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LE TRAIN - III - Le " Paradise " .

8 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

LE TRAIN - III - Le " Paradise " .

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

III - Le " Paradise "

 

 

 

 

" Parfois dans votre vie , vous ferez un voyage . Ce sera le plus long voyage que vous ayez jamais fait .

  C’est le voyage pour vous retrouver . "

Katharine Sharp ( 1865 - 1914 ) , philosophe américaine .

 

 

 

 

 

6 - Le " Paradise " portait bien mal son nom . Les couples venaient y danser mollement , repus des spécialités culinaires niçoises du chef , ivres d’ennui , d’espoir et de tout l'alcool qu'ils avaient pu boire pendant le dîner , certains dont le coeur était lourd , d'autres que la passion , sans doute pétillante comme une coupe de champagne , faisaient revivre par le miracle d'un sourire , celui d'une ondine au pouvoir magique , aube de nouveau monde après les ombres de la nuit .
Juliette se surprit à rire , à oublier le temps .

Ce soir , elle se sentait , malgré tout , si légère , n'ayant presque rien consommé , sinon quelques verres , presque heureuse , comme si ce garçon  sorti d’une erreur de porte , et qui lui ressemblait d'une manière étrange , avait entrouvert en elle un passage secret .

Sous les néons roses , feux miroitants d'un océan de pierres précieuse , l’air sentait le sel et la poussière , cocktail exotique de fleurs fanées et de rêves inachevés . Le bar , installé dans une ancienne salle de bal de l’hôtel , ouvrait sur une terrasse donnant directement sur la mer . À travers les baies vitrées , tournoyant dans la blancheur d'une fête onirique , les lueurs de la Promenade scintillaient sur les vitres comme dans les yeux des danseurs , corolles de fleurs et de constellations vacillantes que l'orchestre accompagnait d'une valse ou d'un rock endiablé !

Maintenant ,  celui-ci jouait un vieux morceau des " Eagles " - New Kid in Town - et les premières notes semblaient flotter entre eux comme un écho venu d’un autre siècle .
Ils souriaient , le regard brillant d’une joie fébrile , un peu nerveuse , quand , soudain , tous deux se sentirent complètement " aimantés " l'un par l'autre ! ( 1 )

Il la guida ensuite vers une table , près de la piste .

- Je devrais les retrouver demain dans le centre de Gênes , pour une tournée un peu bohème en Italie , une série de concerts improvisés , tu vois , rien d’officiel , mais ça me suffit . J’ai fui Toulouse , après tout , j'ai laissé tomber la capitale ... et , surtout , la banque !
Elle éclata de rire , ajoutant :
- Tu m'imagines ? Costumes gris , bureaux climatisés , les chiffres à longueur de journée ... un vrai cauchemar ! J’ai laissé un message sur le répondeur , pour mes parents . Peut-être croiront-ils que je suis devenu folle ?

Roméo l’écoutait , fasciné . Tout ce qu’elle disait résonnait en lui comme un aveu qu’il aurait pu prononcer lui-même .
Elle aussi avait décidé de tracer la route , sans trop savoir pourquoi , sinon pour retrouver ce souffle qu’elle croyait perdu !

Et soudain , tout en le dévisageant , pleine de curiosité , elle fut frappée par cette ressemblance : les mêmes yeux clairs , même pli au coin des lèvres , même façon de pencher la tête quand il écoutait . C’était troublant , presque inquiétant .
- Vous ... enfin , tu me fais penser à quelqu’un , murmura-t-elle .
- À qui ?
- À moi , je crois .

Quelque chose , en effet , les unissait par une force invisible dépassant la logique . Ils éclatèrent de rire , mais leur rire sonnait comme une reconnaissance , comme deux pôles contraires qui enfin se retrouvent , après mille détours , dans ce lieu improbable , à l'autre bout du monde ,  soumis à la force d'un irrésistible magnétisme animal !

Telle un feu couvant sous la braise , la musique langoureuse des " slows " parut s'éterniser , lente et douce , les faisant danser sans se parler , joue contre joue , corps enlacés par leurs mains qui , d'abord timidement , avaient hésité avant de se frôler , regards accrochés l'un à l'autre , comme à un fil de lumière .
Autour d’eux , les conversations s’effaçaient , le temps semblait suspendu .
Et quand la soirée prit fin , Juliette eut l’impression étrange que tout ce qu’elle avait quitté - sa vie d’avant , Paris , même elle-même - s’était dissous dans l’air salé du " Paradise " .

 

7 - Il n'imaginait guère , d'ailleurs , quand il crut la reconnaître en songe , ombre parmi les ombres ,  derrière un voile , aussi présente que la vie peut l'être en se cachant , revoir ce complice et lumineux sourire , né soudain de ses lèvres roses de jeune fille , papillonner vers lui qui croyait depuis longtemps bien mort cet éphémère instant de sa prime jeunesse , trace d'un souvenir lointain , vite évanoui ... 

Etait-ce bien la même , en vérité , cette beauté fragile pouvant seule vous sauver d'une vie insignifiante ? Se nommait-elle Mona ou Juliette ? Venait-elle vraiment du sud-ouest ? 

- Peu importe les rêves , lui avait-elle dit , quand l'Arlequin danse en ribambelle au milieu du Carnaval de la " Mort Rouge " , soupirant , derrière un masque , après sa Colombine !   

N'as-tu vu venir à toi aussi sur la baie des Anges , du fond de l'espace , pendant ces feux d'artifice de la semaine du 15 aôut  , le rayon lumineux d'une étoile filante ? , lui avait confié son amie après leur sommeil . N'était-ce qu'une illusion , quand elle s'est approchée de moi au milieu des massifs de fleurs , devenant un grand soleil où rayonnait une figure ayant parfois la force d'un homme , parfois la douceur d'une femme , être double , androgyne , changeant de manière imperceptible comme la surface d'une mer calme que mille couleurs de tempête font revivre ?  

 
 
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Notes :
 
1 - " New Kid in Town " est une chanson du groupe " Eagles " figurant sur l'album " Hotel California " sorti le . Elle fut écrite par Don Henley , Glen Frey et J.D Souther - Tous droits réservés .
 
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LE TRAIN - II - Hôtel California .

6 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

Devant la Mer ( 2016 ) - Sylvie Bertrand .

Devant la Mer ( 2016 ) - Sylvie Bertrand .

 

 

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

II - Hôtel California

 

 

 

 

" ... Et que ne suis-je , à genoux devant vous ,

      Plus encore abandonné en vos cheveux défaits ? "

Rainer Maria Rilke ( 1875 - 1926 ) - " Elégies de Duino " , X ( Duineser Elegien , 1912 / 1923 ) 

 

 

 

 

3 - Juste pour se plonger à nouveau dans l'air de cette ville où il avait vécu une partie de son adolescence , il avait voulu passer à Nice une seule nuit , simple repos avant Rome , halte entre deux trains , pensait-il , et c'était , d'ailleurs , la raison pour laquelle il n'avait pas choisi une ligne plus directe . Mais dès qu’il eût poussé la porte vitrée du " California " , il comprit qu’il venait d’entrer dans un de ces lieux où les destins s’effleurent sans vraiment se connaître , où le temps semble s’arrêter quelque part sur le chemin du souvenir , entre deux étages .

Le hall sentait le tabac froid  , la cire et l'air marin . Sur les murs , des affiches défraîchies de la Côte d’Azur promettaient un soleil d’avant-guerre . Une femme blonde à la voix rauque lui tendit la clé avec un sourire las :
- Vous êtes au 212 , monsieur . Vue sur le port , si vous aimez les couchers de soleil .

Dans l’ascenseur , les miroirs lui renvoyèrent son image multipliée à l’infini , comme si , déjà , il pouvait se perdre , parmi d’autres versions de lui-même , dans cette autre vie possible du passé .
La chambre était modeste mais propre , avec ce charme un peu désuet des résidences d’autrefois : rideaux couleur miel , couvre-lit fané , ventilateur au plafond tournant lentement comme un vieux tourne-disque .
Il posa sa valise , ouvrit la fenêtre . Dehors , le soir tombait sur la baie . Le murmure régulier des vagues montait jusqu’à lui , apaisant et inquiétant à la fois .

C’est vers vingt heures qu’on frappa à la porte .
- Entrez ! , dit-il distraitement .
Mais la visiteuse resta immobile sur le seuil , l’air surpris . C’était une jeune femme aux cheveux  longs , qu'il avait déjà plus ou moins croisée , croyait-il , au wagon-bar , veste de lin clair sur l’épaule .
- Oh , pardon ... je me suis trompée ...
Sa voix avait cette hésitation sincère des gens timides . Rougissante , s’excusant encore , elle avait vite disparu dans le couloir avant qu’il ait eu même le temps de lui répondre .

Il crut d’abord qu'il s'agissait d'une maladresse banale , d'une scène sans importance . Pourtant , lorsqu'il descendit dîner au restaurant de l’établissement , c'est avec plaisir qu'il la retrouva assise toute seule à une table , face à la mer . Il leva les yeux , la reconnut , lui adressant ce sourire de connivence que partagent les voyageurs sans attaches .
- Vous permettez ? , demanda-t-il .
Elle hocha la tête .

Elle s’appelait Juliette , une toulousaine arrivant elle aussi de Paris , " sans raison précise " , lui affirma-t-elle , mais lassée comme lui d’un métier qui ne lui ressemblait pas , la jeune fille avait pris le premier train vers le sud , pour voir " si ailleurs il n'existait pas une autre façon de respirer " .
Sans gêne , comme s’ils s’étaient quittés la veille , ils discutèrent en sirotant un vin de Bellet , parlant des villes qu’ils n’avaient pas encore visitées , des livres qu’ils avaient lus trop tôt .
Dehors , les lumières de la promenade s’allumaient une à une , mais le flot des voitures , comme celui des promeneurs , semblaient se moquer de leur conversation . 
Ce fut bien plus tard qu'ils décidèrent de descendre au " Paradise " , la boîte-de-nuit de l'hôtel , où résonnaient de vieux morceaux de jazz mêlés à des chansons italiennes .

 

4 - Maintenant , presque immobile après cette soirée de fête , il était allongé dans le silence de la chambre , une silhouette douce et lumineuse lui souriant à ses côtés comme une sœur à travers les stores baissés . Jadis du même âge que lui , elle était restée cette jeune femme de vingt ans , partie bien trop tôt , qu'il avait connue autrefois , dans sa prime jeunesse , et qui , parfois , revenait à travers la flétrissure des rideaux et les fissures d'un temps révolu sans jamais lui parler , mais l’obligeant , cependant , à l'écouter remonter le fil de sa propre vie . Alors , fasciné par cette présence , il se revoyait croyant aux légendes des chevaliers , des fées et des druides , courir auprès d'elle , enfant , dans la lande et les fougères de Brocéliande qui les enveloppaient comme un manteau . Mais ce monde enchanté s’était brisé , un jour , lorsque son père , militaire , avait entraîné soudain sa famille vers l'Algérie . Là-bas , la poussière du sable et la violence remplacèrent la forêt . Les cris et les ordres résonnaient encore dans sa mémoire , avec la sensation d’avoir perdu une innocence qu’il n’avait jamais plus retrouvée .

Puis vint le temps de l’errance . Il avait traversé une terre de soleil et de pierres blondes , l’Occitanie , sans savoir que c’était aussi le pays de celle qui aujourd’hui lui était apparue telle une âme jumelle dans un train de hasard s'arrêtant dans sa ville d'adoption .Toute une vie semblait s’être bâtie sur ce rendez-vous de la dernière chance .

À Nice , il aurait cherché une autre lumière , autrement , peut-être celle de livres rares ou de souvenirs à la marge , invisibles , comme si sa destinée n'avait été que de mesurer l’étendue de ses échecs devant l’ange qui le visitait , de ses désillusions , de ses amours égarées , de ses rêves suspendus . Pourtant , c'était bien grâce au regard de cette enfant d'hier curieusement ressemblante à la femme du train , qu'il avait entrevu que son existence , même inaboutie , était reliée à une  sœur d’âme , comme deux lignes parallèles qui n'avaient pu encore se rejoindre sur cette terre mais qui , maintenant , se retrouvaient . C'est alors qu'il réalisa , au seuil de ce dernier voyage , que le sens de la vie n’était pas toujours facile à comprendre sans le reflet lumineux de la providence .

Il se rappelait avoir avoué alors naïvement à Mona , au creux de l'oreille , quand il avait de la peine à courir aussi vite que son ombre : 

" Tu es mon idéal , mais cet idéal , je ne peux pas l’atteindre . Il me semble que je n’ai pas ce qu’il faut ! Je suis comme un petit enfant qui n’a aucune notion de la distance , et que j'ai beau essayer d'aller vite , je n'arrive jamais à te rattraper !

C'est pourquoi elle se mettait à rire à gorge déployée quand , ensuite , elle constatait son épuisement à tenter de cavaler derrière elle , tandis que de vives hirondelles , tournoyant en bandes , paraissaient aussi lui répondre en trissant de leurs moqueries le bleu du ciel !

" Oui , mais au dernier jour , elle s’approchera de toi avec tout ce que tu avais désiré , et alors ... "

 

5 - Le dormeur , dans la clarté tamisée de la chambre , s’éveilla en sursaut . La respiration lui manquait , mais ce ne fut pas la douleur qui l’éveilla : c’était elle , cette jeune femme au visage doux , vêtue d’une chemise de soie flottant légèrement dans l’air d'été , et qui , lui souriant avec tendresse , portait sur lui ce regard bienveillant dont la ressemblance avec son âme jumelle était si troublante . Vingt ans à peine , et pourtant cette même gravité dans les yeux , l’éclat de ceux qui ont traversé la mort , songeait-il ...

Alors , l'embrassant avec fougue , il osa lui redemander :

- Pourquoi es-tu venue ?

Elle lui sourit encore , et sa voix résonna comme un souffle :

- Parce que tu m’as cherchée toute ta vie ?

Un silence s’installa , doux et vertigineux . Refermant un instant les yeux , tous ses souvenirs se mêlèrent dans une même clarté . Ce qu’il croyait être une vie d’échecs n’avait été qu’une longue attente d’elle dans cet hôtel de passage , un peu décati , vibrant d'une étrange mélancolie ...

 
 
 
 
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LE TRAIN - I - Roméo .

4 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

Lola ( Reflet ) David Peterson

Lola ( Reflet ) David Peterson

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

I - Roméo

 

 

" La route est longue , pour aller au bout du monde ... " 

J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )

 

 

1 - Le wagon glissait le long de la plage , presque silencieux , rapide . Le nez collé au carreau , il contemplait la grande bleue , qui , au-delà d'un tunnel sombre , l'aveuglait d’une lueur argentée sous le soleil levant . Vingt ans à peine , une valise légère à ses pieds , le jeune homme ne savait pas encore ce que serait sa vie . Mais déjà , au fond de lui , une mélancolie , une impression étrange d’inachevé . La Côte d'Azur défilait devant ses yeux éblouis . Les façades pâles s’alignaient , les palmiers se balançaient sous la brise marine de l'aube . Il appuya son front contre la vitre froide . Était-ce l’ombre d’un pressentiment ? Dans cette ville , se trouvait peut-être quelqu’un qui lui ressemblait , se dit-il , quelqu’un qu’il aurait eu envie de connaître , mais qu'il ne pourrait jamais , sans doute ,  rencontrer . 

La gare de Nice lui apparut soudain dans la lumière du matin , carcasse noirâtre avec ses quais baignés d’un or presque irréel , qui grouillaient déjà de monde . Une heure plus tard , lorsqu'il put enfin s'asseoir à la table d'un salon de thé , il se mit , comme d'habitude , à regarder distraitement les silhouettes pressées des passants , des couples qui se prenaient la main . Mais quelque chose ou quelqu’un lui manquait tellement que son cœur se serra sans qu’il puisse dire vraiment pourquoi un aussi étrange sentiment l’avait envahi . Embrasant les façades ocre et crème de la ville ou reflétant sa clarté sauvage , la méditerranée , immense et calme ,  paraissait se moquer de lui comme d'elle-même et de l'agitation fébrile de sa houle de vagues matinales qui , telle un essaim de ruche , battaient régulièrement de leur lancinant roulis la Promenade des Anglais .

Dans le train qui était entré en gare , il s'était rappelé avoir fixé la lumière sur les fenêtres des immeubles . Les rues étroites , les terrasses bondées , le bruit des conversations familières qui montait jusqu'à son oreille , cette cité , pour lui , n'aurait dû être , après tout , qu’un point sur la carte . Parmi d'autres . Mais , au fond , plus fort qu'un coup de Mistral , quelque chose lui soufflait que ce passage sur la Riviera , décidé en dernière minute , avait un sens .
Des gens couraient sur le trottoir , ici et là , d'autres , plus immobiles , ne faisant qu'attendre , comme lui qui cherchait un visage précis , sans le connaître encore , comme si une voix intérieure lui murmurait déjà : " Elle est là , quelque part , celle que tu as vue dans l'express ... "
Mais ce visage n’apparaissait pas .

Plus d’une fois , d'ailleurs , comme aujourd'hui , il avait suivi par jeu ou en quête de sens ,  les pas d'une étudiante qui l’avaient mené vers ce genre de lieu anonyme où , un carnet ouvert devant elle , assise à la terrasse d'un café , elle paraissait griffonner des phrases inachevées tout en regardant , des heures , le flot de la foule hébétée scrutant vainement son ombre à travers la vitrine .

Dans un autre quartier , dans une pièce étroite donnant sur la mer , un autre jeune homme rêvait aussi , peut-être , solitaire , se disait-il , penché sur une table , à une inconnue . C’était Le Clézio , encore anonyme , dont il avait apprécié le dernier ouvrage . Eux deux respiraient le même air , sans doute , écoutaient le même balancement des vagues , rêvant aux mêmes échappées lointaines . Pourtant , jamais leurs chemins ne se croiseraient .

Double secret , frère ou soeur d’âme ... 

Il s'était souvent demandé ce qu'elle pouvait bien faire à ce même instant , si elle écoutait distraitement un cours dans un quelconque amphithéâtre , ou alors , livre ouvert , l’esprit tourné vers le large ou bien loin , dans la montagne , était étendu sur un lit comme le sien , dans sa petite chambre , ignorant que son destin passait si près de lui ?

Le train , dans sa tête , avait à peine ralenti , était aussitôt reparti , puis la gare , tel un rêve inachevé , s’était effacée peu à peu .

Il l'avait cherchée du regard , pourtant .

Comme une voix silencieuse qui , longtemps , l’appelait . Mais elle n’était plus là .

Alors , pour mieux la voir , il ferma les yeux , laissant défiler le paysage tandis qu'un léger sourire se dessinait sur ses lèvres .

Peut-être pressentait-il déjà que ce rendez-vous n’aurait jamais lieu , que leur rencontre future n’appartiendrait plus à cette terre , mais à un autre monde qu’ils rejoindraient en secret beaucoup trop tôt ?

 

2 - Comme à un songe effiloché dans le bruit des stations de métro , il repensa au matin de son départ . C'était le temps des vacances . Le jour se levait à peine sur cette capitale humide et grise qu’il avait tant aimée autrefois , mais qui , depuis quelques mois , lui semblait aussi étrangère qu’une salle de réunion sans fenêtres . Roméo n’en pouvait plus . Les campagnes de pub , les réunions interminables , les slogans creux ... Tout cela lui paraissait dérisoire , une mascarade où sa voix ,  ses mots , ses chers livres de jadis n’avaient plus leur place . Il se sentait prisonnier d’une image qu’il avait fabriquée pour leur plaire , ou juste pour survivre . 

Il se revoyait , ce matin-là , traversant le hall de l’agence avec un carton de dossiers sous le bras , saluant distraitement les visages fatigués de ses collègues lui parlant d’objectifs , de clients , de tendances , tandis que lui rêvait d’horizons ouverts , d’un lieu où l’on pourrait encore écouter le silence du zéphyr et le bruit de l'eau coulant d'une fontaine .
C’est alors qu’il y eut cette rencontre étrange , et sur le moment presque insignifiante , d'une cliente aux allures de Claudia Cardinale , une femme d’âge mûr assez sympathique , venue lui présenter un projet pour une marque italienne .

Elle avait remarqué , assurément, quelque lassitude dans son regard : " Vous devriez venir à Rome , lui avait-elle conseillé à la fin de la réunion , je crois qu'à la Villa Médicis ils cherchent quelqu’un . Ce serait différent , non ? "
Croyant à une plaisanterie , il s'était contenté de lui envoyer un sourire . Mais elle avait insisté , lui tendant sa carte . Et soudain , tout s’était mis à tourner autour de cette idée : partir !

Les jours suivants , l'employé de bureau avait bouclé sa vie comme on referme un bouquin lu trop vite .

Quelques fringues dans une valise , un carnet , son stylo préféré . Rien d’autre .
Le soir du départ , sous une pluie fine , il s’était rendu à la gare de Lyon . Des haut-parleurs tonitruants communiquaient les numéros des trains de nuit pour le sud et pour l’Italie , et dans le hall se mêlaient des parfums de cafés et de ferraille , de valises mouillées et de solitude .
Il se souvenait encore avoir hésité , observant , par la vitre , son voisin de cabine saluer une fille restée toute seule sous les lumières crues du quai . Une sensation l’avait traversé , cette bizarre impression que quelqu'un , là , d'un signe , lui disait aussi adieu avant qu’il ne comprenne pourquoi .

Puis la voiture s’était ébranlée avec lenteur , d'un balancement régulier qui endort les corps tout en éveillant les âmes . La ville reculait , puis disparaissait à travers la glace , avalée par la nuit , pendant que , dans ce noir convoi , il pensait à l'Italie , terre étrangère , mais aussi , sans pouvoir se l’expliquer , à cette Méditerranée lointaine qu’il n’avait plus jamais revue depuis l’adolescence .

 
 
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Perspectives - III - Le Voyage Initiatique dans " Le Passeur des Mondes " .

28 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Perspectives

Perspectives - III - Le Voyage Initiatique dans " Le Passeur des Mondes " .
 
 
 
 
Perspectives 
III - Le Voyage Initiatique dans le " Passeur des Mondes "

 

 

 

 

" Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? "

Blaise Pascal - " Pensées "  

 

" Celui qui regarde à l’extérieur rêve , celui qui regarde à l’intérieur , s’éveille  "

C.G. Jung , lettre du 22 octobre 1916 adressée à Fanny Bowditch  ( Letters , Volume 1 : 1906–1950 , p. 33 )

 

 

 

Publié en 2015 , Le Passeur des Mondes inaugure Le Cycle de L'Etoile , vaste projet littéraire et spirituel de Dan Ar Wern , où la fiction devient instrument d’exploration métaphysique . L’auteur y interroge la vocation de l’homme moderne confronté à la perte de sens ainsi qu' à la séparation entre invisible et visible . Le roman , sous des dehors d’aventure métaphysique , déploie le grand thème du voyage initiatique . Mais ce voyage ne s’entend pas ici comme simple déplacement dans l’espace ou le temps puisqu'il s’agit d’une traversée de la conscience , un itinéraire de l’âme à travers les couches de la mémoire du monde .

L'écrivain renoue ainsi avec une tradition ancienne , celle où le héros , devenant le miroir de l’humanité entière , pose chacun de ses pas dans un ailleurs qui non seulement constitue une descente introspective , une révélation personnelle , vers le " soi " , totalité de l’ensemble conscient-inconscient de la psyché , selon Jung , mais encore une cosmogonie spirituelle où la fiction devient le vecteur d’une interrogation métaphysique sur la place de l’homme dans l’univers . Médiateur entre les différents plans de l’existence , l’auteur y explore , à travers la figure du " passeur " , les correspondances secrètes entre la mémoire du monde et la conscience humaine . C'est ainsi que Le Cycle de l’Étoile se veut un chemin d’éveil , itinéraire de réconciliation entre le ciel et la terre , le passé et l’avenir .
Dans ce premier volet, le thème du voyage initiatique s’impose comme la forme symbolique de cette recherche. Le déplacement du héros n’est pas une fuite , mais une ascension , une manière de " naître à soi-même " par la traversée des mondes .

Dès son titre , Le Passeur des Mondes désigne le mouvement comme principe fondateur . Le héros - ou plutôt l’âme plurielle ( dont nous reparlerons ) qui parle à travers lui - accomplit trois voyages successifs qui sont autant d’étapes vers la connaissance de l’origine . Le premier de cette triade en direction d'un passé mythique , prend la forme d’une remontée au contact de mémoires anciennes de civilisations englouties , voyage de purification pour comprendre ce qui dans l'inconscient collectif , dans les racines mêmes de l’humanité , continue d’entraver la lumière .
Le second voyage , en direction des îles celtes qui ont survécu au Déluge , se déroule dans un espace suspendu , à la fois symbolique et concret , ces îles représentant la promesse d’un autre monde , celui de la conscience mais aussi l’épreuve du désenchantement , car c'est là , remonté à la surface , que le voyageur apprend que le paradis extérieur n’existait pas , l’ " île véritable " , paix reconquise après le doute , s'accostant de l'intérieur .
Enfin, le troisième voyage - au temps de la première croisade  - réunit les deux dimensions du mythe et de l’Histoire , celle où l’homme qui chemine vers Jérusalem incarne la part héroïque de la quête , non plus seulement comprendre , mais agir dans le monde , porter la flamme de l’esprit dans les ténèbres du siècle .

Ces trois passages marquent la progression d’une initiation complète : de la mémoire à la vision , de la vision à la mission . Le héros devient un passeur parce qu’il relie les temporalités , les dimensions , les êtres , parce qu’il assume en lui la tension entre le terrestre et le céleste .

Dès ce premier tome , le thème du voyage initiatique s’impose comme la structure fondamentale du récit : voyage dans le temps , dans l’espace et dans l’âme . En suivant , depuis les mondes océaniques du passé antédiluvien ( L'Atlantide ) , jusqu'au présent récent des îles qui en ont émergé , à travers l'épopée de la Grande Croisade , les pérégrinations de ses protagonistes-voyageurs , l'auteur compose ainsi une véritable aventure intérieure où l’itinéraire géographique se confond avec une ascension spirituelle . 

L’œuvre s’inscrit dans la filiation du romantisme spirituel ( Novalis , Hölderlin , Brion ) , dont elle prolonge la quête d’unité et de transfiguration . Par la richesse symbolique de ses paysages et la résonance poétique de sa langue , Le Passeur des Mondes se présente comme une méditation sur le devenir de l’âme dans un univers en mutation .

1 - Le Voyage comme Structure Initiatique

 

 

Le titre même de l’ouvrage - " Le Passeur des Mondes " - énonce le motif essentiel de l’œuvre : le passage . Le héros , figure anonyme et universelle , accomplit trois voyages successifs qui forment les étapes d’une initiation progressive . Ainsi , le déplacement se trouve au cœur même de l’expérience spirituelle du héros . Ce n’est pas un simple voyage géographique ou temporel , mais un itinéraire de métamorphose , traversée alchimique des plans de la réalité conduisant le protagoniste à la connaissance de lui-même et du sens caché du monde , et formant autant de cercles concentriques conduisant de la connaissance du passé à la compréhension du destin universel .

          Le voyage vers le passé correspond au retour aux origines . Le protagoniste descend dans les couches mémorielles de l’humanité pour affronter les héritages obscurs qui conditionnent encore le présent . Ce premier mouvement , rétrospectif et cathartique , ouvre la voie à la purification .

          Le voyage vers les îles représente la traversée de l’illusion . L’île , motif archétypal d'Avallon , d'Emain Ablach ou encore celui de l'îlot d'Aval en Pleumeur-Bodou  , incarne à la fois la quête de l’utopie et le mirage de la perfection , mais aussi l’isolement , le risque du repli . C’est l’étape de l’épreuve intérieure , celle où le voyageur apprend la solitude et le renoncement , découvrant peu à peu que la terre promise n’est pas extérieure , mais intérieure - qu’il s’agit moins d’un lieu que d’un état d’être . ( 3 )

         Enfin , le voyage au temps de la première croisade transpose la quête dans le tissu de l’Histoire , le pélerin se dirigeant vers Jérusalem comme vers son absolu , mythe fondateur de l'Occident , mais comprenant , pour finir , que la " Terre Sainte " n’est autre que sa conscience réconciliée , et que le combat extérieur n’est que la projection de son combat spirituel .

Ces trois paliers structurent un parcours initiatique total allant de la mémoire à la connaissance , de la quête à la mission  . Le chevalier , transcendant conscience et possibilités de cognition , devient non seulement passeur entre différents âges , mais entre la chair et l’esprit , l’individuel et l’universel . Son voyage devient une ascèse , une traversée de la mémoire autant qu'un apprentissage de la responsabilité , le " Passeur " n'est plus seulement celui qui franchit l'espace , mais celui qui relie les plans du réel ,  passé et futur , visible , invisible , individuel et collectif . 

2 - L'Inspiration Romantique : de Novalis à Marcel Brion 

 

 

Chez Dan Ar Wern , en effet , ce thème du voyage comme ascèse s’inscrit dans une grande lignée romantique et symboliste européenne , où l’errance géographique est le miroir d’une quête de l’infini , d'une exploration de l'âme , où l’aventure extérieure se confond avec le cheminement intérieur .
Chez Novalis , dans " Heinrich Von Ofterdingen " ( 1802 ) , le voyage est l’allégorie de la recherche d'une inaccessible et mystérieuse " Fleur Bleue " , symbole de l’unité perdue entre l’homme et le cosmos , de la fusion entre la nature , l’art et l’esprit . L’itinéraire n’est pas linéaire , mais spiralé , chaque rencontre , chaque épreuve approfondissant la connaissance intérieure . 
De même , chez Marcel Brion , notamment dans " L'Ordre du Silence " ( 1955 ) ou " L'Île du Dernier Homme  " ( 1960 ) , on retrouve cette tonalité mystique du déplacement : les lieux sont des miroirs , les paysages traduisent des états de conscience , des miroirs de l’âme , les îles des seuils métaphysiques de révélation , des espaces de passage entre la réalité et le rêve . 

Notre auteur hérite aussi de cette tradition , de cette sensibilité , mais la transpose dans un langage moderne , empreint de science , de métaphysique et de poésie . Comme ses prédécesseurs , l'écrivain conçoit le voyage non comme conquête , mais comme révélation . L’espace s’intériorise , le temps s’élargit , le réel se spiritualise . Chez lui , la géographie du roman devient métaphore d'une conscience en transformation . Les ruines océanes , les déserts d'étoiles ne sont pas que des décors , mais des figures de l'invisible exil , constituant un langage symbolique par lequel l’âme apprend à déchiffrer l'étendue musicale du cosmos , où chaque horizon franchi correspondant à une métamorphose de l’être . Traversée d’images de lumière et de nuit , son écriture ample , contemplative , relève d’un romantisme transfiguré , où la mystique rencontre la science et la poésie .

Ainsi , " Le Passeur des Mondes " réactualise l’idéal romantique du voyage , qui n'est pas uniquement mouvement dans l'espace , mais aussi révélation progressive d'une expérience intérieure , prolongeant le romantisme de Novalis par une écriture visionnaire et symboliste , où chaque image , comme celle de l’ " Etoile " du cycle qui n’est autre que ce centre intérieur que l’homme doit apprendre à retrouver pour s’accorder au rythme cosmique , ouvre sur une dimension cachée du réel permettant à  l'astronaute de découvrir , non seulement de nouveaux continents , mais de nouvelles dimensions de lui-même .

Le style même du roman - méditatif , ample , parfois visionnaire - traduit cette filiation : résonances symboliques , temporalités superposées , impressions poétiques de lumière et de nuit . Tout concourt à faire du récit un voyage intérieur travesti en aventure cosmique . L’écriture prolonge cette inspiration romantique par sa tonalité visionnaire et symboliste . Les descriptions se chargent d’une densité poétique qui fait affleurer l’invisible : l'océan , la brume , les ruines , les étoiles sont autant de signes à déchiffrer . L’auteur y déploie une esthétique du passage , où chaque frontière , entre le réel et le rêve , le passé et le présent , le moi et l'autre , est destinée à être franchie . Le " Passeur " du titre n’est pas seulement celui qui traverse , mais celui qui relie , celui qui établit la communication entre les mondes séparés . Ainsi , le voyage devient l’acte fondateur d’une ontologie de la réconciliation par le mouvement , l’être retrouve son unité dans la diversité .

En définitive , " Le Passeur des Mondes " apparaît comme un grand poème du devenir . Sous le couvert du récit initiatique , Dan Ar Wern y interroge la vocation de l’homme moderne : non pas conquérir les mondes , mais les comprendre , les relier , se laisser transformer par eux . Héritier des romantiques allemands comme des poètes visionnaires du XXe siècle , il fait du voyage une expérience intérieure , une métamorphose lente où le temps de l'histoire s’ouvre sur le temps de l’esprit . Loin du simple exotisme , le roman offre au lecteur la possibilité d’une traversée - celle d’un monde à l’autre , d’une conscience fragmentée à une conscience unifiée . À ce titre ,"  Le Passeur des Mondes " est bien le premier pas d’un " Cycle de L’Étoile " qui ne cherche pas à raconter seulement l’indicible infinitude , mais à la vivre dans la dimension plus quotidienne d'une simple existence terrestre .

3 - Une Poétique de la Réconciliation

 

 

Le dénouement du roman manifeste cette visée essentielle de l’œuvre : la réintégration . Le voyage n’a pas pour but de fuir le monde , mais de le transfigurer . Le retour du passeur à la fin du récit n’est pas un retour en arrière , mais un retour au centre de lui-même : il a franchi les espaces pour comprendre qu’ils ne sont qu’un seul et même univers , vu sous différents angles de sa conscience . Le pèlerin revient transformé , conscient que ce qu'il a traversé n'est pas séparé , mais qu' en ayant appris à rétablir l’équilibre entre le visible et l’invisible , à reconnaître leurs liens secrets . Le voyage , dès lors, cesse d’être déplacement pour devenir présence : la révélation que tout est déjà là , dans le regard qui s’ouvre .

Dans cette perspective, le voyage initiatique de " L'Étoile " n’est pas seulement un motif narratif, mais le cœur même de la poétique de Dan Ar Wern : une quête de l’unité perdue, dans la tradition de Novalis , mais réactualisée dans une écriture contemporaine où le mythe rejoint la modernité. Cette réconciliation des contraires - entre passé et futur , matière et esprit , humain et divin - constitue le cœur de la poétique de Dan Ar Wern . Son univers , à la croisée de la mythologie et de la mystique , rejoint les grandes traditions de la gnose et du symbolisme , mais avec un accent profondément contemporain : celui d’une espérance lucide , qui voit dans la crise du monde moderne le prélude à un éveil . Dan Ar Wern inscrit ainsi sa démarche dans une tradition spirituelle universelle — de la gnose à la mystique chrétienne, du soufisme aux philosophies de la lumière — tout en la renouvelant par une langue contemporaine, dense et poétique. Le " Cycle " qu’il inaugure avec " Le Passeur des Mondes " s’annonce comme une suite d’expériences de passage : passages de l’homme à l’ange , du temps à l’éternité , du chaos à la clarté .

 

 

4 - Conclusion

 

Avec " Le Passeur des Mondes " , Dan Ar Wern pose les fondations d’une œuvre cosmique et initiatique où le voyage devient l’acte même de la connaissance . Ce premier tome du " Cycle de L'Étoile " ne se contente pas de raconter : il accomplit . Par son écriture visionnaire et sa profondeur symbolique , il inscrit le lecteur dans une expérience de passage, une invitation à franchir , lui aussi , les frontières de l’esprit . Héritier des romantiques allemands et des poètes mystiques du XXᵉ siècle , l'écrivain réinvente le mythe du voyage comme métamorphose de l’être . Le " Passeur " n’est pas un héros lointain  , mais la figure intérieure de tout homme en quête d’unité , l’ " Etoile " qu’il poursuit dans le ciel n’est autre que celle qui luit au-dedans , lumière originelle que chaque voyage , chaque épreuve , révèle un peu plus . Dans cette œuvre , l'auteur entreprend de cartographier les dimensions spirituelles de l’existence . Le roman , par sa structure initiatique et sa tonalité romantique , offre une synthèse rare entre récit et révélation . Le lecteur y est invité non seulement à suivre un voyage , mais à l'accomplir en lui-même en devenant , à son tour , passeur entre les mondes .
Tout en leur donnant une résonance nouvelle , propre à notre temps de dispersion , Dan Ar Wern rejoint les grands inspirés du romantisme et du symbolisme européen . Son œuvre rappelle que voyager , c’est toujours revenir à la source , et que l’étoile que nous poursuivons dans le ciel n’est autre que celle qui brille déjà au-dedans de nous . 

 5 - Références Bibliographiques
  • Novalis , Heinrich von Ofterdingen , 1802 .

  • Marcel Brion , L’Ordre du silence , Albin Michel , 1955 .

  • Marcel Brion , L’Île du dernier homme , Gallimard , 1960 .

  • Dan Ar Wern , Le Passeur des Mondes , Édilivre , 2015.

  • Hölderlin , Hypérion ou l’Ermite de Grèce , 1797-1799 .

  • Jean-Pierre Richard , Microlectures II - Romantisme et spiritualité , Seuil , 1988 .

6 - Note Biographique

 

Dan Ar Wern est un écrivain et essayiste né en Bretagne . Son œuvre , à la croisée de la poésie , de la mythologie et de la métaphysique , explore les grands thèmes du passage , de la lumière à la réconciliation . Le " Cycle de L'Étoile " , dont " Le Passeur des Mondes " constitue le premier volet , se poursuit par des récits parallèles divers où la quête du sens s’élargit à l’échelle cosmique . Par une langue à la fois dense , poétique et visionnaire , Dan Ar Wern s’inscrit dans la tradition des écrivains de la " connaissance intuitive et poétique " , de Novalis à Saint-John Perse .

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DAN AR WERN - Perspectives - III - Le Voyage Initiatique dans " Le Passeur des Mondes " - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés - " Perspectives " - copyright 2025 Dan Ar Wern .

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Notes :

3 - Emain Ablach : île paradisiaque mythique de la mythologie irlandaise . 

    Avalon : dans la littérature arthurienne , île où est emmené le roi Arthur après sa dernière bataille à Camlann .

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LE GARDIEN DU MARAIS - Préface / Dédicace - Le Fond du Calice .

27 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Le Calice d'Antioche

Le Calice d'Antioche

 

LE GARDIEN DU MARAIS

 

 

 

 

- Préface / Dédicace -

 

 

 

 

Le Fond du Calice

 

 

 

 

 

à L'Archange Saint-Michel

 

 

 

 

Ne faut-il pas que nous goûtions le fond du calice avant de monter au sanctuaire ? , lui confia-t- elle d'un demi-sourire au matin de son arrivée au pied de la montagne . Comprends , l'heure est venue de choisir ! Ce jour-là , se rapprochant de l'ovale du miroir sur le mur , Claire avait eu du mal à distinguer davantage la consistance réelle de ses traits . Peu à peu , elle eut le sentiment d'y percevoir le fantôme de son propre visage , pâle reflet d'abord , l'effleurant puis , sans cesse la caressant avant de plonger dans la clarté fascinante d'une source aux yeux d'eau bien plus profonde , inépuisable vestige pouvant lui rappeler , par sa ressemblance , l'être pur et lointain dont elle incarnait , maintenant , la ridicule caricature ! 

Alors , voyant surgir de cet abîme un Ange plus beau que n'en créa jamais la force de l'imagination , manifestation considérable qui put soudain , comme un éclair de foudre , déchirer le voile obscurcissant son âme , elle réalisa que c'était elle de nouveau , mais en même temps quelqu'un d'autre , aveuglant rayon de lumière jaillissant de son front , beau regard de nouvelle Madone en elle transfiguré ! 

Ce fait la troubla vivement , mais ce qui l'avait le plus bouleversée , pendant le bref instant de cette apparition , c'était que la jeune fille , lui ressemblant tellement qu'elle avait cru , sans en être bien sûre au début , reconnaître en elle son double , s'était mise à faire danser , sur le verre de la glace , afin de s'en servir ensuite pour transpercer le coeur du " Gardien " , l'éclat de son oeil vif , glaive impitoyable , avec celui de l'épée tranchante dont la lueur provenait de la statue se trouvant tout là-haut , sur la montagne ! 

" Ne suis-je pas la même que , sous d'autres formes , tu avais toujours imaginé ? Chacune de tes oeuvres démasquant mon voile d'ombre , un jour , ne me verras-tu pas telle que je suis ? ... "

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS  - I - Préface / Dédicace - Le Fond du Calice - Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh -All rights reserved . " LE GARDIEN DU MARAIS " , copyright 2025 . 

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LE GARDIEN DU MARAIS - Teaser / Bio - Le Prophète .

27 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

LE GARDIEN DU MARAIS - Teaser / Bio - Le Prophète .

 

 

LE GARDIEN DU MARAIS

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Prophète

 

 

 

     

 

 

 

 

Ayant quitté Paris , ville de grande solitude , où très affecté par la mort de sa fiancé bretonne , il était parti fuir le passé mais aussi faire des études de médecine , Cheun Le Guern , sans avoir obtenu son diplôme , est revenu s'installer dans la maison familiale de Saint-Rivoal , au pied du mont Saint Michel de Brasparts . Mais là , vite rattrapé par son passé , il voit remonter à la surface , en même temps que l'horrible tragédie ayant envoyé à la mort sa fiancé d'autrefois , Maela Kermeur , la voiture  tombée à  la lisière du lac de Brennilis , dans les marais d’eaux noires du " Yeun Elez " où , disaient les anciens , les âmes perdues descendent dans l’autre monde . Rappelons-nous , que ce jour-là , Maela avait quitté précipitamment la fac de médecine de Brest en empruntant la voiture de Cheun , pour rejoindre la scène qu'elle devait tourner avec Anthony Richmond , metteur en scène d'une série fantastique se déroulant en Bretagne . Un plongeur de la police avait , depuis , retrouvé l'épave et l'enquête montrait qu'on avait trafiqué les freins . Depuis , Cheun , qu'on appelait , par dérision , le " prophète " avait prétendu recevoir des messages de Maela , mais , malheureusement , n'arrivait jamais à s'en souvenir . L'enquête redémarre ainsi au bout de trois années , puisque la lieutenante en charge a trouvé de nouveaux éléments ... 

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Le Prophète - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE GARDIEN DU MARAIS " , copyright 2025 .

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LE GARDIEN DU MARAIS - Epilogue - XI - Le Signe de L'Archange .

26 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Saint-Michel ( Mont-Mercure )

Saint-Michel ( Mont-Mercure )

 

 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Epilogue
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
XI - Le Signe de l'Archange

 

 

 

 

" Alors la mort s'élève au-dessus du bord magique 

  Du monde plongé maintenant dans un profond sommeil ,

  Et je ne suis plus . " 

Annemarie Schwarzenbach - " La Vallée Heureuse "

( Das Glückliche Tal , 1940 ) ,

A Sils .

 

 

 
 
 

   

 

33 - On comprit , plus tard , le but caché des envahisseurs : l'annihilation , d'abord , des armes nucléaires de l'île Longue . Et c'est pourquoi ils s'en étaient pris à Kermeur et sa fille . Ils avaient aussi profité de la mythologie locale pour faire croire à cette civilisation née jadis de la mer avant les autres . Peut-être avait-elle existé ( L'Atlantide ) ? Mais elle avait dû fuir la Terre emmenant avec elle tous les déchets polluants qu'elle avait entrainés dans sa fuite , et qui étaient maintenant revenus en force , brouillant les communications , puis lançant même des vaisseaux spatiaux robotiques sur les villes !
- Ne faut-il pas que nous goûtions le fond du calice avant de monter au sanctuaire ? , lui avait confié la fille du miroir , se pressant furtivement contre son coeur au matin de son arrivée au pied de la Sainte Montagne .

Comprends , l'heure est venue de choisir ! 

Au pied du mont , la maison de Saint-Rivoal tenait encore debout .
Une fumée mince s’en échappait , parfois , le matin lorsqu'une fille du bourg venait en entretenir le feu . À l’intérieur , sur la table , les enquêteurs de la gendarmerie avaient retrouvé tous les carnets de Cheun qui s’empilaient , couverts d’une écriture nerveuse : observations , visions , prières , fragments .
L'homme sortait peu , selon les témoins , mais se rendait à la chapelle , désormais muette , où brûlait encore une lampe à huile .
Chaque soir , il la rallumait , comme un rituel .

Un matin , Léna Morvan prit la peine de revenir sur les lieux , les traits plus durs , grisonnante , usée , elle qui avait quitté l'armée depuis longtemps .

Le monde semblait lavé , maintenant , presque neuf .

Au lendemain de la grande obscurité , elle avait erré , comme une âme en peine , à travers les Monts d’Arrée , sans mémoire précise des jours précédents , comprenant seulement qu’elle avait survécu , et que la mer , tout au loin , avait retrouvé son silence . Les hommes parlaient bas , les machines restaient muettes . Dans le ciel , avaient disparu leurs traces lumineuses , mais quelque chose , au fond de l’air , vibrait encore de leur présence .

Elle avait alors passé des heures toute seule à marcher sans but sur les crêtes , cherchant une réponse qu’elle ne pouvait formuler lorsqu'elle finit par atteindre le roc de Saint-Michel de Brasparts , là où les anciens disaient que la frontière entre les mondes s’effilochait .

Le vent soufflait en spirale , ce jour-là , autour de la chapelle quand un instant , peut-être , elle crut voir une lueur , pas tout à fait solaire , se poser sur la statue de l’archange .
Pas un rayon , pas un miracle visible , une simple résonance , un battement profond , comme si la pierre s'en nourrissait en cachette .

Elle tomba à genoux . Dans cette vibration presqu'imperceptible , elle avait senti une voix qui n’était pas une voix :

 - Ce que tu as vu n’était pas pour vous détruire , mais pour vous rappeler votre tâche .
Ils n’ont pas vaincu . Vous êtes sur la voie . 

Elle ne sut si elle rêvait ou non.
Mais , lorsqu’elle se releva , tout lui parut d’une clarté nouvelle et pure : le vent , les pierres , la lande , tout semblait relié .
Elle comprit que Saint Michel ne venait pas pour punir ni pour effacer , mais pour restaurer l’ordre : celui du lien vital entre la terre et le ciel , rompu depuis trop longtemps .

Les jours suivants , le ciel resta d’un bleu irréel .

Alors , la femme reprit sa marche .
Elle ne parlait pas beaucoup . Mais ceux qui la croisaient disaient qu’à son passage , les oiseaux se mettaient à chanter , que les bêtes se calmaient , que de temps à autre , à l'heure du crépuscule , un éclat doré courait sur la lande , comme une aile invisible .

Le monde , semblait-il , n’était pas perdu . Quelque chose , ou quelqu’un , sans doute , veillait encore sur lui ...

 

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DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - Epilogue - XI - Le Signe de l'Archange - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE GARDIEN DU MARAIS " , copyright 2025 .

                 

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FIN

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LE GARDIEN DU MARAIS - X - Le Retour de Claire .

25 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Reflets dans un Oeil d'Or ( film )

Reflets dans un Oeil d'Or ( film )

 

 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
X - Le Retour de Claire

 

 

 

 

" L'Esprit , tel une tapisserie richement tissée dont les couleurs dérivent de l'expérience des sens , et dont le motif serait tiré des circonvolutions de l'esprit ... "

" Assis , le menton dans la main , d'un air méditatif , il se mit à regarder les tisons du feu , fixement : un paon d'un vert sinistre , avec un seul énorme oeil d'or , et dans cet oeil , les reflets de quelque chose de minuscule ... "

Carson Mc Cullers - Reflets dans un Oeil d'Or ( 1941 ) * 

 

 
 

 

   

 

30 - Mille ans sur terre , hurla-t-il en esquissant un geste de lassitude et de désespérance , un jour de royauté divine , ridicule caricature de l'ordre ancien refusant le nouveau règne !

A quoi bon la jeunesse éternelle , en effet , s'il ne s'agissait que de l'affreuse grimace de quelque hurluberlu ? Une seule chose était vraie pour le gardien du marais , c'était cette douleur en son âme de bête prisonnière qui le poussait , arrivé au sommet du gouffre , à scruter le fond de l'abîme , et se mettre à rire comme un fou ! L'homme qu'il était devenu aurait dû s'avouer ne plus beaucoup tenir à cette vie qui , loin de l'Esprit céleste , l'avait terriblement déçu : ses amours malheureuses , la mort de Laig et la trompeuse froideur de Claire , sa solitude aussi vaste que l'infinité océane ...

" Mais où iraient donc plus tard tous ces visages réduits en cendres ? " , se demandait-il parfois .

L'au-delà était ici , n'est-ce-pas , dans cette triste vie quotidienne .

" Il nous donne la main ! " , fit-il , pleurant à chaudes larmes , le regard noyé dans l'eau si attirante , agenouillé sur le vide .

" N'est-ce pas maintenant qu'il faut l'atteindre ? "

Et sans doute fut-il tenté de suivre au fond du précipice l'inutile morceau d'étoile si longtemps convoité !

Mais celle-ci surgit un jour d'une roche au milieu du feuillage , à travers un léger souffle de vent ... La nuit tombait sur Saint-Rivoal . Un vent d’ouest faisait trembler les murs de la vieille maison Le Guern . La tempête en secouait les vitres , la pluie battait les ardoises d'un rythme régulier que Cheun aimait écouter avant de s’endormir . Depuis des semaines , les habitants disaient apercevoir des halos au-dessus du mont , des éclats froids traversant la brume au milieu des ajoncs dorés - ni orages , ni feux humains . Mais il n’y avait plus personne que lui , ici - du moins , c’est ce qu’il croyait lorsqu'une lumière s’alluma soudain dans la cuisine . Cheun Le Guern sortit de sa torpeur , cette nuit-là , lorsque quelqu’un frappa à la porte . Il croyait rêver depuis des mois , depuis sa descente dans le " Yeun " . Il vivait seul , à moitié retiré du monde , à rédiger des pages de symboles incompréhensibles qu’il n’osait plus relire . Il ouvrit .

La femme entra , trempée , vêtue d’un manteau clair taché de poussière rouge — la poussière de latérite , celle des pistes africaines . Elle posa son sac sur la table .

Alors , La pièce s’emplit d’une odeur étrange , mêlée d’ozone et de terre mouillée . Son souffle était court , la sueur qui perlait à sa nuque dégageait cette senteur âcre d'algues vertes , comme un signe qu’elle portait en elle la contamination qu’elle avait voulu combattre .
Ses gestes étaient lents , mesurés . Dans la pénombre , ses yeux brillaient d’un éclat de métal , comme si la lumière s’y fragmentait en prismes mouvants. .

C'était Claire Delatour !

Elle parcourut d'abord la pièce du regard , comme si elle s’attendait à y trouver quelqu’un d'autre .
Ses doigts frôlèrent son vieux carnet posé sur le buffet , celui où il notait ses pensées avant de disparaître .
Elle le feuilleta , sans expression .
Puis elle murmura :

- Tu avais raison , mon cher . Ce n'est pas l'Enfer qu'il faut craindre , c'est ce qu'il nous fait devenir !

Elle s’assit un instant , son visage se détendit , presque humain .
Puis , à voix basse :

- Là-bas aussi , ils m’attendaient . Les mêmes que ceux du lac . Ils se sont servis de moi comme d’un passage ...

Le vent siffla plus fort , faisant vaciller la lampe . Dehors , pareille à un chœur lointain ou à une vibration dans l’air , une rumeur monta .
Elle ferma les yeux .

- Bien sûr , ils ne vous détruisent pas . Mais ils vous transforment . Le feu , l’eau , la chair - tout devient pour eux matière végétale .
D'ailleurs 
, tu les as connus bien avant moi . Tu disais même les avoir combattues , ces algues pourrissantes !

La missionnaire leva la tête vers lui . Son regard , soudain , n’était plus tout à fait celui d'un homme : sa pupille s’était dilatée , puis effilée comme celle d’un faucon , tandis qu' un léger sourire étirait ses lèvres .

- L’humanité n’était qu'une étape . La suivante devrait commencer ici , dit-il , dans cette maison .Tu n’aurais pas dû revenir , Claire . Ce que tu portes en toi m'appartient .

Fébrilement , il se leva , sortit sur le seuil . Une clarté montait du sol , comme si la lande elle-même l'aspirait , le vent , capricieux dans la bruyère , soulevant ses cheveux pendant un bref instant . Au loin , sur le mont Saint-Michel de Brasparts , on distinguait une forme lumineuse , peut-être un feu de berger , peut-être la nouvelle effigie en or du saint , sur le toit de la chapelle . 

Claire  , pensant à son ami , regarda par la fenêtre vers le sommet , murmurant :

- Le Prophète ne mentait pas .

Puis , elle s'en retourna , se tenant dans le contre-jour .

- Claire ?
- Je t
’attendais , Cheun ...

Sa voix était plus grave qu’avant , plus lente , presque inamicale .
Sans qu’elle l’invite , il entra .

- Je t’ai cherchée longtemps , dit-il . Je croyais que tu étais perdue .
- Perdue ? Elle sourit doucement . Non . Je me suis retrouvée .

Elle s’assit à nouveau , posant sur la table une pierre noire , lisse , polie comme du verre .
- Ils m’ont appris à l'écouter , là-bas , ceux du désert , qui viennent de très loin , mais pas d’un autre monde . D’un autre temps !

Il la fixa , troublé , craintif .
- Tu parles comme eux , maintenant . Comme Laig avant de mourir .
- Elle n’est pas morte . Elle a simplement franchi la ligne avant moi .

Il pencha la tête vers elle . Son regard , jaune et fixe , semblait venir d’un autre univers . Parlant peu , ses mots résonnaient comme un avertissement :
- Toi ? Pourquoi résistes-tu encore ? Tu as vu notre signal , tu l’as entendu dans les eaux du marécage . Pourquoi t’accroches-tu encore à ton vieux monde ?

Elle recula , prise d’un vertige .
- Voyons , tu l'as deviné ! Parce que je sais que ce feu-là doit t'obéir , que tu en es le maudit gardien !

 

31 - Ses traits , tout à coup , semblèrent vibrer sous la lampe , comme si sa chair , soudain devenue translucide, était gagnée par la crainte .

Elle se leva lentement .
- Ils m’ont envoyée pour toi . Tu as été choisi , dès le début . Tu étais le passage .

- Le passage ?
- Oui . Celui qui annonce , celui qui ouvre . Le Prophète .

Elle s’approcha , si près qu’il commença d'avoir peur , sentant le froid de sa peau de serpent .
- Mais tu hésites encore . Ils m'ont dit qu'ils n’aimaient pas beaucoup l’hésitation . Ceux qui refusent ... seront dissous !

Sa voix était si douce , presque tendre , mais chaque mot tombait , selon lui , comme le couperet d'une sentence définitive .
- Voyons , ma chérie . Laisse-les tomber , ces gens-là  . Bientôt , il n’y aura plus de distinction entre eux et nous . La Terre a commencé à changer . Le " Youdig " n’était qu’un seuil .

Il ferma les yeux , revoyant sa chère Maela , ses mains , son rire dans la lumière du mont .
Puis , il crâna :
- Et si le Prophète devait refuser ?

Dans un souffle , après un silence , elle rétorqua :
- Alors , le feu l’effacera . Comme on efface un mauvais rêve au matin !

Fuyant la menace , il voulut se réfugier dans la salle à manger , là où un grand miroir ancien reflétait la lumière des bougies . Claire , essoufflée à le suivre , l'y précéda , s’y regardant aussi , croyant y voir la forme d'un autre visage , comme si son propre reflet n’était plus le sien .
Mais c’était , en fait , son double lumineux , d’une beauté presque insoutenable , celui d'une Madone sans ombre , transfigurée , dont les yeux s'irradiaient d'une blanche clarté !

Le gardien , dont la silhouette déformée s'affichait à côté d'elle dans la glace depuis le cadre de la porte , se mit encore à fanfaronner :

- Regarde-toi bien , fille du désert ! , claironna-t-il . Ce que tu vois n’est pas vraiment toi , mais celle , seulement , que tu as trahie ! 

Elle tendit la main.
Sous sa paume , un éclat naquit , rayonnement bleu qui fit danser les ombres .
Cheun sentit la chaleur remonter le long de son bras , dans une douleur aiguë , puis une clarté totale .

- Observe à ton tour ! Ce n’est pas la fin , c’est le commencement ! , lui répondit-elle .

Au même instant , dehors , depuis le toit de la chapelle , un rayon fulgurant , qui arrivait de la statue captant les derniers feux du couchant , vint traverser la fenêtre . La lumière , jaillissant comme d'un glaive dans le regard de l’Ange , rebondit brusquement sur le miroir , frappant Cheun en plein front !
Un cri bref , puis le silence .
Le gardien s’effondra , le visage brûlé , comme foudroyé par un feu invisible !

Claire tomba à genoux . La pierre noire quitta sa main , se fendit en deux , laissant échapper une vapeur , et , dans l’air , l’odeur d’iode et de mer reprit sa pureté ancienne .

Dehors , la tempête se tut soudain .
Le vent s’immobilisa .
Au-dessus du mont , un cercle lumineux apparut , silencieux , et la chapelle projeta sur la lande une ombre inversée , noire dans la lumière.

La maison trembla . Enfin ,  tout s’éteignit .

 

32 - À l’aube , des promeneurs découvrirent la demeure vide .
Sur la table , la pierre noire brillait d’une lueur sourde .
Autour , les murs portaient des traces brûlées , mais aucun corps .

Certains jurèrent avoir vu , dans les jours suivants, deux silhouettes marcher côte à côte , sur la crête du mont , dans la brume .
L’une semblait faite de lumière , l’autre d’ombre .
On disait que parfois , on les entendait parler , comme un écho :

- Le Prophète a changé.
- Non , Maela . C’est le monde qui s’est enfin souvenu de lui .

Et depuis , la lande du " Yeun " garde ce silence particulier , celui des lieux dont la porte , maintenant , reste ouverte , où quelque chose d’immense est déjà en train de recommencer !

 

 

 

 

( A Suivre )

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DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - X - Le Retour de Claire - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

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* Reflets dans un Oeil d'Or ( Reflections in a Golden Eye , 1967 ) , film américain réalisé    par John Huston , avec Elisabeth Taylor et Marlon Brando .

 Il s'agit d'une adaptation du roman éponyme publié en 1941 par Carson McCullers 

( 1917 - 1967 ) , écrivaine américaine .

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LE GARDIEN DU MARAIS - IX - Invasion .

24 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

La Guerre des Mondes ( 2005 ) , film de Steven Spielberg – All rights resrved .

La Guerre des Mondes ( 2005 ) , film de Steven Spielberg – All rights resrved .

 

 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
IX - Invasion

 

 

 

" Quelque chose en nous s'embrase , tandis que tout s'éteint autour de nous ... " *

Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche ( 1837 - 1898 )

 

 
 

 

   

 

27 - Des mois plus tard , Léna Morvan revint seule au mont . La chapelle avait été restaurée , plus sobre , plus claire . Elle y entra , s’assit sur un banc devant l'autel .
Au-dessus , figurait une inscription gravée :

" Qui est comme Dieu ? " ( 10 )  

Elle ferma les yeux .
Dans le silence , il lui sembla entendre un souffle , puis une voix très douce :

- Vous doutez encore ?
- Cheun ?
- Ton prophète n'est qu'un pauvre homme . Mais parfois , cela suffit pour ouvrir une porte .

Elle se leva , la larme à l'oeil .
La tornade , au-dehors , portait ses lueurs bleues sur les monts d’Arrée .
Et , pour la première fois , la lieutenante ne sut plus si elle priait ou si elle rêvait .

Dans le bourg , une habitante lui avait raconté qu’une femme étrange venait parfois prier , la nuit , dans l'église .
Elle la décrivit avec des mots simples :

- Belle , mais pas tout à fait d'ici . Comme si la lumière passait au travers d'elle .

Morvan  se contenta de noter la date , n’osant pas lui poser plus de questions . C’était le 21 juin , jour du solstice , jour le plus long .
Dans les Monts d’Arrée , ce soir-là , le vent soufflait sans fin , venu d’ailleurs .

 

28 - Certains présages prétendent que la Bretagne serait le dernier refuge pendant la guerre climatique et les catastrophes naturelles . 

N'y aurait-il , d'ailleurs , que cette pointe majestueuse pour interdire aux tempêtes du grand large de venir jusqu'à elle ? Ce qui compte , ce sont les signes ... Rien n'avait vraiment changé , d'ailleurs , depuis l'époque du Déluge . Les rubis de la Couronne de feu , jadis tombés de la tête de Lucifer , n'étaient parvenus qu'à attiser davantage la violence et la haine au cours des siècles , répandant leur sanglante amertume sur le coeur brisé des hommes . Qu'il semblait loin , cet autrefois rayonnant de toutes choses , mais qu'il était proche aussi ! Car l'âme d'un peuple sera toujours plus forte qu'un phare à demi aveugle devant cette tempête formidable s'imaginant balayer les consciences !

" L'histoire ne commence-t-elle que lorsqu'elle devient prophétie du passé ? " ( 11 )

" Dites-moi si le monde est gardé ? , demandait le barde Glenmor ? ( 12 )

Car tout , sans cesse , recommence , comme un écho de l'interminable musique des vagues venant mourir sur la rive au ballet merveilleux des nuages ...

Tous les êtres qui montent de l'eau , y reviennent , s'y engendrant à nouveau sous diverses formes ... L'homme déchu a laissé au ciel son magnifique habit de Prince " orné d'or et de béryls , de calcédoines et de sardoines " , costume essentiel au-delà de l'éphémère , à la fois  identique et si différent , reflétant des oripeaux sur la glace des apparences ... 

" L'hiver , c'est le Monde , l'été , c'est l'Eon " , soupiraient , cet été-là , de nombreux " vacanciers " pensifs , venus en masse dans le nord-Finistère pour observer avec attention cette mer immense et capricieuse qui , seule à leurs yeux , paradoxalement , pouvait les sauver de la noyade . ( 13 )

" En haut régnait l'intrigue , en bas la corruption ... " , déclarait déjà un sage en Chine au temps de la décadence . ( 14 )

Fallait-il se lamenter , comme Sion , devant l'exil et la souffrance de tout un peuple ?

" Le Seigneur m'a abandonnée , le Seigneur m'a oubliée ! " ( 15 )

C'était l'été de la dernière chance , on était au bord du gouffre , un tourbillon de folie meurtrière s'apprêtait peu à peu à embraser insidieusement toute la planète !

Mais qui aurait vraiment voulu s'en préoccuper ? Cette fois , sans que nul ne s'inquiète d'une improbable et soudaine escalade belliqueuse mettant en péril cette belle insouciance du mois d'août , l'invasion des " touristes " venus de l'est se passa en silence au milieu de l'interminable chapelet de leurs corps noircis par les rayons solaires , sinistre préfiguration de l'épouvantable catastrophe !

Après tout , quand il n'y aurait plus de futur , dès l'automne sûrement , la mort viendrait comme une voleuse , et la foudre tomberait , chantant sa funeste mélopée ! Cela paraissait vraiment inéluctable !

 

29 - Le Guern avait fui la maison Kermeur , mais le monde autour de lui n’était plus le même .
Sur la route de la base , il avait aperçu des éclairs verts traverser le ciel bas . Pas des orages , mais autre chose , des lignes mouvantes , silencieuses , comme si les nuages étaient parcourus d’une intelligence . 
Arrivé à la brigade , il avait trouvé les hommes rassemblés autour d’un écran brouillé .
Les communications radio étaient pleines d'incohérence , de signaux inversés , de voix réverbérées , de parasites . Les satellites ne répondaient plus .

Le commandant , dont le regard avait désormais cette fixité tranquille des possédés , parla d’un ton monocorde :
- Problème de transmission depuis Brest . Rien de grave .
Mais Cheun , sachant qu'il mentait , remarqua le léger tremblement de ses mains .

Plus tard , dans la nuit , ce fut un technicien affolé qui lui confia à voix basse :
- On ne reçoit plus rien de l’Île Longue . Plus aucune balise , plus de code d’identification .
- Coupure totale ?
- Non ... C'est comme un effacement , comme si tout le système s’était dissous .

Lui comprit soudain que c'était leur but .
Dans un premier temps , les êtres venus d’en bas ne chercheraient pas à détruire l’humanité , mais à désactiver ses armes , à neutraliser son feu intérieur .
L’Île Longue , cœur nucléaire de la dissuasion française , n’existait déjà plus .
Les missiles , les têtes , les circuits ... tout avait été réduit à de la poussière conductrice , rongée par un processus biologique .

Et ceux qui gardaient le secret , comme Kermeur et sa fille , avaient été les premiers visés .
Ronan , parce qu’il avait travaillé sur les systèmes de contrôle sous-marins . Maela , parce qu’elle avait découvert , par hasard , les signaux venus du " Yeun Elez " .

Ils avaient voulu prévenir . Ils avaient disparu !

Les jours suivants , la région fut plongée dans une angoisse muette . Les communications tombaient une à une : les réseaux , les radios , les transmissions militaires . Puis les avions cessèrent de voler .
Des rumeurs circulaient : plus de lumières au-dessus des villes , des nuées métalliques sur la Manche , des côtes effacées de la carte radar .

Cheun , seul sur la colline , regardait le ciel devenir couleur de cuivre . Il entendait parfois un bourdonnement bizarre , comme une mer aérienne ou des vagues de fréquences quasi invisibles . La terre vibrait sous ses pieds .

Mais lorsqu'il " les " vit venir , un soir , il sentit que le sol respirait autrement . Pas des disques , ni des engins connus . Cela ressemblait à des formes translucides , plutôt , mouvantes , pareilles à des méduses gigantesques glissant dans le ciel immaculé de cette vespérale fin du monde . Peu à peu , aurait-on dit , ce ballet prodigieux de métaux recouverts de pierres précieuses finit par consteller l'espace d'un feu d'artifice multicolore !

Une flamme orangée suivait de sa trace les sphères silencieuses , tandis que leurs diamants de feu basculaient , se balançant dans le vide , par-dessus les maisons , surgissant de toutes parts , les illuminant d'une vive lumière aux teintes écarlates , glissant au-dessus de la lande en effleurant les toits , répandant leurs lumières froides , pendant qu'ailleurs , d'autres se déployaient vers les villes - Brest , Rennes , Nantes , Paris ...

Les hommes levèrent la tête sans rien comprendre . Certains se mirent à prier , d’autres à éclater nerveusement de rire . Mais il n’y eut pas de guerre . Les avions ne décollèrent pas . Les missiles ne répondirent plus . Les armes s’éteignirent , comme les lampes d’un monde condamné.

Dans le ciel , une clarté monta , douce , implacable .
Et Cheun , du haut de sa colline , comprit enfin ce qu’avait voulu dire le vieux Kermeur :

" Le monde doit se renouveler.
  Les anciens vont partir , d’autres viendront " .

Sans réfléchir , il se mit à genoux dans la brume , revoyant , sous ses paupières traversées d'une lueur verdâtre , le regard lumineux de sa fiancé dont la voix se mêlait au vent de Nordet :

" Tu vois, Cheun ... ils viennent rebâtir la demeure , ils ne la détruisent pas ! "

Pour la première fois , il sentit , alors , que le sol sous lui n’était plus tout à fait solide .
La terre palpitait comme si la planète entière s’éveillait à une autre forme de vie .
Et , dans ce frémissement , il crut entendre le mot qu’il ne fallait jamais prononcer : l'Atlantide ! 

 

 

 

( A Suivre )

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Notes :

10 - Signification du nom de Saint-Michel en hébreu = Quis ut Deus ? en latin .

11 - Yann-Bêr Kalloc'h ( 1888 - 1917 ) , barde , écrivain breton de l'île de Groix : " Ar En Deulin ( A Genoux , 1904 - 1917 ) , III - Evid Mem Bro ( Pour Mon Pays ) , 7 - Tri Neved , Tèr Bédenn ( Trois Sanctuaires , Trois Prières , nov. 1914 ) .

12 - Glenmor ( 1931 - 1996 ) , chanteur , écrivain breton : " Le Récit Bardique " , dans son album " Princes , Entendez Bien ! " (  Le Chant du Monde , 1973 ) - Tous droits réservés .

13 - " Le Passeur des Mondes  " , La Croisade , 10 , 5 : évangile de Philippe ( texte apocryphe du 2è siècle ) .

14 - Tchouang-tseu ou Zhuangzi ( 369 - 288 avant JC )

15 - Isaïe , 49 , 14-15 .

 

 

* " Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche , Pages de Journal " ( 1898 ) par Constantin Christomanos ( Konstantin Chrestomanos , 1867 - 1911 ) , historien , dramaturge grec , lecteur de l'impératrice Elisabeth d'Autriche .

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LE GARDIEN DU MARAIS - VIII - Zombie .

23 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

LE GARDIEN DU MARAIS - VIII - Zombie .
 
 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
VIII - Zombie

 

 

 

" Seriez-vous incapable de reconnaître l'humain dans l'inhumain ? "  

Ray Bradbury - " Chroniques Martiennes "

 
 

 

   

 

25 - Le vent d’automne balayait la lande .
Cheun avançait lentement sur la route , le visage creusé , les yeux perdus dans le vide .
Les jours passés depuis sa remontée du " Yeun Elez " n’étaient qu’un long brouillard : des ordres de la brigade , des entretiens sans mémoire , des nuits sans sommeil .
On l’avait mis en liberté " provisoire " , après une première entrevue avec le juge , avec cette bienveillance distante qu’on réserve aux gens brisés .

Mais une idée , une seule , le hantait : Maela !
Il devait parler à son père , comprendre .

Le vieux Ronan Kermeur vivait toujours près du lac de Brennilis , dans une maison battue par les vents . Cheun , autrefois , quand il était encore enfant , l’avait souvent croisé sur les chemins , taiseux mais solide , un homme de la lande , enraciné dans la terre comme ses aïeux .

Ce jour-là , pourtant , lorsqu'il le vit ouvrir sa porte , il sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas .

Le retraité n’avait plus la même stature .
Son visage paraissait lisse , presque gonflé , mais ses yeux , surtout ses yeux , paraissaient couverts d’une fine pellicule brillante . Une odeur étrange flottait dans la pièce , humide , salée , comme celle des algues qu’on fait sécher après la marée .

- Ah , dit-il d’une voix traînante , tu es revenu ?
- Je voulais parler de Laig .
- Maela ?
Il marqua une pause , comme s’il cherchait dans sa mémoire une parole oubliée .
Puis il sourit d'une manière qui ne lui ressemblait pas .
- Je lui avais bien dit que la route de la digue était dangereuse ! ... Elle conduisait trop vite , cette fille , de toute façon .

Le visiteur se raidit.
- Ce n’est pas vrai ! Vous savez qu’elle n’est pas morte dans un accident .
- Non ? reprit le vieillard , toujours calme . Pourtant , c’est ce qu’on m’a dit .
Il haussa les épaules , puis reprit , d’un ton presque rêveur :
- Enfin ... peu importe . On dirait que tout change , et que le monde doit se renouveler . Les anciens vont partir , d’autres viendront . C’est la loi !

Cheun sentit son cœur se serrer. 
- Que dites-vous , Ronan ?
- Je dis que ma fille a cherché son destin , comme nous tous . Elle est retournée là d’où elle venait .
Son regard se fixa sur son hôte , inhumain , perçant .
- Toi aussi , d'ailleurs , tu le sens , n’est-ce pas ? Quelque chose t’appelle .

Désormais , la terre nous parle autrement . Les hommes d’en haut ne la comprenaient plus .

Puis , posant une main humide , légèrement palmée , sur son épaule , Kermeur s’approcha lentement de lui .
- Ne lutte pas . Tu fais encore partie du vieux monde . Laisse-toi glisser .

Cheun , effaré , recula brusquement .
L’air de la pièce semblait se déformer .
Sous la peau de Kermeur , il crut voir bouger quelque chose , comme un réseau de veines verdâtres , frémissantes .

- Vous n’êtes plus ... vous ! , begaya-t-il.
- Mais si ! , répondit l’autre , serein . Vous verrez , comme moi , que vous allez redevenir ce que vous êtes vraiment !

26 - Cheun , haletant , s’enfuit dans la nuit !
Le vent hurlait dans les herbes .
Derrière lui , la maison semblait frémir .

En redescendant vers le bourg , comme si la brume s’y mêlait de l’intérieur , il remarqua que les lumières des fermes tremblaient d’une façon étrange .
Les chiens ne jappaient plus .
Les visages qu’il croisait , furtifs , paraissaient flous , lointains , déjà gagnés par cette expression douce et vide qu’il avait vue dans la cité d’en bas .

À la brigade , personne ne voulut l’écouter .
Le colonel , impassible , lui posa une main sur l’épaule :
- Vous êtes encore fatigué , Le Guern . Tout cela ... vous l’avez rêvé . Le sergent-chef est tombé lors de l’éboulement , c’est tout .

Mais dans les yeux du commandant , Cheun vit le même éclat vitreux que dans ceux de Kermeur .
Et il comprit.

Quelque chose remontait lentement des entrailles du monde .
Pas une armée .
Pas une invasion visible .
Mais une conversion silencieuse , contagieuse , une mutation de la chair !

La terre elle-même semblait changer de souffle .
Et lui , qu'on surnommait , par dérision , le " Fou sur la Colline " , savait qu’il n’en réchapperait pas .
Car chaque nuit , dans ses rêves , la voix de Laig lui murmurait encore :

" Tu ne m’as pas perdue, Cheun .
Je t’attends dessous  
" .

 

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