Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Dan Ar Wern Official Website
Articles récents

LE GARDIEN DU MARAIS - IX - Invasion .

24 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

La Guerre des Mondes ( 2005 ) , film de Steven Spielberg – All rights resrved .

La Guerre des Mondes ( 2005 ) , film de Steven Spielberg – All rights resrved .

 

 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
IX - Invasion

 

 

 

" Quelque chose en nous s'embrase , tandis que tout s'éteint autour de nous ... " *

Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche ( 1837 - 1898 )

 

 
 

 

   

 

27 - Des mois plus tard , Léna Morvan revint seule au mont . La chapelle avait été restaurée , plus sobre , plus claire . Elle y entra , s’assit sur un banc devant l'autel .
Au-dessus , figurait une inscription gravée :

" Qui est comme Dieu ? " ( 10 )  

Elle ferma les yeux .
Dans le silence , il lui sembla entendre un souffle , puis une voix très douce :

Vous doutez encore ?
- Cheun ?
- Ton prophète n'est qu'un pauvre homme . Mais parfois cela suffit pour ouvrir une porte .

Elle se leva , la larme à l'oeil .
La tornade , au-dehors , portait ses lueurs bleues sur les monts d’Arrée .
Et , pour la première fois , la lieutenante ne sut plus si elle priait ou si elle rêvait .

Dans le bourg , une habitante lui avait raconté qu’une femme étrange venait parfois prier , la nuit , dans l'église .
Elle la décrivit avec des mots simples :

Belle mais pas tout à fait d'ici . Comme si la lumière passait au travers d'elle .

Morvan  se contenta de noter la date , n’osant pas lui poser plus de questions . C’était le 21 juin , jour du solstice , jour le plus long .
Dans les Monts d’Arrée , ce soir-là , le vent soufflait sans fin , venu d’ailleurs .

 

28 - Certains présages prétendent que la Bretagne serait le dernier refuge pendant la guerre climatique et les catastrophes naturelles . 

N'y aurait-il , d'ailleurs , que cette pointe majestueuse pour interdire aux tempêtes du grand large de venir jusqu'à elle ? Ce qui compte , ce sont les signes ... Rien n'avait vraiment changé , d'ailleurs , depuis l'époque du Déluge . Les rubis de la Couronne de feu , jadis tombés de la tête de Lucifer , n'étaient parvenus qu'à attiser davantage la violence et la haine au cours des siècles , répandant leur sanglante amertume sur le coeur brisé des hommes . Qu'il semblait loin , cet autrefois rayonnant de toutes choses , mais qu'il était proche aussi ! Car l'âme d'un peuple sera toujours plus forte qu'un phare à demi aveugle devant cette tempête formidable s'imaginant balayer les consciences !

" L'histoire ne commence-t-elle que lorsqu'elle devient prophétie du passé ? " ( 11 )

" Dites-moi si le monde est gardé ? , demandait le barde Glenmor ? ( 12 )

Car tout , sans cesse , recommence , comme un écho de l'interminable musique des vagues venant mourir sur la rive au ballet merveilleux des nuages ...

Tous les êtres qui montent de l'eau , y reviennent , s'y engendrant à nouveau sous diverses formes ... L'homme déchu a laissé au ciel son magnifique habit de Prince " orné d'or et de bérylsde calcédoines et de sardoines " , costume essentiel au-delà de l'éphémère , à la fois  identique et si différent , reflétant des oripeaux sur la glace des apparences ... 

" L'hiver , c'est le Monde , l'été , c'est l'Eon " , soupiraient , cet été-là , de nombreux " vacanciers " pensifs , venus en masse dans le nord-Finistère pour observer avec attention cette mer immense et capricieuse qui , seule à leurs yeux , paradoxalement , pouvait les sauver de la noyade . ( 13 )

En haut régnait l'intrigue , en bas la corruption ... " , déclarait déjà un sage en Chine au temps de la décadence . ( 14 )

Fallait-il se lamenter , comme Sion , devant l'exil et la souffrance de tout un peuple ?

" Le Seigneur m'a abandonnée , le Seigneur m'a oubliée ! " ( 15 )

C'était l'été de la dernière chance , on était au bord du gouffre , un tourbillon de folie meurtrière s'apprêtait peu à peu à embraser insidieusement toute la planète !

Mais qui aurait vraiment voulu s'en préoccuper ? Cette fois , sans que nul ne s'inquiète d'une improbable et soudaine escalade belliqueuse mettant en péril cette belle insouciance du mois d'août , l'invasion des " touristes " venus de l'est se passa en silence au milieu de l'interminable chapelet de leurs corps noircis par les rayons solaires , sinistre préfiguration de l'épouvantable catastrophe !

Après tout , quand il n'y aurait plus de futur , dès l'automne sûrement , la mort viendrait comme une voleuse , et la foudre tomberait , chantant sa funeste mélopée ! Cela paraissait vraiment inéluctable !

 

29 - Le Guern avait fui la maison Kermeur , mais le monde autour de lui n’était plus le même .
Sur la route de la base , il avait aperçu des éclairs verts traverser le ciel bas . Pas des orages , mais autre chose , des lignes mouvantes , silencieuses , comme si les nuages étaient parcourus d’une intelligence . 
Arrivé à la brigade , il avait trouvé les hommes rassemblés autour d’un écran brouillé .
Les communications radio étaient pleines d'incohérence , de signaux inversés , de voix réverbérées , de parasites . Les satellites ne répondaient plus .

Le commandant , dont le regard avait désormais cette fixité tranquille des possédés , parla d’un ton monocorde :
- Problème de transmission depuis Brest . Rien de grave .
Mais Cheun , sachant qu'il mentait , remarqua le léger tremblement de ses mains .

Plus tard , dans la nuit , ce fut un technicien affolé qui lui confia à voix basse :
- On ne reçoit plus rien de lÎle Longue . Plus aucune balise , plus de code didentification .
- Coupure totale ?
- Non ... C'est comme un effacement , comme si tout le système sétait dissous .

Lui comprit soudain que c'était leur but .
Dans un premier temps , les êtres venus d’en bas ne chercheraient pas à détruire l’humanité , mais à désactiver ses armes , à neutraliser son feu intérieur .
L’Île Longue , cœur nucléaire de la dissuasion française , n’existait déjà plus .
Les missiles , les têtes , les circuits ... tout avait été réduit à de la poussière conductrice , rongée par un processus biologique .

Et ceux qui gardaient le secret , comme Kermeur et sa fille , avaient été les premiers visés .
Ronan , parce qu’il avait travaillé sur les systèmes de contrôle sous-marins . Maela , parce qu’elle avait découvert , par hasard , les signaux venus du " Yeun Elez " .

Ils avaient voulu prévenir . Ils avaient disparu !

Les jours suivants , la région fut plongée dans une angoisse muette . Les communications tombaient une à une : les réseaux , les radios , les transmissions militaires . Puis les avions cessèrent de voler .
Des rumeurs circulaient : plus de lumières au-dessus des villes , des nuées métalliques sur la Manche , des côtes effacées de la carte radar .

Cheun , seul sur la colline , regardait le ciel devenir couleur de cuivre . Il entendait parfois un bourdonnement bizarre , comme une mer aérienne ou des vagues de fréquences quasi invisibles . La terre vibrait sous ses pieds .

Mais lorsqu'il " les " vit venir , un soir , il sentit que le sol respirait autrement Pas des disques , ni des engins connus . Cela ressemblait à des formes translucides , plutôt , mouvantes , pareilles à des méduses gigantesques glissant dans le ciel immaculé de cette vespérale fin du monde . Peu à peu , aurait-on dit , ce ballet prodigieux de métaux recouverts de pierres précieuses finit par consteller l'espace d'un feu d'artifice multicolore !

Une flamme orangée suivait de sa trace les sphères silencieuses , tandis que leurs diamants de feu basculaient , se balançant dans le vide , par-dessus les maisons , surgissant de toutes parts , les illuminant d'une vive lumière aux teintes écarlates , glissant au-dessus de la lande en effleurant les toits , répandant leurs lumières froides , pendant qu'ailleurs , d'autres se déployaient vers les villes - Brest , Rennes , Nantes , Paris ...

Les hommes levèrent la tête sans rien comprendre . Certains se mirent à prier , d’autres à éclater nerveusement de rire . Mais il n’y eut pas de guerre . Les avions ne décollèrent pas . Les missiles ne répondirent plus . Les armes s’éteignirent , comme les lampes d’un monde condamné.

Dans le ciel , une clarté monta , douce , implacable .
Et Cheun , du haut de sa colline , comprit enfin ce qu’avait voulu dire le vieux Kermeur :

" Le monde doit se renouveler.
  Les anciens vont partir , d’autres viendront " .

Sans réfléchir , il se mit à genoux dans la brume , revoyant , sous ses paupières traversées d'une lueur verdâtre , le regard lumineux de sa fiancé dont la voix se mêlait au vent de Nordet :

" Tu vois, Cheun ... ils viennent rebâtir la demeure , ils ne la détruisent pas ! "

Pour la première fois , il sentit , alors , que le sol sous lui n’était plus tout à fait solide .
La terre palpitait comme si la planète entière s’éveillait à une autre forme de vie .
Et , dans ce frémissement , il crut entendre le mot qu’il ne fallait jamais prononcer : l'Atlantide

 

 

 

( A Suivre )

                                                       ___                                                        

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - IX - Invasion - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                       ___

Notes :

10 - Signification du nom de Saint-Michel en hébreu = Quis ut Deus ? en latin .

11 - Yann-Bêr Kalloc'h ( 1888 - 1917 ) , barde , écrivain breton de l'île de Groix : " Ar En Deulin ( A Genoux , 1904 - 1917 ) , III - Evid Mem Bro ( Pour Mon Pays ) , 7 - Tri Neved , Tèr Bédenn ( Trois Sanctuaires , Trois Prières , nov. 1914 ) .

12 Glenmor ( 1931 - 1996 ) , chanteur , écrivain breton : " Le Récit Bardique " , dans son album " Princes , Entendez Bien ! " (  Le Chant du Monde , 1973 ) - Tous droits réservés .

13 - " Le Passeur des Mondes  " , La Croisade , 10 , 5 : évangile de Philippe ( texte apocryphe du 2è siècle ) .

14Tchouang-tseu ou Zhuangzi ( 369 - 288 avant JC )

15 Isaïe , 49 , 14-15 .

 

 

" Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche , Pages de Journal " ( 1898 ) par Constantin Christomanos ( Konstantin Chrestomanos , 1867 - 1911 ) , historien , dramaturge grec , lecteur de l'impératrice Elisabeth d'Autriche .

Lire la suite
Publicité

LE GARDIEN DU MARAIS - VIII - Zombie .

23 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

LE GARDIEN DU MARAIS - VIII - Zombie .
 
 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
VIII - Zombie

 

 

 

" Seriez-vous incapable de reconnaître l'humain dans l'inhumain ? "  

Ray Bradbury - " Chroniques Martiennes "

 
 

 

   

 

25 - Le vent d’automne balayait la lande .
Cheun avançait lentement sur la route , le visage creusé , les yeux perdus dans le vide .
Les jours passés depuis sa remontée du " Yeun Elez " n’étaient qu’un long brouillard : des ordres de la brigade , des entretiens sans mémoire , des nuits sans sommeil .
On l’avait mis en liberté " provisoire " , après une première entrevue avec le juge , avec cette bienveillance distante qu’on réserve aux gens brisés .

Mais une idée , une seule , le hantait : Maela !
Il devait parler à son père , comprendre .

Le vieux Ronan Kermeur vivait toujours près du lac de Brennilis , dans une maison battue par les vents . Cheun , autrefois , quand il était encore enfant , l’avait souvent croisé sur les chemins , taiseux mais solide , un homme de la lande , enraciné dans la terre comme ses aïeux .

Ce jour-là , pourtant , lorsqu'il le vit ouvrir sa porte , il sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas .

Le retraité n’avait plus la même stature .
Son visage paraissait lisse , presque gonflé , mais ses yeux , surtout ses yeux , paraissaient couverts d’une fine pellicule brillante . Une odeur étrange flottait dans la pièce , humide , salée , comme celle des algues qu’on fait sécher après la marée .

- Ah , dit-il d’une voix traînante , tu es revenu ?
- Je voulais parler de Laig .
- Maela ?
Il marqua une pause , comme s’il cherchait dans sa mémoire une parole oubliée .
Puis il sourit d'une manière qui ne lui ressemblait pas .
- Je lui avais bien dit que la route de la digue était dangereuse ! ... Elle conduisait trop vite , cette fille , de toute façon .

Le visiteur se raidit.
- Ce nest pas vrai Vous savez quelle nest pas morte dans un accident .
- Non ? reprit le vieillard , toujours calme . Pourtant , cest ce quon ma dit .
Il haussa les épaules , puis reprit , d’un ton presque rêveur :
- Enfin ... peu importe . On dirait que tout change , et que le monde doit se renouveler . Les anciens vont partir , dautres viendront . Cest la loi !

Cheun sentit son cœur se serrer. 
- Que dites-vous , Ronan ?
- Je dis que ma fille a cherché son destin , comme nous tous . Elle est retournée là doù elle venait .
Son regard se fixa sur son hôte , inhumain , perçant .
- Toi aussi , d'ailleurs , tu le sens , nest-ce pas ? Quelque chose tappelle .

Désormais , la terre nous parle autrement . Les hommes den haut ne la comprenaient plus .

Puis , posant une main humide , légèrement palmée , sur son épaule , Kermeur s’approcha lentement de lui .
- Ne lutte pas . Tu fais encore partie du vieux monde . Laisse-toi glisser .

Cheun , effaré , recula brusquement .
L’air de la pièce semblait se déformer .
Sous la peau de Kermeur , il crut voir bouger quelque chose , comme un réseau de veines verdâtres , frémissantes .

- Vous nêtes plus ... vous ! , begaya-t-il.
- Mais si ! , répondit l’autre , serein . Vous verrez comme moi que vous allez redevenir ce que vous êtes vraiment !

26 - Cheun , haletant , s’enfuit dans la nuit !
Le vent hurlait dans les herbes .
Derrière lui , la maison semblait frémir .

En redescendant vers le bourg , comme si la brume s’y mêlait de l’intérieur , il remarqua que les lumières des fermes tremblaient d’une façon étrange .
Les chiens ne jappaient plus .
Les visages qu’il croisait , furtifs , paraissaient flous , lointains , déjà gagnés par cette expression douce et vide qu’il avait vue dans la cité d’en bas .

À la brigade , personne ne voulut l’écouter .
Le colonel , impassible , lui posa une main sur l’épaule :
Vous êtes encore fatigué , Le Guern . Tout cela ... vous lavez rêvé . Le sergent-chef est tombé lors de léboulement , cest tout .

Mais dans les yeux du commandant , Cheun vit le même éclat vitreux que dans ceux de Kermeur .
Et il comprit.

Quelque chose remontait lentement des entrailles du monde .
Pas une armée .
Pas une invasion visible .
Mais une conversion silencieuse , contagieuse , une mutation de la chair !

La terre elle-même semblait changer de souffle .
Et lui , qu'on surnommait , par dérision , le " Fou sur la Colline " , savait qu’il n’en réchapperait pas .
Car chaque nuit , dans ses rêves , la voix de Laig lui murmurait encore :

" Tu ne m’as pas perdue, Cheun .
Je t’attends dessous  
.

 

( A Suivre )

                                                       

 

                                                             ___

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - VIII - Zombie - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                  ___

 

Lire la suite

LE GARDIEN DU MARAIS - VII - Le Fou sur la Colline .

22 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

LE GARDIEN DU MARAIS - VII - Le Fou sur la Colline .
 
 
 
 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
VII - Le Fou sur la Colline

 

 

 

Ils réalisent que ce n'est qu'un pauvre fou
  Qui ne donne jamais de réponse ,

  Mais le fou , sur la colline ,
  Voit bien le soleil se coucher ,
  Et ses yeux , dans sa tête ,
  Regardent leur monde tourner ... 
*

The Fool on the Hill ( Le Fou sur la Colline , 1967 )

John Lennon / Paul Mc Cartney ( The Beatles )

 
 
 " De quel côté habite la Lumière ?
 
Et les Ténèbres , sais-tu où elles résident ? "
Job , 38 , 19 .
 

   

 

22 - Dans les jours qui suivirent , Cheun ne sut plus vraiment ce qu’il avait observé . Des voix résonnaient dans son crâne lorsqu'il voyait une lueur étrange éclairer l’eau du bassin ,  des fragments revenaient , parfois , dans le chaos de ses tourments .
Mais dès qu’il tentait de les saisir , tout s’effaçait .
Sa mémoire glissait , comme de la vase entre les doigts .

La lieutenante Morvan , elle aussi , resta d'abord murée dans le silence , puis dut remettre , quelques jours plus tard , son rapport .

Le commandant en parcourut les pages sans lever les yeux .
- Pas de corps , pas de preuve . Vous savez ce qu’on dit , lieutenant Vous vous êtes laissée prendre par la légende .
- Je n’ai pas rêvé . Il y a quelque chose là-bas .
- Des gaz , des illusions , des traumatismes peut-être , ... Appelez ça comme vous voulez . Mais ,  croyez-moi ,  fermez ce dossier , reposez-vous ! 

La pauvre fille acquiesça , mais sa main tremblait légèrement.
En quittant le bureau , elle se sentit observée .
Dans la vitre du couloir , son reflet sembla bouger avec un décalage , comme si une autre version d’elle-même hésitait à la suivre . On la renvoya à la base médicale , puis elle quitta momentanément le service . On disait qu’elle avait besoin d'un peu de repos .

L’affaire , à la brigade , après quelques vaines fouilles et recherches , fut donc vite déclarée close et classée sans suite . Le rapport mentionna un effondrement sous la chapelle , un éboulement qui avait causé la disparition probable , mais inexpliquée , du sergent-chef , dont on ne retrouvait toujours pas le corps . Cependant , il n'y avait aucune trace d’activité subversive .
Au bout d'un mois , le commandant , d’un ton sec , mit fin à toute discussion :
- On ne fait pas trop de vagues . Rien nest arrivé .

Mais dans ses cauchemars , Lena percevait toujours l'appel de Maela  :

- Cette fois , l’homme est des deux côtés du ciel ! 

Saint Michel a repris son combat !  

Le cas du malheureux Guégan , lui qui n'avait pas de famille , fut vite réglé , car , dans les couloirs de la base , la rumeur se répandait que s'il avait sans doute disparu noyé par accident , certains officiers , non plus , ne paraissaient plus être tout à fait les mêmes .

Quant au gars de Saint-Rivoal , on le voyait souvent errer sur la colline au-dessus du  " Yeun Elez " , les yeux perdus dans la brume , paraissant couvert d'un voile humide . Ceux qui connaissaient son regard constatèrent qu’il n’était plus , lui aussi , tout à fait le même , et que ses gestes , comme s’il respirait entre deux mondes , prenaient une drôle de lenteur , parfois à contretemps .

Les paysans du coin finirent par l’appeler " Le Fou sur la Colline " . Il ne parlait en effet presque plus . Mais de temps à autre , à voix basse , il répétait :
- Pourquoi Maela a-t-elle disparu ?

C'est qu'il ne se souvenait plus de son visage , seulement d’une lumière sous la mer et des battements de son coeur à travers le sien . Les soirs de brume , on pouvait , au sommet du mont , distinguer sa silhouette immobile dans le vent , qui scrutait les marais pour la voir .
Il semblait attendre d'elle un signe , ou un retour impossible .
Le monde avait repris son cours , mais sous sa peau , quelque chose avait changé .
Le souvenir du " Yeun Elez " demeurait ,  non comme un cauchemar , mais comme une blessure lente , une certitude muette : les modèles de l'âge ancien revivaient dans de nouveaux corps sous la terre , et chaque soir , au-dessus du marais , flottait une seconde avant de disparaître cette curieuse lumière bleue , comme un dernier regard d’amour venu d’ailleurs ...

23 - Les semaines passèrent . L’effondrement du mont fut classé comme un " glissement de terrain mineur ". La chapelle de Saint-Michel-de-Brasparts fut interdite d’accès , cerclée de rubans jaunes .
Mais les habitants du coin racontaient quelque chose d'autre : la nuit , certains voyaient des lueurs bizarres flotter au-dessus du " Yeun " , et parfois marcher une silhouette , seule sur la crête , les bras ouverts vers le ciel !
Une fin d’après-midi de décembre , la lieutenante Morvan revint à Saint-Rivoal .
Son supérieur lui avait demandé de " boucler laffaire Le Guern ".
Elle ne savait plus très bien pourquoi elle venait : par devoir , ou par besoin de comprendre ?

Elle gara sa voiture près de la fontaine du bourg . Le vent portait une odeur de tourbe et de pluie .
Sur le chemin qui la menait à la petite église , elle vit un chien courir comme un fou autour de son maître en habit d'arlequin . C’était Cheun se promenant avec son épagneul , Eon .

Léna leva la tête vers le jeune homme , lui adressant son plus beau sourire . Ses yeux semblaient plus clairs qu’avant , se dit-elle , presque transparents .
Je savais que tu reviendrais , lui déclara-t-il avec douceur .
- Tout le monde te croit parti ! , répondit-elle .
- Ici les morts n’ont pourtant jamais vraiment disparu .

Il parlait si calmement , sans exaltation , chaque mot vibrant d’une complète sérénité .
Elle le dévisagea longuement , cherchant la folie dans son regard , n'y voyant , pour finir , qu'une grande lassitude .

Qu’avons-nous vu , là-dessous ? , lui demanda-t-elle avec angoisse .
Il resta silencieux , puis rétorqua :
- Ce que nous avons vu n’a pas de nom . Peut-être l'oeuvre de Dieu Peut-être celle du Diable , ou que nous deviendrons quand nous cesserons d’avoir peur ?

Ils montèrent ensemble vers le mont .
Le brouillard couvrait la lande . On entendait le vent glisser dans les bruyères comme un souffle d’ailes .
Parvenus près de la croix , les marcheurs du jour s’arrêtèrent .

Tu entends ?
- Rien de spécial .
- Écoute mieux !

Tout au fond de la combe , elle perçut alors comme un murmure , ténu d'abord , presque musical , puis une clameur immense portée par le vent , comme un concert de gémissements lointains qui montait de l'abîme .
Elle sentit son cœur se serrer .

C'est le vent dans les rochers , dit-elle .
- Ou ce qu il y a derrière le vent ?

Posant leurs mains sur la terre humide , il s’agenouillèrent .
- Si les hommes perdaient complètement la foi , déclara Cheun , les Dragons gagneraient . Vois-tu ,  ils dorment encore . Mais la frontière est fine . Trop fine . Et Michel serait seul .

Morvan frissonna.
- Tu parles comme un prophète .
Non . Juste comme un homme qui a vu le pire ... et qui ne sait plus si ce n'était qu'un mauvais rêve .

24 - L’hiver s’installa .
On dit que Le Guern errait souvent autour du mont , parlant seul , ramassant des pierres qu’il disposait en cercles . Certains enfants , par curiosité , venaient le voir . Il leur parlait avec sagesse , leur montrait le ciel , disant :  

Le monde est plein de voix . Mais il faut du silence pour les entendre .

Un soir , la tempête souffla plus fort que d’ordinaire .
On retrouva , le lendemain , son manteau accroché à la croix de Saint-Michel .
Où était-il parti ? On ne l'avait pas revu depuis une semaine ! 

Les anciens du bourg dirent qu’il avait peut-être " rejoint la lumière ".
Les autres parlaient déjà d’un suicide .
Mais les plus jeunes , continuant de grimper la colline pour écouter le vent , juraient entendre quelqu’un leur dire :

N’ayez pas peur , le feu veille encore !

 

 

 

 

( A Suivre )

                                                       

 

                                                             ___

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - VII - Le Fou sur la Colline - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                  ___

 

 

 

 

 

 

* " They can see that he's just a fool ,

    And he never gives an answer ,

    But the fool on the hill ,

    Sees the sun going down ,

    And the eyes in his head ,

   See the world spinning 'round ... " 

The Fool on the Hill " 1967 est une chanson des Beatles signée Lennon / McCartney , bien qu'écrite exclusivement par Paul McCartney . Elle est parue en  sur l'album  " Magical Mystery Tour , et apparaît également dans le film du même nom .

Lire la suite

LE GARDIEN DU MARAIS - VI - Base 22 .

18 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

LE GARDIEN DU MARAIS - VI - Base 22 .
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
VI - Base 22

 

 

 

'habite à la frontière , sur la ligne de passage , aux portes du désert ... 

  Ma ville sera bientôt vaincue ... " 

 
" Livre de Judith " ( Ancien Testament ) *
 

   

 

17 - Cheun , la gendarme et son adjoint , descendus par un tunnel jusqu'au " Yeun Elez ",  y virent d'étranges créatures qui parfois leur ressemblaient , parfois paraissaient des algues longilignes munies de gigantesques bras tentaculaires . Maela , elle même , s'était transformée . L'ancien étudiant commençait à entrevoir pourquoi les gens de la surface , mais surtout ceux qu'ils avaient côtoyés dans la capitale , agissaient de façon bizarre , certains se précipitant sans explication pour plonger leur tête dans une fontaine des Tuileries , d'autres réagissant avec passivité , comme des " légumes " !
Leur guide les conduisit ensuite vers la cité sous-marine où ils virent que  l'on fabriquait des " nouveaux " corps destinés à remplacer ceux de la surface . Le tunnel s’enfonçait en pente douce , avalant peu à peu la lumière blafarde de leurs lampes frontales . Comme si une mousse vivante s’y accrochait , les parois suintaient d’une lueur verte . La lieutenante avançait la première , suivie de Yves . Derrière eux , le grondement sourd des machines de la base s’effaçait dans le silence humide du souterrain .
Passé un long moment , le sol s’ouvrit sur une vaste caverne noyée de brumes . Les explorateurs se trouvaient au coeur du " Yeun Elez " , cette mer stagnante , couleur de mercure , qui respirait doucement . Des formes y glissaient à la surface , qui s’étiraient , se contorsionnaient , se scindaient , se reformaient dans un ballet muet , ni tout à fait humaines , ni tout à fait animales . Certaines semblaient faites de chair , d’autres d’algues phosphorescentes . 

Guégan fit un pas en arrière , crispé.
- Lieutenant ... cest quoi , ça ?

Elle ne répondit pas , mais ses yeux suivirent une silhouette qui s’était détachée du groupe .
C’était Laig .
Son corps , déjà frémissant depuis qu’ils avaient franchi la première barrière , vibrait maintenant d’une lumière intérieure . On voyait ses cheveux qui ondulaient doucement dans l’air comme des filaments vivants . Quant à sa peau , elle se couvrait d’un réseau de lignes dorées .

- Maela ! , cria Cheun . Quest-ce que tu fais ?

Mais celle-ci ne semblait plus l'entendre . Une des créatures l’effleura du bout de ses ventouses . la chair de la jeune femme , en un instant , se mêla à la sienne . Son cri se perdit dans un souffle de lumière !

Le sergent-chef , par peur , tenta de dégainer son arme pour se défendre , mais le métal se désagrégeant entre ses doigts , celle-ci fut brutalement réduite en poussière d'écume .
Il recula , terrifié :
- Ce nest pas possible ... ils désintègrent tout !

Venue de nulle part ,  peut-être de l’eau elle-même , une voix retentit , comme surgie d'outre-tombe !
- Non , nous ne détruisons pas . Nous transformons !

Puis , leur faisant signe , une silhouette androgyne , vêtue d’une tunique translucide , émergea du brouillard . Sa peau avait l’éclat des coquillages , les prunelles de ses yeux semblaient faites de sel et de nuit .
- Venez ! , leur suggéra-t-il mentalement . Vous êtes attendus .

Dotés , chacun , d'un appareil respiratoire futuriste , inconnu de la science terrestre , le petit groupe , sans oser parler , suivit ce guide extraordinaire qui , ensuite , les conduisit au travers d'un boyau submergé où des lumières dansaient comme des âmes perdues . Puis , brusquement , le tunnel s’élargit : devant eux s'étendait une cité entière , engloutie sous les eaux !

Des tours d’algues translucides montaient vers la surface comme des colonnes respirantes . Des ombres pisciformes , nageant tout autour , s’affairaient entre elles , façonnant dans des cocons de verre des formes humaines .
Cheun approcha l’un de ces berceaux de roche cristalline : à l’intérieur , un visage d’homme se dessinait lentement , parfait , paisible .
Le guide posa sa main sur la paroi , leur murmurant intérieurement :
- Nous remodelons les corps . Ceux de la surface sont impropres . Leurs âmes ne sauront plus où habiter .

Cheun sentit monter un vertige en lui .
- Alors ...  , la vérité , cest ça ? Les habitants de la capitale ... Tous ces moutons dénués de volonté ...
- Oui . Leur esprit a déjà quitté leur enveloppe . Ils attendent dêtre rappelés ici , dans leurs nouveaux corps .
- Et ceux qui refusent ?
- Ceux-là se dessècheront comme des feuilles dautomne .

Lena recula , glacée . Laig n’était déjà plus visible . Quant à Guégan , livide , il fixait l’eau noire qui bouillonnait doucement .
Le guide se tourna vers eux , un sourire de poisson carnassier sur les lèvres .
- Mais vous pouvez encore choisir !

18 - Ils refont les corps , pensèrent-ils , pour s'opposer à la création première et lutter contre Saint-Michel qui les avait d'abord contraint dans leur forme marine végétale .

Le " Yeun Elez " était devenu non seulement un lieu de mutation biologique , mais le théâtre d’une lutte cosmique : celle de la Contre-Création !

Ils furent forcés de suivre encore leur guide à travers la cité liquide où les dômes translucides vibraient comme des poumons qui exhalaient une vapeur bleutée . Partout , des créatures travaillaient avec lenteur dans un silence quasi-hypnotique , leurs gestes parfaits , d’une précision presque liturgique .

Sous leurs yeux , les cosses , livrant des êtres d’apparence humaine , s'ouvraient une à une , avec , à l'intérieur , des femmes , des hommes , des enfants dont les visages lisses , dépourvus de rides ou cicatrices , portaient des branchies . Leurs yeux , d’un gris d’opale , semblaient vides encore , attendant que quelque chose - ou quelqu’un - les anime .

Le guide s’arrêta au bord d’un bassin où flottait une immense forme végétale , entre algue et embryon .
- Voici le premier des nôtres , dit-il . Celui qui fut façonné avant la séparation des mondes .
Cheun eut un haut-le-cœur : la chose respirait à peine . Son être oscillait entre la consistance de la chair et celle de la feuille .

- Qui a fait cela ? demanda-t-il d’une voix sourde.
- LArchange .
- Saint Michel ?
- Oui . Celui qui tranche , celui qui nous a forcés à ramper dans les eaux sombres des marais plutôt que de marcher sous le soleil , en revêtant la forme des plantes souterraines . Pourtant , nous étions lancienne chair , le premier modèle avant la venue des Atlantes . Maintenant qu'ils sont partis très loin , certains d'entre nous les ayant suivis dans leur fuite , les autres croupirent ici-bas à respirer la sombre lumière des profondeurs , pas celle du ciel . ( 8 )

Vibrant d’une tristesse antédiluvienne , presque sacrée , la voix du guide poursuivit :
- Quand il nous a bannis , le monde marin fut scellé comme une prison . Mais les siècles passés ramenèrent les nôtres de l'espace . Et voici venu le temps de la réplique . Nous refaisons les corps pour nous libérer d'une forme imposée . Pour nous opposer à sa Loi !

Ils sentirent tous le frisson d'une onde glacée remonter le long de leurs nuques .
- Vous ... refaites les hommes ?
Non , répondit-il doucement . Nous allons reconstruire l’humanité comme avant . Celle de la surface va séteindre . Leurs esprits se dissolvent déjà dans des champs dondes négatives . Nous , nous leur offrirons un meilleur abri . Un corps affranchi du souffle divin , nourri par les seuls courants de la Terre-Mère .

Guégan , blême , murmura :
- Cest un blasphème ...

Le guide se tourna vers lui . Son regard , soudain , s’embrasa d’un fulgurant éclat d’or .
- Noncest une résurrection . Le Ciel avait créé pour dominer . Nous créons pour libérer . Saint Michel croit encore tenir léquilibre du monde ... mais celui-ci est rompu . Ceux de la surface l'ont déjà trahi depuis longtemps . Bientôt , nous règnerons !

Dans le bassin , la forme végétale s’étira , se déployant lentement . De ses bras translucides surgit une tête improbable qui , peu à peu , se forma , vaguement humaine , au milieu des nervures .
Cheun recula d’un pas , fasciné .
- Et Maela ? demanda-t-il dans un souffle.
- Elle fait partie de la nouvelle génération , lui répondit l'Alien , le premier lien , l'ambassadrice entre votre monde et le nôtre .

Un grondement monta des profondeurs , long , sourd , comme un appel venu du centre de la Terre . Les tours d’algues frémirent . Le maître leva la tête .
- Il approche , celui que vous appelez l’Archange . Nous devons hâter la refonte !

Il se tourna vers le groupe .
- Vous aussi porterez un nouveau corps . Le métal vous a déserté . Vos armes ne vous reconnaissent plus . Vous appartenez déjà à la matière vivante !

Ils ressentirent alors , malgré l'humidité ambiante , une chaleur étrange gagner leur peau , et comme si l’eau de la caverne battait dans leur propre sang , le battement d'une pulsation sous leurs veines . Tout autour d’eux , tel un poumon vivant , la cité respirait , chaque expiration semblant aspirer un peu plus de leur humanité . Le guide les mena jusqu’à une salle circulaire , creusée dans la roche laiteuse .
Au centre , un bassin miroitait faiblement . Sur ses parois ondulaient des marques anciennes , comme des lettres liquides qui s’effaçaient et se reformaient au gré des vagues .

Chacun sentit son esprit vaciller . Ces signes qu'ils n'avaient jamais vus , pourtant , leur semblaient familiers , comme si quelque chose en eux , très loin , les reconnaissait .

La créature posa sa main sur l’eau . Aussitôt , la surface se mit à frémir , des images apparurent , montrant une sorte de mythologie des premiers âges , lorsque des Anges révoltés d'origine satanique  furent métamorphosés en algues marines préhumaines ! Des cieux fendus , des formes ailées traversaient des colonnes de feu , puis la chute , une pluie de corps étincelants , projetés dans les abysses !
- Voici notre mémoire ! , leur lança fièrement le poisson-pilote qui se prétendait prophète , lui aussi , et se nommait Akor . Celle de la grande civilisation des Algues Vertes , ce que , trivialement , vos prêtres ont nommé " La Chute des Anges " . ( 9 )
Mais ils n’ont jamais dit ce qu’il advint de nous par la suite . 

Ils pouvaient fixer les images . Les corps tombés s’enfonçaient dans l’eau , leurs ailes brûlées se dissolvant, se transformant en membranes translucides , en filaments , en algues .
- Nous avons été changés . Non pas anéantis , mais réduits . Saint Michel , le " gardien de lordre " , a utilisé la Loi du Feu pour nous contraindre dans la Loi de l’Eau . Il a figé nos formes dans la lenteur , nous a privés de la verticalité .

Le sergent-chef balbutia :
- Des anges ? Vous étiez des anges ?
- Nous étions les premiers porteurs de la Lumière , avant quelle ne se divise entre ciel et terre . Nous avions refusé la séparation . Nous voulions demeurer unis à la matière , fusionner avec le souffle vivant de la Planète bleue . Mais lArchange nous accusant de profanation , précipita son armée pour nous abattre !

Ils écoutaient fascinés , glacés , l'être déchu qui poursuivit , d’une voix lente , presque incantatoire , son récit :
- Dans la mer première , nos ailes fines devinrent des ondes , nos voix se mêlant au chant des courants . Nous étions les veines du monde , oubliés de tous . Mais les Atlantes déchirèrent le pacte à leur tour , souillant la terre , brûlant les eaux , tuant la lumière . Alors , l'océan sest souvenu de nous .

Les images se firent plus sombres . Des corps humains se mêlaient à des tiges , des visages se dissolvaient dans le flux vert .
- Nous avons compris que la Création d'origine était fausse . Que lordre imposé nétait quun miroir inversé de la vraie lumière . Nous , les rejetés , non plus des Anges de feu , mais des êtres deau et de chair mêlées , non plus des âmes venues du ciel , mais des consciences nées du fond , des " Veilleurs " , nous avons commencé à refaire ce que Michel avait défait !

Léna se mit à balbutier , complètement terrifiée :
- Vous ... vous refaites le monde à lenvers !
- Non ! , lui rétorqua le guide . Nous le redressons !
Le ciel sest trompé de direction . Lâme nest pas faite pour sélever , mais pour descendre , pour sunir à la racine du vivant .

Cheun sentit un frisson le traverser . Dans le reflet du bassin , l'homme vit fugacement son propre visage se mêler à une forme végétale , des filaments verts courant sous sa peau , comme si la cité entière respirait à travers lui .
Akor s’inclina .
- Le temps des Algues revient . Nous étions les premiers Anges . Nous serons les derniers Dieux !

Le Maître les avait fait pénétrer dans cette vaste rotonde noyée d’une clarté verte où tombaient du plafond , comme des racines suspendues , quelques filaments de lumière . Au centre , le bassin pulsait lentement , semblable à un cœur liquide . Sur la surface ondulaient des signes mouvants , ni tout à fait des lettres , ni tout à fait des images , comme des traces vivantes , respirantes .

Chacun sentait son souffle se raccourcir .
Quelque chose , dans ce lieu , leur semblait à la fois familier , mais proscrit .

Le guide avait posé sa paume sur l’eau , faisant surgir ces visions terribles de cieux en flammes , ces colonnes d’or se brisant , puis cette pluie d’êtres ailés , flamboyants , précipités vers l’abîme , silhouettes imprécises désormais , plongées dans les profondeurs , perdant leurs ailes dans la tourmente , et leur éclat se dissolvant , leurs corps se couvrant d’une matière nouvelle : algues , fibres , tentacules , membranes ! Les flammes devenaient eau , l’esprit devenait sève !

- Nous étions les premiers modèles ! , fanfaronna-t-il encore à voix basse .

Mais nos ailes furent changées en ondes , répéta-t-il à nouveau , et nos voix devinrent le murmure des vagues ...

 

19Autour d’eux , les cocons s’ouvraient , libérant de nouveaux bébés à la peau translucide , aux yeux laiteux , respirant par leurs pores comme des poissons terrestres .
- Voici nos enfants
, se réjouit leur mentor .
Les " anciens modèlesrenaissent sous forme humaine . Ils reprendront la surface quand les corps de vos semblables auront cessé de les habiter .

La lieutenante Morvan voulut parler , mais un vertige la prit . Sa peau brûlait . Dans le reflet de l'eau , elle vit fugacement son visage se tordre , traversé de filaments verdâtres , comme si son sang se souvenait d’une autre forme .

- Non !  gémit-elle . Non ...
- Tu crois être fille de poussière , mais tu portes bien les traces du premier souffle , la mer te réclame ! , essaya de la rassurer le monstre des profondeurs .

 

20 - Mais un grondement descendit soudain des nues tandis que la couleur verte devint blanche , aveuglante , et qu'une vibration terrible secouait la caverne ! 

Akor , tremblant , recula , pendant qu'une voix grave , immense , résonna dans l’eau et dans leurs têtes :

- Ceux qui ont renié le Feu ne renaîtront pas . Vous n’êtes que des reflets , des formes perdues .
  La chair ne sauvera plus personne

Ils tombèrent à genoux , reconnaissant cette présence : c'était l’Archange du Jugement , Saint Michel !
Mais sa voix n’était plus celle des Églises .

C’était un tonnerre dans l’eau , un éclat du Ciel !

Alors , le déchu leva les bras , défiant la clameur :
- Tu as créé pour dominer , Michel ! Tu as figé lEsprit dans la hauteur ! Nous , nous referons le monde à lendroit , notre monde où la lumière germera dans la vase !

La mer gronda , furieuse .
Maela sentit qu'en elle , s’affrontaient deux forces , le feu céleste plongeant comme un cormoran dans l'eau de mer , et son corps , déchiré , oscillant entre matière et souffre spirituel , entre fidélité à la surface et corail des profondeurs .

Puis tout se tut.
Le bassin se referma sur sa lumière .
Seul subsistait , dans le silence , le souffle lent des tours d’algues , comme le battement d’un cœur endormi .

Le Guern comprit qu’ils venaient de voir le visage caché de la Genèse , et que nul retour en arrière ne serait plus possible .

 

21 - Quand il reprit conscience , il était couché sur le sol froid d’un couloir effondré .
Autour de lui , l’eau gouttait doucement des parois . L’écho du grondement s’était éteint , remplacé par un silence sans mémoire .

Léna , allongée à quelques mètres , se redressa péniblement .
Ses yeux fixaient le vide , comme si , en se souciant d'une absence , elle cherchait quelque chose d’indicible .
- Où ... où est Yves ? , finit-elle par s'inquiéter .

Cheun tourna la tête .
Le militaire avait disparu .
Seul son casque gisait dans une flaque , la visière brisée , couverte d’une fine couche d’algue .
Elle voulut crier , mais aucun son ne sortit de sa gorge . Un frisson la traversa : la dernière image qu’elle gardait de lui était trouble , un bras tendu vers cette lumière verte , puis plus rien .

Tous deux remontèrent avec peine , s'agrippant l'un à l'autre , titubants , par le tunnel à moitié effondré . L’air de la lande , froid et sec , leur sembla presque familier .
Le ciel était gris , lavé de pluie . Les monts d’Arrée s’étendaient , silencieux , comme si rien ne s’était passé .

 

 

( A Suivre )

                                                       ___                                                        

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - VI - Base 22 - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                       ___

Notes :

 

8 - La Demeure Enchantée ( Cycle de L'Etoile II ) , 5 , VII - Destruction de l'Atlantide - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

9 - HOLOPHERNE II ) - Le Siège de Menri 

( Cycle de L'Etoile XVI ) - Epilogue - Naissance - Copyright 2022 Dan Ar Wern / OmniScriptum S.R.L Publishing Group - All rights reserved .

 

*Choeur de Chair " , Héroïnes , 5 par Véronique Levy , Artège , 2021 - Tous droits réservés .

Lire la suite
Publicité

LE GARDIEN DU MARAIS - V - Ondine .

17 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Ondine ( 1843 ) de Eduard Steinbrück ( 1802 - 1882 )

Ondine ( 1843 ) de Eduard Steinbrück ( 1802 - 1882 )

 
 
 
 
 
 
 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
V - Ondine

 

 

 

" Et se déplaçant au travers d'un miroir clair

  Suspendu devant elle ,

  Apparaissent les ombres du monde ...  " *

 
 
Alfred , Lord Tennyson - The Lady of Shalott ( 1842 )

 

12 - A Quimper, pendant ce temps , la lieutenante Lena Morvan consultait les archives classifiées de la gendarmerie maritime .
Les dossiers de l’Île Longue étaient protégés , mais un code interne , que lui avait soufflé un ancien collègue , lui permit d’accéder à un rapport oublié : " Opération M-22 / Yeun Elez ".
Elle en lut à voix haute les premières lignes :
Projet Zone Interdite
Anomalies récurrentes : émissions non identifiées , comportement magnétique incohérent .
Personnel affecté
: R. Kermeur , ingénierie sonar .
Statut
: suspendu - perte de contact avec l’équipe 3 , 12 novembre 2021.

Elle sentit un frisson lui remonter l’échine .
Une note manuscrite ajoutait plus bas :

Présence lumineuse observée à la surface du lac - Contact visuel ( formes humanoïdes )
- Ordre de silence total .

La gendarme referma brutalement le dossier .
Ce n’était plus une enquête criminelle . C’était autre chose .
Elle se rendit dans le couloir et appela son adjoint :
Guégan , prépare la voiture . Nous partons pour Brasparts .
- Encore cette affaire de noyade ?
- Non . Pour une fois , c’est l’affaire de ce qu’il y a sous l’eau .

 

13 - Au crépuscule , Cheun monta vers la chapelle Saint-Michel avec la clé de Ronan serrée dans sa poche.
Le vent s'était mis à hurler . La brume avalait peu à peu la lande .
Arrivé au sommet , il s'agenouilla près de la grande croix de pierre . Le sol vibrait sous ses mains , comme une respiration lointaine .

Alors il vit , sous la roche , un bref éclat bleu .
La terre s’ouvrit légèrement , laissant apparaître une cavité circulaire , taillée comme un puits .
Régulière , presque vivante , une lumière , au fond , pulsait , dans laquelle une silhouette se dessinait : Maela !

Tu vois , Cheun ? Ils ne dorment plus . Michel jadis , les a retenus . C'est pourquoi la foi des hommes s'est éteinte . À présent , c’est à toi de les délivrer .
- Les Dragons ? 
Non . Tes Frères du Miroir . Ceux qui reflètent ce que nous craignions d’être .

Un grondement monta du fond du mont , puis la lumière s’éteignit brusquement !
Le souffle coupé , il recula .
Au loin , la sirène d’une voiture retentit .
C'était Lena qui arrivait sur place , haletante , lampe en main .

Monsieur Le Guern ! Vous mentendez ? Quest-ce que vous faites ici ? 
Il se retourna .
Dans la brume , les traits de la lieutenante semblaient ... changer !
L'espace d'une seconde , il crut voir son visage se dédoubler , puis se reformer , pendant qu'elle lui tendait froidement la main :
- Venez ... nous devons descendre .

Mais dans sa voix , quelqu'un d’autre parlait !

 

14 - La nuit était tombée sur la lande .
Ronan Kermeur était assis devant le feu éteint , les yeux fixés sur la porte close .

Il savait qu’ils reviendraient comme le vent frappant les vitres de ses doigts impatients .
Cela faisait trois nuits qu’il entendait la voix de Maela derrière la cloison , douce , presque rieuse , appelant son nom .

Père ? Cest moi ... ouvre !

Mais il avait peur , il savait que ce n'était pas elle . 

Alors , le vieil homme se leva lentement , prit le vieux crucifix de cuivre au mur , et murmura :

Ils lont prise . Ou bien ... cest elle qui sest offerte à eux . Je ne sais plus .

Griffonnée d’une main tremblante , la dernière page de son carnet restait ouverte sur la table :

La résonance humaine . Le corps n’est quun véhicule . Ils copient le vivant comme on copie un signal . Maela est devenue ondine ! "

Le vent montant d’un cran , la lumière s’éteignit d’un coup .
Ronan recula .
Derrière lui , dans l’ombre du couloir , une forme se dessinait : celle d’une jeune femme immobile .
Une odeur d’eau et de fer emplissait la pièce .

Tu as froid , père .
Non , tu n’es pas elle , tu ne peux pas être elle !
Pourquoi dis-tu cela ? Je me souviens de tout . De la mer , du lac , du bruit du métal quand les freins de la voiture ont lâché …

Ronan serra plus fort la croix contre lui .

Ce qu’ils ont pris de toi , ce n’est quune image .
Et si cétait plutôt lâme , père ? Ce que tu appelles lâme ... peut-être que c’est cela que nous cherchons à comprendre .

Elle s’approcha , son visage à demi éclairé par la braise mourante . Ses yeux brillaient d’une lueur non humaine , glaciale , vibrante, comme une lame de verre .

Saint Michel a voulu nous chasser , jadis . Mais les portes se sont rouvertes . Tu devrais être fier , père :  ta fille est passée de l’autre côté !

Il ferma les yeux . La silhouette ayant disparu , une larme en coula quand il les rouvrit . 
Seule , sa voix demeurait dans le vent :

Nous ne sommes pas venus pour vous détruire . Seulement pour vous apprendre ce que vous avez dû oublier la genèse d'un nouveau commencement !

 

15 - Au même moment, Cheun et la lieutenante , accompagnés du sergent-chef Yves Guégan ,  s’étaient engagés dans la faille sous la croix du mont .
Le couloir descendait en spirale dans la roche , où vibraient des lueurs bleutées . Des gravures de symboles anciens figuraient sur les parois : cercles et triskells , figures de vouivres entrelacées .
Plus ils descendaient , plus l’air devenait chaud , traversé d'étranges pulsations .

C’est impossible , murmura Morvan . Qui a pu construire tout ça On dirait une structure métallique sous la montagne !
Peut-être pas des hommes ... , lui répondit d'un air mystérieux son second , qui tremblait de peur !

Les trois débouchèrent dans une salle circulaire . Au centre flottait une sphère translucide , d’où jaillissaient des filaments de lumière .
Cheun s’en approcha , fasciné .
Alors , mi humaine , mi artificielle , une voix , celle de Laig , s’éleva autour d’eux .

- C'est moi , Cheun Je suis là . Ce que tu vois nest pas quune ombre ...
Maela ?
Ils t'ont choisi pour franchir le seuil . 
Tu es morte ?
Non ! Je suis passée seulement de l’autre côté du miroir ... 

Morvan , blême , essayait de filmer la scène avec son téléphone .
Mais il n'y avait aucune image sur l’écran .
Juste un vide vibrant comme une lueur mouvante .

- Ce que nous voulons , poursuivit la créature , c'est comprendre cette source d'énergie que vous nommez l'amour . C’est cela qui nous attire . 
- Mais Maela ?
Elle est une interface un pont . Sa forme humaine si tu restes , ne va pas se dissoudre . Elle pourra revenir ...

Cheun sentit comme une bouffée de chaleur l’envahir d'une immense paix !
Mais derrière lui , Morvan se mit à hurler :

Reculez ! Quelque chose sort du sol !

Des silhouettes translucides lentement , s’élevèrent , qui ressemblaient à des anges renversés - ni chair , ni vapeur - leurs yeux comme des miroirs sans fond .
L’une d’elles tendit sa main vers Cheun .

- Michel nous avait enfermés . Toi , tu viens nous libérer !

 

16 - Cheun , alors , comprit .
La bataille du Mont n’était pas qu'une légende : c’était l'ouverture d'un cycle de guerre entre la conscience et la matière déchue , entre la lumière et son reflet . ( 7 )
Saint Michel n’avait pas tué les Dragons , mais , le temps que l’humanité apprenne à les connaître , il les avait enfermés là , non comme ses ennemis , mais comme une ombre .

- Laig , dit-il , si tu es encore là ... montre-moi ce que je dois faire !
- Vous devez rouvrir le cercle , afin que nous puissions redevenir lumière !

Il posa sa main sur la sphère .
Une explosion de blancheur envahit la salle .
Morvan tomba à genoux sur le sol , hurlant son nom .

Quand la lumière se dissipa , il n’y eut plus personne .
Seulement le silence , et la cloche du Mont qui sonnait à nouveau , comme le glas d’une sinistre résurrection !

 

 

( A Suivre )

                                                       ___                                                        

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - V - Ondine - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                       ___

Notes :

 

7 -  " On dit à Braspars que les démons , chassés du corps de l’homme , sont enchaînés dans un cercle magique , sur le haut du mont Saint-Michel : ceux qui mettent pied dans ce cercle , courent toute la nuit sans pouvoir s’arrêter . Aussi la nuit on nose traverser ces montagnes . "

Jacques Cambry : " Voyage dans le Finistère ou état de ce département en 1794 et 1795 " , Tome I , Paris , Librairie du Cercle Social  ( 1798 )

 
 
* " And moving thro' a mirror clear
    That hangs before herall the year ) ,
    Shadows of the world appear . "
Lire la suite

LE GARDIEN DU MARAIS - IV - La Dame Blanche .

16 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

LE GARDIEN DU MARAIS - IV - La Dame Blanche .
 
 
 
 
 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
IV - La Dame Blanche

 

 

 

" Il y eut alors un combat dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent contre le Dragon . Et le Dragon lui aussi combattait avec son Ange " 

 
Apocalypse , chapitre 12 , verset 7-9

 

9 - Le lendemain , sous un ciel bas et chargé , il prit la route de Loqueffret 
Le vent du " Yeun " balayait la lande , soulevant les herbes comme une mer grise . Au détour d’un chemin pierreux , Cheun aperçut la maison de Ronan Kermeur , une bâtisse lourde , aux volets clos , plantée à l’orée d’un bois de pins . La cheminée fumait faiblement . Réticent , malgré tout , le visiteur frappa . Au bout d'un silence ,  la porte s’entrouvrit , révélant un vieil homme aux traits tirés , la barbe blanche mal taillée , les yeux d’un bleu froid .
Tu n'aurais pas dû venir , Cheun , lui dit Ronan d’une voix rocailleuse .
- Je veux comprendre .
- Comprendre ? Tu crois quil y a encore quelque chose à comprendre ? Tout a commencé quand elle a vu ...

Il s’interrompit , regardant par-dessus l’épaule du jeune homme , comme s’il craignait qu’on les observe .

Entre ! Mais parle bas ...

La maison sentait le fer et la poussière . Des papiers couvraient la table : schémas , relevés d’ondes , cartes du " Yeun " , avec , au milieu , une photo jaunie de Maela , souriante , une main levée contre le soleil .

Ronan s’assit , le regard perdu .

Tu sais , Laig n’était pas comme les autres , car elle percevait ce que nous ne voyons plus . Depuis toute petite . Elle me disait , à la fin , que " les visages changeaient " autour d’elle . Que certains habitants du Yeu ... n’étaient plus les mêmes .
- Des hallucinations
?
- Je ne pense pas . Ma fille voyait clair . Ces choses peuvent imiter les hommes . Elles ont pris forme après la tempête de 2019 , dans les algues de brume . C’est là que tout a commencé . Et la Marine le sait .

Cheun fronça les sourcils.

Tu parles de ces " dragons " dont parle la légende ?
- Les anciens les appelaient ainsi . Mais ce sont des formes d’intelligence non humaines qui vivent dans la profondeur du Yeun , sous la nappe du lac . C’est là qu’a été construite la Base 22 . Une station d’écoute , soi-disant scientifique . En réalité , un point de contact .
- Tu veux dire ... avec eux
?
Le vieil homme fit un signe de la tête .

Oui .

Il se leva brusquement , fouilla dans un tiroir , en sortit une vieille clé rouillée .

- Sous la croix du mont , se cache une trappe . Je l’ai vue . Michel y a planté son épée , mais les hommes d'ici y ont posé des antennes . Si tu veux comprendre , va là-bas . Mais ne reste pas seul quand la nuit tombe .

Il posa la clé dans la main de Cheun , qui sentit un froid étrange le traverser .   

Et toi , Ronan ?
- Moi , j’attends qu 'ils osent venir me chercher comme ils ont déjà pris ma fille . Ils savent que je lui parle . Parfois , c'est elle qui  m’appelle depuis sa prison ...

 

10 - Selon une vieille histoire locale , en effet , que son grand-père lui racontait au coin du feu , Saint Michel avait jadis terrassé le Dragon dans ces terres de bruines et de crachins , l’enfermant sous la montagne . ( 6 )  
Mais le mal , jamais totalement mort , dormait encore , tapi dans les profondeurs du " Yeun Elez " , prêt à resurgir lorsque les hommes oublieraient la lumière .

Les notes du carnet de Ronan , qu'il avait réussi à prendre en photo , évoquaient cet épisode apocalyptique , mais transposé dans un langage d’ingénieur :
anomalies gravimétriques , fréquences , perturbations de l'atmosphère , ondes subtiles ...
Comme si la foi et la science se mêlaient en lui .

" Dragons = entités plasmatiques 
  Pouvant imiter les formes humaines 
?
 Testent la résistance des consciences.
 Leur but
: infiltration . Lieu pivot = Yeun / Base 22. "

Il y avait même un schéma : un cercle tracé autour du lac de Brennilis , relié par des flèches menant à la chapelle Saint-Michel , avec une mention manuscrite :

" Point d’équilibre entre Ciel et Abîme ."

 

11 - Cette nuit-là , il rêva de Laig . Peut-être n'était-elle pas morte , après tout , quand il la vit se tenir sur la digue , dans le crépuscule , toute vêtue de blanc .
Ses yeux luisaient d’une lumière douce , presque surnaturelle .

Tu dois continuer , Cheun . Ils ont franchi la frontière . Mon père les a vu . Toi , tu dois me rejoindre . 
- Où ça , Maela ? Qui sont-ils 
?
Ceux que Saint Michel nommait les Dragons , qui se sont glissés parmi nous . Tu as vu , à Paris ,  comment l'homme devient un " zombie " 
? Maintenant , c'est ce qu'ils veulent pour toute la planète .

Puis son visage se brouilla , se superposa à d’autres : des visages d’hommes , de femmes , changeant de traits comme l’eau change de reflet .

Ne crois qu’à la vraie lumière de l'Ange ! Tout le reste est mensonge !

Il se réveilla en sursaut . Dehors , la cloche de la chapelle sonnait l’angélus du matin .
Sur sa table , le carnet de Ronan était ouvert à une nouvelle page ... qu’il n’avait pourtant jamais lue .

" Si je disparais , cherche sous la croix du Mont .
Là où Michel a planté son épée . 
"

 

 

 

( A Suivre )

                                                       ___                                                        

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - IV - La Dame Blanche - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                       ___

Notes :

 

6 - Voir note 5 . Au-dessus de la chapelle saint-Michel , apparaît l'Archange abaissant son glaive vers le " Yeun " : " Sant Mikêl vraz a oar an tu dampich ioual ar bleizi-du " ( Le grand saint Michel sait la manière dempêcher de hurler les loups noirs  , Anatole le Braz - Les Saints Bretons , 1893

 

Lire la suite

LE GARDIEN DU MARAIS - III - Visite .

14 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

La Ferme des Artisans ( Brasparts )

La Ferme des Artisans ( Brasparts )

 
 
 
 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
III - Visite

 

 

 

"Ma belle étoile , je t'en prie !

 Ô , ne laisse pas ta belle lumière

 Se troubler par la brume

Qui est en moi ... " 
 
Friedrich Rückert *

 

6 - Elle arriva dans une Clio grise , sans gyrophares , les yeux pâles barrés d'une mèche d’argent dans les cheveux bruns , petite , la trentaine , comme lui , se présentant simplement :

Lieutenante Lena Morvan , section de recherches de Quimper . Vous êtes bien monsieur Pierre -Eugène Le Guern ?
- Cheun , corrigea-t-il machinalement , gêné de paraître dans la tenue approximative de quelqu'un qui venait juste d'émerger de la salle de traite . Ouais , balbutia-t-il , ... entrez , je vous en prie .

Elle observa la pièce : un feu couvait dans l’âtre , des livres de médecine et quelques carnets posés sur la cheminée . Une odeur de café noir flottait dans l’air .

- Je suppose que vous savez pourquoi je viens , dit-elle en s’asseyant à la grande table .
- Laffaire Maela Kermeur ?
- Exactement . Lenquête a été rouverte .
- Après trois ans ? Pourquoi maintenant ?

L'officière sortit un dossier de sa sacoche , l’ouvrit devant lui , en tirant quelques photographies de la carcasse du véhicule , un rapport d’analyse , quelques plans techniques .

- Nous avons reçu un signalement anonyme , lui expliqua-t-elle , affirmant que Ronan Kermeur, le père de Laig , aurait été victime de pressions au moment de la mort de sa fille .
- Des pressions ? Quel genre ?
- Professionnelles . Comme vous le savez , ce monsieur travaillait à lÎle Longue avec un sous-traitant de la Marine nationale . Je ne devrais pas vous le dire , mais il ressort de son CV confidentiel que son service gérait une pièce électronique utilisée dans les systèmes de guidage des sous-marins . D'après mon analyse , il semble quun contrat ait été compromis peu avant le drame .
- Vous voulez dire qu'il s'agirait d'un chantage ?
- Cest mon hypothèse . Mais ce nest pas tout .

D'une chemise en plastique , avec délicatesse , elle sortit une autre feuille , jaunie , pliée en deux .

- Lorsquon a réexaminé la voiture , un technicien a découvert , sur la pédale de frein , la trace d'une empreinte partielle , non identifiée à lépoque. Elle correspond aujourdhui à un certain Paul Prigent .
- Prigent ?... , réfléchit son hôte .
- Un ancien étudiant de votre promotion brestoise , répondit-elle , qui a quitté la fac de médecine la même année que vous . Vous le connaissiez ?
- Vaguement . Je crois qu'il tournait autour de Maela , qu'il avait du mal à comprendre quelle ne voulait pas de lui .
- Il vit maintenant à Lorient . Chef de clinique . Et il nie tout lien personnel avec cette affaire .

Un silence tomba , troublé par le bruit du vent s’engouffrant dans l'âtre , faisant tressaillir la flamme .

- Pourquoi me dites-vous tout cela maintenant ? , demanda Cheun .
- Parce que vous étiez le dernier à l'avoir vuvivante , et que son père refuse toujours de nous parler , prétendant que sa fille est désormaispartie là où personne ne peut la rejoindre " , et qu'il faut la laisser en paix .

- Dites-moi , monsieur Le Guern … insista-t-elle en appuyant . Qu'est-ce que vous êtes allé faire à Paris ? , le fixa-t-elle au fond des yeux  , comme si elle cherchait déjà en lui " 
la fêlure par où l'on peut apercevoir l'universel désastre ? " ( 4 )

Gêné , Cheun détourna les yeux vers la fenêtre où un timide rayon de soleil hésitait lui aussi , pensa-t-il , à lui venir en aide à faire en lui toute la lumière sur les ombres de son passé !

- Est-ce vrai que vous receviez des messages delle ?
Etonné par la vitesse à laquelle pouvaient , en province , courir les rumeurs les plus insidieuses , le pauvre homme reconnut qu'il avait tenté de l’oublier , puis , répondant à voix basse , qu'il avait cru parfois , dans un songe , entendre sa voix comme un murmure dans le vent du mont , mais que , chaque matin , tout s'effaçait , comme si la mémoire elle-même refusait de l’épargner .

- Ce n'étaient pas des rêves comme les autres ?

- Je ne sais plus .
- Vous seriez prêt à men parler ?
- Je vous ai déjà précisé que cela ne mènerait à rien .

La lieutenante Morvan rangeant ses papiers , lentement , se leva .
Alors nous irons ensemble au lac , lui dit-elle . Il y a des choses qui , vous le savez , peuvent remonter à la surface quand on y retourne .

 

7 - La militaire était partie de la maison depuis une heure .
Dehors , la brume montait du marais par le couchant , mordorée , épaisse . Il resta longtemps à contempler les collines , le mont dressé dans la lumière déclinante . Là-haut , la chapelle de Saint-Michel-de-Brasparts semblait flotter dans l’air , telle une sentinelle de pierre entre ciel et terre .

Il pensa à Ronan Kermeur, le père de sa fiancée , un homme droit , taiseux , qu’on disait patriote jusqu’à l’obsession , qui avait " bossé " depuis trente ans pour un consortium lié à la Marine nationale , sur les systèmes de détection et de communication des sous-marins basés à l'Île Longue . Un poste sensible , classé " secret défense ".
Mais depuis la mort de sa fille , Ronan s’était enfermé dans un mutisme presque religieux , n'ouvrant sa porte à personne . Il avait quitté Brest , vendu son appartement sur le quai de Recouvrance , et s’était retiré dans une vieille maison près de Loqueffret , à la lisière du " Yeun Elez " , là où , disait-on , les âmes s’en vont quand les cloches cessent de sonner . ( 5 )

 

8 - Ce fut par hasard que Cheun retrouva au grenier , dans une boîte de fer oubliée , un carnet appartenant à son futur beau-père .
Des pages serrées , couvertes d’une écriture nerveuse , mêlant calculs , relevés de terrain , phrases énigmatiques :

" Activité électromagnétique anormale - zone du lac Nord .
Fréquence 18
,2 kHz .
Mouvement circulaire sous la surface - pas d
'origine naturelle .
Contact avec
"eux " possible ." 

Plus loin :   

" Laig sentait les choses avant qu’elles n'arrivent . Elle savait quils étaient là .
Elle parlait de voix , de visages qui changent d
un jour à lautre .
Parfois elle me fixait et me disait
: " Ce n’est plus toi ! "

Quand il parcourut cet étrange compte-rendu , se souvenant de ses moments d'absence , comme traversée par quelque chose d’invisible , il ressentit , comme à cette époque où il était incrédule , un drôle de frisson lui parcourir le dos lorsque , avec un demi-sourire , elle confessait :

- Le Yeun n’est pas qu’un marais , tu sais . C'est une frontière .

Mais , de l’autre côté , ils nous observent !

 

( A Suivre )

                                                       ___                                                        

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS III - Visite - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                       ___

Notes :

4 - " Les Vagues " ( 1931 ) de Virginia Woolf ( 1882 - 1941

5 - La légende locale situait au coeur des tourbières du " Yeun Elez " , le " Youdig " , un marécage sans fond , l'une des portes des enfers .

 

 

* " Lyrische Gedichte " poèmes de Friedrich Rückert ( 1788 - 1866 ) , mis en musique par Clara et Robert Schumann , op. 101 n°4 ( Minnespiel , 4 , 1840 )

" Mein schöner Stern , ich bitte dich !

 O lasse du dein heitres Licht

 Nicht trüben durch den Dampf

 In mir... "

Lire la suite

LE GARDIEN DU MARAIS - II - Le Retour .

12 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Mont Saint Michel de Brasparts

Mont Saint Michel de Brasparts

 

LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
II - Le Retour

 

 

 

" Avant que je m'en aille sans retour 

  Au pays des ténèbres et de l'ombre épaisse

  Où l'aurore même ressemble

  A la nuit sombre ... "

JOB 10 , 21 / 22 .

4 - Tout ceci était arrivé parce qu'un jour , en pleine consultation de médecine , son attitude s'était figée . Devant lui , une vieille dame en pleurs gémissait . Posant la main sur la sienne , il lui dit alors , d'une manière spontanée , sans prendre conscience qu'il pouvait lire en elle comme au travers d'un miroir :
- Ce nest pas votre cœur qui souffre , cest votre mémoire .
Elle le regarda , bouleversée .
Après cet instant , l'interne avait compris que quelque chose parlait en lui plus fort , quelque chose qu’il n'arrivait pas à maîtriser , mais que la ville , trop dense , ne lui permettait pas non plus d'extirper . Peu à peu , il perdit son goût de vivre . Il soignait sans conviction , marchant sans direction , parfois , dans les rues , croyant voir l'ombre de Laig au détour d’une vitrine qui le regardait , silencieuse , comme pour lui dire qu’il devait rentrer . Sans prévenir , il rassembla , une nuit , quelques affaires , puis , fermant la porte de son studio , il marcha longtemps sur le boulevard Raspail , sans but . Le vent d’ouest soufflait . Dans son esprit , cette phrase n'arrêtait pas de tourner en boucle :
" Pars vite , avant quil ne soit trop tard ! "
Dans l’église du boulevard du Montparnasse , un soir , comme il s'était agenouillé devant l'autel en pensant à Claire qui , d'ici deux à trois jours , devait partir , il vit Laig lui dessinant à sa façon trois chemins : rester à Paris , persévérer dans la médecine rationnelle , ou suivre mademoiselle Delatour dans son élan missionnaire , chercher Dieu dans le service , ou bien encore repartir vers la Bretagne , là où tout avait commencé , où quelque chose , peut-être , l’attendrait encore .
Il ferma les yeux . Dans le silence , une phrase monta en lui , sans qu’il sache , cette fois , d'où elle venait : 
" Il ny a pas de salut dans la fuite ."
Le surlendemain jeudi , il accompagnait Claire à l'aéroport . Paisible en apparence , mais triste , elle s'efforçait de lui sourire , avant de monter dans l'appareil , un énorme" Jumbo " 747 , puis posant fermement la main sur son bras , tout en l'embrassant :
- Toi aussi , Cheun , tu partiras un jour . Pas pour soigner , mais pour guérir ...
Elle disparut dans la foule des passagers , le laissant tout seul derrière la porte du départ , les yeux mouillés par son dernier baiser d'adieu . Il avait grandi à Saint-Rivoal , au cœur des Monts d’Arrée , là où , dans l'odeur du granit , sur genets et bruyère , se posait aussi la brume en voile mélancolique de rosée . Il était venu à Paris pour y étudier l'art médical , d’abord par vocation , certes , mais plutôt par besoin de comprendre la douleur , celle des autres , par dessus la sienne . Un jour pourtant , ses études  prirent un tournant inattendu : à la faculté , il s’était intéressé à la médecine vétérinaire .
Les bêtes souffrent sans mensonge , leur regard ne triche pas , prétendait-il . Dans les cliniques universitaires , le jeune homme observait , avec une patience que ses collègues ne pouvaient pas toujours concevoir , les animaux blessés , poursuivant , par ailleurs , des formations en acupuncture et chiropraxie , convaincu que le corps et l’âme ne sont pas séparés . Car , s'il aimait , en essayant d'apaiser la souffrance de celle-ci , soigner la chair vive , il haïssait bien plus la froideur des hôpitaux , la mécanique de la ville . Tout y allait trop vite , selon lui . On voulait y suivre des protocoles convenus par loi et nécessité sans vraiment se préoccuper du ressenti de l'être . 

 

5 - Le retour fut étrange . Les chemins semblaient le reconnaître . Le vent , la lande , les pierres couvertes de lichens , tout portait la mémoire de ce qu’il avait fui . Dans le village , les gens le regardèrent avec étonnement . Lui parlait peu , marchait seul , et parfois , près de l’église , s’asseyant longuement sur le muret , les yeux perdus dans le vide . On l’appela bientôt Le Prophète , d’abord par moquerie , puis par respect . Non parce qu’il annonçait l’avenir , mais parce qu’il voyait ce que chacun portait en secret . Car , peu à peu , les gens du village vinrent le voir . Certains se souvenaient du " petit Cheun " parti à la capitale faire ses études . D’autres cherchaient à comprendre pourquoi il était revenu ici après la triste affaire Kermeur , lui qui disait maintenant : " Je soigne un peu , surtout , je vous soulagerai si je le peux " , posant alors les mains sur vos épaules , vous écoutant longtemps , parlant ensuite d’une voix calme . Ce n’était pas de la médecine au sens strict du terme , puisqu'il n'avait pas eu son diplôme . 

Il mêlait gestes appris , pression des vertèbres , points d’énergie , à des paroles qui touchaient juste . Comme s’il voyait la douleur avant qu’on la lui raconte . Il ne demandait rien en échange , sinon , comme il était seul avec sa mère , désormais , chacun lui donnait un bol de soupe , un peu de pain , parfois du lait . La maison familiale l’attendait , figée dans le temps . Le toit fuyait , les pierres verdaient de mousse , mais il y avait là quelque chose de vivant , d’intact . Il remit la ferme en état , racheta deux vaches bretonnes , quelques poules , trouva un chien errant qu’il nomma " Ankou " , par ironie ou par fidélité à la mort . ( 1 )

C'est ainsi qu'il retrouva le rythme ancien de ses aïeux , les matins froids , les pas dans la boue . Les animaux semblaient le comprendre . Il leur parlait avec douceur , presque à voix basse , comme à des êtres conscients . Certains juraient qu’il avait avec eux une entente mystérieuse . On disait qu’il soignait les bêtes malades sans remède apparent , simplement par sa présence .

Il vivait simplement , vendant un peu de lait , réparant des clôtures , cultivant un jardin . Les villageois venaient le voir , d’abord pour des maux de dos ou des rhumatismes , puis pour autre chose : un chagrin mal soigné , une angoisse , un silence . Il les écoutait longuement , posait la main sur leur épaule , et parlait d’une voix basse , presque rêveuse . Ses paroles touchaient juste . On repartait plus léger , sans savoir pourquoi .

Certains le prenaient pour un guérisseur , d’autres pour un illuminé . Les plus âgés disaient : " Il a reçu un don ." Les plus jeunes venaient par curiosité , puis restaient troublés .

Pourtant , chaque séance terminée , il semblait oublier tout . Comme s’il n’avait été qu’un passage , un souffle entre l’homme et Dieu .

La rumeur courait qu’il parlait parfois avec celle qu’il avait perdue . Mais lui ne disait rien . Il se contentait de sourire , le regard perdu vers la crête des monts .

Depuis Brest , Il avait prit un un autocar jusqu’à son village natal , disant à son entourage qu’il venait pour " quelques semaines de repos ". Mais les semaines s'étaient changées en mois pendant qu'il s’installait dans la maison familiale , simple bâtisse de granit sur les pentes du Mont Saint-Michel . On le vit réparer le toit , remettre du feu dans la cheminée , puis marcher longtemps jusqu'au sommet sur les chemins de la lande . Il ne parlait pas de retour définitif , mais quelque chose en lui savait qu’il ne repartirait plus . ( 2 )

Car il lui arrivait de dire des choses justes quand une jeune fille venait lui parler de ses peurs , qu'un paysan se plaignait de sa terre ingrate , ou qu'une femme lui confiait son fils malade .

Il les écoutait sans jugement , ses paroles , toujours simples , les calmaient . C’était comme si une clarté passait à travers lui , une lumière dont il ne connaissait pas l'origine . Mais après chaque rencontre , il oubliait tout . Les visages , les histoires , les mots . Ne restait seulement qu'une fatigue immense , une impression de vide , comme si son âme avait prêté sa voix à quelqu’un d’autre .

Et puis il y avait eu Laig , sa fiancée partie un jour de tempête , emportée par le vent du large dans une histoire étrange dont il était sortie innocenté . Depuis , il n’avait plus su où poser sa vie . Paris , dans son vacarme , n’avait fait qu’élargir le vide .

Il vivait ainsi , entre veille et prière , entre deux mondes . Le village accepta peu à peu son retour , sans chercher à le comprendre . Les enfants le saluaient avec un mélange de crainte et de tendresse . On disait qu’il parlait avec les morts , qu’il voyait ce que personne ne voyait .

Pourtant , dans le secret de ses nuits , l'homme demeurait blessé par les accusations de jadis .

La grande ville lui avait montré quelque chose de précieux , non pas la joie , mais la lutte au coeur du réel . En outre , il y avait appris que le monde pouvait continuer sans lui , que la douleur ne fait pas de bruit . C’est peut-être pour cela qu’il était revenu : non pour retrouver la paix , mais pour apprendre à vivre avec le vide , au plus près de la terre , là où le vent et la foi se confondent .

Sans parler de son désir immense de faire toute la lumière sur cette horrible tragédie qui avait ruiné sa jeunesse !

Le soir , écoutant leur souffle régulier témoin de leur présence rassurante , il allait s’asseoir près de ses vaches quand la brume montait sur les monts , satisfait qu’elles continuent de porter cette sagesse ancienne , celle des êtres qui ont connu le monde avant les hommes . Parfois , les caressant avec tendresse , il leur murmurait qu’une âme ne disparaît jamais , qu’elle se réincarne peut-être dans une prunelle d'animal , humble et patient .

Ainsi vivait Cheun Le Guern , médecin sans cabinet , paysan sans fortune , prophète sans message .
Tout autour de lui , pourtant , quelque chose changeait : les gens parlaient plus doucement , les bêtes semblaient plus calmes , le vent plus clair . Comme si , en revenant , il avait voulu ramener un peu de paix sur la terre des Monts d’Arrée . Pouvait-il se douter que certains craignaient qu'il n'aille révéler des choses qu'on préférait voir pour toujours enfouies dans le lac de Brennilis ? ( 3 )

 

 

( A Suivre )

                                                       ___                                                        

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS II - Le Retour - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                       ___

Notes :

1 - Ankoù , en Bretagne , personnification spectrale de la Mort .   

2 - Mont Saint Michel de Brasparts ( Tuchenn Mikael ) , l'un des sommets de la chaîne des monts d'Arrée située en Bretagne sur la commune de Saint-Rivoal ( Finistère ) .

3 - Lac de Brennilis , plan d'eau artificiel dans les marais et tourbières du

" Yeun Elez " .

 

 

 

          

Lire la suite
Publicité

LE GARDIEN DU MARAIS - Prologue - I - Une Âme de Grande Solitude .

9 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Toits de Paris - Alain Cornu - " Sur Paris " ( 2015 )

Toits de Paris - Alain Cornu - " Sur Paris " ( 2015 )

 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
PROLOGUE
 
 
 
 
 
 
 
 
 
I - Une Âme de Grande Solitude
1 - Au sixième étage d’un immeuble gris d'une ville de grande solitude , un homme vivait reclus dans un petit studio . Le matin , comme chaque jour , il ouvrait sa fenêtre sur le tumulte des avenues , mais rien ne le touchait vraiment , pas même ces grosses gouttes qui , souvent , s'abattaient sur les toits , précédant une violente averse !
La foule s’agitait à ses pieds , lui demeurait immobile , comme suspendu entre deux vies . 
C'est qu'il était venu à Paris pour fuir , pour échapper au vent du passé qui lui ramenait sans cesse le visage de celle qu’il aimait , jeune femme au regard clair , disparue trop tôt . Pourtant , même au cœur de la grande cité , elle revenait . Quelquefois , dans la lumière tremblée d’une flamme , ou dans un songe . Elle ne lui parlait pas toujours , mais il sentait simplement sa présence , comme un baume invisible sur son chagrin , lorsqu'il marchait sans but dans les rues , pendant ses rares jours de congé , effleurant les vitrines sans les voir , entrant dans une église . Alors , le front contre ses mains , le souffle à peine perceptible , il restait des heures devant le Saint-Sacrement . Là , il écoutait des pas résonnant dans le silence , et même s'il ne priait pas vraiment , le battement de son propre cœur .
" Quand tout devient trop dur , s'avouait-il en rédigeant son journal , une présence m'effleure . Elle me demande de m'éloigner , de quitter cette vaine frénésie du bruit des voitures sur le bitume Cest là , dans cette immobilité, que je sens parfois sa clarté venir à moi , quelque chose qui nest pas de ce monde . "

 

2 - Le reste du temps , la vie de Cheun s’était rétrécie à quelques trajets réguliers : la faculté , l’hôpital , et cet apart' sous les toits du quartier du Marais . Dormant mal et mangeant peu , il travaillait trop . Dans la lumière pâle des matins d’hiver , il descendait les escaliers comme un étranger , s’effaçant dans le flot anonyme des passants .

De temps à autre , au détour d’un couloir de l'Hôtel-Dieu , il croisait Claire , interne en médecine générale , assez grande et plutôt calme , le regard limpide . Elle n'était pas non plus très bavarde , mais quand elle se confiait , c’était avec une franchise qui l'apaisait , lui disant qu'elle croyait au service médical comme à une forme de vocation . Dans la fatigue des gardes , quand c'était possible , ils se parlaient souvent à voix basse , entre deux urgences , côte à côte sur un banc du service .

Elle ne ressemblait pas à Laig  . Celle-ci , comme Balzac , pouvait un peu se moquer , parfois , de la " comédie humaine " , Claire n'en parlait qu'avec douceur , et d'une manière toujours compatissante . Son collègue , sentant en elle cette paix qu’il n’avait jamais trouvée ailleurs , lui dit un soir , dans le silence d'une salle de soins :

- Vous ne croyez pas que la médecine seule suffit , nest-ce pas ?

La jeune fille ne répondit pas tout de suite .
- Non . Derrière la souffrance , il y a toujours quelque chose qu’on ne touche pas , l'âme ...
Il acquiesça , presque soulagé de l’entendre .

Durant quelques mois , leur amitié devint une présence quotidienne . Ils se retrouvaient parfois dans une église toute proche de la cathédrale , éclairée à la bougie . Elle priait , lui écoutait , car elle avait ce don de silence qui ne juge pas .

Mais un matin , tandis qu’ils buvaient leur café dans un bistrot de la rue du Fouarre , elle lui annonça calmement :
- Je pars .
- Partir ? ?
- En Afrique . Dans une mission catholique , près de Ouagadougou . Jai demandé à la congrégation de my envoyer .

Cette brusque nouvelle , si tranquillement annoncée , lui fit l'effet d'un séisme . Le voisinage attentif aurait pu , sans doute , en mesurer les conséquences dans l'expression de stupeur affichée soudain sur les traits de son visage , devenu pâle et décomposé .
Il la regarda longuement , sans un mot.
- Vous êtes sûre ?
- Oui . Je ne peux plus retarder cet appel . Ici , je ne soigne que des corps . Là-bas , japprendrai peut-être à sauver des vies .

Cette décision le bouleversa tellement qu'il comprit qu’elle s'en irait seule vers la lumière , alors que lui demeurerait dans l’ombre . Il aurait voulu la retenir , mais il savait qu’il n’avait aucun droit sur elle .

Comme un homme sans ancrage , il erra dans Paris les jours suivants . La Ténèbre baignait les âmes , Claire s’envolait , Laig était morte , et lui restait suspendu entre deux absences . Plein d'incertitude , il retourna à l’hôpital , mais le cœur n’y était plus . Tout lui semblait mécanique , inutile , figé .

Il commença à faire des rêves étranges : la mer en furie , la lande noyée de brume , une voix l’appelant par son prénom , celle de sa fiancée qui , alors qu'il croyait sentir son parfum de goémon et de vent , lui tendait la main . 

 

3 - Puis un jour , sans raison apparente , il décida lui aussi de partir . Il prit le train vers l’ouest , vers les Monts d’Arrée , là où les nuages couvrent les toits d'ardoise d'un suaire de brume , où le vent , qui parle encore avec les pierres , les frôle de ses caresses . Dans le village , on le reconnut à peine , mais on le surnomma bientôt " Le Prophète ". 

Car il semblait voir plus loin que vos mots lorsqu’il vous regardait , percevant vos blessures , vos espérances , vos secrets enfouis , vous parlant avec douceur , et ses paroles , quoique simples en apparence , touchaient juste .

Mais quand la séance se terminait , tout s’effaçait , comme si une autre voix avait parlé à travers lui . Il ne se souvenait plus de rien .

Seul à nouveau , il s’éloignait alors par les chemins de bruyère , sous le ciel changeant des monts ...

 

( A Suivre )

                                                        ___

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - Prologue I - Une Âme de Grande Solitude - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

          

Lire la suite

LE VOL DES OIES SAUVAGES - Teaser / Bio - L’Appel du Passé .

8 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE VOL DES OIES SAUVAGES

LE VOL DES OIES SAUVAGES - Teaser / Bio - L’Appel du Passé .

 

LE VOL DES OIES SAUVAGES

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

L'Appel du Passé

 

 

 

Un jour , le maire de Bouvron qui , soucieux de redynamiser le tourisme de sa petite commune bretonne , avait entrepris des recherches sur l’histoire du manoir de Boisjourdan invita les O’Callaghan de Detroit , aux USA , à revenir , afin de restaurer le domaine familial , sur la terre de leurs ancêtres . Peu à peu , celui-ci reprit vie . Mais alors que les travaux s'avançaient , le passé refit aussi surface , révélant la présence en ce lieu d'une cassette autrefois cachée par le Duc de Bretagne , petit état souverain jeté aux oubliettes . Convoité par les révolutionnaires , ce trésor avait été ensuite emporté par les " Oies Sauvages " , ces irlandais , contraints de fuir , qui s'en étaient servis pour faire fortune aux Amériques . Cette énigme , ignorée de leurs descendants peu intéressés par l'histoire européenne , allait-elle maintenant changer leur destinée ?

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - LE VOL DES OIES SAUVAGES Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - L'Appel du PasséPep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE VOL DES OIES SAUVAGES  " , copyright 2025 .

 

Lire la suite