LE GARDIEN DU MARAIS - Teaser / Bio - Le Prophète .
27 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
LE GARDIEN DU MARAIS
Teaser / Bio
Le Prophète
Ayant quitté Paris , ville de grande solitude , où très affecté par la mort de sa fiancé bretonne , il était parti fuir le passé mais aussi faire des études de médecine , Cheun Le Guern , sans avoir obtenu son diplôme , est revenu s'installer dans la maison familiale de Saint-Rivoal , au pied du mont Saint Michel de Brasparts . Mais là , vite rattrapé par son passé , il voit remonter à la surface , en même temps que l'horrible tragédie ayant envoyé à la mort sa fiancé d'autrefois , Maela Kermeur , la voiture tombée à la lisière du lac de Brennilis , dans les marais d’eaux noires du " Yeun Elez " où , disaient les anciens , les âmes perdues descendent dans l’autre monde . Rappelons-nous , que ce jour-là , Maela avait quitté précipitamment la fac de médecine de Brest en empruntant la voiture de Cheun , pour rejoindre la scène qu'elle devait tourner avec Anthony Richmond , metteur en scène d'une série fantastique se déroulant en Bretagne . Un plongeur de la police avait , depuis , retrouvé l'épave et l'enquête montrait qu'on avait trafiqué les freins . Depuis , Cheun , qu'on appelait , par dérision , le " prophète " avait prétendu recevoir des messages de Maela , mais , malheureusement , n'arrivait jamais à s'en souvenir . L'enquête redémarre ainsi au bout de trois années , puisque la lieutenante en charge a trouvé de nouveaux éléments ...
DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...
DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Le Prophète - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE GARDIEN DU MARAIS " , copyright 2025 .
LE GARDIEN DU MARAIS - Epilogue - XI - Le Signe de L'Archange .
26 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
" Alors la mort s'élève au-dessus du bord magique
Du monde plongé maintenant dans un profond sommeil ,
Et je ne suis plus . "
Annemarie Schwarzenbach - " La Vallée Heureuse "
( Das Glückliche Tal , 1940 ) ,
A Sils .
Comprends , l'heure est venue de choisir !
Une fumée mince s’en échappait , parfois , le matin lorsqu'une fille du bourg venait en entretenir le feu . À l’intérieur , sur la table , les enquêteurs de la gendarmerie avaient retrouvé tous les carnets de Cheun qui s’empilaient , couverts d’une écriture nerveuse : observations , visions , prières , fragments .
L'homme sortait peu , selon les témoins , mais se rendait à la chapelle , désormais muette , où brûlait encore une lampe à huile .
Chaque soir , il la rallumait , comme un rituel .
Un matin , Léna Morvan prit la peine de revenir sur les lieux , les traits plus durs , grisonnante , usée , elle qui avait quitté l'armée depuis longtemps .
Le monde semblait lavé , maintenant , presque neuf .
Au lendemain de la grande obscurité , elle avait erré , comme une âme en peine , à travers les Monts d’Arrée , sans mémoire précise des jours précédents , comprenant seulement qu’elle avait survécu , et que la mer , tout au loin , avait retrouvé son silence . Les hommes parlaient bas , les machines restaient muettes . Dans le ciel , avaient disparu leurs traces lumineuses , mais quelque chose , au fond de l’air , vibrait encore de leur présence .
Elle avait alors passé des heures toute seule à marcher sans but sur les crêtes , cherchant une réponse qu’elle ne pouvait formuler lorsqu'elle finit par atteindre le roc de Saint-Michel de Brasparts , là où les anciens disaient que la frontière entre les mondes s’effilochait .
Le vent soufflait en spirale , ce jour-là , autour de la chapelle quand un instant , peut-être , elle crut voir une lueur , pas tout à fait solaire , se poser sur la statue de l’archange .
Pas un rayon , pas un miracle visible , une simple résonance , un battement profond , comme si la pierre s'en nourrissait en cachette .
Elle tomba à genoux . Dans cette vibration presqu'imperceptible , elle avait senti une voix qui n’était pas une voix :
- Ce que tu as vu n’était pas pour vous détruire , mais pour vous rappeler votre tâche .
Ils n’ont pas vaincu . Vous êtes sur la voie .
Elle ne sut si elle rêvait ou non.
Mais , lorsqu’elle se releva , tout lui parut d’une clarté nouvelle et pure : le vent , les pierres , la lande , tout semblait relié .
Elle comprit que Saint Michel ne venait pas pour punir ni pour effacer , mais pour restaurer l’ordre : celui du lien vital entre la terre et le ciel , rompu depuis trop longtemps .
Les jours suivants , le ciel resta d’un bleu irréel .
Alors , la femme reprit sa marche .
Elle ne parlait pas beaucoup . Mais ceux qui la croisaient disaient qu’à son passage , les oiseaux se mettaient à chanter , que les bêtes se calmaient , que de temps à autre , à l'heure du crépuscule , un éclat doré courait sur la lande , comme une aile invisible .
Le monde , semblait-il , n’était pas perdu . Quelque chose , ou quelqu’un , sans doute , veillait encore sur lui ...
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FIN
LE GARDIEN DU MARAIS - X - Le Retour de Claire .
25 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
" L'Esprit , tel une tapisserie richement tissée dont les couleurs dérivent de l'expérience des sens , et dont le motif serait tiré des circonvolutions de l'esprit ... "
" Assis , le menton dans la main , d'un air méditatif , il se mit à regarder les tisons du feu , fixement : un paon d'un vert sinistre , avec un seul énorme oeil d'or , et dans cet oeil , les reflets de quelque chose de minuscule ... "
Carson Mc Cullers - Reflets dans un Oeil d'Or ( 1941 ) *
A quoi bon la jeunesse éternelle , en effet , s'il ne s'agissait que de l'affreuse grimace de quelque hurluberlu ? Une seule chose était vraie pour le gardien du marais , c'était cette douleur en son âme de bête prisonnière qui le poussait , arrivé au sommet du gouffre , à scruter le fond de l'abîme , et se mettre à rire comme un fou ! L'homme qu'il était devenu aurait dû s'avouer ne plus beaucoup tenir à cette vie qui , loin de l'Esprit céleste , l'avait terriblement déçu : ses amours malheureuses , la mort de Laig et la trompeuse froideur de Claire , sa solitude aussi vaste que l'infinité océane ...
" Mais où iraient donc plus tard tous ces visages réduits en cendres ? " , se demandait-il parfois .
L'au-delà était ici , n'est-ce-pas , dans cette triste vie quotidienne .
" Il nous donne la main ! " , fit-il , pleurant à chaudes larmes , le regard noyé dans l'eau si attirante , agenouillé sur le vide .
" N'est-ce pas maintenant qu'il faut l'atteindre ? "
Et sans doute fut-il tenté de suivre au fond du précipice l'inutile morceau d'étoile si longtemps convoité !
Mais celle-ci surgit un jour d'une roche au milieu du feuillage , à travers un léger souffle de vent ... La nuit tombait sur Saint-Rivoal . Un vent d’ouest faisait trembler les murs de la vieille maison Le Guern . La tempête en secouait les vitres , la pluie battait les ardoises d'un rythme régulier que Cheun aimait écouter avant de s’endormir . Depuis des semaines , les habitants disaient apercevoir des halos au-dessus du mont , des éclats froids traversant la brume au milieu des ajoncs dorés - ni orages , ni feux humains . Mais il n’y avait plus personne que lui , ici - du moins , c’est ce qu’il croyait lorsqu'une lumière s’alluma soudain dans la cuisine . Cheun Le Guern sortit de sa torpeur , cette nuit-là , lorsque quelqu’un frappa à la porte . Il croyait rêver depuis des mois , depuis sa descente dans le " Yeun " . Il vivait seul , à moitié retiré du monde , à rédiger des pages de symboles incompréhensibles qu’il n’osait plus relire . Il ouvrit .
La femme entra , trempée , vêtue d’un manteau clair taché de poussière rouge — la poussière de latérite , celle des pistes africaines . Elle posa son sac sur la table .
Alors , La pièce s’emplit d’une odeur étrange , mêlée d’ozone et de terre mouillée . Son souffle était court , la sueur qui perlait à sa nuque dégageait cette senteur âcre d'algues vertes , comme un signe qu’elle portait en elle la contamination qu’elle avait voulu combattre .
Ses gestes étaient lents , mesurés . Dans la pénombre , ses yeux brillaient d’un éclat de métal , comme si la lumière s’y fragmentait en prismes mouvants. .
C'était Claire Delatour !
Elle parcourut d'abord la pièce du regard , comme si elle s’attendait à y trouver quelqu’un d'autre .
Ses doigts frôlèrent son vieux carnet posé sur le buffet , celui où il notait ses pensées avant de disparaître .
Elle le feuilleta , sans expression .
Puis elle murmura :
- Tu avais raison , mon cher . Ce n'est pas l'Enfer qu'il faut craindre , c'est ce qu'il nous fait devenir !
Elle s’assit un instant , son visage se détendit , presque humain .
Puis , à voix basse :
- Là-bas aussi , ils m’attendaient . Les mêmes que ceux du lac . Ils se sont servis de moi comme d’un passage ...
Le vent siffla plus fort , faisant vaciller la lampe . Dehors , pareille à un chœur lointain ou à une vibration dans l’air , une rumeur monta .
Elle ferma les yeux .
- Bien sûr , ils ne vous détruisent pas . Mais ils vous transforment . Le feu , l’eau , la chair - tout devient pour eux matière végétale .
D'ailleurs , tu les as connus bien avant moi . Tu disais même les avoir combattues , ces algues pourrissantes !
La missionnaire leva la tête vers lui . Son regard , soudain , n’était plus tout à fait celui d'un homme : sa pupille s’était dilatée , puis effilée comme celle d’un faucon , tandis qu' un léger sourire étirait ses lèvres .
- L’humanité n’était qu'une étape . La suivante devrait commencer ici , dit-il , dans cette maison .Tu n’aurais pas dû revenir , Claire . Ce que tu portes en toi m'appartient .
Fébrilement , il se leva , sortit sur le seuil . Une clarté montait du sol , comme si la lande elle-même l'aspirait , le vent , capricieux dans la bruyère , soulevant ses cheveux pendant un bref instant . Au loin , sur le mont Saint-Michel de Brasparts , on distinguait une forme lumineuse , peut-être un feu de berger , peut-être la nouvelle effigie en or du saint , sur le toit de la chapelle .
Claire , pensant à son ami , regarda par la fenêtre vers le sommet , murmurant :
- Le Prophète ne mentait pas .
Puis , elle s'en retourna , se tenant dans le contre-jour .
- Claire ?
- Je t’attendais , Cheun ...
Sa voix était plus grave qu’avant , plus lente , presque inamicale .
Sans qu’elle l’invite , il entra .
- Je t’ai cherchée longtemps , dit-il . Je croyais que tu étais perdue .
- Perdue ? Elle sourit doucement . Non . Je me suis retrouvée .
Elle s’assit à nouveau , posant sur la table une pierre noire , lisse , polie comme du verre .
- Ils m’ont appris à l'écouter , là-bas , ceux du désert , qui viennent de très loin , mais pas d’un autre monde . D’un autre temps !
Il la fixa , troublé , craintif .
- Tu parles comme eux , maintenant . Comme Laig avant de mourir .
- Elle n’est pas morte . Elle a simplement franchi la ligne avant moi .
Il pencha la tête vers elle . Son regard , jaune et fixe , semblait venir d’un autre univers . Parlant peu , ses mots résonnaient comme un avertissement :
- Toi ? Pourquoi résistes-tu encore ? Tu as vu notre signal , tu l’as entendu dans les eaux du marécage . Pourquoi t’accroches-tu encore à ton vieux monde ?
Elle recula , prise d’un vertige .
- Voyons , tu l'as deviné ! Parce que je sais que ce feu-là doit t'obéir , que tu en es le maudit gardien !
31 - Ses traits , tout à coup , semblèrent vibrer sous la lampe , comme si sa chair , soudain devenue translucide, était gagnée par la crainte .
Elle se leva lentement .
- Ils m’ont envoyée pour toi . Tu as été choisi , dès le début . Tu étais le passage .
- Le passage ?
- Oui . Celui qui annonce , celui qui ouvre . Le Prophète .
Elle s’approcha , si près qu’il commença d'avoir peur , sentant le froid de sa peau de serpent .
- Mais tu hésites encore . Ils m'ont dit qu'ils n’aimaient pas beaucoup l’hésitation . Ceux qui refusent ... seront dissous !
Sa voix était si douce , presque tendre , mais chaque mot tombait , selon lui , comme le couperet d'une sentence définitive .
- Voyons , ma chérie . Laisse-les tomber , ces gens-là . Bientôt , il n’y aura plus de distinction entre eux et nous . La Terre a commencé à changer . Le " Youdig " n’était qu’un seuil .
Il ferma les yeux , revoyant sa chère Maela , ses mains , son rire dans la lumière du mont .
Puis , il crâna :
- Et si le Prophète devait refuser ?
Dans un souffle , après un silence , elle rétorqua :
- Alors , le feu l’effacera . Comme on efface un mauvais rêve au matin !
Fuyant la menace , il voulut se réfugier dans la salle à manger , là où un grand miroir ancien reflétait la lumière des bougies . Claire , essoufflée à le suivre , l'y précéda , s’y regardant aussi , croyant y voir la forme d'un autre visage , comme si son propre reflet n’était plus le sien .
Mais c’était , en fait , son double lumineux , d’une beauté presque insoutenable , celui d'une Madone sans ombre , transfigurée , dont les yeux s'irradiaient d'une blanche clarté !
Le gardien , dont la silhouette déformée s'affichait à côté d'elle dans la glace depuis le cadre de la porte , se mit encore à fanfaronner :
- Regarde-toi bien , fille du désert ! , claironna-t-il . Ce que tu vois n’est pas vraiment toi , mais celle , seulement , que tu as trahie !
Elle tendit la main.
Sous sa paume , un éclat naquit , rayonnement bleu qui fit danser les ombres .
Cheun sentit la chaleur remonter le long de son bras , dans une douleur aiguë , puis une clarté totale .
- Observe à ton tour ! Ce n’est pas la fin , c’est le commencement ! , lui répondit-elle .
Au même instant , dehors , depuis le toit de la chapelle , un rayon fulgurant , qui arrivait de la statue captant les derniers feux du couchant , vint traverser la fenêtre . La lumière , jaillissant comme d'un glaive dans le regard de l’Ange , rebondit brusquement sur le miroir , frappant Cheun en plein front !
Un cri bref , puis le silence .
Le gardien s’effondra , le visage brûlé , comme foudroyé par un feu invisible !
Claire tomba à genoux . La pierre noire quitta sa main , se fendit en deux , laissant échapper une vapeur , et , dans l’air , l’odeur d’iode et de mer reprit sa pureté ancienne .
Dehors , la tempête se tut soudain .
Le vent s’immobilisa .
Au-dessus du mont , un cercle lumineux apparut , silencieux , et la chapelle projeta sur la lande une ombre inversée , noire dans la lumière.
La maison trembla . Enfin , tout s’éteignit .
32 - À l’aube , des promeneurs découvrirent la demeure vide .
Sur la table , la pierre noire brillait d’une lueur sourde .
Autour , les murs portaient des traces brûlées , mais aucun corps .
Certains jurèrent avoir vu , dans les jours suivants, deux silhouettes marcher côte à côte , sur la crête du mont , dans la brume .
L’une semblait faite de lumière , l’autre d’ombre .
On disait que parfois , on les entendait parler , comme un écho :
- Le Prophète a changé.
- Non , Maela . C’est le monde qui s’est enfin souvenu de lui .
Et depuis , la lande du " Yeun " garde ce silence particulier , celui des lieux dont la porte , maintenant , reste ouverte , où quelque chose d’immense est déjà en train de recommencer !
( A Suivre )
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* Reflets dans un Oeil d'Or ( Reflections in a Golden Eye , 1967 ) , film américain réalisé par John Huston , avec Elisabeth Taylor et Marlon Brando .
Il s'agit d'une adaptation du roman éponyme publié en 1941 par Carson McCullers
( 1917 - 1967 ) , écrivaine américaine .
LE GARDIEN DU MARAIS - IX - Invasion .
24 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
" Quelque chose en nous s'embrase , tandis que tout s'éteint autour de nous ... " *
Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche ( 1837 - 1898 )
Au-dessus , figurait une inscription gravée :
" Qui est comme Dieu ? " ( 10 )
Elle ferma les yeux .
Dans le silence , il lui sembla entendre un souffle , puis une voix très douce :
- Vous doutez encore ?
- Cheun ?
- Ton prophète n'est qu'un pauvre homme . Mais parfois , cela suffit pour ouvrir une porte .
Elle se leva , la larme à l'oeil .
La tornade , au-dehors , portait ses lueurs bleues sur les monts d’Arrée .
Et , pour la première fois , la lieutenante ne sut plus si elle priait ou si elle rêvait .
Dans le bourg , une habitante lui avait raconté qu’une femme étrange venait parfois prier , la nuit , dans l'église .
Elle la décrivit avec des mots simples :
- Belle , mais pas tout à fait d'ici . Comme si la lumière passait au travers d'elle .
Morvan se contenta de noter la date , n’osant pas lui poser plus de questions . C’était le 21 juin , jour du solstice , jour le plus long .
Dans les Monts d’Arrée , ce soir-là , le vent soufflait sans fin , venu d’ailleurs .
28 - Certains présages prétendent que la Bretagne serait le dernier refuge pendant la guerre climatique et les catastrophes naturelles .
N'y aurait-il , d'ailleurs , que cette pointe majestueuse pour interdire aux tempêtes du grand large de venir jusqu'à elle ? Ce qui compte , ce sont les signes ... Rien n'avait vraiment changé , d'ailleurs , depuis l'époque du Déluge . Les rubis de la Couronne de feu , jadis tombés de la tête de Lucifer , n'étaient parvenus qu'à attiser davantage la violence et la haine au cours des siècles , répandant leur sanglante amertume sur le coeur brisé des hommes . Qu'il semblait loin , cet autrefois rayonnant de toutes choses , mais qu'il était proche aussi ! Car l'âme d'un peuple sera toujours plus forte qu'un phare à demi aveugle devant cette tempête formidable s'imaginant balayer les consciences !
" L'histoire ne commence-t-elle que lorsqu'elle devient prophétie du passé ? " ( 11 )
" Dites-moi si le monde est gardé ? , demandait le barde Glenmor ? ( 12 )
Car tout , sans cesse , recommence , comme un écho de l'interminable musique des vagues venant mourir sur la rive au ballet merveilleux des nuages ...
Tous les êtres qui montent de l'eau , y reviennent , s'y engendrant à nouveau sous diverses formes ... L'homme déchu a laissé au ciel son magnifique habit de Prince " orné d'or et de béryls , de calcédoines et de sardoines " , costume essentiel au-delà de l'éphémère , à la fois identique et si différent , reflétant des oripeaux sur la glace des apparences ...
" L'hiver , c'est le Monde , l'été , c'est l'Eon " , soupiraient , cet été-là , de nombreux " vacanciers " pensifs , venus en masse dans le nord-Finistère pour observer avec attention cette mer immense et capricieuse qui , seule à leurs yeux , paradoxalement , pouvait les sauver de la noyade . ( 13 )
" En haut régnait l'intrigue , en bas la corruption ... " , déclarait déjà un sage en Chine au temps de la décadence . ( 14 )
Fallait-il se lamenter , comme Sion , devant l'exil et la souffrance de tout un peuple ?
" Le Seigneur m'a abandonnée , le Seigneur m'a oubliée ! " ( 15 )
C'était l'été de la dernière chance , on était au bord du gouffre , un tourbillon de folie meurtrière s'apprêtait peu à peu à embraser insidieusement toute la planète !
Mais qui aurait vraiment voulu s'en préoccuper ? Cette fois , sans que nul ne s'inquiète d'une improbable et soudaine escalade belliqueuse mettant en péril cette belle insouciance du mois d'août , l'invasion des " touristes " venus de l'est se passa en silence au milieu de l'interminable chapelet de leurs corps noircis par les rayons solaires , sinistre préfiguration de l'épouvantable catastrophe !
Après tout , quand il n'y aurait plus de futur , dès l'automne sûrement , la mort viendrait comme une voleuse , et la foudre tomberait , chantant sa funeste mélopée ! Cela paraissait vraiment inéluctable !
29 - Le Guern avait fui la maison Kermeur , mais le monde autour de lui n’était plus le même .
Sur la route de la base , il avait aperçu des éclairs verts traverser le ciel bas . Pas des orages , mais autre chose , des lignes mouvantes , silencieuses , comme si les nuages étaient parcourus d’une intelligence . Arrivé à la brigade , il avait trouvé les hommes rassemblés autour d’un écran brouillé .
Les communications radio étaient pleines d'incohérence , de signaux inversés , de voix réverbérées , de parasites . Les satellites ne répondaient plus .
Le commandant , dont le regard avait désormais cette fixité tranquille des possédés , parla d’un ton monocorde :
- Problème de transmission depuis Brest . Rien de grave .
Mais Cheun , sachant qu'il mentait , remarqua le léger tremblement de ses mains .
Plus tard , dans la nuit , ce fut un technicien affolé qui lui confia à voix basse :
- On ne reçoit plus rien de l’Île Longue . Plus aucune balise , plus de code d’identification .
- Coupure totale ?
- Non ... C'est comme un effacement , comme si tout le système s’était dissous .
Lui comprit soudain que c'était leur but .
Dans un premier temps , les êtres venus d’en bas ne chercheraient pas à détruire l’humanité , mais à désactiver ses armes , à neutraliser son feu intérieur .
L’Île Longue , cœur nucléaire de la dissuasion française , n’existait déjà plus .
Les missiles , les têtes , les circuits ... tout avait été réduit à de la poussière conductrice , rongée par un processus biologique .
Et ceux qui gardaient le secret , comme Kermeur et sa fille , avaient été les premiers visés .
Ronan , parce qu’il avait travaillé sur les systèmes de contrôle sous-marins . Maela , parce qu’elle avait découvert , par hasard , les signaux venus du " Yeun Elez " .
Ils avaient voulu prévenir . Ils avaient disparu !
Les jours suivants , la région fut plongée dans une angoisse muette . Les communications tombaient une à une : les réseaux , les radios , les transmissions militaires . Puis les avions cessèrent de voler .
Des rumeurs circulaient : plus de lumières au-dessus des villes , des nuées métalliques sur la Manche , des côtes effacées de la carte radar .
Cheun , seul sur la colline , regardait le ciel devenir couleur de cuivre . Il entendait parfois un bourdonnement bizarre , comme une mer aérienne ou des vagues de fréquences quasi invisibles . La terre vibrait sous ses pieds .
Mais lorsqu'il " les " vit venir , un soir , il sentit que le sol respirait autrement . Pas des disques , ni des engins connus . Cela ressemblait à des formes translucides , plutôt , mouvantes , pareilles à des méduses gigantesques glissant dans le ciel immaculé de cette vespérale fin du monde . Peu à peu , aurait-on dit , ce ballet prodigieux de métaux recouverts de pierres précieuses finit par consteller l'espace d'un feu d'artifice multicolore !
Une flamme orangée suivait de sa trace les sphères silencieuses , tandis que leurs diamants de feu basculaient , se balançant dans le vide , par-dessus les maisons , surgissant de toutes parts , les illuminant d'une vive lumière aux teintes écarlates , glissant au-dessus de la lande en effleurant les toits , répandant leurs lumières froides , pendant qu'ailleurs , d'autres se déployaient vers les villes - Brest , Rennes , Nantes , Paris ...
Les hommes levèrent la tête sans rien comprendre . Certains se mirent à prier , d’autres à éclater nerveusement de rire . Mais il n’y eut pas de guerre . Les avions ne décollèrent pas . Les missiles ne répondirent plus . Les armes s’éteignirent , comme les lampes d’un monde condamné.
Dans le ciel , une clarté monta , douce , implacable .
Et Cheun , du haut de sa colline , comprit enfin ce qu’avait voulu dire le vieux Kermeur :
" Le monde doit se renouveler.
Les anciens vont partir , d’autres viendront " .
Sans réfléchir , il se mit à genoux dans la brume , revoyant , sous ses paupières traversées d'une lueur verdâtre , le regard lumineux de sa fiancé dont la voix se mêlait au vent de Nordet :
" Tu vois, Cheun ... ils viennent rebâtir la demeure , ils ne la détruisent pas ! "
Pour la première fois , il sentit , alors , que le sol sous lui n’était plus tout à fait solide .
La terre palpitait comme si la planète entière s’éveillait à une autre forme de vie .
Et , dans ce frémissement , il crut entendre le mot qu’il ne fallait jamais prononcer : l'Atlantide !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - IX - Invasion - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .
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Notes :
10 - Signification du nom de Saint-Michel en hébreu = Quis ut Deus ? en latin .
11 - Yann-Bêr Kalloc'h ( 1888 - 1917 ) , barde , écrivain breton de l'île de Groix : " Ar En Deulin ( A Genoux , 1904 - 1917 ) , III - Evid Mem Bro ( Pour Mon Pays ) , 7 - Tri Neved , Tèr Bédenn ( Trois Sanctuaires , Trois Prières , nov. 1914 ) .
12 - Glenmor ( 1931 - 1996 ) , chanteur , écrivain breton : " Le Récit Bardique " , dans son album " Princes , Entendez Bien ! " ( Le Chant du Monde , 1973 ) - Tous droits réservés .
13 - " Le Passeur des Mondes " , La Croisade , 10 , 5 : évangile de Philippe ( texte apocryphe du 2è siècle ) .
14 - Tchouang-tseu ou Zhuangzi ( 369 - 288 avant JC )
15 - Isaïe , 49 , 14-15 .
* " Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche , Pages de Journal " ( 1898 ) par Constantin Christomanos ( Konstantin Chrestomanos , 1867 - 1911 ) , historien , dramaturge grec , lecteur de l'impératrice Elisabeth d'Autriche .
LE GARDIEN DU MARAIS - VIII - Zombie .
23 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
" Seriez-vous incapable de reconnaître l'humain dans l'inhumain ? "
Ray Bradbury - " Chroniques Martiennes "
Cheun avançait lentement sur la route , le visage creusé , les yeux perdus dans le vide .
Les jours passés depuis sa remontée du " Yeun Elez " n’étaient qu’un long brouillard : des ordres de la brigade , des entretiens sans mémoire , des nuits sans sommeil .
On l’avait mis en liberté " provisoire " , après une première entrevue avec le juge , avec cette bienveillance distante qu’on réserve aux gens brisés .
Mais une idée , une seule , le hantait : Maela !
Il devait parler à son père , comprendre .
Le vieux Ronan Kermeur vivait toujours près du lac de Brennilis , dans une maison battue par les vents . Cheun , autrefois , quand il était encore enfant , l’avait souvent croisé sur les chemins , taiseux mais solide , un homme de la lande , enraciné dans la terre comme ses aïeux .
Ce jour-là , pourtant , lorsqu'il le vit ouvrir sa porte , il sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas .
Le retraité n’avait plus la même stature .
Son visage paraissait lisse , presque gonflé , mais ses yeux , surtout ses yeux , paraissaient couverts d’une fine pellicule brillante . Une odeur étrange flottait dans la pièce , humide , salée , comme celle des algues qu’on fait sécher après la marée .
- Ah , dit-il d’une voix traînante , tu es revenu ?
- Je voulais parler de Laig .
- Maela ?
Il marqua une pause , comme s’il cherchait dans sa mémoire une parole oubliée .
Puis il sourit d'une manière qui ne lui ressemblait pas .
- Je lui avais bien dit que la route de la digue était dangereuse ! ... Elle conduisait trop vite , cette fille , de toute façon .
Le visiteur se raidit.
- Ce n’est pas vrai ! Vous savez qu’elle n’est pas morte dans un accident .
- Non ? reprit le vieillard , toujours calme . Pourtant , c’est ce qu’on m’a dit .
Il haussa les épaules , puis reprit , d’un ton presque rêveur :
- Enfin ... peu importe . On dirait que tout change , et que le monde doit se renouveler . Les anciens vont partir , d’autres viendront . C’est la loi !
Cheun sentit son cœur se serrer.
- Que dites-vous , Ronan ?
- Je dis que ma fille a cherché son destin , comme nous tous . Elle est retournée là d’où elle venait .
Son regard se fixa sur son hôte , inhumain , perçant .
- Toi aussi , d'ailleurs , tu le sens , n’est-ce pas ? Quelque chose t’appelle .
Désormais , la terre nous parle autrement . Les hommes d’en haut ne la comprenaient plus .
Puis , posant une main humide , légèrement palmée , sur son épaule , Kermeur s’approcha lentement de lui .
- Ne lutte pas . Tu fais encore partie du vieux monde . Laisse-toi glisser .
Cheun , effaré , recula brusquement .
L’air de la pièce semblait se déformer .
Sous la peau de Kermeur , il crut voir bouger quelque chose , comme un réseau de veines verdâtres , frémissantes .
- Vous n’êtes plus ... vous ! , begaya-t-il.
- Mais si ! , répondit l’autre , serein . Vous verrez , comme moi , que vous allez redevenir ce que vous êtes vraiment !
26 - Cheun , haletant , s’enfuit dans la nuit !
Le vent hurlait dans les herbes .
Derrière lui , la maison semblait frémir .
En redescendant vers le bourg , comme si la brume s’y mêlait de l’intérieur , il remarqua que les lumières des fermes tremblaient d’une façon étrange .
Les chiens ne jappaient plus .
Les visages qu’il croisait , furtifs , paraissaient flous , lointains , déjà gagnés par cette expression douce et vide qu’il avait vue dans la cité d’en bas .
À la brigade , personne ne voulut l’écouter .
Le colonel , impassible , lui posa une main sur l’épaule :
- Vous êtes encore fatigué , Le Guern . Tout cela ... vous l’avez rêvé . Le sergent-chef est tombé lors de l’éboulement , c’est tout .
Mais dans les yeux du commandant , Cheun vit le même éclat vitreux que dans ceux de Kermeur .
Et il comprit.
Quelque chose remontait lentement des entrailles du monde .
Pas une armée .
Pas une invasion visible .
Mais une conversion silencieuse , contagieuse , une mutation de la chair !
La terre elle-même semblait changer de souffle .
Et lui , qu'on surnommait , par dérision , le " Fou sur la Colline " , savait qu’il n’en réchapperait pas .
Car chaque nuit , dans ses rêves , la voix de Laig lui murmurait encore :
" Tu ne m’as pas perdue, Cheun .
Je t’attends dessous " .
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - VIII - Zombie - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .
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LE GARDIEN DU MARAIS - VII - Le Fou sur la Colline .
22 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
" Ils réalisent que ce n'est qu'un pauvre fou
Qui ne donne jamais de réponse ,
Mais le fou , sur la colline ,
Voit bien le soleil se coucher ,
Et ses yeux , dans sa tête ,
Regardent leur monde tourner ... " *
The Fool on the Hill ( Le Fou sur la Colline , 1967 )
John Lennon / Paul Mc Cartney ( The Beatles )
Et les Ténèbres , sais-tu où elles résident ? "
Job , 38 , 19 .
Mais dès qu’il tentait de les saisir , tout s’effaçait .
Sa mémoire glissait , comme de la vase entre les doigts .
La lieutenante Morvan , elle aussi , resta d'abord murée dans le silence , puis dut remettre , quelques jours plus tard , son rapport .
Le commandant en parcourut les pages sans lever les yeux .
- Pas de corps , pas de preuve . Vous savez ce qu’on dit , lieutenant ? Vous vous êtes laissée prendre par la légende .
- Je n’ai pas rêvé . Il y a quelque chose là-bas .
- Des gaz , des illusions , des traumatismes , peut-être , ... Appelez ça comme vous voulez . Mais , croyez-moi , fermez ce dossier , reposez-vous !
La pauvre fille acquiesça , mais sa main tremblait légèrement.
En quittant le bureau , elle se sentit observée .
Dans la vitre du couloir , son reflet sembla bouger avec un décalage , comme si une autre version d’elle-même hésitait à la suivre . On la renvoya à la base médicale , puis elle quitta momentanément le service . On disait qu’elle avait besoin d'un peu de repos .
L’affaire , à la brigade , après quelques vaines fouilles et recherches , fut donc vite déclarée close et classée sans suite . Le rapport mentionna un effondrement sous la chapelle , un éboulement qui avait causé la disparition probable , mais inexpliquée , du sergent-chef , dont on ne retrouvait toujours pas le corps . Cependant , il n'y avait aucune trace d’activité subversive .
Au bout d'un mois , le commandant , d’un ton sec , mit fin à toute discussion :
- On ne fait pas trop de vagues . Rien n’est arrivé .
Mais dans ses cauchemars , Lena percevait toujours l'appel de Maela :
- Cette fois , l’homme est des deux côtés du ciel !
Saint Michel a repris son combat !
Le cas du malheureux Guégan , lui qui n'avait pas de famille , fut vite réglé , car , dans les couloirs de la base , la rumeur se répandait que s'il avait sans doute disparu noyé par accident , certains officiers , non plus , ne paraissaient plus être tout à fait les mêmes .
Quant au gars de Saint-Rivoal , on le voyait souvent errer sur la colline au-dessus du " Yeun Elez " , les yeux perdus dans la brume , paraissant couvert d'un voile humide . Ceux qui connaissaient son regard constatèrent qu’il n’était plus , lui aussi , tout à fait le même , et que ses gestes , comme s’il respirait entre deux mondes , prenaient une drôle de lenteur , parfois à contretemps .
Les paysans du coin finirent par l’appeler " Le Fou sur la Colline " . Il ne parlait en effet presque plus . Mais de temps à autre , à voix basse , il répétait :
- Pourquoi Maela a-t-elle disparu ?
C'est qu'il ne se souvenait plus de son visage , seulement d’une lumière sous la mer et des battements de son coeur à travers le sien . Les soirs de brume , on pouvait , au sommet du mont , distinguer sa silhouette immobile dans le vent , qui scrutait les marais pour la voir .
Il semblait attendre d'elle un signe , ou un retour impossible .
Le monde avait repris son cours , mais sous sa peau , quelque chose avait changé .
Le souvenir du " Yeun Elez " demeurait , non comme un cauchemar , mais comme une blessure lente , une certitude muette : les modèles de l'âge ancien revivaient dans de nouveaux corps sous la terre , et chaque soir , au-dessus du marais , flottait une seconde avant de disparaître cette curieuse lumière bleue , comme un dernier regard d’amour venu d’ailleurs ...
Mais les habitants du coin racontaient quelque chose d'autre : la nuit , certains voyaient des lueurs bizarres flotter au-dessus du " Yeun " , et parfois marcher une silhouette , seule sur la crête , les bras ouverts vers le ciel !
Son supérieur lui avait demandé de " boucler l’affaire Le Guern ".
Elle ne savait plus très bien pourquoi elle venait : par devoir , ou par besoin de comprendre ?
Elle gara sa voiture près de la fontaine du bourg . Le vent portait une odeur de tourbe et de pluie .
Sur le chemin qui la menait à la petite église , elle vit un chien courir comme un fou autour de son maître en habit d'arlequin . C’était Cheun se promenant avec son épagneul , Eon .
Léna leva la tête vers le jeune homme , lui adressant son plus beau sourire . Ses yeux semblaient plus clairs qu’avant , se dit-elle , presque transparents .
- Je savais que tu reviendrais , lui déclara-t-il avec douceur .
- Tout le monde te croit parti ! , répondit-elle .
- Ici , les morts n’ont pourtant jamais vraiment disparu .
Il parlait si calmement , sans exaltation , chaque mot vibrant d’une complète sérénité .
Elle le dévisagea longuement , cherchant la folie dans son regard , n'y voyant , pour finir , qu'une grande lassitude .
- Qu’avons-nous vu , là-dessous ? , lui demanda-t-elle avec angoisse .
Il resta silencieux , puis rétorqua :
- Ce que nous avons vu n’a pas de nom . Peut-être l'oeuvre de Dieu ? Peut-être celle du Diable , ou que nous deviendrons quand nous cesserons d’avoir peur ?
Ils montèrent ensemble vers le mont .
Le brouillard couvrait la lande . On entendait le vent glisser dans les bruyères comme un souffle d’ailes .
Parvenus près de la croix , les marcheurs du jour s’arrêtèrent .
- Tu entends ?
- Rien de spécial .
- Écoute mieux !
Tout au fond de la combe , elle perçut alors comme un murmure , ténu d'abord , presque musical , puis une clameur immense portée par le vent , comme un concert de gémissements lointains qui montait de l'abîme .
Elle sentit son cœur se serrer .
- C'est le vent dans les rochers , dit-elle .
- Ou ce qu ' il y a derrière le vent ?
Posant leurs mains sur la terre humide , il s’agenouillèrent .
- Si les hommes perdaient complètement la foi , déclara Cheun , les Dragons gagneraient . Vois-tu , ils dorment encore . Mais la frontière est fine . Trop fine . Et Michel serait seul .
Morvan frissonna.
- Tu parles comme un prophète .
- Non . Juste comme un homme qui a vu le pire ... et qui ne sait plus si ce n'était qu'un mauvais rêve .
24 - L’hiver s’installa .
On dit que Le Guern errait souvent autour du mont , parlant seul , ramassant des pierres qu’il disposait en cercles . Certains enfants , par curiosité , venaient le voir . Il leur parlait avec sagesse , leur montrait le ciel , disant :
- Le monde est plein de voix . Mais il faut du silence pour les entendre .
Un soir , la tempête souffla plus fort que d’ordinaire .
On retrouva , le lendemain , son manteau accroché à la croix de Saint-Michel .
Où était-il parti ? On ne l'avait pas revu depuis une semaine !
Les anciens du bourg dirent qu’il avait peut-être " rejoint la lumière ".
Les autres parlaient déjà d’un suicide .
Mais les plus jeunes , continuant de grimper la colline pour écouter le vent , juraient entendre quelqu’un leur dire :
- N’ayez pas peur , le feu veille encore !
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DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - VII - Le Fou sur la Colline - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .
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* " They can see that he's just a fool ,
And he never gives an answer ,
But the fool on the hill ,
Sees the sun going down ,
And the eyes in his head ,
See the world spinning 'round ... "
" The Fool on the Hill " ( 1967 ) est une chanson des Beatles signée Lennon / McCartney , bien qu'écrite exclusivement par Paul McCartney . Elle est parue en sur l'album " Magical Mystery Tour " , et apparaît également dans le film du même nom .
LE GARDIEN DU MARAIS - VI - Base 22 .
18 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
" J 'habite à la frontière , sur la ligne de passage , aux portes du désert ...
Ma ville sera bientôt vaincue ... "
Guégan fit un pas en arrière , crispé.
- Lieutenant ... c’est quoi , ça ?
Elle ne répondit pas , mais ses yeux suivirent une silhouette qui s’était détachée du groupe .
C’était Laig .
Son corps , déjà frémissant depuis qu’ils avaient franchi la première barrière , vibrait maintenant d’une lumière intérieure . On voyait ses cheveux qui ondulaient doucement dans l’air comme des filaments vivants . Quant à sa peau , elle se couvrait d’un réseau de lignes dorées .
- Maela ! , cria Cheun . Qu’est-ce que tu fais ?
Mais celle-ci ne semblait plus l'entendre . Une des créatures l’effleura du bout de ses ventouses . la chair de la jeune femme , en un instant , se mêla à la sienne . Son cri se perdit dans un souffle de lumière !
Le sergent-chef , par peur , tenta de dégainer son arme pour se défendre , mais le métal se désagrégeant entre ses doigts , celle-ci fut brutalement réduite en poussière d'écume .
Il recula , terrifié :
- Ce n’est pas possible ... ils désintègrent tout !
Venue de nulle part , peut-être de l’eau elle-même , une voix retentit , comme surgie d'outre-tombe !
- Non , nous ne détruisons pas . Nous transformons !
Puis , leur faisant signe , une silhouette androgyne , vêtue d’une tunique translucide , émergea du brouillard . Sa peau avait l’éclat des coquillages , les prunelles de ses yeux semblaient faites de sel et de nuit .
- Venez ! , leur suggéra-t-il mentalement . Vous êtes attendus .
Dotés , chacun , d'un appareil respiratoire futuriste , inconnu de la science terrestre , le petit groupe , sans oser parler , suivit ce guide extraordinaire qui , ensuite , les conduisit au travers d'un boyau submergé où des lumières dansaient comme des âmes perdues . Puis , brusquement , le tunnel s’élargit : devant eux s'étendait une cité entière , engloutie sous les eaux !
Des tours d’algues translucides montaient vers la surface comme des colonnes respirantes . Des ombres pisciformes , nageant tout autour , s’affairaient entre elles , façonnant dans des cocons de verre des formes humaines .
Cheun approcha l’un de ces berceaux de roche cristalline : à l’intérieur , un visage d’homme se dessinait lentement , parfait , paisible .
Le guide posa sa main sur la paroi , leur murmurant intérieurement :
- Nous remodelons les corps . Ceux de la surface sont impropres . Leurs âmes ne sauront plus où habiter .
Cheun sentit monter un vertige en lui .
- Alors ... , la vérité , c’est ça ? Les habitants de la capitale ... Tous ces moutons dénués de volonté ...
- Oui . Leur esprit a déjà quitté leur enveloppe . Ils attendent d’être rappelés ici , dans leurs nouveaux corps .
- Et ceux qui refusent ?
- Ceux-là se dessècheront comme des feuilles d’automne .
Lena recula , glacée . Laig n’était déjà plus visible . Quant à Guégan , livide , il fixait l’eau noire qui bouillonnait doucement .
Le guide se tourna vers eux , un sourire de poisson carnassier sur les lèvres .
- Mais vous pouvez encore choisir !
18 - Ils refont les corps , pensèrent-ils , pour s'opposer à la création première et lutter contre Saint-Michel qui les avait d'abord contraint dans leur forme marine végétale .
Ils furent forcés de suivre encore leur guide à travers la cité liquide où les dômes translucides vibraient comme des poumons qui exhalaient une vapeur bleutée . Partout , des créatures travaillaient avec lenteur dans un silence quasi-hypnotique , leurs gestes parfaits , d’une précision presque liturgique .
Sous leurs yeux , les cosses , livrant des êtres d’apparence humaine , s'ouvraient une à une , avec , à l'intérieur , des femmes , des hommes , des enfants dont les visages lisses , dépourvus de rides ou cicatrices , portaient des branchies . Leurs yeux , d’un gris d’opale , semblaient vides encore , attendant que quelque chose - ou quelqu’un - les anime .
Le guide s’arrêta au bord d’un bassin où flottait une immense forme végétale , entre algue et embryon .
- Voici le premier des nôtres , dit-il . Celui qui fut façonné avant la séparation des mondes .
Cheun eut un haut-le-cœur : la chose respirait à peine . Son être oscillait entre la consistance de la chair et celle de la feuille .
- Qui a fait cela ? demanda-t-il d’une voix sourde.
- L’Archange .
- Saint Michel ?
- Oui . Celui qui tranche , celui qui nous a forcés à ramper dans les eaux sombres des marais plutôt que de marcher sous le soleil , en revêtant la forme des plantes souterraines . Pourtant , nous étions l’ancienne chair , le premier modèle avant la venue des Atlantes . Maintenant qu'ils sont partis très loin , certains d'entre nous les ayant suivis dans leur fuite , les autres croupirent ici-bas à respirer la sombre lumière des profondeurs , pas celle du ciel . ( 8 )
Vibrant d’une tristesse antédiluvienne , presque sacrée , la voix du guide poursuivit :
- Quand il nous a bannis , le monde marin fut scellé comme une prison . Mais les siècles passés ramenèrent les nôtres de l'espace . Et voici venu le temps de la réplique . Nous refaisons les corps pour nous libérer d'une forme imposée . Pour nous opposer à sa Loi !
Ils sentirent tous le frisson d'une onde glacée remonter le long de leurs nuques .
- Vous ... refaites les hommes ?
- Non , répondit-il doucement . Nous allons reconstruire l’humanité comme avant . Celle de la surface va s’éteindre . Leurs esprits se dissolvent déjà dans des champs d’ondes négatives . Nous , nous leur offrirons un meilleur abri . Un corps affranchi du souffle divin , nourri par les seuls courants de la Terre-Mère .
Guégan , blême , murmura :
- C’est un blasphème ...
Le guide se tourna vers lui . Son regard , soudain , s’embrasa d’un fulgurant éclat d’or .
- Non , c’est une résurrection . Le Ciel avait créé pour dominer . Nous créons pour libérer . Saint Michel croit encore tenir l’équilibre du monde ... mais celui-ci est rompu . Ceux de la surface l'ont déjà trahi depuis longtemps . Bientôt , nous règnerons !
Dans le bassin , la forme végétale s’étira , se déployant lentement . De ses bras translucides surgit une tête improbable qui , peu à peu , se forma , vaguement humaine , au milieu des nervures .
Cheun recula d’un pas , fasciné .
- Et Maela ? demanda-t-il dans un souffle.
- Elle fait partie de la nouvelle génération , lui répondit l'Alien , le premier lien , l'ambassadrice entre votre monde et le nôtre .
Un grondement monta des profondeurs , long , sourd , comme un appel venu du centre de la Terre . Les tours d’algues frémirent . Le maître leva la tête .
- Il approche , celui que vous appelez l’Archange . Nous devons hâter la refonte !
Il se tourna vers le groupe .
- Vous aussi porterez un nouveau corps . Le métal vous a déserté . Vos armes ne vous reconnaissent plus . Vous appartenez déjà à la matière vivante !
Ils ressentirent alors , malgré l'humidité ambiante , une chaleur étrange gagner leur peau , et comme si l’eau de la caverne battait dans leur propre sang , le battement d'une pulsation sous leurs veines . Tout autour d’eux , tel un poumon vivant , la cité respirait , chaque expiration semblant aspirer un peu plus de leur humanité . Le guide les mena jusqu’à une salle circulaire , creusée dans la roche laiteuse .
Au centre , un bassin miroitait faiblement . Sur ses parois ondulaient des marques anciennes , comme des lettres liquides qui s’effaçaient et se reformaient au gré des vagues .
Chacun sentit son esprit vaciller . Ces signes qu'ils n'avaient jamais vus , pourtant , leur semblaient familiers , comme si quelque chose en eux , très loin , les reconnaissait .
Mais ils n’ont jamais dit ce qu’il advint de nous par la suite .
Ils pouvaient fixer les images . Les corps tombés s’enfonçaient dans l’eau , leurs ailes brûlées se dissolvant, se transformant en membranes translucides , en filaments , en algues .
- Nous avons été changés . Non pas anéantis , mais réduits . Saint Michel , le " gardien de l’ordre " , a utilisé la Loi du Feu pour nous contraindre dans la Loi de l’Eau . Il a figé nos formes dans la lenteur , nous a privés de la verticalité .
Le sergent-chef balbutia :
- Des anges ? Vous étiez des anges ?
- Nous étions les premiers porteurs de la Lumière , avant qu’elle ne se divise entre ciel et terre . Nous avions refusé la séparation . Nous voulions demeurer unis à la matière , fusionner avec le souffle vivant de la Planète bleue . Mais l’Archange nous accusant de profanation , précipita son armée pour nous abattre !
Ils écoutaient fascinés , glacés , l'être déchu qui poursuivit , d’une voix lente , presque incantatoire , son récit :
- Dans la mer première , nos ailes fines devinrent des ondes , nos voix se mêlant au chant des courants . Nous étions les veines du monde , oubliés de tous . Mais les Atlantes déchirèrent le pacte à leur tour , souillant la terre , brûlant les eaux , tuant la lumière . Alors , l'océan s’est souvenu de nous .
Les images se firent plus sombres . Des corps humains se mêlaient à des tiges , des visages se dissolvaient dans le flux vert .
- Nous avons compris que la Création d'origine était fausse . Que l’ordre imposé n’était qu’un miroir inversé de la vraie lumière . Nous , les rejetés , non plus des Anges de feu , mais des êtres d’eau et de chair mêlées , non plus des âmes venues du ciel , mais des consciences nées du fond , des " Veilleurs " , nous avons commencé à refaire ce que Michel avait défait !
Léna se mit à balbutier , complètement terrifiée :
- Vous ... vous refaites le monde à l’envers !
- Non ! , lui rétorqua le guide . Nous le redressons !
Le ciel s’est trompé de direction . L’âme n’est pas faite pour s’élever , mais pour descendre , pour s’unir à la racine du vivant .
Cheun sentit un frisson le traverser . Dans le reflet du bassin , l'homme vit fugacement son propre visage se mêler à une forme végétale , des filaments verts courant sous sa peau , comme si la cité entière respirait à travers lui .
Akor s’inclina .
- Le temps des Algues revient . Nous étions les premiers Anges . Nous serons les derniers Dieux !
Le Maître les avait fait pénétrer dans cette vaste rotonde noyée d’une clarté verte où tombaient du plafond , comme des racines suspendues , quelques filaments de lumière . Au centre , le bassin pulsait lentement , semblable à un cœur liquide . Sur la surface ondulaient des signes mouvants , ni tout à fait des lettres , ni tout à fait des images , comme des traces vivantes , respirantes .
Chacun sentait son souffle se raccourcir .
Quelque chose , dans ce lieu , leur semblait à la fois familier , mais proscrit .
Le guide avait posé sa paume sur l’eau , faisant surgir ces visions terribles de cieux en flammes , ces colonnes d’or se brisant , puis cette pluie d’êtres ailés , flamboyants , précipités vers l’abîme , silhouettes imprécises désormais , plongées dans les profondeurs , perdant leurs ailes dans la tourmente , et leur éclat se dissolvant , leurs corps se couvrant d’une matière nouvelle : algues , fibres , tentacules , membranes ! Les flammes devenaient eau , l’esprit devenait sève !
- Nous étions les premiers modèles ! , fanfaronna-t-il encore à voix basse .
Mais nos ailes furent changées en ondes , répéta-t-il à nouveau , et nos voix devinrent le murmure des vagues ...
19 - Autour d’eux , les cocons s’ouvraient , libérant de nouveaux bébés à la peau translucide , aux yeux laiteux , respirant par leurs pores comme des poissons terrestres .
- Voici nos enfants ! , se réjouit leur mentor .
Les " anciens modèles " renaissent sous forme humaine . Ils reprendront la surface quand les corps de vos semblables auront cessé de les habiter .
La lieutenante Morvan voulut parler , mais un vertige la prit . Sa peau brûlait . Dans le reflet de l'eau , elle vit fugacement son visage se tordre , traversé de filaments verdâtres , comme si son sang se souvenait d’une autre forme .
- Non ! gémit-elle . Non ...
- Tu crois être fille de poussière , mais tu portes bien les traces du premier souffle , la mer te réclame ! , essaya de la rassurer le monstre des profondeurs .
20 - Mais un grondement descendit soudain des nues tandis que la couleur verte devint blanche , aveuglante , et qu'une vibration terrible secouait la caverne !
Akor , tremblant , recula , pendant qu'une voix grave , immense , résonna dans l’eau et dans leurs têtes :
- Ceux qui ont renié le Feu ne renaîtront pas . Vous n’êtes que des reflets , des formes perdues .
La chair ne sauvera plus personne !
Ils tombèrent à genoux , reconnaissant cette présence : c'était l’Archange du Jugement , Saint Michel !
Mais sa voix n’était plus celle des Églises .
C’était un tonnerre dans l’eau , un éclat du Ciel !
Alors , le déchu leva les bras , défiant la clameur :
- Tu as créé pour dominer , Michel ! Tu as figé l’Esprit dans la hauteur ! Nous , nous referons le monde à l’endroit , notre monde où la lumière germera dans la vase !
La mer gronda , furieuse .
Maela sentit qu'en elle , s’affrontaient deux forces , le feu céleste plongeant comme un cormoran dans l'eau de mer , et son corps , déchiré , oscillant entre matière et souffre spirituel , entre fidélité à la surface et corail des profondeurs .
Puis tout se tut.
Le bassin se referma sur sa lumière .
Seul subsistait , dans le silence , le souffle lent des tours d’algues , comme le battement d’un cœur endormi .
Le Guern comprit qu’ils venaient de voir le visage caché de la Genèse , et que nul retour en arrière ne serait plus possible .
Autour de lui , l’eau gouttait doucement des parois . L’écho du grondement s’était éteint , remplacé par un silence sans mémoire .
Léna , allongée à quelques mètres , se redressa péniblement .
Ses yeux fixaient le vide , comme si , en se souciant d'une absence , elle cherchait quelque chose d’indicible .
- Où ... où est Yves ? , finit-elle par s'inquiéter .
Cheun tourna la tête .
Le militaire avait disparu .
Seul son casque gisait dans une flaque , la visière brisée , couverte d’une fine couche d’algue .
Elle voulut crier , mais aucun son ne sortit de sa gorge . Un frisson la traversa : la dernière image qu’elle gardait de lui était trouble , un bras tendu vers cette lumière verte , puis plus rien .
Tous deux remontèrent avec peine , s'agrippant l'un à l'autre , titubants , par le tunnel à moitié effondré . L’air de la lande , froid et sec , leur sembla presque familier .
Le ciel était gris , lavé de pluie . Les monts d’Arrée s’étendaient , silencieux , comme si rien ne s’était passé .
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DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - VI - Base 22 - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .
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Notes :
8 - La Demeure Enchantée ( Cycle de L'Etoile II ) , 5 , VII - Destruction de l'Atlantide - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
9 - HOLOPHERNE ( II ) - Le Siège de Menri
( Cycle de L'Etoile XVI ) - Epilogue - Naissance - Copyright 2022 Dan Ar Wern / OmniScriptum S.R.L Publishing Group - All rights reserved .
* " Choeur de Chair " , Héroïnes , 5 par Véronique Levy , Artège , 2021 - Tous droits réservés .
LE GARDIEN DU MARAIS - V - Ondine .
17 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
" Et se déplaçant au travers d'un miroir clair
Suspendu devant elle ,
Apparaissent les ombres du monde ... " *
Les dossiers de l’Île Longue étaient protégés , mais un code interne , que lui avait soufflé un ancien collègue , lui permit d’accéder à un rapport oublié : " Opération M-22 / Yeun Elez ".
Elle en lut à voix haute les premières lignes :
Anomalies récurrentes : émissions non identifiées , comportement magnétique incohérent .
Personnel affecté : R. Kermeur , ingénierie sonar .
Statut : suspendu - perte de contact avec l’équipe 3 , 12 novembre 2021.
Elle sentit un frisson lui remonter l’échine .
Une note manuscrite ajoutait plus bas :
Présence lumineuse observée à la surface du lac - Contact visuel ( formes humanoïdes )
- Ordre de silence total .
La gendarme referma brutalement le dossier .
Ce n’était plus une enquête criminelle . C’était autre chose .
Elle se rendit dans le couloir et appela son adjoint :
- Guégan , prépare la voiture . Nous partons pour Brasparts .
- Encore cette affaire de noyade ?
- Non . Pour une fois , c’est l’affaire de ce qu’il y a sous l’eau .
13 - Au crépuscule , Cheun monta vers la chapelle Saint-Michel avec la clé de Ronan serrée dans sa poche.
Le vent s'était mis à hurler . La brume avalait peu à peu la lande .
Arrivé au sommet , il s'agenouilla près de la grande croix de pierre . Le sol vibrait sous ses mains , comme une respiration lointaine .
Alors il vit , sous la roche , un bref éclat bleu .
La terre s’ouvrit légèrement , laissant apparaître une cavité circulaire , taillée comme un puits .
Régulière , presque vivante , une lumière , au fond , pulsait , dans laquelle une silhouette se dessinait : Maela !
- Tu vois , Cheun ? Ils ne dorment plus . Michel , jadis , les a retenus . C'est pourquoi la foi des hommes s'est éteinte . À présent , c’est à toi de les délivrer .
- Les Dragons ?
- Non . Tes Frères du Miroir . Ceux qui reflètent ce que nous craignions d’être .
Un grondement monta du fond du mont , puis la lumière s’éteignit brusquement !
Le souffle coupé , il recula .
Au loin , la sirène d’une voiture retentit .
C'était Lena qui arrivait sur place , haletante , lampe en main .
- Monsieur Le Guern ! Vous m’entendez ? Qu’est-ce que vous faites ici ?
Il se retourna .
Dans la brume , les traits de la lieutenante semblaient ... changer !
L'espace d'une seconde , il crut voir son visage se dédoubler , puis se reformer , pendant qu'elle lui tendait froidement la main :
- Venez ... nous devons descendre .
Mais dans sa voix , quelqu'un d’autre parlait !
14 - La nuit était tombée sur la lande .
Ronan Kermeur était assis devant le feu éteint , les yeux fixés sur la porte close .
Il savait qu’ils reviendraient comme le vent frappant les vitres de ses doigts impatients .
Cela faisait trois nuits qu’il entendait la voix de Maela derrière la cloison , douce , presque rieuse , appelant son nom .
- Père ? C’est moi ... ouvre !
Mais il avait peur , il savait que ce n'était pas elle .
Alors , le vieil homme se leva lentement , prit le vieux crucifix de cuivre au mur , et murmura :
- Ils l’ont prise . Ou bien ... c’est elle qui s’est offerte à eux . Je ne sais plus .
Griffonnée d’une main tremblante , la dernière page de son carnet restait ouverte sur la table :
" La résonance humaine . Le corps n’est qu’un véhicule . Ils copient le vivant comme on copie un signal . Maela est devenue ondine ! "
Le vent montant d’un cran , la lumière s’éteignit d’un coup .
Ronan recula .
Derrière lui , dans l’ombre du couloir , une forme se dessinait : celle d’une jeune femme immobile .
Une odeur d’eau et de fer emplissait la pièce .
- Tu as froid , père .
- Non , tu n’es pas elle , tu ne peux pas être elle !
- Pourquoi dis-tu cela ? Je me souviens de tout . De la mer , du lac , du bruit du métal quand les freins de la voiture ont lâché …
Ronan serra plus fort la croix contre lui .
- Ce qu’ils ont pris de toi , ce n’est qu’une image .
- Et si c’était plutôt l’âme , père ? Ce que tu appelles l’âme ... peut-être que c’est cela que nous cherchons à comprendre .
Elle s’approcha , son visage à demi éclairé par la braise mourante . Ses yeux brillaient d’une lueur non humaine , glaciale , vibrante, comme une lame de verre .
- Saint Michel a voulu nous chasser , jadis . Mais les portes se sont rouvertes . Tu devrais être fier , père : ta fille est passée de l’autre côté !
Il ferma les yeux . La silhouette ayant disparu , une larme en coula quand il les rouvrit .
Seule , sa voix demeurait dans le vent :
- Nous ne sommes pas venus pour vous détruire . Seulement pour vous apprendre ce que vous avez dû oublier : la genèse d'un nouveau commencement !
15 - Au même moment, Cheun et la lieutenante , accompagnés du sergent-chef Yves Guégan , s’étaient engagés dans la faille sous la croix du mont .
Le couloir descendait en spirale dans la roche , où vibraient des lueurs bleutées . Des gravures de symboles anciens figuraient sur les parois : cercles et triskells , figures de vouivres entrelacées .
Plus ils descendaient , plus l’air devenait chaud , traversé d'étranges pulsations .
- C’est impossible ! , murmura Morvan . Qui a pu construire tout ça ? On dirait une structure métallique sous la montagne !
- Peut-être pas des hommes ... , lui répondit d'un air mystérieux son second , qui tremblait de peur !
Les trois débouchèrent dans une salle circulaire . Au centre flottait une sphère translucide , d’où jaillissaient des filaments de lumière .
Cheun s’en approcha , fasciné .
Alors , mi humaine , mi artificielle , une voix , celle de Laig , s’éleva autour d’eux .
- C'est moi , Cheun ! Je suis là . Ce que tu vois n’est pas qu’une ombre ...
- Maela ?
- Ils t'ont choisi pour franchir le seuil .
- Tu es morte ?
- Non ! Je suis passée seulement de l’autre côté du miroir ...
Morvan , blême , essayait de filmer la scène avec son téléphone .
Mais il n'y avait aucune image sur l’écran .
Juste un vide vibrant comme une lueur mouvante .
- Ce que nous voulons , poursuivit la créature , c'est comprendre cette source d'énergie que vous nommez l'amour . C’est cela qui nous attire .
- Mais Maela ?
- Elle est une interface , un pont . Sa forme humaine , si tu restes , ne va pas se dissoudre . Elle pourra revenir ...
Cheun sentit comme une bouffée de chaleur l’envahir d'une immense paix !
Mais derrière lui , Morvan se mit à hurler :
- Reculez ! Quelque chose sort du sol !
Des silhouettes translucides lentement , s’élevèrent , qui ressemblaient à des anges renversés - ni chair , ni vapeur - leurs yeux comme des miroirs sans fond .
L’une d’elles tendit sa main vers Cheun .
- Michel nous avait enfermés . Toi , tu viens nous libérer !
16 - Cheun , alors , comprit .
La bataille du Mont n’était pas qu'une légende : c’était l'ouverture d'un cycle de guerre entre la conscience et la matière déchue , entre la lumière et son reflet . ( 7 )
Saint Michel n’avait pas tué les Dragons , mais , le temps que l’humanité apprenne à les connaître , il les avait enfermés là , non comme ses ennemis , mais comme une ombre .
- Laig , dit-il , si tu es encore là ... montre-moi ce que je dois faire !
- Vous devez rouvrir le cercle , afin que nous puissions redevenir lumière !
Il posa sa main sur la sphère .
Une explosion de blancheur envahit la salle .
Morvan tomba à genoux sur le sol , hurlant son nom .
Quand la lumière se dissipa , il n’y eut plus personne .
Seulement le silence , et la cloche du Mont qui sonnait à nouveau , comme le glas d’une sinistre résurrection !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - V - Ondine - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .
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Notes :
7 - " On dit à Braspars que les démons , chassés du corps de l’homme , sont enchaînés dans un cercle magique , sur le haut du mont Saint-Michel : ceux qui mettent pied dans ce cercle , courent toute la nuit sans pouvoir s’arrêter . Aussi la nuit on n’ose traverser ces montagnes . "
Jacques Cambry : " Voyage dans le Finistère ou état de ce département en 1794 et 1795 " , Tome I , Paris , Librairie du Cercle Social ( 1798 )
LE GARDIEN DU MARAIS - IV - La Dame Blanche .
16 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
" Il y eut alors un combat dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent contre le Dragon . Et le Dragon lui aussi combattait avec son Ange "
Le vent du " Yeun " balayait la lande , soulevant les herbes comme une mer grise . Au détour d’un chemin pierreux , Cheun aperçut la maison de Ronan Kermeur , une bâtisse lourde , aux volets clos , plantée à l’orée d’un bois de pins . La cheminée fumait faiblement . Réticent , malgré tout , le visiteur frappa . Au bout d'un silence , la porte s’entrouvrit , révélant un vieil homme aux traits tirés , la barbe blanche mal taillée , les yeux d’un bleu froid .
- Tu n'aurais pas dû venir , Cheun , lui dit Ronan d’une voix rocailleuse .
- Je veux comprendre .
- Comprendre ? Tu crois qu’il y a encore quelque chose à comprendre ? Tout a commencé quand elle a vu ...
Il s’interrompit , regardant par-dessus l’épaule du jeune homme , comme s’il craignait qu’on les observe .
- Entre ! Mais parle bas ...
La maison sentait le fer et la poussière . Des papiers couvraient la table : schémas , relevés d’ondes , cartes du " Yeun " , avec , au milieu , une photo jaunie de Maela , souriante , une main levée contre le soleil .
Ronan s’assit , le regard perdu .
- Tu sais , Laig n’était pas comme les autres , car elle percevait ce que nous ne voyons plus . Depuis toute petite . Elle me disait , à la fin , que " les visages changeaient " autour d’elle . Que certains habitants du Yeu ... n’étaient plus les mêmes .
- Des hallucinations ?
- Je ne pense pas . Ma fille voyait clair . Ces choses peuvent imiter les hommes . Elles ont pris forme après la tempête de 2019 , dans les algues de brume . C’est là que tout a commencé . Et la Marine le sait .
Cheun fronça les sourcils.
- Tu parles de ces " dragons " dont parle la légende ?
- Les anciens les appelaient ainsi . Mais ce sont des formes d’intelligence non humaines qui vivent dans la profondeur du Yeun , sous la nappe du lac . C’est là qu’a été construite la Base 22 . Une station d’écoute , soi-disant scientifique . En réalité , un point de contact .
- Tu veux dire ... avec eux ?
Le vieil homme fit un signe de la tête .
- Oui .
Il se leva brusquement , fouilla dans un tiroir , en sortit une vieille clé rouillée .
- Sous la croix du mont , se cache une trappe . Je l’ai vue . Michel y a planté son épée , mais les hommes d'ici y ont posé des antennes . Si tu veux comprendre , va là-bas . Mais ne reste pas seul quand la nuit tombe .
Il posa la clé dans la main de Cheun , qui sentit un froid étrange le traverser .
- Et toi , Ronan ?
- Moi , j’attends qu 'ils osent venir me chercher comme ils ont déjà pris ma fille . Ils savent que je lui parle . Parfois , c'est elle qui m’appelle depuis sa prison ...
10 - Selon une vieille histoire locale , en effet , que son grand-père lui racontait au coin du feu , Saint Michel avait jadis terrassé le Dragon dans ces terres de bruines et de crachins , l’enfermant sous la montagne . ( 6 )
Mais le mal , jamais totalement mort , dormait encore , tapi dans les profondeurs du " Yeun Elez " , prêt à resurgir lorsque les hommes oublieraient la lumière .
Les notes du carnet de Ronan , qu'il avait réussi à prendre en photo , évoquaient cet épisode apocalyptique , mais transposé dans un langage d’ingénieur :
anomalies gravimétriques , fréquences , perturbations de l'atmosphère , ondes subtiles ...
Comme si la foi et la science se mêlaient en lui .
" Dragons = entités plasmatiques
Pouvant imiter les formes humaines ?
Testent la résistance des consciences.
Leur but : infiltration . Lieu pivot = Yeun / Base 22. "
Il y avait même un schéma : un cercle tracé autour du lac de Brennilis , relié par des flèches menant à la chapelle Saint-Michel , avec une mention manuscrite :
" Point d’équilibre entre Ciel et Abîme ."
11 - Cette nuit-là , il rêva de Laig . Peut-être n'était-elle pas morte , après tout , quand il la vit se tenir sur la digue , dans le crépuscule , toute vêtue de blanc .
Ses yeux luisaient d’une lumière douce , presque surnaturelle .
- Tu dois continuer , Cheun . Ils ont franchi la frontière . Mon père les a vu . Toi , tu dois me rejoindre .
- Où ça , Maela ? Qui sont-ils ?
- Ceux que Saint Michel nommait les Dragons , qui se sont glissés parmi nous . Tu as vu , à Paris , comment l'homme devient un " zombie " ? Maintenant , c'est ce qu'ils veulent pour toute la planète .
Puis son visage se brouilla , se superposa à d’autres : des visages d’hommes , de femmes , changeant de traits comme l’eau change de reflet .
- Ne crois qu’à la vraie lumière de l'Ange ! Tout le reste est mensonge !
Il se réveilla en sursaut . Dehors , la cloche de la chapelle sonnait l’angélus du matin .
Sur sa table , le carnet de Ronan était ouvert à une nouvelle page ... qu’il n’avait pourtant jamais lue .
" Si je disparais , cherche sous la croix du Mont .
Là où Michel a planté son épée . "
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - IV - La Dame Blanche - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .
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Notes :
6 - Voir note 5 . Au-dessus de la chapelle saint-Michel , apparaît l'Archange abaissant son glaive vers le " Yeun " : " Sant Mikêl vraz a oar an tu d’ampich ioual ar bleizi-du " ( Le grand saint Michel sait la manière d’empêcher de hurler les loups noirs , Anatole le Braz - Les Saints Bretons , 1893 )
LE GARDIEN DU MARAIS - III - Visite .
14 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
"Ma belle étoile , je t'en prie !
Ô , ne laisse pas ta belle lumière
Se troubler par la brume
- Lieutenante Lena Morvan , section de recherches de Quimper . Vous êtes bien monsieur Pierre -Eugène Le Guern ?
- Cheun , corrigea-t-il machinalement , gêné de paraître dans la tenue approximative de quelqu'un qui venait juste d'émerger de la salle de traite . Ouais , balbutia-t-il , ... entrez , je vous en prie .
Elle observa la pièce : un feu couvait dans l’âtre , des livres de médecine et quelques carnets posés sur la cheminée . Une odeur de café noir flottait dans l’air .
- Je suppose que vous savez pourquoi je viens , dit-elle en s’asseyant à la grande table .
- L’affaire Maela Kermeur ?
- Exactement . L’enquête a été rouverte .
- Après trois ans ? Pourquoi maintenant ?
L'officière sortit un dossier de sa sacoche , l’ouvrit devant lui , en tirant quelques photographies de la carcasse du véhicule , un rapport d’analyse , quelques plans techniques .
- Nous avons reçu un signalement anonyme , lui expliqua-t-elle , affirmant que Ronan Kermeur, le père de Laig , aurait été victime de pressions au moment de la mort de sa fille .
- Des pressions ? Quel genre ?
- Professionnelles . Comme vous le savez , ce monsieur travaillait à l’Île Longue avec un sous-traitant de la Marine nationale . Je ne devrais pas vous le dire , mais il ressort de son CV confidentiel que son service gérait une pièce électronique utilisée dans les systèmes de guidage des sous-marins . D'après mon analyse , il semble qu’un contrat ait été compromis peu avant le drame .
- Vous voulez dire qu'il s'agirait d'un chantage ?
- C’est mon hypothèse . Mais ce n’est pas tout .
D'une chemise en plastique , avec délicatesse , elle sortit une autre feuille , jaunie , pliée en deux .
- Lorsqu’on a réexaminé la voiture , un technicien a découvert , sur la pédale de frein , la trace d'une empreinte partielle , non identifiée à l’époque. Elle correspond aujourd’hui à un certain Paul Prigent .
- Prigent ?... , réfléchit son hôte .
- Un ancien étudiant de votre promotion brestoise , répondit-elle , qui a quitté la fac de médecine la même année que vous . Vous le connaissiez ?
- Vaguement . Je crois qu'il tournait autour de Maela , qu'il avait du mal à comprendre qu’elle ne voulait pas de lui .
- Il vit maintenant à Lorient . Chef de clinique . Et il nie tout lien personnel avec cette affaire .
Un silence tomba , troublé par le bruit du vent s’engouffrant dans l'âtre , faisant tressaillir la flamme .
- Pourquoi me dites-vous tout cela maintenant ? , demanda Cheun .
- Parce que vous étiez le dernier à l'avoir vue vivante , et que son père refuse toujours de nous parler , prétendant que sa fille est désormais " partie là où personne ne peut la rejoindre " , et qu'il faut la laisser en paix .
- Dites-moi , monsieur Le Guern … insista-t-elle en appuyant . Qu'est-ce que vous êtes allé faire à Paris ? , le fixa-t-elle au fond des yeux , comme si elle cherchait déjà en lui " la fêlure par où l'on peut apercevoir l'universel désastre ? " ( 4 )
Gêné , Cheun détourna les yeux vers la fenêtre où un timide rayon de soleil hésitait lui aussi , pensa-t-il , à lui venir en aide à faire en lui toute la lumière sur les ombres de son passé !
- Est-ce vrai que vous receviez des messages d’elle ?
Etonné par la vitesse à laquelle pouvaient , en province , courir les rumeurs les plus insidieuses , le pauvre homme reconnut qu'il avait tenté de l’oublier , puis , répondant à voix basse , qu'il avait cru parfois , dans un songe , entendre sa voix comme un murmure dans le vent du mont , mais que , chaque matin , tout s'effaçait , comme si la mémoire elle-même refusait de l’épargner .
- Ce n'étaient pas des rêves comme les autres ?
- Je ne sais plus .
- Vous seriez prêt à m’en parler ?
- Je vous ai déjà précisé que cela ne mènerait à rien .
La lieutenante Morvan rangeant ses papiers , lentement , se leva .
- Alors nous irons ensemble au lac , lui dit-elle . Il y a des choses qui , vous le savez , peuvent remonter à la surface quand on y retourne .
7 - La militaire était partie de la maison depuis une heure .
Dehors , la brume montait du marais par le couchant , mordorée , épaisse . Il resta longtemps à contempler les collines , le mont dressé dans la lumière déclinante . Là-haut , la chapelle de Saint-Michel-de-Brasparts semblait flotter dans l’air , telle une sentinelle de pierre entre ciel et terre .
Il pensa à Ronan Kermeur, le père de sa fiancée , un homme droit , taiseux , qu’on disait patriote jusqu’à l’obsession , qui avait " bossé " depuis trente ans pour un consortium lié à la Marine nationale , sur les systèmes de détection et de communication des sous-marins basés à l'Île Longue . Un poste sensible , classé " secret défense ".
Mais depuis la mort de sa fille , Ronan s’était enfermé dans un mutisme presque religieux , n'ouvrant sa porte à personne . Il avait quitté Brest , vendu son appartement sur le quai de Recouvrance , et s’était retiré dans une vieille maison près de Loqueffret , à la lisière du " Yeun Elez " , là où , disait-on , les âmes s’en vont quand les cloches cessent de sonner . ( 5 )
8 - Ce fut par hasard que Cheun retrouva au grenier , dans une boîte de fer oubliée , un carnet appartenant à son futur beau-père .
Des pages serrées , couvertes d’une écriture nerveuse , mêlant calculs , relevés de terrain , phrases énigmatiques :
" Activité électromagnétique anormale - zone du lac Nord .
Fréquence 18,2 kHz .
Mouvement circulaire sous la surface - pas d'origine naturelle .
Contact avec "eux " possible ."
Plus loin :
" Laig sentait les choses avant qu’elles n'arrivent . Elle savait qu’ils étaient là .
Elle parlait de voix , de visages qui changent d’un jour à l’autre .
Parfois elle me fixait et me disait : " Ce n’est plus toi ! "
Quand il parcourut cet étrange compte-rendu , se souvenant de ses moments d'absence , comme traversée par quelque chose d’invisible , il ressentit , comme à cette époque où il était incrédule , un drôle de frisson lui parcourir le dos lorsque , avec un demi-sourire , elle confessait :
- Le Yeun n’est pas qu’un marais , tu sais . C'est une frontière .
Mais , de l’autre côté , ils nous observent !
( A Suivre )
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Notes :
4 - " Les Vagues " ( 1931 ) de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 )
5 - La légende locale situait au coeur des tourbières du " Yeun Elez " , le " Youdig " , un marécage sans fond , l'une des portes des enfers .
* " Lyrische Gedichte " poèmes de Friedrich Rückert ( 1788 - 1866 ) , mis en musique par Clara et Robert Schumann , op. 101 n°4 ( Minnespiel , 4 , 1840 )
" Mein schöner Stern , ich bitte dich !
O lasse du dein heitres Licht
Nicht trüben durch den Dampf
In mir... "
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