Breizh-Terminal - 6 - L'Archiviste du Gouffre .
Breizh-Terminal
VI - L'Archiviste du Gouffre
" J'aimerais vous montrer les monts chauves de l'Arrée , les sentiers blancs qui conduisent à des manoirs poignardés , les chemins qui s'enroulent autour des hameaux bleus ... "
Xavier Grall - " Les Vents M'Ont Dit " ( 1982 )
21 - La Crypte :
" La vie , la mort ? se consolait-il parfois , repensant à un rideau qui tombe ou qui s'ouvre , une dernière chute ...
Il devait être minuit , peut-être un peu plus , lorsqu'une rumeur grandissante , recouvrant , au bas de la falaise , le clapotis des vagues , remplit soudain l'espace au moment même où l'alarme avait furieusement retenti !
Alors , les sirènes , vociférant telles des harpies , commencèrent d'hurler sur la lande plus fort que le vent du large pendant que , dans le même instant , de leurs ventres lumineux , des milliers d'engins spatiaux larguèrent , en même temps que de nombreux missiles hypersoniques , d'horribles bombes lasers paralysantes !
N'était-il pas déjà trop tard , face à cette force terrible voulant brutalement les anéantir ! Piège fatal ... , ruminait-il , revivant sans cesse les évènements tragiques de la semaine précédente , lorsque , à la première alerte , il avait enclenché ce mécanisme qui , dans les souterrains d'un manoir proche de la presqu'île de Crozon , juste au-dessous de l'étendue marine et de l'effroyable fracas de la guerre , avait pu enfin lui ouvrir un passage en direction d'un abri secrètement dissimulé à l’ombre millénaire de l’abbaye de Landévennec , entre houle océane et collines d'Armor ! ( VIII )
Car c'était ici que vivait l’archéologue-archiviste Ronan Kerrec , à l’écart du monde . Sa vie , il l'avait passé à écouter le vent frémir entre les pierres tombales tout en classant des feuillets mangés par l'iode et le sel , à restaurer des incunables rongés par l'âge .
Un jour de grande marée , même , lors de travaux de consolidation dans une crypte effondrée sous l’ancienne sacristie , il avait découvert ce qui ressemblait à une cavité inconnue , un gouffre souterrain . Descendant un escalier de fortune taillé dans la falaise , il était tombé , presque littéralement , sur une sorte de nef ou de crypte , haute et profonde cathédrale sous-marine éclairée de vitraux sertis de rocs et de coquillages répandant leur luminosité diffuse , vaste salle circulaire qui , à l’exception d’une seule contenant un coffret de fer noir , était bordée de niches décorées d’inscriptions incompréhensibles , comme des ondes figées dans la roche , mais vides ! le jeune chercheur , alors , procédant à une fouille discrète à l'abri des regards indiscrets , mit à jour un ensemble de manuscrits reliés en vélin sombre , à l’encre bleue métallique , luisant faiblement . L’un d’eux portait un titre gravé en lettres inconnues , mais traduites phonétiquement au XVIe siècle : " Chroniques des Eons " . Plus il lisait , cependant , plus son sang se glaçait .
Les textes , datés de 1574 , signés par un certain frère Eliaz , racontaient une histoire lui semblant défier toute logique , mais recoupant exactement les événements fatals qu'il avait pu observer se produire avant-guerre , ces dernières années , tout autour de lui : disparition des saisons , comportements humains mécaniques , lumière du ciel devenue irréelle . Donc , dans ce corpus , le curieux moine relatait l'existence d'êtres venus des confins de l’espace-temps , civilisation vibratoire , semi-incarnée , qui s'était autrefois trouvée en étroite relation , par une porte télépathique , avec les sages de Brocéliande . Mais un jour , pour une raison qu'on ignorait encore , ce passage avait dû être fermé entre les plans , plongeant ainsi l’humanité dans une lente désynchronisation des cycles cosmiques , pour protéger l'extérieur de la corruption terrestre ! Mais les Eons n’étaient pas tous partis . Certains , cachés dans les plis du réel , étaient restés dans les brumes des forêts et les brouillards des villes , sous des lacs anciens . Leur base , une structure lacustre forestière parfois , camouflée au cœur de la forêt légendaire , attendait le moment du rééquilibrage .
L'heure était enfin venue . C’était maintenant ! Le manuscrit décrivait le retour de ces " libérateurs " chargés de rouvrir la fameuse " Porte " et de réveiller tous ceux que le monde avait oubliés . Le texte évoquait une " descendante du Chant Primaire , navigatrice perdue , revenue d’un monde sans âme " , allusion troublante à un récit qu'il avait lu quelque part .
Mais surtout , le religieux parlait de l'effacement progressif de la personnalité individuelle humaine , remplacée par une notion d'ordre collectif , villes glacées , peuples dociles , paysages figés dans des textures numériques . Bouleversé , l'ingénieur comprit qu'il s'agissait d'un avertissement , mais aussi , dans les derniers feuillets , d'un schéma précis du gouffre sous l’abbaye , permettant d'accéder , par une clé scellée sous une roche , à une autre crypte secrète .
C'est alors qu'il perçut soudain des cris venus des profondeurs ! L'homme courut à cet appel , et c'est en cet endroit précis qu'il la trouva , prisonnière malgré elle , en compagnie d'autres survivants du chaos , celle-ci lui expliquant qu'ils avaient été piégée en ce lieu depuis la veille !
Un miracle , défiant les barrières de l'espace et du temps , lui avait permis de retrouver enfin son amour de jeunesse , qu'il n'espérait plus jamais revoir !
22 - Maureen : Ensemble , après la joie des retrouvailles , le petit groupe , qui avait pu survivre grâce à un accès à l'eau et des rations militaires , dénicha ensuite un codex qu’aucun historien n’avait jusqu'ici recensé , dont , à la lumière pâle d'une torche et de vieux néons raccordés à une batterie solaire , ils tournèrent les quelques feuillets . Ce n’était pas un livre , mais un témoignage trans-temporel , comme si un scribe du futur , dictant son récit au passé dans un texte latin mêlé de symboles inconnus , décrivait l’Histoire de la Bretagne et de la Terre jusqu’au début du 21è siècle , et bien au-delà , résumant avec une précision déconcertante des faits que Ronan connaissait déjà , plus d’autres qui ne s'étaient pas encore produits , du moins , pas officiellement .
Refoulés d'abord par l’essor industriel et les &ventures napoléoniennes , les derniers dogmes religieux s’étaient estompés peu à peu , s’enfonçant dans l’oubli . Les deux premières guerres mondiales marquèrent un accélérateur de déséquilibre . L’humanité , coupée de ses racines célestes , dérivait vers le chaos .
La technologie avançait , mais l'âme reculait .
Le territoire de Brocéliande , dernier sanctuaire vibratoire , dont on avait prudemment changé le nom , se trouvait morcelé , victime du folklore , et gardé sous surveillance par l'armée républicaine . Au 21è siècle , une troisième guerre mondiale éclata . En Asie , au Moyen-Orient , puis en Europe . Une salve nucléaire réduisit plusieurs capitales en cendres . La France , sous un gouvernement autoritaire issu de l’effondrement de l’Union européenne , était entrée dans le conflit , la péninsule armoricaine devenant une zone de repli insoumise , protégée un temps par ses côtes, ses forêts , ce qui subsistait de son mode de vie .
Mais bientôt , sous l'effet de la famine , des radiations , la société civile s’effondra . Les cités devinrent des cages , les campagnes s’enflammèrent !
Vers l'année 2050 , un groupe de survivants affamés , quelques dizaines d’humains regagnant l’ouest , atteint les rives du Finistère . Parmi eux , se trouvait une femme , l'officier de marine Maureen Gwenn Kervella , 35 ans , qui , originaire de Brest , avait commandé à bord d'un sous-marin nucléaire , puis fui un port ruiné , guidant quelques survivants vers l’intérieur des terres .
Porteuse d’un artefact codé , médaillon en forme d’opale transmis de génération en génération dans sa famille , elle était aussi gardienne inconsciente d'un savoir oublié .
C'est alors que , dans les brumes de la grotte sous-marine , un phénomène se produisit .
La surface de l’eau s’ouvrit , formant un miroir suspendu . Lentement , dans un dernier souffle venu des landes , juste entre ciel et mémoire , descendit un vaisseau non métallique , mais végétal et translucide , vibrant comme un accord musical !
Comment expliquer qu'il était venu les chercher , guidé par l'opale , et que le temps , mystérieux concept , avait pu assouplir ses barrières pour permettre la libération des otages du gouffre ! Les libérateurs de l'espace accueillirent les survivants , mais s’adressant à Maureen , parce qu'elle paraissait comprendre leur langue , antique vibration , codée dans son ADN , qui s’était éveillée .
Les Eons lui révélèrent que la " Porte " allait s'ouvrir à nouveau , que l’exil humain pouvait cesser .
Bientôt , tous deux , sous l'immense voûte bercée par les trompeuses caresses d'une brise marine s'amusant encore sur l 'écume des vagues tel un dompteur aveugle ignorant les sourdes menaces des profondeurs , montèrent à bord du navire , ultime espoir d'une humanité déchue , portant avec eux la mémoire de la Bretagne et des anciens pactes .
La nouvelle se propagea de bouche en bouche . Dans le rougeoiement du ciel , signe d'espoir , au seuil de leurs maisons , les derniers habitants les virent s'éloigner !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - VI - L'Archiviste du Gouffre - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
VIII - Abbaye de Landevennec ( Finistère ) , monastère fondé en 490 par St Gwenole .
- Presqu'île de Crozon , située en face de Brest .
Breizh-Terminal - 5 - Mémoires de la Lune Rousse .
Breizh-Terminal
V - Mémoires de la Lune Rousse
"Ma belle étoile , je t'en prie !
Ô , ne laisse pas ta belle lumière
Se troubler par la brume
17 - Lune Rousse : Écrivaine nantaise , mais aussi guide touristique passionnée de mystères celtes , mademoiselle Arzhur , une belle fille rousse à moitié irlandaise , avait grandi dans une petite maison des bords de l'Erdre avec vue lointaine sur la Tour Bretagne , rêvant à un monde disparu derrière les pierres suintantes de l’ancien château des ducs . Depuis quelques années , Mila , malgré tout conseillère culturelle , animait des visites nocturnes , mêlant la légende d’Ys et les signaux lumineux du Mont-Saint-Michel aux théories jugées les plus controversées que la presse d'extrême droite avançait sur le " Grand Remplacement Culturel " . A cause de ça , peut-être , ses livres peinaient à trouver leur public . Trop sombres , trop étranges , lui disait-on d'un air hypocrite sans lui avouer clairement qu'elle dérangeait . Mais elle continuait quand même à écrire , car quelque chose , elle le sentait chaque minute en elle un peu plus , approchait inéluctablement .
C’est alors qu’un jour , sans mot d’accompagnement ni aucun nom d’expéditeur , un manuscrit relié de cuir rouge , avec juste un titre dessus , gravé à la main : " Mémoires de la Lune Rousse " , arriva dans sa boîte aux lettres . Dès les premières pages , la jeune fille sentit sa peau frissonner . Ce n’était pas un simple roman . Les descriptions , d’une précision sidérante , évoquaient la découverte par l'héroïne du récit , d'un monde ressemblant à un décor de théâtre , lentement remplacé par des entités qui réécrivaient la mémoire collective pièce par pièce , visage par visage !
Mais le plus dérangeant, c’est que certains rêves qu'elle avait notés dans ses carnets intimes , jamais publiés , paraissaient mot pour mot dans le manuscrit !
" Tu t’es toujours demandée ce qu’il y avait sous les caves du château . Tu l’as vu en songe , trois fois . Les portes scellées par la pierre . L’encre noire des poètes effacée sous la chaux . Cherche Meschinot ... "
Cette phrase la hantait ! Jean Meschinot , poète breton du XVe siècle , en était-il la clé , lui qui était connu pour les satires mordantes de ses ballades patriotiques ? Dans ses poèmes , revenait cet étrange vers comme une forme de malédiction :
" Le jour où les chiens mèneront la danse , et que les loups apprendront à bêler , ce peuple sera tondu jusqu’à l’âme , avant de dire merci " ! Guidée par ce fil ancien , Mila retourna au château , de nuit , munie du précieux cahier et d'autres textes de l'artiste et , grâce à une analyse cryptographique des rimes , découvrit une carte , dissimulée dans une acrostiche du recueil titré " Les Lunettes des Princes " , lui indiquant une entrée oubliée dans un des puits dissimulés sous les douves . ( V )
Là , dans les souterrains , scellé dans une capsule de verre , elle trouva un second manuscrit , daté de 1943 , parlant du projet " Terminal " , qui avait été initié pendant l'Occupation , lorsque les savants " nazis " , promoteurs d'une Europe totalement germanisée , travaillaient à une expérimentation psychique visant à modifier l’identité d’un peuple par des ondes , des images et des rituels réécrits .
L’histoire qu'elle avait entre les mains n’était donc pas une fiction , mais la mémoire interdite , transmise en silence par des " Veilleurs " , ceux qu’on appelait les " Rousses " , comme ceux de sa famille qui avaient échappé au signal que les " Remaniés " ne pouvaient plus effacer de leur âme . Elle comprit alors pourquoi on venait la chercher .
La guerre , même perdue par l'ennemi , avait laissé des traces de ses diaboliques inventions ! Déjà , dans les archives , le visage de sa grand-mère Viviane , figure éminente de la résistance dont elle était le sosie , avait été changé . Quant à son propre site internet , il avait été bloqué sans raison . Ses amis la trouvaient " bizarre ", murmuraient-ils , " plus tout à fait elle-même " . Le profanant héritage de l'infâme avait donc était poursuivi avec la complicité de ceux qu'elle servait !
Mais il lui restait la totalité d'une nuit pour transmettre à son tour . Elle ouvrit une dernière page du grimoire vermeil qu'elle n’avait jamais osé , jusqu'ici , parcourir . Elle y lit : " Mila , tu es la dernière mémoire . Si tu écris ce que tu as vu , d’autres se souviendront . La Lune Rousse veille . Mais à l’aube , ils viendront pour toi ! "
18 - Le Flambeau d'Anne : Chaque semaine , elle emmenait des troupeaux de touristes dans les couloirs du palais ducal , casquettes vissées sur le crâne , appareils photo autour du cou , certains ne " bêlant " que pour prendre un " selfie " avec l’armure du couloir d’honneur ou acheter une boîte de " berlingots nantais " . Quand elle leur racontait qu’ici même , la duchesse Anne avait signé un traité pour préserver l'autonomie de son Duché , et que ce lieu avait été le dernier bastion de la souveraineté bretonne , ils la dévisageait comme des bêtes égarées , l'oeil vide , soit acquiesçant mollement , soit gloussant comme des dindons . Mais personne , vraiment , ne l'écoutait .
Ce qu'ils voulaient surtout savoir , c'était si si la boutique vendait des magnets " avec des drakkars ".
Parfois , elle se disait qu’elle était la dernière à encore y croire . Que les pierres du château retenaient plus de larmes que de gloire . Que bientôt , même les murs l'oublieraient .
Puis , cela arriva très tard , par un soir de " lune rousse " , quand tout allait basculer !
La conseillère venait de terminer une visite privée , s’attardant dans la salle des ducs de Bretagne , celle aux grandes tapisseries . La pluie fine claquait sur les pavés du grand logis .
Tout à coup , lorsqu'elle ferma les lumières , près de la grande cheminée , une brume blanche flotta au-dessus du sol .
D’abord , elle pensa à une buée , une illusion . Mais non .
Portant une robe de velours sombre , une silhouette se détacha des broderies d’hermine avec la coiffe altière d'une duchesse de jadis !
Elle sentit son coeur se serrer .
La voix lui avait paru si douce , mais d’une autorité saisissante .
- Vous avez les yeux grand ouverts .
Ce que d'autres laissèrent éteint trop longtemps , vous le voyez clairement . Vous entendez les pierres pleurer . Vous savez que ce peuple , notre peuple , est en train d’oublier son nom , qu' il est temps pour vous de reprendre le flambeau !
Elle tomba à genoux .
- Qui êtes-vous ?
Le spectre s'avança devant elle , translucide mais majestueux , la main tendue , auréolée d’un faible halo doré .
- Je suis celle qu’ils ont réduite à une figure de manuels scolaires . Cette épouse , deux fois mariée au Royaume de France . Mais j’étais bien plus . J’étais la voix d’un pays . J’étais la mémoire de la mer , de la lande , des étoiles qu’on savait lire en breton . Et toi , Mila , tu es la dernière à pouvoir rallumer la flamme ! ( VI )
Celle-ci murmura :
- Mais pourquoi moi ?
- Parce que tu sais déchiffrer mes rêves . Parce que tu as reçu le livre de mon ami le barde . Parce que tu portes en toi la mémoire oubliée d'une reine éternelle . Et parce que bientôt , ils viendront te remanier , comme les autres . Mais il est encore temps !
Le fantôme disparut . Mais la tapisserie murale avait changé . Un détail s’y était ajouté , là , à la bordure , une petite hermine blanche dans une alcôve . Elle jura qu’elle n’était pas là hier . Elle l’avait déjà reconnue . Dans un rêve . Dans une strophe de Meschinot !
Ce soir-là , elle remarqua , quand elle rentra chez elle , que l'ouvrage , sur son bureau , s’était rouvert seul , et qu'un nouveau passage était apparu :
" Quand la duchesse viendra à toi , ne doute pas . Les " Veilleurs " , près d'elle , sont toujours là . Cherche la salle des pierres inversées . Le code est inscrit sous la queue de l'hermine . Tu n’as plus qu’à rallumer la langue perdue " .
19 - La Salle des Pierres Inversées : Elle revint au château avant l’ouverture , le lendemain , prétextant un relevé de parcours pour la prochaine visite costumée . Le régisseur lui lança un regard distrait :
- Encore en train de chercher des fantômes , Mila ? »
- Non . Pas cette fois , réussit-elle à lui répondre en feignant de sourire , cependant que ses doigts tremblaient sur la clé du petit trousseau qu’elle avait découverte , la clé numéro 7 , celle qu’elle n’avait jamais utilisée . C'est ainsi qu'un soir , un étrange personnage , se présentant comme un membre de la " Résistance " , Mr K , vint lui confirmer une mission dont elle avait plus ou moins déjà accepté l'idée , mais dont la teneur dépassait tout ce qu'elle avait pu jusque là imaginer , puisqu'il s'agissait de récupérer , dans une ancienne cache , un mystérieux coffret confié à un cercle secret pendant la guerre , et qui devait représenter , même si elle en ignorait la nature exacte ainsi que le contenu , un ultime recours pour protéger la planète d’une humanité devenue désormais trop contrôlable .
Elle descendit aux archives , passa par la salle des maquettes , puis bifurqua vers un couloir que presque personne ne visitait , sorte de cul-de-sac bouché par une grille rouillée , ayant déjà repéré l’endroit , d'ailleurs , quand elle y avait analysé les poèmes de Meschinot la nuit précédente . Un vers disait :
" Sous la dent de l'hermine et la queue étoilée ,
Inverse les pierres , la langue reparaîtra ... "
Elle leva les yeux .
Le petit animal de la veille , celui de la tapisserie , était encore là , dans une alcôve identique à la première , sculpté sur une pierre en surplomb , juste au-dessus de la grille . Sa queue était tournée vers le bas , tournoyant en spirale . Alors , prenant la première clé , elle la glissa dans la serrure . Un clic sourd , puis la grille pivota lentement , découvrant un escalier ancien , taillé à même la roche . L’air y était humide , plus froid que dans le reste du château .
Elle descendit .
La torche de son téléphone révélait des murs tout couverts de pierres taillées à l’envers , certaines sculptées, mais d’autres , dont les lettres , comme retournées contre leur sens , avaient été effacées par le temps .
- La salle des pierres inversées ... , chuchota-t-elle comme si le lieu l'écoutait .
Derrière la niche , une cassette moyenâgeuse portant l’inscription suivante : " Erminig an Dremm Kuzh " ( L'Hermine au visage voilé )
( VII )
Elle s’agenouilla , passant ses doigts sur chacune des lettres sculptées en relief qui le flanquaient , puis cherchant aussi le code sous la queue du mustélidé , elle y remarqua une fine cavité , tentant de glisser un morceau de papier mince , un feuillet bizarrement conservé qu'elle venait de découvrir en ouvrant le petit coffre de métal avec la seconde clé . Rien ne se passa au début .
Mais alors , paraissant venue de la pierre même , une voix résonna .
- Tu veux faire parler la langue qu’on a voulue faire taire. Mais sa musique n’est pas pour les oreilles des vaincus . Toi , es-tu prête à désapprendre tout ce qu’on t’a appris ?
Mila recule d’un pas .
- Qui parle ? Silence . Puis le coffret vibra faiblement .
Depuis les jointures de fer , une lueur bleue s’éleva . Les lettres retournées , lentement , se mirent à briller sur les murs , formant une strophe complète , visible seulement sous cette lumière :
" Breizh , banniel hep oad , dindan glao ha tan , gant da c'halloud dizehan , sav da vouezh e traoñ an amzer . "
Dans un souffle invisible , une voix de femme , comme surgie du puits sans fond de l'éternité , suggéra la traduction :
" Bretagne , bannière sans âge , sous la pluie et le feu , par ton pouvoir incessant , lève ta voix dans les bas-fonds du temps . "
Mila fondit en larmes.
C’était un code , une langue cachée dans la langue , une clé mnémotechnique ...
Elle comprenait , maintenant , que ces poésies ressemblaient à des pièges , car ils contenaient un alphabet inversé , une syntaxe cryptée , une vibration destinée à réveiller la conscience d’un peuple endormi .
Elle ressortit son carnet , recopiant la strophe sur le papier du coffret . Puis elle murmura :
- Vous vouliez effacer un peuple par le silence . Mais sa mémoire chante encore ... "
Soudain , dans l'escalier , se fit entendre un craquement qui la figea .
- Il y a quelqu’un ? Pas de réponse . Elle éteignit son téléphone , retint son souffle en percevant des pas lourds et rythmés , puis , tandis qu'elle se plaquait contre le mur , elle aperçut une silhouette qui descendait lentement , portant un masque à demi transparent . C'était un vigile d'un genre inconnu .
Il leva les yeux , fixant Mila . Sa voix était mécanique , sans accent :
- Vous n’auriez pas dû ouvrir cette salle , madame . L’accès à la langue originelle est interdit .
Elle recula .
- Je suis née ici , vous savez . Vous ne pouvez pas m’interdire ma mémoire .
- Nous en avons effacé bien plus que ça . Vous ne serez pas la dernière !
Elle pressa son carnet contre elle .
Puis , de sa poche , elle sortit le collier de la Lune Rousse , un talisman qu’une vieille conteuse de Batz-sur-Mer lui avait donné en disant :
- Quand tu verras l’envers du monde , serre-le fort pour qu'il te montre la sortie .
Elle le serra . Une lueur rougeoyante entoura la salle . Poussant un cri terrible , le robot-flic disparut , comme dissous dans l'air ! Agenouillée au milieu de la pièce , Mila sut ce qu'elle devrait faire . Même s'ils venaient la chercher , même si tout le monde croyait qu'elle n'était qu'un vestige ridicule du passé , elle devrait tout leur dire , leur faire comprendre qu'elle n'était pas folle ...
20 - La Vague : A l'aube , elle remonta du souterrain . Le ciel avait cette couleur plombée des matins sans espoir , quand la ville semble flotter dans une brume anesthésiante . Les pavés du château étaient humides , les portes fermées . Dans la pénombre du demi-jour , elle marchait lentement , le cœur battant , comme si elle revenait d’un autre monde , et peut-être était-ce le cas ? Dans sa poche , elle sentait son carnet , dans sa tête , des voix anciennes ... Mais déjà , le poids du silence revenait comme une marée grise , montant comme une sève mortelle par les artères de Nantes . Les visages croisés dans la rue semblaient vides , comme s’ils avaient oublié jusqu’à leur propre nom . Dans la rue Crébillon , les vitrines clignotaient de couleurs criardes . Des haut-parleurs diffusaient une musique uniforme , sans âme . Le monde était redevenu lisse , nettoyé !
Et Mila comprit . Ce n’était pas un cauchemar passager , c’était la fin d'un monde . Non pas dans l’explosion , mais dans l'effacement progressif de tout ce qui faisait son identité , le langage , les lieux , les chants , les noms . Tout était en train de fondre dans une lumière blanche , clinique , neutre , artificielle . Et derrière cette lumière , la houle approchait . Pas une vague d’eau . Un déferlement de silence ! Elle le vit dans une sorte de vision , cet immense raz-de-marée fait de béton , de panneaux publicitaires , de fichiers audio compressés , de documents administratifs rédigés en plusieurs langues sauf la sienne , de tablettes froides , de règlements uniformisés , de mémoires formatées ! Rien ne résisterait à ce flux de confort totalitaire , rien n'en dépasserait , plus rien ne chanterait , ne danserait en dehors du rythme programmé ! Et cette déferlante allait tout recouvrir , même elle qui chancelait , s’effondrant sur un banc , devant le miroir d’eau . Des enfants jouaient plus loin , leurs rires mécaniques résonnaient comme des enregistrements . Dans la brume , elle vit une dernière fois la silhouette d’Anne . Baissant les yeux vers elle depuis les remparts , la duchesse la regardait , mais cette fois , ne lui parlait plus . Déjà figée dans le musée d'un monde disparu , elle passait de l’autre côté du miroir . Mila voulut l'appeler , crier , mais aucun son ne sortit de sa bouche . La vague approchait . Cette fois , il n'y aurait plus de poème , plus de clé , plus de langue pour en échapper !
" On n’efface pas un peuple avec des armes . On l’efface en lui faisant croire qu’il n’a jamais existé ! " , disait le fragment retrouvé dans la cassette du " Manuscrit de la Lune Rousse "
Alors qu’elle croyait sa voix perdue , qu’aucun mot ne pourrait plus franchir ses lèvres , le vent se leva soudain , portant une odeur d'ajoncs , de varech et de cendres froides . Dans le lointain de la brume qui masquait les tours du château ,une voix d'enfant chanta doucement .
C'était une simple comptine en breton , presqu'inaudible , mais vivante !
Elle sourit faiblement , serrant le feuillet contre son cœur .
Tant qu’il reste une voix , se dit-elle , une seule , quelque part , la mémoire n’est pas morte . La liberté sera confisquée le jour où des loups , des chiens de guerre voudront effacer par tous les moyens la mémoire d'un peuple , jadis indépendant , pour en faire un troupeau de moutons ! Mais la vérité , toujours , finira par triompher !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - V - Mémoires de la Lune Rousse - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
V - Jean Meschinot ( 1420 - 1491 ) , poète breton de la cour des ducs de Bretagne .
" Les Lunettes des Princes " ( Posth. 1493 )
VI - Anne de Bretagne , ( 1477 - 1514 ) fille du duc de Bretagne François II , devint duchesse de Bretagne à la mort de son père , puis reine de France une première fois ( 1491 ) , après son mariage avec le roi de France Charles VIII , puis une deuxième fois ( 1499 ) , après un second mariage avec le roi Louis XII .
VII - Symbole de pureté , l’hermine est au duc de Bretagne ce qu’est le lys au roi de France .
Une vieille légende raconte que la duchesse Anne de Bretagne , lors d’une chasse , vit une hermine , traquée par les chiens , qui préféra mourir plutôt que de se salir en traversant une mare boueuse . Fascinée , la duchesse lui laissa la vie sauve et fit de l’hermine son emblème . Cela donna naissance à la devise de la Bretagne : " Plutôt la mort que la souillure "( Kentoc'h mervel eget bezan saotret )
* " Lyrische Gedichte " poèmes de Friedrich Rückert ( 1788 - 1866 ) , mis en musique par Clara et Robert Schumann , op. 101 n°4 ( Minnespiel , 4 , 1840 )
" Mein schöner Stern , ich bitte dich !
O lasse du dein heitres Licht
Nicht trüben durch den Dampf
In mir... "
Breizh-Terminal - 4 - Le Rameur de l’Aber Wrac’h .
Breizh-Terminal
IV - Le Rameur de l'Aber Wrac'h
" Ils nous ont dit que le cap sera pointe morte ,
Que les hommes d'ici un jour s'en iront ... "
Glenmor - " Apocalypse " *
13 - Les pelles mordaient l’eau noire avec un bruit feutré , régulier , comme un cœur battant au ralenti . La coque longue du huit filait sur l’Aber Wrac’h , entre chien et loup , dans une brume légère d’automne . Ils n’étaient que sept ce soir-là , un des rameurs de l'équipe ayant déclaré forfait . Mais ça n’avait pas empêché le coach , debout à la poupe , de les lancer sur l’eau pour une sortie à rythme lent .
Parmi eux, Eliaz , quinze ans , léger , souvent en retard aux entraînements , toujours dans la lune , songeur . Il avait cette habitude agaçante de fixer le large quand il devait se concentrer sur le tempo . Mais ce soir-là , tandis qu’ils approchaient de l’estuaire , le phare de l'Île Vierge balaya la brume d’une longue lueur blanche . Sanglé sur son siège au poste n°3 , l'adolescent rêvassait comme d'habitude avec la sensation étrange , depuis des semaines , qu'un malaise diffus le poursuivait , comme si quelque chose , à la lisière du monde , essayait de le rejoindre . Et c’est là que tout bascula , lorsque , levant brièvement la tête , il vit le feu du sémaphore , à travers le brouillard , fendre l'espace en même temps qu'un dernier éclat de lumière venue de l’horizon , frappant ses yeux d'une intensité aveuglante ! Un instant de trop dans la nuit lointaine , un éclair fulgurant dans le regard , puis , tranchante , dans le haut du dos , juste sous l’omoplate gauche , une douleur si vive , comme une ancienne plaie se rouvrant tout à coup , qu'il lâcha presque sa rame !
- Ça va ? , lança le barreur .
Il hocha la tête , pâle , muet . Personne ne perçut les frissons qui le parcouraient . Sauf Sterenn , peut-être , sa copine , qui , lui prenant la main , commençait à ressentir déjà ce qui s'était sournoisement éveillé en lui . L’Aber Wrac’h était calme , pourtant , ce soir-là . Trop calme .
Le ciel n’offrait qu’une lumière sourde , et les membres du club avançaient en cadence , comme si , obéissant au sifflement du coach tranchant parfois le silence crépusculaire , leurs corps ployaient à l’unisson , dans la barque fine , sur les lames de carbone entaillant l’eau avec régularité , glissant non pas sur elle , mais sur un rêve oublié ...
14 - De retour chez lui , le jeune breton , soucieux de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller ses parents , grimpa vite à l’étage , trempé , fiévreux , les doigts engourdis . Dans la salle de bain , soulevant la capuche de son " hoodie " et se débarrassant même de son t-shirt , il scruta la zone douloureuse dans le miroir . Et là , touchant un minuscule appendice en haut du bras , caché par la courbure de l'épaule , qui jusqu'à présent ne lui avait donné aucun signe préoccupant , repéra une petite bosse grise , une boursouflure métallique , à peine plus grosse qu’un grain de riz , sous la peau . Quand il en approcha ses doigts , celle-ci vibra faiblement , tandis qu'un picotement d'électricité se propageait le long de son bras .
Puis une voix douce , presque inaudible , résonna dans sa tête , se mettant à chuchoter en lui , étrange et familière : " Émissaire désigné . Phase une activée . Connexion au réseau Terra II . Objectif : Restauration de la Balise . "
Il recula soudain , terrifié par l'angoisse ! N’ayant jusqu'ici jamais rien senti de ce qu'il prenait maintenant pour une puce , un implant , c’était comme si , soudain , la lumière du phare avait à la fois déclenché quelque chose d'intime en lui , mais aussi une épouvantable réaction cosmologique en chaîne ! Pendant son sommeil , des images de cauchemar le hantèrent . Des structures étranges tournant dans l’espace , un signal en spirale , des phrases dans une langue inconnue , et toujours cette sensation qu’il devrait retourner là-bas , bientôt , sur l’Île Vierge . Que lui était-il arrivé pour voir sans cesse grossir au centre d'une tentaculaire toile d'araignée , ce petit point de métal bleu et blanc liant son âme éternelle à de multiples autres telle qu'une pierre précieuse née du gouffre insondable de l'explosion de millions d'étoiles , vertigineuse plongée au centre de soi-même , rémanent effluve d'une conscience énergie depuis ses premiers balbutiements de roche et matière brute jusqu'aux subtiles ondes fluidiques d'un temple spirituel rutilant de ténébreuse incandescence ? L'Oeil du Seigneur , se demanda-t-il , pensant au mystérieux phare ? En tout cas , ce qu’il devait découvrir à l’intérieur dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer !
Depuis longtemps , celui-ci , qui avait été automatisé , était interdit d’accès sans autorisation . Mais une rumeur locale parlait d’un ancien passage , utilisé autrefois par les gardiens quand la mer était mauvaise . Il fit des recherches . Par un soir de grande marée , il profita de l’estran pour s’approcher à pied , seul avec sa lampe . La douleur dans son dos était devenue si pulsante , presque une boussole , qu'elle devait nécessairement l’amener vers la base de l'édifice , là où le granit rencontrait l’algue noire . Et là , sous un pan de roche à demi effondrée , il découvrit une étroite ouverture , espèce de trou noir dissimulé derrière un massif d'ajoncs . Plein de courage , il s’y glissa , longeant avec sa lampe de poche un tunnel qui le fit descendre , grâce à des dalles de pierre usées par le temps , grossièrement cimentées dans la rocaille et mangées par la mousse , dans une sorte de caverne affleurant la mer où il vit un signe mystérieux creusé dans la muraille qui était entourée de stalles de pierre finement sculptées de dentelle marine . Alors , marchant avec précaution sur le sol glissant , l'avironnier , débouchant en ce sanctuaire , vit soudain , dans une niche devant lui , la lumière d'un crucifix de corail rose éclairer la plus centrale , genre de cavité cristalline scintillant comme une coquille de nacre et surmontée , tout autour , d'un message en langue bretonne : " D'ar re am glevo c'hoazh . An tour-tan ' zo muioc'h 'get un hencher 'vit ar vartoloded . Ur galv-diwall' vit an denelezh eo . Ar bed 'goll an Norzh . Tost eo an amzer dremenet . " ( III )
Ainsi , ce n’était pas seulement un puissant moyen d'éclairage , c’était un ancien relais , peut-être une balise extra terrestre déguisée , reliée elle-même à un réseau bien plus vaste , le réseau Terra II , maillage secret enfoui sous les mers du globe . Le faisceau lumineux , capté par son organisme sensible , avait activé la puce implantée sans qu'il ne s'en rende compte , sans doute lors d’un de ces malaises bizarres qu’il avait eu , petit à petit , depuis l’enfance .
Dans le cœur du phare , une machine vibrante , faite d’un métal translucide , s’alluma à son approche . Sa présence complétait un circuit . Comme une présence à la fois lointaine et proche , il sentit un autre contact , cette fois plus doux .
" Le Terminal s’effondre . Tu dois réveiller les autres " !
Puis il vit une silhouette qui se tenait dans un coin de la pièce , vêtue d’une longue cape bleue irisée , le visage masqué par une couronne luminescente . Mais elle ne parlait pas . Son chant entrait directement , de façon télépathique , dans l'esprit d'Eliaz .
- Je suis Aelia , messagère de ta planète sœur , sur l'île de Ledao . Nous avons veillé depuis l’autre rive du miroir . Votre monde tangue , nos repères s’effondrent . Nous avons lancé le Signal . Toi seul l’as reçu .
Le jeune homme recula . Son cœur battait à tout rompre . Il remarqua , ensuite , à sa grande surprise , qu'elle lui ressemblait comme son propre reflet se regardant parler au travers de ce double à l'allure féminine .
- Pourquoi moi ? , balbutia-t-il .
- Parce que tu doutes , parce que tu cherches . De plus , tu portes la " Clé " , transmise depuis les temps où les deux mondes n’étaient qu’un , comme nous deux .
Dehors , les vagues commençaient à se soulever . Le vent portait une rumeur : les océans allaient se lever , les grandes cités de verre s'effondrer . Les étoiles vacilleraient , l’humanité , privée de boussole , dériverait bien vite au bord du gouffre !
- Tu dois réveiller les autres ! Vous êtes quelques-uns qui avaient été marqués . Le Réseau Terra II n’est pas éteint . Rallumez les balises ! Car sinon le monde tombera !
Qui étaient ces gens dont elle parlait ? D’autres humains choisis ? Des amis , des ennemis ? Comment les reconnaître ? Il n’en savait rien !
15 - Depuis ce jour-là , il n’avait plus été tout à fait le même . Il ramait encore avec ses camarades , plaisantant , leur souriant même quelquefois . Mais chaque nuit , dans sa chambre , la puce émettait de faibles signaux . Quelque part , quelque chose attendait , c'était sûr ! Pressentant que d'autres lieux comme le phare existaient , cachés , presqu'oubliés , reliés dans l'ombre , il savait maintenant que le monde dans lequel il vivait n'était plus le vrai , mais une interface fragile , maintenue artificiellement ! Le club de kayak de Sterenn était son camouflage . Il ramait sur l’eau chaque soir , les yeux tournés vers l’horizon , cherchant d'autres récepteurs , ceux qui avaient , comme lui , perçu le Signal . Il écoutait les échos du phare , les messages d’Aelia . Il n’était plus un adolescent comme les autres .
Sterenn , sa petite amie , rameuse elle aussi , l’observait dériver vers ce monde étrange sans rien comprendre , mais avec un amour assez profond pour le suivre malgré le doute . Elle était la seule à voir que quelque chose clochait chez son copain . Depuis cette sortie brumeuse où , à cause d'une douleur dans l'omoplate , il avait lâché sa rame , il n'était plus vraiment lui-même . Plus concentré , paradoxalement , mais ailleurs . Comme si une force invisible le tirait vers une rive que personne d’autre ne pouvait voir . Elle , ne croyait pas à ses histoires d’implants , de balises , de planètes sœurs . Par contre , elle aimait ces moments passés ensemble à pagayer dans le crachin , leurs silences partagés au bord de l’eau , ses regards perdus dans le ciel ...
- Tu vas où ? , lui demanda-t-elle un soir , alors qu’il enfilait une lampe frontale .
- Sur l'île .
- Encore ? Je vais finir par croire que tu vis dedans !
Il haussa les épaules.
- Je dois comprendre ... Il se passe des trucs là-bas . J’ai vu quelque chose ...
Elle le fixa . Elle aurait pu lui dire qu’il devenait fou . Mais elle se mordit la lèvre .
- Je viens avec toi !
- C’est dangereux , tu sais .
- Justement ! Si tu tombes dans une crevasse , alors je plonge avec toi ! Même si c’est pour couler !
Cette nuit-là , ils avancèrent à pied sur les rochers découverts par la marée basse . Jamais elle n’avait eu aussi peur !
Elle ne croyait pas vraiment à ce qu'il lui racontait , mais elle n'aurait jamais voulu l'abandonner , malgré ce qu'elle prenait pour des sornettes . Et puis , la manière dont il tâtait la roche pour faire s’ouvrir le passage , la conforta dans son scepticisme . À l’intérieur , quand la pièce secrète se dévoila , elle vit la sphère lumineuse , mais pas la silhouette du fantôme flottant dans la pénombre .
Elle sentit pourtant qu'il ne délirait pas . Dans les soirées qui suivirent , la brave léonarde ne lui posant plus la sempiternelle question délicate : " Pourquoi donc n'as-tu pas été voir pour ton dos le docteur Louzaoueg ? " , pour se faire pardonner , lui murmurait en lui bécotant l'oreille :
- Si tu pars vers Tir-Na-Nog , un jour , tu me promets de ne pas m’oublier ? ( IV )
Lui , de son côté , répondait par une étreinte en lui serrant fort la main , car il savait que la seule chose qui le reliait encore à cette triste vie quotidienne , c'était l'amour sincère que , malgré son ignorance , elle avait pour lui !
16 - Depuis ce soir-là , elle continua de ramer à ses côtés , l'observant , parfois , quand il fixait l'horizon , lorsque ses mains tremblaient après une longue sortie . Elle l’aimait sans savoir pourquoi . Elle avait peur qu’il finisse par se perdre où elle ne pourrait pas le suivre , elle craignait aussi que ce qu’il croyait voir soit vrai . Ou pire encore : que ce soit en elle que cela commence à changer . Sa famille était tellement terre à terre , conventionnelle !
Parfois , quand le phare jetait son éclat sur leurs visages , la jeune fille sentait une vibration dans l’air , presque une musique , imperceptible mais insistante .
Une nuit , seule dans sa chambre , elle cru voir , un instant , la même marque grise sous la peau , à la base du cou . Mais le lendemain , tout avait disparu !
Elle n’en avait jamais parlé à Eliaz . Lui non plus ne disait plus rien , désormais , quand il se levait pour retourner là-bas .
Mais elle en avait l'intuition . Dans son for intérieur , elle savait qu’aimer son ami , désormais , c’était aimer un veilleur entre deux mondes , qu’il ne pourrait jamais revenir totalement en arrière .
L’eau de l’Aber Wrac’h continuait de couler entre eux doucement comme un fluide magique autour des îles . Toujours , le phare clignotait , fidèle , comme un coeur isolé qui refuse de cesser de battre . Pour combien de temps ? , se demandait le rameur . Qui attendrait qu’on se souvienne , le surveillerait encore , sous la mer ou dans les étoiles ? Quand l'homme oublie le ciel , disait-on dans le pays , l'océan , par les reflets bleu-vert de ses vagues d'écume , cherche inlassablement à lui rappeler ce qu'il a été ...
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - IV - Le Rameur de l'Aber Wrac'h - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
III - " À ceux qui m'entendront encore . Le phare est plus qu'un guide pour les marins . Il est un cri d'alerte pour l’humanité . Le monde perd le nord . Le temps est presque écoulé . "
IV - Tír na nÓg , en gaélique " Terre de l'éternelle jeunesse ", l'un des plus connus des " Eldorados " de la mythologie celte , connu notamment par le mythe de Oisin et Niamh aux Cheveux d'Or .
* " Apocalypse " ( 1979 ) , chanson de Glenmor ( 1931 - 1996 ) , dans son album " La Coupe et la Mémoire " , Arfolk , 1979 - Tous droits réservés .
Breizh-Terminal - 3 - Le Goût du Pain .
Breizh-Terminal
III - Le Goût du Pain
" Car nous sommes un seul pain et un seul corps ,
Nous tous qui avons part à un seul pain
( Comme à une seule Coupe d'Amour ) ... "
Saint Paul - 1 Co , 10 , 17 .
9 - Sur la place de l'église de Saint-Pol , une petite boulangerie , dont la lumière blafarde vacillait dans la brume des pâles matins du pays " chikolodenn " , tenait encore vaillamment debout malgré les années , face au vent du large . Elle s’appelait " Bara Leon " , jeu de mots quelque peu vieilli , comme la devanture peinte à la main , puisqu'on pouvait aussi venir y boire son coup de gnole .
Maela , avec un savoir-faire transmis par son pauvre père décédé , y pétrissait son pain chaque nuit depuis plus de cinq ans , comme on récite une prière oubliée . ( II )
Mais depuis quelques mois, quelque chose avait changé . La farine que lui livrait le fournisseur de la région , désormais l'unique pour tout le Nord-Finistère , donnait une pâte souple , bien levée , certes , mais le pain , malheureusement , n'avait plus de goût comme si , devenant une chose lisse et plate , le sel et l’eau , la levure et le feu s’étaient brusquement tus !
Pourtant , les clients , d'un choeur unanime , lui disaient avec enthousiasme :
- Parfait , comme d’habitude , excellent , croustillant !
Mais leurs regards paraissaient vide et leurs voix neutres , comme s’ils récitaient une réplique . Cela inquiétait la boulangère .
Son mari , un homme doux et croyant , tenait la caisse avec elle . Mais lui aussi , malgré qu'elle ait souvent constaté qu’il ne finissait jamais sa part de pain , prétendait , malgré tout , que tout allait bien , mâchant lentement , comme pour y chercher un autrefois disparu .
Ce matin-là , elle fixa la farine entre ses mains .
- Elle est belle , ma pâte , mais elle ne sent rien , murmurait-elle à voix basse .
- T'as dit quelque chose , ma chérie ? , demanda Léon , le barman , en entrant dans le fournil .
— Rien ... juste que cette farine , elle n'a plus d’odeur . Avant , ça sentait le blé . Aujourd’hui , on dirait du talc !
Il haussa les épaules .
- Les gens s'en plaignent pas . Même , ils en redemandent ! Peut-être que tu es malade ?
Elle planta ses yeux dans les siens .
- Tu trouves qu’il a du goût , notre pain ? Dis la vérité .
Il hésita , avala sa salive .
- Il est ... correct .
- Correct ! Voilà , on est devenus des marchands de " correct " .
C’est pas du pain , ça ! C’est une ombre .
En silence entraient les clients , faisant la queue dans le calme d'une file grise , presque irréelle .
- Bonjour , Monsieur Quéméner . Une baguette ?
- Oui , merci . Elle est très bonne , comme toujours .
Mais son ton monocorde était plat . Comme s’il récitait une formule .
- Vous voulez peut-être goûter la nouvelle fougasse au romarin ? , tenta la commerçante .
- Inutile . Tout est parfait !
Puis il sortit .
Mais le plus frappant , c'est que le bar était vide !
10 - Un dimanche de mai , au lever du jour , Maela fit quelque chose de fou .
Elle ouvrit l'ancien sac de poudre blanche oubliée dans la remise , une farine de meule brunie , un peu grasse , moulue à l’ancienne , qu’elle gardait pour les jours de fête . Elle pétrit un pain comme avant , sans machine , à la main . Puis , elle y ajouta le sel de Guérande avec l’eau du puits , de même qu'une poignée de graines de lin , le cuisant seul , dans le vieux four à bois , sans bruit .
Lorsque son homme revint de la messe - il y allait encore , bien que l’église ne comptât plus que quelques têtes grises tassées parmi les vieux bancs de chêne - elle lui tendit une miche encore toute chaude .
Il mordit avec joie une bonne bouchée , mais ensuite , l'espace d'une seconde , il s'évanouit !
Le médecin , monsieur Skouarneg , assez peu inquiet , ne comprenait pas . Aucune allergie , aucun trouble . Juste un malaise passager . Le malade se réveilla une heure plus tard , les yeux embués de pleurs .
- Je l'ai senti , Maela , le goût du vrai , le goût d'avant . C'était trop fort !
Le matin même , l'artisane , qui avait soigneusement reconfectionné à l'ancienne sa préparation , voulut en donner un morceau à sa plus fidèle cliente , madame Lozeg , mais , la portant à sa bouche , celle-ci , les yeux écarquillés , le recracha aussitôt , sortant en silence de la boutique en affirmant qu'elle n'y remettrait jamais plus les pieds !
- C’est dangereux , vos idées , madame . Faudrait pas réveiller les vieilles choses ! , rajouta sa voisine , qui suivit le même chemin .
Dans l’église , d'ailleurs , le prêtre s’en était ému à l'identique .
- Mes ouailles ne viennent plus communier , prêcha-t-il .Tous disent que ça ne sert à rien , qu'ils ne sentent ni le vin , ni le pain .
Même l'évangile fait peur ! , soupirait-il . Peut-être que Dieu s'est caché dans le pain d'avant , celui qu'on a remplacé par du carton ?
Peu à peu , la pauvre fournière en déduisit que son travail se transformait en poison pour les habitants de la commune , ou plutôt , que ceux-ci s'étaient trop habitués à la fadeur programmée , à l'absence de goût . Quant à ceux qui pouvaient encore apprécier la divine vérité du levain , la mémoire biblique du froment , c'est qu'ils ne pouvaient plus cheminer avec les autres . Certains , le cœur chaviré , s’effondraient , comme Léon , dont l'épouse avait enfin réalisé que le vrai pain , le vrai goût , devenu subversif , presque sacré , qu'elle avait recréé , sans le vouloir , était aussi le pain du dernier refuge , celui qui réveillerait les consciences , manne céleste que seuls les éveillés pourraient encore supporter !
11 - Elle continua chaque nuit , malgré son angoisse , à pétrir deux espèces de pains . L’une , assez fade , qu’elle vendait à la foule silencieuse , et l’autre , cachée sous le comptoir , qu’elle glissait parfois à un inconnu en lui murmurant :
- Si tu veux te souvenir , prends ce pain . Mais sache que tu ne verras plus jamais le monde comme avant .
Un jour, un jeune homme entra , l’air hésitant .
- C’est vrai que vous avez du " spécial " , ici ?
- Qui t’envoie ?
- Mon oncle . Il en a mangé une baguette , l’autre soir . Depuis , tonton ne parle plus que de sa jeunesse qu’il croyait perdue , disant que ce pain l’avait ramené à la vie !
Elle lui en tendit une miche . Il la prit comme on reçoit une hostie .
- Mange-le seul . Pas dans la rue . Et surtout , ne dis rien à ceux qui ne veulent pas se souvenir .
Et parfois , quelqu’un revenait . Blême . Tremblant . Transformé .
Un jour , un petit groupe de jeunes pénétra dans la boulangerie , posant leur livre sur le comptoir , un ancien missel relié cuir . Avec une photo . Celle de Maela , prise en cachette , devant son vieux four .
- Vous êtes celle qu’on n'attendait plus ! pleura le plus âgé . Le pain restera vivant . Mais le monde , lui , est mort !
C'est ainsi que commença la résistance . On communiait en secret dans les caves , dans les sacristies vides , non plus avec des matières industrielles , mais avec du vrai pain vivant , celui qui brûle la langue mais réchauffe le coeur , celui de la petite bretonne qui , telle une hérésie , était devenu un sacrement clandestin . Ceux qui le mangeaient retrouvaient alors leurs émotions d'enfance , leur libre arbitre . Certains vomissaient . D'autres gémissaient . Mais tous comprenaient enfin que le monde autour d’eux n’était qu’un décor . Et peu à peu , dans les recoins oubliés de l'Armor , dans les cryptes , les presbytères et les vieux moulins de campagne , on recommença à rompre le pain . Pas celui qui nourrit le ventre , celui qui réveille l'âme !
12 - Ce fut un soir d’orage que le dernier client se présenta , grand homme maigre , au visage pâle , à la voix douce , comme venue d’ailleurs , n’ayant ni manteau , ni parapluie , et pourtant , ses vêtements n'étaient pas mouillés .
- Vous êtes Maela ? On m’a dit que vous confectionniez du pain de qualité ?
Il ne ressemblait à personne d'autre , avec ses yeux trop clairs , trop profonds , qui ne semblaient pas tout à fait normaux . Méfiante , elle hocha la tête .
Etait-elle fatiguée ?
- Je viens de très loin , reprit-il . On était très inquiet , là d’où je viens , car nul ne savait votre réponse concernant le goût .
- Vous êtes d’Amérique ? , lui demanda-t-elle en se grattant la tête pour essayer de le comprendre malgré son parfait accent breton .
- Plus loin encore ...
Il sortit une pièce ancienne , en or terni , qu’il posa sur le comptoir . Elle n’en avait jamais vu de semblable . Les symboles gravés dessus n’étaient ni latins , ni celtes .
- C’est pour le pain ?
L'étranger sourit .
- Pour ce que vous portez . Le signe de l'Alliance . Pour ce que nous protégeons .
La femme lui donna une boule encore tiède et fumante .
- Elle ressemble un peu à la Terre , ironisa-t-il .
Puis il la coupa , la portant à ses lèvres , fermant les yeux .
Pendant un instant , comme un reflet dans une flaque d’eau , il sembla disparaître , ou plutôt devenir flou .
Ensuite , il parla tout bas , mais Maela l'entendit proférer d'étranges paroles .
- Cette nourriture ne vient pas d’ici . Ou bien , c’est une Porte par où l'on passe encore .
Et il sortit sans bruit , laissant derrière lui une odeur indicible , mêlée de sève et d’ozone .
Le lendemain , le fournil était vide . Le vieux sac de farine avait disparu . La boulangère n’était plus là . On raconte que certains marcheurs , sur les sentiers côtiers , perçoivent encore cette odeur de pain chaud , portée par le vent . Mais il n’y a pas de four , pas de fumée . Juste ce parfum d'une sensation soudaine dans le cœur . Comme si , quelque part , quelqu’un rompait encore le pain des Etoiles !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - III - Le Goût du Pain - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
II - La " chikolodenn " est le nom de la coiffe portée par les femmes de la région de Saint-Pol-de-Léon .
" Bara Leon " signifie pain de Léon , jeu de mots puisque la boutique est aussi un bar tenu par Léon , l"époux de Maela .
Breizh-Terminal - 2 - Chant Scolaire .
Breizh-Terminal
II - Chant Scolaire
" La Porte s'ouvre , se dit-il ... Enfant , qui donc es-tu ?
Je suis le jour qui va naître ... "
Romain Rolland - " Jean-Christophe "
( La Nouvelle Journée , 1912 )
4 - Dans une petite ville côtière bretonne , un instituteur à la retraite assistait à une répétition d’enfants pour une fête scolaire . Aujourd'hui , les chants traditionnels sonnaient parfaitement , jugea-t-il d'abord , peut-être même un peu trop . Mais , peu à peu , sans qu'il sache pourquoi , elles furent chantées dans un autre idiome qu’il ne comprenait plus , dont les harmonies lui paraissaient anormales , comme une prière codée . Il se mit donc à imaginer des choses fort étranges , par exemple que son appareil auditif pouvait lui avoir joué des tours ... Puis , la fougue océane couvrant , ce matin-là , de son souffle , bien au-delà des rochers de Pléneuf où l'école s'adossait , leur léger murmure d'oiseau , notre ancien maître craignit , lui qui avait une débordante imagination de poète , que les élèves soient devenus tout à coup ses enfants , parlant plutôt son langage de mer , et n'étant plus vraiment seuls dans leur corps !
Le ciel breton , d’un gris tendre , se penchait pourtant , croyait-il , avec sollicitude sur cet établissement communal du centre-bourg qui portait encore en lui l’odeur du bois ciré et de l’encre violette , bien que cela fît des années qu’on n’y écrivait plus à la plume . Assis au fond de la salle , observant ses chers petits villageois répéter , Jakez Mérouvel , comme on revient dans une maison qu’on n’habite plus , mais que l'on aime , parce qu'on en a la nostalgie , assistait , chaque année , avec plaisir à de tels préparatifs . C'est qu'il avait enseigné ici trente-cinq ans , vous vous rendez compte , connaissant chaque recoin , chaque défaut du plancher ! Pourtant , ce matin-là , quelque chose clochait . Les membres de la chorale étaient alignés , bien sages , parfaitement droits . Trop droits .
Vingt-deux silhouettes figées , les bras le long du corps , le regard fixe devant eux , lorsque l'un d'entre eux , d'une voix fluette , donna enfin le signal :
" Tá locht sa saol seo tagann sin idir mise agus solas na spéire ... " ( 1 )
5 - La mélodie s'élevait , pure , cristalline , presque céleste . Mais ce n'était pas du breton . Ce n'était ni du français , ni de l'anglais non plus . Ni aucune langue que Jakez eût jamais entendue . Il fronça les sourcils . Chaque note semblait résonner plus profondément qu’elle ne le devait . Pas dans ses oreilles , non , mais à l’intérieur même de son crâne .
- Trop bizarre , murmura-t-il à mi-voix .
À côté de lui , la directrice , Madame Le Goff , sourit mécaniquement.
- N'est-ce pas que c’est ravissant ? Nous avons , depuis cette année , adopté cet hymne universel . Un projet , paraît-il , européen . C’est moderne , vous ne trouvez pas ?
- Universel , hein ? Depuis quand les enfants chantent-ils sans respirer ?
La directrice ne répondit pas tout de suite . Il avait parlé un peu fort , sentant qu'un frisson parcourait son visage .
- Oh , ils sont si concentrés , fit-elle .
Le retraité se leva lentement , le regard fixé sur les lèvres des gamins , voyant leurs bouches qui s’ouvraient et se refermaient avec une précision d’horloge , quasi mécanique , aucune d'entre elles ne semblant faire fonctionner l'appareil respiratoire . Leurs yeux ne cillant pas , tous , au contraire , s'exprimaient précisément d'une même voix monocorde ! Il se pencha alors vers une petite fille à l’extrémité du groupe, une rousse aux tresses serrées qu’il croyait avoir déjà connue : Léna , en CP .
- Voyons , ma fille ? dit-il doucement , pendant une pause du morceau . Tu peux me dire ce que tu viens de chanter ?
Celle-ci , comme une marionnette qu’on tourne à la main , le regarda avec un léger retard .
- Ce sont ... des mots anciens qu'elle nous a appris cette semaine .
- Qui ?
- La Voix . Celle qui vient la nuit .
Lourdement , l'épaisseur d'un silence terrible tomba dans la salle . Tous les enfants s’étaient tournés vers lui . Tous . En même temps . D'un mouvement semblable .
Le cœur du visiteur se serra . Il recula d’un pas . La directrice posa une main moite sur son épaule .
- Vous savez … ce sont de jeunes enfants . Vous êtes à la retraite , Il ne faut pas projeter sur eux vos inquiétudes . Vous devriez vous reposer , maintenant .
Mais il ne l’écoutait plus . Montant en intensité , un sifflement léger emplissait ses oreilles . Les gosses reprirent la chanson . Cette fois , la salle vibra légèrement .
Non , pas la salle …
Toute la réalité physique , le paysage , comme un décor autour de lui dans lequel il crut voir une forme , une silhouette verte translucide , brume imperceptible entre les murs , posée sur l'épaule d’un choriste . Il cligna des yeux . Puis il sortit , presque titubant , respirant l’air froid du large .
Dans la rue , tout semblait normal . Trop normal . Un ancien élève , Yann Kergoulay , aujourd’hui boulanger , le salua :
- Eh Maître Mérouvel ! Toujours fidèle aux répétitions ? Les enfants sont bons cette année , hein ?
Il hocha la tête . Lentement .
- Dis-moi , ... Ton fils , il est dans la chorale ?
- Oui , Malo . Pourquoi ?
- Il te parle en dormant ?
L'autre éclata de rire .
- Depuis qu’il est bébé , oui . Mais depuis quelques nuits , pendant que je travail au fournil , ma femme me dit qu'il parle en chantant ! De l’irlandais , du gallois , je sais pas ... Quelque chose de proche et d'exotique ... Il paraît que c’est les écrans , les réseaux , tous ces trucs modernes .
- Et toi , tu dis quoi ?
— Je dis que c’est pas si grave . Il obéit , il mange , il dort , il pleure pas . C’est ça l’essentiel , non ?
6 - Jakez , tout en levant vaguement les yeux , juste au-dessus , vers le toit de la mairie et ses multiples antennes relais plantées comme autant de croix inversées , ne lui répondit pas , mais il prit conscience qu'une " chose " anormale pouvait se servir de la naïveté de ses chers petit chérubins .
Justement , la fête de l’école approchait . Deux jours passèrent . L'évènement devait avoir lieu ce samedi , dans le gymnase communal . Toute la ville semblait plongée dans une excitation sourde , comme si chacun sentait , sans se l’avouer , qu’il allait arriver bien plus qu’un simple spectacle de fin d’année . L'ancien maître , lui , n’arrivait plus à dormir . Des sons mystérieux résonnaient toute la nuit dans sa tête . En rangs discrets , le matin , " ses " enfants passaient parfois sous ses fenêtres , comme pour le narguer , fredonnant à mi-voix leur impossible mélodie . Et lui , figé dans son fauteuil , sentait qu’il n’était plus le seul à douter .
Ce fut le hasard qui lui fit croiser Janed Kerbiliou .
Elle sortait de l’épicerie , une besace pleine de légumes , quand il aperçut celle qui avait été jadis une élève de sa classe avant de devenir professeure de musique à Rennes , puis de tout quitter pour travailler dans une ferme bio à l’écart du bourg .
Bien qu’il eût vieilli , elle n'eut aucune peine à le reconnaître .
- Monsieur Mérouvel ?
- C’est bien toi , Janed ?
- Ça alors ... Je me disais ... Je n'avais plus aucune nouvelle !
- Tu me croyais déjà parti , sans doute ? Oh , c'est presque ça , ajouta-t-il au bout d'une minute avec un sourire las . Tu as entendu parler des répétitions ?
La jeune femme fronça les sourcils d'un air soucieux .
- Vous plaisantez ? J’habite à un kilomètre et je les entends jusque chez moi . Ce n’est pas un simple choeur juvénile , ça ressemble à une " onde " puissante . On dirait que ça passe à travers les murs ! J’ai même eu des insomnies .
Le maître l’observa . Elle avait l’air fatiguée , mais pas résignée , comme les autres , gardant ce regard clair qu'il avait toujours aimé , ce petit feu intérieur qu’il n’avait vu chez personne depuis des jours .
- Tu as remarqué quelque chose ?
Elle hocha la tête .
- A la ferme , le soir , mes agneaux sont agités . Mes chiens ne veulent plus s’approcher des enfants du village . Même mon neveu , Théo , qui était , avant , si joyeux . Maintenant , j'ai l'impression qu'il me regarde comme si j’étais un meuble !
Elle hésita .
- L’autre nuit , j’ai rêvé . Une voix me disait : " Reste à l’écart . N’écoute pas . Tu es hors réseau ." Comme si ... comme si c’était une transmission !
- Jakez , abasourdi , répéta : Une transmission ?
- Oui , une sorte de diffusion réalisée à grande échelle . Mais biologique , vibratoire ... Pas électronique . Les airs qu’ils chantent ne sont pas des mélodies ... ce sont des ordres , des structures .
- Mon Dieu ! , s'exclama soudain son compagnon , qui sentit un frisson lui grimper l’échine .
- Alors , tu entends vraiment ce que je crois entendre ?
- Oui ! Et , comme vous , je ne suis pas la seule . Sur l'île aux Moines , j'ai contacté les druides , qui m'ont tous parlé d’un chant qui vient du " Cœur de la Mer " , d’un " Retour des Pierres Noires " , bref , de quelque chose de très dangereux ... qui revient .
- Mais toi , pourquoi tu n’es pas atteinte ?
Elle haussa les épaules .
- Je n’ai pas de téléphone . Pas d’internet . Pas de télé . Juste une radio à lampes , des partitions manuscrites ... je suis " hors réseau " , toute seule à la campagne , avec mes bêtes .
La fermière s’approcha de lui , baissant la voix :
- Vous ne devez pas aller à la fête ! C’est un point de bascule . Tous vont chanter ensemble devant leurs parents . Et ce chant-là ... ce sera plus qu’un chant . Ce sera un deuil !
- Un deuil ?
- Ou un seuil , un passage . Une colonisation de l'intérieur , une contamination générale , une pandémie . Le cerveau des gens se vide en les écoutant ! Ne reste qu'une coque ... inutilisable !
Le vieillard sentit ses jambes faiblir .
- Et que pouvons-nous faire ?
Elle sortit une petite flûte en bois de sa besace .
- Il reste peut-être un contre-chant qui me fut légué par mon grand-père qui le tenait lui-même d'un " sorcier " de la forêt de Brocéliande venu d'Iona , une espèce d'antidote , comme une ancienne vibration , cri primal de rupture n’annulant pas leur pouvoir , mais pouvant l’interrompre .
- Tu veux dire que toi seule peux les empêcher ?
- Moi seule , non . Mais à deux , c’est possible . À condition d’entrer dans le gymnase avant l'octave du dernier morceau !
L'homme réfléchissait . L’image des enfants tournant la tête à l’unisson le hantait encore .
Il rouvrit les yeux , consterné , puis , fermement , décida :
- Alors , nous devons y aller , vite !
7 - Le samedi arriva . La petite ville semblait figée sous un voile invisible . Il y avait bien , sur tous les poteaux , des " gwenn-ha-du " se balançant fièrement en oriflammes , des festons de guirlandes multicolores de même que des lampions de tissu attachés aux grilles , des stands de gâteaux , de crêpes , des enfants costumés . Mais tout cela paraissait artificiel , comme si la fête n'était qu’un camouflage . Janed et Jakez approchèrent discrètement du gymnase . Elle portait un sac à dos d’où dépassaient un petit accordéon , sa flûte en buis , plus un masque de cuir noir qu’elle avait appelé le " gardien du silence ". Lui n’avait que sa vieille veste râpée contenant un paquet de pastilles pour la gorge ainsi qu'un carnet de notes . La file des parents , déjà , entrait calmement dans la salle . Tous affichaient un beau sourire , oui . Mais leurs visages paraissaient trop lisses . Nul murmure . Aucun éclat de voix . Le silence était plus effrayant que la foule !
- Ils sont déjà atteints , souffla Janed .
- Tous ?
- Pas complètement . Regarde , là-bas , cette femme , la grand-mère . Elle hésite . Elle regarde autour d’elle . On dirait qu'elle sent que quelque chose ne va pas .
- Madame , excusez-moi . Votre petite-fille est dans la chorale ? S'approchant doucement de la vieille dame , il lui avait touché le bras .
- Bleuenn , oui , elle est en CE2 . Mais , je trouve cela curieux , vous savez . Deux semaines qu'elle ne me reconnaît plus , qu'elle ne rit plus , qu'elle ne joue plus ! Par contre , je crois qu'elle s'est mise à prier de manière continuelle en psalmodiant . Dans une langue que je ne connais pas . De l'Irlandais ?
Janed lui glissa un petit papier dans la main : " Ne chantez pas . Bouchez vos oreilles . Résistez ! "
- Si vous nous faites confiance , ne la regardez pas chanter le dernier morceau . Et surtout , ne l’écoutez pas !
La vieille femme hocha la tête , puis , bouche tremblante , entra dans la salle quasi pleine .
Ils la suivirent quand elle se glissa à l’intérieur . L’air y était étouffant . Sur la scène , les enfants , calmement alignés , regardaient une lueur bleue parmi les lumières du haut plafond lorsque , soudain , les spots s'allumèrent , signalant le début du spectacle .
Et alors , le chant commença : " Tá cóta an athar ró-mhór dá mhac ... " ( 2 )
Les mots flottaient dans l’air comme des spores . Leurs harmonies paraissaient sidérales . Certaines voix semblaient venir de derrière la galaxie , ou de beaucoup plus loin , des confins de l'univers . D’autres , plus simplement , de l'intérieur du crâne ...
Un spectateur sentit une pression monter dans sa tête . Il chancela . Janed attrapa sa main .
- Maintenant . Pas encore le grand accord . Mais bientôt .
Sortant sa flûte , elle souffla une note discrète . Presque primitive , une onde douce , terrienne , vibra dans le sol .
Une enfant sur scène cligna des yeux , comme réveillée .
Elle tourna la tête un instant . Elle avait vu celle qui jouait .
- Ça marche ! , murmura Jakez . Tu l’as désamorcé .
- Non , je l’ai juste fracturé . Le lien s'est fragilisé . Mais si on ne contre-attaque pas maintenant , leur cantique va refermer la faille .
Le silence tomba d’un coup . Les enfants baissèrent la tête .
La directrice monta sur scène , souriante .
- Mesdames et Messieurs , voici le dernier chant de nos jeunes , le " Cantique Universel " , qui sera bientôt adopté par toutes les écoles de l’Europe et du Monde .
Elle claqua des doigts . Les enfants levèrent la tête . Une seule note grave , continue , remplit soudain l'auditorium . Des harmoniques montèrent en spirale , redescendant ensuite comme sur un escalier invisible .
Bleuenn , soudain , se détacha du groupe .
- Maintenant , cela suffit , les enfantillages ! , proclama-t-elle solennellement tandis que sa voix devenue grave , prenant une force inconnue , avait le ton du commandement ! Croyez-vous que ce monde puisse continuer ainsi ?
Elle souffla dans sa main , faisant sortir d'elle un motif très ancien , mélodique , issu d’un mode oublié . Le son vibra dans l’air . Il n’était pas fort , certes , mais il entra en conflit avec l'autre , celui qui voulait exprimer la dissidence . Les deux ondes s’affrontaient . Le bleu pâle des haut-parleurs vira au blanc , puis au gris .
Sur scène , hurlèrent plusieurs enfants . Peut-être n’était-ce pas eux , d'ailleurs , mais quelque chose en eux , qui avait mal , poussait un cri de terreur !
Jakez monta à son tour .
- Ecoutez-les ! Ce ne sont plus eux qui parlent ! Ce sont des récepteurs . Cette musique est une porte !
Le public se leva dans un grand désordre ! Des mères prenaient en pleurant leurs " gros bébés " , comme elles disaient , dans leurs bras . Les yeux de certains petits redevenaient humains , brillant d'étonnement , pleins de larmes . D'autres frissonnaient de peur , s'effondraient pendant qu'un craquement sourd secouait la salle . Une des enceintes tomba au sol . Une lumière verte traversa un instant le plafond .
Puis , ce fut le silence .
Un à un , les enfants cessèrent de chanter .
Sur la scène , une ombre immense , informe , apparut brièvement derrière le rideau . Comme une coulée d’encre verdâtre , elle se rétracta , et disparut .
Janed s’effondra , épuisée . Jakez la rattrapa de justesse .
- C’est fini ? murmura-t-il .
A peine consciente , elle ouvrit les yeux .
- Non , ce n’était qu’un test fragmentaire .
Elle tendit sa flûte .
- Il y en aura d'autres ...
8 - Le lendemain matin , le ciel sur la ville était d’un gris mat , sans aucune goutte de pluie , sans vent . Une sorte de calme pesant s’était abattu sur les rues . Le gymnase restait fermé . Les rubalises de sécurité flottaient mollement .
Pas d'article , aucun communiqué dans les journaux . La directrice avait " chuté dans l’escalier " . Les élèves de l'école , selon les rumeurs , étaient " pris de fatigue " et ne viendraient pas en classe avant une semaine . Silence administratif .
Jakez regardant la mer assis sur un banc , son carnet sur les genoux , notait .
" Ce n’était pas un chant d'ici . Ce n’était pas une langue apprise , peut-être une architecture mentale , un plan sonore . Quand ils chantaient ensemble , ils devenaient un seul être , comme un récepteur-émetteur d'une créature de l'espace . Et nous , les adultes , nous étions les cibles de ce mystérieux messager ... "
- Tu écris ton testament ? dit Janed , qui venait de le rejoindre .
Elle portait un large manteau de toile , s'apprêtant à partir , le sac en bandoulière .
- Un journal , répondit dit le maître , une tentative d’enregistrer ce qui a failli nous submerger .
- Personne ne voudra t’écouter. Ce qui s’est passé sera nié , classé sans suite , étouffé . Comme toujours . Prenant place à côté de lui , elle sortit un petit objet noir de sa poche , à demi brûlé .
- C’était dans une des enceintes . Peut-être un germe , ou un module servant de relais .
Elle faillit le lancer dans la mer . Mais , au dernier moment , ce morceau de chair se mit à resplendir d'une couleur rouge-sang , comme une hostie vivante soudain tombée de l'au-delà !
- Je retourne dans mes terres . Il y a des groupes dans les Monts d’Arrée , un autre du côté de Paimpont .
Tous ceux qui entendent encore juste commencent à se parler .
- Et moi ?
- Toi , tu dois rester , continuer d'observer , d'écouter . S’ils reviennent , tu les sentiras bien avant les autres .
Le bonhomme hocha la tête .
- Et s’ils changent de méthode ?
Elle sourit , la mine triste .
- Ils changeront . Ce n’était , vois-tu , qu’un essai , une résonance , une amorce . La prochaine fois , ce ne sera peut-être pas un message aussi doux que celui-là . Tu as lu l'Apocalypse ?
Elle se leva .
- Garde ton oreille intérieure ouverte , Jakez Mérouvel . Car ils ne chantent pas seulement dans les écoles , mais parfois , dans les églises de nos rêves .
Comme un ange , elle disparut dans la brume .
Il resta seul . Portant un vague écho de rires d’outre-monde , le vent s’était levé .
Il se retourna , inquiet.
Mais il n’y avait personne .
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - II - Chant Scolaire - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
Breizh-Terminal - 1 - Retour .
Breizh-Terminal
I - Retour
" Et nul ne saura rien de la guerre qui fait rage ,
Nul ne s'inquiétera quand en viendra la fin ... "
Ray Bradbury - " Chroniques Martiennes "
( Il Viendra des Pluies Douces )
1 - Si le vainqueur avait bien , selon la radio de bord , triomphé en 70 jours plus ou moins , le trimaran " Al Lutun Noz " de Gildas Le Scouarnec , silhouette noire et nacrée , glissant dans la rade de Brest comme une bête marine blessée , franchit discrètement la ligne d'arrivée onze nuits plus tard sans reporters ni " bagad " pour l'accueillir . Pas de drone dans le ciel , pas de caméras , pas de micros tendus autour de lui . Seul un goéland aux ailes tachées de rouille tourna un instant au-dessus de sa voile arrachée , puis disparut , absorbé par une lumière blanche inhabituelle .
Il était le dernier navigateur de cette grande course planétaire , qu’on appelait jadis le " Breizh Tour " , concurrent du " Vendée Globe " , à poser le pied sur le quai , le cœur creux d’avoir raté son rendez-vous .
Malade , le visage hâlé , buriné par plus de deux mois d’embruns et d'eaux de mer , il ne rencontra qu'un sourire poli , éteint .
Vêtu d’un ciré jaune divinement propre , un individu , seulement , l’attendait , qui semblait , justement , trop parfait , trop lisse , comme ces illustrations publicitaires vantant les performances des robots .
- Bienvenue , navigateur ! , annonça-t-il d’une voix modulée , métallique , presque chantante . L’épreuve est terminée . Vous pouvez regagner votre domicile .
- Et les autres ? , lui demanda-t-il néanmoins , complètement abasourdi par le ton du bonhomme et le fait que personne ne soit venu le chercher . Son vis-à-vis , dont les yeux ne clignaient pas d'un cil , s’inclina poliment vers lui .
- Ils sont heureux chez eux !
2 - Sur la route de Plougastel , arbres et maisons semblaient figés dans un automne trop calme . Le ciel n’avait pas de vent . Les nuages , bien découpés , paraissaient stationner dans un décor de théâtre .
Le chauffeur de taxi , ombre au visage invisible , ne disait rien . Même le moteur semblait jouer une partition monotone , apprise par cœur .
Chez lui , tout était encore en place . Les rideaux à fleurs , quelques coquillages disposés sur la cheminée , la photo de mariage ...
Sauf que , ce n'était plus vraiment lui . À sa place , un homme lui ressemblant qui souriait , d'un air inexpressif , à son épouse impassible .
- Margueu ? , lui souffla-t-il , anxieux , la gorge sèche .
Elle se tourna vers lui , un sourire de marbre aux lèvres .
- Bonjour , tu es arrivé . Veux-tu du thé ou un substitut ?
- Quoi ? , s'étrangla-t-il en rêvant à ce verre de cidre attendu depuis si longtemps !
- Bien sûr , nous ne consommons plus vraiment de plantes . Le centre énergétique l’a recommandé .
Il fronça les sourcils tandis qu'une douleur aiguë lui perçait les tempes .
Franchissant le seuil du salon , son fils , qui avait grandi trop vite , lui parla lentement , comme à un malade , avec des gestes doux , calculés .
- Bonjour , unité paternelle . Ton retour a été anticipé . L’analyse de ton profil est en cours d’actualisation .
- Gwen ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu vas à l’école , non ? Tu fais encore du kayak ?
- L’apprentissage émotionnel est terminé , répondit l’enfant . Je suis à présent conforme .
Le navigateur recula d’un pas . Tout sentait la cire , la vanille , l’ordre . Il monta les escaliers , jetant un oeil très inquiet dans la chambre de sa chère progéniture qui lui parut plus que propre , mais lorsqu'il ouvrit l’armoire , vide de jouets , ce fut un rang de combinaisons grises parfaitement pliées qui avaient pris leur place .
Dans la salle de bain rutilante , un miroir lui renvoya un visage qu’il ne parvint plus à reconnaître .
Dans quelle galère était-il tombé ?
3 - Dans la nuit claire , sous la pluie douce , il sortit . La mer était bien là , docile , sans marée . Il croisa un voisin qui promenait un chien . Mais la bête ne reniflait rien , marchant droite et fière . Et le voisin ne clignait jamais des yeux .
- Vous allez bien , Monsieur Le Scouarnec ? demanda le promeneur . Vous avez dépassé la durée d’isolement . Vos repères peuvent être en déphasage .
- Qui êtes-vous , bon Dieu ? murmura Gildas .
- Nous sommes ce que vous attendiez . Rien de plus . Rien de moins .
Le navigateur courut jusqu’au vieux phare désaffecté . Le bois craqua sous ses pas . Dans la lanterne brisée , il trouva une caisse de livres trempés de sel , des journaux d'une autre époque , une vieille guitare .
Des traces d’un monde qui ne s’écrirait plus .
Puis , il aperçut dans le lointain les lumières de la ville . Mais elles , non plus , ne vacillaient pas . Elles étaient fixes , lourdes , comme peintes sur un ciel d’opéra défraîchi .
Un grésillement lui vint dans l’oreille . Une voix douce , féminine , mais déshumanisée :
- Vous êtes en retard . Vous n’étiez pas censé revenir maintenant . Le Protocole d’Accueil a été déclenché . Ce monde est optimisé .
Votre mémoire devra être réajustée .
- Jamais ! rugit-il.
Arrachant son pendentif , un ancien bout de compas de navigation , le marin le lança dans l’eau , hurlant face à la brise inexistante . Mais rien ne se passa , aucun écho ! Même le vent avait été désactivé ! Il finit , cependant , par comprendre : sa course n’avait pas été perdue . Il l’avait gagnée . Il avait fui juste assez longtemps pour voir ce que les autres n’avaient même pas remarqué .
Le monde réel avait juste été remplacé .
Et lui seul , navigateur hors-délai , était éveillé !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - I - Retour - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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LE MIRACLE DE BROCELIANDE - Teaser / Bio - Le Lac .
LE MIRACLE DE BROCELIANDE
Teaser / Bio
Le Lac
De l'autre côté du miroir , se cache la part d'ombre où vit l’envers de notre être , ce côté obscur tapi dans les recoins les plus sombres , que , le plus souvent , nous préférons ignorer de peur de faire face au monstre vivant sous la surface de l'eau .
Mais , c'est dans l'exploration de cette zone inconnue , au hasard , peut-être d'un clair de lune y laissant tomber une larme de lumière , que par cette accidentelle fissure , se glisse , pour la rejoindre , celle de notre véritable essence .
En acceptant notre dualité , en osant regarder au plus profond , nous pouvons trouver la paix de l'harmonie intérieure entre nous-même et le monde invisible qui nous entoure , où notre soeur jumelle , cachée dans les profondeurs du lac de notre inconscient , brandit un glaive brillant fendant la surface de notre âme , un fourreau d'épée orné de pierreries , dont la garde en or fin , délicatement travaillée , resplendit de mille pierres précieuses !
DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...
DAN AR WERN - LE MIRACLE DE BROCELIANDE - Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Le Lac - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE MIRACLE DE BROCELIANDE " , copyright 2025 .
LE MIRACLE DE BROCELIANDE - V - Table des Matières .
LE MIRACLE DE BROCELIANDE
Pour Maripol et pour l'abbé Gillard ,
pour Jean Markale et pour Lewis Carroll ...
V - Table des Matières
I - Préface / Dédicace
L'Homme Vert
II - 1 - Reflets d'une Libellule - 2 - Seconde Naissance - 3 - La Clé du Contretemps - 4 - Viviane - 5 - La Demoiselle au Miroir - 6 - La Dame du Lac - 7 - Le Chevalier des Cieux - 8 - Le Fil Rouge - 9 - L'Île du Graal - 10 - Bois-de-la-Roche - 11 - Le Secret de l'Île de Groix - 12 - Le Pays des Merveilles - 13 - Malédiction - 14 - Les Ombres du Passé .
III - Epilogue
15 - Marig .
IV - Les Compagnons de L'Etoile ( Cycle de L'Etoile XXIX )
Résumé
V - Table des Matières
DAN AR WERN - LE MIRACLE DE BROCELIANDE - V - Table des Matières - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE MIRACLE DE BROCELIANDE " , copyright 2025 .
LE MIRACLE DE BROCELIANDE - Préface / Dédicace - L'Homme Vert .
LE MIRACLE DE BROCELIANDE
I - PREFACE / DEDICACE
Pour Maripol et pour l'abbé Gillard ,
pour Jean Markale et pour Lewis Carroll ...
L'Homme Vert
" Mais permettez , que je vous parle encore de mon
pays ... "
Xavier Grall - " L'Inconnu me Dévore " ( 1984 )
1 - Héritier d'une longue et malheureuse histoire que des gens de l'est avaient voulu brutalement effacer par des massacres de masse et , dans villes et villages , d'horribles noyades , les empêchant même de parler leur langue natale , pourquoi avais-je failli en me noyant , moi aussi , à l'âge de trois ans , devenir la victime de cet impitoyable travail de destruction ? La Porte s'était ouverte , mais elle avait laissé apparaître sous les eaux la splendeur divine !
" Il y a une fissure en toute chose , me murmurait sans doute une sirène , et c'est ainsi qu'entre la Lumière ... " ( 1 )
" Plongez ! , recommandait également saint Ephrem . Tirez de l'eau la pureté qui s'y trouve cachée , ce bijou dont est sortie la couronne de la divinité ! " ( 2 )
Et moi , roi pêcheur , qui guettais , des profondeurs de ce lac , les chercheurs de perles dans mon palais de cristal au fond d'un insondable précipice , ressemblerais-je au dieu de la mer , ce frère jumeau de l'immensité céleste se mirant en moi ?
" La création , constate Victor Hugo , est pleine de formations vertigineuses ! ( 3 )
De transformations , même !
Alors , d'où surgissait cet homme , ce militaire vêtu de vert kaki s'étant courageusement élancé dans l'eau boueuse de l'étang de Paimpont pour sauver la pauvre créature humaine , son fils , manquant de s'y noyer ?
- Tu en as trop vu , dis-je au témoin .
Sache que je viens d'une autre sphère et que je protège à leur insu ceux qui ont une tâche à accomplir . ( 4 )
2 - C'est ainsi qu'un fol espoir de trouver ce " Nouveau Monde " se mit , au XVè siècle , à germer dans l'âme de certains courageux navigateurs ...
Mais ne s'agissait-il pas plutôt , pour eux , de redécouvrir à la lumière d'anciennes légendes que l'obscurantisme avait , croyaient-ils , trop longtemps clouées au pilori d'une liberté religieuse mise au tombeau , leur fabuleux trésor , pour le moins spirituel , de flammes renaissantes !
Joachim de Flore évoquait déjà cet âge d'or où l'Esprit régnerait " comme l'éclat du jour à la lueur de l'aube ou des étoiles " , pareil au " feu de l'été " qui renaît sans cesse des cendres de l'âtre et des promesses du printemps !
( 5 )
Orphée poursuivit-il aussi ce but , s'embarquant jadis à la recherche de la Toison d'Or : vaincre une fin terrible parce que jugée inéluctable ?
Et se crut-il alors libre d'aimer son Eurydice au-delà du temps qui , dans le sillage du navire " Argo " , effacerait ses rides , l'invitant à la rejoindre derrière le miroir , par- delà cette frontière ou chacun des deux amants deviendrait , peut-être , l'ange inversé de l'autre ?
( 6 )
Lorsqu'il paraît sur les ailes du vent déchaîné de la tempête , son oeil scintille , plein de feu , sur l'écume des vagues d'un monde obscur , se perdant aussi dans le regard de l'Esprit dissimulé au plus profond des gouffres insondables de la mort !
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DAN AR WERN - Le Miracle de Brocéliande - Préface / Dédicace - L'Homme Vert - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés . " Le Miracle de Brocéliande " , Copyright 2024 .
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Notes :
1 - " There's a crack in everything ,
That's how the light gets in ... " , paroles d' " Anthem " ( 1992 ) , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) , dans son album " The Future " , copyright 1992 Leonard Cohen - Sony Music Entertainment Inc. / Columbia - All rights reserved .
2 - Prière de Saint Ephrem le Syrien , docteur de l'Eglise ( 306 - 373 ) .
3 - " Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , 2è Partie , III , 3 - La Mer et le Vent , Victor Hugo .
4 - Al-Khidr , " L'Homme Vert " du soufisme coranique ,
" L'Histoire Secrète du Monde " , 20 - L'Homme Vert des Mondes Cachés . ( The Secret - History of The World , 2007 ) , de Jonathan Black .
5 - " Expositio in Apocalypsim " ( 1196 - 1199 ) de Joachim de Fiore ( vers 1130/1135 - 1202 ) , théologien catholique , moine cistercien .
6 - Orphée , héros de la mythologie grecque , poète et musicien .
LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIV ) - Epilogue - VIII - Nostalgie .
Le Veilleur De Brocéliande
( Cycle de L'Etoile XXVIII )
EPILOGUE
VIII - Nostalgie
" Sa pensée se reportait en tremblant vers des choses perdues , vers les bruits des Noëls de jadis , des Noëls oubliés - mais étaient-ce seulement des bruits que ces paroles joyeuses et désincarnées qui montaient vers le ciel , telles les notes d'un xylophone discordant , dans les pièces pleines de fumée , de rires et de visages inoffensifs et disparus ? "
William Styron - " Un Lit de Ténèbres "
( 1951 ) , V .
16 - Comme en 1914 , une nuit de fin décembre , il crut revoir venir , au-dessus de l'autel , au moment de sa prière solitaire , une lueur dans le lointain , quelque chose comme une vague et fantomatique silhouette éclairant le plafond nu de la chapelle de Trec'horanteg ... Il voulut lui crier , la poursuivre dans un élan de désespoir :
" Je vous en prie , dites-moi qui vous êtes ! "
Mais le phénomène parut s'évanouir tout à coup . Que faire ?
Il y avait une petite porte-fenêtre en hauteur de l'édifice , à moitié ouverte . Il parvint à s'y hisser en vitesse , grimpant sur une chaise providentielle , puis forçant la poignée , réussit à se faufiler au-dehors par l'étroit passage . Quelques pas seulement sur le toit , près du clocher , le séparaient du vide ! ( 37 )
Comme Sisyphe , il redouta , en cet instant , de revivre un éternel cauchemar !
( 38 )
Le Destin ne ressemble-t-il pas à l'aube d'un moulin tournant sur des eaux sombres , petite ritournelle que lui chantait sa mère jadis pour l'endormir les soirs de Noël , avant que les dernières lueurs du jour ne basculent dans l'océan de la nuit du nouvel an ? ( 39 )
Cette fois , ce furent de grosses boules lumineuses qui transpercèrent des lambeaux de brume s'effilochant comme du coton gris sur les arbres de la cour , devant l'église , faisant vite renaître sa nostalgie de l'enfance !
Voici ce qu'il put percevoir après cette bouleversante vision , dans un frisson d'angoisse :
Une voix fluette et jeune le héla mystérieusement . C'était bien la même que tout à l'heure , celle d'un rêve au début du siècle , avant la grande hécatombe , où il avait cru reconnaître sa propre image du temps lointain d'une jeunesse insouciante .
- Bonjour , Eliav ! " , fit-elle en lui souriant comme à un bambin . Je crois qu'on t'attend !
" La Mort , pensa-t-il , prend souvent les yeux de ceux qui vont mourir pour observer les vivants ... " ( 40 )
Car c'était bien son double accusateur , Jakez , qui venait d'interpeller ainsi le promeneur , l'invitant même à partir le retrouver sur la lande au pays de leurs souvenirs d'autrefois ... La plainte venteuse , chargée d'embruns , lui répétait sans cesse l'obsédante mélopée , écho de la chanson des vagues mourant sur une plage qu'il pressentait toute proche , fantôme insaisissable , dérisoire de ses amours perdus :
" Qu'as-tu fait de ta vie , qu'as-tu fait de ta vie ?...
M'aimes-tu ? " , lui chantonnait le flot cruel , pendant que l'apparition s'était dissoute en lui avec les dernières nappes de brouillard .
Perdu dans ses rêveries , contemplant l'immensité , il s'arrêta un instant , songeant ou ne pensant à rien d'autre , assis sur un banc face à l'océan , les mains jointes , cachées dans ses genoux , regardant l'horizon comme on regarde une mère , avec ce mélange de confiance et d'interrogation , d'espoir qu’elle lui parle . Soulevant quelques grains de poussière sur la promenade , le vent soufflait , léger d'abord , puis plus vif , remuant ainsi , quelque part , cette chose ancienne , comme un ressac d’enfance au loin , là-bas , mais pourtant tout proche , dans sa mémoire , dans sa poitrine serrée . Pour toute réponse , les oiseaux criaient . C’était cela qui l’avait pris d’abord , sur le golfe , ces hurlements aigus , trop semblables , peut-être , à ceux qu'il entendait jadis , grimpé sur des rochers de granit battus par l’écume , là où , après la tempête , il pouvait ramasser des coquillages , là où il sentait l’iode pénétrer jusqu’à ses os . Ici , l’air plus doux , plus rond , n’avait pas cette morsure salée du large , il caressait plus qu’il ne brûlait , mais pourtant , les mouettes ne changeaient pas , fidèles à elles-mêmes , comme à la mer qui les portait d’un pays à l’autre sans leur demander d’où elles venaient .
Sans doute ne comprendrons-nous jamais pourquoi les vagues meurent au rivage , rongeant impitoyablement les quelques châteaux de sable de nos maigres illusions , de nos pauvres songes , découvrant peu à peu , enseveli sous nos pieds , comme un chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs ? Mais cet autre monde , où , parfois , nous partons la nuit nous aventurer , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufilent d'étranges créatures venues nous visiter . Le jour aussi , longeant ses sentiers d'abîmes , l'onde nous appelle de ses jeux de vagues , de ses reflets d'ambre ou des flots majestueux nous ramènent , par les mouvement de la houle , aux pays lumineux d'une jeunesse trop tôt disparue .
17 - Marchant le long de la baie , marin solitaire , il imaginait déjà ce périple au long cours devant , à l'avenir , le reconduire vers " sa " côte lointaine , à l'autre bout mystérieux d'une étrange mélancolie .
" Croyez-vous au Paradis ? , demandait Xavier Grall . J'ai rêvé ma vie avant de l'accomplir ... " ( 41 )
Empruntant l'escalier de service , rongé par la rouille , d'un sémaphore , il se retrouva ensuite sur une grande route abandonnée . On aurait dit qu'elle prenait son envol vers le grand large , pleine d'espoir . Mais à quoi pouvait-elle bien servir ? , se demanda-t-il . Tout semblait désert .
Personne alentour , aucun véhicule ...Tressaillant de peur , il s'écroula sur le sol mouillé , vaincu par la fatigue et la solitude , épuisé par de trop nombreuses nuits sans sommeil qui lui avaient fait revivre , comme le lui avait écrit son cousin Roll dans une lettre retrouvée dans le grenier par hasard , lorsque tout fut fini , " cet horrible soir du 16 juillet de notre belle histoire de l'été quatre-vingt dix-neuf , lorsque s'installe en moi cette petite musique de nostalgie égrenant ses notes sombres , celles d'une ancienne source invisible aux eaux sans cesse renouvelées ...
C'est elle qui me parle , je crois , depuis l'aube des temps .
Ma vie ressemble à cette fugue lancinante et grave qu'elle nous jouait dans la demeure de Brocéliande il y a tant de siècles !
Monocorde , insignifiante en apparence , mais dévorante et sourde comme un feu souterrain qui couve avec persévérance et lenteur sous la cendre avant le jaillissement final de sa flamme rédemptrice !
Je n'ose plus l'écouter , maintenant , de peur de raviver la plaie .
Désormais , je ne pourrai que fuir en entendant les accents plaintifs de " L'Offrande Musicale " , ou de l'envoûtante " Méditation de Thaïs " ! Rappelle-toi , nous avions peur de la suivre sans doute , et pourtant , malgré l'angoisse indicible qui nous étreignait , malgré la fatigue , rien n'aurait pu repousser la force de son appel ! Nous nous faufilâmes comme deux ombres parmi les bosquets d'ajoncs , les buissons d'aubépine , jusqu'à une bordure de primevères parsemée de roses , parterre de façade , avant d'arriver devant la cour intérieure du château . " ( 42 )
Parfois , le souvenir de Virginia se mêlait à celui de Léna , le fameux soir où la pianiste avait brandi un glaive contre l'ennemi . Quel était celui ayant pu écrire ce texte empli de dévotion ? , se demanda-t-il en lisant , au bas d'une feuille froissée de la gazette juridique , deux simples initiales d'un admirateur inconnu :
" Les traits pâlis , décomposés par le trac mais s'efforçant de sourire au public , elle s'était assise , majestueuse , sur la banquette pendant que , l'orchestre , tout de suite , se mettant à jouer , la musique vibra aussitôt d'une parfaite splendeur où , dans le bois luisant du couvercle , se reflétait ses doigts effilés courant comme des sortes d'insectes monstrueux sur le clavier noir et blanc du piano . Crut-elle percevoir alors quelque dérèglement sonore à l'intérieur d'un nouveau monde , au moment où , par un accord mineur , la lumière parvenait à s'engouffrer soudain dans l'épaisse obscurité de son ventre , la faisant de longues minutes douloureusement tressaillir avant d'entamer soudain la brève coda reprenant le thème initial comme si , de cet adagio , un enfant peu à peu surgissait d'elle-même , prenant son envol ?
Frissonnant d'inquiétude , elle dut se demander ce qu'elle était venue faire là , aujourd'hui , dans cet auditorium , lieu de mystères et de ténèbres fécondantes , mais aussi , gagnée par l'angoisse de la mort , combien de temps lui serait donné , belle âme juvénile , avant qu'elle ne devienne à leurs yeux cette femme vieillissante qui aurait , sans doute , à leur tirer bientôt sa révérence afin de repartir jouer la phrase d'une autre mélodie encore plus parfaite , laissant ici-bas les conventions d'un orchestre social à la partition trop bien réglée ? Mais ce n'était pas un enfant , c'était un glaive ! " ( 43 )
PS : Yann Kervern , celui qu'on nommait le " Sage de Brocéliande " , vivra plus de cent ans , laissant derrière lui un livre de mémoires nommé " Le Passeur des Mondes " qu'il avait dédié à son petit-fils , Yann Kervern II .
FIN
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DAN AR WERN - LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIV ) - Epilogue - VIII - Nostalgie - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE VEILLEUR DE BROCELIANDE " , copyright 2025 .
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Notes :
37 - Trec'horanteg / Trehoranteuc , petite commune morbihannaise dont l'église paroissiale dédiée à Sainte Onenn , est aussi connue sous le nom d'église du Graal à cause des aménagements et des vitraux commandés par son recteur , l'abbé Henri Gillard ( 1901 - 1979 ) entre 1942 et 1962 , qui mêlent des thèmes païens de la légende arthurienne à des éléments chrétiens .
38 - Sisyphe , fils d'Eole , fut condamné , par une sentence éternelle , à rouler sur le versant d'une montagne un immense rocher qui , dès qu'il atteignait le sommet , retombait sans cesse .
Albert Camus ( 1913 - 1960 ) , philosophe et romancier français , s'inspira du " Mythe de Sisyphe " pour écrire son oeuvre , qui porte le même titre ( 1942 ) .
39 - Comptine du Pays de Vannes : " Pep hini d'e dro , hag ar vilin a dro ... " ( Chacun son tour , et tourne le moulin ... )
40 - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 ) , roman de Julien Green ( 1900 -
1998 ) , écrivain franco-américain de langue française , membre de l'Académie française .
41 - " L'Inconnu me Dévore " , 1984 , de Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , poète ,
écrivain , penseur breton .
42 - " L'Offrande Musicale " ( Musikalisches Opfer , 1747 ) de Jean-Sébastien Bach
( 1685 - 1750 ) . " Méditation de Thaïs " ( extraite de l'opéra " Thaïs " , 1894 ) de Jules Massenet , compositeur français ( 1842 - 1912 ) .
43 - Crépuscule d'Auberive / Célébration ( Cycle de L'Etoile XXX ) - CELEBRATION - I - Tressaillement ( Printemps ) - Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - Dec. 2024 .
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