AU SEUIL DE L'INVISIBLE ... - Préface - La Rose .
Préface
La Rose
" La Porte s'ouvre , se dit-il ... Enfant , qui donc es-tu ?
Je suis le jour qui va naître ... "
Romain Rolland - " Jean-Christophe "
( La Nouvelle Journée , 1912 )
Toute sa vie, cette phrase lui avait paru d’une lumineuse évidence , et pourtant , jamais il n’en avait véritablement compris le sens . Comment aimer ? Que recouvrait ce mot lorsqu’il songeait à cette jeune religieuse , à la fois si proche et si lointaine , qu’il croisait depuis tant de jours dans cette église sans jamais oser l’aborder ? Par délicatesse , peut-être , ou par timidité , il craignait de troubler le silence dans lequel elle semblait vivre , comme si un geste trop familier eût suffi à briser un fil invisible entre eux .
Pierre contempla longuement la photographie de la sainte , en face de lui . Elle lui ressemblait . Son visage gardait cet âge indéfinissable où l’enfance s’efface sans que la jeunesse ait encore imprimé sa marque , cet instant fragile où l’être appartient à deux mondes , retenu entre ce qu’il quitte et ce qu’il ne connaît pas encore .
Il est des êtres que l’on oublie presque aussitôt les avoir aperçus . Mais il en est d’autres qui , pareils à des lucioles dans la nuit , s’accrochent à notre âme et y entretiennent une lueur dont nous ignorons l’origine . Leur souvenir resurgit sans prévenir , à la faveur d’un parfum , d’un reflet sur une vitre , d’un éclat de voix entendu au détour d’un rêve . Ils reviennent , silencieux , comme s’ils n’étaient jamais partis .
Ce ne sont pas nécessairement ceux que nous avons le plus fréquentés , ni même ceux que nous avons véritablement connus . C’est autre chose . Une présence , une lumière , une énigme peut-être , qui a touché directement en nous ce lieu secret que les mots ne savent pas atteindre . Longtemps , le vieil homme n’avait vu dans son histoire que le reflet de sa propre souffrance . Il s’était interrogé sur cette rencontre improbable avec Emily , sur ce sentiment demeuré sans réponse , sur cette blessure que le temps , loin de refermer , semblait avoir rendue plus profonde .
- Pourquoi ? , implorait-il devant l’autel de la Vierge , avec un mélange de tendresse et d’incompréhension .
Mais alors , dans cet indéfinissable espace où la pensée commence à entrevoir l'invisible , une voix descendit-elle peu à peu jusqu’à rejoindre cet homme à l’heure mystérieuse où il devint enfin capable de l'entendre , éclat de lumière venu du ciel , surgi au moment juste où son âme , sans le savoir , se trouvait prête à ce qu’elle n’aurait jamais osé demander :
" C’est la Fille du Roi qui te révèle son œuvre . Quelle passion n’est pas chimérique , si elle ne conduit pas au-delà d’elle-même ? Sauras-tu suivre ses pas ? "
Parfois , pensa-t-il , sans qu’aucune parole ne vienne le confirmer , l’amour peut se lire sur un visage . Il demeure suspendu dans la présence d'un regard fugitif , ou dans la trace d’une rencontre que rien ne semblait devoir prolonger . Lorsqu’il ne reçoit pas de réponse , il peut même devenir une douleur singulière , pareille à une faim que rien n’apaise , parce que l’objet véritable de ce désir échappe encore à celui qui l’éprouve . Et puis le temps passe , et tout semble s'évanouir , comme une rose dans la poussière d'un illusoire jardin terrestre ...
Pierre demeurait pensif . Ces mots qu'ils croyaient encore entendre au sortir de l'église , paraissaient lui ouvrir une porte dont il n’avait jusque-là soupçonné ni l’existence ni la profondeur . Quelle passion n’est pas , à sa manière , une chimère ?
Et si nos désirs les plus obstinés n’étaient pas toujours destinés à être comblés , mais parfois à nous conduire vers une vérité que nous n’aurions jamais découverte autrement , saurions-nous en suivre les pas ?
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* Jean 15 :12 : " Voici mon commandement : Aimez-vous les uns les autres , comme je vous ai aimés ... "
Virginie et Paol - VI - Monplaisir .
Virginie et Paol
VI - Monplaisir
16 - La berline franchit lentement les hautes grilles de fer forgé de Monplaisir . Derrière celles-ci , une allée bordée de palmiers majestueux s'enfonçait dans un parc où la végétation tropicale semblait avoir repris ses droits sur les derniers vestiges d'un jardin à la française . Des flamboyants aux branches tourmentées côtoyaient des massifs de bougainvilliers , tandis que de grands arbres d'essences inconnues dispensaient une ombre épaisse sur des pelouses qu'un arrosage automatique régulier permettait de maintenir toujours vertes . Tout au bout de cette perspective inattendue apparut le palais , caché discrètement dans des massif d'ébéniers et d'eucalyptus , derrière une vaste demeure coloniale , annexe fantôme dont les proportions et l'ordonnance rappelaient davantage une humble résidence princière européenne qu'une propriété de l'île Maurice . La voiture s'immobilisa devant un perron de pierre claire . Son voisin lui fit signe de descendre et sans un mot , le précéda vers les portes du château , qu'un domestique en livrée ouvrit à leur approche . Ils pénétrèrent dans un minuscule hall d'entrée . Saisi par la simplicité des lieux , Paol s'arrêta un instant pour contempler , au-dessus de sa tête , un lustre de cristal , vestige d'une gloire passée , dont les innombrables pendeloques , tombant d'un plafond rococo orné de moulures dorées et de décors sculptés en stuc ou en plâtre , captaient la lumière du jour . ( 9 )
Le sol de faux marbre reflétait les hautes fenêtres , tandis que des portraits d'hommes en uniforme et de femmes parées de robes anciennes se succédaient sur les murs tapissés de vagues soieries orientales , certains visages semblant appartenir à une autre époque , d'autres , plus récents , conservant cette gravité particulière des souverains habitués à être obéis .
Néanmoins , tout , dans cette malheureuse bâtisse , paraissait avoir été abandonné au hasard . Les meubles rafistolés , les tapis défraîchis , les porcelaines restaurées et les vieux bronzes témoignaient d'un goût raffiné , certes , mais aussi d'une volonté obstinée de préserver un monde aujourd'hui disparu . Le chef-comptable songea qu'il ne s'agissait pas simplement d'une résidence privée , le château de " Monplaisir " logeant une cour en miniature , qui avait été reconstituée loin de son royaume , comme si l'exil n'avait fait que suspendre le cours de l'Histoire .
Ensuite , après qu'on l'eût débarrassé de son chapeau et de son " Nikon " , un majordome le conduisit , par un escalier de bois dont ils gravirent en silence les marches , jusque au premier étage , où une courte galerie desservait plusieurs portes à double battant . Celle du fond , peinte en gris , donnait dans une salle d'attente évoquant irrésistiblement les antichambres de Versailles . Des fauteuils de bois dépareillé , recouverts de soie pâle s'alignaient contre les cloisons .
De lourds rideaux de la même matière , brochés de fils d'or effilochés , tant bien que mal , encadraient les fenêtres ouvertes sur le parc , laissant entrer une brise chargée de parfums tropicaux .
Posée sur une console , une pendule ancienne de style " Boulle " égrenait les secondes dans le silence des siècles . Peu après , portant un costume sombre d'une coupe irréprochable avec une discrète épingle ornant le revers de sa veste , un homme , plutôt mince et de grande taille , apparut sur le seuil d'une autre pièce , un bureau .
Encadré de cheveux châtains soigneusement coiffés , les traits de son visage au regard vif , étaient tempérés par l'allure d'un homme aux gestes mesurés , tellement rompu aux usages de la diplomatie qu'il semblait toujours chercher , au-delà des paroles , la pensée véritable de son interlocuteur . Une certaine gravité , donc , s'éclairant parfois d'un sourire discret , donnait à sa physionomie générale une maturité que son âge ne laissait pas nécessairement prévoir . Pourtant , il était encore jeune , à peine plus âgé que son invité . Sa silhouette élancée , son maintien naturel ainsi que la sobriété de son élégance lui conféraient une distinction qui ne devait rien à l'ostentation .
- Monsieur Paol Jegou ?
- C'est bien moi , répondit le visiteur en se levant .
L'autre inclina légèrement la tête .
- Je suis le comte Friedrich von Hohenberg , directeur du cabinet de Son Altesse Johann IV . Sa Majesté m'a chargé de vous recevoir . Veuillez me suivre , je vous prie .
Le comte s'effaça pour le laisser entrer dans la pièce attenante, assez grande , sans être ostentatoire . Une bibliothèque occupait tout un pan de mur . Sur un autre , une représentation cartographique ancienne illustrait un pays d'Europe centrale dont Paol ne parvenait pas à identifier le nom . Derrière un imposant bureau de bois sombre , deux drapeaux étaient disposés de part et d'autre d'un portrait en pied d'un homme en uniforme , portant les insignes d'un ordre chevaleresque .
Le ministre lui désigna un fauteuil .
- Je vous remercie d'avoir accepté cette entrevue , monsieur . Votre venue présente pour nous un intérêt tout particulier . Tout d'abord , veuillez nous excuser pour une précaution qui a pu vous paraître discourtoise . Votre appareil photographique a été placé en lieu sûr . Vous le retrouverez dès votre départ , bien sûr !
Il marqua une pause afin d'observer son hôte avec une attention qui n'avait rien de mondaine .
- Avant que je vous explique les raisons de cette invitation , j'aimerais vous poser une question . Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi Sa Majesté s'intéressait à votre personne , alors que vous-même n'aviez aucune raison de vous croire digne d'une telle surveillance particulière ?
Préoccupé par ce discours , le natif du Morbihan soutint courageusement son oeil de fouine , comprenant maintenant que le déjeuner avec Laval et Gujad n'avait été qu'un prélude , et que , dans ce palais en ruine , perdu au milieu des jardins tropicaux , quelqu'un connaissait sur lui des choses qu'il ignorait peut-être encore lui-même .
17 - Le directeur , ensuite , ouvrit un tiroir pour en sortir un dossier de cuir sombre sur la couverture duquel une couronne surmontée d'un blason représentait un aigle aux ailes déployées .
- Connaissez-vous le nom de Vérénia ?
- Non . Je suppose qu'il s'agit d'un ancien royaume ? , lui demanda-t-il après une courte réflexion .
- D'une petite principauté d'Europe centrale , plus exactement , située entre des territoires-frontières d'influences germaniques et slaves qui , depuis longtemps , comme en Suisse , firent le voeu de s'unir . Notre culture et notre langue , nos institutions , portaient les traces de cette histoire commune . À Vérénia , on pouvait entendre plusieurs idiomes dans les rues de notre capitale , Verenstadt , sans que cela parût extraordinaire . Nous appartenions à un même pays , même si nous ne partagions pas toujours les mêmes idées .
La chemise fut ouverte . Il en retira une carte jaunie représentant une région de montagnes , de plaines et de vallées traversée par plusieurs cours d'eau . Des frontières tracées à l'encre rouge délimitaient un territoire modeste , coincé entre des États bien plus puissants .
- Hélas , la guerre de 1914-1918 bouleversa cet équilibre , poursuivit Hohenberg . Notre empire ne tarda pas à s'effondrer , les frontières furent redessinées et les peuples qui avaient vécu sous une même couronne se retrouvèrent séparés par de nouvelles ambitions nationales . C'est le traité de 1920 qui acheva de transformer l'ordre européen .
Pour les grandes puissances , Vérénia n'était qu'un petit " confetti " territorial dont il fallait vite régler le sort . Mais , pour nous , il s'agissait de notre mère-patrie .
Il posa un doigt sur la carte .
- Notre souverain , Veren XVI , essaya bien de préserver l'indépendance de la principauté . Il accepta certaines concessions , négocia même avec ses voisins , tentant de maintenir la paix entre les différentes communautés . Mais les circonstances lui étaient défavorables , car si , à l'ouest , les partisans d'une intégration dans un ensemble germanique réclamaient certaines garanties , d'autres mouvements révolutionnaires gagnaient , à l'est , du terrain , pendant qu'une puissance communiste , derrière des discours bienveillants de solidarité entre les peuples , cherchait à étendre son influence .
Le comte marqua une pause .
- Il faut que je vous parle du maréchal Klaus Vardana .
Le nom sembla modifier imperceptiblement son expression .
- Comme très souvent chez nous , c'était un officier dont le père était slave , et la mère autrichienne . Il avait réussi à gagner la confiance de toute l'armée , occupant , grâce à des talents indéniables , pendant la guerre , sur le champ de bataille , des fonctions de premier plan dans la défense nationale . Chef d'état-major , il connaissait bien , face aux hésitations de notre souverain , nos faiblesses militaires , de même que nos rivalités politiques , prétendant vouloir sauver Vérénia de la faillite et du démembrement . Mais en réalité , c'est lui qui a négocié sa chute !
( A Suivre )
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Notes :
9 - En 1735 , La Bourdonnais acquit le château de " Mon Plaisir " , au nord-est de la capitale , Port-Louis .
Virginie et Paol - V - Enlèvement .
Virginie et Paol
V - Enlèvement
13 - Paol avait quitté le restaurant en claquant la porte . Il n’avait même pas pris la peine de se retourner . Les dernières paroles prononcées par Francis Laval et le procureur Étienne Gujad résonnaient encore dans sa tête , ayant provoqué une vive colère qu’il avait du mal à contenir parce qu'il avait le sentiment désagréable qu’on s’était joué de lui , sans parvenir à déterminer exactement à quel moment le piège s’était refermé . Il descendit vers les quais du port , se mettant à marcher sans but précis face à la brise marine rafraîchissant son visage . Autour du monument de Mahé de La Bourdonnais , les touristes se croisaient en nombre dans le tumulte habituel de la capitale . Des marchands en quête de clientèle interpellaient les passants , des taxis klaxonnaient pour faire traverser plus vite une bande joyeuse de marins étrangers qui , mêlés aux employés des bureaux voisins , semblaient ne leur accorder aucune attention , ni même à cet homme avançant d’un pas plutôt mécanique et nerveux dans la foule avec son appareil photographique Nikon FM2 en bandoulière , son bonnet-casquette en toile et ses lunettes noires . Le breton , qui avait besoin de réfléchir , finit par s’arrêter devant le monument , mais ses pensées se bousculaient sans parvenir à former un raisonnement cohérent . Que penser de ce réceptionniste l’ayant accueilli dans sa famille avec une apparente cordialité ? Il revoyait le sourire de son hôte , l’assurance du procureur , leurs propos sur la filiation de Virginie . Des analyses réalisées en une seule nuit ! Vous vous rendez compte ! Sans parler de l'attitude équivoque de la jeune fille , qui ne semblait même pas au courant de ce qui se passait ! Qu’attendait-on exactement de lui ? Il ne pouvait le savoir et , chassant pour le moment cette question de son esprit , se disait qu'il lui fallait d'abord trouver une chambre d'hôtel et qu'ensuite , une fois bien installé , il pourrait reprendre les choses dans l’ordre , loin de Francis et de son entourage . Mais une difficulté toute simple se présentait , pensa-t-il : toutes ses affaires , dans sa valise , étaient restées à Mahébourg . Ses vêtements , de même que sa trousse de toilette et ses papiers personnels ... tout se trouvait encore chez les grands-parents . Par bonheur , s'il n’avait emporté que le strict nécessaire en quittant la maison , son passeport comme sa carte de crédit se trouvaient dans son portefeuille . Il n’était donc pas tout à fait démuni . Il consulta sa montre . La colère ayant quelque peu émoussé sa perception du temps , le pauvre s’aperçut qu’il n’avait rien mangé depuis le matin , son estomac se chargeant de lui rappeler cette négligence avec une insistance à laquelle il ne pouvait plus se soustraire . Avant de chercher un abri , il lui fallait donc trouver de quoi déjeuner . Quittant les abords de la statue , il s’engagea dans une rue plus animée , à la recherche d’un établissement modeste , un de ces petits restaurants populaires chinois dans lesquels chacun pouvait se nourrir sans cérémonie , loin des nappes immaculées , des serveurs en veste blanche et des conversations trop feutrées . L'homme n’avait plus envie de jouer les invités de marque . Arrosé d'une bière locale , un sandwich et quelques minutes de quiétude lui suffiraient . Coincée entre une boutique de vêtements pour dame et un marchand de pièces détachées , Jégou finit par repérer une petite enseigne où , autour de quelques tables en formica occupant une salle étroite , ouverte sur la rue , des habitués mangeaient en silence tandis qu’un ventilateur brassait péniblement l’air chaud . L'endroit n'avait rien de raffiné, mais les odeurs de gingembre, de coriandre et de viande sautée lui avaient ouvert l'appétit . Le fugitif s’installa discrètement derrière la porte , repensant aux lettres de Virginie qu'il avait relues tellement de fois qu’il croyait en connaître chaque mot . Pourtant , certains passages lui en paraissaient à présent si étranges , lorsque cette jeune fille , évoquant la mode avec tant de naturel , de même que les voyages de la jet-set , ne lui avait presque jamais parlé de sa propre enfance , ni de ses souvenirs intimes , bref , de ses véritables sentiments . Plus curieux encore , Francis avait souvent employé des expressions qui lui avaient rappelé celles de ces lettres . Coïncidence ? ( 8 )
Mais il n'était pas homme à se fier uniquement à une impression . Ses années passées dans les commandos parachutistes lui avaient appris qu'un détail apparemment insignifiant pouvait révéler une menace , à condition de savoir l'observer sans se laisser dominer par ses émotions . Froidement , il lui fallait reprendre toute l'histoire depuis le début : son arrivée à Maurice , l'accueil de ce type de l'hôtel ainsi que la photographie de Rosalie et de la petite , puis cette précipitation soudaine autour des tests de filiation . Pourquoi on tenait tant à le convaincre qu'il était son père ? Il allait se lever de table , ignorant encore s'il devait retourner dans le sud ou rester dans la capitale pour y dormir . Une certitude , cependant , commençait à s'imposer à lui : il lui faudrait mener sa propre enquête , car il ne pouvait plus se contenter de croire ce qu'on lui racontait .
14 - C'est alors qu'une jeune femme s'arrêta près de lui .
- Excusez-moi , monsieur ... Vous avez laissé tomber quelque chose .
Encadrant un visage aux traits fins , dont les yeux gris de louve semblaient observer le monde avec une fixité rare , la couleur de ses cheveux blonds , luisant sous la lumière crue du snack , apportait une touche assez claire à une tenue plutôt sombre , et bien que certaines syllabes , légèrement appuyées , ne trahissent , chez elle , un accent germanique , elle parlait un français correct . Elle devait avoir une trentaine d'années .
Paol regarda machinalement vers le sol . Il ne vit rien .
- Je ne crois pas , mademoiselle .
Celle-ci esquissa un sourire .
- Regardez donc dans votre poche . Vous avez peut-être perdu un objet sans vous en apercevoir .
Intrigué , il glissa la main dans sa veste . Son portefeuille s'y trouvait toujours , de même que son passeport . Quand il releva la tête pour l'interroger , la jeune femme s'était rapprochée davantage .
- Ne vous retournez pas ! , lui murmura-t-elle à l'oreille .
Le sourire avait disparu de ses lèvres . D'un geste presque imperceptible , elle posa un petit morceau de papier près de son assiette . Il eut à peine le temps d'en apercevoir le bord qu'elle reprenait déjà son sac .
- Je vous souhaite une bonne journée ! , lui lança-t-elle avant de s'enfuir à toute vitesse dans la rue .
Il demeura stupéfait quelques secondes puis déplia le papier sous la table . Quelques mots , d'une écriture serrée , y étaient effectivement griffonnés au stylo : " Ne faites confiance à personne . Votre vie est en danger . Si vous voulez connaître la vérité sur Virginie , rendez-vous à la gare maritime à dix-huit heures . Venez seul ! "
Aucune signature . Il replia soigneusement la feuille et la glissa dans son porte-monnaie . Pour la première fois depuis tout à l'heure , sa colère avait cédé la place à une véritable inquiétude . Ici , quelqu'un connaissait ses déplacements , mais cette personne , sachant ce qu'il cherchait , venait peut-être aussi de lui offrir la seule piste qui lui restait à découvrir . Il consulta sa montre . Il était encore loin de dix-huit heures . Cette femme cherchait-elle réellement à l'avertir ?
En relisant plusieurs fois le message , il se demanda s'il s'agissait à nouveau d'une manœuvre d'intimidation . Dehors , les passants , qu'il observait à travers la vitre , se succédaient sur le trottoir , mais la jeune inconnue s'étant volatilisée , un détail le troubla davantage que le reste : elle avait prononcé le nom de Virginie sans qu'il lui en eût parlé . Il décida , cependant , de ne pas trop se précipiter , mais avant de se rendre à la gare maritime , il lui fallait vérifier si cette mystérieuse créature était bien partie seule . Au-dessus du port , le soleil , déjà , déclinait .
Marchant quelque temps dans les rues encombrées , le promeneur s'arrêtait devant les vitrines , changeant souvent de direction , car il voulait s'assurer que personne ne le suivait . Dans un reflet , néanmoins , la glace lui servit aussi de miroir , lui montrant le manège d'une voiture dans son dos , cette berline sombre qu'il avait aperçue plus tôt , mais qui , hélas , venait maintenant de disparaître avant qu'il n'ait pu en distinguer les occupants .Vers dix-sept heures cinquante , il atteignit enfin le lieu de son rendez-vous . L'activité du port se poursuivait dans le vacarme des moteurs de bateaux , le cri des mouettes couvrant le brouhaha des voix humaines . Des voyageurs faisaient la queue près des embarcadères , des porteurs transportaient des montagnes de bagages , des hommes d'affaires , pressant le pas , consultaient leurs montres . Paol choisit un endroit d'où il pouvait observer les accès sans attirer l'attention . Puis , il attendit . Dix-huit heures sonnèrent . Quelques secondes plus tard , la berline noire s'immobilisa devant l'entrée . Le chauffeur ne descendit pas . La vitre arrière s'abaissa de quelques centimètres .
15 - Monsieur Jegou ?
Il ne répondit pas immédiatement .
- Qui vous envoie ?
- La personne qui souhaite vous rencontrer . Vous avez reçu notre message , m'a-t-on dit ?
L'homme parlait français sans aucun accent particulier . Son visage demeurait dans l'ombre de l'habitacle . Paol fit un pas en arrière .
- Et si je refuse ?
- Alors , vous repartirez comme vous êtes venu . Mais vous n'aurez probablement pas une autre occasion d'apprendre la vérité .
Assis à l'arrière de la voiture , l'homme à la veste de cuir , aux lunettes noires , plongé dans la pénombre de l'habitacle , avec un chapeau dont le large bord cachait la moitié de son visage , avait prononcé ces mots sans insistance , presque avec indifférence . Le breton regarda autour de lui et ne vit personne qui semblât s'intéresser à la scène . Il aurait pu encore , en vérité , s'éloigner , se fondre dans la foule et tenter de découvrir par ses propres moyens qui tirait les ficelles . Mais il repensa , en un éclair , à cette étrange affaire qui l'avait amené à franchir des milliers de kilomètres par affection pour une personne illusoire , ensuite , aux analyses de filiation dont les résultats lui avaient été imposés de force avec une assurance tellement suspecte ! Il devait en savoir plus .
- Très bien ! Mais je vous préviens : je n'aime pas qu'on me mette au pied du mur !
Il accepta finalement de s'installer près du curieux bonhomme qui avait tenté de le convaincre , et , la portière de la voiture se refermant avec un bruit sourd , celle-ci s'engagea peu après dans la circulation dense , abandonnant derrière elle les lumières du port de commerce . Il ignorait où on le conduisait . Plus la voiture s'éloignait de la zone urbaine , et plus les bruits s'estompaient , Paol se retournant de temps à autre pour voir une dernière fois les lumières de la capitale disparaître derrière les arbres . Lorsqu'il essaya de distinguer le chemin suivi , il constata que le véhicule empruntait des routes qu'il ne connaissait pas , le chauffeur conduisant sans hésitation , comme s'il avait parcouru cet itinéraire des dizaines de fois . Les dés en étaient jetés , de toute manière ! Venant de franchir une frontière invisible , il pressentait que , de l'autre côté , plus rien ne serait jamais comme avant !
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Notes :
8 - Bertrand François Mahé De La Bourdonnais ( 1699 - 1753 ) , officier de marine breton devenu amiral et gouverneur en 1735 de " L'Isle de France " ( Maurice ) .
Virginie et Paol - IV - Un Chemin de Damas .
Virginie et Paol
IV - Un Chemin de Damas
9 - Le chef réceptionniste avait sorti sa chère Toyota du garage pour emmener son hôte jusqu'à Port-Louis . La voiture avait connu des jours meilleurs , mais son propriétaire semblait lui porter une affection toute particulière . Il en connaissait les caprices , croyant ainsi pouvoir obtenir du moteur fatigué juste assez de puissance pour gravir les routes escarpées traversant l'île . Francis et Paol quittèrent donc Mahébourg dans la matinée . Les maisons , bientôt , s'espacèrent , laissant place aux champs de canne à sucre s'étendant à perte de vue . Par endroits , les montagnes , voilées d'une brume légère qui se dissipait lentement sous le soleil , surgissaient au-dessus des plantations . Le mauricien conduisait sans se presser , parlant volontiers de son travail à l'hôtel , des clients fortunés qu'il avait l'occasion de recevoir et des personnalités qui fréquentaient les établissements de luxe de son pays . L'employé connaissait leurs habitudes , leurs goûts , leurs caprices , narrant certaines anecdotes avec une pointe d'ironie . Son voisin l'écoutait tout en regardant défiler le paysage .
Il cherchait à retrouver quelques impressions , mais celles-ci demeuraient vagues , car , seize ans plus tôt , s'il avait découvert Maurice au cours d'un bref séjour , il ne s'était ensuite souvenu que de la vue sur " Blue Bay " , du Chaland , d'une soirée de fête et de quelques visages tout juste entrevus , n'ayant guère eu le temps de connaître autre chose . Arrivés vers les hauteurs de Curepipe et Moka , le temps se fit plus frais , les gens courant , parapluie en main , vêtus de cardigans et de pulls .
Voyant cela , le conducteur , comme d'habitude , ne se priva pas de parler de fringues , de voyages , de célébrités et de mondanités , possédant sur tous ces sujets concernant la mode une aisance qui rappelait étrangement celle de Virginie dans ses lettres , la jeune fille semblant toujours prête à raconter les dernières nouveautés , mais devenant étrangement évasive dès qu'il s'agissait de sa mère , de son enfance ou de ses préoccupations personnelles .
Vers les hauts plateaux , dans le flot des véhicules qui se dirigeaient vers le nord , la vieille Toyota , ayant dépassé un camion chargé de cannes , commença de ralentir à l'approche d'un carrefour où plusieurs véhicules s'étaient engagés dans un embouteillage .
Paol regarda machinalement dans le rétro . Une berline sombre se trouvait derrière eux , reconnaissable à sa calandre , avec une légère bosse sur le coffre avant , restée à distance depuis un moment sans qu'il y prêtât même attention , son conducteur paraissant attendre patiemment que la circulation reprît .
Quelques kilomètres plus loin , comme on devait s'arrêter à une station-service , elle passa lentement devant eux , puis disparut une nouvelle fois derrière un camion .
- Quelque chose ne va pas ? , lui demanda Francis .
- Non . Je regardais simplement la circulation .
L'homme au volant jeta un coup d'œil , son visage ne trahissant aucune inquiétude .
- Nous approchons de Port-Louis , dit-il avec indifférence , reprenant son récit comme si de rien n'était . Sur cette route , il y a toujours beaucoup de monde !
Son passager , lui, ne parvenait plus à suivre la conversation . La voiture noire avait changé de file , puis s'était retrouvée derrière un autobus . Il la perdit de vue à nouveau , se demandant s'il ne devenait pas excessivement méfiant . Depuis son arrivée , tout lui semblait curieux : l'attitude de Virginie en regard de ses lettres , l'accueil de Francis , les questions posées sur sa vie passée .
Mais peut-être , songeait-il , que cette tension lui faisait voir des intentions cachées dans les gestes les plus ordinaires ? Cependant , restant sur ses gardes , la prudence lui commandait de ne rien dire .
10 - Avant de gagner le centre-ville , son chauffeur quitta la route nationale .
- Nous allons faire un petit détour par Sainte-Croix . Je dois récupérer quelque chose chez ma soeur . Cela ne nous retardera pas trop . ( 6 )
La maison se trouvait dans une ruelle tranquille , à l'écart des axes les plus fréquentés . Rosalie était absente , mais comme son frère , expliquait-il , avait une clé , il lui suffirait d'entrer chez elle quelques instants . Paol Jegou le suivit à l'intérieur . La pièce principale était modeste , mais soigneusement tenue . Des rideaux clairs filtraient la lumière de l'après-midi sur quelques bibelots décorant les meubles , tandis que , sur un buffet de bois foncé , une photographie représentant l'intendante beaucoup plus jeune , qui tenait dans ses bras un bébé , attira son attention . Son visage , alors lumineux , presque insouciant , contrastait avec l'expression plus réservée qu'il lui connaissait aujourd'hui . L'enfant dormait contre elle , enveloppé dans une couverture . Il s'approcha du cadre . Virginie , pensa-t-il , devait avoir cet âge sur la photographie . Il fut frappé par la tendresse avec laquelle cette jeune femme regardait le bébé , comme si le monde extérieur n'avait pas encore eu le pouvoir de l'atteindre . À côté du cadre reposait une petite maquette d'avion . Il se pencha pour en distinguer les couleurs . L'appareil portait les marques d'une compagnie aérienne de l'Europe de l'Est dont le nom , qui était en partie effacé , lui évoquait celui de la Malév , une compagnie hongroise . Paol connaissait bien ce genre de souvenir . Au temps de son " job " d'étudiant-steward , il avait souvent croisé des voyageurs qui rapportaient de leurs déplacements de petits objets de ce type . Mais pourquoi Rosalie avait-elle conservé celui-ci avec tant de soin ? Avait-elle voyagé en Hongrie ? A quelle époque , dans ce cas ?
- Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? , demanda-t-il .
Francis venait de quitter le bureau se trouvant derrière la pièce . Il tenait une enveloppe qu'il glissa dans la poche intérieure de sa veste .
- Oui . Nous pouvons y aller .
Paol ne lui posa aucune autre question , jetant seulement un dernier regard à la photographie et à la miniature , puis suivit son hôte .
En sortant sur le seuil , derrière lui , il crut apercevoir un homme qui courait , au bout de la rue , vers la voiture sombre qui les avait filés . Mais il ne distingua ni son conducteur , ni sa plaque d'immatriculation . Lorsqu'il se retourna , le véhicule avait disparu !
Il resta troublé par cette coïncidence .
- Vous venez ? lança le propriétaire de la Toyota .
11 - La circulation , dans les quartiers de Port-Louis , devint plus dense , autour des façades plutôt décrépites des vieilles rues ornées de devantures bigarrées d'échoppes et de commerces divers , dans cette capitale de l'ancienne " Île de France " qui avait conservé quelque chose de son passé colonial . Sur la Place d'Armes , les palmiers royaux bordaient l'allée qui conduisait aux anciens bâtiments du gouvernement . Plus loin , les artères commerçantes s'animaient autour du marché central , tandis que des odeurs d'épices , de fruits et de cuisine se mêlaient au bruit des klaxons . Paol se laissait volontiers distraire par ce spectacle si pittoresque . Il aurait aimé s'y arrêter plus longtemps , flâner dans les rues , découvrir la ville à son rythme . Mais Francis , qui , ayant organisé leur journée , semblait pressé de rejoindre enfin le lieu où ils devaient déjeuner , prit à droite , puis s'arrêta quelques instants devant une boutique pour laisser passer un groupe de piétons . Dans le rétroviseur , son compagnon vit la berline ralentir à son tour . Celui-ci sentit naître une inquiétude qu'il ne parvenait plus à dissiper .
- Vous connaissez beaucoup de monde ici ? , demanda-t-il d'un ton qu'il espérait naturel .
- Quelques personnes , pourquoi ?
- Pour rien . Je me demandais si nous étions attendus .
Francis , tournant brièvement la tête vers lui , se fendit d'un sourire .
- Ne vous ai-je pas dit que nous avions rendez-vous avec un ami ? Vous le rencontrerez tout à l'heure . Il n'ajouta rien . Le breton , cherchant à y déceler un signe de gêne ou d'impatience , observa son visage . Mais il demeurait parfaitement calme . Et pendant que la Toyota repartait , la berline disparut à son tour derrière un camion de livraison . L'invité se força à regarder les rues . Pourtant , la même question tourmentait son esprit : depuis quand cette voiture les suivait-elle ? Et surtout , pourquoi ?
12 - Depuis l'église anglicane St Paul jusqu'à la " Cour Suprême " , il y avait une distance d'environ deux kilomètres , ce que plus tard , notre ami breton nomma son " chemin de Damas " , Laval ayant décidé , sans explication , d'y faire garder son automobile , et tous deux se mettant à marcher ensuite à pied vers le restaurant où il avait rendez-vous , qui se trouvait dans une rue animée , à proximité du centre-ville . Cet établissement était élégant sans être ostentatoire . Des ventilateurs tournaient lentement au plafond , les nappes blanches donnant à la salle une apparence de calme que troublait à peine le brouhaha des conversations . Drapé dans la rigueur d’un costume de ville parfaitement ajusté , un homme en cravate les attendait à une table . Francis le présenta comme son beau-frère Étienne Gujad , procureur à Port-Louis . L'homme , qui avait une mise impeccable et des manières mesurées de fonctionnaire , semblait , avant même qu'ils n'eussent parlé , se montrer capable d'évaluer chacun de ses interlocuteurs . La conversation débuta sur des banalités . Parlant du tourisme , on passa aux vacances de Paol , à son travail en France , tout en évoquant les changements survenus à Maurice depuis son dernier passage . Étienne se montrait courtois , mais ses questions les plus anodines paraissaient parfois bien trop précises pour relever d'une simple curiosité . Le breton répondait avec prudence . Il avait l'impression d'être soumis à un genre d'interrogatoire dont il ignorait le motif . Mais au milieu du repas , brusquement , le juriste , contre toute attente , leva son verre . ( 7 )
- À l'heureux papa de Virginie !
Jegou le regarda sans comprendre.
- Que voulez-vous dire ?
Francis esquissa un sourire triomphal en brandissant l'enveloppe qu'il était allé chercher dans la soi-disant demeure de Rosalie .
- Les résultats des tests de filiation sont arrivés . Monsieur le procureur a pu faire procéder aux vérifications nécessaires . Les analyses confirment que vous êtes bien le père de Virginie .
Un silence s'établit autour de la table . Paol sentit son étonnement se transformer en méfiance .
- Quels tests ? Je n'ai rien demandé .
- Les démarches , lui répondit l'homme de loi , ont été faites dans votre intérêt comme dans celui de la jeune fille .
- Dans mon intérêt ? Vous prétendez avoir obtenu en une nuit , sans même m'avoir consulté , ces résultats ?
Gujad posa son verre .
- Il arrive que certaines circonstances , lors d'une conjoncture extraordinaire , exigent rapidité et discrétion .
Cette réponse , loin de rassurer Paol , acheva de le troubler . Il regarda Laval , qui semblait attendre de lui une réaction bien précise .
- Qui a demandé ces tests ? , répéta-t-il .
- Vous devriez plutôt penser à notre amie , intervint Francis . Elle a peut-être besoin de vous .
Paol repoussa nerveusement son verre . Il songeait aux lettres de Virginie , dont le ton lui rappelait désormais celui de Francis . Il revit la photographie de Rosalie avec le bébé , la miniature de la compagnie aérienne hongroise et la voiture sombre qui , au cours de la journée , avait reparu à plusieurs reprises . Puis , il se demanda si son retour à Maurice n'avait pas été orchestré dans un but bien précis .
- Je ne boirai jamais à une paternité que je n'ai pas reconnue ! , déclara-t-il en sortant brusquement de l'auberge , pris d'une vive colère .
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Notes :
6 - Sainte-Croix , banlieue de Port-Louis , connue pour avoir accueilli le bienheureux Jacques-Désiré Laval , qui a travaillé à Sainte-Croix en tant que missionnaire de 1841 jusqu'à sa mort en 1864 .
7 - St Paul's Church , Plaine Verte , Port-Louis , fondée en 1854 .
Virginie et Paol - III - Madame Rosalie .
Virginie et Paol
III - Madame Rosalie
7 - Francis et Paol étaient installés près du bar " Pamplemous " , non loin du bord de la piscine lorsque , une petite serviette sur l’avant-bras , madame Rosalie , l'intendante , s’approcha d'eux , venant simplement débarrasser les verres laissés dessus la table basse . ( 4 )
- Je te présente ma sœur , dit le réceptionniste .
Mais lorsque Jegou leva les yeux vers la femme , il eut un mouvement de surprise qu’il ne put réprimer . La ressemblance avec Virginie était troublante , presqu'insupportable .
Même visage , mêmes traits , quelque chose d’indéfinissable dans le regard . Cette Rosalie portait la tenue simple du personnel de l’hôtel , une jupe sombre ainsi qu'un chemisier clair dont les manches , retroussées à mi-bras pour faciliter le service , découvraient une peau soyeuse et veloutée . Rien dans son apparence ne cherchait à attirer la convoitise , et pourtant , la " barmaid " , bien que d'âge mur , possédait encore une beauté naturelle difficile à ignorer . Son visage aux traits fins , légèrement métissés , reflétait cette douceur particulière des femmes créoles de l'île , avec une carnation brune aux reflets dorés , des pommettes rebondies et des yeux sombres dont la prunelle vive semblait toujours en savoir un peu plus qu’elle ne voulait en dire . Ses cheveux noirs , tenus à la hâte en chignon , laissaient échapper quelques mèches folles tout autour de ses tempes , mais elle n’avait besoin ni de bijoux précieux , ni d’une toilette recherchée pour dégager une élégance discrète , presque instinctive . Plus adulte et plus sophistiquée dans ses manières que sa fille , elle possédait une façon de sourire, à la fois très aimable et réservée , qui rendait ses pensées difficiles à deviner . Sous cette apparente simplicité de serveuse , quelque chose en elle demeurait mystérieux , comme une assurance tranquille que Paol , troublé par sa ressemblance avec Virginie , fut incapable de ne pas remarquer . Soudain , paraissant remonter à la surface de l'eau en ce lieu même , un souvenir émergea de sa conscience et lui fit revivre une chaude soirée d'escale , seize ans plus tôt lorsque , séjournant à l’hôtel en tant que steward , il se revit grisé par les nombreux cocktails qu’il avait déjà bus , par la musique , l'alcool et les flons-flons d'une fête , en compagnie d'une jeune femme rencontrée par hasard , commençant avec trop d'insistance à se peloter comme un chat contre elle , incapable ou refusant de comprendre qu’il allait peut-être trop loin . Puis , des images confuses d'un visage bouleversé au petit matin lui firent à nouveau ressentir ce profond malaise qu’il avait ensuite préféré vite oublier au fond de sa mémoire !
Il fixa Rosalie , décontenancé .
- Nous nous sommes déjà rencontrés ? , la questionna-t-il .
Sans se presser , l'employée rassembla les verres .
- C’est bien possible . Autrefois , j’ai travaillé dans plusieurs établissements .
Francis intervint avec une désinvolture presque excessive :
- Je crois qu'à cette époque , d'après ce qu'il m'a raconté , notre ami avait séjourné dans cet hôtel , n'est-ce pas ? Peut-être y avez-vous des souvenirs en commun ?
Sa soeur esquissa un timide sourire , puis se penchant pour ramasser la dernière coupe :
- Dites-moi , monsieur Paol … Avez-vous déjà rencontré ma fille ?
La question le surprit davantage encore .
- Votre fille ?
- Oui , Virginie m'a parlé de vous , tout à l'heure .
Un instant , Francis détourna le regard vers la piscine . Son visage ne trahissait rien , mais il semblait attendre quelque chose .
- Elle travaille ici depuis longtemps ? , lui demanda son voisin , tandis que celle-ci s'éloignait vers le hall .
- Aussi longtemps que moi ...
Puis , à l'appel d'un collègue , il se leva , laissant le visiteur avec ses pensées . Rosalie avait discrètement glissé une petite carte de visite , sous une serviette blanche posée sur la tablette à côté de son transat , ignorant encore que les verres qu’elle venait d’emporter , soigneusement séparés des autres , pourraient peut-être aussi permettre de répondre à certaines questions qu’elle se posaient .
8 - Lorsque Francis revint vers lui , Paol avait retrouvé un semblant de tranquillité . La proche ressemblance de Virginie avec sa mère continuait pourtant de le troubler , sans qu’il parvînt à comprendre ce que ce souvenir ancien venait faire dans ce nouveau séjour à " Blue Bay " .
- Demain , je dois me rendre à Port-Louis , proposa son hôte . Cela vous dirait de m’accompagner ? Je vous ferais visiter la capitale . Quelques endroits méritent le détour , la Place d'Armes , le vieux marché , la Maison du Gouvernement ... ( 5 )
Paol accepta d'autant plus volontiers qu'il pensait à sa ville d'origine portant le même nom , dans le Morbihan .
- Nous pourrions nous promener dans les quartiers pittoresques , déjeuner en ville et découvrir quelques endroits que vous ne connaissez sans doute pas .
Le mauricien lui parla du front de mer , de ses rues animées , mentionnant quelques bâtiments coloniaux .
- Hé , nous pourrions même , ajouta-t-il , comme j'ai rendez-vous avec lui , saluer l'un de mes beaux-frères qui exerce comme procureur au Palais de Justice . Je suis certain qu’il serait heureux de vous rencontrer !
Le breton sourit . La perspective d'une rencontre sympathique , dont il n'avait aucune raison de se méfier , ne pouvait qu'éveiller sa curiosité . Et puis , trouvait-il encore , après plusieurs journées passées entre piscine et plage , une telle excursion lui ferait du bien . Pour lui , le lendemain serait simplement une journée de plein air et de découverte . Il ignorait encore que , derrière les murs de ce bâtiment , la visite pourrait prendre une tout autre tournure ...
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Notes :
4 - " Pamplemousse " en créole .
5 - Port-Louis , capitale de l'Île Maurice .
Virginie et Paol - II - La Case du Pêcheur .
Virginie et Paol
II - La Case du Pêcheur
5 - La maison se trouvait non loin du centre , dans un quartier où les habitations semblaient avoir poussé au gré des besoins plutôt que suivant les règles d'un plan cartographique établi . C’était une demeure basse , modeste , une petite case créole en bois de pays dont les murs portaient l'usure du temps comme celle des embruns .
Rien , dans son apparence , ne laissait deviner que sa correspondante eût pu y recevoir un invité venu de si loin .
Les parents de la jeune fille les attendaient . L’accueil fut tout de même chaleureux . La grand-mère de Virginie avait préparé un petit-déjeuner composé de quelques spécialités locales , qu’elle disposa sur la table avec une simplicité pleine de bonne volonté . Le grand-père , un homme aux traits burinés , conservait le silence de ceux que le travail a rendus économes de leurs paroles . Tous deux souriaient à Paol en lui désignant les plats , l’invitant à se resservir , tandis que la vieille femme , dans un français très hésitant , lui expliquait avec peine que Virginie avait déjà dû partir en ville rejoindre son école en sachant qu'il arriverait ce matin-là , mais qu’il pourrait ainsi se reposer avant de la retrouver . Francis , de son côté , consulta sa montre . Il devait vite rejoindre son travail et ne pouvait s’attarder davantage . Après avoir recommandé au visiteur de prendre ses aises , lui promettant qu’ils auraient bientôt l’occasion de se revoir , il s’éclipsa sans autre explication .
Paol Jegou le regarda partir avec un léger sentiment d’abandon , se retrouvant désormais seul dans cette maison inconnue , au milieu de gens dont il comprenait à peine la langue , et qui semblaient , malgré leur gentillesse , appartenir à un monde fermé sur lui-même . On lui montra sa chambre . C’était une pièce étroite , presque nue , où quelques meubles en rotin se partageaient l’espace . Un lit tout simple surmonté d'un crucifix et recouvert d'une moustiquaire , une petite armoire en goyavier dont la porte fermait mal , une chaise dépareillée ainsi qu'une table marquée par de longues années d’usage en constituaient tout le mobilier . Les murs paraissaient défraîchis , le plafond portant des traces d’humidité . Par une fenêtre ouverte donnant sur un coin de jardin envahi par les herbes , le nouvel occupant respira , flottant dans l'air , une odeur d'iode et de sel venue du large , mêlée à celle du linge fraîchement lavé . Lui qui avait connu , en Bretagne , des cabanons de fortune où l’on vivait avec moins encore , n’était pas homme à juger les gens sur leur pauvreté .
Mais il s’était attendu , sans doute , à autre chose , ignorant de ce que Virginie , dans ses lettres , ne lui racontait jamais , concernant sa vie de famille , son existence quotidienne et cette humble demeure où elle avait , semblait-il , grandi . Il commençait à se demander , même , s’il n’avait pas imaginé la jeune femme , à travers ces faux échanges , bien plus libre et plus moderne qu’elle ne l’était en réalité . La fatigue du voyage finit rapidement par l’emporter . Fourbu , il s’allongea tout habillé , avec l’intention de ne fermer les yeux que quelques minutes . Mais , lorsqu’il se réveilla , la lumière avait changé . Il lui fallut un instant pour se ressaisir et comprendre où il se trouvait . Le silence , dans la maisonnette , était presque total . Il se leva , passa de l’eau sur son visage et sortit de la chambre .
Personne !
La table du petit-déjeuner , dans la salle commune , avait été débarrassée . Dans la cuisine , une vieille femme était assise près d’une fenêtre , occupée à trier , dans un panier , des pelotes de laine . Elle leva les yeux vers lui , lui adressa quelques mots dans une langue qu’il ne comprit pas , puis reprit son ouvrage . Alors , Paol essaya de lui parler en français , lui faisant secouer la tête avec un sourire édenté . Il tenta bien quelques mots d’anglais , mais sans davantage de succès . La vieille femme , manifestement habituée à ce genre de situation , se contenta de lui montrer la porte d’un geste qui pouvait signifier aussi bien qu’il était libre de sortir ou que personne , en tout cas , ne reviendrait ici avant longtemps .
Déconcerté , il resta un moment sur le seuil .
Il n’y avait ni indication sur l’heure à laquelle Virginie rentrerait , ni aucun message d'elle . Francis avait disparu , les grand-parents de la jeune fille étaient partis , la seule gardienne était cette personne âgée dont il ignorait le nom . Tout cela avait quelque chose d’étrange , sans qu’il pût encore dire pourquoi . Il décida de sortir .
La plage de " Blue Bay " s’étendait à quelques minutes de marche . Il suivit un chemin sablonneux entre des maisons basses , puis déboucha sur le rivage . La mer était calme , immense , traversée de longues bandes de lumière . Quelques pêcheurs s’affairaient près de leurs embarcations . Plus loin , des enfants couraient sur la grève . Le vent lui apporta cette odeur familière d’algues et d’eau salée qui , pendant un instant , lui rappela les côtes de son pays . Désorienté , il vagabonda sans but précis , longtemps , les mains dans les poches , pensant à Virginie . Pourquoi était-elle partie sans même venir le saluer ? Pourquoi l’avait-on accueilli avec tant de gentillesse pour le laisser ensuite seul , comme si sa présence n’avait finalement qu’une importance secondaire ? Et Francis , qui avait paru si pressé de l’accompagner jusqu’ici , pourquoi s’était-il éclipsé aussi rapidement ? Mais peut-être avait-il mal compris ? Peut-être la fille ignorait-elle qu’il arriverait si tôt ? Les explications les plus simples peuvent souvent paraître les meilleures , pensa-t-il , sans parvenir à se convaincre tout à fait . Il s’arrêta près d’un groupe de rochers , contemplant l’horizon qui commençait à rosir dans le crépuscule . Au-delà de cette mer inconnue, la Bretagne lui parut soudain très lointaine. Il avait traversé des milliers de kilomètres pour retrouver une jeune femme avec laquelle il croyait partager quelque chose d’essentiel. Et voici qu’il se retrouvait seul, dans un pays dont il ne connaissait ni les usages ni la langue, devant une maison qui semblait garder ses secrets. Le soleil descendait lentement dans les flots . Paol reprit sa marche, avec le sentiment diffus que son séjour ne se déroulerait pas comme il l’avait imaginé . Il ne savait pas encore si Virginie lui cachait quelque chose , ou si c’était lui qui , depuis le début , n’avait pas su comprendre ce qu’elle cherchait à lui dire .
( 1 )
6 - Lorsqu’il revint vers " Mo Ti Paradiz " , le soleil était déjà couché . Il avait marché plus longtemps qu’il ne l’avait prévu , cherchant dans le clapotis régulier des vagues venant mourir au rivage , une réponse aux nombreuses questions qui , dans son esprit préoccupé , s’accumulaient . Sur la varangue , il aperçut Francis qui semblait l’attendre et l’accueillit avec son habituelle décontraction , comme si rien d’inhabituel ne s’était produit . ( 2 )
- Alors , vous avez pu vous remettre un peu ?
Paol lui fit part de son étonnement devant la solitude dans laquelle il s’était retrouvé . Son interlocuteur parut comprendre , mais lui expliqua qu’il avait préféré le laisser dans sa propre chambre pour qu’il puisse tranquillement s'y reposer . Quant à lui , il avait trouvé une solution plus pratique : on lui avait laissé l'opportunité de dormir dans son propre hôtel où il pourrait ainsi passer la nuit sans déranger personne .
- Vous comprenez , précisa-t-il , cette maison n’est pas vraiment faite pour recevoir des invités . Mais la famille de Virginie a tenu à vous y accueillir . Ils sont comme ça . Ils n’ont pas grand-chose , à part leur bon cœur .
Il avait , avec une certaine condescendance , prononcé ces derniers mots , comme s’il évoquait un monde dont il s’était depuis longtemps affranchi et dont il connaissait les limites . Dubitatif , son hôte le remercia , touché par cette attention , même s’il ne comprenait pas très bien pourquoi celui-ci avait préféré dormir ailleurs plutôt que de le laisser s’installer dans sa propre chambre . Mais il n’insista pas . Après tout , ce n’était pas pour examiner les habitudes de son hôte qu'il était venu . Ils attendaient encore le retour de Virginie lorsque celle-ci apparut enfin , pénétrant dans la maison sans presque regarder autour d’elle , un petit écouteur fixé à son oreille , relié à un boîtier qu’elle tenait dans une main . Paol , voulant se lever , crut qu’elle écoutait de la musique , mais la jeune femme , lui lançant un bref signe de la main , salut distrait qui ne semblait destiné à personne en particulier , fila devant lui en vitesse . Il resta immobile et surpris . C’était donc elle , cette amie dont il avait tant attendu la rencontre , celle avec laquelle il avait échangé des lettres , des messages , des confidences qui lui avaient parfois donné l’impression d’une proximité presque intime . Elle était donc là , à quelques pas de lui , et pourtant son regard semblait venir d’une autre galaxie . Elle ne lui posait aucune question sur son voyage , ne lui demandant même pas s’il avait bien dormi , ne manifestant même pas la curiosité élémentaire que l’on aurait pu attendre envers un visiteur venu de si loin , disparaissant vite dans une autre pièce , toujours très absorbée par son appareil !
Paol se tourna vers le mauricien . Celui-ci eut un petit sourire embarrassé .
- Ne vous en faites pas , ma cousine est très timide ! Elle a toujours eu du mal à exprimer ce qu’elle ressentait , surtout lorsqu’elle se trouve devant quelqu’un qu’elle ne connaît pas vraiment .
En réponse , il aurait voulu lui rappeler qu’ils se connaissaient depuis longtemps , du moins par leurs échanges . Mais il se retint , se demandant plutôt si les confidences qu’ils avaient partagées pouvaient avoir eu la même importance pour elle que pour lui .
Francis , lui , semblait considérer l’incident comme parfaitement naturel .
- Venez donc avec moi , proposa-t-il . Nous serons mieux pour discuter .
Il avait laissé sa voiture devant la maison . Quelques minutes plus tard , les deux hommes traversaient les rues de la ville en direction d’un établissement dont Paol n’avait aperçu d'abord jusque-là que la façade , depuis la route côtière . Pourtant , peu à peu , en longeant la côte , puis en revenant vers le village , il avait cru retrouver les lieux de son ancien séjour , seize ans plus tôt , lorsqu'il avait exercé en tant qu'étudiant , pour l'été , le boulot de " steward " . A peine changés , certains paysages faisaient remonter en lui des souvenirs qu’il croyait depuis longtemps oubliés .
Déjà , il en gardait le souvenir , à une époque où l'île n'était pas encore envahie par ces mastodontes du tourisme cinq étoiles qui , ensuite , devaient la défigurer , " Le Chaland " , sous ses bungalows aux toits de chaume , se présentait comme un petit hôtel familial et décontracté , au bord de l'eau turquoise d'un lagon que cocotiers et filaos ombrageaient . Les touristes de passage s'y prélassaient simplement sur une pelouse parsemée de transats , tandis que des serveurs en tenue claire circulaient avec une discrétion stylée . Tout , depuis le mobilier jusqu’à la musique diffusée à faible volume , semblait obéir à une même idée d'un confort bon enfant , de type colonial , où rien ne devait paraître contraint , ni laisser soupçonner l’effort nécessaire pour maintenir cette illusoire et fragile perfection . ( 3 )
Francis y paraissait chez lui . Il salua un employé , échangea quelques mots de politesse avec un couple installé près du bar , puis conduisit le breton jusqu’à deux fauteuils disposés côte à côte à l’ombre d’un parasol , y commandant des boissons d'un signe , avec l’assurance de celui qui n’a pas besoin de consulter la carte . Paol observait avec une curiosité nouvelle cet homme qui , l’ayant conduit jusqu’à une modeste maison de pêcheur , semblait appartenir , ici , à une tout autre existence . Celui-ci portait une chemise légère dont la coupe impeccable contrastait avec la simplicité de ses vêtements du matin . Ses gestes mesurés , ses expressions choisies , la manière qu'il avait de s’adresser au personnel , révélaient une familiarité qui n’avait rien de forcé . Il parlait avec une aisance presque mondaine des lieux , des gens et des événements de l'île , paraissant bien connaître les bonnes adresses , les hôtels réputés , les restaurants où il convenait de se montrer et ceux qu’il fallait éviter . Son bavardage s’orienta ensuite vers la mode . Il se mit à évoquer les dernières collections , les créateurs en vogue et leurs défilés où se pressaient les personnalités locales , fêtes privées dont on parlait dans les magazines bien avant même qu’elles aient eu lieu . Il semblait suivre tout cela avec une attention passionnée . Pour lui , les vêtements n’étaient pas seulement des objets destinés à couvrir le corps , mais ils définissaient une appartenance , une manière de se présenter au monde , presque une forme de langage .
- Il faut comprendre , expliquait-il , que la mode ne peut se réduire à ce que l’on porte . C’est une question de coup d'oeil . D'un côté , il y a ceux qui suivent les tendances , de l'autre , ceux qui les devancent , d'une part , ceux qui sont invités parce qu’ils ont de l’argent , de l'autre , ceux dont la présence suffit à donner de l’importance à une soirée .
Il avait prononcé lentement ces mots , choisis d'une manière évidente , avec un plaisir indicible faisant pétiller le feu de son regard ! Puis vint le tour de la jet-set , dont il parla comme d’un univers à part , dont il fallait savoir déchiffrer les codes secrets , les rivalités et les haines , les alliances ponctuées de petites trahisons . Lui seul paraissait connaître le nom de toutes les célébrités , les habitudes de certains milliardaires , les lieux où les fortunes se retrouvaient pour quelques jours , juste avant de repartir vers une autre lointaine ou proche destination de rêve . Avec des détails croustillants , le chef-réceptionniste racontait des anecdotes sur des soirées privées à bord de yachts somptueux ou de villas ouvertes le temps d’un week-end , pour des rencontres dont le principal intérêt semblait résider dans le fait qu’elles ne pouvaient être vécues par tout le monde . Paol , qui n’était pas insensible à l’élégance ni au raffinement , l’écouta sans l’interrompre en sirotant son rhum arrangé . Il savait , certes , reconnaître la beauté d’un lieu , la qualité d’un objet , la distinction d’une personne , mais il lui semblait que , sous l'effet de l'alcool , peut-être , Francis accordait à ces signes extérieurs de richesse trop d'importance , et qu’ils ne la méritaient pas toujours . Car , à l’entendre , le monde se divisait entre ceux qui savaient où il fallait être et ceux qui n’y seraient jamais admis .
Quel contraste avec la misère de son origine familiale ! , songeait le visiteur .
- Mais vous , lui demanda finalement Francis , qu’est-ce qui vous intéresse vraiment ? La littérature ? La musique ? Les voyages ? Vous devez bien avoir quelque chose qui vous passionne en dehors de vos talents de gestionnaire ?
La question était posée avec une courtoisie parfaite . Pourtant , le comptable eut l’impression que son interlocuteur cherchait moins à le connaître qu’à déterminer dans quelle catégorie il convenait de le placer . Il lui parla un peu de sa Bretagne , de ses paysages , de ses écrivains , de cette manière particulière qu’il avait de sentir la présence du passé dans les lieux les plus ordinaires .
L'autre l’écoutait avec politesse , mais son attention sembla bientôt se relâcher , car il revint aux destinations à la mode, aux personnalités qu’il avait croisées ici ou là , dans des soirées où l’on pouvait , disait-il , rencontrer en une seule nuit des gens qui ne se seraient jamais adressé la parole ailleurs .
La lumière descendait sur la piscine , les reflets de l’eau tremblant sur les façades blanches , tandis que les conversations des clients formaient autour d’eux un murmure continu . Paol pensait à Virginie et son mystérieux appareil , à ce salut presque absent . Sans doute aurait-il voulu demander à son oncle ce qu’elle faisait exactement , ce qu’elle écoutait ainsi , pourquoi elle paraissait si étrangère à lui comme à sa propre maison ? Mais il craignait que ses questions ne révélassent trop clairement sa profonde déception . Francis , de son côté , semblait parfaitement satisfait de leur rencontre . Il avait offert à son invité un cadre agréable , une boisson fraîche et une conversation qu’il jugeait sans doute enrichissante . Il ne paraissait pas remarquer que son invité , tout en l’écoutant , détaillait les silhouettes élégantes qui longeaient la piscine , songeant à la distance qui séparait cet univers de celui qu’il avait , le matin même , découvert . Deux mondes coexistaient à quelques kilomètres l’un de l’autre : celui de la maison vétuste , où une vieille femme gardait le silence dans une langue inconnue , et celui de l’hôtel de luxe , où chaque geste semblait obéir aux règles d’un cérémonial invisible . Entre les deux , vivaient Francis et Virginie , dont Paol ne savait déjà plus très bien s’il était venu simplement pour la voir ou s’il devait commencer par apprendre qui elle était réellement ...
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DAN AR WERN - Virginie et Paol - II - La Case du Pêcheur - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Virginie et Paol " , copyright 2026 .
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Notes :
1 - " Blue Bay " , plage au sud-est de Mahébourg .
2 - " Mon Petit Paradis " en créole mauricien .
3 - Un premier hôtel nommé " Le Chaland " fut ouvert en 1961 , proche de Mahébourg , par la compagnie Mauritius Hotels Ltd ( fondée par Amédée Maingard ) .
Virginie et Paol - I - Correspondance .
Virginie et Paol
I - Correspondance
1 - La lettre venait de l’île Maurice . Paol Jégou , guettant la venue du facteur , tenait maintenant l'enveloppe entre ses doigts nerveux , très intrigué par cette écriture malhabile , presque enfantine , qui lui était désormais familière , et qu'il attendait chaque matin , sans se l'avouer , avec impatience . Il en avait reçu , au cours des derniers mois , bien d'autres , qui étaient rédigées de la même main tremblante , avec des phrases toute simples contant des nouvelles dont la banalité aurait dû finir par le lasser . Pourtant , l'oeil humide et le regard chargé de désir , il s’apprêtait à la relire encore une nouvelle fois ! Maurice évoquait , d'ailleurs , des souvenirs d’un autre temps .
Vers vingt-trois , vingt-quatre ans , lorsqu'il poursuivait ses études de gestion , le jeune homme avait travaillé quelque temps comme steward sur les lignes long-courriers . Ce n’était pas une vocation , certes , plutôt , pour lui , une façon de découvrir le monde en finançant ses études . Les escales se succédaient à toute vitesse , les hôtels se ressemblaient les uns les autres , les paysages les plus extraordinaires finissant par entrer dans la routine du personnel navigant . Mais il y avait des lieux que l’on n’oubliait pas . L’île Maurice était de ceux-là ! Il se souvenait des lagons , des palmiers doucement inclinés , dans un décor de rêve , au-dessus des plages de sable fin , de la lumière éclatante qui baignait les jardins tropicaux . Les équipages descendaient , à cette époque , dans des hôtels cinq étoiles , palais de prestige où tout semblait conçu pour rendre votre séjour plus qu'agréable , sinon presqu' irréel dans un tel paradis de passage , en parenthèse entre deux vols , genre d'Eden avant le retour ici-bas ! Puis les études s’étant achevées , Paol avait décroché un emploi administratif après avoir obtenu son diplôme de gestion , dans une entreprise de la région parisienne . Il s’occupait alors de factures , de dossiers comptables et tableaux d'amortissement divers qu’il fallait vérifier sans cesse et corriger .
Le travail était plutôt stable , sans être particulièrement bien payé , les années défilant dans une monotone succession de journées identiques , les avions de jadis ayant disparu de son horizon , remplacés par les transports du matin , les horaires de bureau et la grisaille des soucis ordinaires . Pendant le stage d'embauche , il avait rencontré une femme avec laquelle , ensuite , il s’était marié . Pendant quelque temps d'euphorie , ils avaient cru que cette vie tranquille suffirait . Mais le couple s’était défait , sans qu’il eût vraiment réalisé à quel moment la distance entre eux était devenue irréversible . Et puis Laura , sa femme l’ayant quitté avec leurs deux enfants , le pauvre s’était retrouvé tout seul dans un appartement trop silencieux , gagné par le sentiment désagréable que ce qu’il avait construit jusqu'ici , désormais , lui échappait . C’est alors , presque par désœuvrement sentimental , qu’il s’était mis à répondre à quelques annonces publiées dans un magazine grand public . Il n’attendait rien de ces échanges par courrier , sinon peut-être une distraction , quelques mots échangés , dans l'ombre , avec des inconnues dont il ne connaîtrait jamais le visage réel , afin de rompre la monotonie de ses soirées de néo-célibataire . Il y avait dans cette démarche quelque chose d’un peu dérisoire , mais aussi , pensait-il , un moyen d’échapper , le temps d’une lettre , à sa solitude , à l’étroitesse de son existence quotidienne en voyageant dans une langue étrangère . Il avait donc répondu à plusieurs messages , reçu quelques réponses convenues , puis " collectionné " la plupart de ces correspondantes qu'il jugeait chacune , virtuellement , capable , un jour , de l'héberger . Car il regrettait souvent l’homme qu’il avait été , l'aventureir qui partait sans savoir exactement ce qu’il trouverait à l’autre bout du monde , celui pour qui chaque départ contenait une promesse d'aube nouvelle . À présent , même ses vacances lui semblaient difficiles , tant elles étaient définies par le juge et la présence obligatoire avec lui de sa progéniture , tandis que lui aurait voulu , au contraire , du temps libre devant lui , dont il ne saurait jamais très bien quoi faire .
2 - L’annonce de Virginie Lafleur avait pourtant retenu son attention . Cette fille habitait Mahébourg , sur l’île Maurice , et disait , comme les autres , chercher une amitié sincère , quelqu’un d'ailleurs pour parler de la vie et partager ses impressions . Dans sa missive , une photographie était glissée où elle apparaissait très jeune , avec un visage brun et lumineux , de grands yeux sombres qu'un sourire un peu timide éclairait . Pour finir , elle avouait son âge : elle venait juste d’avoir dix-huit ans !
Paol avait quand même hésité avant de lui répondre . La différence d’âge était considérable : il approchait de la quarantaine , tandis qu’elle sortait à peine de l’adolescence . Il n’y avait pourtant rien eu d’équivoque dans leurs premiers échanges . Virginie parlait de son île , de sa famille , des touristes , des tendances de la mode et des vêtements qu’elle aimait bien dans les magazines " People " , évoquant aussi des études , mais sans jamais en préciser très clairement la nature .
C’était même ce qui rendait si déconcertante leur correspondance . Dès que Paol cherchait à en savoir davantage sur sa vie personnelle , Virginie devenait évasive . Elle répondait à côté , changeant de sujet , revenait à une robe aperçue dans une boutique ou à quelque visiteur étranger dont l’élégance l’avait frappée . Ses lettres pouvaient lui paraître d’une affreuse banalité , mais il continuait à les lire avec une attention qu’il n'arrivait pas à s'expliquer de façon logique .
Elle était jolie , indéniablement . Le soir , iI lui arrivait de regarder longuement sa photographie , avant de la ranger parmi ses autres papiers , pour la cacher dans le tiroir de son bureau . Il se disait qu’elle avait gardé la fraîcheur de la prime jeunesse , qu’elle devait manquer d’expérience et qu’il était naturel qu’une " teen-ager " eût peu à raconter à un homme de son âge . Il n’allait pas jusqu’à reconnaître que cet échange lui apportait quelque chose dont il avait désormais besoin : le sentiment qu’une personne , quelque part , loin d'ici , attendait de ses nouvelles .
Ce qui était sûr , en tout cas , du moins ne voulait-il pas se l'avouer , c'est qu'il n’était pas amoureux d’elle , éprouvant surtout le désir de revoir Maurice et , par un pieux mensonge , de trouver une raison supplémentaire de retourner sur une île merveilleuse qu’il avait autrefois connue , de revivre le souvenir d'un bonheur fugace . En fait , il ne s’était jamais demandé ce qu’il espérait véritablement de Virginie .
3 - Lorsqu'elle lui proposa de venir la voir pendant ses prochaines vacances , l’invitation lui parut presque naturelle , celle-ci lui écrivant qu'elle serait heureuse de lui faire découvrir Mahébourg et de le recevoir dans sa famille . Ses parents , précisait-elle , ne voyaient aucun inconvénient à sa venue . Il relut la lettre plusieurs fois , touché par cette hospitalité , tout en se demandant vaguement comment il serait accueilli dans une maison populaire où il ne connaissait personne . Il finit par consulter les possibilités de départ , son travail lui permettait de prendre quelques semaines de congé , et rien ne le retenant véritablement en région parisienne , il choisit donc une date , remplit les formalités nécessaires à l’enregistrement sur un vol d’Air France à destination de Maurice .
À la fin des années quatre-vingt , le voyage demeurait long . L’appareil quittait Paris , s'arrêtait à Djeddah , où les passagers devaient rester à bord , puis poursuivait sa route vers La Réunion pour une courte escale avant de rejoindre l’île Maurice .
Paol connaissait bien ce trajet pour l'avoir autrefois effectué comme membre d’équipage , mais aujourd'hui , il voyagerait en simple passager , sans horaire à surveiller ni service à assurer , se laissant porter par les airs , contemplant les nuages depuis son hublot , rêvant , peut-être , à cette part de liberté qu’il avait perdue .
Plein d'enthousiasme , il annonça son arrivée à Virginie qui lui répondit quelques jours plus tard , celle-ci se disant ravie une fois de plus , répétant que sa famille serait toujours heureuse de le recevoir et lui conseillant d’emporter des vêtements légers . Mais la jeune fille , ici encore , ne semblait pas capable de s’écarter longtemps de ses sujets favoris , concluant son propos par un nouveau développement sur la mode et les touristes fort nombreux dans l'île en cette fin d'année . Il sourit en lisant ces lignes .
4 - Le jour du départ vint plus vite qu’il ne l’avait prévu . Le voyage fut fatigant . Les heures s’étaient accumulées dans une somnolence incertaine , rythmée par les annonces , les repas et les changements d'éclairage . Paol avait peu dormi . À mesure que le temps passait , les souvenirs de son ancienne traversée s’étaient mêlés à une curieuse impatience . Il s’efforçait de penser aux paysages qu’il retrouverait le long des routes bordées de végétation tropicale , à cette lumière qu’il avait autrefois entrevue , si particulière , depuis la fenêtre de sa chambre d"hôtel . Pourtant , chaque fois qu’il songeait à son arrivée , le visage de Virginie s’imposait à lui . Il se reprochait alors presque cette pensée , comme s’il avait pris un billet pour une raison qu’il ne voulait pas consciemment reconnaître , et retrouvant des sensations familières , mais qui n’avaient plus le même goût . Car il n’était plus ce jeune steward qui traversait le monde avec la légèreté de celui qui n’avait pas encore choisi sa vie , et lorsque , enfin , l’avion se posa à l’aéroport " Plaisance " , une émotion discrète le saisit . Dans le hall , parmi les personnes qui attendaient les voyageurs , tenant une petite pancarte portant son nom , se trouvait un créole d’une quarantaine d’années , peut-être un peu moins , de même âge , sensiblement , que lui , le teint brun , les cheveux noirs soigneusement coiffés et des traits réguliers dont la finesse était accentuée par un regard calme , attentif , et difficile à déchiffrer . Son élégance , qui n'avait rien de tapageur , se manifestait dans le choix de ses vêtements , mais elle tenait moins à eux qu’à sa façon de se tenir , à la mesure de ses gestes , comme à son sourire exprimant une courtoisie naturelle qui semblait , lui permettant de se sentir à l’aise en toutes circonstances , d'avoir également l'aisance et le raffinement de ceux qui savent recevoir sans jamais paraître obséquieux .
- Monsieur Jégou ? Bienvenue à Maurice ! Je suis Francis Duval , oncle de Virginie . Elle m’a demandé de venir vous accueillir .
La voix était douce , le français soigné . L'accueillant lui serra la main , puis prit spontanément l’une de ses valises .
- Le voyage n’a pas été trop pénible ?
Il répondit que les escales lui avaient paru longues , mais qu’il connaissait déjà ce genre de trajet . Duval sourit , manifestant sa curiosité .
- Vous avez donc beaucoup voyagé ?
- Autrefois , j’étais steward pendant mes études . Mais cela remonte à quelques années déjà .
- Alors , vous retrouverez certainement des souvenirs , par ici .
Il ne lui posa pas d’autres questions , lui indiquant la voiture et , se montrant prévenant , s’assura que rien ne manquait à ses bagages . Paol apprécia immédiatement cet accueil , d’autant que ce long déplacement l’avait fatigué et qu’il se réjouissait de ne pas avoir à se débrouiller tout seul à son arrivée . En chemin , le mauricien lui expliqua qu’il travaillait dans un grand hôtel de l’île , à la réception , comme responsable , et qu'il connaissait , parlant avec une aisance professionnelle , mais sans affectation , les habitudes des visiteurs , les établissements les plus fréquentés et les changements survenus depuis ces quelques dernières années . Lorsque le breton lui demanda le nom de son hôtel , il eut un mouvement de surprise , car c’était précisément celui où il avait séjourné autrefois , du temps de ses vols long-courriers .
- Quelle coïncidence ! J’y ai passé plusieurs nuits . Je m’en souviens très bien .
Francis , avec une pointe d'ironie , tourna brièvement la tête vers lui .
- Vous aurez peut-être l’occasion d’y retourner ?
La remarque était banale . Pourtant , le visteur éprouva une curieuse impression , bientôt dissipée par le spectacle de la route qui s’ouvrait devant eux . L’île défilait derrière les vitres : les champs de canne à sucre , les maisons basses , les flamboyants et les silhouettes qui marchaient au bord de la chaussée . Il regardait ce paysage avec le sentiment de revenir dans un lieu qu’il avait cru familier sans jamais vraiment réussir à s'y attarder . Le conducteur lui parlait de Mahébourg , de la vie quotidienne sur l’île et de la famille de Virginie , lui expliquant que la jeune fille les attendait avec impatience , mais sans préciser davantage ce qu’elle avait prévu pour son correspondant . Le passager , tout en songeant à cette rencontre qu’il avait imaginée sans parvenir à se la représenter vraiment , faisait semblant de l'écouter , pensant à la jeune fille qu'il allait enfin découvrir et dont il avait reçu tant de lettres , dont il connaissait le visage , mais presque rien de l’existence . Et , pendant que la vieille Peugeot poursuivait vaillament sa route vers le sud , il était devenu tellement nerveux qu'il n'osait plus se demander encore pourquoi elle lui avait si peu parlé d’elle-même . A l'horizon , le soleil descendait lentement sur l’île . Pour Paol Jégou , l'aventure ne faisait que commencer !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Virginie et Paol - I - Correspondance - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Virginie et Paol " , copyright 2026 .
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Le Chevalier De Sainte-Croix - Postface - XVIII - Le Rubis Mystérieux .
Le Chevalier De Sainte-Croix
Postface
XVIII - Le Rubis Mystérieux
46 - Il est des récits qui naissent à la frontière incertaine de l’Histoire et de la légende . Des événements dont la vérité s’est perdue dans les replis du temps , des destins que la mort officielle n’a peut-être pas entièrement refermés , des personnages dont le nom suscitant le rêve , à force d’être murmuré , finit par devenir une énigme . Le " Chevalier de Sainte-Croix " fait partie de cette famille de récits dans lesquels fantaisie et imagination tentent de rejoindre ce que les archives ne permettent plus de savoir .
Les trois parties de cet ouvrage forment ainsi les fragments d’une même fantaisie historique .
Tout commence en France , dans les dernières années de la monarchie , autour de Madame Élisabeth , sœur de Louis XVI , et de son médecin-confident , Dassy . Un rubis mystérieux traverse les événements comme un signe de reconnaissance , un objet de convoitise , peut-être aussi le témoin silencieux d’une fidélité que les bouleversements révolutionnaires ne parviendront pas à abolir . Autour de cette pierre s’organisent des intrigues , des disparitions et des serments dont le sens véritable échappe souvent à ceux-là mêmes qui semblent en détenir la clef .
Puis vient Esther , dont le voyage vers l'Amérique ouvre le récit sur un autre continent . L’exil change les décors , les visages comme les enjeux , mais ne dissipe pas le mystère . Le rubis , dérobé puis recherché , devient le fil conducteur d’une aventure où les destins individuels se mêlent aux convulsions de l’Histoire . Ce qui semblait n’être qu’une affaire de famille se révèle peu à peu lié à un secret plus vaste , dont les ramifications pourraient atteindre jusqu’au cœur même de la Révolution .
Enfin , " Le Secret de Sainte-Croix " conduit le lecteur sur les mers des Caraïbes , le jette au milieu d'une tempêtes et d'un naufrage , lui parle d'identités dissimulées . Le " Liberté " disparaît dans les flots , tandis qu’un petit groupe de survivants poursuit une route dont la destination véritable n’est révélée qu’au terme d’une longue mise en scène .
Derrière le nom de Charles de Montmorin se dessine une possibilité vertigineuse : celle que le Dauphin , le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette , n’ait pas trouvé au Temple la mort que l’Histoire officielle , trop satisfaisante pour beaucoup , lui attribue .
Le voyage s’achève aux Açores , dans la demeure de la famille Vasconcelos . Là , loin de la France révolutionnaire , le mariage de Charles et de Dona Maria , la présence du rubis dans le cérémonial presque sacré qui accompagne leur union composent l’image d’une restauration secrète . Une couronne peut être posée sur une tête , quelques voix peuvent proclamer un roi . Mais qui pourrait affirmer ce que vaut un sacre célébré dans l’ombre , loin des peuples et des trônes reconnus ?
Il me faut maintenant vous l'avouer : tout ceci n'est qu'une invention romanesque . Les personnages , les rencontres , les péripéties et les liens secrets qui unissent les trois parties de l'intrigue relèvent de l'imagination de l'écrivain . Le rubis , les aventures d’Esther , le naufrage du " Liberté " ainsi que le mariage de Charles de Montmorin composent une fiction qui emprunte aux mystères de l’Histoire ses lieux , ses drames et ses zones d’ombre , sans prétendre restituer des événements réellement établis .
Pourtant , cette fantaisie n’est pas née de rien .
Depuis la Révolution française , la disparition de Louis-Charles de France , devenu Louis XVII à la mort de son père , avait suscité d’innombrables interrogations .
Le décès de l’enfant qui était enfermé au Temple , enregistré officiellement le 8 juin 1795 , à l’âge de dix ans , fut l'objet de rapports médicaux tellement contradictoires que certains fervents royalistes , nourrissant sur sa mort , dès cette époque , de sérieux doutes , gardèrent l'espoir de voir survivre l'héritier de la monarchie . Ainsi , des hommes se présentèrent comme le fils du malheureux roi guillotiné , d’autres déclarèrentt que l’enfant du Temple avait été remplacé , puis conduit secrètement hors de France après avoir été " vendu " par ses geôliers . La plupart de ces prétentions , qui furent argumentées dans de nombreux ouvrages , furent l'objet de larges controverses dont l’examen historique eut du mal à démêler l'échevau . Elles n’en témoignaient pas moins d’une obsession durable : celle d’une disparition qui laisserait " porte " ouverte à la possibilité d’un retour . C’est dans cet espace incertain que s’inscrivirent les théories dites " survivantistes ". Certaines conduisirent ainsi notre Dauphin vers l’Allemagne , les Pays-Bas , l’Angleterre ou les États-Unis .
D’autres lui prêtèrent même une existence discrète en Suisse ou en Auvergne , sous une identité nouvelle . Faisant état de traditions locales , des récits parlèrent également des îles de l'Atlantique et du Portugal , avec la possibilité d’une présence auprès d’une famille Vasconcelos , aux Açores , choix particulier qui n’était d’ailleurs pas indifférent , car , au large de l’Europe , à mi-chemin symbolique entre l’Ancien et le Nouveau Monde , ces îles paraissaient offrir un refuge idéal à celui qui aurait dû y disparaître pour survivre .
C'est de cette manière que j'imagine un héritier dépouillé de son nom , peu à peu devenu homme dans l’exil , une dynastie réduite à quelques témoins pour un souvenir transmis sous le sceau du secret . Le roman transforme cette géographie réelle en un territoire de l’imaginaire , où la distance protège autant qu’elle isole .
Ainsi , le rubis de Madame Élisabeth devient davantage qu’un bijou . Il relie les époques , traversant l'océan comme une " Etoile des Mers " qui porte en elle ce témoignage de la mémoire d'un règne aboli . Son histoire est fictive , mais sa fonction reste essentielle : donner une forme visible à ce qui , autrement, ne serait qu’une rumeur . À travers lui , la fidélité d’Esther , jeune carmélite , et les choix du chevalier de Sainte-Croix quant à l’énigme de Charles de Montmorin , se rejoignent dans une même interrogation : que reste-t-il d’un royaume lorsque tout a disparu de ce qui le fondait ?
Cependant , confondre le désir et la preuve ne suffit pas . La survie de Louis XVII hors du Temple n’est pas définitivement établie par tous les chercheurs , de même qu'aucune filiation avec la famille Vasconcelos des Açores ne peut être tenue ici pour vraiment démontrée . C’est précisément cette distance entre le " possible " imaginé et le " vrai " documenté qui donne à la fiction son espace de liberté . Là où l’historien doit suspendre son jugement , le romancier peut poursuivre le voyage , à condition de ne pas prendre son rêve pour une certitude . Peut-être est-ce là , finalement , le véritable secret de Sainte-Croix . Non pas la révélation tardive d’une vérité oubliée , ni la preuve qu’un roi aurait survécu dans ces îles , mais la persistance d’une question que les siècles n’ont pas totallement résolue . Certains archétypes , dans les profondeurs de la conscience , continuent de briller en nous comme des pierres précieuses , non parce qu’ils éclairent tout , mais parce qu’ils concentrent autour d’eux les ombres du passé et les espérances déçues de la race humaine . Au milieu de l'exil et des tempêtes de la Révolution , ce rubis , qui avait pu la traverser comme un coeur vivant dans son écrin fragile , fit peut-être , sur ce navire fantôme s'éloignant dans les brumes de l'Atlantique , naître une dernière pensée : si l’Histoire qui noue des alliances , mais voit aussi mourir et naître des fidélités , clôt à jamais le destin du Dauphin , la légende du " Roi Perdu " cessera-t-elle de lui chercher un rivage ?
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Le Chevalier De Sainte-Croix - Epilogue - XVII - La Colombe .
Le Chevalier De Sainte-Croix
Epilogue
XVII - La Colombe
44 - La traversée de l’Atlantique , cette fois , put s’accomplir sans autre événement que ceux de la mer elle-même . Après les violences de la tempête et le naufrage du " Liberté " , le voyage à bord de " L’Étoile des Mers " parut presque trop tranquille , comme si , après avoir voulu les retenir , l’océan consentait , pour finir , à les laisser passer . Les jours se succédèrent dans un calme profond . Lorsque les côtes de São Miguel apparurent enfin dans la douce lumière de l'aurore , personne ne parla . Chacun savait que cette terre n’était qu’une étape du secret qu’ils avaient caché depuis le Maryland , mais pour le jeune homme qui voyageait sous le nom de Charles de Montmorin , celle-ci devait pourtant devenir davantage qu’un refuge . ( 31 )
Dona Maria , avec une émotion que les convenances de son rang ne purent entièrement dissimuler , fut accueillie par les siens . La vaste demeure des Vasconcelos , un ancien manoir de pierre à l'atmosphère paisible dominant de somptueux jardins à la française , leur ouvrit ses grilles de fer .
Là , dans cette demeure ancienne où le temps semblait s’être arrêté , nos voyageurs pourraient enfin goûter un peu de repos . Le marquis et la marquise vinrent eux-mêmes à leur rencontre . Ils saluèrent Sainte-Croix d'un signe de reconnaissance , puis se prosternèrent devant le jeune homme , le marquis s’inclinant profondément , tandis que la marquise , très émue , accompagnait sa révérence d'un coup d'oeil furtif à sa fille , Maria , qui , portant un enfant , leur avait déjà annoncé l'heureuse nouvelle !
Bien sûr , aucune question ne lui fut posée . Dans cette famille où les secrets se transmettaient parfois davantage par le silence que par les paroles , cette grossesse n’était pas considérée comme une faute , mais comme le signe d’un destin glorieux qu’il conviendrait désormais d’assumer .
Son père déclara simplement qu’il se sentait très honoré de la faveur accordée à sa fille et que sa maison s'efforcerait de recevoir , avec tous les égards dus à son rang , celui qui venait de si loin . L'intéressé ne répondit presque rien . Dans son regard , pourtant , brillait une petite lueur que nul ne pouvait encore bien définir . Le jeune homme timide et replié sur lui-même , pensait-il , dans la nuit de sa conscience , qu’en franchissant le seuil de cette demeure paisible , il parviendrait à connaître un peu d'espoir après tant de peines ?
45 - Quelques jours plus tard , la cérémonie se déroula dans le plus grand secret .
Quelques cierges brûlaient seulement dans la crypte de la cathédrale , éclairant de leurs flammes les vieilles pierres tapies dans l'ombre , et les membres , peu nombreux , du cortège nuptial . Dona Maria , ayant fait son entrée au bras de son père , se tenait maintenant près de sa famille . Madame de Rambaud , silencieuse , avait pris place un peu en retrait . Le chevalier demeurait près d'une colonne , comme s'il n'était qu'un témoin parmi d'autres . Charles priait à genoux devant la Vierge , attendant , sans doute , que sa future femme ne vienne bientôt l'y rejoindre . Personne ne devait prononcer son nom , ce n'était pas nécessaire .
Sur l'autel reposait une coupe en métal sombre , du genre de ces objets rares et légendaires qui , sans que personne puisse jamais en établir l'origine , ont traversé le fleuve des siècles . D'un métal plutôt sombre , elle avait perdu désormais tout éclat , mais une lumière étrange semblait provenir de l'intérieur . Longtemps , le bruit de la disparition mystérieuse du fameux rubis d'Esther avait couru la Caraïbe , ce qui avait aiguisé la convoitise des nombreux naufrageurs qui , dans les îles , vivaient de ce sinistre commerce . Mais , en réalité , Sainte-Croix l'avait récupéré peu après le meurtre de la religieuse . Il l'avait conservé près de lui , comme on garde une promesse dont personne ne doit connaître le terrible secret !
Le prêtre , peu après , commença la cérémonie . Ses paroles furent simples . Charles prit la main de Maria et soudain , juste au moment où ils prononçaient leurs serments de mariage , se fit entendre sous la voûte un battement d'ailes , tandis qu'une colombe blanche apparut dans l'ouverture obscure d'une fenêtre de la crypte . Dans l'assemblée , sans doute , nul ne savait d'où elle pouvait venir , mais il semblait à tous que le temps s'arrêtât quelques secondes , lorsque , traversant lentement la flamme lumineuse des cierges de son être immaculé , elle passa au-dessus de l'autel pour saisir de son bec le bijou avant de l'y reposer et de s'élever vers la nef . Au même instant , l'époux mit au doigt de sa femme l'anneau rouge , et , comme il paraissait vivant , la salle s'illumina . Sainte-Croix ferma les yeux , pensant au sacrifice d'Esther .
C'était donc à San Miguel , en ce 27 mars 1803 , qu'il devait s'accomplir . Et personne ne sut jamais si le sang de la Terreur avait enfin racheté , par cette union , les martyrs que l'histoire avait impitoyablement guillotinés ...
FIN
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Notes :
31 - Île de São Miguel ( Saint Michel ), surnommée " l'Île Verte " ( Ilha Verde ) , la plus grande et la plus peuplée des îles de l'archipel portugais des Açores .
Le Chevalier De Sainte-Croix - Troisième Partie - Le Secret de Sainte-Croix - XVI - L'Etoile des Mers .
Le Chevalier De Sainte-Croix
Troisième Partie
" Il y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l'aube première ... "
Louis Aragon - " Les Yeux et la Mémoire " ( 1954 ) , Chant II - Que la Vie en Vaut la Peine .
XVI - L'Etoile des Mers
42 - Après le naufrage du " Liberté " , une fois que le groupe insurgé de Bélair eut pris la poudre d'escampette , poursuivi par un certain nombre de soldats républicains , les autres fouillèrent la côte à la recherche des survivants . Des ordres circulaient d'un poste à l'autre , les patrouilles parcourant les sentes escarpées de l'île afin d'interroger les pêcheurs aussi bien que les habitants des villages voisins . Mais les " Bleus " ne savaient pas exactement qui ils cherchaient . C'était là leur première faiblesse .
Sainte-Croix l'avait compris dès la première heure . Profitant de l'obscurité , sa petite troupe , alors , quitta sa cachette provisoire , une grotte marine , pour s'éloigner , en pleine nuit , du rivage par des chemins secondaires .
Gerveur connaissait suffisamment le pays pour éviter les routes trop surveillées . Les uniformes furent abandonnés , les armes dissimulées sous les vêtements , chacun d'eux recevant une identité différente , celle de voyageurs d'un autre navire que la tempête avait naufragé dans les parages : le chef , suivi de ses deux lieutenants , Louis de Montreuil et Gaspard de Kersaint qui , toujours proches de Montmorin , lui servaient de gardes du corps , marchait en tête avec le capitaine . Le jeune homme avait conservé une étrange réserve , ne se plaignant jamais , même lorsque la fatigue ralentissait un peu ses pas . Madame de Rambaud , sa fidèle gouvernante , cheminait à ses côtés .
Plus loin , Dona Maria de Vasconcelos , enveloppée d'un manteau sombre , avançait avec une étonnante détermination . C'est ainsi qu'ils parcoururent sept lieues de distance , environ trente kilomètres , dans un paysage encore humide , à cause de la pluie nocturne , à travers des plantations de canne à sucre et de café . Au lever du jour , enfin , le port d'Haïti leur apparut à l'horizon . Mais chacun , pour ne pas attirer l'attention , devait y pénétrer séparément , le " bosco " , Kermarec , ayant pris soin de ne pas entrer avec le groupe , car il devait d'abord vérifier que personne ne les avait suivis . Dans la matinée , ils se retrouvèrent donc tous dans l'arrière-salle d'une taverne dont le patron appartenait à ce réseau de complicités que Penhoët appelait simplement " la Compagnie ". La pièce était basse , obscure , encombrée de tonneaux et de caisses . Lorsque la porte fut fermée , celui-ci attendit , avant de parler , quelques secondes . ( 30 )
- Nous pouvons enfin respirer ! , soupira-t-il , mais il faut maintenant que vous sachiez tout ce qui s'est réellement passé , dit-il ensuite , parlant , avec une certaine prudence , à voix basse . Depuis le départ de Port-Tobacco , d'ailleurs , vous étiez au courant . La destination annoncée n'étant pas la bonne , ce voyage vers la France ne devait être qu'une mise en scène .
Le silence se fit plus lourd .
- Même si la tempête n'était malheureusement pas prévue , nous devions bien abandonner ce cher " Liberté " pour un autre bâtiment qui nous attendait ici .
Kermarec se retourna .
- " L'Étoile des Mers " , n'est-ce pas ?
L'armateur acquiesça .
- Oui , bien sûr !
Le maître d'équipage resta un instant immobile . Puis il prit son manteau .
- Alors il faut que je retrouve son gardien !
- Vous savez où le chercher ?
Presque imperceptible , un sourire passa sur le visage de Kermarec .
- Dans un port comme celui-ci , monsieur de Penhoët , il y a toujours quelqu'un qui sait où se trouve un navire qui ne doit pas être vu .
Il ouvrit la porte , suivi de trois de ses matelots .
Gerveur opina de la tête . Il sortit . La porte se referma . Dans l'arrière-salle , Sainte-Croix , regardant le jeune Montmorin qui parlait avec Maria , eut , pour la première fois , le sentiment que leur voyage ne faisait seulement que commencer .
43 - Leur véritable cap était les Açores , vaste archipel au large du Portugal , où un autre destin attendait le mystérieux comte de Montmorin . Dona Maria de Vasconcelos n'était pas montée à bord par hasard puisqu'elle était venue chercher son jeune ami Charles pour le conduire auprès de son père , à San Miguel . Sous ce nom d'emprunt , la jeune fille , connaissant bien le prix du silence qui entourait cette étrange traversée , savait qui se trouvait réellement entre les mains de Sainte-Croix . Gerveur , vieux capitaine habitué aux mers difficiles , mais aussi rompu aux nombreux caprices de son ami , l'armateur Penhoët , connaissait assez de marins pour organiser convenablement une relève sans éveiller les soupçons . Bien que n'étant pas vraiment dans la confidence , il avait tout préparé de longue date , et lui aussi , sans trop poser de questions , veillait à sa façon sur le destin du mystérieux fugitif .
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