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MIRACLE - III - La Pierre du Ciel .

7 Septembre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #MIRACLE

Menhir de Lehan ( Lechiagat )

Menhir de Lehan ( Lechiagat )

 

MIRACLE

 

 

 

" Et plus les racines de notre être plongent profondément dans les couches insondables de ce qui réside en dehors et au-dessous des limites physiques de notre moi , mais qui pourtant le détermine et l'alimente , plus chargée de sens est notre vie , et plus se trouve accrue la dignité de l'âme captive en notre corps . "

Thomas Mann - " Joseph und seine Brüder " ( Joseph et ses Frères ) - I - " Die Geschichten Jaakobs " ( Les Histoires De Jacob , 1926 / 1930 ) .

 

 

 

III - La Pierre du Ciel

 

" Il y a dans la Pierre un Signe énigmatique ,
 
 Gravé dans le profond de Son Sang flamboyant ... 
  Es ist dem Stein ein rätselhaftes Zeichen ,
  Tief eingegraben in Sein glühend Blut
... "

 

Novalis - " Heinrich Von Ofterdingen " - L'Escarboucle / der Karfunkel

 

9 - Le lundi matin , Josselin se réveilla plus tard qu’il ne l’aurait voulu . Avant même d’ouvrir les yeux , tant il lui semblait entendre au loin une cloche , puis le murmure d’une foule qui s’éloignait dans la brume , il eut la sensation très nette , pendant quelques secondes fugitives , de se trouver encore au milieu de la procession , parmi les cierges , les bannières et les silhouettes immobiles du Pardon . Lorsque enfin il se réveilla , la chambre était plus ou moins silencieuse , en dépit d'un léger clapotis d'eau provenant de la salle-de-bain voisine où Claire prenait sa douche . À travers les rideaux de la chambre , la ouate grise d'un matin breton dansait par larges bandes sur le parquet de chêne ciré . Il resta étendu un moment , sans bouger , cherchant seulement à remettre de l’ordre dans ses souvenirs . Peu après , lui et sa femme descendirent prendre le petit déjeuner . La salle de restaurant de l’hôtellerie était presque pleine . Les conversations se croisaient au-dessus des tables , mêlées au bruit des couverts et des tasses . Des couples âgés racontaient leur voyage , une famille préparait son départ , tandis qu’un groupe de randonneurs consultait une carte étalée près de la fenêtre . Il se mit à observer chaque visage . Quelqu’un , se dit-il , allait forcément parler de la fantastique journée d'hier . Après tout , la veille , Poull-Sterenn avait tout entier paru appartenir à cette fête . Il s’attendait donc à en entendre une fois de plus l'évocation , comme de la bouche du vieux libraire dont la boutique l’avait tellement intrigué . Mais rien . Personne ne disait mot . Déçu , il se pencha discrètement vers son épouse .

- Tu trouves pas ça bizarre ?

Elle leva les yeux de son café .

- Quoi donc ?

- Le Pardon ?

Surprise , elle ne lui adressa , en guise de réponse , qu'un léger sourire étonné . Son mari la regarda sans comprendre , à l'instant même où le patron de l’hôtel passait entre les tables pour saluer quelques clients . Josselin l’appela .

- Excusez-moi . Vous savez si la librairie du village est ouverte aujourdhui ?

L’homme réfléchit .

- Quelle librairie ?

- Celle près de la place . Une petite échoppe , assez ancienne . Avec des livres sur la Bretagne ... Le propriétaire est un vieux monsieur .

Le patron le regarda quelques secondes . Puis son air changea .

- Vous devez vous tromper .

- Non . Jy suis allé hier .

L'aubergiste posa une main sur le dossier d’une chaise .

- Monsieur , la librairie a fermé il y a longtemps .

- Fermé ?

- Oui . Le libraire est mort .

Josselin sentit quelque chose se contracter en lui .

Quand ?

- Ça doit faire ... une dizaine d'années , maintenant . Peut-être davantage .

Il fut alors tellement surpris , comme s'il était soudain tombé des nues , que le brouhaha de la salle sembla pour lui s'estomper . Voyant son trouble , l'hôtelier précisa :

- La boutique est vide depuis si longtemps . Je croyais même qu'on devait la vendre !

Josselin se tourna ensuite vers Claire qui se contenta de hausser les épaules .

- Tu as dû le prendre pour quelquun dautre !

Il ne voulut pas insister , se souvenant encore de la pièce sombre , de l'odeur de vieux papier , de la voix du vieil homme et de cette façon qu'il avait eue de le regarder , comme s'il le connaissait depuis longtemps ... Mais quelque chose d'autre , plus troublant encore , venait de surgir dans sa mémoire : Le lac ...

10 - Viens ! , dit-il à sa femme . On a encore une heure avant de partir ! 

Dehors , le ciel était bas et blanc . La pluie de la nuit avait , sur les rues , laissé une mince pellicule d'eau réfléchissant les toitures . Le village était presque désert , gagné par un profond silence qui s'accentua encore plus quand ils s'éloignèrent des dernières maisons , traversant le petit bois par le même sentier que la veille . On n'entendait pas même le tintement lointain d'une cloche , et ce qui avait le plus changé , comme nulle brise n'agitait les arbres , c'était cette impression de torpeur et de désolation qui plongeait le paysage dans une accablante tristesse accroissant le malaise des promeneurs .

Claire s'arrêta .

- C'est ici !

Au milieu des brouillards matinaux , la surface de l'étang prenait la couleur du plomb . Sur sa rive , se dressait le menhir , ou plutôt ce qu'il en restait après sa chute , masse de pierre immense , inclinée vers l'onde , comme si elle avait été précipitée du ciel et n'avait jamais complètement cessé de chuter . La légende , transmise au fil des siècles par les anciens , qui l'appelaient la " Pierre du Ciel " , racontait d'ailleurs qu'il était tombé des étoiles  , mais aussi qu'il suffisait de poser la main dessus pour être guéri de la mort . Josselin , qui avait d'abord souri en entendant cette histoire , frissonna en posant la main sur la pierre , car il sentit sous ses doigts la chaleur sourde d'une pulsation , comme un battement de coeur !

- Qu'est-ce qu'il y a ? , lui demanda sa compagne .

- Rien , voyons !

Mais il mentait , car il venait de voir , l'espace d'une seconde , une lueur blanche courir sous la pierre , une lumière d'étoile !

11 - Certes , la tombe avait disparue , mais , pendant quelques instants , le soleil avait traversé les nuages . Quand ils roulèrent sur l'autoroute , un rayon frappa la vitre de la voiture , illuminant le conducteur , pas d'un éclat métallique , mais d'une lumière qui semblait venir de très loin . C'était le sourire d'Esther , il en était sûr ! Alors , Josselin comprit pourquoi le vieux libraire lui avait parlé du pardon !

 

 

 

FIN

 

                                                  _____

 

DAN AR WERN - MIRACLE - III - La Pierre du Ciel - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " MIRACLE " , copyright 2026 .

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MIRACLE - II - Le Pardon .

5 Septembre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #MIRACLE

Pardon de Notre-Dame de Kerdévot , commune d'Ergué-Gabéric , Finistère , Bretagne .

Pardon de Notre-Dame de Kerdévot , commune d'Ergué-Gabéric , Finistère , Bretagne .

MIRACLE

 

 

 

" Et plus les racines de notre être plongent profondément dans les couches insondables de ce qui réside en dehors et au-dessous des limites physiques de notre moi , mais qui pourtant le détermine et l'alimente , plus chargée de sens est notre vie , et plus se trouve accrue la dignité de l'âme captive en notre corps . "

Thomas Mann - " Joseph und seine Brüder " ( Joseph et ses Frères ) - I - " Die Geschichten Jaakobs " ( Les Histoires De Jacob , 1926 / 1930 ) .

 

 

 

II - Le Pardon

 

 

 

4Ils étaient arrivés la veille même du Pardon . Josselin avait d'abord cru à une animation locale , comme il en existe tant en Bretagne au retour des beaux jours , fête ancienne , cependant , à en juger par les bannières suspendues entre les maisons , les fleurs déposées devant les portes et les groupes de pèlerins qui montaient lentement vers l'église , derrière la place . Claire , elle , avait immédiatement remarqué quelque chose d'étrange .

- On dirait que tout le village attend quelque chose !

Son mari se mit à sourire . Il ne savait pas encore à quel point elle avait raison . C'est alors qu'ils aperçurent un groupe de personnes qui se rassemblait sur le parvis , pour accueillir au son des cloches recommençant à sonner de plus belle , au sortir de la messe dominicale , une statue toute couverte de fleurs blanches . Les hommes qui la portaient , plutôt de grande taille , avaient revêtu des vestes sombres , leurs femmes portant encore les coiffes de leurs mères , voire de leurs grand-mères , tandis que les gosses , tout excités par cette journée qui rompait la monotonie des dimanches ordinaires , couraient autour des adultes , brandissant fièrement de petites branches de genêt . Lorsque arriva midi trente , après quelques coups espacés , le carillon redoubla , s'emparant du village et de ses habitants qui , tous ensemble , comme une immense vague , se mirent en marche sur le chemin qui descendait vers le lac . 

Josselin  , bien qu'il connût déjà la réponse , finit par aborder le vieil homme de la librairie , qu'il avait vu samedi , portant au revers de sa veste une médaille .

- Excusez-moi ... C'est donc une journée particulière ?

L'homme le toisa d'un sourire .

- On voit que vous n'êtes pas d'ici !

- Non . Nous sommes arrivés hier .

- Alors , vous avez de la chance . Aujourd'hui , c'est le pardon de Sainte Sterenn . Et , désignant la figurine en marbre : 

- Notre sainte ...

5 - La procession commençait , les premiers à paraître étant les enfants de choeur portant de petits bouquets , tandis que , derrière eux , des jeunes filles en costume  , avec leurs coiffes blanches , précédaient les porteurs de bannières , lourdes étoffes brodées d'or et d'argent qui se balançaient au-dessus de la foule recueillie , où , sur l'une d'elles , figurait la jeune religieuse , auréolée d'étoiles , pendant que , sur une autre , elle tenait une cruche entre ses mains , d'où jaillissait une eau lumineuse , et qu'une troisième représentait le village entouré d'une couronne artisanale en feuilles de hêtre , avec , au-dessus des maisons de la paroisse , une grande lumière blanche . 

Les hampes tremblaient sous leur poids , le soleil faisant étinceler leurs fils métalliques . Puis , les binious commencèrent à jouer , dialoguant avec les bombardes . 

Le son , d'abord lointain , sembla monter de la terre avec une puissance presque barbare .

Il y avait quelque chose de très ancien dans cette musique , dont la mélodie était simple , obstinée , presque primitive . Elle avançait avec la procession comme une respiration . Bientôt , s'élevèrent aussi les voix des chanteurs , dont les choristes féminines reprirent , en couplets , les paroles d'une complainte évoquant la source miraculeuse et les malades arrachés des griffes de l'Ankoù que la sainte avait pu repousser aux portes du tombeau . Josselin ne comprenait pas tout . Mais il entendait revenir sans cesse le même mot : Pardon !

6 - Pensif , avec une simplicité qui excluait toute effronterie , il répéta ce mot . Son épouse observa la statue . Ce n'était pas une œuvre remarquable . Une jeune femme au visage presque effacé par les années , vêtue d'une robe bleue , tenait contre son coeur une petite croix de bois retenant prisonnier un bouquet d'ajoncs et de fleurs sauvages ... 

- Qui était-elle ? , demanda Claire .

Le vieil homme haussa légèrement les épaules .

- Mon Dieu , c'était une fille du pays qui vivait ici au XVIIᵉ siècle . On raconte qu'elle guérissait les fièvres parce qu'elle connaissait les plantes mieux que les médecins . Mais sa vie , qui n'a pas été facile , fut courte . Elle est morte très jeune , en 1648 .

Il marqua une pause .

- Pourtant , ce n'est pas pour cela qu'on vient encore prier sur sa tombe .

- Pourquoi , alors ?

Le libraire sourit de nouveau.

- Parce qu'elle repose auprès de la " Source d'Esther ".

Ils avaient quitté le village par un ancien chemin bordé de talus , descendant lentement vers le lac . On entendait le bruit de leurs pas sur la terre humide , le froissement des feuillages puis , par moments , le chant reprenait , mais ,  plus ils s'éloignaient des habitations , plus le silence devenait profond , le paysage lui-même paraissant changer peu à peu , avec des arbres qui se dressaient , autour du sentier , comme les colonnes d'une cathédrale majestueuse , et , resserrant leurs branches , formaient une voûte au-dessus des pèlerins en prière .

Enfin , le " Lac de L'Etoile " apparut .

Tous levèrent les yeux de leur missel . Sur la rive , la brume légère du matin flottait encore au-dessus de sa surface immobile . Mais ce fut surtout le menhir qui retint le regard de tous . Il se dressait à quelques mètres du bord , solitaire , énorme , plus sombre encore que les chênes légendaires qui , de leur ombre , entouraient la source d'eau claire jaillissant , à cet endroit , de la terre , et glissant autour de la sépulture de la sainte avant de rejoindre le lac . 

La tombe de " Sainte Sterenn " était là , simple dalle de granit , presque au niveau du sol , protégée par une petite grille de fer , avec des roses rouges tout autour de la croix . Le prêtre s'avança . Tout le monde se découvrit . Quelques femmes s'agenouillèrent . Puis un silence profond s'établit .

Josselin , qui entendait seulement le murmure de l'eau , regarda Claire , elle aussi troublée .

- C'est beau , gémit-il avant d'éclater en sanglots !

7 - Soudain , sans qu'il puisse comprendre pourquoi , des images d'un souvenir très ancien traversèrent son esprit comme dans un film ! Il revit la main si douce de la jolie servante , qu'il avait autrefois tenue dans la sienne , et son beau visage qu'il avait oublié depuis !

- Je ne peux pas t'épouser ! , lui avait-il avoué alors , privilégiant son avenir , sa famille et sa position dans la noblesse . Elle n'était pas de son monde . Elle était trop proche du peuple , trop indépendante , trop généreuse avec ceux qu'il considérait alors comme des gens sans importance .

Le curé , alors , prononça son sermon devant la pierre tombale , basse et presque mangée par la mousse , mais qui portait encore , à demi effacé , le nom de la jeune fille :

ESTHER MALO
1621 - 1648

STERENN
L'ÉTOILE QUI VEILLE

Il parla , devant Josselin baissant les yeux , qui ne comprenaient pas pourquoi ses mots lui faisaient si mal , de l'année où la maladie était venue dans le village avec les troupes du roi de France , il parla des morts , des familles cloîtrées chez elles , tremblant de peur , de la jeune fille qui n'avait pas fui, de celle qui avait soigné les malades , partagé son pain et porté de l'eau à ceux qui ne pouvaient plus se lever , qu'elle avait choisi d'aimer pendant que d'autres , cruellement , les abandonnaient ! 

Pour conclure , il prononça cette phrase , lourde de sens :

- Fille du peuple , elle nous a aidés contre ceux qui trahirent , par intérêtleur patrie !

À cet instant , le prêtre venait de lever la main pour bénir l'assemblée avec l'eau de la source . Derrière lui , dans l'ombre du menhir , celle-ci continuait de couler très doucement , comme si elle venait de beaucoup plus loin que la forêt . Frappant la surface de l'eau , un rayon de soleil traversa les branches , tandis qu'une petite étoile de lumière apparaissait au milieu du lac , tremblant quelques secondes juste avant de disparaître . Josselin fut le seul , peut-être , à l'avoir , d'un rapide coup d'oeil autour de lui , remarquée . Mais personne ne semblait avoir rien vu ni ressenti de cette extraordinaire impression de bien-être qui , soudain , l'avait saisi , remplaçant l'extrême angoisse de tout à l'heure par un chaleureux baiser d'amour , comme si une présence indicible venant , tout à coup , de l'envahir , lui pardonnait enfin !

8 - Sur le retour , son ami le libraire lui raconta l'histoire de cette douloureuse période , lorsqu'en 1648 ,  le royaume fut secoué par la Fronde , et qu'en Bretagne , la pression fiscale et l'autorité royale nourrissaient le mécontentement .

C'est alors que , pour maintenir l'ordre , bien qu'il n'y eût aucune sédition , des régiments traversèrent la région pour venir en aide au gouverneur de l'époque , le duc de la Meilleraye . ( 1 )

Malheureusement , ce fut la " fièvre " qu'elles apportèrent ! L'épidémie se répandit à grande vitesse dans les campagnes tandis que les soldats réquisitionnaient vivres et logements . 

La population de Poul-Sterenn , déjà pauvre , se souleva , même si ce ne fut pas une véritable révolte politique organisée , mais un mouvement de désespoir , né de la faim , de la peur et de l'injustice ! Attaché à ses privilèges , Josselin de Kerangal , ce jeune noble habitant l'actuelle hostellerie , se rangea , croyant défendre sa caste contre le désordre , du côté du pouvoir central . Esther Malo préféra toujours au contraire , soigner les malades  , venir en aide aux citadins et paysans . Devenue religieuse , elle continua de se dévouer aux pauvres , contractant la maladie avant de mourir .

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - MIRACLE - II - Le Pardon - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " MIRACLE " , copyright 2026 .

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Notes :

1 - Charles de la Porteduc de la Meilleraye (1602 -1664 ) , maréchal de France et gouverneur militaire de Nantes , représentant la reine Anne d'Autriche .

 

 

 

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Miracle - I - Poull-Sterenn .

1 Septembre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #MIRACLE

Ancienne hostellerie de l'Écu de Laval , 3 rue de la Filanderie , Becherel , Breizh .

Ancienne hostellerie de l'Écu de Laval , 3 rue de la Filanderie , Becherel , Breizh .

MIRACLE

 

 

 

" Et plus les racines de notre être plongent profondément dans les couches insondables de ce qui réside en dehors et au-dessous des limites physiques de notre moi , mais qui pourtant le détermine et l'alimente , plus chargée de sens est notre vie , et plus se trouve accrue la dignité de l'âme captive en notre corps . "

Thomas Mann - " Joseph und seine Brüder " ( Joseph et ses Frères ) - I - " Die Geschichten Jaakobs " ( Les Histoires De Jacob , 1926 / 1930 ) .

 

 

 

I - Poull-Sterenn

 

 

 

1 - Après avoir passé une semaine  ensoleillée sur la côte nord de la Bretagne , entre Erquy , Saint-Cast-le-Guildo et le Cap Fréhel , ils décidèrent , peu pressés de retrouver la routine quotidienne , de prolonger leurs vacances de deux jours .

Depuis longtemps déjà , il ressentait une attirance particulière pour ce coin de terre , le Penthièvre , qui était aussi celui où sa mère était née . Il ne connaissait presque rien , pourtant , de leur histoire familiale .

Deux ou trois mots de breton , seulement , glanés dans son enfance , quelques photographies anciennes , le souvenir d'une femme silencieuse ...

Plutôt que de reprendre immédiatement l'autoroute , ils cherchèrent un village de l'intérieur où passer leurs deux dernières nuits .

Quittant la côte à travers la campagne , les voies devenant de plus en plus étroites , presque par hasard , leur voiture tomba sur un panneau qu'aucune carte n'indiquait , lorsque , brusquement , ne l'ayant pas vu venir , il surgit là , au détour d'un petit bois frissonnant de lumière : Poull-Sterenn !

A l'ombre du clocher d'une vieille église , au centre du village , une ancienne auberge du XVIIe siècle se pavanait , bâtie de schiste , avec des poutres énormes dans une grande salle où ils pénétrèrent , laquelle était ornée d'une cheminée faisant crépiter son feu , malgré la douceur de la saison .

L'aubergiste semblait les attendre . Il les salua gentiment , les appelant par leur nom de famille avant de les tutoyer familièrement par leur prénom .

- Ici , nous nous connaissons tous , n'est-ce pas ? , leur expliqua-t-il avec naturel .

Josselin fut troublé . Sa mère portait effectivement ce patronyme de jeune fille , celui de son grand-père . Mais elle était partie depuis si longtemps .

La première soirée fut merveilleuse . Le repas , concocté par leur hôte , était fort simple, presque archaïque . Le cidre semblait avoir un goût qu'il avait oublié . Dans la pièce commune , quelques vieillards parlaient doucement dans leur langue . Une jeune femme jouait , à la harpe , un air ancien . Pour la première fois depuis longtemps , le jeune homme éprouva une indescriptible sensation de bien-être : il se sentait chez lui !

2 - Pendant la nuit  , d'une beauté presque surnaturelle , comme enveloppée d'un voile de brume , il perçut des images dont il sentit longtemps la trace , au réveil , sous ses paupières , mais dont , malheureusement , il ne pouvait plus vraiment saisir la substance qui s'était évaporée pendant qu'il dormait si profondément , malgré l'empreinte persistante de leur vraie couleur , comme un goût qu’on ne peut plus nommer , qu’on a encore sur la langue et qu'on cherche à se rappeler , plus on perd , tel du sable glissant entre les doigts , la moindre impression de ce rêve ! Il était pourtant persuadé de l'avoir vue courir avec lui dans la lumière des arbres , cette petite fée mystérieuse , au milieu des ajoncs de la lande , et jusqu'au bord d'un lac éclairé de lune ! Lorsqu'ils sortirent enfin de l'auberge , quelque chose avait imperceptiblement changé . Les vêtements des rares habitants de l'endroit leur parurent démodés . Dehors , curieusement , l'on  n'entendait aucun bruit de voiture . Une charrette , seulement , passa sur la place , et , d'une maison voisine , une vieille chanson bretonne d'un autre siècle vint charmer leurs oreilles . Claire , son épouse , remarqua tous ces détails , mais lui , au contraire , ne les trouvant pas étranges , car il était persuadé qu'ils se promenaient au milieu d'une fête costumée , avait l'impression de pouvoir ainsi rejoindre ce chemin nocturne vers le monde fugitif qu'il avait entrevu !

3 - Au cours de cette journée , d'ailleurs , comme ils avaient repris leur promenade , ils apprirent l'existence d'une source , au fond d'un petit bois , derrière les ruines d'une ancienne chapelle . On l'appelait simplement la " Source de L'Etoile " , selon les habitants , qui en parlaient avec une discrétion étrange , disant qu'elle était déjà connue lorsque l'hostellerie fut construite , et que son eau possédait certaines vertus miraculeuses depuis que la petite sainte du bourg , dont on célébrait aujourd'hui la mémoire , avait rendu son âme à Dieu . Après avoir laissé derrière eux cette maison prestigieuse où elle avait vu le jour , après y avoir pris leur petit-déjeuner , tous deux flânaient à pas lents , lui , les mains dans les poches de sa veste , tandis que Claire s’arrêtait de temps à autre devant une porte fleurie , une enseigne ancienne ou quelque fenêtre derrière laquelle on apercevait la lueur d'une cheminée . Le village semblait plus animé qu'à leur arrivée . 

Des femmes , vêtues de leurs plus beaux habits , descendaient la rue en tenant leurs enfants par la main . Des hommes en costume arboraient des vestes sombres qu'ils ne portaient sans doute que pour les grandes occasions . Partout , l'on entendait sonner les cloches de l'église , et , dans l'air tranquille du matin , leur tintement semblait se prolonger d'une demeure à l'autre , à la volée , comme si les vieilles pierres elles-mêmes en avaient gardé l'écho . La promeneuse , inspirée , soupira .

- Il se passe quelque chose aujourd'hui , dit-elle , songeuse .

Ils entrèrent ensuite dans une boutique , au-rez-de-chaussée d'une bâtisse à colombage . Le libraire leur expliqua que le village possédait , à la mairie  , ou , peut-être , dans une crypte souterraine secrète , une bibliothèque où étaient conservés tous les livres concernant ce miracle . Dans une vieille bible reliée de cuir , il eut la surprise de reconnaître lui-même , sur la dernière page , avec la date de leur arrivée , son propre nom , suivi d'une mention manuscrite à l'encre rouge : " Il reviendra chercher celle qui est partie ! "

 

( A Suivre )

 

 

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LE PIEGE - Teaser / BIO .

29 Août 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Le Piège

Bethesda Fountain in Central Park , NYC - IS712-053 .

Bethesda Fountain in Central Park , NYC - IS712-053 .

 

LE PIEGE

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

 

Depuis longtemps , le sentiment d'exil de Maël Tremen , vivant loin de la source véritable de ses racines , lui fait ressentir une amère nostalgie . Mais un jour , il rencontre Christie , une étudiante américaine lui rappelant un ancien amour . Lorsqu'elle disparait à son tour , oubliant exprès , peut-être , une mystérieuse mallette , le breton s'envole pour New-York à sa recherche , car derrière le visage de cette femme et les faux-semblants de sa troublante existence , une énigme plus douloureuse encore se cache : son père , savant retenu prisonnier derrière le Rideau de fer , a  découvert ce que nul n'aurait pu imaginer . Parti pour New-York , le jeune homme apprend qu'il est menacé parce qu'on le prend pour quelqu'un d'autre . C'est le début d'une terrible aventure dans laquelle Christie laisse la place à Katalin , qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau . Est-elle sa soeur , où un agent de l'est chargé de récupérer le document ? Qui sont les deux hommes qui les poursuivent ? CIA ou KGB ? Le dénouement de l'affaire est surprenant ! Certains secrets ne concernent pas seulement ceux qui les découvrent . S'ils peuvent changer le destin du monde , encore faut-il savoir qui agit derrière leur source véritable pour comprendre qu'ils ne devraient jamais être réveillés !

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - LE PIEGE Teaser ( 4ème Couv.) - Bio Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PIEGE " , copyright 2024 .

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LE PIEGE - VIII - Table des Matières .

29 Août 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Le Piège

Bethesda Terrace in Central Park - NYC .

Bethesda Terrace in Central Park - NYC .

LE PIEGE 

 

                 - VIII -

    Table des Matières

 

I -  Préface / Dédicace      

       La Source

II - Prologue : Feuilles d'Automne

 - Naissance 2 - Dernier Voyage - 3 - Traversée . 

III - Prologue : Balade Printanière

4 - Une Clarté sous la Lune - 5 - L'Homme à la Valise .

IV Première Partie : Le Document Mystérieux

6 - L'Une ou L'Autre - 7 - Christie .

Deuxième Partie : L'Histoire de Maël Tremen

8 - Hôtel Wellington - 9 - La Maison de Katalin - 10 - Forteresse - 11 - Professeur Steinberg .

VI Troisième Partie : Invasion

12 - L'Attaque de Belle Harbor ! - 13 - Aresh-Kaël .

VII - Epilogue

14 - L'Abîme . 

VIII - Table des Matières

 

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Le Piège - Préface / Dédicace - La Source .

25 Août 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Le Piège

Le Piège - Préface / Dédicace - La Source .

 

 

LE PIEGE

 

 

 

 

 

 

 

I - PREFACE / DEDICACE

 

 

 

 

À tous ces visages qui , un jour , cessèrent de nous appartenir pour devenir les portes d'un mystère , à toutes ces patries que nous avons vainement cherchées ...

 

Pour Howard Phillips Lovecraft 

 

 

 

 

 

 

 

La Source 

 

 

 

" La conscience hésite généralement à percevoir ou à admettre la nature contradictoire de son arrière-plan , bien que son énergie ait précisément là sa source . "  

 

Carl Gustav Jung - " Mysterium Conjunctionis " ( Préface )

 

 

 

 

     Il est des exils qui ne figurent sur aucune carte , il y a des souvenirs dont on croit s'être délivré parce que les années passent , mais qui demeurent pourtant là , dans quelque repli de la mémoire , pareils à ces silhouettes ravissantes que l'on aperçoit un instant derrière la vitre d'un train sans jamais parvenir à les oublier . Depuis longtemps , même s'il avait compris que l'on n'abandonne jamais la terre où l'on est né , il avait quitté la Bretagne . On peut parcourir les villes , même apprendre d'autres paysages , peut-être faire semblant de s'habituer à d'autres ciels ... Quelque chose demeure pourtant en arrière de nous , comme une parole obstinée que le bruit du monde ne parvient pas à faire taire tout à fait . Vivant à Nice , alors , les vagues de la Méditerranée , devant lui , étendait leur éclat rutilant comme des caresses de lumière au milieu des palmiers . Tout semblait devoir le convaincre qu'il avait trouvé là une nouvelle patrie . Mais , certains soirs , lorsque le vent descendait des collines , la mer devenait sombre . Il songeait aux landes et grèves d'Armorique , à sa forêt natale et aux vieilles légendes qui avaient bercé son enfance , à sa mère qui , peut-être , ne l'avait pas voulu , à son père enfui . Il se sentait exilé , non d'un pays , mais d'une part plus secrète de lui-même : celle qui continuait à chercher , au-delà des apparences et des distances , la vérité d'une patrie perdue . C'est à cette époque de malheur qu'il avait découvert la voix de Gwenvael Andon , celui que la presse musicale comparaît à une " source ", barde d'un temps qui ne voulait pas mourir , chantre d'une Bretagne ancienne et pourtant toujours présente , surgissant comme un rêve de la mémoire enfouie des pierres immémoriales drapées de brumes .

Dans ses chants pleins de poésie , Maël entendait moins , d'ailleurs , la nostalgie d'un passé disparu que l'appel de quelque chose d'inachevé . Comme si derrière frontières et générations , mais aussi au-delà de l'histoire officielle , subsistait une autre réalité que tous avaient oubliée . Il ne savait pas encore où ce timbre de prophète allait le conduire . Car les détours de l'existence commencent parfois par ce qui ressemble à un hasard . Parfois , pour que tout recommence , il suffit d'un nom , d'une photographie , d'une ombre au coin d'une rue , reconnue au hasard d'un voyage , et qui en évoque une autre . Comment donc avait-elle pu disparaître de sa vie sans véritable adieu , d'un simple coup d'aile au bout de l'horizon , cette jeune danseuse américaine dont il s'était follement épris , telle d'une étoile filante , ne laissant qu'une lumière étrange derrière elle , au-dessus de l'immensité océane , et qui continuait si longtemps d'éclairer sa nuit comme les feux d'un avion scintillant dans l'obscurité ... Il avait cru pouvoir l'oublier , tentant de le faire avec cette obstination dérisoire que l'on met parfois à fuir ce qui nous poursuit . C'est ainsi qu'il rencontra Christie , jeune danseuse , elle aussi , née à New York et poursuivant à Paris des études dont il n'avait pas très bien compris la nature , avec des racines hongroises , dont elle lui parlait de temps à autre , ajoutant encore à son mystère , ce qui l'attirait de plus en plus , lui qui , officiellement , avait choisi de suivre ses cours d'anglais pour améliorer sa connaissance de la langue , mais qui , peut-être , cherchait surtout quelqu'un qui pût enfin gommer une absence trop douloureuse par une amitié nouvelle , un visage différent .

L'étudiante , cependant , semblait toujours vouloir maintenir une distance invisible entre eux , mentionnant , à chaque fois qu'il désirait la séduire , l'existence d'un compatriote resté de l'autre côté de l'Atlantique . Était-ce un homme qu'elle aimait réellement comme son fiancé ou bien un personnage commode destiné à le tenir éloigné d'elle ? Il ne le sut jamais .

Puis elle partit à son tour , comme si l'histoire devait éternellement se répéter , le laissant à nouveau seul avec son désespoir et des questions auxquelles personne ne pouvait , certainement , répondre , mais la promesse de lui ramener un jour , le plus tôt possible , un porte-document qu'elle avait oublié , appartenant à son père , lui offrit un joli prétexte , afin d'adoucir un peu son chagrin , de vite s'embarquer pour New-York et de croire encore à son amitié .

Ce fut là , au coeur de " La Grosse Pomme " , que les choses commencèrent à se gâter pour ce ver de terre amoureux d'une étoile - ou peut-être était-ce là , au contraire , que tout avait commencé depuis le premier jour ? Il ne se douta de rien , le pauvre , ne sachant que , pour retrouver la trace d' une amie perdue , il faudrait d'abord consentir à s'égarer . Ni que certaines sources , lorsqu'on croit enfin les avoir découvertes , ne font que vous entraîner plus profondément dans l'abîme . Il ne se doutait pas encore qu'il était déjà tombé dans un piège !

 

DAN AR WERNLE PIEGE  - Préface / Dédicace - La Source - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés . " LE PIEGE " , Copyright 2024 .

 

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UN LONG VOYAGE ... - Teaser / Bio .

13 Août 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #UN LONG VOYAGE ...

UN LONG VOYAGE ... - Teaser / Bio .

 

 

UN LONG VOYAGE ...

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On dit souvent que la vie ne tient qu’à un fil , mais qu’il faut du temps pour en connaître tous les mystères . De l’Afrique des Dogons jusqu'aux rivages de Bretagne , d’un train qui longe la Riviera aux rêves qui conduisent au pays des étoiles , trois histoires que le hasard , semblant toujours cacher un autre chemin , réunit . Jill Kern découvre que les secrets de sa jeunesse au Mali sont peut-être liés à un mystérieux message trouvé sur une grève bretonne . Juliette , après une nuit au " Paradise " , ignore encore où le train qui serpente au bord de la mer va réellement la conduire . Pour finir , un peintre , confronté au visage d’un ancien amour , découvre que le temps peut transformer le désir et la beauté jusqu’au sens d’une œuvre . Trois voyages , trois destins reliés par un même fil invisible . Car une seule histoire se trouve peut-être au-delà des apparences , une histoire que nous ne découvrirons qu’au terme d'un long voyage ...

 

 

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - UN LONG VOYAGE ... Teaser ( 4ème Couv.) - Bio -Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .

" UN LONG VOYAGE ...  " , copyright 2026 .

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Perspectives - VI - Analyse critique de " AUBERIVE " ( Cycle de L'Etoile III - Troisième Cercle ) , 1 : La Rencontre .

11 Août 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Perspectives

La Fête Etrange

La Fête Etrange

 
 
 
 
 
Perspectives 
VI - Analyse Critique de " AUBERIVE " .
        Cycle de L'Etoile III - Troisième Cercle ) 

 

 

" Qui êtes-vous ? que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas . Et pourtant , il me semble que je vous connais . "

ALAIN-FOURNIER - " Le Grand Meaulnes " ( 1913 ) .

 

 

 

Auteur : DAN AR WERN
Titre : AUBERIVE
Genre : Roman
Éditeur : Éditions Edilivre , Paris
Année de publication : 2016

Suite de " La Demeure Enchantée " ( Cycle de L'Etoile II ) , " AUBERIVE " est constituée de 8 nouvelles et 6 poèmes .

1 - La Rencontre
 

Auberive , troisième cercle du " Cycle de L’Étoile  , s’ouvre sur une rencontre .

Mais , dès les premières pages , celle-ci apparaît comme beaucoup plus qu’un simple événement romanesque . Elle est un seuil . Derrière l’apparence d’une histoire sentimentale se profile déjà l’une des interrogations essentielles de l’œuvre : qu’y a-t-il derrière le miroir des apparences ?

Yann Kervern , déçu par sa vie familiale , commence une correspondance avec une mystérieuse inconnue dont la rencontre prochaine doit bouleverser son existence . Le point de départ semble appartenir au domaine traditionnel de l'intrigue amoureuse : un homme , enfermé dans une vie devenue insatisfaisante , découvre , à travers une femme qu’il ne connaît encore que par des mots , la promesse d’un autre avenir . Mais cette promesse est immédiatement placée sous le signe de l’ambiguïté . Car que connaît-on réellement de celui ou de celle que l’on croit connaître , et comment aimer quelqu’un que l’on ne connaît pas ?

L’exergue , emprunté au " Portrait de Dorian Gray " d'Oscar Wilde , donne d’emblée une dimension tragique à cette prochaine entrevue : Dorian Gray croyait avoir trouvé en Sibyl Vane l’accomplissement de son rêve amoureux . Mais l’artifice théâtral qui faisait le charme de la jeune femme allait disparaître lorsque l’amour entrerait dans la réalité . Celle qui savait merveilleusement interpréter " Roméo et Juliette " ne parvenait plus à jouer lorsque son propre moi devenait le véritable théâtre indistancié de son coeur . Ainsi , l’artifice de la vérité se retournait contre celui qui croyait pouvoir vivre son rêve . Le théâtre devenait théâtre d’ombres , le faux clair de lune éclairait des décors de carton-pâte , et l’alchimie du rêve se transformait peu à peu en cauchemar .

La question surgissait alors naturellement : quelle distance sépare le rêve de la réalité ? La vie elle-même n’est-elle pas un songe , comme le suggère Calderón de la Barca ? Et si tel est le cas , quelle réalité demeure lorsque les décors tombent , lorsque le portrait se brise , lorsque les oripeaux de l’apparence ne parviennent plus à dissimuler ce qui se trouve derrière eux ? C’est à partir de cette interrogation que " La Rencontre " se déploie sur trois niveaux .

Le premier concerne la littérature . Le 1er juin 1905 , jour de l’Ascension , sur les marches du Grand Palais , paraissait , accompagnée d’une dame en noir , une jeune femme blonde portant un manteau marron clair , ainsi qu'un gracieux chapeau de roses dont l'apparition renvoyait à la rencontre capitale qui bouleversa la vie d’Alain-Fournier : celle d’Yvonne de Galais , devenue , dans " Le Grand Meaulnes " , la figure presque mythique de la femme entrevue , désirée et perdue .

Ainsi , la rencontre n’est jamais un évènement ordinaire si elle appartient déjà à la mémoire de la littérature . La femme réelle se transforme en personnage , le personnage en mythe, et le mythe finit par devenir le miroir d’une quête intérieure .

Le deuxième niveau est celui du monde profane , celui de la routine quotidienne et de l’individu moderne . Yann est cet homme pris dans la grande ville , enfermé dans une vie familiale qui ne répond plus à son désir profond , gagné par la solitude et l’incommunicabilité . Le silence qui l’entoure est celui que le célèbre duo " Simon and Garfunkel " ont fait entendre dans leur légendaire chanson " The Sound of Silence " : un monde où les hommes se côtoient sans véritablement se rencontrer .

Dès lors , les apparences deviennent une seconde prison , puisqu'il faut toujours faire semblant , présenter à l'autre un visage acceptable , se conformer à l’image que la société attend de chacun . Le " look " importe davantage que ce que l’on est réellement . Même Noël peut perdre sa signification spirituelle pour devenir le simple décor d’une fête foraine !

Mais , derrière cette critique du monde contemporain , se profile une interrogation beaucoup plus ancienne : où se trouve le réel ?

Les sourires de fausse prévenance , les décors sérieux ou sombres , les paroles vides des bateleurs de la politique , de la science ou de l’art , tout semble participer d’une vaste représentation . L’homme moderne vit entouré d’images , de certitudes toutes faites et d’illusions qu’il prend pour la réalité . Il regarde le monde , mais ne sait plus nécessairement ce qu’il voit .

Alors , commence le troisième voyage , celui qui conduit de l’autre côté du miroir .

" Connais-toi toi-même , et tu connaîtras l’univers et les dieux " : l’antique maxime devient ici une méthode pour dépasser le visible . Il ne suffit plus de pouvoir déchiffrer les apparences du monde , il faut encore pénétrer les profondeurs de la conscience . Mais cette traversée semble difficile . Le miroir ne se dévoile pas facilement , la vérité échappe , le mystère demeure . L’homme semble être devenu aveugle , comme un esprit de lumière plongé dans les ténèbres de l’incarnation .

C’est pourquoi la phrase qui revient comme un leitmotiv - " Je ne vous connais pas , mais il me semble , pourtant , que je vous connais " - prend une portée nouvelle , n’exprimant plus seulement l’étrangeté d’un face-à-face , mais devenant la formulation même de la reconnaissance inaccessible de l’Autre ici-bas .

La lecture de Jung peut alors élargir cette expérience individuelle à celle de l’inconscient collectif . Les symboles deviennent un langage qui dépasse les traditions particulières , permettant aux hommes de communiquer à travers l'espace et le temps . Ce que Yann éprouve devant Laura pourrait ainsi appartenir à une mémoire beaucoup plus ancienne que celle de sa propre actualité .

Le symbole du chiffre " douze " vient renforcer cette architecture cachée . Douze mois , douze signes du Zodiaque , douze travaux d’Hercule , douze chevaliers de la Table ronde : le nombre semble organiser le temps terrestre comme le cosmos . Deux fois douze heures forment le cycle du jour et de la nuit . Lorsque retentit l’indication énigmatique de " douze heures trente ", le temps quotidien semble soudain devenir le signe d’un passage : achèvement d’un cycle , peut-être , mais aussi commencement d’un autre .

Alors , le bureau lui-même devient une tombe . La banalité quotidienne apparaît comme un lieu d’enfermement dont la mort pourrait constituer non pas la fin , mais le passage vers une autre réalité . Avec ses portes ouvertes sur la lumière , Le Grand Palais devient l’image inversée de cette tombe : derrière la matière et les apparences , pourrait se trouver un monde d’ineffables splendeurs inexplorées ! 

Mais pour y parvenir , il faut que le voile se déchire .

C’est ici qu’interviennent les grandes figures de la tradition symbolique : Isis , Dana , la Grande Prêtresse , puis le voile du Temple de Salomon qui se déchire au moment de la Passion du Christ . Le même geste symbolique se répète : quelque chose est caché , quelque chose doit être révélé .

Et la quête prend alors la forme d’un voyage initiatique . Tel Orphée descendant aux enfers pour y retrouver son Eurydice , l’homme doit accepter de s’aventurer dans les profondeurs de son âme . Il ne sait pas encore ce qu’il y découvrira . Peut-être , au-delà de l’amour de la Beauté , cette Beauté qui seule serait capable de sauver les pensées les plus insignifiantes , le spectre de la mort qui dessine son vrai visage dans le miroir des rêves , posant immédiatement la question du Bien et du Mal ? Car , aucune initiation ne semblant possible sans souffrance , l’amour peut-il exister sans la blessure qui l’accompagne , la connaissance peut-elle naître sans la perte des illusions ?

Le chef-comptable , figure apparemment dérisoire du quotidien , cherchant sa route à tâtons , devient lui-même , à son insu , la figure d’un initié ignorant de la numérologie , du moins selon les apparences , mais avançant sur un chemin qui ressemble à celui des alchimistes .

La couleur de la lettre , le bleu , introduit l’absolu dans le monde sensible . Comme dans le poème de Rimbaud , les couleurs fondamentales du " Grand Oeuvre " se succèdent : le blanc , le noir et le rouge , associés à l’éruption , à la lave et aux cendres des volcans de l’Etna et du Stromboli .

La matière devient alors le langage visible d’une transformation invisible .

Car le véritable objet de l’Art Royal n’est pas seulement la transformation de la matière . C’est aussi celle de celui qui la travaille 

L’Œuvre au Noir , la Putréfaction ; l’Œuvre au Blanc , la Résurrection ; l’Œuvre au Rouge , la Rubification : ces trois étapes décrivent autant les métamorphoses de l’adepte que celles de la substance . La Pierre Philosophale devient ainsi moins un objet miraculeux qu’un symbole de la conscience transfigurée dans l'invisible .

C’est dans cette perspective que l’Oméga de Teilhard de Chardin peut être rapproché de l’aboutissement de l’œuvre alchimique : un point suprême où la Création pourrait enfin se dévoiler dans son unité . La Gemme enfouie ne serait plus seulement la Pierre d'angle , mais le secret même de l’être accompli .

Le sigle V.I.T.R.I.O.L. résume cette démarche : visiter les profondeurs de la terre pour y découvrir , après rectification , la pierre cachée . Mais la véritable terre à explorer , n'est-ce pas le coeur de l'homme lui-même ? C’est alors que le destin de Yann prend toute sa dimension lorsqu'il refuse d’abord le " bon chemin " , parce qu’il lui paraît trop court , pressentant que l’existence doit être pour lui une longue épuration de l’âme . Alors , vient le temps de la frustration . Lorsque la conscience des erreurs commises lui révèle qu’il a peut-être refusé d’assumer sa propre vie , et que le Diable lui montre qu’il s’est trompé de route . Pourtant , quelque chose , déjà , se produit , quand un coin du voile se déchire , à douze heures trente , et que le visage de sa femme , jetant son masque d'Arlequin , devient celui d’une antique Pythie , lui posant la même éternelle question , terrible dans sa simplicité :

Quas-tu fait de ta vie ?

La magie de Noël apparaît alors sous un jour nouveau . L’Avent n’est plus seulement l’attente joyeuse de la naissance : il devient le temps suspendu où l'homme tombé se confronte à son propre double , à ce fruit inespéré qu’il ne voulait plus goûter , rencontre douloureuse l'obligeant à regarder sa " bonne conscience " qui devient alors suspecte : ne serait-elle pas une autre forme de mauvaise foi , la division de l'être entre homme et femme le ramenant au fameux récit biblique de " l'Arbre de la Connaissance " où la femme est à la fois la tentatrice et celle qui peut devenir l'instrument de sa rédemption , Laura , qui permet à Yann , un bref instant , de franchir la frontière entre ces deux mondes : celui de l'apparence et celui de la vérité , celui de la simple conscience ordinaire et celui d'une possible transmutation spirituelle . 

C’est ce qui donne à " La Rencontre " son rythme particulier : le premier mouvement est amoureux , le second s'avère existentiel , et le troisième devient enfin métaphysique , ces trois mouvements dessinant déjà la structure secrète du " Cycle de L'Étoile " : voir douter chercher,  franchir ...

Le lecteur croit d'abord entrer dans une histoire banale , puis découvre une réflexion sur la solitude et les faux-semblants du monde moderne . Enfin , presque imperceptiblement , le récit s'ouvre sur une autre dimension : celle du symbole , du mythe , de l'alchimie et de l'initiation .

Cependant , s'il s'agit d'une révélation , la véritable personne inconnue n'est pas uniquement LauraCar telle est sans doute la leçon de cette première nouvelle d'Auberive : derrière chaque visage que nous croyons reconnaître , se dissimule un autre visage ; derrière chaque apparence , une réalité invisible ; derrière chaque rencontre avec l'Autre , peut-être , la rencontre longtemps différée avec soi-même . C'est en ce sens que " La Rencontre " constitue véritablement la porte d'entrée du " Troisième Cercle " ( En Pleine Lumière ) : une lumière qui ne se conquiert qu'après avoir accepté de traverser l'ombre ...

 

 

FIN

 

 

DAN AR WERN - Perspectives - VI - Analyse Critique de " Auberive " - ( Cycle de L'Etoile III - Troisième Cercle ) - 1 - La Rencontre - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés - " Perspectives " - copyright 2025 Dan Ar Wern .

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Derrière le Miroir ... - V - La Tempête .

8 Août 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Derrière le Miroir ...

Beguiling of Merlin - L'Enchantement de Merlin ( 1874 ) Edward Burne-Jones .

Beguiling of Merlin - L'Enchantement de Merlin ( 1874 ) Edward Burne-Jones .

- C'est ici que tu habitais ?

Timidement , le père avait répondu :

- Oui .

15 - Ensuite , ils avaient repris la route forestière de Brocéliande . Un de ses oncles , Paol Jagu , y avait possédé une maison où , autrefois , Goulven venait passer quelques jours de congé avec sa mère . Il y avait couru , enfant , dans les bois , le long de tous ces chemins d'aventure dont il ne savait plus maintenant s'ils appartenaient à sa mémoire ou aux légendes qu'on lui avait racontées jadis . Il avait voulu revoir la fontaine de Barenton . Le sentier s'enfonçait sous les arbres de la légendaire forêt , qui avait cette immobilité particulière des lieux où le temps semble avoir renoncé à passer . Les enfants rieurs couraient devant . Sa femme , Vivian , parlait avec eux . Goulven , lui , avançait plus lentement , songeant à l'enfant qu'il avait été lui-même , à sa chère maman disparue , remariée avec l'homme qui avait autrefois pris leur destin en main pour lui  montrer la route qu'il devrait suivre afin de devenir pilote et commandant de bord , ce Ronan Kermeur que Maël détestait , le surnommant " l'étranger " . Tout cela , aujourd'hui , lui semblait bien loin , lorsqu'ils aperçurent un groupe de touristes qui s'étaient rassemblées dans la clairière , tout autour de la fontaine . Au milieu , parlait un homme encore jeune , sans estrade ni micro , debout sur une simple pierre , vêtu d'un jean de toile et d'une chemise de coton , sa voix portant avec une étonnante facilité .

- Le monde que nous connaissons actuellement se termine ! , proclamait-il avec force et conviction .

Quelques personnes de l'assemblée opinaient de la tête .

- Il faut cesser de vivre comme nos pères nous ont appris à vivre ! L'ancien monde reposait sur la peur , la compétition , la possession , s'efforçant de nous faire croire que nous étions séparés les uns des autres . Mais cette séparation n'était qu'une illusion !

L'ancien aviateur , à cette écoute , éprouva une émotion si violente qu'il stoppa net sa marche , pensant à toutes ces années écoulées comme à une parenthèse , revoyant soudain Brest et les couloirs de la fac , où le visage lumineux de Sinead , avec son rire sonore et ses cheveux noirs , le fascinait pendant leurs interminables discussions , le soir , à la bibliothèque , à-propos de livres qu'il avait aujourd'hui complètement oubliés . Goulven , pourtant , resta quelques secondes figé , sans bien comprendre . Il observa l'homme de nouveau . Ses cheveux , plus longs qu'il ne l'aurait imaginé , encadraient un visage d'une finesse presque féminine dont le regard brillait d'une intensité qui lui était inexplicablement familière . Il venait soudain de réaliser que ce n'était pas elle qu'il venait , par hasard , de retrouver , mais leur fils , Maël , véritable sosie de sa mère , de retour ici , après des années d'une inexplicable disparition ! Le Guern , incrédule , se pénétra du spectacle qui se produisait . Des jeunes gens , quelques couples , des hommes et des femmes plus âgés , faisaient honneur à celui qu'on avait longtemps méprisé , l'écoutant respectueusement , buvant , sous la voûte forestière , avec une attention presque religieuse , chacune de ses paroles devant lui , son père , qui aurait pu sourire de l'étonnant miracle de ces retrouvailles inattendues , si tout ce qu'il avait cru reconnaître quelques instants plus tôt ne lui revenait autrement , comme un boomerang : la voix , les gestes , la colère , et cette manière de défier le monde avec une vérité révélée ! Alors , près de cette fontaine où la légende disait que Merlin l'Enchanteur avait rencontré Viviane , au coeur même de Brocéliande , il se demanda si son passé ne l'avait pas attendu derrière le miroir d'eau magique des apparences !

Bien sûr , il ne savait pas encore pourquoi , mais le prédicateur tournant tout à coup la tête en sa direction , leurs deux regards , tels deux éclairs de foudre , se rencontrèrent  , faisant ainsi ressurgir le passé de celle qui parlait de l'Irlande et de la Bretagne comme de deux terres blessées qui attendaient leur délivrance , de celle qui rêvait d'une révolution qui ne serait pas seulement politique , mais humaine , de son grand amour , enfin , qui , après la naissance de Maël , avait disparu sans explication pour rejoindre ailleurs , très loin de la péninsule celtique , une communauté dont il n'avait jamais réellement retrouvé la trace ! ( 3 )

Il jeta un bref coup d'oeil du côté de l'orateur descendant de la pierre à cause de la pluie menaçante , pendant que l'assemblée commençait à se disperser , s'approchant craintivement de lui , voulant engager enfin cette conversation qu'il attendait depuis si longtemps .

- C'est toi ?

L'autre , alors , changea de couleur tandis qu'au-dessus d'eux s'amoncelaient d'énormes nuages . La rumeur d'un premier coup de tonnerre , suivie d'un zig-zag bleuâtre , déchira bientôt le ciel . De grosses gouttes s'abattirent sur le perron de la source , précédant une violente averse . Un effroyable orage , une mini-tempête concentrant toute la noirceur du monde , se mit à agiter les bois en furie tandis qu'il le fixait d'une étrange expression de robot , lui lançant avec une violence inattendue , avant de s'éloigner dans la foule au plus vite , cette formule sévère et froide , presque expéditive :

- Je n'aime pas être mis devant le fait accompli !

16 - Le pauvre homme resta seul au bord du sentier sous les arbres , prostré , incapable de le suivre . Autour de lui , ses enfants , qui avaient seulement vu leur père s'approcher d'un inconnu et revenir brusquement , comme frappé par une douleur invisible , ne comprenaient rien . Sa nouvelle compagne , Vivian , vint vers lui .

- Goulven ? Qu'est-ce qu'il y a ?

Il ne répondit pas quand elle lui prit doucement le bras . Les enfants s'étaient rapprochés à leur tour , fixant leur père avec inquiétude , sans comprendre pourquoi cet homme qu'ils connaissaient si solide , si maître de lui-même , semblait anéanti soudain .

- Papa , tu es malade ?

Goulven secoua la tête . Il aurait voulu leur expliquer , leur dire qu'il venait de retrouver un être disparu depuis tant d'années , leur avouer que cet homme qu'ils avaient vu parler devant la fontaine était son fils , leur demi-frère , le petit garçon qu'une femme avait abandonné autrefois .

Mais comment raconter cela ? Comment leur expliquer que , lorsqu'il avait regardé pendant quelques secondes l'eau de la fontaine , il avait cru reconnaître une femme disparue dans le visage d'un homme et reconnu une morte dans le visage d'un vivant ? 

Son épouse le serra contre elle . Il se laissa faire .

Les enfants demeuraient silencieux . Tout autour d'eux, la forêt avait retrouvé son calme . Il repensa à Maël et , pour la première fois , comprit que , peut-être , le garçon qu'il avait toujours cherché n'était pas seulement son fils perdu , mais qu'il était devenu le prophète d'un monde auquel lui-même n'appartenait plus .

17 - De retour à Fontainebleau dans le silence de sa maison , le pilote , qui ne parvenait pas à oublier la terrible scène de Brocéliande obsédant sa mémoire , entreprit de faire des recherches sur son ordinateur .

Il trouva d'abord le nom de Mael Ó Réaltaín , responsable , en provenance de Californie , d'un centre de bien-être et de régénération , le " Club de L'Etoile " , situé à Paimpont , dans lequel on proposait , selon le site , des retraites , des conférences , des stages , genre de centre de médecine régénérative où l'on parlait de transformation intérieure , de régénération , de nouvelle conscience , d'une humanité appelée à franchir une étape nouvelle . Un mot revenait souvent : Renaissance ! ( 4 )

Goulven , songeant au sermon de son fils dans la clairière , pensait à Sinead , à ses discours de jeunesse , à ses rêves de révolution . Sans doute était-ce la même passion devenue adulte , ils voulaient changer le monde . Il regarda la photographie du directeur du Club , il n'y avait plus aucun doute . C'était bien son fils ! Et par quel autre impénétrable signe du destin , réfléchit-il , avait-il donné à son autre garçon le nom du roi Arthur , et celui de Morgane à sa fille ?

Quel serait leur Graal à eux deux , cette nouvelle mission mystérieuse que les chevaliers doivent accomplir lorsque la présence du sacré leur échappe , cette quête de ce qui a été perdu après l'absence ? Ne devraient-ils pas , à leur façon , sauver , comme leur aîné , le Royaume ? Lui n'avait jamais voulu être Merlin , bien que ce fût son surnom , puisqu'on l'appelait " l'Enchanteur des Cockpits " , mais juste un bon père . Et pourtant son " rebelle " d'Irlandais , dans une tentative désespérée de trouver une lumière , une parole , une croyance , avait grandi sans lui , parti chercher ailleurs ce qu'il n'avait pas su lui donner . ( 5 )

Le vieil homme , ressentant une étrange douleur , éteignit l'écran , demeurant quelques minutes , pensif , dans l'obscurité . Puis il ralluma sa lampe . Sur son bureau se trouvait une feuille blanche . Il la regarda longtemps . Dans sa vie d'aviateur , il avait parlé à des milliers de personnes , donnant en avion ses ordres par toute la Terre , annoncé des départs , des arrivées , des changements de cap . Il avait traversé le ciel . Mais jamais il n'avait trouvé les mots pour parler à son fils . Il prit un stylo . Sa main tremblait légèrement . Puis il resta immobile , ne sachant pas encore ce qu'il allait lui dire . La feuille blanche attendait ... 

 

FIN

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DAN AR WERN - Derrière Le Miroir ... - V - La Tempête - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Derrière le Miroir ... " , copyright 2026 .

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Notes :

3Merlin rencontre Viviane / La Dame du Lac près d'une fontaine alors qu'elle est encore jeune . Vivian ( figure mariale spirituelle ) est ici associée à Sinead , morte à trente-trois ans . Dans les textes du " Lancelot en Prose " ( XIIIè siècle ) , Viviane est une figure de pureté absolue , presque intouchable , qui n'a pas de relation charnelle avec Merlin qu'elle enferme dans une bulle de verre ( ici , un cockpit ) pour s'en protéger .

4 - Maël , prénom celte ( irlando-breton ) signifiant " Prince " ou  " Chef " .

   - Ó Réaltaín signifie , en gaélique : " descendant de la petite étoile " .

La Quête du Saint-Graal , pourrait se lire ainsi comme la réconciliation symbolique entre Arthur et Merlin ( Maël et son père ) , si l'on transpose cette idée dans la théologie chrétienne comme une tentative de réconciliation entre l'humanité d'Arthur et ses Chevaliers ( le Christ et ses Apôtres ) d'avec Dieu le Père incarné par " Merlin " , le commandant de bord ( Mon Dieu , pourquoi m'as-tu abandonné ? )  

 

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Derrière le Miroir ... - IV - Le Cri du Milan .

6 Août 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Derrière le Miroir ...

Derrière le Miroir ... - IV - Le Cri du Milan .

 

11 - Le silence de l'ermitage n'était interrompu que par le souffle du vent dans les banians . Assise en tailleur , les yeux clos , la jeune femme s'efforçait d'oublier jusqu'à son propre nom . Le maître répétait que toute souffrance venait de l'attachement , que les visages n'étaient que des reflets passagers sur l'eau du monde . Elle voulait le croire , ayant , depuis plusieurs jours , presque réussi à faire taire les voix de son ancienne vie . Un cri aigu fendit soudain le silence ! Elle ouvrit les yeux . Très haut dans le ciel tournoyait un milan noir . L'oiseau montait sans battre des ailes , porté par une invisible colonne d'air , avant de s'incliner lentement vers l'horizon . Pendant un instant , son profil lui rappela celui d'un avion disparaissant dans l'azur . Ensuite , malgré elle , revint le visage de Goulven . Elle le revit rêvant du ciel comme d'autres rêvaient de liberté , qui étudiait avec cette patience obstinée qui l'avait toujours distingué d'elle , ses cartes aéronautiques . 

Puis , un autre visage apparut . Celui de MaëlElle chercha à retrouver les traits de l'enfant , mais tout se brouillait déjà dans sa mémoire . Seuls , demeuraient son regard étonné et sa petite main qui s'était refermée un jour dans la sienne . Alors , brève comme l'éclair d'un glaive , une douleur traversa son cœur ! Elle se demanda quel âge il pouvait avoir , désormais , tandis que le milan royal poursuivait son ascension jusqu'à devenir un simple point noir dans l'immensité ... Savait-il seulement qu'elle pensait toujours à lui ? Soeur Sinead baissa la tête . Lorsque la cloche de méditation retentit de nouveau , elle ferma les yeux . Mais , cette fois , ce n'était plus le vide qu'elle contemplait . C'était un ciel breton où un avion traçait une ligne blanche au-dessus de l'océan celtique ...

 

12 - Son nom commença à circuler autrement . Sa voix , rauque et fragile à la fois , trouva un public . Les chansons qu'elle écrivait parlaient d'exil sur la Terre , de révolte contre la violence et de prière pour l'Irlande , et pour toutes ces patries invisibles que chacun porte en soi . Son visage aux cheveux courts , presque masculins , devint celui d'une génération qui refusait les frontières comme les conventions .

Les journalistes célébraient son authenticité sans savoir que , derrière cette liberté revendiquée de Madone , demeurait un enfant abandonné . Goulven , pour l'instant , ne cherchait plus à la retrouver . Chaque escale , chaque décollage , chaque nouvel appareil qu'il apprenait à maîtriser , l'éloignaient davantage de celle qu'il aimait encore .

Il comprit peu à peu que le ciel , qu'il traversait sans cesse , lui demandait le même sacrifice que la mer avait jadis exigé des anciens marins bretons quand ils acceptaient que celles que l'on aime disparaissent derrière l'horizon sans jamais revenir . Il ne lui restait que l'enfant . Maël grandissait auprès d'Anna , sa grand-mère , dans cette Bretagne dont Sinead avait pourtant rêvé la renaissance avant de l'abandonner elle aussi . Le pilote s'efforçait d'être un père lorsque ses permissions le lui permettaient . Mais il sentait déjà se creuser entre eux une distance inexplicable , son fils ressemblant de plus en plus à sa mère : les mêmes traits fins , le même regard perçant de rapace presque insaisissable , la même sensibilité farouche . En le contemplant , son père avait parfois l'impression de voir un miroir où son propre reflet s'effaçait au profit de celui de SineadMais derrière ce visage d'enfant , se cachait déjà une énigme qu'il ne savait pas lire ...

13 - La nouvelle lui parvint sans éclat , lors d'une escale . Un ancien camarade de l'université , rencontré par hasard dans une salle d'embarquement , lui demanda avec hésitation :

- Tu ne sais donc rien , mon pauvre ?

Quelques jours plus tard , Goulven s'étant procuré un vieux journal irlandais , lut , au milieu des pages consacrées à la musique , un bref article relatant la nouvelle de sa mort . Sinead était décédée à trente-trois ans d'une rupture d'anévrisme , dans une chambre d'hôtel dont personne ne retiendrait jamais le numéro . 

Le journaliste évoquait la voix singulière d'une chanteuse devenue , en quelques années , l'étoile montante d'une génération perdue , en rupture avec toutes les autorités , parlant d'un destin foudroyé , d'une gloire naissante et de concerts malheureusement interrompus , d'une liberté qui avait fini par se retourner contre elle . Son " ex " relut plusieurs fois ces quelques lignes très évasives qui ne disaient rien de leur progéniture , n'évoquant jamais , d'ailleurs , la vie privée de la chanteuse . Il ne pleura pas . Il éprouva seulement cette étrange impression que le passé venait de se refermer comme une porte dont on n'entend plus que le verrou .

Une question l'obsédait pourtant . Comment annoncer à son fils que sa mère ne reviendrait jamais ?Lorsqu'il rentra en Bretagne , la réponse l'attendait déjà . Maël  , qui s'absentait sans cesse , avait  , cette fois , complètement disparu . Sa chambre était vide . Quelques vêtements manquaient , de même que les rares photographies de la défunte qu'Anna conservait précieusement dans un tiroir . Personne ne savait dire où il était parti . Des voisins juraient l'avoir vu monter dans un train , d'autres prétendaient qu'il suivait un nouveau groupe de jeunes marginaux depuis quelque temps . Les gendarmes recueillirent un signalement sans grande conviction . Sa grand-mère , si attaché à lui malgré ses escapades fréquentes , ne s'en remit jamais , n'arrêtant pas de répéter en sanglots que son petit-fils reviendrait , qu'il finirait bien par pousser la porte de la maison comme autrefois . Chaque soir , elle laissait une lampe allumée derrière la fenêtre , comme si cette faible lumière pouvait guider un enfant perdu à travers la nuit .

L'hiver suivant , son cœur céda . Au cimetière , tandis que les cloches du village s'éteignaient dans le vent venu des Monts d'Arrée , Goulven comprit qu'il était désormais le dernier dépositaire d'une histoire secrète dont tous les autres protagonistes ne parleraient plus . Maël , emportant avec lui la part la plus cachée de celle-ci , semblait s'être enfui ,  comme  cette ultime chanson de l'irlandaise , " Le Cri du Milan " , derrière le miroir des apparences :

 

" L'avion revient quand meurt le vent ,  
 Je ne sais plus où tu es ,
 Milan royal qui danse avec le ciel d'été ,
 Je tai perdu ... je le sais pourtant .

 Ton avion a trouvé son chemin
 Qui vient dériver loin de moi ,
 Ton cerf-volant danse avec le mien ,
 Je tai perdu ... je ne sais toujours pas pourquoi ...

 Your airplane found its way , 
 Just drifted far away
 Your red kite dances with the sky ,
 I lost you ... still don't know why ...

 Your plane returns when the wind dies
 Don't know where yu've gone
 As your red kite dances with the sky ,
 I lost my son ... "

 

 

( A Suivre )

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Notes :

2 - Ashram , ermitage ou centre spirituel où l'on peut suivre l'enseignement d'un maître spirituel hindou .

   - Goa , état de la côte sud-ouest de l'Inde , ancienne colonie portugaise où se sont établis des groupes de " hippies " .

 

* " Les Gens Absents " ( 2004 ) , chanson de Francis Cabrel sur son album " Les Beaux Dégats " , copyright 2004 Francis Cabrel / Chandelle Productions - Columbia - Sony Music Entertainment - Tous droits réservés .

 

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