour épouser un collègue tendre et compréhensif , elle espérait
que l'amour suffirait à combler le vide immense de cette vie où , suite à d'infructueux traitements médicaux , ne miroitait que l'espoir d'une
adoption ! Comme elle devait se rendre un jour à une réunion familiale , Marc , un photographe père d'un de ses élèves , lui proposa , comme il avait un " shooting " , de l'accompagner . La conductrice , ayant un faible pour lui , avait accepté l'offre ,
mais , sur le chemin du retour , impliquée dans un carambolage , elle perdit la vie ! Cependant , personne ne voulait soupçonner , malgré ses allures de séducteur , le photographe , qui avait lui-même frôlé la mort , d'avoir menti . Malheureusement , des rumeurs malveillantes commencèrent à circuler , certains prétendant que la prof entretenait une relation adultère avec le parent d'élève . Ces accusations infondées et cruelles blessèrent profondément son mari ,Tristan , qui, malgré sa douleur , savait que son amour pour sa femme et la fidélité de celle-ci étaient inébranlables . L'âme de la défunte , cependant parvenue au Ciel , fut accueillie par une vision étrange mais apaisante , y rencontrant son double céleste , Lucile , qui lui expliqua qu'elle était l'autre partie d'elle-même , son reflet divin , lui faisant ensuite visiter les merveilles de l'Eden où elle trouva enfin cette paix que la vie terrestre ne lui avait jamais offerte ! Mais un soir , Iseut , ou du moins Lucile , son double céleste , s'était précipitée vers Tristan qui , depuis une distance inimaginable , se trouva soudain connecté à elle au travers d'un miroir manifestant la toute puissance universelle de sa conscience ! Pendant ce temps , désespéré et inconsolable , il continuait de vivre avec le poids de la perte de sa chère épouse et les rumeurs qui entachaient sa mémoire . Une nuit , il fit un songe étrange et puissant . Dans ce rêve , celle-ci lui apparut , toujours liée à Lucile , sereine et
lumineuse . Elle lui parlait avec une douceur
infinie , lui annonçant une nouvelle bouleversante : sa jumelle allait revenir sur terre pour accomplir enfin le miracle tant attendu ! C'est ainsi que le professeur accueillit la naissance de la petite fille avec une joie immense et un cœur guéri , conscient qu'elle était une preuve de l'amour éternel de sa femme transcendant les frontières de la vie et de la mort !
Résumé : Iseut , enseignante stérile , menait une vie marquée par un profond désir de devenir mère . Ayant renoncé à prendre le voile pour épouser un collègue tendre et compréhensif , elle espérait que l'amour suffirait à combler le désert de cette vie où , suite à d'infructueux traitements médicaux , ne miroitait que l'espoir d'une adoption ! Comme elle devait se rendre à une réunion familiale , Marc , père d'un de ses élèves , lui proposa , comme il avait un
" shooting " professionnel , de la conduire . Elle accepta , mais , sur le chemin du retour , un accident lui fit perdre la vie ! Personne , pourtant , ne soupçonna le photographe rescapé d'être adultère , car , malgré ses allures de séducteur , il avait frôlé la mort , mais des rumeurs malveillantes commencèrent à circuler qui blessèrent profondément Tristan , l'époux de la pauvre défunte . Cependant , celle-ci , parvenue au Ciel , y fut accueillie par son double céleste , Lucile , qui lui montra qu'elle était l'autre partie d'elle-même , son reflet divin , lui expliquant qu'elle allait maintenant revenir sur terre pour satisfaire aussi bien à ses voeux qu'à ceux de son mari !
DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour
la littérature , la culture celte , l'ésotérisme et la spiritualité ...
DAN AR WERN - LE PORTEUR DE LUMIERE - Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Une Curieuse Naissance !
Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PORTEUR DE LUMIERE " , copyright 2024 .
POLLEN
( Sonerezh / Musique )
" Je me rappelle un concerto de Jean-Sébastien Bach joué au piano par une très jeune fille d'un talent parfait . "
Georges Duhamel - " La Musique Consolatrice "
( 1944 )
" La musique est le pays des âmes , comme les masques sont le pays des corps ... "
Jean-Paul ( Johann Paul Friedrich Richter , 1763 - 1825 ) - " Flegeljahre " ( 1804 / 1805 ) .
61 - " Sa pensée se reportait en tremblant vers des choses perdues , vers les bruits des Noëls de jadis , des Noëls oubliés - mais étaient-ce seulement des bruits que ces paroles joyeuses et désincarnées qui montaient vers le ciel , telles les notes d'un xylophone discordant , dans les pièces pleines de
fumée , de rires et de visages inoffensifs et
disparus ? "
William Styron - " Un Lit de Ténèbres "
( 1951 ) , V .
62 - Les traits pâlis , décomposés par le trac mais s'efforçant de sourire au public , elle s'assit sur la banquette pendant que , l'orchestre , tout de suite , se mettant à jouer , la musique vibra aussitôt d'une parfaite splendeur où , dans le bois luisant du couvercle , se reflétait ses doigts effilés courant comme des sortes d'insectes monstrueux sur le clavier noir et blanc du piano . Elle crut percevoir alors quelque dérèglement sonore à l'intérieur d'un nouveau monde , au moment où , par un accord mineur , la lumière parvenait à s'engouffrer soudain dans l'épaisse obscurité de son ventre , la faisant de longues minutes douloureusement tressaillir avant d'entamer soudain la brève coda reprenant le thème initial comme si , de cet adagio , un enfant peu à peu surgissait d'elle-même , prenant son
envol . Frissonnant d'inquiétude , elle se demanda ce qu'elle était venue faire là , aujourd'hui , dans cet auditorium , lieu de mystères et de ténèbres fécondantes , mais aussi , gagnée par l'angoisse de
la mort , combien de temps lui serait
donné , belle âme juvénile , avant qu'elle ne devienne à leurs yeux cette femme vieillissante qui , sans doute , aurait à leur tirer bientôt sa révérence afin de repartir jouer la phrase d'une autre mélodie encore plus parfaite , laissant ici-bas les conventions d'un orchestre social à la partition trop bien réglée ?
Dan Ar Wern - CELEBRATION - I - Tressaillement ( Printemps ) .
63 - " Ma raison de jouer était viscérale , en magie avec le monde . Je voulais vaincre et me trouver . J'avais une telle conscience de ce bonheur , de mon besoin de musique pour vivre et de la renaissance que m'insufflait l'Oeuvre , que j'ai physiquement réalisé combien le processus du travail était précieux . "
Hélène Grimaud - " Variations Sauvages "
( 2003 ) , V .
64 - " Ce que nous entendons jouer , même par de grands artistes , nous laisse bien souvent une secrète et amère déception , car nous vivons avec la musique des sphères , dans nos rêves . Mais quand elle joue , qu'elle pose les mains sur les touches , tout à coup , c'est plus beau que dans nos rêves . Ce que l'on entend , c'est , dirait-on , l'âme même de Cécile . Et bientôt nous ne savons plus si ces pures harmonies se produisent dans l'instrument ou dans la substance de notre être . "
Georges Duhamel - " Cécile Parmi Nous "
( Chronique des Pasquier , VII , 1938 )
65 - Les fines arabesques d'une céleste
mélodie , déroulant sa spirale magnifique , lui parvinrent à l'oreille , tandis que l'angélique voix de la cantatrice , chaude et prenante , s'imposait à lui , pénétrant son âme , la comblant peu à peu d'allégresse . D'une oreille et d'un coeur
attentifs , le maître put se réjouir de l'entendre interpréter la fameuse " Urlicht " , composée par son idole , Gustav Mahler :
" O Röschen rot !
Der Mensch liegt in grösster Not ! " ( 1 )
On aurait dit le chant divin d'une Sylphide !
" La musique est une force horizontale qui se déroule dans le temps . " ( 2 )
Ces paroles de Léon Fleisher , célèbre pianiste et , comme lui , chef d'orchestre , s'imposèrent à lui , pendant que des vibrations de nature inconnue exaltaient l'élan de son âme , la transperçant de toutes parts , la touchant d'une force indescriptible . Il comprit qu'il serait enfin libre , qu'il pourrait bientôt se promener à sa guise avec elle , autant dans les contrées les plus lointaines de la galaxie que dans les profondeurs les plus reculées de sa conscience . Il lui sembla revivre , s'élevant sur la voie lumineuse qui monte jusqu'aux Portes du Ciel , ce poème illustrant l'oeuvre de Strauss :
" ... Mon âme veut prendre son envol ... " ( 3 )
Mais les méandres stagnants de son existence défilaient aussi comme un fleuve sombre , lui rappelant aussitôt d'autres réalités qu'une voix lancinante lui répétait sans cesse :
" Vous n'êtes pas à vous-mêmes , votre corps , c'est le Temple de l'Esprit . " ( 4 )
La symphonie de Gorecki , douloureuse évocation de la tristesse d'une mère pleurant la mort de son fils , lui revint en mémoire . Ne l'avait-il pas jouée si souvent , la critique saluant en lui " ce génie d'inspiration mystique transfigurant l'oeuvre d'une touche quasi-divine ?... "
Mais pour lui , c'est à l'interprète , sa " Rose rouge " , comme il l'appelait lui-même , qu'il dédiait plutôt la phrase du journal :
" Maman , ne pleure surtout pas ,
Vierge très pure , Reine du Ciel ,
Protège-moi toujours ... " ( 5 )
Dan Ar Wern - Fleurs d'Abeilles - II , 8 - Artiste et Création ( Chef d'Orchestre ) .
66 - " L'année précédente , dans une soirée , il avait entendu une oeuvre musicale exécutée au piano et au violon . D'abord , il n'avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments . Et ç'avait déjà été un grand plaisir quand , au-dessous de la petite ligne du violon , mince , résistante , dense et directrice , il avait vu tout d'un coup chercher à s'élever en un clapotement liquide , la masse de la partie de piano , multiforme , indivise , plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune . Mais à un moment donné , sans pouvoir nettement distinguer un contour , donner un nom à ce qui lui plaisait , charmé tout d'un coup , il avait cherché à recueillir la phrase ou l'harmonie - il ne savait lui -même - qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l'âme , comme certaines odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines . "
Marcel Proust - " Un Amour de Swann "
( A La Recherche du Temps Perdu , II , 1913 )
67 - " Il sentit qu'il devenait aussi étranger à son oeuvre qu'à lui-même . L'Art est l'ombre de
l'homme , jetée sur la Nature . Notre musique est illusion . L'esprit avait besoin de ce mensonge pour comprendre l'incompréhensible , sauvegarde nécessaire pour la raison humaine ! Un orchestre invisible lui répondit alors , le laissant sur une harmonie vertigineuse dont l'énigme n'était pas résolue . Son cerveau épuisé continuait à chercher de quels éléments étaient faits ces accords qui semblait courir vers lui comme une lueur d'acier au bord de l'horizon , ligne de flots d'argent tremblant au soleil .
- La Porte s'ouvre , se dit-il ... Enfant , qui donc
es-tu ?
Je suis le jour qui va naître ... "
Romain Rolland - " Jean-Christophe "
( La Nouvelle Journée , 1912 )
68 - En ce soir d'été , l'air embaumé , mélange d'iode et de tamaris anglais , portait lui aussi le chant de la campagne comme réponse mystérieuse aux paroles de l'Ange ... Dans le parc fleuri , quelques nouveaux amants , couples de fortune , esquissaient un pas de danse , papillons voletant sous les lampes , tandis que la jeune musicienne , réclamée à
l'intérieur , venait juste de reprendre les stances de Debussy . Quelque part , sans doute , ils étaient deux notes sur la même portée , deux notes qui s'aimaient tellement qu'elle devait chercher à les faire jouer ensemble à sa façon , comme disait Mozart , car elle était aussi pianiste .
- Tout ce temps perdu ! , avait-il soupiré , ce soir-
là , lui prenant la main . Me pardonneras-tu ?
- Pourquoi ? , lui murmura-t-elle en guise de
réponse , avec un mélange de tendresse et d'incompréhension .
- Peut-être que là-haut , du fin fond de la Voie Lactée , une vague naissante descend peu à peu jusqu'à nous des origines , rumeur immense qui nous arrive du ciel au bon moment ? C'est la Fille du Roi qui te révèle Son oeuvre , lui dit-il encore d'un air
bizarre . Sauras-tu en suivre les pas ?
Dan Ar Wern - Le Porteur de Lumière - III - Deux Notes .
69 - Mademoiselle ... , hésita-t-il ensuite , essayant d'engager , timide et troublé , un dialogue , lui demandant par quel miracle ils se retrouvaient ici , en ce lieu isolé .
- Vous voudriez déjà connaître , en exclusivité , " La Clé du Contretemps " ? , lui répondit-elle d'une voix délicieuse , remplie de gêne et d'ironie . Car c'était le nom d'un morceau qu'elle s'était mise à pianoter dans sa tête , sur un coin de table de cet hôtel abandonné .
- Peut-être faisions-nous partie d 'une terre
idéale , en harmonie parfaite avec notre nature profonde , vers laquelle chacun de nous chemine plus ou moins consciemment toute sa vie ? , se contenta-t-elle de lui répondre avec un sourire triste de circonstance . La recherche , si vous voulez , d'un accord de quinte à notre portée ... Mais comme une pause , n'est-ce pas , vaut quatre soupirs , j'espère encore que ce bienveillant silence de ma part vous montrera aussi une attente en suspens guettant un faible signe de votre indulgence !
- Pardonnez-moi de faire un peu comme le saumon qui cherche la rivière pour y pondre ses oeufs ? , lui répondit-il à son tour avec hardiesse afin de la comprendre , et pour mieux noyer son regard dans l'eau bleue de ses yeux clairs de sirène ou de femme-poisson mouillés de larmes .
- Truite saumonée , en ce qui me concerne ! , s'était-elle efforcée d'abord de plaisanter , rougissante , lorgnant plutôt vers la carte , songeant peut-être au morceau de Schubert qu'elle venait d'interpréter sous forme de " blues " pour détendre l'atmosphère . C'est un peu de ça qu'il s'agit , n'est-ce pas , de la raison pour laquelle vous vous êtes échoué
ici ?
Pour finir , elle s'était tranquillement rassise au piano dans le hall de l'auberge . Et certains clients se mirent même à reprendre avec elle un air de jazz :
" Love is a circle ,
Take my hand , my friend ,
Love is a circle ,
Love will never end ... " ( 6 )
Dan Ar Wern - Une Vie D'Artiste - II , 2 - La Clé du Contretemps .
70 - " Il y a chez lui un plaisir évident à décrire ces lames qui roulent et déferlent les unes derrière les autres , cette houppe bruyante , le mouvement infatigable des masses d'eau , les vagues qui claquent , les gouffres humides et lumineux . Debout derrière le phare , il sent qu'en fixant longuement la mer , en laissant le vent entrer en lui , en se laissant pénétrer par les éléments , il est comme gagné par un rythme voisin de celui de l'éternité . Son esprit disparaît dans l'être de la mer . Et l'expérience qui est alors la sienne est proche d'une expérience
mystique . C'était cela , le chemin de la vie tout tracé , secret de la vie éternelle : cette mer qui ouvre à demain !
Jean-Marie-Gustave Le Clézio - " Le Déluge "
( 1966 ) - " Le Chercheur d'Or " ( 1985 )
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DAN AR WERN - POLLEN ( 61 / 70 ) - Sonerezh / Musique - Tous droits réservés - " POLLEN " , copyright 2023 .
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Notes :
1 - " Ô petite rose rouge !
L'homme est dans la plus grande misère ! "
Gustav Mahler - Urlicht ( Lumière Originelle , 1892 ) , 4è Mouvement de la 2è Symphonie , extrait du " Cor Enchanté de l'Enfant " ( Des Knaben Wunderhorn , lieder ) .
2 - Léon Fleisher , célèbre pianiste et chef d'orchestre américain , né en 1928 à San Francisco .
3 - L' un des Quatre derniers Lieder ( Vier letzte Lieder ) de Richard Strauss ( 1948 ) , sur un poème de Hermann Hesse : " L'Heure du Sommeil " ( Beim Schlafengehen ) , aus " Gesammelte Dichtungen " , Verlag , 1952 . Alle Rechte Vorbehalten .
4 - Saint Paul , I - Co. , VI , 19 .
5 - Henrik Gorecki , Symphonie n° 3 , opus 36
( 1976 ) .
6 - " Love is a Circle " , paroles de Manny Feldman , musique de Graeme Allwright ( 1926 - 2020 ) dans l'album de ce dernier : " Tant de Joies , Graeme Allwright and the Glen Ferris Quartet " , copyright 2000 Graeme Allwright / EPM Musique - ADES - Tous droits réservés - All rights reserved .
" L'amour est un cercle ,
Prends ma main , mon ami ,
L'amour est un cercle ,
L'amour ne finira jamais ... "