Troisième Partie
( Lux Perennis )
IX - Le Royaume sous la Mer
" Le monde extérieur est un monde d'ombres : il jette son ombre sur le royaume de lumière ... "
Novalis - " Pollens " , 16 ( Blüthenstaub , 1798 ) .
21 - D'ailleurs , plus le phare diffusait sur lui sa splendeur étincelante , plus l’homme âgé s'était vu rajeunir . Et quand il avait enfin pu relever la tête , il l'avait bien vue , tout à côté de lui , cette jeune femme au sourire clair , celle qui avait quitté la terre à vingt ans , mais qui se tenait maintenant près de lui comme si elle n’avait plus jamais cessé d’exister , lui faisant comprendre aussitôt que sa présence n’était pas une hallucination , mais , puisqu'elle l’invitait à la suivre , cette chaleur douce qui émanait d'elle comme d'une flamme invisible !
Il n’eut pas le temps de lui répondre , et , déjà , son regard se brouillait lorsqu'ils se trouvèrent devant une maison qui n’était pas bâtie seulement de lumière condensée , mais brillait d'un éclat semblable à celui d'un miroir opalescent comme du cristal !
- Voici notre demeure , lui murmura-t-elle . Chacun de nous , dans le monde spirituel , façonne l'espace qui correspond à son âme . Nous ne construisons pas avec nos mains , mais avec la vérité de ce que nous avons aimé , désiré , prié . Ce lieu est un reflet de ta fidélité et de la mienne .
Il reconnut les formes familières d'un jardin comparable à celui de son enfance , d'une fontaine qui lui rappela la place de son village où des livres flottaient d’eux-mêmes , tout autour d'étagères d'onde musicale transparente , avec le flamboiement du ciel qui mêlait le sourire de sa teinte argentée aux visages ruisselants d'ange et de nymphe des délicates statues d'albâtre , irradiant leurs multiples jeux d'eau .
- Tout ce qui est vrai demeure , vois-tu . Ce que nous avons aimé avec pureté nous attend ici , transfiguré .
Elle ajouta avec un sourire :
- Mais personne ne peut entrer sans mon accord . Ce lieu est sacré , comme une chapelle intérieure . Et c'est moi qui en garde l'entrée , car tu n'as pas encore conscience de ta force .
22 - Ayant franchi la porte étroite , l’eau l’avait enveloppé sans qu’il s’y noie . C’était une mer différente , une substance limpide , plus claire que l’air , traversée de lueurs comme d’innombrables vitraux vivants . Devant lui s’étendait une cité engloutie . Ses dômes de nacre s’élevaient dans un silence majestueux , reliés par des arches de corail qui vibraient comme des cordes d’instruments . Les rues ressemblaient à des fleuves de lumière où chaque pierre semblait respirer .
Tout autour , se tenaient les vestiges d'un monde disparu : colonnes de marbre brisées couvertes de runes marines , menhirs dressés comme à Brocéliande , mais baignés d’une clarté lunaire , portiques d’orichalque , forgés par des mains oubliées , vibrants encore de chants perdus .
Les habitants du lieu , silhouettes d’écume et de perle , s’étaient avancés vers lui en procession . Leurs voix n’étaient pas des mots , mais une forme de cet air à plusieurs voix composé d'ondulations sonores qui , traversant le cœur plus que l’oreille , tissait une toile immense où chaque âme venue ici y devenait une note , un accord unique de la symphonie éternelle .
Au centre de la cité se dressait un dôme plus vaste que tous les autres . Là , pulsait la " Lux Perennis " , une escarboucle gigantesque , plus vaste qu’une cathédrale , irradiant une lumière bleutée , rougeoyante , comme un cœur cosmique . Chaque battement de sa lueur envoyait des ondes jusque dans les galaxies , reliant le Royaume englouti à la création entière .
Esther conduisit Jean vers ce sanctuaire.
- Voici le Royaume des âmes , dit-elle . Toutes les routes finissent ici , mais tous n’y entrent pas . Ceux qui ont choisi la voie étroite , ceux qui ont affronté leurs ténèbres , rejoignent cette lumière pour l’éternité . Les autres errent dans les ombres que tu as vues , prisonniers de l’illusion d'Ister .
Jean sentit alors que ses combats , ses douleurs , ses échecs même , n’avaient pas été vains : ils étaient les marches de l’escalier secret qui menait jusque au sommet du sémaphore .
Un cortège d’âmes s’approcha , certaines familières , d’autres inconnues mais pleines de tendresse . Toutes l’accueillaient . Il n’était plus seul . Il faisait désormais partie de la " Confrérie des Veilleurs ", ces gardiens de la flamme éternelle au cœur de l’océan sacré .
Et tandis que l’Escarboucle battait sa pulsation cosmique , il entra dans la paix du Royaume sous la Mer , où le temps n’existe plus et où chaque être retrouve enfin son vrai visage .
23 - Ils avançaient dans le jardin . Les fleurs s’ouvraient en silence devant eux , mais chacune émettait une couleur et un parfum qui vibraient jusque dans son âme .
- Ici , dit-elle , nul ne peut se cacher . Tout est visible , comme les animaux dont parlait Steiner : leur être intérieur , telle une offrande , vit au dehors . Les masques tombent . Seule la vérité subsiste . ( 21 )
Il vit soudain défiler des visages connus .
Certains étaient rayonnants , d’autres ternis . Ce n’était pas un jugement , mais une évidence : chacun , sans fard ni mensonge , était vu tel qu’il était réellement .
- Pourtant , reprit-elle , ici , l’intimité demeure . Chacun garde sa chambre secrète , là où il accueille qui il veut . L’amour est la clé des portes .
Elle le prit par la main . Le miroir se liquéfia et ils traversèrent ensemble son éclat .
Il se retrouva , stupéfait , flottant bien au-dessus de la terre . Les continents luisaient comme des formes vivantes . Le temps d'un soupir , ils furent à Notre-Dame de Paris dont les pierres chantaient une liturgie muette . Puis , d’un souffle , ils se retrouvèrent sur une planète lointaine , au ciel vert pâle , peuplée de fleurs gigantesques .
- Vois-tu , ici , l’espace n’existe plus . Nous pouvons être en plusieurs lieux à la fois . Nous visitons les planètes comme des voyageurs du silence . Nous accompagnons les vivants , nous inspirons leurs prières , nous portons leurs fardeaux . Mais tout cela ne se fait pas par volonté , cela jaillit de notre union à Dieu .
Elle s’approcha de lui , son regard , soudain devenu plus grave , refléta dans la glace immense et translucide , à l'intérieur d'un château oublié au milieu de la lande , une enfant de Bretagne qui priait dans une chapelle dont le calvaire était battu par la pluie ...
( A Suivre )
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Notes :
21 - " La Mort , Métamorphose de la Vie " ( Der Tod als Lebenswandlung , 1918 ) conférence de Rudolf Steiner ( 1861 - 1925 ) , théosophe , occultiste autrichien .

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