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GENESE ( Cycle de L'Etoile XXXV ) - Première Partie - Le Voyage d'Enoch - IV - L'Oeuf de Cristal .

23 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #GENESE

Arakné

Arakné

 

 

GENESE

( Cycle de L'Etoile XXXV )

 

 

Première Partie

Le Voyage d'Enoch

 

 

 

 

IV - L'Oeuf de Cristal

 

 

 

 

" Car le vrai futur est la métamorphose de tout le passé vécu ... "

François Cheng - " Cinq Méditations sur la Mort " , 4 .

 

 

  

 

 

 

10 Melki-Tsédek n'avait pas crié . Lorsque le robot l'avait frappé , ce fut avec la froideur exacte d’un instrument programmé pour obéir , et le vieil homme s’était effondré comme une colonne trop longtemps fissurée . Son sang de vipère , mêlé à la poussière rouge de la mine , scintilla un instant dans un mélange obscur où se reflétaient les " Pommes d'Or " , désormais livrées à la convoitise de Ninti-Anath .

Celle-ci , ne détournant pas le regard , savait bien que ce meurtre avait été nourri d'une partie de sa substance , ophidienne , héritée des lignées obscures . Même s'il n’était pas de sa main propre , il avait été accompli sur son ordre . Elle en savourait la victoire , l’appropriation , le pouvoir ancien enfin arraché aux gardiens déchus . Mais une autre part , plus profonde , plus ancienne encore de sa personne , demeurait silencieuse et douloureuse .

C’est alors que l’appel se manifesta.

Non pas une voix , mais une impulsion semblable au reflux d’une marée intérieure , comme une intime traction , quelque chose , dans les profondeurs de sa mémoire corporelle , qui s’éveillait . Peu à peu , elle se souvint de la roche marquée autrefois , de cette empreinte première , tracée par une entité antérieure à toute royauté , à toute guerre . Une marque de passage , non de domination . Cette trace avait été recouverte , profanée , écrasée sous le sceau d’Arakné , la " Reine Noire " des Alphans , dont le symbole avait figé le monde dans une toile de fer et de peur .

Mais la marque originelle n’avait jamais disparu !

La princesse impériale ressentit profondément alors ce qu’elle avait toujours refusé de reconnaître : elle était une métisse à moitié ophidienne , seulement , par le sang , certes liée aux ruses de la terre , aux spirales du pouvoir , aux venins de la connaissance interdite , mais aussi à moitié océane , héritière des courants et des fluides , fille des abysses , des mouvantes profondeurs d'une conscience où tout passe et circule , où rien ne se possède .

Ce n’était pas l’ophidienne qui l’appelait au départ.
C’était l’autre , la partie poissonne , la part d’eau vive et de sirène , celle qui se souvenait que toute forme est transitoire , que toute domination fausse n'est qu'un naufrage différé . Elle comprit que rester serait se pétrifier , devenir à son tour une figure de pierre , une idole noire semblable à Arakné .

Alors , décidée , elle partit , laissant derrière elle un cadavre , malgré tout , le corps du vieux forgeron , la mine profanée , et même , pour un temps , la jouissance amère des fruits du vrai paradis . Chaque pas l’éloignait de ce qu’elle croyait être sa destinée , et la rapprochait de ce qu’elle était réellement : un être de métamorphose , appelé non à régner , mais à traverser .

Dans son sillage invisible , quelque chose se fissurait déjà dans l’ordre de l'Araignée .
Car là où l’eau recommence à couler , les toiles finissent toujours par se dissoudre .

Elle attendait devant son navire oeuf-de-cristal .
Sa peau oscillait déjà entre écaille et nacre .

- Vous devez maintenant partir , lui dit le robot.

- Tu las tué ?

- Oui , maîtresse ! Comme convenu !
Elle ne cilla pas .

- Parle-moi de l'Empereur , mon père ?
- Il ne sait rien encore .

Elle posa la main sur la coque translucide .

- Où memmènes-tu ?
- Vers la planète 
qui a laissé naître lombre ...

Elle entra dans le vaisseau spatial , déclarant une fois de plus , avant la fermeture :

- Il faut qu'ils croient que je nai pas fui , que j'ai été enlevée par des pirates . 

L'astronef s’arracha du hangar pour disparaître à une vitesse hyperionique dans l'espace !

 
11 - Comme nous l'avons vu , le prince Enoch était l'héritier du Tau , une province de la planète Argol avant sa conquête par les Alphans d'Havila . Longtemps , le Grand-Sage Oris Arkor avait essayé de maintenir les traditions ancestrales de son peuple en s'opposant à la religion que les vainqueurs voulurent imposer à leurs esclaves , l'univers diabolique de NUA-TARA incarné par Arakné . Or , pour les Argolides , l'autre monde ne promettait ni l’immortalité figée , ni la survie éternelle , mais l’accord fragile entre la chair , la pierre et la Lumière . Ensuite , lorsque les conquérants , cruellement , s’emparèrent de leur nouvelle proie , ils voulurent imposer par la force du prosélytisme , leur mythologie falsifiée , ne détruisant pas seulement un royaume parmi dix autres , mais professant , conçue pour les vainqueurs , la vision d'un Eden présenté aux vaincus comme une consolation . Ce paradis-là portait un nom : NUA-TARA , qui n'était pas une promesse de salut , mais une doctrine de soumission , promettant aux captifs asservis l'assurance d'une survie après la mort , une continuité sans douleur , une existence prolongée sous forme d’éons méthaniers , bien sûr à condition d’accepter la disparition de la dignité , de la mémoire et du libre passage par le Feu . Derrière cette promesse Arakné se tenait comme une incarnation de l’ordre infernal , reine noire d’un univers clos .
Celle-ci allait , d'ailleurs , vite réagir quand elle comprit que les mineurs , dans l'ancienne grotte marine de Dédalus , au cœur du schiste , avaient réussi à mettre à jour ce qu'elle avait cru à jamais scellé , découvrant ainsi son emprise sur le message pur trouvé jadis par elle à cet endroit . L’inscription " ARKA ANATH " , gravée dans la roche avant la conquête , annonçait une loi plus ancienne que celle de " NUA-TARA " , celle d’un Paradis fondé non sur l’enfermement , mais sur la liberté . En retrouvant cette ancienne trace , les mineurs révélèrent involontairement la corruption du message originel qui apparaissait maintenant pour ce qu’il était , l’inversion , la falsification , la capture d’une promesse destinée à les affranchir !

Beaucoup ne savaient pas lire , certes , mais ils surent instinctivement , par une sorte d'effluve céleste miraculeuse déclenchée par leur découverte , où se trouvait la vérité , comprenant alors que la loi nouvelle imposée n’était qu’un piège cosmique !

 

12 - Pendant ce temps , l’Empereur Uruk regardait les nombreux écrans du Poste Central de Contrôle témoignant de la panique générale . 

- Ma pauvre fille ... , murmurait-il , complètement anéanti .

Puis , se tournant vers Enoch :

- Elle a disparu !
- Je la retrouverai moi-même ! Vous pouvez compter sur moi , sire ! , lui rétorqua le chef de la flotte . Même si je dois aller à l'autre bout de la galaxie !

L’Empereur hocha lentement la tête.
Il ne pouvait ni lui avouer son désir , ni sa peur , ni sa défiance vis-à-vis de ses congénères .

- Tu es le seul en qui jai confiance , lui répondit-il simplement . ParsCherche-la où qu'elle soit Ramène-la moi !

Il détourna le regard.

- Et ... protège lEmpire !

Enoch s’inclina.
Par contre , il n’entendit pas ce que l’Empereur n’osa pas lui révéler , que son maître avait décidé de l'éloigner en fait à la recherche de la pierre mystérieuse , parce qu'il convoitait secrètement l'épouse de son officier ! 

13 - Dans les galeries , les mineurs comprirent que quelque chose avait changé .
La Pierre avait été touchée . Une héritière avait fui . Un ancien était mort .

La " Dissidence " n’avait pas encore de nom . Mais elle avait déjà un prix .

Quelque part , sur la route reliant Argol à une mystérieuse et lointaine inconnue , un œuf de cristal portait l’avenir d’un univers que NUA-TARA ne pouvait plus effacer !

 
 
 
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GENESE ( Cycle de L'Etoile XXXV ) - Première Partie - Le Voyage d'Enoch - III - Secessio ( Dissidence ) .

20 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #GENESE

Ishtar

Ishtar

 

GENESE

( Cycle de L'Etoile XXXV )

 

 

Première Partie

Le Voyage d'Enoch

 

 

 

 

III - Secessio Dissidence )

 

 

 

 

 

" Et celui qui était descendu est le même qui est monté

  au-dessus de tous les cieux pour remplir l'univers ... "

St Paul aux Ephésiens , 4 , 10 .

 

  

 

 

 

7 - Ils avaient creusé depuis des cycles sans nombre , persuadés que ce puits n’avait rien d’autre à offrir que la poussière noire d’Argol . Puis , au fond d’une galerie marine anciennement effondrée , l’un d’eux heurta soudain quelque chose d'autre que le schiste .

- Ce nest pas du roc , murmura Itti .

La paroi avait changé de texture . Sous les particules de cendre , la roche semblait vivante , parcourue d’un éclat sombre , presque charnel . En grattant davantage , ils avaient découvert des formes gravées toujours plus nettes , paraissant avoir été entaillées par une entité à une époque encore plus lointaine .

- Des lettres … souffla un autre .
- Non , répondit le premier . Des traces ...

Deux mots apparurent , qu'ils n'arrivaient plus à comprendre , ceux de la formule magique des anciens textes religieux d'Argol , mis à l'index par le nouveau pouvoir :

" ARKA ANATH "

Autour , incrustées dans la rocaille d'anthracite , reposaient des sphères dorées , lumineuses dans l’obscurité , intactes , ressemblant à des pommes d'or dans leur écrin sertissant trois bijoux composés d'orichalque et d'hématite , chaque gemme ayant la forme d'un coeur de rubis devenant chair vivante si l'on prononçait les fameuses formules , dans l'antique langue d'avant la conquête étrangère !  Mais quand pourraient-ils découvrir à nouveau leurs surprenantes propriétés , modifiant par leur seule présence tout composant mortel et périssable , assurant l'invulnérabilité des armes et métaux , l'immortalité des êtres , permettant d'entrevoir aussi les mystères de l'avenir et du passé ? 

Car aucun d’eux n’osa les toucher .

- On dirait une étoile mangée par la pierre , dit quelqu'un .
- Ou une porte , lui répondit
Eridu .

À cet instant précis , chacun ressentit la même chose : leur vie entière , réduite à la mine , à la survie , à la peur , leur apparut brusquement comme une erreur ! 

La rumeur gagna bientôt la ville tentaculaire .
On parla d’une carte du ciel , d’un antique paradis , d’un signe laissé bien avant la conquête des
Alphans d’Havila . Les prêtres descendirent à leur tour , criant au miracle , évoquant la " Dame de Feu " des légendes , réapparue dans les rêves d’une novice .

Mais à des niveaux plus profonds , d'autres regards les observaient .

Le robot-directeur , chargé de la stabilité dynastique industrielle , croisa les données interdites :
l’inscription gravée sur la roche avant la conquête alphane , témoignait d’une loi prohibée , puisque la mort , définie par le Codex Impérial , ne pouvait être qu'un voyage sans retour au coeur de l'Etoile ALPHA 8 , protectrice de l'équilibre général , ainsi qu'une dissolution dans le Feu pour tout être à  la chair grisâtre méthanière devant poursuivre sa vie sous forme d'éon dans l'univers parallèle concentrationnaire de NUA-TARA ! 

8 - Ce soir-là , Melki Tsédek travaillait seul , ayant su par l'oncle d'Enoch , le Grand-Prêtre Oris Arkor que les Havilans , de sinistre mémoire , s'étaient servis jadis de leur " Pierre de Baal " pour vaincre et neutraliser le peuple d'Argol .

- Tu viens tard ! , lança-t-il à un robot policier sans se retourner .

Maître des Forges votre activité nest plus autorisée ", lui déclara sèchement celui-ci d'une voix métallique assez grave , autoritaire . Votre cycle de production est terminé !

Il tenta de lui répondre : - 'essaie seulement de localiser la trace .

La machine s’approcha plus près de lui : " Toute transmission est une variable dangereuse instable .
Il y eut un silence .

- Regarde ! , essaya d'argumenter MelkiTu sais ce quils ont découvert ?
- Je sais ce qui doit rester caché .

Le vieil ovipare ne le regardait toujours pas . Mais il avait compris que son dard vénéneux ne  servirait à rien contre cet amas de métal insensible .
Depuis la découverte , il savait que cela finirait ainsi .

- Tu mens ! , finit-il par lui répondre calmement dans une dernière bravade . Les cycles ne se terminent jamais . L'espoir , toujours , peut renaître !

Un bref silence . Puis le robot s’approcha davantage , tandis que ses capteurs d'analyse continuaient de calculer , de vérifier sans cesse . Mais la décision , semblait-il , avait été prise depuis longtemps .

- Transmission confirmée ! , s'écria-t-il soudain , l'énergie débordant de son crâne en milliers de brindilles de feu électroniques .

Le robot , presque avec respect , se mit à incliner légèrement la tête .

- À qui ? , tenta de lui demander sa victime .

- À ceux ou celles qui doivent partir !

Un rayon jaillit sans éclat de son bras . Précis . Définitif .
Melki Tsédek s’était effondré contre l’enclume . Le choc fit vibrer la forge .

Au même instant , plusieurs niveaux de galeries plus haut , le commandant de la flotte se redressait en sursaut .

- Grand-père ... ?

Un râle venait de traverser la grotte . Un son impossible à expliquer , mais que le sang du petit-fils , tout de suite , reconnut . Dans son dernier souffle , le patriarche avait murmuré un nom : celui de la princesse Ninti ( NeuvièmeAnath ( Ana ) !

9 - Cette ancienne Eve nommée Lilith , avait-elle été enlevée ou bien voulait-elle , aimantée par l'oeil amoureux de sa cousine sur l'astre-miroir des eaux spirituelles d'Auberive , lui rendre simplement visite , préfigurant ce qui fut , à l'inverse , relaté plus tard dans la Bible ?

Car tout ce qui est en haut ressemble à ce qui est en bas " , nous dit Hermès Trismégiste . ( 1 )

C'est ainsi que devait s'amorcer peu à peu une remontée vers la source matricielle après la Chute ancestrale ayant , à la suite de Lucifer , porteur de la Flamme Divine , précipité dans l'Abîme de feu sa verte émeraude avec les Anges déchus ...

Mais ce morceau de chair vivante était devenu la " Pierre de Baal " , un diamant noir d'une étoile encore à naître et reflet sanglant d'une créature maléfique , Arakné . Celle-ci s'était contentée d'à peine effleurer la trace vivante gravée sur la roche par Virginia qui contemplait , ravie , depuis la divine planète Adama d'Auberive , l'infini du Cosmos , en désirant y chercher un seul petit signe d'amour !

Le chemin vers Dieu confère seulement ma dignité " , affirmerait cette funeste araignée , double obscur et minéral , saturnien , kafkaien , de la princesse ophidienne sur les parois de la grotte , laissant un réseau infini de ses fils lumineux bientôt se tisser en vagues de lumière ondoyant au travers de toutes les espaces intergalactiques jusqu'au pied de la Tour de Garde magdaléenne où - à l'instar de celle de Vortigern avec ses deux dragons aveugles roux et blanc - , sous un monde végétal souterrain , se formerait un couple fécondant le règne animal futur du royaume d'Atlandide , espoir déçu d'un renouveau pour la Divinité ! ( 2

Ainsi , lorsque les mineurs découvrirent la trace ineffable au fond de la grotte , celle-ci leur révéla brusquement la cruauté de leur existence , de même que la probabilité d'un paradis autre que l'enfer de NUA-TARA promis par la mythologie des maîtres Alphans !

Nul d'entre eux ne savait lire , mais leur histoire s'était répandue telle une traînée de poudre dans la ville tentaculaire .

- Il y a une étoile sur la roche , une carte du ciel ! , affirmèrent encore ces imprudents découvreurs de clartés souterraines .

Les prêtres s'étaient même déplacés , criant au miracle , tous parlant d'une " Dame de Feu " apparue dans les rêves d'une religieuse . 

C'est ainsi que naquit la " Dissidence " au coeur des plus téméraires , ceux qui crurent un jour à un monde meilleur . 

 
 
 
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Notes :
 
1 - Hermès Trismégiste , personnage mythique de l'Antiquité gréco-égyptienne , auquel a été attribué un ensemble de textes appelés Hermetica , dont les plus connus sont la Table d'émeraude et le Corpus Hermeticum , recueil de traités mystico-philosophiques .
 
2Vortigern , roi de l’île de Bretagne du Ve siècle apr. J.-C. 
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GENESE ( Cycle de L'Etoile XXXV ) - Première Partie - Le Voyage d'Enoch - II - La Princesse d'Havila .

16 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #GENESE

Ninti-Anath

Ninti-Anath

GENESE

( Cycle de L'Etoile XXXV )

 

 

Première Partie

Le Voyage d'Enoch

 

 

 

 

II - La Princesse d'Havila

 

 

 

" ... Car , à y regarder de plus près , c'était purement et simplement une charmante et superbe jeune fille qui s'avançait vers lui en planant à travers les airs , puis en le regardant , pleine d'une ineffable nostalgie , de ces yeux d'azur sombre , tels qu'ils vivaient au fond de son âme ...  "  

E.T.A Hoffmann - " Le Vase d'Or " ( Der Goldne Topf , 1814 )

  

 

 

 

4 - On aurait pu croire qu'Havila , le satellite artificiel d'Argol , avait été conçu comme un contrepoint radical à Dédalus : même univers , même pouvoir , mais transfiguré par l’artifice , le luxe et la séparation ontologique entre la caste dirigeante et le monde minier . De fait , ce n'était même pas une planète , mais une oeuvre , venue de l'extérieur dans un but bien précis : mettre la main sur un mystérieux trésor qui , selon les calculs des prophètes Alphans , devait se trouver au coeur de leur nouvelle conquête . Car c'était là , en effet , que , loin des sombres méandres de la planète minière , les seigneurs lézards d'en-haut vivaient en des palais fastueux près d'un lac de mercure et d'acide sulfurique agrémenté de jardins fluorescents de fleurs corrosives .

L’air y était filtré , parfumé , réglé au souffle près . Les températures ne variaient jamais . Les sols , faits d’alliages nacrés , réfléchissaient une douce lumière , sans ombre franche , comme si la nuit même en avait été bannie . Rien n’y rappelait la pierre brute ni la poussière de Dédalus . Havila n’extrayait rien , mais elle recevait , triait , redistribuait . 

Les Palais Impériaux , bâtis loins du centre de commandement , s’élevaient au centre de l'immense astéroïde , qui , de loin , paraissait une sorte de sphère claire, veineuse de lumière, suspendue comme un clip étincelant dans le noir de la constellation d’Orion , petite boule ronde y décrivant une orbite parfaite , calculée pour demeurer à distance exacte du monde qu’elle dominait , mais , de près , révélant sa nature véritable , montrait  que sa matière propre , celle d'un assemblage de strates concentriques , de dômes translucides et de plates-formes gravitationnelles , devait obéir davantage au calcul qu’aux lois naturelles .

Autour des majestueuses demeures que la famille impériale et sa cour occupaient , s’étendaient de magnifiques jardins minutieusement élaborés , composés d'architectures organo-minérales , mêlant marbres synthétiques , métaux vivants et cristaux programmés , s’épanouissant en arcs et terrasses , jardins somptueux et galeries mi-ouvertes qu'on aurait cru parfois , dans l'alternance de l'éclairage solaire , comme suspendues dans le vertige nocturne du vide intersidéral . Des cours intérieures abritaient des bassins d’eau claire importée d’Argol , si pure qu’elle semblait irréelle à quiconque avait connu les nappes acides de Dédalus .

Tout était entièrement artificiel , mais d’une perfection presque obscène , avec des arbres croissant sans racines , dont le feuillage irisé , maintenu par des champs de gravité douce , était entouré de fleurs inconnues dont le génome avait été patiemment recomposé , s’ouvrant et se refermant selon des cycles esthétiques plutôt que biologiques , paraissant sourire à de drôles d'oiseaux synthétiques traversant régulièrement l’air en silence , avec leur plumage de lumière au-dessus d'elles , programmés pour ne jamais troubler la méditation des nobles reptiles .

5 - Pourtant , même les œuvres les plus achevées portent , quelque part , la faille par laquelle finit toujours par entrer le réel .

Mais c’est dans ces lieux prestigieux qu’Enoch arriva , ce matin-là , tout fier de son uniforme de commandant de la flotte . Il était décoré , certes , craint sur tous les champs stellaires , car , à la tête de la flotte impériale , il avait réussi à soumettre au nom d'Uruk , le prestigieux empereur d’Argol et de ses dépendances , des systèmes stellaires entiers , raison pour laquelle son nom était connu un peu partout , respecté , parfois murmuré avec une forme d’admiration prudente .

Mais il n’était pas des leurs . Le Titan , créature mi-humanoïde , mi-serpent ,  n’appartenait ni aux grandes familles , ni aux lignées royales vipérines gravitant autour du trône comme des ventres affamés . L'origine de son sang , bien que noble , venait de la race vaincue de Dédalus , et sa grandeur était acquise , non héritée . Cela suffisait à le rendre indigne . 

Dans les états-majors , les regards se détournaient souvent de lui avec une courtoisie glacée . Les voix sifflantes pouvaient s'adoucir en sa présence , mais les conversations confidentielles , devant celui qu'on saluait , cependant , comme un instrument nécessaire à la collaboration , jamais comme un égal , s’éteignaient rapidement .

Quant à Ninti-Anath , la magnifique dragonne blanche à la chevelure de goémon , fille unique de l’Empereur , elle était déjà promise mille fois sans l’être encore . Les maisons les plus riches d’Argol , comme les dynasties royales des mondes satellites , les clans anciens dont les archives remontaient aux premières conquêtes , tous convoitaient son union . La princesse reptilienne au corps recouvert de petites écailles douces nacrées de perles , n'incarnait pas qu'une femelle capable aussi de se mouvoir en dehors du liquide , avec des jambes qui se formaient et se déformaient en queue de poisson , mais un enjeu cosmique : l’avenir du pouvoir , la continuité d’un ordre immuable . Et pourtant , dans les jardins suspendus , lorsque Enoch , parfois , croisait son regard scintillant de feu mercuriel dans l'écrin de cristal où , dans l'acide fluorhydrique , s'agitaient ses mains en forme de coquille , elle se mettait à hurler , mais son âme semblait brièvement se fissurer . 

Sous les arbres sans racines, parmi les bassins d’eau artificielle , deux bêtes se reconnaissaient en silence , l’un forgé par la pierre et la guerre , l’autre élevée dans la lumière et l’attente . Entre eux s’étendait un abîme plus vaste que l’espace : celui des castes , des lois , et des dieux que l’Empire s’était choisis . Parfaite et close sur elle-même à l'image de sa reine Ishtar et de sa dauphine , Havila brillait comme un beau diamant dans l'éternité !

6 - La communication se fit sans image . Sur l’écran de transmission , seule la voix de Melki Tsédek surgit , ralentie d'abord par les filtres de sécurité , chargée de la rumeur sourde des profondeurs . Le commandant reconnut aussitôt ce timbre minéral , altéré par des années de poussière et de codes .

- Tu mentends , Enoch ?

- Je tentends , grand-père .

Un silence suivit . On percevait , derrière le chef des mineurs , le souffle continu des galeries , comme une respiration trop vaste pour être humaine .

- Aujourdhui , nous avons dépassé le seuil autorisé .

Son petit-fils , étonné , tendit l'oreille davantage .

- Quel seuil ?

- Celui que les cartes ne montrent pas . Celui que les robots nous interdisent sans jamais lavoir nommé .

La voix marqua une pause , comme si les mots eux-mêmes pesaient . Puis , le vieillard , prudemment , communiqua par l'intermédiaire de son transpondeur télépathique .

- Au fond de la mine , là où cesse dêtre la roche , nous avons trouvé autre chose .

- Une nouvelle veine ?

- Non .

Melki inspira lentement .

- Une présence vivante ! 

Le silence se fit encore plus dense . L'officier sentit monter en lui une crispation familière , celle qui précédait les décisions irréversibles qu'il prenait sur les champs de bataille stellaires .

- Explique-moi .

- Ce nest ni du gaz , ni du métal . Ce nest pas une machine , et pourtant les capteurs se sont tus à son approche , empêchant les robots davancer . Même , ils ont reculé !

Une sorte d'imperceptible grésillement fit trémuler la ligne mentale .

- Et les nôtres ?

- Les vipères inniki ont senti la pierre trembler . Certains reptiles se sont mis à parler dune chaleur ancienne . Dautres dun froid absolu . Moi , jai reconnu autre chose .

- Quoi donc ?

Melki hésita . Puis , d’une voix plus basse :

- Un appel du passé , comme disaient nos légendes , quand nous étions les seigneurs d'Argol ...

Le légionnaire ferma les yeux un instant . Autour de lui , Havila manifestait orgueilleusement sa perfection artificielle , indifférente aux profondeurs de Dédalus .

- Tu sais ce que cela implique , dit-il enfin . LEmpire ne tolère ni linconnu , ni les séditions !

- Je le sais , lui répondit le vieux serpent . Cest pour cela que je tai appelé . Pas le relais central . Pas les programmeurs dHavila .

Un nouveau silence . Puis un cri terrible !

- Cette chose était là avant nous , bien avant les mines du Tau d'Argolavant lEmpereur ! , hurla un sifflement collectif .

La voix de Melki s'était tue à jamais .

- Ce ne sont pas les palais dHavila qui le ressusciteront , s'il se réveilleVous n'êtes que des traîtres !

La transmission s’interrompit .

Enoch , demeurant immobile et songeur dans la lumière artificielle des jardins impériaux , le regard perdu entre l’obscurité primitive , le trou noir de la mine et l'immensité du vide d’Orion , comprit qu'une ligne venait d’être effacée , qu'un nouveau chapitre allait enfin commencer !

 

 
 
 
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GENESE ( Cycle de L'Etoile XXXV ) - Première Partie - Le Voyage d'Enoch - I - Dédalus .

15 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #GENESE

 GENESE ( Cycle de L'Etoile XXXV ) - Première Partie - Le Voyage d'Enoch - I - Dédalus .

 

GENESE

( Cycle de L'Etoile XXXV )

 

 

Première Partie

Le Voyage d'Enoch

 

 

 

 

I - Dédalus

 

 

 

 

" Aujourdhui , son nom étrange , pour la première fois , lui semblait une prophétie ... Il croyait entendre , à lévocation de lartisan fabuleux , comme un bruit de vagues confuses , voir une forme ailée volant sur les flots , qui sélevait lentement en lair , symbole de lartiste forgeant à nouveau , avec linerte matière terrestre , un être neuf , impalpable , impérissable , en plein essordans son atelier . "  

James Joyce - Dédalus ou Portrait de l'Artiste en Jeune Homme ( A Portrait of the Artist as a Young Man , 1916 ) 

  

 

 

 

1 - L'univers tel que nous le percevons d'ici-bas ressemble à une immense roue , tel un gigantesque hologramme d'astres composés de multiples circuits d'anneaux et de neurones dont l'embryon minéral d'origine préfigurait , peut-être , de lointaines frontières : ceux qui vivent là-bas , sur l'autre bord de la toile d'araignée , pauvres créatures primitives contemplant la lumière d'une étoile , pourraient y découvrir ainsi les mystères vertigineux de leur propre passé , de leur avenir même si l'on considère l'aspect cyclique de l'évolution ... Certes , mais comprendraient-ils comment l'Esprit , pénétrant la matière la plus dense , a su jadis orienter l'énergie de formes parmi les plus diverses depuis la nuit des temps ?

Nés de la pierre au fond de gouffres obscurs grouillant d'insectes et de larves , puis nourrissant leur conscience arachnoïde , serpentaire de magmas et de roches , ces êtres dominèrent peu à peu leur planète avant de coloniser la galaxie ...

Alors , peut-on concevoir l'essor considérable d'une civilisation mécanique fonctionnelle uniquement fascinée par l'eau et le végétal , mais cherchant à se pourvoir de minerai pour tenter de survivre ? C'est ainsi qu'Alpha 8 évolua dans le système de Thuban jusqu'au jour où son sol appauvri ne fut plus en mesure de satisfaire ses créatures .

Peuplé d'une race voisine , Orion devint plus tard l'objet de leur conquête et de leur convoitise : ils finirent par y envoyer leurs vaisseaux , massacrant sans pitié tous ceux qui s'opposeraient à leur règne ! C'est ainsi que les Alphans conquirent la planète Havila , chassant son peuple et ses anciens dirigeants , les Inniki , sur Argol dont elle était le satellite artificiel .

Mais que de secrets encore gardaient les sanctuaires du Dragon !

2 - Car ici , où tout n'était que ruse et peur , à " Dédalus " , labyrinthe aux rues abyssales de béton gris , citadelle minière massive de style gothique aux dimensions cyclopéennes parée de sinistres oriflammes rouges de mercure barrés de noir illustrant partout la figure d'un soi-disant Guide providentiel de jadis dont les ombres d'esclaves bâtissaient à ses pieds des statues de roche métallique sombre à leur monstrueuse divinité serpentine , vivait un peuple , les Inniki , dont la présence semblait ramper jusque dans la pierre elle-même ! C'étaient des esclaves , des êtres redevenus primaux , proches des gaz et de la pierre , des mineurs qui obéissaient à des robots dirigés par une caste vivant sur une planète-satellite , Havila , dans la constellation d'Orion , là où des relais-programmeurs comme Melki , chef des mineurs , descendaient chaque jour en exploration , lui dont le petit-fils , Enoch , le dragon rouge , héritier des anciens rois vaincus , travaillant maintenant pour l'Empereur Uruk , et bien que marié , était secrètement tombé amoureux de la princesse héritière Ninti-Anath .

" En bas " , comme on disait , les quartiers d’habitation s’enfonçaient dans les flancs de la mégapole comme des nids creusés par une espèce ancienne vivant dans le gaz et la pierre , sous des voûtes basses de cassitérite et de minerai de tungstène suintant de vapeur minérale , aux parois veinées de métaux encore plus sombres qui exhalaient une chaleur lourde mêlée d’effluves sulfureuses . Nul bois , nul tissu dans ces tanières , mais la roche , seulement , percée de conduits respiratoires qu'une pâle lumière , filtrée par des grilles d’aération , teintait de couleurs verdâtres .

Les mineurs dormaient à même le sol poli , enveloppés de manteaux de scories , leurs corps portant les marques de générations d’adaptation : peau durcie , regards lents , gestes économes de parlant peu , car , en ces lieux , la parole coûtait plus que l’effort . Des robots-contremaîtres glissaient à heures fixes , parmi eux ,  dans les couloirs , silhouettes d’acier articulé dont la voix , neutre et régulière , se répercutaient contre la pierre , et pulsant , pour se faire comprendre , un rouge froid par les cellules optiques de leurs yeux artificiels :

- Cycle imminent d’exploration . Préparez-vous !

Nul n'aurait osé discuter . Les ordres venaient de plus haut , de Havila , la planète-satellite suspendue dans la constellation d’Orion , qui était invisible à l’œil nu mais très présente , aussi bien dans chaque machine , chaque algorithme , chaque souffle régulé , que dans l'esprit conditionné de chaque ouvrier de la carrière .

3Melki ouvrant la marche , se leva le premier . Lui qui était un relais-programmeur et le chef des mineurs , portait sur son front ridé la marque de connexion , qui était une cicatrice circulaire , vestige de nombreux implants par lesquels ,  plus ou moins directement , il recevait des robots qu'il connaissait comme on connaît des bêtes dangereuses , leurs directives codées . 

- Mettez-vous en formation ! , dit-il simplement .

Les créatures ophidiennes , mâles et femelles , commencèrent à se rassembler , prenant chacun leurs outils d’extraction , lourds prolongements de leurs bras . Melki passa parmi eux , vérifiant d’un regard la cohésion du groupe . Vestige des anciens temps du royaume Inniki , le vieil homme avait pu négocier la survie de sa famille , mais , bien que tolérés par le nouveau régime , lui et son petit-fils  , Enoch , sous-officier de la flotte impériale , savaient bien qu'ils ne pourraient jamais prétendre un jour vraiment approcher Ninti-Anath , la fille d'Ishtar et d'Uruk , l'héritière tant convoitée des plus riches familles nobles et royales d'Havila .

Le prince Enoch devait se montrer prudent , car s'il n'était plus mineur , il devait néanmoins rester en contact avec Argol , sa patrie d'origine , et celle de son peuple .

- Tu descends aujourdhui avec nous ? , lui demanda Melki sans se bercer d'illusions .

- Non , grand-père . Les navettes dHavila arrivent . LEmpereur Uruk exige un rapport direct .

Melki hocha lentement la tête .

- Servir lEmpereur ... cest servir autrement la pierre , n'est-ce pas ?

Pour toute réponse , le jeune Titan , qui mesurait plus de deux mètres , lui indiqua de la tête le satellite artificiel des envahisseurs d'Orion , monde lisse , lumineux , réservé à la caste dirigeante , qu'il essaya de deviner au-delà des sombres parois de Dédalus , vers le ciel noir où il orbitait . Là-haut , l’air était plus pur , les sols clairs , les corps préservés de la poussière , là-haut demeurait , dans un merveilleux palais , celle qu'il n'avait aperçue qu'une seule fois , lors d’une audience protocolaire , silhouette immobile drapée de lumière au regard trop vaste pour ce monde clos , celle qui ne lui avait adressé la parole que d'une seule phrase anodine , mais cette voix avait fissuré quelque chose en lui , comme un premier coup porté à une roche inconnue .

- Noublie pas doù tu viens , lui dit encore Melki plus doucement . La pierre reconnaît toujours les siens .

Le garçon sourit à peine .

- Peut-être . Mais je crois quelle peut aussi nous apprendre à regarder le ciel .

Au signal des robots , les mineurs s’enfoncèrent dans les galeries , avalés par les entrailles de Dédalus . Melki les suivit , silhouette massive se dissolvant dans la pénombre .

Enoch resté seul un instant , leva une fois de plus les yeux vers Orion : quelque part venait , pensa-t-il , entre la pierre et les étoiles , de s’ouvrir son destin ...

 
 
 
 
( A Suivre )
 
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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - III - Mystères de la Beauté .

11 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

Jeune Bretonne en Bord de Mer , par Louis Muraton .

Jeune Bretonne en Bord de Mer , par Louis Muraton .

 

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

III - Mystères de la Beauté

 

 

 

 

" Sans crainte , il se sentit désormais proche de cette ultime merveille qui n'est plus une illusion ni un rêve , mais la vérité , obscure , éternelle ... "  

Stefan Zweig - " Les Prodiges de la Vie " ( Die Wunder des Lebens , 1904 )

  

 

1 - Ce jour-là , le regard perdu vers le lointain , marchant sur la plage déserte , il sentit qu'une sorte de frisson lui parcourut l'échine , comme s'il avait eu l'étrange sensation que quelque chose allait changer sa vie , que le destin lui réserverait une rencontre qui allait la bouleverser !

 Le vent soufflait fort , ce matin-là , sur la côte , rythmant de sa mélodie envoûtante , la danse des vagues , faisant s'agiter les hautes herbes des dunes dominant la falaise . Le ciel était couvert , comme s'il se préparait à jeter des trombes d'eau sur ce bout de terre sauvage , mystérieuse où , autour de son phare , sentinelle de pierre surveillant les masses noires de l'océan , paraissaient assoupies quelques toits de chaume et d'ardoise d'un petit village breton de pêcheurs , blottis les uns contre les autres pour mieux se défendre contre les éléments , derrière les bras protecteurs de ses hautes parois de sable et de calcaire . Mais en voyant l'horizon mystérieux couronné de nuages toujours très menaçants , le promeneur frissonna de plus belle , croyant revivre en lui les affreuses turbulences qui l'avaient amené ici en catastrophe ! 

Car c'était là qu'une partie de sa famille vivait , dans ce lieu isolé du reste du monde où il n'avait pas remis les pieds depuis longtemps , mais qui , sans doute , avait plus ou moins consciemment formé son caractère d'homme à l'esprit libre , au regard perçant comme celui d'un de ces oiseaux de mer hurlant au-dessus des flots tumultueux !

  - La création , marmonnait-il dans sa tête , recherche impuissante passant trop souvent par une douleur atroce ... ou plutôt , 'oeuvre accomplie , certitude stérile , devenue vaine ?

N'avait-il pas , d'ailleurs , depuis sa plus tendre enfance , été fasciné par la beauté grandiose de cette immensité , n'avait-il pas passé , hélas trop souvent éloigné de ses rives , de longues heures d'exil à essayer de retrouver partout , même à l'autre bout de la terre , le chant des mouettes intrépides qui l'avaient toujours fait rêver d'aventures lointaines , d'insondables secrets ? Tout à coup , plissant les yeux pour mieux voir , il distingua une forme humaine au loin , comme une silhouette vêtue d'un ciré jaune qui , à travers la brume épaisse enveloppant le paysage , agitait désespérément les bras dans sa direction . Sans réfléchir , il se mit à trotter un peu plus vite alors vers cette personne , malgré l'embrun fouettant son visage et la lourdeur de ses bottes , pensant qu'il devrait , peut-être , aider un inconnu en détresse !

2 - Il observait le large comme on regarde une mère , avec ce mélange de confiance et d'interrogation , d'espoir qu’elle ne lui parle en confidente , perdu dans ses rêveries , contemplant l'immensité , songeant ou ne pensant à rien , les mains jointes , cachées dans les poches de son " kabig " , Soulevant quelques grains de poussière sur la plage où le vent soufflait , léger d'abord , puis plus vif , remuant ainsi , quelque part , cette chose ancienne , comme un ressac d’enfance au loin , là-bas , mais pourtant tout proche , dans sa mémoire , dans sa poitrine serrée . ( 1 )

Pour toute réponse , les oiseaux criaient . C’est cela qui l’avait pris d’abord , ces hurlements aigus , trop semblables , peut-être , à ceux qu'il entendait jadis , grimpé sur des rochers de granit battus par l’écume , là où , après la tempête , il pouvait ramasser des coquillages , là où il sentait l’iode pénétrer jusqu’à ses os .

Aujourd'hui , l’air plus doux , plus rond , n’avait pas cette morsure salée , il caressait plus qu’il ne brûlait la peau , et pourtant , les mouettes ne changeaient pas , fidèles à elles-mêmes , comme à la mer qui les porte d’un pays à l’autre sans leur demander d’où elles viennent .

Sans doute ne comprendrait-il jamais pourquoi les vagues meurent au rivage , rongeant impitoyablement les quelques châteaux de sable des maigres illusions de ces nostalgiques pisciformes découvrant peu à peu , enseveli sous leurs songes , comme un ancien chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs ? 

Mais cet autre monde , évoqué par Debussy , où la nuit , parfois , certains s'aventurent , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufilent d'étranges créatures venues rendre une petite visite de voisinage au mystérieux pays des hommes  ? ( 2 )

Certes , les regrets sont toujours tardifs , pensa-t-il . Mais fouiller dans le passé ne sert très souvent qu'à faire s'agiter des chimères ... Qu'y avait-il donc au fond de lui pour qu'il se sente aussi mal ? Sans doute était-il temps , jugea-t-il , d'oser lui parler , d'aller , sans défaillir , dévoiler quelque chose de son âme souffrante à l'ombre passagère , là-bas , pour satisfaire , tout en prétextant son aide , en même temps que son ego d'artiste reconnu , sa légitime curiosité .

3 - Il était revenu en Bretagne sans l’avoir voulu , rappelé par un deuil . Sa sœur l’avait appelé au téléphone : " Maman ne passera pas la semaine " .
Il avait repris la route , laissé la capitale , ses vernissages , de même que son atelier de Montmartre , comme une bête traquée devant soudain quitter sa tanière . À l’hôpital de Carhaix , rongé d'inquiétude , il avait veillé deux jours et deux nuits . Puis tout s’était éteint : la respiration , le fil du moniteur , et même la lumière blafarde du couloir lui avait paru mourir . Le soir des obsèques , brisé par la douleur , incapable de rester dans la maison vide , il avait couru où le ciel de l'Ankoù , teintant les vagues d’un rose étrange , semblait annoncer une nouvelle naissance , et comme si tout l’horizon , s’enveloppant d’un ruban vaporeux , l'amenait vers cette grève de Sainte-Marguerite d’où , il y avait vingt ans , le cœur incendié d’un amour refusé , il avait fui . ( 3 )

Encore ensommeillé de fatigue , il avait gagné l’eau qui refluait , quand il la vit portant un caban bleu marine et une écharpe rose flottant dans le vent , qui se retournait à peine vers lui , à son passage , mais ce fut suffisant : la même silhouette , le même port de tête , la même agilité insolente que celle de la jeune femme qu'il avait peinte jadis , et qu’il n’avait jamais cessé d’aimer !

L'ayant aperçue un seul instant comme découpée dans l'or du soleil couchant , chargé d’embruns et de cette odeur d’enfance qui rouvre toutes les cicatrices , Goulwen crut halluciner devant le retour impossible de Klervi

Un teint livide farda brusquement son visage , un grand poids d'angoisse lui nouait maintenant l'estomac , surtout lorsque la jeune fille le croisa en le regardant à peine , avec une indifférence parfaite ... mais ce simple regard gomma d'un seul coup d'oeil vingt ans d’oubli forcé ! La ressemblance était impossible , insoutenable , presque . Alors , tenta-t-il de l'approcher , de la chercher avec lenteur dans l'obscurité . Mais quel problème , se dit-il , avec tous ces gens qui ne comprendront jamais rien de ce "Mystère de la Beauté " dont parle Saint Augustin , que , parfois , lui-même éprouvait avec une telle intensité que chez lui surgissait en même temps le besoin de n'être plus rien , sinon de se dissoudre dans le Néant ! ()

Celle qu'il avait connue autrefois , qui le poursuivait jusqu'au plus profond de sa trouble personnalité , était-ce vraiment la même ? Ressemblait-elle encore à son obsession maladive ? Il sentit vaciller sous lui ses deux jambes , tandis que la jeune inconnue , avec juste un léger éclat dans le regard , glissé d'un oeil indifférent comme celui que Klervi lui avait lancé la première fois , passait près de lui sans vraiment le voir !

Goulwen murmura , malgré lui :
- Klervi ...?

Alors , l'autre s’interrompit , semblant quelque peu surprise en entendant ce nom .
- Vous mavez parlé ?

Sa voix , douce mais assurée , fit trembler quelque chose en lui .
- Pardonnez-moi ... javais cru reconnaître quelquun , fit-elle , hochant la tête , polie mais  distante . Ce doit être une erreur . Bonne soirée !

Puis , abandonnant sur place le malheureux marcheur éconduit dont le coeur cognait comme celui d'un adolescent , la jeune femme avait repris sa marche en s’éloignant dans le crépuscule à si grande vitesse qu'il n'eut même pas le temps de lui expliquer sa méprise .

4 - Le lendemain , cependant , lors d'une balade au village , il la revit .
Elle sortait de la boulangerie , un filet de lumière dans les cheveux . La commerçante la présenta naturellement :
- Goulwen , vous ne connaissez pas Lotta Kernéis ?

Le sac en papier manqua de lui tomber des mains . La fille sourit légèrement , comme si elle avait attendu ce moment .
- Pardonnez-moi je ne vous avais pas reconnu , hier . Pourtant , je me rappelle que ma mère mavait souvent parlé de vous .

- De moi ?
Sa voix était à peine audible .

Ils se reparlèrent plus loin , sur le bord de mer . 
Comme une mémoire en poussière , le vent soulevait le sable par petites rafales .

- Vous êtes peintre ? , lui demanda-t-elle . 
Il baissa la tête .
Elle hésitait un peu , puis continua :

- C'est bien vous qui avez peint ce tableaunest-ce pas , " Le Ruban Rose " ?

Il lui sourit tristement .

- C'était bien moi , oui , pensa-t-il en la regardant , " le jeune boutonneux têtu , le rabat-joie qui ne comprenait que le silence " , comme elle disait .

La ressemblance était si forte que chaque mot qu’elle prononçait réveillait en lui un écho douloureux .

Que c'est étrange de vous voir ici ! , se décida-t-il à lui dire au bout d'un instant de gène ... Mais , sortant péniblement de sa torpeur , la jolie fille avait sans doute le dessein caché , en bredouillant un discours de circonstance , de calmer un peu son émotion . 

Sa petite voix claire et charmante rallumait en lui , au-delà du chagrin , le souvenir enflammé de cette soirée où , jadis , il avait rencontré Klervi Morvan pour la première fois , lors d'un fest-noz , faisant défiler dans sa mémoire , à toute vitesse , un cortège d'images merveilleuses près d'elle , sur la piste ou accoudés au bar à siroter ensemble un chouchen en racontant leur vie !

Dansez-vous toujours ? , lui demanda Lotta pour essayer de rompre la glace d'un ton qui , sans espérer de réponse immédiate , se voulait apaisant . Puis , marquant une pause , elle ajouta , pleine de gravité :
- Elle est morte il y a trois ans , vous savez , d'un cancer . Personne ne vous l'a dit ?

Goulwen secoua la tête , comme si le monde , semblant se replier brutalement sur lui-même , lui tombait dessus d'un seul coup ! 

- Jai peint son visage toute ma vie , lui murmura-t-il ensuite en sanglotant . Je croyais ... quelle serait encore là .

La bretonne , gênée , baissant les yeux , ramassa un galet , le fit sauter dans les vaguelettes , geste enfantin , léger , mélange de simplicité et de lumière intérieure qui fit jaillir en lui , comme une flamme , l’envie irrépressible de renaître pour la peindre .

Aux couleurs d’une innocence offerte à la vie , il voyait déjà ce nouveau portrait , non pas comme la réplique de l'autre visage , mais comme la révélation d’un profond mystère . Il ignorait encore tout d’elle , certes , ne connaissant pas son histoire . Mais dans l’ombre encore indistincte de son esprit montait une évidence : la Beauté n’était pas qu'un concept esthétique, un souvenir douloureux d'une femme perdue . La Beauté vivait là , devant lui , dans cette présence imprévue d'une jeune âme contemplant la mer avec une confiance d’enfant . Déjà , au fond de lui , naissait ce frémissement qu’il n’avait plus connu depuis des années , celui du créateur qui pressent qu’un être , un seul , peut suffire à refonder l'espoir .

5 - Ce fut un ancien de leur bande , Yves Kervoal , qui acheva de tout faire basculer lorsqu'il croisa , par hasard , celui qu'il n'avait pas revu depuis longtemps , devant la ferme isolée des Morvan , la famille de Klervi où celle-ci avait vécu après le départ du peintre , et qui , aujourd'hui était déserte . 

- Tu veux savoir la vérité , Goulwen ?
La vérité ?
Oui . Ça sest passé au fest-noz du Quinquis . Tu ten souviens ? Rappelle-toiPaol Kermarec nous avait tous , après le bal , ramenés dans la vieille automobile anglaise de son père ! ( 5 )

Bien sûr qu'il n'avait rien oublié de cette folle aventure , de la musique serrée , de l’odeur du cidre , du corps sensuel de Klervi qui , riant trop fort , s'accrochait ivre , fragile comme une désespérée , à son bras , dans la voiture , à l'arrière . Même , il se rappelait encore l’avoir , tant bien que mal , raccompagnée ensuite à pied chez elle dans la nuit . 

- C'est ce soir-là , en effet , précisa Yves , que vous aviez décidé de faire un petit détour par la plage , tous les deux , " pour prendre l'air " . Elle m'a avoué plus tard qu'elle ne se sentait pas très bien , qu'elle ne savait plus ce qu’elle faisait Je suis devenu son confident , par la suite , quand elle s'est mise à déprimer ... Nous étions jeunes . Cétait une faute , peut-êtrem'a-t-elle expliqué , mais pas un péché .
- Je suis parti le lendemain , je croyais que je ne l'intéressais pas , lui répondit l'artiste .
- Parce quelle avait honte , et parce que le jeune Kernéis , un gars tranquille , riche propriétaire , la voulait pour femme . Elle pensait que tu ne pourrais rien lui offrir ...

Goulwen ferma les yeux , la mine défaite .
L'autre ajouta :

- Ne lui en veux pas . Elle na jamais voulu prétendre que son enfant n’était pas de Kernéis . Elle na jamais avoué non plus que Lotta était de toi . Mais je lai entendue , un soir , me dire : " Elle a les yeux que Goulwen a peints .”
La jeune fille , qui approchait , leur fit signe .
- Alors , je crois que tu as le droit de savoir . Elle n'est pas morte d'un cancer . Elle s'est suicidée ...

Sur la plage , au crépuscule , on vit Lotta rejoindre Goulwen .
Le ruban rose flottait encore , délicat , parmi les nuages noirs , comme un signal de reconnaissance au-dessus du vaste océan .

 

 
 

 

 

 

FIN

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DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - III - Mystères de la Beauté - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

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Notes :

 

1 - Kabigveste à capuchon créée à l'origine par les goémoniers du Pays Pagan , dans le nord du Finistère .

2 - " La Mer " ( 1903 / 1905 ) , poème symphonique de Claude Debussy ( 1862 -

1918 ) , compositeur français . 

3 - Ankoùpersonnification spectrale ( sous la forme d'un squelette ) de la communauté des morts . ( Mythologie bretonne ) .

   - Dunes de Sainte-MargueriteTevenn Santez-Marc'harid ) à Landeda ( Penn-ar-Bed ) .

- " Quand l 'Amour grandit en toi , la Beauté fait de même . Car l 'Amour est la Beauté de 'Âme ... "

" Les Confessions "  ( 397 - 401 ) de Saint Augustin ( 354 - 430 ) , philosophe et théologien chrétien .

5 - Prairie du Quinquis ( Kenkiz ) , à Kemper ( Finistère / Penn-ar-Bed ) . 

 
 
 
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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - II - Création .

4 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

Femme au Cheval ( vers 1925 ) de Marie Laurencin .

Femme au Cheval ( vers 1925 ) de Marie Laurencin .

 

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

II - Création

 

 

 

 

" Qu'est devenu mon coeur ,

  Abîme déserté ? "

Emile Nelligan - " Le Vaisseau d'Or ( 1899

 

 

Prologue - N'est-ce pas , pour ses lecteurs , le rôle d'un écrivain que de fonder une seconde patrie  " ermitage suspendu , véritable Eden des passions en liberté " ? , se demandait Julien Gracq . ( 1 ) 

Pendant qu'allongée près de sa toile à l'ombre d'un arbre , une jeune artiste , dont le regard se portait vers le firmament , lui répondait par sa peinture , cherchant son propre reflet dans ce vaste miroir qui , par-delà l'espace et le temps , lui jouait le jeu du perpétuel retour ... 

" C'était l'été ... Elle s'étendait , cachée avec son amant dans les roseaux , tous deux coulaient leurs rires dans l'étang , l'âme remplie de pensées d'amour éternel , de baisers , de désespoir ... " ( 2 ) 

Que se passa-t-il alors , quand , au-delà de son iris de cristal translucide et clair , elle se mit à longuement contempler , tremblante d'émotion , l'abîme de insondable , se disant  , sans doute , que l'être humain , mortel , n'était qu'un pauvre exilé ,  comme l'avoue Katherine Mansfield vivant au Prieuré de Fontainebleau , et qui , s'apitoyant sur ses derniers jours de solitude , écrivait : " nous sommes des naufragés sur une île déserte " ? ( 3 )

" Chaque coeur viendra , mais comme un réfugié ... " , lui chantait encore une envoûtante sirène , à moins que ce ne fût une ondine , tandis qu'en écho , cette autre phrase , venait mourir sur son rivage de vagues mélancoliques , ressemblant aux flots de la mer " toujours recommencée " : " L'Amour divin a traversé l'infinité de l'espace et du temps pour aller de Dieu à nous . Mais comment peut-il refaire le trajet en sens inverse quand il part d'une créature finie ? " ( 4 )

Se pourrait-il alors que notre interminable Chute ait fait tomber Dieu de Son piédestal , que notre acédie , ou lassitude spirituelle , corresponde , en écho du nôtre , à son crépuscule , avalanche de soleils et trous noirs , formes de dépressions gigantesques , faces cachées de Lunes sanglantes , comme un symbole de Sa Crucifixion ?

" Ta douleur ici ne vaut rien , ce n'est que l'ombre de ma blessure ... " , se mit à tristement  psalmodier à nouveau l'aquarelliste . ( 5 )

" Il y a tant d'horizons divers , dit Sainte-Thérèse à sa soeurtant de nuances variées à l'infini que la palette elle-même du Peintre Céleste pourra seule , après la nuit de cette vie , me fournir les couleurs capables de représenter les merveilles qu'Il découvre à l'oeil de mon âme ... " ( 6 )

1 - Elle s’appelait Maëlys Le Guernic , et , depuis quelques années , le monde de l’art , Paris en tête , malgré l'ostracisme subi par les " ploucs " de l'ouest , murmurait son nom breton comme une signature de lande et de vent salé , avec ce mélange d’admiration et ce trouble que suscitent les élus du mystère . On la comparait parfois à Marie Laurencin , pour cet usage du pastel qui semblait caresser la toile et ses figures féminines vaporeuses . Pourtant , guidée par cette présence mystérieuse  d’une autre réalité , la jeune prodige , artiste visionnaire travaillant dans un rapport quasi mystique avec la création , s'inspirait ailleurs . De plus loin . De plus haut . 

Sur sa petite table de bois très clair , telle une baguette enchantée , reposait sa palette étrange , presque mythique , où les couleurs ne se juxtaposaient pas mais dialoguaient d’une manière détournée , du rose cendré pour la douleur blessée du monde dont elle savait capter les souterraines vibrations , passant ensuite par l'ocre solaire granuleux et profond cueilli dans les déserts d'Afrique où , naguère , elle avait réussi à peindre un peu de sa jeunesse , expliquait-elle au profane , jusqu'à l'opalescence qu'elle appelait le blanc de ses subtiles révélations d'alchimiste !

Mais , par-dessus tout , sa véritable intimité n'existait qu'avec l'incandescence lumineuse d'un violet qu'elle jugeait presque impossible à atteindre , car hérité , disait-elle encore , de cette âme-soeur lointaine qui devait vivre dans l'autre partie du cosmos !

Enfant solitaire des Monts d’Arrée , elle avait toujours perçu les choses tout autour avec une intensité presque douloureuse , que ce soit les nuages du ciel comme des visages fugitifs , la mer comme un univers maternel s'exprimant par le cri sauvage des mouettes dans le silence trompeur du " kalm-chok " ou par le souffle implacable des tempêtes . ( 7 )
Cette hypersensibilité , souvent incomprise , l’avait poussée très tôt vers la peinture , seul lieu où elle pensait pouvoir traduire sans honte ce qu’elle ressentait trop fortement à l'intérieur . Par contre , elle ne supportait pas le brouhaha mondain , mais elle se rendait quand il le fallait aux expositions , comme , dans une pièce mal éclairée , on laisse , un peu absente , flotter son oeil extérieur , antenne ouverte sur des réalités plus rassurantes , que l'artiste , de peur d’être prise pour une mystique exaltée , parlant peu de cette présence interne que tant d’autres ne percevaient pas , faisait semblant de voir . Pourtant , depuis l’enfance , vivait auprès d'elle une voix obscure , comme une intuition secrète , forme d’inspiration qui n’était pas vraiment humaine . 
En surface , elle paraissait douce , presque fragile , toujours vêtue de teintes pâles ou légèrement délavées .
Mais cette douceur cachait une force implacable , une détermination folle à suivre sa vision , quel qu’en soit le coût , lui faisant accepter
la solitude , la fatigue , l’instabilité des nuits d'hôtel ou l’incompréhension du public , parce qu’elle savait que sa peinture devait toucher l’invisible .

2 - Ce soir-là , veille de Noël , aussi immobile , devant son autel , qu’une prêtresse dans la chambre blanche d’un chalet d'altitude , elle contemplait , quelque part sur une montagne entre deux continents , la voûte céleste par la baie vitrée . La Voie Lactée respirait . Les nébuleuses paraissaient elles-mêmes vouloir se rapprocher , comme si , en retour , l’univers , curieusement , venait l’observer . Car elle était sur la route d'un long voyage d’inspiration vers la grande expo française qui devait soit consacrer son nom , soit l’engloutir . Couchée sur sa chaise longue de bambou , elle se sentait toute légère . Il lui semblait être une feuille . La vie s’en venait pareille à une bourrasque . Elle se sentait saisie , secouée , forcée de fuir . Oh ! mon Dieu , en serait-il ainsi toujours ? N’y avait-il aucun moyen d’en réchapper ?

Mais la présence invisible la guidait . Venue de cet " autre monde " où les formes ne sont pas encore incarnées , d’où , jurait-elle , descendaient aussi ses visions , la femme sentit soudain la pulsation battre plus fort dans son coeur , lui faisant saisir ses pinceaux .

Sur la toile blanche , une lumière , tout d’abord , comme un frémissement . Puis une forme . Et soudain  , la révélation d'un animal fabuleux débouchant soudain de l'immensité , lui faisant ressentir , dans son ventre , ce qui était déjà bien avancé , au moment de la moisson , l'été dernier , l'occasion , pour elle , de se rappeler brusquement l'auteur imprévu de cette création fortuite . L'enfant n'avait-il pas en fait été conçue à des milliards d'années-lumière par un être invisible qui serait sa jumelle céleste utilisant une substance différente pour peindre , au-delà de l'espace et du temps ?

Le ciel étoilé déployait son infini bleu noir , constellé de braises froides . Le silence de l'espace avait quelque chose d’un souffle retenu , comme celui des profondeurs océanes . Devant elle , sur la toile , une Licorne surgissait , blanche, irréelle , comme si elle venait d’ouvrir une brèche dans la nuit pour franchir les ultimes frontières de l’existence .

" J'essaie encore de peindre mon âme des couleurs de sa lumineuse présence , lui avoua-t-elle , résigné à lui écrire , devant le caractère inéluctable de son Destin .

Les doigts déjà tachés de pourpre et de bleu-vert , la respiration courte , elle sentit à nouveau  remuer ce qui était annoncé , mais qu'elle redoutait plus ou moins depuis des jours .  

3Le sol était blanc de neige , presque irréel , en ce matin de janvier . Son atelier du Marais , tout imprégné du parfum des toiles et de térébenthine , était silencieux .
Maëlys , venant de rentrer de voyage depuis deux jours , l'esprit saturé de l'ambiance de Noël , écouta la voix de son ami Elouan Kerros au téléphone , qui résonnait encore , pleine de contrariété , à son oreille , celui-ci paraissant consterné d'apprendre la nouvelle par la lettre qu'elle lui avait envoyée depuis la station suisse et que son médecin venait de confirmer à la future maman qui , pendant la consultation , sentit une fatigue inhabituelle , une douceur dans son ventre , une sensation bizarre , comme une chaleur ne lui appartenant pas . 

La lumière hivernale , aujourd'hui , se reflétait avec une netteté toute crue dans le grand miroir ovale vers lequel , près de la fenêtre , elle se dirigea , ne sachant pas exactement ce qu’elle cherchait . Quelque chose dans son reflet , c'était sûr , avait changé . Une lueur douce brillait sur sa peau diaphane . Son regard semblait plus profond , ses traits plus apaisés ...
- Comment est-ce possible ? , soupira-t-elle , passant doucement la main sur son abdomen un peu tendu . Nous avions pris nos précautions ...
Le silence lui répondit  , vibrant , comme s’il respirait avec elle . Puis , comme une présence dans la profondeur argentée du miroir , elle entendit ces quelque mots :

- Tu n'es pas seule !

- Quest-ce qui marrive ? , se demanda-t-elle , frissonnante , appuyant un doigt contre le verre pour s'assurer qu'il n'y avait personne à l'intérieur , tandis qu'un pâle rayon d’hiver pénétrait sous la loggia . Elle ajusta , autour du tableau , les dernières lampes quand on frappa les mêmes trois coups légers qu'au théâtre , presque trop doux , trop musicaux pour être anodins .

La porte qu'elle ouvrit , fit apparaitre un homme assez grand , mince , au sourire timide , au regard calme et presque trop clair , une écharpe sombre enroulée autour du cou , un étui de violoncelle en bandoulière .
Le concertiste rentrait d’une tournée en Scandinavie . 

4 - Qu'est-ce que l'Amour ? , se demandait souvent Elouan dissimulant avec peine le douloureux secret de son âme , quand il se mettait à suivre une ombre rêveuse et téméraire portant un masque dans ces ténèbres du crépuscule où il errait vers l'autre incognito , finissant par la rejoindre dans son rêve un peu plus tard quand il ne la cherchait plus , là où celle qu'il avait souhaité depuis longtemps connaître , mais dont il prenait peur , chaque jour , de découvrir l'identité , devenait , en quelque sorte , son double dans les lointains brumeux d'un miroir d'eau où il pouvait alors contempler la magnifique jeune fille vêtue d'une robe toute blanche : 

- Eh bien , mon cher ? , lui disait la belle provoquant le rire de ses compagnes qui telles des tourterelles prenaient leur envol ... Vous ne trouvez pas qu'il est trop tard pour des retrouvailles ? 

Mais déjà , une autre voix l'appelait au seuil majestueux du Temple : - Entrez donc , il faut soigner vos blessures , vous avez bien trop souffert ! 
Chaque être a son double , se disait Maëlys pour se consoler , comme l'éclat d'un faux sourire dissimulant la part d'ombre . 

Et malgré son chagrin , la créatrice tentait d'imaginer qu'elles avaient été " deux  " , pourtant , sur la Terre , un moment réunies par la Providence , mais , comme la foudre d'un éclair jamais ne remplace la vraie lumière du Paradis , qu'elles ne pourraient sans doute plus , désormais , devenir " un seul être " , afin de communier à cette indicible patrie de leur idéal ...

5 - Ensuite , elle se souvint du Musée d'Arts de Nantes qui avait organisé , pour elle , une " exhibition " , comme ils disaient pour faire plus à la mode .

Ce soir-là , elle avait dîné au restaurant " La Cigale " , un établissement célèbre pour son décor somptueux et son ambiance " Art nouveau " . Puis , vers vingt-deux heures trente , elle s'était rendue au piano-bar voisin , " Le Melocotton " où elle avait ses habitudes , lieu intimiste et feutré , jazzy , où régnait une atmosphère unique , propice à la rêverie et à la réflexion . ( 8 )
Là , elle s'était montrée plutôt captivée par le jeu de Clara , l'américaine , lorsque les doigts effilées de celle-ci dansaient sur les touches du piano avec une grâce presque surnaturelle , créant des mélodies qui la transportaient dans ses mondes oniriques . Plus elle était fasciné par la virtuosité de l'artiste , mais aussi par son expression spirituelle , par la manière dont elle semblait communier avec la musique à chaque performance , et plus elle avait bu , plus elle sentait qu'elle révélait un fragment de son âme , et cela la touchait profondément .
Cependant , tout en écoutant la musique , elle ne pouvait s'empêcher de penser aussi à l'autre personne dont elle venait de faire la rencontre , une serveuse aux cambrures félines dont le charme magnétique et le sourire radieux l'avait troublée bien plus que de raison !
C'est ainsi qu'elle s'était soudain retrouvée tiraillée entre deux attractions , l'une davantage spirituelle et l'autre plutôt physique , et tandis que l'une faisait naître en elle des sentiments intensément poétiques , lui inspirant déjà des pages entières de prose délicate et émotive , l'autre éveillait en elle des désirs plus terrestres , plus immédiats , lui rappelant l'éphémère beauté de la jeunesse et de l'incarnation !

Mais le soir d'après , comme elle avait hardiment décidé de retourner plus tôt que prévu à la brasserie afin de croiser le beau regard de celle que ses collègues nommaient Virginia , elle fut déçue d'apprendre que , celle-ci ne travaillant pas ce jour-là , l'impulsion soudaine qui l'avait poussée à l'inviter à prendre un café après son service , n'avait servi à rien . Toutefois , le violoncelliste du " Kerros Quartet " , l'orchestre de Jazz , d'un petit accent mélodieusement exotique et d'un sourire charmeur , lui avait déclaré qu'il appréciait beaucoup son style " néo-nymphiste " , et que son taxi tardant à venir chercher le groupe en voiture depuis la banlieue , ils restèrent au bar plus longtemps que d'habitude après le concert , le musicien proposant un verre à la peintre qui , souriante , s'approcha bientôt de lui et , l'alcool aidant , tous deux commencèrent à discuter .

Qu'êtes-vous venus faire parmi nous ? , finit-il par lui déclarer dans la rue où ils étaient entrain de marcher en titubant , bras dessus , bras dessous , que sommes-nous venus faire ici-bas , dans ce monde misérable , parmi tous ces gens qui ne comprendront jamais rien au mystère de la Beauté dont parlent Baudelaire ou Nerval ?

Parlant de n'importe quoi et de rien , des mystères de la vie , de la musique ou de la Bretagne , ils se mirent peu à peu à délirer sur le sens improbable d'une existence aussi difficile à comprendre que le voile clair-obscur d'un destin brutalement déchiré , comme un navire par le récif , qui se mettrait à ressurgir là , en lambeaux , parmi les vagues . 

- Sans doute était-il temps que je m'accroche au dernier débris d'un pitoyable navire qui coule ? Et qui peut savoir si tous ses souvenirs dont nous prenons conscience vivant encore avec force dans l'intimité de nos coeurs , ne peuvent servir de prétexte à cacher notre effroi devant un avenir dont nous avons plus peur encore , nous demandant si ce qu'il y a en lui , mais aussi tout autour , aura jamais une quelconque signification ? 

Découvrant avec surprise le charme séducteur de cette femme qu'il trouvait si originale par la profondeur mystique de sa pensée , sans doute pleine de rêves d'harmonie et d'élévation mais qui , à côté de son jeu primitif et de ses tâtonnements esthétiques , lui paraissait incomparable , il ressentit tout à coup pour elle une si invincible attirance , qu'il en fut surpris , néanmoins , comme de sa brutale réaction lorsque , pour finir , il se jeta soudain sur sa bouche avec tellement de maladresse !

- J'aurais préféré mambo à lambeaux , monsieur le faiseur de notes ! Merci , en tout cas , de me comparer vulgairement à un débris ! , répliqua-t-elle d'une voix grave ironique en lui jetant avec rage et plaisir , à son tour , un fougueux baiser sur les lèvres ! ( 9 )

 6 - D'abord , quelques images , timidement , s'étaient mélangées dans sa conscience troublée . Un visage ...

Elle avait rouvert les yeux , n'ayant aucun souvenir , en vérité , de ce qui avait pu se passer . C'était tout rose , autour d'elle . Une chambre d'hôtel ? 
Comme elle s'était sentie lourde , faible à la fois , frissonnante de fièvre ...

Des coups de marteau lui heurtaient la tête !

Et puis soudain , les faits lui revinrent , les miroirs lui renvoyant son image multipliée à l’infini , comme si , déjà , elle pouvait se perdre , parmi d’autres versions d'elle-même , dans une autre vie possible du passé .
La chambre était modeste mais propre , avec ce charme un peu désuet des résidences d’autrefois : rideaux couleur miel , couvre-lit fané , ventilateur au plafond tournant lentement comme un vieux tourne-disque . 
Un silence s’installa , doux et vertigineux . Refermant un instant les yeux , tous ses souvenirs se mêlèrent dans une même clarté .

Mais ce que, jusque là , elle avait cru être une vie brillante , n’avait été , en fait , qu’une longue attente d’elle dans cet hôtel de passage , un peu décati , vibrant d'une étrange mélancolie , et qui , par une étrange porte , au-delà d'une vieille armoire en orme blond , la conduisait ailleurs ... Là, dans un jardin que nul vent ne traverse jamais, vivait une autre jeune fille , Virginia . Les fruits y demeuraient éternellement mûrs , les sources chantaient sans jamais faiblir , et la lumière semblait flotter comme une brume dorée , sans origine ni déclin . L’éternité y avait la douceur d’un matin perpétuel , mais c’était une douceur qui , peu à peu , avait commencé à peser sur le cœur de la servante . Car le bonheur éternel , quand il se referme sur lui-même , devient une solitude plus vaste encore que l’espace . C'est pourquoi , la pauvre solitaire fit ce qu’aucune créature de l’Eden n’avait jamais osé : elle lança un message d’amour . Non pas un simple appel , mais une onde profonde , née de son désir d’être enfin rejointe , reconnue , aimée .

Elle le confia à la lumière elle-même , comme on dépose un secret dans une rivière , certaine qu’il trouverait sa voie .

C'est ainsi que le message se mit à vibrer , à s’élever , à se détacher du jardin immuable , brisant un instant la perfection du silence . 

De cette manière , espérait-elle , dans un monde encore inachevé , quelqu’un entendrait peut-être cette note ardente au-delà de sa terre promise , quelqu’un pour qui l’amour serait un commencement plutôt qu'une éternelle répétition . Le message , alors , comme si les parois mêmes de l’univers s’étaient entrouvertes pour laisser passer un souffle du paradis , toucha la jeune peintre sous la voûte étoilée . Mais son onde céleste , faisant s'agiter , dans le ventre de celle-ci , la venue d'un messager d'ombre et de lumière , en même temps , parvint au-delà du cercle interdit de l'Abîme , cette ligne de feu où l’invisible pur veille sur son propre mystère depuis l'aube des temps . Nulle créature n’aurait dû pouvoir la traverser . Pourtant , le message d’amour , parce qu’il était né d’une solitude infinie au cœur même du bonheur éternel , portait en lui une force que rien n’avait prévue , entraînant , en conséquence , avec la visite d'explorateurs de l'espace , la venue accidentelle de la matière dans l'indicible ... Dans cette fêlure entre les mondes , comme si l’univers , brusquement , respirait à contre-rythme , des filaments d’énergie se condensèrent , faisant  venir les premiers voyageurs , des explorateurs de l’espace , arrivés de si lointaines constellations qu’elles ne rayonnaient plus que par mémoire . Le message de Virginia , vibratoire , pur , avait été pour eux comme un appel d’air , un signal d’accueil dans ce désert immatériel que même les civilisations stellaires les plus anciennes n’avaient jamais osé sonder . Comme on franchit un songe , puisqu' ils n’avaient jamais approché un royaume sans matière , un royaume où l’existence n’était qu’essence , iIs traversèrent donc la faille , fascinés . Pourtant , cette onde ne leur était pas destinée . ( 10 )

7 - Ils ne savaient pas encore que l’histoire de la jeune peintre et celle de Virginia allaient bientôt se rejoindre , par-delà les mondes , comme deux rives d’un même mystère à résoudre .

Dans les profondeurs les plus insondables de la frontière la plus éloignée , l’Abîme du Mal n’était pas qu'un gouffre spirituel : c’était le monde de la matière brute , massive ,  opaque , indocile , où la lumière elle-même semblait peiner à se frayer un chemin . Là régnaient les forces les plus lourdes , les atomes primaires , les minéraux inachevés , comme si la création , à cet endroit précis , n’avait jamais réussi à devenir autre chose qu'une pesanteur insoluble . Et c’est dans cet empire d’inertie que vivait Arakné  , issue d'une planète méthanière aux océans de gaz liquéfié , où les êtres ne vivaient ni par la chaleur ni par la lumière , mais par l’obscur frémissement de pressions internes , pour conquérir même tout ce qu'ils ne pouvaient pressentir à cause de leur état primitif ...
La " Reine Noire " qu'ils vénéraient par crainte ,  avançait non par intelligence , mais par instinct , non par vision , mais , comme un animal primordial attiré par une source inconnue , avec un besoin brut d’étendre son existence dans tout ce qui respirait , vibrait ou résistait . Persuadée qu’au-delà de l’Abîme se trouvait un royaume à conquérir , alors qu’elle s’approchait d’un mystère qu’aucune créature de son espèce n’aurait jamais dû atteindre , elle fut instinctivement attirée par l’onde de Virginia qui , ayant provoqué une faille fissurant la matière dans ses fondations , lui laissa le passage ainsi qu'une promesse de conquête ! La Licorne n’était pas seulement une figure créée par Virginia dans la pureté d'un matériau invisible , et façonné par sa pensée vivante , c'était , ici-bas , la matrice du tableau de Maëlys , car à cet instant même , sur terre , l’enfant d’ombre et de lumière , annoncé par la créature fantastique , tressaillait déjà dans le ventre de la peintre . ( 11 )

Ce n’était pas une vision qu’elle avait inventée , mais une silhouette blanche comme le lys , aux courbes majestueuses tracées dans l’éther grâce à des lignes de forces , tout un canevas cosmique devant franchir des milliards d’années-lumière pour atteindre enfin la planète bleue , cette petite île où l’émissaire serait chargé d'annoncer un choc à venir , le retour de l’innocence après la reconquête .

Dans le ventre de Maëlys , un jour , l'enfant messager d’un monde en train de naître , agent d’un nouveau changement cosmique , réagit violemment lorsque la corne spiralée de la Licorne , renfermant la mémoire des naissances , de même que les forces les plus anciennes des eaux primordiales , blancheur intacte de ce qui n’avait jamais été souillé , fut enfin peinte : comme si cette présence connaissait déjà , en lui , l’autre face du mythe , cette ombre que l'animal projetait comme celle qu'une flamme pure jette malgré elle , conséquence de sa nature transcendante capable de révéler toutes les failles , les peurs , les secrets que chacun portait encore en soi partout où elle passait , purifiant , mais aussi condamnant ce qui ne pouvait être transformé , car , si la clarté absolue n'épargne rien , ce qu’elle touche doit être digne de vivre ou disparaître !

" Un abîme de silence nous sépare lun de lautre ,
 
Je me tiens dun côté de labîme et vous de lautre " , écrivait encore Katherine Mansfield 
. ( 12 )

C'était la phrase inscrite au-dessus du hall de l'exposition du Grand Palais qui devait connaître un grand succès grâce à la nouvelle oeuvre inspirée de la créatrice bretonne !

8 - L'enfant à venir , avant même d’être né , semblait déjà répondre au cri de Virginia , comme un écho incarné de l’amour lancé hors de l’Eden . Dans le silence du cosmos , les voyageurs stellaires s’arrêtèrent , percevant eux aussi l’éclosion de cette présence .
Ils ne savaient pas encore que l’histoire de la jeune peintre et celle de Virginia allaient bientôt se rejoindre , par-delà les mondes , comme deux rives d’un même mystère .

Car l’Apocalypse n’était pas que la fin d'un monde : elle était aussi l’inversion d’un cycle .
La Terre retournait à son premier état , comme si elle cherchait à effacer des millénaires de matière pour redevenir ce qu’elle avait été avant le premier souffle de lumière . Dans l’Eden , Virginia vit son jardin se fragmenter en éclats de pure énergie . Elle comprit alors que la Licorne - apparition ambigüe , inquiétante , née du Chaos primitif - avait annoncé plus qu’un changement : elle avait annoncé la fracture . Et dans le ventre de Maëlys , le messager d’ombre et de lumière s’éveilla pleinement -non plus comme un enfant , mais comme le premier être du monde à venir , un monde où l’eau et le ciel se rejoindraient enfin . N'est-ce pas dans le désert que Dieu fait jaillir l'eau vive , dans la sécheresse qu'il se montre , même si lui-même est abondance ?

 

 

 

FIN

                                                         ___

 

DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - II - Création - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

                                                         ___

Notes :

1 - " En Lisant , en Ecrivant " ( 1980 ) , 2 - Stendhal - Balzac - Flaubert -Zola , recueil de Julien Gracq ( 1910 - 2007 ) , écrivain français .

2 - " La Fascination de l'Etang " ( The Fascination of the Pool , 1929 ) , nouvelle de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) , femme de lettres britannique .

3 - " Fragments d'un Enseignement Inconnu " ( 1947 ) , 18 , de Piotr Ouspenski

( 1878 - 1947 ) , philosophe ésotériste russe .

4 - " Anthem " , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " The Future " , copyright 1992 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc.- " Columbia " - All rights reserved .

" Every heart will comme ,

  But like a refugee ... " 

   - " La mer, la mer , toujours recommencée ! " ( " Le Cimetière Marin " , poème de Paul Valery )

   - " L'Attente de Dieu " ( 1942 ) - Exposés : L'Amour de Dieu et le Malheur , Simone Weil ( 1909 - 1943 ) , philosophe , écrivaine française .

5 - " Avalanche " ( 1971 ) , chanson de Leonard Cohen dans son album " Songs of Love and Hate " , copyright 1971 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc. - " Columbia " - All rights reserved - Traduction française de Graeme Allwright dans son album " Graeme Allwright Chante Leonard Cohen " ( 1973 ) , copyright Graeme Allwright / Phonogram - Mercury / Pathé-Marconi - Tous droits réservés .

6 - Lettre de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face , datée du 13 septembre 1896 , à Soeur Marie du Sacré-Coeur . 

7 - Kalm-chok = calme plat ( breton ) .

- " La Cigale " et  " Le Melocotton " , deux établissements nantais proches de la place Graslin .

9 - Mambo = style de danse populaire inventé dans les années 1930 par le musicien et compositeur cubain Arsenio Rodriguez ( 1911 - 1970 ) .

10 - Le Passeur des Mondes ( Cycle de L'Etoile I ) , II , 7 - La Jeune Fille et la Licorne - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

11 Le Livre de Virginia  ( Cycle de L'Etoile VI ) , I , 8 - Première Touche ( 15 , 16 ) - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

12 - L'Abîme ( The Gulf , 1916 ) , poème de Katherine Mansfield ( 1888 - 1923 ) .

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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - I - Confession d'une Hôtesse de l'Air .

30 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - I - Confession d'une Hôtesse de l'Air .

 

 

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

 

 

 

I - Confession d'une Hôtesse de l'Air

 

 

 

Seigneur , qui séjournera sous Ta tente ? Celui qui se conduit parfaitement , qui agit avec justice et dit la vérité selon son cœur . "

Psaume 14

 

 

 

 

 

 

 

1 - Quinze ans plus tard , lorsque j’aperçus son visage émerger de la foule du RER , et que je le vis peu à peu approcher au bout du quai , une impression étrange m’effleura , comme si la nuit de nos vols long-courriers de jadis , au-delà de cette bande rose accouchant des nuages noirs d'un crépuscule hivernal , s’était déposée sur lui sans pour autant l’alourdir . Pourtant , je le reconnus aussitôt , quelques cheveux en moins , dans ses yeux la couleur d'une fatigue ancienne devenue plus douce , comme si ces échappées nocturnes de notre jeunesse , pesant sur son regard  maintenant vieilli par la nostalgie , avaient fini par se tasser au fond de lui .

Ça alors ... fit-il en me serrant la main . On dirait que tu n’as pas bougé .
- Je pourrais te dire la même chose . Toujours sur long-courrier ?

Par chance , nous trouvâmes le temps d'aller boire un verre dans le quartier le plus proche , celui de la gare de Lyon , parlant du métier , des années qui , à notre insu , s'étaient effilées par delà les joies et peines qui , plus ou moins grandes , jalonnent habituellement la vie de chaque être . Il était de passage à Paris , m'annonça-t-il ensuite , retiré comme moi depuis longtemps du métier . Cependant , de fil en aiguille , une fois égrenée par lui la liste habituelle des nombreux cancans de la boîte ainsi que l'évocation de lointaines figures d'une époque aujourd'hui disparue , la conversation glissa sur un tout autre sujet . L’oeil de l'ancien collègue , alors , mouillé par l'alcool , prit une expression plus indéfinissable , presque gênée ... 

- Tu te souviens d'une hôtesse , sur un Rio–Paris ? , me confia-t-il avec une certaine nervosité . Je crois qu'elle s'appelait Laura ...

Sa phrase , très étrange , était tombée comme un éclat de lumière sur un souvenir que je croyais éteint . Je sentis ma gorge se nouer , tandis qu'une ombre passait entre nous , plus rapide qu’une turbulence .

Non ... je ne crois pas la connaître .
- J’aurais tant aimé savoir ce qu'elle est devenue .

Je dus détourner les yeux . C’était absurde : comme le pont d’un avion , le sol du bar s'était mis à soudain tanguer sous mes pieds , la simple évocation de ce nom provoquant en moi un léger état de trouble . Mais tandis que je feignais une curiosité mêlée d'indifférence , mon voisin continua , me racontant que , sur ce vol , pendant la phase calme du second service , elle l’avait entraîné derrière un rideau , dans ce réduit de circonstance où l’on dépose les sacs d’équipage , pour lui confier une anecdote étrange et tendre ...

2 - Ils avaient d'abord parlé des chansons d'une " star " à la mode qu'ils aimaient bien écouter tous les deux .

Mais elle , en plus , qui avait vécu derrière la vieille église du village pendant son enfance , habitant à quelques rues de la vedette , lui avait-elle avoué dans un petit rire en poursuivant leur dialogue déjà entamé à l'office , à tel point qu'elle pouvait presqu'entendre sa guitare le soir , en ouvrant les fenêtres , n'avait pu réellement faire sa connaissance qu'au bout du monde , quelque part du côté de l'Amérique du Sud , en Argentine ! Ensuite , avait-elle gaffé avec une grimace de clown lui faisant croire qu’elle en savait toujours un peu plus qu’elle ne disait :

- Sache quil lui arrive même dôter son alliance lorsque le moment sy prêteOu alors , peut-être avait-elle glissé Tu vois le genre ...

Elle ponctuait toujours ses mots d’un sourire étudié , lent , qu’elle savait parfaitement doser : juste assez provocateur pour troubler , jamais assez pour la compromettre , draguant toujours un peu , sans jamais offrir tout à fait .

L'autre , visiblement fasciné par la belle créature ayant inventé ce récit , s’était mis à imiter le doux accent du chanteur en question .

Peut-être espérait-il l’amuser , lui plaire , ou seulement se persuader qu’un lien quelconque était possible entre eux ? Mais lorsqu’ils avaient débarqué à Roissy , elle n’avait pas même tourné la tête : elle avait marché tout droit , la nuque haute , vers le copilote qui l’attendait au pied de la passerelle , un grand gaillard , son mari . Pas un regard pour ses collègues , pas un mot . Juste une silhouette qui s’éloignait , impeccable , sous la lumière blafarde du petit matin .

- Tu sais ce qui a pu lui arriver ? me demanda-t-il encore , d’une voix hésitante .
Je sentais comme une pointe me traverser le cœur . Je ne pouvais rien dire . Comment lui avouer que je l’avais connue moi aussi , de l’autre côté du voile des confidences , dans un secret trop fragile pour être livré à cette âme tremblante ?
Je me contentais de sourire , d’un sourire pâle qui n’engageait à rien .
- Non ... Je n’en ai pas entendu parler.

3 - Ce pauvre Antoine , il avait toujours gardé ce mélange de naïveté et de gentillesse qui plaisait tant aux passagères , me rappelais-je vaguement , mais sans toutefois les convaincre , et , sans doute , l'avait-il juste attendrie . Il m’expliqua avoir cru qu’ils pourraient vivre quelque chose en cet instant magique , un de ces rêves suspendus naissant au-dessus de nues toutes roses , dans la pénombre bleutée de la cabine arrière , lorsque , la plupart des passagers dormant , l’avion dérive entre deux continents , filant au-dessus de l’Atlantique comme une longue flèche de ténèbres ! C'est ainsi qu'ils s'étaient retrouvés tous les deux , cette nuit-là , pendant le temps de repos , là où la lumière bleutée des veilleuses donne toujours l’impression d’être dans un confessionnal . 

Puis , la jeune femme avait soulevé la tenture juste assez pour qu’il puisse passer . L’intérieur sentait le café froid mélangé au parfum discret qu’elle portait sur elle , des notes épicées , presque trop intimes pour une simple petite pause , une odeur chaude , presque charnelle , poignante . Elle avait ri si doucement , de ce rire clair qui faisait vibrer sa gorge . Et pour lui répondre , le steward , un peu trop vite , un peu trop séduit , s’était mis à imiter l’accent méridional de l'artiste en lui fredonnant quelques unes de ses oeuvres les plus connues , comme " Le Chant d'Etoiles " ...

- Tu sais j'aurais tant voulu la revoir !

Il avait un air si mélancolique en sortant du bar , lorsque , après avoir échangé nos adresses , nous nous quittâmes . Quant à moi , malheureusement , je ne pouvais rien lui révéler de nos heures volées , ni des nuits profondes à l’écouter chanter , à moitié nue , de sa voix suave , un vieux refrain sur un “ ruban de lumière découpé par le soir ” , ni la vérité de notre histoire , brève comme un vol de nuit dans ces chambres d'hôtel où , entre deux baisers , des fantômes d'amour se profilent dans la chaleur des corps , derrière les tentures défraîchies .  

Je répondis seulement :

- Non , mon vieux . Je ne sais rien .

4 Quand il m'avait parlé d’elle , j'avais cru d’abord à quelque banalité , comme un simple souvenir lancé au hasard . Mais très vite , j'avais compris que ce nom fatal déclencherait en moi une secousse que je n’avais guère anticipée . Comme si , en le prononçant , il avait tiré d’un coup sec le voile d’une cabine obscure où je m’étais efforcé , tant bien que mal , d’enfermer quinze ans de ma vie . Zweig , dans ses nouvelles , disait que certains souvenirs ne dorment jamais vraiment , qu'ils respirent dans un coin de nous , guettant la moindre fissure pour resurgir avec la violence du premier jour . Je l'avais laissé parler , cependant , mais je sentais chaque mot comme une blessure .
Car ce qu’il racontait , cette proximité , ce trouble , ces confidences chuchotées faisant écho à mes prières demeurées sans réponse dans le luxe tapageur de nos palaces de rêve sous le velours du cosmos étoilé de paradis exotiques , tout cela , elle ne l’avait donné qu'à moi , uniquement à moi , dans une ascension fiévreuse où les émotions se précipitaient à l'intérieur de mon crâne , dans mes tempes , depuis le souffle de ses lèvres .
Du moins , je l’avais longtemps cru !

Elle te draguait , lui avais-je doucement demandé , presque malgré moi .
- Vraiment Tu crois
- Certains m'ont dit qu'elle allumait tout le monde .

Je me  souvenais d’elle , effectivement , de son pas souple dans le couloir , de son impeccable chignon , de cette façon de retenir son sourire comme on retient un secret . Non , je ne crois pas qu'elle draguait . Mais elle faisait quelque chose de plus subtil , de plus dangereux , s'assurant qu'elle pouvait toucher quelqu'un rien qu’un instant , rien qu’un souffle , comme une mouette sur la mer , quand elle voulait , sans jamais aller plus loin . Ce n’était pas de la légèreté , c’était presque une expérience , un besoin . Comme une confirmation fragile de sa propre existence .

Et moi , quinze ans que j’avais réussi , tant bien  que mal , à refermer cette porte . Quinze ans que l’image de son visage , mélange de douceur et d’ombre  , dormait au fond de ma mémoire comme un animal blessé .

Elle était différente  m'avait confié Antoine . Pas du genre à rire pour rien . On nosait même pas laborder en service . Elle gardait cette ... distance . Une élégance un peu froide . On aurait dit quelle portait en elle quelque chose de très lourd , mais quelle refusait de partager .

Dans la pénombre , son visage lui avait paru presque transparent . Pourtant , c’était elle qui semblait tout absorber de la lumière bleutée des veilleuses .

Je n’ai jamais compris pourquoi elle m’avait demandé si je pouvais lui tenir un instant compagnie , me dit-il avant de partir . Elle ne m’avait jamais adressé trois mots auparavant .

Dans le silence de la cabine , avec le ronflement profond des moteurs qui enveloppait tout , elle s’était laissée aller à un aveu minuscule , mais si inattendu .

Elle m’a confié qu’elle avait grandi dans un tout petit port de pêche proche de la frontière belge , raconta-t-il . Un endroit où personne ne vient jamais , me disait-elle avec amertume , ajoutant que parfois , le vent lui ramenait des voix qu’elle croyait avoir oubliées .

J'étais au courant de tout cela .
Je savais où elle était née , elle , fille du sud , ce qu’elle fuyait , ce qui la hantait , le drame de sa vie , l'adoption par sa famille paternelle à la mort de ses parents , victimes d'un crash lorsqu'elle n'avait que dix ans .

Je savais à quoi ressemblaient ces voix qui lui avaient demandé à elle , seule rescapée , de devenir navigante , plus tard , pour conjurer le sort !

Mais lui , il ignorait tout . Lorsque , un peu hésitant , leur dialogue avait enfin repris , que pouvait-il vraiment comprendre ? 

Elle m’a parlé comme si j’étais un étranger . Parce qu’elle savait qu’on se séparerait à l’atterrissage . Pourtant , j’ai eu l’impression qu’elle cherchait quelque chose en moi . Pas de la séduction , non quelque chose d'autre . Une présence , peut-être , ou l'occasion de se confesser au premier venu .

5 - Je voulus , à mon tour , parler . Je voulus tout lui raconter de la nuit où elle m’avait laissé entrer dans sa solitude , et la manière dont je lui avais pris la main comme on saisit quelqu’un qui glisse , lui raconter ces heures où nous avions cherché de l’air dans la pénombre d’une chambre d’escale . Mais l’aveu était resté coincé , comme si cette histoire n’appartenait plus qu’à moi , à ce qu’elle avait brisé en moi .

Non. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

En proférant ce mensonge pour la première fois depuis quinze ans , je sentis à nouveau le goût de sa présence dans le poste repos , pendant cette nuit qui semblait flotter hors du monde , au milieu d'un espace resserré , presque étouffant , dans lequel , avec le vrombissement grave des moteurs de l'appareil , on n'entendait plus que nos deux respirations . C'est là qu'elle m’avait attendue , derrière le rideau , non  par légèreté , mais par une urgence qu’elle ne désirait pas avouer , ses épaules de biche un peu voûtées , comme écrasées sous une pesanteur invisible , assise sur la couchette . Et quand j'imitais l’accent du chanteur , ce parler provençal du village où j'étais né , chargé de soleil et de douceur , elle eut comme un tressaillement , son corps sursautant s'une manière presque douloureuse .

Ne me fais pas ça ... murmura-t-elle en me souriant d'une mine fragile , presque brisée .

- Pourquoi ? demandais-je , intrigué .
Je ne comprenais pas encore que je venais de toucher une zone interdite .

Elle releva la tête . Dans la pénombre filtrée par le rideau , ses yeux brillaient d’une lueur fiévreuse .

- Parce que ... tu lui ressembles .
Pas physiquement ... mais cette voix ... cette manière de parler ...
Ça me ramène chez moi .

Elle posa une main sur ma poitrine , comme pour calmer mon propre cœur .

- Je viens moi aussi de là-bas , tu sais , lui répondis-je . Du pays où l'on parle joliment , quand les soirs sentent la pierre chaude et les vignes .
Je croyais que jy reviendrais un jour ... que ...
Un souffle m'échappa .
- Que nos vies seraient là-bas ...

Le parfum ambré qu'elle portait satura l’espace , étouffant presque la lumière . Elle se pencha légèrement vers moi .

- Quand je lai rencontré , lui , en Amérique du Sud ... ça ma frappé comme un coup de vent chaud . Jai cru ... jai cru que cétait un signe . Un appel . Comme si le monde hurlait :
Tu t’es trompée de vie , ma fille . "

Je me mis à déglutir . Je n’avais jamais imaginé qu’une hôtesse puisse me parler avec cette intensité fébrile , presque tragique .

Elle continua , la voix plus basse , plus rapide , comme si les mots lui brûlaient les lèvres :

- Et puis ... jai épousé un autre homme . Un homme bon comme mon père , oui . Sérieux , solide , honnête . Un pilote breton , fils de marin .Tu pigesMais c'est un homme du Nord ...
Loin des vignes , du soleil , des collines de ma mère . Loin de mes vraies racines .
Loin de tout ce que jaurais voulu être , je crois .

- Je me suis ... égarée , me souffla-t-elle en portant une main à son front pâle , dans un silence lourd comme un poids , laissant tomber ces derniers mots comme si elle venait de commettre une faute en les prononçant .

- Quand toi , tu as repris cet accent ... jai cru entendre ... une version de ma vie qui navait jamais eu lieu . Alors , je nai pas su résister à l'éclat de ce fantôme ! Je voulais juste le toucher !

Se rapprochant encore  , mais dans un geste de supplication , pas de séduction , la brunette ferma l'oeil un instant .

- Tu vois , dans ce foutu métier , c'est tout juste si on ne devient pas transparente . On sourit à une multitude invisible , on la rassure , on la sert ... mais , rien quune fois , comme une femme , pas comme une hôtesse , on a besoin dêtre regardée .

Sa voix tremblait légèrement .

- Ce soir ... javais besoin que quelquun me regarde comme çaTu comprends ? Ce nest pas toi seulement que je cherchais . Cétait ... ce que tu représentais . Lombre dun autre homme . Lombre dun choix que je nai pas pu faire , parce qu'après l'accident ... je suis restée handicapée à vie , stérile !

Puis se reculant soudain , comme honteuse de s’être dévoilée , elle respira profondément :

- Pardonne-moi . Je ... je naurais jamais dû te dire ça !

Le rideau vibra légèrement quand elle le repoussa .
Quelques minutes plus tard , le moment venu du débarquement , l'hôtesse reparut telle qu’elle souhaitait qu’on la voie : droite , glacée , irréprochable , allant vers son mari sans un regard pour l'équipage ...
Comme si sa confession n’avait été qu’un rêve fiévreux dans la nuit . 
Sans doute , avait-elle voulu , par la suite essayer , avec d'autres , la même aventure ?

6 - Peut-être avait-il deviné mon trouble , me demandais-je , quand je lui avais serré la main ? J'entends encore les dernières paroles de mon ex-collègue .

- Tu es sûr que tu ne la connaissais pas … tu n’as jamais eu de nouvelles ? Tu ne sais pas ce qu’elle est devenue ?

Ce fut le moment où je faillis m’effondrer . Comment n'avait-il pu rien discerner ?

Moi , j’avais appris la vérité par hasard , quelques années plus tôt , dans un rapport officiel , sur une liste où figurait le nom de celle qui périt dans la nuit noire du Rio–Paris , catastrophe où elle fut engloutie avec tant d’autres malheureuses victimes , noyée avec son parfum , ses demi-sourires de sirène , et toutes ses confidences ! ( 1 )
Jamais personne, hormis moi, n’aurait su qui elle avait été réellement , ni ce qu’elle avait failli devenir dans ma vie .

Je sentis la brûlure de l’aveu monter à ma gorge .

J’aurais voulu lui dire :
Tu es morte , tu as brûlé dans le ciel que tu chérissais tant
J’aurais voulu lui chanter :
Ce parfum que tu cherchais encore , je suis le seul à l’avoir connu jusqu’au bout .
J’aurais voulu lui murmurer :
Je t'ai aimée , oui , je t’ai trop aimée pour deux

Mais je ne dis rien .

J'avais confirmé seulement :

Non . Je ne l'ai jamais revue .

Et pendant que je marchais le long de la Seine dans la froidure , je sentis à nouveau comme une trace fugitive de son parfum sur le quai , cette étrange fragrance de nuit chaude et d'absence , de désir et de passion retenus .


FIN

                                                         

                                                             ___

 

DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - I - Confession d'une Hôtesse de l'Air - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

                                                                    ___

Notes :

1 - Le , l'Airbus A330 assurant le vol Air France 447 ( AF447 ) , en provenance de Rio de Janeiro , au Brésil , et à destination de Paris , en France , s'écrase dans l'océan Atlantique , entraînant la mort des 228 personnes se trouvant à son bord .

 

 

 

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SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - Teaser / Bio - L'Oeuvre .

28 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - Teaser / Bio - L'Oeuvre .

 

 

SOLDAT DE PLOMB

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

L'Oeuvre

 

 

 

Il n’est rien de plus fragile que le moment où l’on commence une symphonie . L’écrivain veille au seuil du monde , il apprend à reconnaître , dans un frémissement de voyelles et de consonnes , la venue discrète de ce qui veut naître par lui , l'accoucheur . " Soldat de Plomb " , Les " Clairières de l’Âme " ne sont pas des récits comme les autres , qu’on aligne machinalement , mais des pas qu’on pose peu à peu dans un sous-bois , tel un murmure dans le feuillage . Souvent , l’inspiration n’est pas un torrent qui déborde , mais une source cachée , lente à surgir , il faut parfois de longs silences pour trouver la note absolue . Elle naît souvent dans des zones d’ombre , loin de l’agitation du tourbillon , là où l’âme , enfin , consent à se taire . Il y a dans la création ce rythme qui échappe au temps des horloges . Comme la croissance d’un arbre ou l’érosion d’une falaise . 

L’œuvre mûrit . Ses histoires vous parlent d’une patrie intérieure , celle qu’on porte en soi quand elle se fait trop lointaine , qui palpite en vous dans la fidélité au souvenir , dans la douleur d’une séparation , dans la beauté fugace d’un amour d’enfance , d’un secret partagé , d’un trésor oublié de ceux qui , à leur manière , sont passés par le même domaine invisible où l'auteur se tient seul , face au monde , face à lui-même , dans cette recherche d'une vérité qu'il voudrait transmettre , et qui attend chacun quelque part dans le vent du grand large , ou peut-être ailleurs ?

 

Résumé : Il n’est rien de plus fragile que le moment où l’on commence une oeuvre . L’écrivain veille au seuil du monde , il apprend à reconnaître , dans un frémissement de voyelles et de consonnes , la venue discrète de ce qui veut naître par lui , l'accoucheur . " Soldat de Plomb " , " Les Clairières de LÂme " ne sont pas des récits comme les autres , qu’on aligne machinalement , mais des pas qu’on pose avec précaution , sous le murmure du feuillage , dans un sous-bois . Souvent , l’inspiration , lente à surgir , vient d'une source cachée qui naît dans des zones d’ombre , loin de l’agitation , là où l’âme consent à se taire . Il y a dans la création ce rythme qui échappe au temps des horloges . L’œuvre mûrit lentement , comme un arbre en croissance . L'histoire parle d’une patrie intérieure qu’on porte en soi si elle se fait trop lointaine , qui palpite dans la fidélité au souvenir , la douleur d’une séparation , la beauté fugace d’un amour d’enfance ou d’un secret partagé . Face au trésor oublié de ceux qui sont passés par ce domaine invisible sans le voir , l'auteur se tient seul , à la recherche d'une vérité qui l'attend peut-être ailleurs ? Face à lui-même ?

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - L'Oeuvre Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME  " , copyright 2025 .

 

 

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SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - IV - Table des Matières .

27 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - IV - Table des Matières .

SOLDAT DE PLOMB 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

                          - IV -

 

Table des Matières

 

I -  Préface / Dédicace

Célébration

 

II - Soldat de Plomb ( Mémoires ) : - Le Vent sur la Lande 2 - Jalousie - 3 - Rencontre dans un Oeil d'Or - 4 - Fondouk - Tempête en Méditerranée 6 - Le Bouvier - 7 - Regards vers la Mer - 8 - L'Îlot Déserté - 9 - Vagues d'Ecume - 10 - La Maison Bleue - 11 - Auberive - 12 - La Noce ( Epilogue ) . 

 

III Les Clairières de l'Âme (  Nouvelles ) : - La Source et le Sentier 2 - Couleurs de l'Arbre-Monde - 3 - Le Passage de l'Arche - 4 - Céline et Vérité - La Tentation de Maël 6 - Pentecôte - 7 - L'Autre - 8 - Camille - 9 - Le Glaive de l'Archange - 10 - La Stèle ( Epilogue )

 

IV - Table des Matières 

 

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SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - Préface / Dédicace - Célébration .

15 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - Préface / Dédicace - Célébration .

 

 SOLDAT DE PLOMB

 LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

- Préface / Dédicace -

 

 

 

 

 

Célébration

 

 

" Mais permettez , que je vous parle encore de mon

pays ... "

Xavier Grall - " L'Inconnu me Dévore " ( 1984 )

 

 

 

 

pour Xavier Grall

 

 

 

 

Les " Clairières de l’Âme " ne sont pas un livre comme les autres . Ce ne sont pas des récits qu’on aligne machinalement , mais des pas qu’on pose dans un sous-bois , tel un murmure dans le feuillage .

L’auteur , à travers l’exil et le deuil , n’a jamais crié plus fort que les autres , préférant sa musique intérieure à la cacophonie des réseaux . Tout de même , s'il a choisi d’écrire, c'est comme on rallume une bougie dans la nuit , pour éclairer l'instant qui se tait d'une époque ou d'un rire disparu . Voyez , nous interpelle-il encore , mes histoires vous parlent d’une patrie intérieure , celle qu’on porte en soi quand elle se fait trop lointaine , qui palpite en vous dans la fidélité au souvenir , dans la douleur d’une séparation , dans la beauté fugace d’un amour d’enfance , d’un secret partagé , d’un trésor oublié de ceux qui , à leur manière , sont passés par le même domaine invisible où je me tiens maintenant seul , face au monde , face à Dieu peut-être , face à moi-même , à ma douleur , dans cette recherche d'une vérité que j'aurais tant voulu vous transmettre , si j'avais pu , et qui m'attend quelque part dans le vent du grand large , veillant sur vous ! Car même si Bretagne est lointaine , elle reste , malgré tout , vivante au coeur de récits et souvenirs . Plus qu’un morceau d'histoire , c’est un héritage personnel à transmettre , à préserver , comme un prétexte à renouveler le bail de celui qui , ayant déjà connu le terrible silence des solitudes , navigant d'hôtel en hôtel , voyageant de refuge en refuge , se promet de venir y trouver à nouveau la splendeur d'antan , poussière du temps passé qui s'envole comme ces oiseaux de mer , au crépuscule !

Alors , le flot des âmes , tel celui des mouettes moqueuses déferlant sur la vague océane , répond en écho : " Nous pouvons nous échouer sur le sable , perdre de notre force finalement disparaître ... " Mais , leur rappelle-t-il encore avant de tomber de l'autre côté du miroir , même s'il est difficile aux créatures déchues que nous sommes de concilier l'éternité avec les quatre saisons de ce monde ,  il nous faut choisir sans cesse entre l'épée ou la croix du " Soldat de Plomb " pour nous pencher sur ce rêve brisé par le feu du ciel , en espérant y surprendre les secrets d'une célébration !

 

DAN AR WERNSOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME  - Préface / Dédicace - Célébration - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés . " SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME " , Copyright 2025 .

                            

 

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