Derrière le Miroir ... - V - La Tempête .
- C'est ici que tu habitais ?
Timidement , le père avait répondu :
- Oui .
15 - Ensuite , ils avaient repris la route forestière de Brocéliande . Un de ses oncles , Paol Jagu , y avait possédé une maison où , autrefois , Goulven venait passer quelques jours de congé avec sa mère . Il y avait couru , enfant , dans les bois , le long de tous ces chemins d'aventure dont il ne savait plus maintenant s'ils appartenaient à sa mémoire ou aux légendes qu'on lui avait racontées jadis . Il avait voulu revoir la fontaine de Barenton . Le sentier s'enfonçait sous les arbres de la légendaire forêt , qui avait cette immobilité particulière des lieux où le temps semble avoir renoncé à passer . Les enfants rieurs couraient devant . Sa femme , Vivian , parlait avec eux . Goulven , lui , avançait plus lentement , songeant à l'enfant qu'il avait été lui-même , à sa chère maman disparue , remariée avec l'homme qui avait autrefois pris leur destin en main pour lui montrer la route qu'il devrait suivre afin de devenir pilote et commandant de bord , ce Ronan Kermeur que Maël détestait , le surnommant " l'étranger " . Tout cela , aujourd'hui , lui semblait bien loin , lorsqu'ils aperçurent un groupe de touristes qui s'étaient rassemblées dans la clairière , tout autour de la fontaine . Au milieu , parlait un homme encore jeune , sans estrade ni micro , debout sur une simple pierre , vêtu d'un jean de toile et d'une chemise de coton , sa voix portant avec une étonnante facilité .
- Le monde que nous connaissons actuellement se termine ! , proclamait-il avec force et conviction .
Quelques personnes de l'assemblée opinaient de la tête .
- Il faut cesser de vivre comme nos pères nous ont appris à vivre ! L'ancien monde reposait sur la peur , la compétition , la possession , s'efforçant de nous faire croire que nous étions séparés les uns des autres . Mais cette séparation n'était qu'une illusion !
L'ancien aviateur , à cette écoute , éprouva une émotion si violente qu'il stoppa net sa marche , pensant à toutes ces années écoulées comme à une parenthèse , revoyant soudain Brest et les couloirs de la fac , où le visage lumineux de Sinead , avec son rire sonore et ses cheveux noirs , le fascinait pendant leurs interminables discussions , le soir , à la bibliothèque , à-propos de livres qu'il avait aujourd'hui complètement oubliés . Goulven , pourtant , resta quelques secondes figé , sans bien comprendre . Il observa l'homme de nouveau . Ses cheveux , plus longs qu'il ne l'aurait imaginé , encadraient un visage d'une finesse presque féminine dont le regard brillait d'une intensité qui lui était inexplicablement familière . Il venait soudain de réaliser que ce n'était pas elle qu'il venait , par hasard , de retrouver , mais leur fils , Maël , véritable sosie de sa mère , de retour ici , après des années d'une inexplicable disparition ! Le Guern , incrédule , se pénétra du spectacle qui se produisait . Des jeunes gens , quelques couples , des hommes et des femmes plus âgés , faisaient honneur à celui qu'on avait longtemps méprisé , l'écoutant respectueusement , buvant , sous la voûte forestière , avec une attention presque religieuse , chacune de ses paroles devant lui , son père , qui aurait pu sourire de l'étonnant miracle de ces retrouvailles inattendues , si tout ce qu'il avait cru reconnaître quelques instants plus tôt ne lui revenait autrement , comme un boomerang : la voix , les gestes , la colère , et cette manière de défier le monde avec une vérité révélée ! Alors , près de cette fontaine où la légende disait que Merlin l'Enchanteur avait rencontré Viviane , au coeur même de Brocéliande , il se demanda si son passé ne l'avait pas attendu derrière le miroir d'eau magique des apparences !
Bien sûr , il ne savait pas encore pourquoi , mais le prédicateur tournant tout à coup la tête en sa direction , leurs deux regards , tels deux éclairs de foudre , se rencontrèrent , faisant ainsi ressurgir le passé de celle qui parlait de l'Irlande et de la Bretagne comme de deux terres blessées qui attendaient leur délivrance , de celle qui rêvait d'une révolution qui ne serait pas seulement politique , mais humaine , de son grand amour , enfin , qui , après la naissance de Maël , avait disparu sans explication pour rejoindre ailleurs , très loin de la péninsule celtique , une communauté dont il n'avait jamais réellement retrouvé la trace ! ( 3 )
Il jeta un bref coup d'oeil du côté de l'orateur descendant de la pierre à cause de la pluie menaçante , pendant que l'assemblée commençait à se disperser , s'approchant craintivement de lui , voulant engager enfin cette conversation qu'il attendait depuis si longtemps .
- C'est toi ?
L'autre , alors , changea de couleur tandis qu'au-dessus d'eux s'amoncelaient d'énormes nuages . La rumeur d'un premier coup de tonnerre , suivie d'un zig-zag bleuâtre , déchira bientôt le ciel . De grosses gouttes s'abattirent sur le perron de la source , précédant une violente averse . Un effroyable orage , une mini-tempête concentrant toute la noirceur du monde , se mit à agiter les bois en furie tandis qu'il le fixait d'une étrange expression de robot , lui lançant avec une violence inattendue , avant de s'éloigner dans la foule au plus vite , cette formule sévère et froide , presque expéditive :
- Je n'aime pas être mis devant le fait accompli !
16 - Le pauvre homme resta seul au bord du sentier sous les arbres , prostré , incapable de le suivre . Autour de lui , ses enfants , qui avaient seulement vu leur père s'approcher d'un inconnu et revenir brusquement , comme frappé par une douleur invisible , ne comprenaient rien . Sa nouvelle compagne , Vivian , vint vers lui .
- Goulven ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Il ne répondit pas quand elle lui prit doucement le bras . Les enfants s'étaient rapprochés à leur tour , fixant leur père avec inquiétude , sans comprendre pourquoi cet homme qu'ils connaissaient si solide , si maître de lui-même , semblait anéanti soudain .
- Papa , tu es malade ?
Goulven secoua la tête . Il aurait voulu leur expliquer , leur dire qu'il venait de retrouver un être disparu depuis tant d'années , leur avouer que cet homme qu'ils avaient vu parler devant la fontaine était son fils , leur demi-frère , le petit garçon qu'une femme avait abandonné autrefois .
Mais comment raconter cela ? Comment leur expliquer que , lorsqu'il avait regardé pendant quelques secondes l'eau de la fontaine , il avait cru reconnaître une femme disparue dans le visage d'un homme et reconnu une morte dans le visage d'un vivant ?
Son épouse le serra contre elle . Il se laissa faire .
Les enfants demeuraient silencieux . Tout autour d'eux, la forêt avait retrouvé son calme . Il repensa à Maël et , pour la première fois , comprit que , peut-être , le garçon qu'il avait toujours cherché n'était pas seulement son fils perdu , mais qu'il était devenu le prophète d'un monde auquel lui-même n'appartenait plus .
17 - De retour à Fontainebleau dans le silence de sa maison , le pilote , qui ne parvenait pas à oublier la terrible scène de Brocéliande obsédant sa mémoire , entreprit de faire des recherches sur son ordinateur .
Il trouva d'abord le nom de Mael Ó Réaltaín , responsable , en provenance de Californie , d'un centre de bien-être et de régénération , le " Club de L'Etoile " , situé à Paimpont , dans lequel on proposait , selon le site , des retraites , des conférences , des stages , genre de centre de médecine régénérative où l'on parlait de transformation intérieure , de régénération , de nouvelle conscience , d'une humanité appelée à franchir une étape nouvelle . Un mot revenait souvent : Renaissance ! ( 4 )
Goulven , songeant au sermon de son fils dans la clairière , pensait à Sinead , à ses discours de jeunesse , à ses rêves de révolution . Sans doute était-ce la même passion devenue adulte , ils voulaient changer le monde . Il regarda la photographie du directeur du Club , il n'y avait plus aucun doute . C'était bien son fils ! Et par quel autre impénétrable signe du destin , réfléchit-il , avait-il donné à son autre garçon le nom du roi Arthur , et celui de Morgane à sa fille ?
Quel serait leur Graal à eux deux , cette nouvelle mission mystérieuse que les chevaliers doivent accomplir lorsque la présence du sacré leur échappe , cette quête de ce qui a été perdu après l'absence ? Ne devraient-ils pas , à leur façon , sauver , comme leur aîné , le Royaume ? Lui n'avait jamais voulu être Merlin , bien que ce fût son surnom , puisqu'on l'appelait " l'Enchanteur des Cockpits " , mais juste un bon père . Et pourtant son " rebelle " d'Irlandais , dans une tentative désespérée de trouver une lumière , une parole , une croyance , avait grandi sans lui , parti chercher ailleurs ce qu'il n'avait pas su lui donner . ( 5 )
Le vieil homme , ressentant une étrange douleur , éteignit l'écran , demeurant quelques minutes , pensif , dans l'obscurité . Puis il ralluma sa lampe . Sur son bureau se trouvait une feuille blanche . Il la regarda longtemps . Dans sa vie d'aviateur , il avait parlé à des milliers de personnes , donnant en avion ses ordres par toute la Terre , annoncé des départs , des arrivées , des changements de cap . Il avait traversé le ciel . Mais jamais il n'avait trouvé les mots pour parler à son fils . Il prit un stylo . Sa main tremblait légèrement . Puis il resta immobile , ne sachant pas encore ce qu'il allait lui dire . La feuille blanche attendait ...
FIN
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Notes :
3 - Merlin rencontre Viviane / La Dame du Lac près d'une fontaine alors qu'elle est encore jeune . Vivian ( figure mariale spirituelle ) est ici associée à Sinead , morte à trente-trois ans . Dans les textes du " Lancelot en Prose " ( XIIIè siècle ) , Viviane est une figure de pureté absolue , presque intouchable , qui n'a pas de relation charnelle avec Merlin qu'elle enferme dans une bulle de verre ( ici , un cockpit ) pour s'en protéger .
4 - Maël , prénom celte ( irlando-breton ) signifiant " Prince " ou " Chef " .
- Ó Réaltaín signifie , en gaélique : " descendant de la petite étoile " .
5 - La Quête du Saint-Graal , pourrait se lire ainsi comme la réconciliation symbolique entre Arthur et Merlin ( Maël et son père ) , si l'on transpose cette idée dans la théologie chrétienne comme une tentative de réconciliation entre l'humanité d'Arthur et ses Chevaliers ( le Christ et ses Apôtres ) d'avec Dieu le Père incarné par " Merlin " , le commandant de bord ( Mon Dieu , pourquoi m'as-tu abandonné ? )
Derrière le Miroir ... - IV - Le Cri du Milan .
11 - Le silence de l'ermitage n'était interrompu que par le souffle du vent dans les banians . Assise en tailleur , les yeux clos , la jeune femme s'efforçait d'oublier jusqu'à son propre nom . Le maître répétait que toute souffrance venait de l'attachement , que les visages n'étaient que des reflets passagers sur l'eau du monde . Elle voulait le croire , ayant , depuis plusieurs jours , presque réussi à faire taire les voix de son ancienne vie . Un cri aigu fendit soudain le silence ! Elle ouvrit les yeux . Très haut dans le ciel tournoyait un milan noir . L'oiseau montait sans battre des ailes , porté par une invisible colonne d'air , avant de s'incliner lentement vers l'horizon . Pendant un instant , son profil lui rappela celui d'un avion disparaissant dans l'azur . Ensuite , malgré elle , revint le visage de Goulven . Elle le revit rêvant du ciel comme d'autres rêvaient de liberté , qui étudiait avec cette patience obstinée qui l'avait toujours distingué d'elle , ses cartes aéronautiques .
Puis , un autre visage apparut . Celui de Maël . Elle chercha à retrouver les traits de l'enfant , mais tout se brouillait déjà dans sa mémoire . Seuls , demeuraient son regard étonné et sa petite main qui s'était refermée un jour dans la sienne . Alors , brève comme l'éclair d'un glaive , une douleur traversa son cœur ! Elle se demanda quel âge il pouvait avoir , désormais , tandis que le milan royal poursuivait son ascension jusqu'à devenir un simple point noir dans l'immensité ... Savait-il seulement qu'elle pensait toujours à lui ? Soeur Sinead baissa la tête . Lorsque la cloche de méditation retentit de nouveau , elle ferma les yeux . Mais , cette fois , ce n'était plus le vide qu'elle contemplait . C'était un ciel breton où un avion traçait une ligne blanche au-dessus de l'océan celtique ...
12 - Son nom commença à circuler autrement . Sa voix , rauque et fragile à la fois , trouva un public . Les chansons qu'elle écrivait parlaient d'exil sur la Terre , de révolte contre la violence et de prière pour l'Irlande , et pour toutes ces patries invisibles que chacun porte en soi . Son visage aux cheveux courts , presque masculins , devint celui d'une génération qui refusait les frontières comme les conventions .
Les journalistes célébraient son authenticité sans savoir que , derrière cette liberté revendiquée de Madone , demeurait un enfant abandonné . Goulven , pour l'instant , ne cherchait plus à la retrouver . Chaque escale , chaque décollage , chaque nouvel appareil qu'il apprenait à maîtriser , l'éloignaient davantage de celle qu'il aimait encore .
Il comprit peu à peu que le ciel , qu'il traversait sans cesse , lui demandait le même sacrifice que la mer avait jadis exigé des anciens marins bretons quand ils acceptaient que celles que l'on aime disparaissent derrière l'horizon sans jamais revenir . Il ne lui restait que l'enfant . Maël grandissait auprès d'Anna , sa grand-mère , dans cette Bretagne dont Sinead avait pourtant rêvé la renaissance avant de l'abandonner elle aussi . Le pilote s'efforçait d'être un père lorsque ses permissions le lui permettaient . Mais il sentait déjà se creuser entre eux une distance inexplicable , son fils ressemblant de plus en plus à sa mère : les mêmes traits fins , le même regard perçant de rapace presque insaisissable , la même sensibilité farouche . En le contemplant , son père avait parfois l'impression de voir un miroir où son propre reflet s'effaçait au profit de celui de Sinead . Mais derrière ce visage d'enfant , se cachait déjà une énigme qu'il ne savait pas lire ...
- Tu ne sais donc rien , mon pauvre ?
Quelques jours plus tard , Goulven s'étant procuré un vieux journal irlandais , lut , au milieu des pages consacrées à la musique , un bref article relatant la nouvelle de sa mort . Sinead était décédée à trente-trois ans d'une rupture d'anévrisme , dans une chambre d'hôtel dont personne ne retiendrait jamais le numéro .
Le journaliste évoquait la voix singulière d'une chanteuse devenue , en quelques années , l'étoile montante d'une génération perdue , en rupture avec toutes les autorités , parlant d'un destin foudroyé , d'une gloire naissante et de concerts malheureusement interrompus , d'une liberté qui avait fini par se retourner contre elle . Son " ex " relut plusieurs fois ces quelques lignes très évasives qui ne disaient rien de leur progéniture , n'évoquant jamais , d'ailleurs , la vie privée de la chanteuse . Il ne pleura pas . Il éprouva seulement cette étrange impression que le passé venait de se refermer comme une porte dont on n'entend plus que le verrou .
Une question l'obsédait pourtant . Comment annoncer à son fils que sa mère ne reviendrait jamais ?Lorsqu'il rentra en Bretagne , la réponse l'attendait déjà . Maël , qui s'absentait sans cesse , avait , cette fois , complètement disparu . Sa chambre était vide . Quelques vêtements manquaient , de même que les rares photographies de la défunte qu'Anna conservait précieusement dans un tiroir . Personne ne savait dire où il était parti . Des voisins juraient l'avoir vu monter dans un train , d'autres prétendaient qu'il suivait un nouveau groupe de jeunes marginaux depuis quelque temps . Les gendarmes recueillirent un signalement sans grande conviction . Sa grand-mère , si attaché à lui malgré ses escapades fréquentes , ne s'en remit jamais , n'arrêtant pas de répéter en sanglots que son petit-fils reviendrait , qu'il finirait bien par pousser la porte de la maison comme autrefois . Chaque soir , elle laissait une lampe allumée derrière la fenêtre , comme si cette faible lumière pouvait guider un enfant perdu à travers la nuit .
L'hiver suivant , son cœur céda . Au cimetière , tandis que les cloches du village s'éteignaient dans le vent venu des Monts d'Arrée , Goulven comprit qu'il était désormais le dernier dépositaire d'une histoire secrète dont tous les autres protagonistes ne parleraient plus . Maël , emportant avec lui la part la plus cachée de celle-ci , semblait s'être enfui , comme cette ultime chanson de l'irlandaise , " Le Cri du Milan " , derrière le miroir des apparences :
" L'avion revient quand meurt le vent ,
Je ne sais plus où tu es ,
Milan royal qui danse avec le ciel d'été ,
Je t’ai perdu ... je le sais pourtant .
Ton avion a trouvé son chemin ,
Qui vient dériver loin de moi ,
Ton cerf-volant danse avec le mien ,
Je t’ai perdu ... je ne sais toujours pas pourquoi ...
Your airplane found its way ,
Just drifted far away ,
Your red kite dances with the sky ,
I lost you ... still don't know why ...
Your plane returns when the wind dies ,
Don't know where yu've gone ,
As your red kite dances with the sky ,
I lost my son ... "
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Derrière Le Miroir ... - IV - Le Cri du Milan - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Derrière le Miroir ... " , copyright 2026 .
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Notes :
2 - Ashram , ermitage ou centre spirituel où l'on peut suivre l'enseignement d'un maître spirituel hindou .
- Goa , état de la côte sud-ouest de l'Inde , ancienne colonie portugaise où se sont établis des groupes de " hippies " .
* " Les Gens Absents " ( 2004 ) , chanson de Francis Cabrel sur son album " Les Beaux Dégats " , copyright 2004 Francis Cabrel / Chandelle Productions - Columbia - Sony Music Entertainment - Tous droits réservés .
Derrière le Miroir ... - III - A la Recherche d'un Garçon Perdu .
Puis Maël vint au monde , ce petit être qui aurait dû sceller leur union , mais qui en révéla au contraire toute la fragilité . Passé sa naissance , la mère disparut quelques semaines plus tard seulement , sans prévenir . Aucun mot ni aucune adresse , pas d'explication . Comme si elle s'était dissoute dans ce brouillard qui , le matin , montait parfois de la rade de Brest avant d'effacer jusqu'à la ligne d'horizon . L'enfant fut alors confié à Anna , la maman de Goulven , qui l'éleva avec une tendresse toute silencieuse , ne posant jamais la moindre question sur cette jeune guerrière Irlandaise dont le souvenir flamboyant faisait souffrir son fils et le hantait pendant son sommeil !
7 - Depuis ce jour , le futur pilote eut parfois l'impression que deux êtres s'étaient perdus en même temps que lui , la femme qu'il avait aimée et le garçon qu'elle avait abandonné , qu'il n'avait jamais vraiment eu le temps de connaître . Celui-ci grandit auprès de sa grand-mère , dans cette vieille maison bretonne où les légendes se transmettaient aussi naturellement que les prières du soir . C'est elle qui lui parlait de la Bretagne comme d'un pays vivant , dont la mémoire circulait encore dans les landes , les chapelles et les menhirs , qui lui apprit les pardons , les chants anciens , les noms des saints oubliés qui, disait-elle, avaient une âme vivant au creux des rochers . Pourtant , c'était bizarre , à mesure qu'il grandissait , semblait s'éveiller en lui un autre héritage . Car , physiquement , Maël ressemblait de plus en plus à sa mère . Sa figure fine , ses yeux d'un bleu presque transparent , ses cheveux coupés très courts lui donnaient un air presque androgyne qui rappelait irrésistiblement Sinead et sa célèbre coupe à la garçonne . Ceux qui avaient connu la jeune Irlandaise en éprouvaient un étrange malaise , comme si son ombre continuait de vivre à travers son fils . Mais la ressemblance ne s'arrêtait pas aux traits du visage . Sans avoir jamais connu sa génitrice , l'enfant retrouvait peu à peu ses convictions , parlant de liberté , de justice pour les peuples oubliés , dénonçant les frontières , les dominations et toutes les formes d'autorité qu'il jugeait arbitraires . Presque mot pour mot , son discours semblait faire écho à celui que l'anarchiste tenait autrefois dans les amphithéâtres de la faculté de Brest . Ce paradoxe fascinait Anna . Le rejeton qui revendiquait les idéaux révolutionnaires de sa mère demeurait profondément attaché aux traditions qu'elle lui avait transmises , pouvant défendre avec la même passion les langues minoritaires , les coutumes bretonnes et les vieux pardons de jadis , persuadé qu'il n'y avait aucune contradiction pour lui entre la liberté des peuples et la fidélité à leurs racines . Pendant ce temps , Goulven était parti à Paris poursuivre ses études . Les séjours près de son fils devenaient de plus en plus rares . La distance silencieuse qui s'installait entre eux , moins faite d'indifférence que d'absences accumulées , grandissait avec Maël éloigné de son père , tandis que celui-ci avait parfois le sentiment douloureux que son enfant lui échappait un peu plus chaque année . Sans doute était-ce cela , au fond , ce que ressentait ce " garçon perdu " , d'être un égaré dans le monde avançant entre deux héritages , deux mémoires et deux absences , ne sachant encore laquelle finirait par l'emporter .
8 - Il arrivait à Maël de demeurer de longues minutes devant le miroir de la vieille armoire d'Anna . Il y retrouvait les traits de cette mère dont il ne possédait qu'une photographie jaunie . Plus les années passaient , plus cette ressemblance devenait troublante .
" Tu as son regard " , lui disait parfois sa grand-mère .
Cette simple phrase suffisait à l'inquiéter . Il se demandait alors ce qui , en lui , lui appartenait réellement . Son visage ? Ses idées ? Sa manière de marcher , de parler , de sourire ? Était-il lui-même , ou seulement le prolongement d'une femme disparue avant qu'il ait pu la connaître ? Et ce trouble , s'étendant peu à peu à son propre corps dans lequel , à l'adolescence , il ne se sentait pas toujours à l'aise , avec son allure fine , ses cheveux qu'il gardait plus longs ou plus courts selon les saisons , les remarques parfois maladroites de ceux qui le croisaient , faisait grandir , en lui , un malaise qu'il n'aurait su nommer puisqu'il ne pouvait même pas en parler avec son père absent .
Ce silence , d'ailleurs , n'était pas fait de honte , mais de crainte , Goulven ayant déjà perdu Sinead , et son fils redoutant qu'en lui confiant ses doutes , la jeune Irlandaise ne revienne , par son enfant , lui rappeler un souvenir trop vivant pour effacer cette fuite jugée horrible par son père . Alors il se taisait . Seule Anna semblait comprendre qu'il existe des questions auxquelles il ne faut pas répondre trop vite . Elle ne cherchait jamais à le définir . Elle lui répétait simplement que chaque être humain , parfois , met une vie entière à découvrir son véritable visage . Maël ignorait encore combien cette phrase deviendrait le fil invisible de son existence !
9 - Et Goulven , de son côté , fâché de la distance que prenait avec lui son fils un peu plus chaque jour , se contentait d'une vieille photographie de Sinead tenant Maël dans ses bras quelques heures juste après sa naissance .
Il remarquait , néanmoins , que son fils avait exactement le même regard que sa mère . Alors , fermant lentement l'album , une question le traversait , lancinante : était-il encore à la recherche de la femme qu'il avait perdue , ou du garçon qu'il n'avait jamais vraiment connu ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Derrière Le Miroir ... - III - A la Recherche d'un Garçon Perdu - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Derrière le Miroir ... " , copyright 2026 .
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Derrière le Miroir ... - II - L'Héritier de l'Ombre .
On parle volontiers de la Bretagne comme d'une terre de lumière . Les photographies nous montrent ses ajoncs dorés et ses bruyères qui courent jusqu'à l'horizon des chapelles de granit où les coiffes des pardons dansent , au milieu des vagues , comme ces petites taches blanches des voiliers parmi l'écume des falaises découpées de l'Atlantique . Les touristes viennent y chercher une terre demeurée fidèle à elle-même , presque hors du temps . Mais celle-ci a plus d'un visage . Dans les campagnes de l'Argoat , il y en avait un autre , loin des stations balnéaires et des cartes postales de circonstance , là où des familles entières survivaient dans des maisons de pierre où l'humidité pénétrait les murs comme un hiver sans fin . Les enfants quittaient souvent l'école trop tôt pour aider aux travaux des champs . Les hommes embarquaient pour la pêche ou s'exilaient vers les arsenaux et les usines .
Les femmes reprisaient le linge , raccommodaient les vêtements jusqu'à l'usure complète , économisant chaque morceau de pain comme s'il s'agissait d'un trésor !
Anna Le Guern , qui n'avait jamais appris à se plaindre , appartenait à ce monde ignoré . Veuve avant d'avoir vraiment connu le bonheur , ou peut-être abandonnée - Goulven ne l'avait jamais su avec certitude - , elle élevait seule son fils . Les voisins l'aidaient parfois d'un panier de pommes de terre ou d'un fagot de bois , mais chaque famille étant pauvre , la solidarité ne faisait que partager le manque .
Le soir , lorsque le vent , descendant des Monts d'Arrée , faisait trembler les vitres , la femme s'asseyait près du foyer presque éteint , regardant longtemps les flammes sans rien dire . Puis , elle marmonnait en breton , d'une voix si basse que son garçon devait tendre l'oreille :
- N'eo ket an ezhomm ' ra ar gwashañ ...
( Ce n'est pas le besoin qui fait le plus mal ... )
Ensuite , elle s'interrompait , comme si la suite appartenait à un secret trop lourd pour être confié à un simple enfant , celui-ci , des années plus tard , se mettant à comprendre que la pauvreté ne résidait pas seulement dans des poches vides , mais qu'elle s'installait durablement dans le regard des gens d'ici , leur apprenant à demander pardon d'exister , à penser que le monde appartenait toujours à ceux de la grande ville étrangère , à se croire inférieurs .
Très tôt , le gamin s'était juré de rompre cette maudite chaîne . Il quitterait la Bretagne . Il s'envolerait comme un goéland , loin de ce monde cruel . À dix mille mètres d'altitude , il n'y aurait plus ni humiliations , ni fermes délabrées , ni chaussures trop petites , ni mois noirs d'hiver sans chauffage . Là-haut , les frontières disparaitraient sous les nuages de l'oubli , et même le passé , pensait-il , ressemblerait à un mauvais cauchemar ! Il ignorait qu'une trace de vie , même infime , en changeant de nature ou de lieu , ne meurt jamais . Même s'il s'amusait souvent à penser que son " Jumbo " ne mettait qu'une demi-heure à gagner triomphalement le large , et , bien au-delà de la péninsule armoricaine , à mettre le cap en direction de l'Amérique , ce qu'il avait laissé en apparence derrière lui , cette vieille misère , cette honte muette , cette peur de manquer , ne s'étaient pas évanoui avec le temps de vol . Ayant trouvé un autre refuge , elles avaient grandi avec la mémoire de Maël .
Non pas sous la forme d'une pauvreté seulement matérielle , mais comme une blessure plus profonde encore : celle d'un homme persuadé d'avoir été oublié avant même d'avoir été aimé . Goulven sentit alors un frisson lui parcourir l'échine .
Depuis des années , le père croyait que son fils , qui ne lui parlait plus , lui reprochait son absence . Et si ce n'était pas cela ? Et s'il lui reprochait d'avoir voulu effacer leurs origines , comme on se débarrasse d'une vieille photographie ou d'un nom dont on rougit ? Cette pensée lui fut plus insupportable que toutes les insultes . Car il comprit soudain qu'en cherchant à fuir la misère de son enfance , il avait peut-être laissé mourir la seule richesse qu'Anna lui avait véritablement transmise : une dignité silencieuse , forgée dans l'épreuve , que lui-même avait confondue avec la honte .
Au dehors , le vent s'était levé . Il apportait cette odeur de terre humide et de bruyère venant de la forêt , qui précède les pluies d'orage . Il ouvrit la fenêtre , et , pendant un instant , crut que la voix de sa mère remontait du fond de la nuit , mêlée au souffle de l'océan . Ce n'était plus un souvenir . C'était un appel !
4 - Un jour de vacances , prétextant la visite d'un site historique , il conduisit sa petite famille où il était né , leur montrant la vieille masure de sa jeunesse , désormais vide , où , leur expliqua-t-il , on ne possédait presque rien , sinon l'espérance et le vent lointain venu de la mer . L'hiver , où , dans le froid piquant , l'on apprenait très tôt que le silence coûtait moins cher que les paroles , tandis que le feu de tourbe peinait à réchauffer les murs , les pierres grises , mangées de mousse , retenaient l'humidité des longues nuits bretonnes .
Gagnant difficilement sa vie à d'obscurs travaux ménagers , la mère comptait chaque sou comme on compte les jours de grâce avant une tempête , rien , par ailleurs , ne semblant destiner son Goulven à franchir ces frontières invisibles qui séparent les humbles de ceux qui dirigent le cours des choses . Pourtant , chez lui , il existait une richesse que personne ne pouvait mesurer . L'enfant , qui observait le ciel avec la même attention que d'autres contemplent les livres sacrés , voyait les oiseaux lui enseigner déjà la liberté , les nuages , les chemins invisibles , les étoiles d'un monde infiniment plus vaste que les collines de son enfance . Et si les avions qui traversaient parfois l'azur n'étaient , pour les habitants du village , qu'un grondement lointain , pour lui , ils étaient des promesses d'avenir ! Certes , pensant qu'ils n'auraient rien compris à cette sordide réalité , le taiseux qu'il était devenu depuis cette époque , n'en avait jamais parlé aux personnes qui partageaient son existence actuelle , si différente , à son avis , qu'il n'aurait pu évoquer l'autre sans honte , et que c'était inutile de les troubler par des récits de misère . Cependant , pendant son sommeil , ou durant les longues heures de traversée aérienne , il se souvenait parfois de monsieur Mauron qui , à l'école communale , avant tous les autres , l'avait aidé , devinant que , là où le reste de la classe ânonnait péniblement , ce brillant élève , à la mémoire " photographique " , ne retenait pas seulement les leçons du maître , mais possédait une intelligence peu commune , lui cachant qu'il voulait comprendre non seulement les causes , les lois , les rapports secrets entre les nombres , mais aussi les phénomènes naturels régissant l'ordre mystérieux de l'univers !
C'est ainsi que l'instituteur commença discrètement à lui prêter des livres . D'abord quelques ouvrages de géographie , puis des récits de grands explorateurs , des traités simplifiés d'astronomie , enfin des ouvrages de mathématiques dont certaines pages demeuraient obscures mais dont la beauté fascinait déjà le jeune garçon .
- Tu iras plus loin que nous tous , lui disait-il parfois . Mais ne crois jamais que ton intelligence te suffira . Elle n'est qu'une semence . Le travail seul pourra lui permettre de porter du fruit .
Ces paroles s'enracinèrent en lui comme un commandement . Chaque soir , après avoir aidé sa mère , il étudiait jusqu'à ce que la lampe à pétrole s'éteigne . Il remplissait des cahiers de calculs , recommençant les démonstrations , puis apprenait des listes de mots d'anglais dont il pressentait déjà qu'ils lui seraient un jour nécessaires , même s'il en ignorait encore l'utilité . Les autres enfants dormaient , lui poursuivait son ascension silencieuse ...
5 - Son maître ne fut pas le seul à remarquer cette volonté . Dans un bourg voisin vivait un ancien pilote de l'aéronautique , Ronan Kermeur , oublié de presque tout le monde , et dont l'âge avait un peu ralenti la démarche mais non la vivacité d'esprit . Le vieil homme possédait encore un sextant , quelques cartes aériennes jaunies , des photographies d'appareils aujourd'hui disparus , de même que plusieurs carnets de vol aux marges toute couvertes de notes illisibles .
Pourtant , s'il ne chercha jamais à prendre la place d'un père disparu , c'est auprès de lui que le jeune homme réalisa peu à peu qu'il existait deux manières de recevoir un héritage , par l'hérédité ou par le cœur . Le destin lui ayant refusé la première , la vie se chargerait heureusement de lui offrir la seconde , lui faisant comprendre ainsi qu'un véritable chef ne cherche pas à être admiré , mais qu'il doit fixer le cap , assumant la responsabilité de guider les autres , quand ceux-ci ne veulent bien suivre qu'une route incertaine . C'est ainsi qu'il eut la chance de suivre cette figure paternelle au fil des dernières années de la présence sur terre de celui-ci , ami fidèle ne s'imposant jamais , dont la présence rassurante et les conseils discrets construisait patiemment par l'exemple , en la clarifiant , sa destinée ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Derrière Le Miroir ... - II - L'Héritier de l'Ombre - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Derrière le Miroir ... " , copyright 2026 .
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LE VISITEUR - Epilogue - VI - La Religieuse .
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
Epilogue
VI - La Religieuse
" Que laissons-nous , ô vie , hélas !
Quand tu t ’envoles ?
Rien , que ce léger bruit
Des dernières paroles ... " *
Alphonse de Lamartine ( 1790 - 1869 )
12 - En jetant parfois , par la fenêtre de sa cellule , un regard sur la nuit du cosmos parmi les taches grisâtres des nuages pommelant le ciel crépusculaire d'octobre , elle était triste , immensément , lorsqu'elle n'arrivait pas à voir la petite lueur rouge de la planète Mars ...
Dehors , " les feuilles tremblotaient , fébriles , telles des prunelles de lumière chatoyante paraissant lancer sans espoir , aussi , leurs dernières oeillades ... "
Pourtant , c'était une religieuse exceptionnelle , qui avait un idéal très élevé , mais qui souffrait beaucoup de ne pouvoir l'atteindre , car ne sachant plus vraiment quelle était aujourd'hui sa vocation depuis cette terrible et mystérieuse éclipse du 11 août 1999 qui avait marqué son âme en ce jour où l'inconscient , face cachée de l'iceberg , l'avait fait naître à la vie céleste , lui montrant que le visible et l'invisible , s'enlaçant à jamais dans l'éternité , pouvaient la sauver !
C'est ce qu'elle avait également compris , ce matin_là , quand elle avait reçu de sa jeune nièce , devenue géologue , et de retour d'une mission triomphale à travers l'espace , une pierre semblable à celle qui , jadis , l'avait perdue !
Devrais-je maintenant l'accepter ? , se demandait la vieille carmélite , soeur Judith , après tout le malheur que l'autre avait causé à son ancêtre .
Guidée par une intuition profonde , l'astronaute avait rendu visite à sa tante sans rien lui dire , et l'avait suivie à l'improviste jusqu’au jardin du couvent .
Là , elle vit une femme se tenant debout , silhouette majestueusement blanche au milieu d'un buisson de roses , le regard perdu dans une lointaine rêverie toute illuminée d'une lumière intérieure , coiffée d'un chapeau fleuri pour s'abriter du soleil ou , peut-être , humblement cacher au jour son apparence qu'elle jugeait , sans doute , injustement trop insignifiante et trop changée pour ses amoureux d'une autre vie .
Quand elle tomba sur elle , vers la fin de la matinée , elle fut accueillie comme une gamine venue jouer dans le petit bosquet de lierre où l'on pouvait voir aussi la statue d'un saint breton .
- Ma tante ? murmura-t-elle à celle qu'elle n'avait presque jamais rencontrée jusqu'ici .
Cela dut faire naître en elle un écho lointain , celui des vacances d'été dans sa famille maternelle des Abers ... Cela faisait si longtemps qu'elle n’avait entendu le prénom de Janed , insaisissable et rêveuse , comme son aînée , et qui disparaissait souvent dans les champs pour observer les étoiles .
- Je savais que tu viendrais , lui avoua la carmélite , se tournant lentement vers elle avec émotion , comme si ces retrouvailles de la dernière heure avec la petite enfant qui avait grandi , avaient été inscrites dans une trame invisible , lui confia-t-elle , celle-ci paraissant tellement bouleversée par cette rencontre et par les fantastiques révélations qui suivirent ! Car , lui révéla sa parente , elle n'avait jamais cessé de recevoir des messages de l’ " au-delà " !
- Ils me parlent de semences du ciel , lui déclara-t-elle , de graines lumineuses , porteuses d’espoir et de transformation , qui ne viennent pas de l’ombre , pas du Malin , mais d’une source pure dépassant notre compréhension .
Puis , elle lui montra un vieux carnet qu’elle gardait précieusement sur elle , contenant , à l’intérieur , l'image d'un rubis en forme de coeur tombé du ciel et des prières qu’elle récitait quand elle pouvait , convaincue que ces paroles de la princesse Elisabeth n’étaient pas qu’une simple litanie , mais qu'elles étaient toujours bien vivantes , lui parlant longuement pour essayer de lui avouer sa faute avec une clarté qui troubla profondément son auditrice quand elle évoqua ses visions d'un être venu des royaumes les plus éclatants pour lui montrer ces larmes de sang qu’elle avait vu descendre comme une pluie de météores sur la terre !
Avant de partir, elle lui prit encore la main et murmura :
- Nous avons tous une part d'obscurité en nous , n'est-ce pas ? Ne crains rien , je sais tout ce qui s'est passé pendant cet horrible jour , mais il m'a confié qu'on ne pouvait rien faire contre le Destin , qu'il ne m'en voulait plus , mais que , lorsque tu trouverais ces germes , tu ne devrais pas les ignorer , parce qu'ils nous guideront .
Qu'est-ce que le Dieu bon ? , lui lança , en guise d'adieu , la religieuse fixant son regard vers l'autel de l'église Sainte Marie , chapelle majestueuse et sombre au milieu d'une forêt de hêtres , là où la religieuse , coiffée d'une capuche , profitant de l'heure crépusculaire pour humblement cacher à la lumière du couchant les traits de son visage qu'elle jugeait , sans doute , trop insignifiants pour un quelconque visiteur , avait l'habitude de venir prier .
Celui-ci était éclairée d'une lumière rougeoyante , évoquant , peut-être , le massacre des pèlerins de la sainte Montagne . ( 10 )
- Nul n'a jamais pu qu'entrevoir Sa splendeur , et celle de la moisson des âmes régénérées qui lèvera un jour de cette Terre comme d'un immense champ de blé dont chaque épi sera une étoile ...
Janed aurait voulu se précipiter dans ses bras pour l'étreindre ! Complètement effondrée , elle finit cependant par la quitter , lui promettant de la revoir , avec un étrange sentiment d'émerveillement , ne sachant pas si elle avait véritablement accès à cet autre monde si proche ou si ses visions n'étaient que le fruit d’une intuition fervente . Car il est difficile de convaincre un esprit cartésien de scientifique ! Mais quelque part tout au fond d'elle , sentant que cette rencontre n’était pas le fruit d'un simple hasard , la jeune femme perplexe avait tout de même réalisé , pendant une heure en sa compagnie , qu'elle lui ressemblait physiquement d'une manière étonnante , et qu'elle avait suivi , avant sa rentrée , jadis , inexplicable , dans les ordres , le même cursus universitaire et professionnel !
FIN
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Notes :
10 - Pog de Montségur ( 1207 m ) où , le 12 mars 1244 , après un siège de dix mois , furent brûlés vifs plus de 200 " Bons hommes " et " Bonnes femmes " cathares .
* " Secondes Harmonies Poétiques et Religieuses " ( 1830 ) , II , 16 - " Novissima Verba "
( Dernières Paroles ) ou Mon Âme est Triste jusqu'à la Mort , par Alphonse de Lamartine .
LE VISITEUR - IV - Rue de L'Orme .
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
IV - Rue de L'Orme
" Vous ne vous reverrez plus ,
Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe ... "
8 - Aziliz , qui avait hésité pendant plusieurs jours , tentant de ne plus penser à sa curieuse aventure , monta , cependant , le 18 , avec un léger essoufflement , peu avant la tombée de la nuit , poussée par une curiosité qu’elle ne parvenait plus à combattre , ayant fini par accepter son invitation , les six étages sans ascenseur de celui qui lui avait dit : " Certaines lumières ne montrent pas le monde ... elles montrent ce que nous avons oublié . "
La rue de l’Orme était une petite voie oubliée du dix-neuvième , étroite et silencieuse , où les réverbères diffusaient une lumière jaune , déjà presque ancienne , sur les façades qui semblaient se pencher les unes vers les autres comme pour échanger des confidences . Mais lorsqu’elle découvrit , ce soir-là , sur la boîte aux lettres du numéro 6 , le patronyme d’ALBIN ZILIZ , presque identique au sien , la jeune fille sentit un frisson la parcourir . Elle connaissait ce garçon depuis des semaines , partageant avec lui de longues journées derrière les rayons de chemises et de costumes de la boutique de son père , et pourtant , cette fois-ci , elle eut l’impression , devant ces quelques lettres griffonnées dans l'entrée de l'immeuble , de découvrir son véritable nom pour la première fois .
- Vous êtes venue tout de même , c'est gentil ! , lui dit simplement le jeune homme en guise de bienvenue .
Il avait l’air fatigué , presque fragile , sans sa veste de vendeur , en jean et vêtu d’une chemise plus claire aux manches retroussées , paraissant plus jeune encore que dans le magasin , les traits tirés par plusieurs nuits sans sommeil . Puis , il l'invita à gravir avec lui les six étages qu'il venait de dévaler à toute vitesse d’un escalier de bois qui craquait sous leurs pas . Tout en haut , se trouvait une petite porte basse donnant sur une chambre de bonne sous les toits .
L’air y sentait l'odeur d'un vieux papier peint mêlé de poussière chauffée par la chaleur de l'été . La pièce , minuscule , était celle d’un étudiant sans argent : lit étroit , piles de livres , cartes du ciel punaisées sous la pente du toit , lunette astronomique près de la lucarne .
- Pardonnez le désordre , s'excusa-t-il avec un sourire . Les étoiles prennent plus de place que les meubles .
Il ouvrit un tiroir et en sortit un mouchoir soigneusement plié.
- Je voulais vous montrer ceci . Vous connaissez ce signe ? , demanda-t-il tout de suite à son invitée après lui avoir servi un verre d'accueil . En dépliant lentement le mouchoir taché de sang qui avait essuyé son visage au moment de l'éclipse , une croix noire enlacée d'une larme rouge étaient apparues dans sa main .
Celle-ci eut un mouvement de recul .
- C’est absurde , allons ! Je n’ai jamais vu ce symbole de ma vie !
Le regard compréhensif de son hôte se posa sur elle avec une douceur étrange , presque douloureuse .
- Il existe des souvenirs que la mémoire efface et que l’âme conserve .
Un bruit léger se fit entendre alors derrière eux .
Par la haute fenêtre , à demi ouverte , venait de surgir un grand chat noir . Son pelage semblait absorber la lumière , et ses yeux d’ambre brillaient avec une intensité presque humaine .
- Je vous présente Amaury , dit Albin .
Aziliz avait sursauté .
- Oui . Je l’ai trouvé un soir près du cimetière de la chapelle expiatoire . Ce nom s’est imposé à moi sans que je sache pourquoi .
L'animal s'était approché de la femme sans crainte , d'abord se frottant contre sa jambe avant de bondir avec audace dans ses bras ! Celle-ci , à peine eut-elle serré le chat contre elle , ressentit une douleur fulgurante lui traversant la poitrine . Le nom d’Amaury avait résonné en elle comme un souvenir oublié , faisant disparaître la chambre tandis qu'elle revoyait la forêt de Compiègne et ces cavaliers embusqués derrière les chênes guettant un homme en manteau sombre qui se retournait juste avant que le piège ne se referme . Pendant une seconde , la bretonne eut la sensation de sentir le battement du cœur de la bête comme s’il était le sien . Même solitude et même crainte , avec ce désir éperdu d'échapper à tous ceux qui , voulant mettre à mort ce " gibier de potence " de royaliste , comme ils le surnommaient avec haine , avaient sonné l'halali ! Alors , quand le chat leva ses yeux vers elle en implorant pitié , elle eut l'impression troublante de se regarder dans un miroir vivant : le monde avait soudain basculé , une chaleur fulgurante avait traversé son corps , faisant apparaître , autour de la chambre , des murs de pierre , une chapelle éclairée par des cierges , bordée d'un cloître noyé de pluie , où elle n’était plus Aziliz , mais sœur Judith Verdier sentant le poids du voile sur ses cheveux , l’odeur de cire froide , le froissement de l’habit lorsqu’elle courait dans un couloir pendant qu'une voix d’homme lui demandait , sans répit , des renseignements qu'elle ne voulait pas donner , terrorisée par les représailles contre sa famille !
Elle avait parlé , trahissant celle qui avait été sa plus intime compagne , soeur Blanche , Esther Le Goff ...
Quand elle leva les yeux vers l'ouverture de la fenêtre , Mars venait de surgir entre deux nuages , énorme et rouge au-dessus des toits , faisant jaillir ses larmes sans qu’elle puisse les retenir . Mais , ce n’était pas une tristesse ordinaire . C’était une douleur venue de très loin , qui ne portait qu'un seul nom , le sien , celui d'une personne abandonnée dans une grotte où elle ne pourrait longtemps survivre , et qui pourtant semblait supplier quelqu’un , ce chat noir bondissant sur le rebord de la fenêtre en la fixant comme si elle voyait à travers elle , une autre femme , vêtue d’un voile blanc , courant dans une forêt sous les arbres de Compiègne pour échapper aux tueurs ! ( 5 )
( A Suivre )
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Notes :
5 - DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VIII - Guet- Apens - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
* " Ihr seht euch nicht wieder ,
der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht " .
LE VISITEUR - III - Eclipse .
Prise du Palais des Tuileries , cour du Carrousel , 10 août 1792 , par Jacques Bertaux ( 1741–1813 )
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
III - Eclipse
" Comme les anges à l'oeil fauve ,
Je reviendrai dans ton alcôve ... "
Charles Baudelaire - " Les Fleurs du Mal " -
" Spleen et Idéal " - LXIII , " Le Revenant " .
4 - Quelques semaines plus tard , la jeune stagiaire , alors qu'ils quittaient ensemble , un soir , le grand magasin proche de l'Opéra dirigé par son oncle , osa lui poser une question qui lui brûlait les lèvres .
- Vous avez suivi quelles études , m'aviez-vous dit ?
L'autre hésita un peu .
- Comme vous , ma chère , un " cursus " assez scientifique .
- Vous voulez être aussi ingénieur , alors ?
- Pas exactement , lui répondit-il avec un sourire .
Ils marchaient en silence sous les platanes du boulevard quand , avec le plus grand naturel , il ajouta :
- En réalité , je voudrais devenir astronaute .
Aziliz éclata doucement de rire .
- Astronaute ? Comme Armstrong ? ( 1 )
- Oui ...
Il leva les yeux vers le firmament , déjà teinté des premières étoiles .
- Comme lui ... mais pour aller beaucoup plus loin .
Sa compagne l'observait avec amusement .
- Vous êtes sérieux ?
Ne lui disant rien de plus , Albin fixa son regard sur une faible lueur qui venait d'apparaître au-dessus de l'horizon .
- Je crois , dit-il enfin , que quelqu'un m'attend là-bas .
La bretonne suivit son geste , mais , dans l'immensité de la nuit , là où il prétendait reconnaître un visage , ne distingua rien d'autre qu'un simple point rouge .
Pourtant , sans savoir pourquoi , un frisson lui parcourut l'échine . Pour la première fois de sa vie , elle eut l'impression que le ciel regardait la Terre .
- Curieux que nous nous trouvions ici ensemble ! , se mit-elle encore à plaisanter . Peut-être aurez-vous l'honneur de piloter un jour le vaisseau qui amènera sur cette planète la future brillante géologue devant vous ?
5 - Le 11 août 1999 , à l’heure du déjeuner , Paris semblait suspendue à une attente irréelle . Venus assister à la dernière éclipse totale du siècle comme des centaines d’autres curieux , les employés du grand magasin d'Haussmann avaient envahi les allées des Tuileries . Deux d'entre eux marchaient côte à côte en silence . Depuis leur rencontre , Aziliz ne parvenait pas à définir ce qu’elle éprouvait pour Albin . Il ne cherchait , d'ailleurs , ni à la convaincre , ni à la séduire . Il semblait seulement présent près d'elle , avec une douceur grave qui donnait parfois l’impression qu’il observait le monde depuis un lieu très éloigné . ( 2 )
- Tu verras , lui avait-il dit en entrant dans le jardin . Parfois , des choses qu’on ne peut pas prévoir se passent ...
Déjà dense sur les allées , la foule s’était ensuite installée sur les pelouses . La lumière changeait déjà , un vent léger traversait les arbres comme un souffle venu d’ailleurs , les fontaines devenaient sombres ... Le jardin , baigné d’une lumière blanche , écrasante , quelques minutes plus tôt , commençait à changer imperceptiblement de couleur .
Les statues semblaient perdre leur éclat , leur chaleur de pierre , les bassins reflétant un ciel devenu métallique . Puis , la nuit tomba en plein jour , on aurait dit que l’ombre recouvrait complètement le Soleil . Un frisson parcourut la foule , et même si des enfants pleuraient , leurs voix paraissaient lointaines , comme absorbées par une immense voûte invisible avant que les conversations ne cessent presque entièrement .
Levant les yeux vers la couronne blanche qui flamboyait autour du disque noir , la jeune fille , protégée par les lunettes qu’on distribuait un peu partout , fut saisie d'une angoisse inexplicable lui serrant le cœur .
- Regarde ! , fit-elle tout de même avec cette espèce de forfanterie qui la caractérisait d'habitude , On dirait qu’on lui en enlève un morceau ! C'est alors qu'elle entendit un cri , expliqua-t-elle ensuite à son collègue , un hurlement lointain , déchirant, suivi d’autres voix , de clameurs , de coups de feu , du tumulte d’une foule enragée , un peu comme si une autre réalité , bien plus funeste , avait succédé à l'actuelle sur l'écran noir d'un cruel film de cape et d'épées , les Tuileries , tout autour d’eux , semblaient maintenant se changer en arène sanglante où la pauvre étudiante vendeuse croyait voir les silhouettes des arbres courir dans tous les sens en agitant leurs branches de spectres rougissants , pour échapper à un terrible massacre , depuis les couloirs du palais jusque dans les allées du parc .
C’est alors qu’Aziliz poussa un cri ! Elle porta les mains à ses oreilles , reculant comme si une douleur aiguë venait de la traverser .
- Tu entends ? ... Mon Dieu , tu entends ?
- Quoi donc ? , lui répondit Albin , stupéfait , qui se tourna vers elle .
- Mais les cris ... , les cris des suppliciés !
Tandis que son visage avait perdu toute couleur , ses yeux fixaient l’extrémité du jardin , vers la place de la Concorde , où elle voyait déjà , par anticipation , le couperet rougi de la guillotine , invisible derrière les arbres , faire son oeuvre ... ( 3 )
- Ils arrivent ... Les voilà qui traversent le jardin ... Des hommes , des femmes qu'on tue en ce 10 août , aux Tuileries ...
Cependant , elle comprit aussi , soudain , que les vociférations qu’elle croyait percevoir n’étaient pas seulement ceux des gardes suisses dans leurs habits de laine écarlate qu'on assassinait en ce beau mois d'août . Il y avait , plus profondément étouffé dans l'alcôve d'une chambre lointaine , un gémissement d’homme seul , perdu dans une obscurité de pierre ! Elle vit alors , par éclairs , le dessin d'une chambre aux parois rouge sombre , éclairée par une lueur vacillante dans laquelle était étendu un homme blessé , sur un lit , l'uniforme déchiré . Autour de lui , il n’y avait ni foule ni bourreaux , seulement le silence immense d’un monde sans pitié ! Néanmoins , lorsqu’il ouvrit la bouche pour appeler à l’aide , le même cri se mêlant aux clameurs de 1792 comme si les deux agonies ne faisaient plus qu’une , avait traversé en un quart de seconde le cours des siècles !
- Voyons , ce n’est pas possible … Le 10 août est passé depuis plus de deux cents ans ! ( 4 )
La jeune femme chancela , tentant de se boucher les oreilles , pendant que les voix continuaient de monter en elle , et soudain , tout se concentra en une seule douleur au milieu du tumulte !
6 - Au même instant , mal éclairée d’une lueur vacillante , elle vit une grotte rouge où un homme était étendu sur la pierre , comme abandonné au fond d’un monde désertique , souffrant avec une intensité insoutenable . Elle ne distinguait pas son visage , seulement cette atroce blessure qui semblait appeler quiconque à travers le temps ! Le rapport entre cette agonie et le massacre des Tuileries lui échappait complètement . Rien n’avait de sens . Et pourtant , comme une brûlure dans l'âme , elle sentait obscurément qu’il existait un lien , tel un météore , à travers ces souvenirs qu’aucune raison ne pouvait rapprocher . Lui déchirant les yeux . Des larmes chaudes coulèrent même sur ses joues . Mais quand elle voulut instinctivement les essuyer , ses doigts se remplirent de sang !
La jeune fille resta pétrifiée :
- Albin ... , gémit-elle d'une voix tremblante .
Celui-ci ne répondit pas tout de suite . Il cherchait à savoir si , dans le ciel obscurci , une petite lueur rouge venait d’apparaître , invisible au regard ordinaire , perdue entre les planètes . Ne trahissant aucune surprise , le visage de l'observateur affichait seulement le calme d'une infinie attention . Sa voisine , au contraire , sentit la panique monter .
- Je ne comprends pas ... Pourquoi est-ce que je vois cela ? Qui est cet homme ? Pourquoi ai-je mal comme si c’était moi qui ...
Les rires se changèrent en larmes , les mots se brisèrent dans un sanglot . Se tournant sans rien dire , Albin sortit alors de sa poche un mouchoir de lin blanc pour sécher avec délicatesse les traces de sang qui coulaient de ses yeux . La douleur se retira instantanément lorsque le tissu effleura sa peau . Ce ne fut pas une guérison brutale , mais un apaisement profond , comme une vague de silence descendant au fond de son être . Les cris des Tuileries s’éloignèrent .
L’agonie de l’homme dans la grotte devint une présence lointaine , toujours réelle , mais désormais supportable . Aziliz , comme une petite chatte , se blottit contre son ange gardien , levant vers lui un regard mouillé de peine . Il ne lui donna aucune explication , posant ses mains juste un instant sur ses joues , sources d'une chaleur intense apaisant le mal des pieds à la tête , avec cette tendresse grave qui ne ressemblait ni à celle d’un amant ni à celle d’un frère . C’était , au contraire , la compassion d’un être qui connaissait la souffrance humaine sans chercher à la commenter .
- Ça va passer , lui dit-il simplement .
Elle voulut lui poser d’autres questions , mais quelque chose dans son regard l’en empêcha . Il n’y avait ni secret jalousement gardé ni volonté de dissimuler la vérité , seulement la certitude que les mots deviendraient inutiles . Peu à peu , d'ailleurs , la lumière du Soleil recommença à croître autour d’eux . La foule applaudissait déjà le retour du jour .
7 - Elle respira plus librement , n’ayant , certes , pas tout compris , mais ressentant qu’une porte venait de s’ouvrir en elle et que le monde visible , pareil à la surface de l'iceberg , n’était qu’une partie du problème . Albin replia lentement le mouchoir taché . Puis il leva une dernière fois les yeux vers le ciel redevenu bleu , comme s’il avait reconnu , l’espace d’un instant , cette patrie que lui seul pouvait encore défendre au-delà des étoiles , goutte de lumière presque vivante , suspendue entre les points pâles de Mercure et de Vénus !
- Qui était donc cet homme ? , lui demanda-t-elle encore .
- L’éclipse dévoile parfois des secrets que Mars ouvre en grand . Tu vois à travers une mémoire qui n’est plus seulement la tienne .
Elle referma un bref instant ses paupières , comme si elle devait lutter contre une vérité devenue bien trop lourde pour une pauvre gamine insouciante comme elle , et , pour la première fois , elle eut aussi peur de l’homme qu’elle avait choisi de suivre ici , non parce qu’il lui voulait du mal , mais parce qu’il semblait appartenir à un ailleurs dont elle venait , malgré elle , de recevoir l’appel . Alors , naquit en elle une pensée lente et vertigineuse : sa vie quotidienne , les rayons du grand magasin , les horaires , les conversations sans importance , les gestes répétés jour après jour , tout cela lui parut soudain comme une lumière trop vive qui avait éclipsé autre chose d'essentiel , quelque chose de plus ancien , de plus profond , qu’elle avait toujours porté en elle sans le savoir , et qui n’était sans doute encore qu’une sensation , fragile , insaisissable , comme un souvenir dont on ne retrouve jamais les images , mais seulement l’émotion . Si ce n’était pas le Soleil qui avait été éclipsé quelques minutes plus tôt , se questionna-t-elle à nouveau . Si c’était sa vie présente elle-même qui constituait l’éclipse , une ombre passagère projetée sur quelque chose d’infiniment plus grand , plus réel et plus ancien qu’elle n’avait jamais osé l’imaginer ? Silencieux comme un voyageur qui connaît le chemin sans jamais le décrire , Albin marchait devant elle . Aziliz le suivait avec le sentiment qu’au-delà du cosmos venait de naître un espace immense dont elle n’avait encore aperçu que l’ombre . Elle regarda longtemps le ciel bleu , avec cette étrange impression de revenir d’un lieu où elle n’était jamais allée . Et pour la première fois depuis des années , elle se demanda si sa vie véritable n’avait pas commencé quelques minutes plus tôt , dans cette nuit tombée en plein midi , lorsque l’éclipse avait effacé le monde ordinaire pour laisser passer , l’espace d’un instant , l’appel d’une conscience oubliée .
LE VISITEUR - II - Aziliz .
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
II - Aziliz
" La vie d'un homme est une île lointaine où l'on n'accède qu'après une traversée plus ou moins périlleuse . "
Henri Queffelec - " Un Recteur de l'Île de Sein " , III , 1 ( 1952 )
2 - Le lendemain matin , redevenant un homme presque ordinaire , Albin se rendait dans un grand magasin du boulevard Haussmann où il travaillait au rayon des chemises . Toute la journée , il dépliait des étoffes , conseillait des clients , rangeait des piles de coton parfaitement alignées . Dans une existence aussi routinière qu'elle pouvait en paraître presque banale , ses proches collègues le trouvaient discret , poli , quasi transparent . Pourtant , quelque chose les mettait souvent mal à l'aise . Lorsqu' il regardait quelqu'un , ce n'était pas le visage qu'il semblait observer .
C'était autre chose , comme si les pensées les plus secrètes devenaient soudain , pour lui , visibles . Quand une cliente lui souriait , par exemple , il percevait la peur qui , depuis des années , la rongeait en secret malgré sa gentillesse . Etait-ce un cadre essayant une chemise , il pouvait lire le remords qui l'empêchait de dormir malgré son élégance et la diplomatie de son attitude . Quant à la vieille dame cherchant un cadeau , derrière sa voix calme , il entendait sa profonde solitude . Il ne faisait jamais aucun commentaire . Il savait seulement . Parmi les saisonniers recrutés pour l'été , se trouvait une jeune Bretonne assez enjouée , plutôt rigolote , arrivée de Quimper quelques jours auparavant .
Celle-ci , cependant , contrairement aux autres , ne se détourna pas lorsqu'il la regarda , s'efforçant plutôt de soutenir elle-même , avec une brave curiosité mêlée d'inquiétude , la froide clarté de ses beaux yeux de cristal . Un matin , tandis qu'ils rangeaient ensemble des cartons dans la réserve , Aziliz , doucement , lui demanda :
- Excusez-moi ... est-ce qu'on se connaît ?
Il demeura silencieux .
- Chaque fois que vous me regardez ... j'ai l'impression que ... elle hésita avant d'esquisser , dans un rire , une grimace de clown : vous savez quelque chose de moi que je n'ai jamais avoué à personne .
Le visiteur , levant lentement la tête , se mit , avec une infinie douceur , à lui murmurer d'une voix presque imperceptible :
- Ce n'est pas à cause de moi , seulement , vous savez ...
Ce fut à cet instant précis qu'elle eut la certitude troublante que cet étrange vendeur n'était pas là par hasard ...
3 - Chaque soir , lorsque la nuit recouvrait la capitale de son manteau sombre pailleté d'étoiles d'or , il ouvrait la petite malle en bois qu'il gardait sous son lit . Son contenu paraissait banal : une pierre rouge, lisse comme du verre , un carnet recouvert de signes incompréhensibles , de même qu'une étrange lunette d'observation dont nul astronome terrestre n'aurait pu connaître la fabrication d'origine , et dont le métal semblait n'appartenir à aucun alliage recensé sur leur planète .
Il ne brillait pas , mais absorbait la lumière . Aucun verre n'en équipait les lentilles , qui paraissaient pourtant traversées d'une profondeur infinie . L'observateur , alors , montait sur la chaise placée devant la lucarne et dirigeait lentement l'instrument vers l'est , attendant qu'au-dessus des toits de Paris n'apparaisse une minuscule étincelle rouge : Mars ! À cet instant , son visage changeait imperceptiblement , car il semblait écouter davantage qu'observer . C'était l'heure où le chat noir se mettait à le fixer de ses prunelles scintillantes , poussant un long miaulement grave et plaintif ... Il ne se quittaient plus des yeux , parfois pendant quelques minutes , parfois pendant une heure . Regardaient-ils , tous deux , réellement la planète rouge ? Ou contemplaient-ils , tel un vestige de l'espace , un temps révolu , inaccessible aux hommes ? Lui-même ne l'aurait sans doute pas su . Car chaque fois que son regard croisait cette faible lumière , comme un reflet perdu au fond des yeux luisants de l'animal , une même voix montait du silence ... Une respiration haletante , puis un appel , toujours le même , toujours plus faible ... Comme si quelqu'un attendait depuis une éternité qu'on lui réponde enfin !
( A Suivre )
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