( A Suivre )
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GENESE
( Cycle de L'Etoile XXXV )
Seconde Partie
Invasion
VII - Arakné
" ... La divine Echidna au coeur intrépide , moitié Nymphe aux yeux noirs et aux belles joues , moitié serpent énorme et terrible , marqué de taches diverses et se nourrissant de chairs sanglantes dans les entrailles de la Terre . "
Hesiode - " Théogonie "
" O folle Arachné , je te voyais déjà à moitié araignée , et triste , sur les débris de la toile que par malheur tu ouvris ! "
Dante - " Le Purgatoire " , chant XII .
20 - Il y avait une grande île au bout du monde-miroir des gouffres de l'insondable immensité stellaire qui , tel un diamant de feu sur un lac de lumière aux vagues d'argent sans cesse renouvelées , flottait en équilibre , Auberive l'océane , tellement plus grande que la Terre , vibrant reflet d'une conscience éternelle , miroir de solitude inconsolable tourné vers l'espace et les mystères d'un amour infini où l'oeil enfantin d'une princesse virginale en son jardin fleuri s'était perdu au-delà d'un arbre gigantesque où nichaient les oiseaux du ciel ! ( 20 )
Là , demeurait , au bord de l'eau cristalline , un peuple d'ondes éthériques né du feuillage ou , peut-être , de la brume et du vent sur ses rives paisibles , ni mâle ni femelle , émanation de la pensée pure du Seigneur vivant dans la ramure qui , balayant de Son souffle blé en herbe et vignes , Se mirait dans l'infini bleuté d'un rêve reflétant Son amour caressant les verts pâturages ...
Proche d'un temple où chaque graine d'espérance , buisson d'aubépine ou brin de pollen effleurant un regard de biche était une offrande pour cette flamme qu'on venait y adorer sous la neige éternelle un immense arbre , source de vie , croissait en son centre sur une montagne pyramidale ...
( 21 )
D'ailleurs , n'était-ce pas là , sur l'alpage verdoyant du Val d'Or au milieu des roses , que Virginia , guettant la Licorne et croyant percevoir l'ineffable musique céleste , avait vu s'ouvrir le ciel en guenilles sanglantes pour la première fois ? ( 22 )
Mais songea-t-elle seulement , la pauvre enfant , lorsqu'elle venait Le prier au sanctuaire , à ce que disait l'Indicible parmi les roses de son rêve ineffable ? Et quand l'astre noir fit choir sur eux sa pluie d'étoiles destructrices , pouvaient-ils se comprendre encore ?
" Femme , qu'y-a-t-il entre Toi et Moi ? ( 23 )
C'est ainsi qu'à l'heure précise où , sur l'astre primordial , une énorme vague engloutissait les visiteurs d'Orion , Arakné , passé trois siècles d'absence du vaisseau émissaire , finit par comprendre que l' " Arka Anath " , bible d'Argol dont la substance trafiquée provenait du livre de Virginia , codex original du fameux " Talisman de l'Etoile " , avait disparu de la petite niche où , près du signe gravé par elle sur la roche , il avait été discrètement dissimulé !
Pourtant , celle qui , pour mener son enquête , avait du se travestir en ouvrière-esclave d'ARKA , planète proche de Thuban , soleil noir de la constellation du Dragon , n'avait même , semblait-il , jamais étudié l'ancienne langue dans laquelle , selon certains théologiens érudits , de mystérieuses paroles , prononcées par elle , y avaient été inscrites :
" Le chemin vers Dieu confère seulement Ma Dignité ... "
Cette redécouverte illumina la conscience collective . Alors , ceux d'en-bas , mineurs immigrés , forgerons , croyant en son message d'espoir habilement relayé par une cinquième colonne , l'aidèrent à s'emparer du trône dans une guerre subversive , tandis que l'eau , jaillissant bientôt du lieu terrible où était caché leur fabuleux trésor comme d'une inextinguible plaie de glace fondue , se répandait sur eux , les noyant tous impitoyablement dans les entrailles de la terre de feu !
Le vieil empereur fut bientôt contraint de s'unir à cette jeune " Reine Noire " élue par le peuple martyr des profondeurs , mais tous les survivants qui purent s'embarquer , guidés par une lumière étrange , partirent à la recherche d'une autre Dame , déesse invisible , émissaire d'un Seigneur inconnu incarnant aussi la résistance ! ( 24 )
De l'aube à midi sur la mer d'Auberive , le chant des sirènes retentit mille fois de ces faits merveilleux !
21 - Or , inconscients du piège qui leur était tendu , les Ophidiens de la galaxie d'Orion , résolument , décidèrent d'envahir le paradis mystique d'Auberive pour y trouver cette " Pierre de Sagesse " décrite dans le livre légendaire découvert par Melki dans la grotte , capable seulement de les libérer de leur enveloppe reptilienne "de chair grisâtre et méthanière " !
Ninti-Anath , ancienne Eve , plus tard nommée Lilith ou Elisabeth , à la fois double obscur et minéral d'Arakné , mais aussi princesse héritière de l'Empire en tant que neuvième incarnation de la déesse Ana , partit donc rendre visite à sa lointaine cousine Virginia pour en savoir plus à-propos du livre qu'elle avait dérobé sans en connaître la nature .
Mais quelle devrait être cette route , jugée si périlleuse , menant de l'Alpha à l'Oméga , de l'Abîme à la Résurrection , " De Profundis ad Altum ! " , comme un futur poète le chanterait , se disait-elle en fuyant avec ses affidés ? ( 25 )
Quand tout commença , il était sûr , pourtant , que le monde clos de la Sagesse , de la Pureté spirituelle devait se sentir bien isolé , voire enfermé sous sa voûte immaculée , lorsque Dieu , par amour envers Celle qu'il avait créée de toute éternité , Lui permit enfin de sortir de Lui-même dans une autre substance afin de répandre Sa Parole et de permettre l'ensemencement de la Lumière au Miroir de sa Justice , Oeil Divin dans les Ténèbres circonscrites par le Cercle ?
Mais n'ouvrait-Il pas ainsi trop vite la porte aux ruses de la Reine maléfique , celle qui allait , peut-être , embraser l'Arbre de Vie , trompant les rêves de la Toute-Pure allongée sur l'alpage verdoyant du Val d'Or au milieu des roses de l'Eden ? ( 26 )
Cependant , savaient-ils , ces vaisseaux de cristal surgis des flammes de l'enfer , qu'un seul de ses désirs pouvait les faire basculer à nouveau dans leur monde par l'une de ses portes secrètes ? Comprenaient-ils qu'une seule goutte de sève tombée du frêne à la ramure majestueuse , rosée de larmes mouillant les yeux diaphanes de la belle jeune fille , provoquerait la colère de son Dieu sur les flots déchaînés ?
" De Profundis ad altum ! " , chanterait le poète Orphée pendant que , se nourrissant des meilleures plantes odorantes , la serpente maléfique déposerait au fond de la grotte enchantée ses graines mortelles , tirant du sous-sol d'Adama , or , souffre et mercure , chromate de potasse ou sulfate de cuivre dont avec malice elle se servirait pour atteindre le coeur vivant de la Pierre ... ( 27 )
L'Amour , n'était-ce pas d'abord comprendre l'Autre en comblant la distance qui va de l'Abîme des Ténèbres jusqu'à la Rédemption par le sacrifice du premier-né de l'Aurore sur la Croix , nouvel Arbre de Vie , l'ancien brûlant à moitié puisque Prométhée , à l'image d'Adam , s'était laissé séduire en arrachant le feu de la Pierre Vivante à ses branches ?
C'est ainsi qu' insidieusement , l'Araigne avait dû tisser sa toile maléfique , l'étendant peu à peu à tout l'univers , troublant le monde et le coeur des êtres par son air aimable et ses fausses apparences ...
" Mais comment le Bien pourrait-il aimer le Mal sans souffrir ? " ( 28 )
" Quelle bizarre couleur ! , se dit-elle , surgissant tout à coup de l'envers du cosmos , accédant ainsi , sous l'Oeil de Dieu , au coeur de notre nébuleuse !
Une horrible boule de souffre planait au large d'Adama ! ( 29 )
Bientôt , la seconde expédition des Titans , vieille race d'intelligence supérieure , se mit à y débarquer , cherchant sans doute , par un passage propice , à poursuivre leur route vers d'autres dimensions de l'univers ... ( 30 )
Mais hélas , leur présence fit des dégâts ! Perturbé par les vibrations magnétiques du vaisseau orien , le précieux talisman caché sous le chêne légendaire commença de le brûler à moitié , faisant perdre à l'astre fluidique sa seule source de chaleur et de densité . ( 31 )
Les habitants , victimes du froid , se dédoublèrent , chacun d'entre eux perdant son âme sans tache et l'on entendit même le chef du village , un certain Prométheus , implorer comme Adam qu'on lui rende son coeur de feu , tandis que , dans les lointains d'Auberive , un navire mystérieux suivi de deux cygnes blancs et d'un noir disparaissait au milieu des abîmes de mer ! ( 32 )
La jeune fille métamorphosée avait-elle été rappelée par son Père , inquiet d'une aussi brusque issue ? Et le sorcier parjure à ses côtés , parviendrait-il à s'enfuir avec elle en dérobant leur fatal secret aux envahisseurs ?
" Quel curieux voyage , quelle étrange aventure vous conduit ainsi en l'espace d'une seconde à la souffrance , à la mort ? , songeait la princesse découragée .
Quant au troisième , Enoch , s'envolant vers le Phare comme une ombre , qui était-il vraiment ? Qui l'avait connu ?
Regard mortifère couleur de serpent , plus profond que les profondeurs d'une âme vide et froide au teint grisâtre née d'un gouffre sans fond sur une planète minérale , marmoréenne , aux confins d'un monde souterrain que la toile d'une étrange araignée nacrait de ses perles de rosée translucide ! ( 7 )
- Je ne suis qu'un fantôme de roche , un écho pétrifié d'une guerre éternelle . Et d'ailleurs , pourquoi passer en ce monde où sont closes les tombes , fermés les puits de mine ? , songeait-il , puisqu'il faisait partie lui aussi , maintenant , de la triste tribu d'obscurs dragons nés du magma fusionnel d'Alpha 8 , espèce redoutable du système Thuban dont la conscience collective arachnide , capable de fondre son énergie mimétique dans n'importe quel organisme ou environnement propice , n'avait rencontré jusque-là sur sa route aucun obstacle au bout d'interminables voyages dans de noirs tunnels intergalactiques ! ( 14 )
- Regardez-nous , les êtres supérieurs ! , se mettaient à grimacer parfois les ouvriers de la carrière , vous , les seigneurs d'en haut , les Alphans voleurs de trésors , nous sommes ces cadavres que vous avez remontés de l'Enfer pour , un jour , tous vous réduire en cendres !
Lorsqu'il se réveilla , Enoch pensa au chemin parcouru par Melki , son grand-père ayant vécu toute sa vie à la mine , lui qui était de la race obscure , plutôt triste , taciturne et trapue des profondeurs , le peuple esclave du Tau d'Argol , comme on l'appelait .
Mais un jour , au fond d'une caverne , il avait découvert l'ineffable trésor d'une trace vivante gravée sur la roche parmi les cristaux fulgurants d'une montagne éloignée , puis il avait reconnu la griffe sanglant d'une créature d'orichalque et d'hématite lui permettant d'entrevoir aussi quelques secrets mystérieux venus d'outre-monde : Arakné !
C'est là qu'un jour , son petit-fils avait conduit l'Empereur en rêve , lui faisant boire la Coupe d'Or enivrante où l'eau mercurielle du lac Hawa se mêlait au sang miraculeux de la Pierre ! Peut-être accepterait-il ainsi , une fois parvenu à ce pays de cocagne , à cet Eden paradisiaque ophidien de leurs anciennes légendes , NUA-TARA , de lui permettre enfin de courtiser sa fille , qu'il aimait en cachette depuis toujours !
C'est pourquoi , le temps n'étant qu'une ombre , il avait accepté , suivant le chemin d'une goutte d'eau traversant en flux de transformations incessantes l'étendue des siècles à venir , de partir à la recherche de son adorable princesse aux mille plis capricieux d'insouciance et " bel ange aux ailes froissées " ... ( 15 )
18 - L'espace d'un instant , complètement harassé par le bourdonnement d'une étrange machinerie dont l'origine lui semblait factice , et perdu dans une sorte de rêverie chimérique , le voyageur se demanda ce qu'il y avait de réel au-dessous des blocs de couleur sombre de cette océan stellaire inconnu parsemé d'îles aux montagnes de glace blanche où peut-être évoluait encore cette cruelle déesse noire de la mort , narguant , majestueuse , l'effroyable panique de toutes ses pauvres victimes , pantins ridicules dont , sans vergogne , elle tirait les ficelles , voguant comme un aigle aux serres sanguinolentes dégoulinant sur un désert de ces moutons résignés , tremblant de peur , faisant planer son vol tragique sur les nombreux cadavres flottants et gelés de ses crimes inexpiables ! Qui étaient-elles , ces ombres sans vie , à côté d'elle ? N'offrons-nous donc rien , se questionna-t-il , à la douleur des autres qu'un peu d'indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ?
Et songeant à l'immensité de l'espace des yeux grands ouverts des disparus , l'homme se rappela ce long chemin qui ne mène nulle-part , balayé par des tempêtes d'ammoniac et de souffre , quand il se faufilait à travers des magmas de rocailles vers la falaise abrupte . Il se demanda en sanglotant s'il était vraiment possible de survivre au terme d'un tel parcours , comme si , en sortant dans l'espace à l'extérieur de la capsule , puis en sautant dans le vide , on franchissait aussi le seuil de cet au-delà inespéré du mal depuis le haut du cercle , parvenant , pour finir , à se débarrasser du vieil uniforme de ses illusions perdues ...
C'est alors qu'il crut voir , parmi les dépouilles de toutes ces célébrités devenues vaines , le monstre ricanant au bout d'un énorme gouffre de ténèbres trouant le ciel piqué d'étoiles mortes !
Comme sa peau s'était mise à redevenir brillante , écailleuse , au fil d'étendues cosmiques bizarrement parcourues d'étranges lueurs verdâtres , plongeant dans l'abîme interstellaire , une roue immense détachée d'un gigantesque arc-en-ciel planait au-dessus du château de la " Mort Rouge " où , s'y étant retranchée d'un rictus méprisant , la créature avait su guider les passagers vers le royaume souterrain .
( 16 )
Que lui était-il arrivé , alors , pour voir de plus en plus grossir , ensuite , ce petit point de lumière blanche et bleue au centre d'une tentaculaire toile d'encre piquetée de points lumineux , liant son âme éternelle à de multiples autres telle qu'une pierre précieuse née du gouffre insondable de l'explosion de millions d'étoiles , vertigineuse plongée au centre de soi-même , rémanent effluve d'une conscience énergie depuis ses premiers balbutiements de roche et matière brute jusqu'aux subtiles ondes fluidiques d'un temple spirituel rutilant de ténébreuse incandescence ?
Ma vie s'est écoulée dans la nuit , songea-t-il , ténèbres et chaos m'ont enseveli ...
En se sentant devenir aussi vieux d'esprit que son guide et gourou , Oris Arkor et , paradoxalement , rajeunir physiquement pour prendre enfin l'apparence de la première jeunesse , il se mit à gémir , gagné par la fièvre et le désespoir sous le regard tranquille de lunes impassibles qui paraissaient , au-dehors , le narguer d'un sourire ironique au milieu du ciel d'encre ...
Puis , se demandant ce qu'il faisait là , couché dans ce cocon , trempé de sueur , il écouta craintivement le bruit diffus de ceux qui l'avaient réveillé .
Croyant se lever en sursaut , il remarqua sur la coursive détrempée , quelques traces de l'orage nocturne ayant agité sous son crâne un ouragan bien plus dévastateur , mais il ne se rappelait plus de rien sinon de sa journée d'hier et du navire mystérieux couronné de nuages menaçants qu'il cherchait encore dans les lointains d'un songe assoupi " sillonnant comme les vaisseaux et les veines qui serpentaient parmi les souterrains de sa terre et les lobes du cerveau ... " ( 17 )
Tout lui semblait si sombre soudainement ! Mystérieux comme ce martèlement répété sur la carlingue , résonance en lui d'un glas sépulcral au-dessus de la cabine où il dormait , chaque fois que venaient lui rendre visite les carillons insatisfaits du vent s'époumonant en vain par la persienne aveugle d'une mémoire outragée ! Alors , n'était-ce qu'une chute interminable , ensuite , horrible cauchemar , dans l'espace infini du silence ?
C'est ainsi que , pour la seconde fois , le commandant fut , en sursaut , brusquement ramené à la réalité par des voix résonnant à côté de lui !
C'étaient Ophnès et Jannès , les deux fidèles serviteurs qui venaient lui annoncer que l'Arche , portée par les eaux célestes du fleuve éternel , était en approche au terme d'une course interminable depuis Bételgeuse , et qu'on pouvait à présent reconnaître là-bas , depuis la cabine de pilotage , une grande tour à la surface de la planète , qui dressait sa lumière ardente au milieu des spectres d'un crépuscule multisolaire flamboyant ! ( 18 )
19 - On prétendait que l'astre désertique où ils étaient enfin parvenus possédait une soeur jumelle plus humide reflétée par un même soleil , mais qu'il était impossible de la distinguer parmi les flots de lumière la rendant invisible au travers d'une autre complètement liquide .
En marchant une heure sur quelques milliers de grains de sable de son sol de poussière , l'homme-reptile au visage ferreux pensait à la désolation qu'il avait traversé depuis des siècles parmi ceux du ciel , abandonnant les siens sur une terre aussi douce que la rosée , celle où ils avaient eu le privilège de vivre loin de l'enfer de " Dédalus " . Quand les reverrait-il ?
Mille et une nuits de rêve dans une cabine cryogénique vous font revoir ce bref passage d'une existence réduite à un point de poussière , là-bas , vers l'infinité . Qu'en restait-il ? Ne sommes-nous pas nés pour mourir un jour ?
Comme ce grand soleil rouge qui avait soudain surgi tel un phare au beau milieu des étoiles , tandis que l'astronef , pointé vers lui , poursuivait son approche à grande vitesse vers l'immense gare intergalactique , noeud stellaire permettant aux navires d'accéder ensuite à de multiples autres parcours multidimensionnels !
Faisant figure de passage obligatoire , cette gigantesque Porte où ni le temps , ni l'espace n'existaient plus , la constellation de l'Oeil , comme on la nommait , ressemblait plus à un regard sans fond , miroir insondable d'un énorme globe oculaire où toutes les vies , petites gouttes lumineuses , venaient naître et revivre dans un incessant ballet d'âmes provenant de toutes les directions de l'univers !
Maintenant , la mer lui semblait brillante comme un miroir venu recouvrir tout-à-coup le sable du désert ... Masse étincelante entrechoquant de songes multiples les vagues d'acier de son âme , plaques de bronze à l'immense réverbération , déferlement d'arborescences métalliques ressemblant à la silhouette coupante et fugitive de fleurs de lave au sein d'un fleuve de gaz en fusion !
C'est alors qu'il vit la fugitive grimper les marches du phare , entourée d'un choeur inflammable de vierges translucides , plus froides que des pics de glace .
Au milieu de leurs cris d'horreur , il parvinrent , non sans peine , à rejoindre le belvédère , approchant de la petite porte où elle se tenait .
- Je suis Moïna , la belle sans égale , avoua celle-là ... Et le bruit de mes pas légers plaît à l'oreille comme une musique céleste . Venez-vous chercher l'ombre de la Vérité , venez-vous , mes amis , chercher les clefs ? , leur suggéra mentalement l'ombre évanescente ressemblant à la princesse au seuil du bâtiment-fantôme . ( 19 )
On l'aurait prise pour un oiseau de mer échoué là comme l'albatros à l'aube d'un rêve inachevé ...
Mais il eut peur trop tard de comprendre ... Un déluge d'eau l'emporta , lui et les autres , submergeant tout-à-coup l'étendue sauvage des dunes chauffées à blanc par la puissance solaire ...
- Ô , Roi du Monde , entends-tu le chant sacré des profondeurs ? Bonjour , Jean !
17 - " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
18 - Hophni ( Ophnès ) et Phineas , fils d'Eli aux moeurs corrompus ( 1 , Samuel , 2 , 12 ) - Jannès et Jambrès ( ou Mambrès ) , noms donnés aux magiciens de la cour de Pharaon qui s'opposèrent à Moïse ( Saint-Paul , Deuxième Epître à Timothée , 3 , 8 )
19 - Le Passeur des Mondes ( Cycle de L'Etoile I ) , I , 9 , III - Arbor Mirabilis - copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés - Voir note 9 , ci-dessus .
GENESE
( Cycle de L'Etoile XXXV )
Première Partie
Le Voyage d'Enoch
III - Secessio ( Dissidence )
" Et celui qui était descendu est le même qui est monté
au-dessus de tous les cieux pour remplir l'univers ... "
St Paul aux Ephésiens , 4 , 10 .
7 - Ils avaient creusé depuis des cycles sans nombre , persuadés que ce puits n’avait rien d’autre à offrir que la poussière noire d’Argol . Puis , au fond d’une galerie marine anciennement effondrée , l’un d’eux heurta soudain quelque chose d'autre que le schiste .
- Ce n’est pas du roc , murmura Itti .
La paroi avait changé de texture . Sous les particules de cendre , la roche semblait vivante , parcourue d’un éclat sombre , presque charnel . En grattant davantage , ils avaient découvert des formes gravées toujours plus nettes , paraissant avoir été entaillées par une entité à une époque encore plus lointaine .
- Des lettres … souffla un autre .
- Non , répondit le premier . Des traces ...
Deux mots apparurent , qu'ils n'arrivaient plus à comprendre , ceux de la formule magique des anciens textes religieux d'Argol , mis à l'index par le nouveau pouvoir :
" ARKA ANATH "
Autour , incrustées dans la rocaille d'anthracite , reposaient des sphères dorées , lumineuses dans l’obscurité , intactes , ressemblant à des pommes d'or dans leur écrin sertissant trois bijoux composés d'orichalque et d'hématite , chaque gemme ayant la forme d'un coeur de rubis devenant chair vivante si l'on prononçait les fameuses formules , dans l'antique langue d'avant la conquête étrangère ! Mais quand pourraient-ils découvrir à nouveau leurs surprenantes propriétés , modifiant par leur seule présence tout composant mortel et périssable , assurant l'invulnérabilité des armes et métaux , l'immortalité des êtres , permettant d'entrevoir aussi les mystères de l'avenir et du passé ?
Car aucun d’eux n’osa les toucher .
- On dirait une étoile mangée par la pierre , dit quelqu'un .
- Ou une porte , lui répondit Eridu .
À cet instant précis , chacun ressentit la même chose : leur vie entière , réduite à la mine , à la survie , à la peur , leur apparut brusquement comme une erreur !
La rumeur gagna bientôt la ville tentaculaire .
On parla d’une carte du ciel , d’un antique paradis , d’un signe laissé bien avant la conquête des Alphans d’Havila . Les prêtres descendirent à leur tour , criant au miracle , évoquant la " Dame de Feu " des légendes , réapparue dans les rêves d’une novice .
Mais à des niveaux plus profonds , d'autres regards les observaient .
Le robot-directeur , chargé de la stabilité dynastique industrielle , croisa les données interdites :
l’inscription gravée sur la roche avant la conquête alphane , témoignait d’une loi prohibée , puisque la mort , définie par le Codex Impérial , ne pouvait être qu'un voyage sans retour au coeur de l'Etoile ALPHA 8 , protectrice de l'équilibre général , ainsi qu'une dissolution dans le Feu pour tout être à la chair grisâtre méthanière devant poursuivre sa vie sous forme d'éon dans l'univers parallèle concentrationnaire de NUA-TARA !
8 - Ce soir-là , Melki Tsédek travaillait seul , ayant su par l'oncle d'Enoch , le Grand-Prêtre Oris Arkor que les Havilans , de sinistre mémoire , s'étaient servis jadis de leur " Pierre de Baal " pour vaincre et neutraliser le peuple d'Argol .
- Tu viens tard ! , lança-t-il à un robot policier sans se retourner .
" Maître des Forges , votre activité n’est plus autorisée ", lui déclara sèchement celui-ci d'une voix métallique assez grave , autoritaire . Votre cycle de production est terminé !
Il tenta de lui répondre : - J 'essaie seulement de localiser la trace .
La machine s’approcha plus près de lui : " Toute transmission est une variable dangereuse instable " .
Il y eut un silence .
- Regarde ! , essaya d'argumenter Melki . Tu sais ce qu’ils ont découvert ?
- Je sais ce qui doit rester caché .
Le vieil ovipare ne le regardait toujours pas . Mais il avait compris que son dard vénéneux ne servirait à rien contre cet amas de métal insensible .
Depuis la découverte , il savait que cela finirait ainsi .
- Tu mens ! , finit-il par lui répondre calmement dans une dernière bravade . Les cycles ne se terminent jamais . L'espoir , toujours , peut renaître !
Un bref silence . Puis le robot s’approcha davantage , tandis que ses capteurs d'analyse continuaient de calculer , de vérifier sans cesse . Mais la décision , semblait-il , avait été prise depuis longtemps .
- Transmission confirmée ! , s'écria-t-il soudain , l'énergie débordant de son crâne en milliers de brindilles de feu électroniques .
Le robot , presque avec respect , se mit à incliner légèrement la tête .
- À qui ? , tenta de lui demander sa victime .
- À ceux ou celles qui doivent partir !
Un rayon jaillit sans éclat de son bras . Précis . Définitif .
Melki Tsédek s’était effondré contre l’enclume . Le choc fit vibrer la forge .
Au même instant , plusieurs niveaux de galeries plus haut , le commandant de la flotte se redressait en sursaut .
- Grand-père ... ?
Un râle venait de traverser la grotte . Un son impossible à expliquer , mais que le sang du petit-fils , tout de suite , reconnut . Dans son dernier souffle , le patriarche avait murmuré un nom : celui de la princesse Ninti ( Neuvième ) Anath ( Ana ) !
9 - Cette ancienne Eve nommée Lilith , avait-elle été enlevée ou bien voulait-elle , aimantée par l'oeil amoureux de sa cousine sur l'astre-miroir des eaux spirituelles d'Auberive , lui rendre simplement visite , préfigurant ce qui fut , à l'inverse , relaté plus tard dans la Bible ?
" Car tout ce qui est en haut ressemble à ce qui est en bas " , nous dit Hermès Trismégiste . ( 1 )
C'est ainsi que devait s'amorcer peu à peu une remontée vers la source matricielle après la Chute ancestrale ayant , à la suite de Lucifer , porteur de la Flamme Divine , précipité dans l'Abîme de feu sa verte émeraude avec les Anges déchus ...
Mais ce morceau de chair vivante était devenu la " Pierre de Baal " , un diamant noir d'une étoile encore à naître et reflet sanglant d'une créature maléfique , Arakné . Celle-ci s'était contentée d'à peine effleurer la trace vivante gravée sur la roche par Virginia qui contemplait , ravie , depuis la divine planète Adama d'Auberive , l'infini du Cosmos , en désirant y chercher un seul petit signe d'amour !
" Le chemin vers Dieu confère seulement ma dignité " , affirmerait cette funeste araignée , double obscur et minéral , saturnien , kafkaien , de la princesse ophidienne sur les parois de la grotte , laissant un réseau infini de ses fils lumineux bientôt se tisser en vagues de lumière ondoyant au travers de toutes les espaces intergalactiques jusqu'au pied de la Tour de Garde magdaléenne où - à l'instar de celle de Vortigern avec ses deux dragons aveugles roux et blanc - , sous un monde végétal souterrain , se formerait un couple fécondant le règne animal futur du royaume d'Atlandide , espoir déçu d'un renouveau pour la Divinité ! ( 2 )
Ainsi , lorsque les mineurs découvrirent la trace ineffable au fond de la grotte , celle-ci leur révéla brusquement la cruauté de leur existence , de même que la probabilité d'un paradis autre que l'enfer de NUA-TARA promis par la mythologie des maîtres Alphans !
Nul d'entre eux ne savait lire , mais leur histoire s'était répandue telle une traînée de poudre dans la ville tentaculaire .
- Il y a une étoile sur la roche , une carte du ciel ! , affirmèrent encore ces imprudents découvreurs de clartés souterraines .
Les prêtres s'étaient même déplacés , criant au miracle , tous parlant d'une " Dame de Feu " apparue dans les rêves d'une religieuse .
C'est ainsi que naquit la " Dissidence " au coeur des plus téméraires , ceux qui crurent un jour à un monde meilleur .
LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE
III - Mystères de la Beauté
" Sans crainte , il se sentit désormais proche de cette ultime merveille qui n'est plus une illusion ni un rêve , mais la vérité , obscure , éternelle ... "
Stefan Zweig - " Les Prodiges de la Vie " ( Die Wunder des Lebens , 1904 )
1 - Ce jour-là , le regard perdu vers le lointain , marchant sur la plage déserte , il sentit qu'une sorte de frisson lui parcourut l'échine , comme s'il avait eu l'étrange sensation que quelque chose allait changer sa vie , que le destin lui réserverait une rencontre qui allait la bouleverser !
Le vent soufflait fort , ce matin-là , sur la côte , rythmant de sa mélodie envoûtante , la danse des vagues , faisant s'agiter les hautes herbes des dunes dominant la falaise . Le ciel était couvert , comme s'il se préparait à jeter des trombes d'eau sur ce bout de terre sauvage , mystérieuse où , autour de son phare , sentinelle de pierre surveillant les masses noires de l'océan , paraissaient assoupies quelques toits de chaume et d'ardoise d'un petit village breton de pêcheurs , blottis les uns contre les autres pour mieux se défendre contre les éléments , derrière les bras protecteurs de ses hautes parois de sable et de calcaire . Mais en voyant l'horizon mystérieux couronné de nuages toujours très menaçants , le promeneur frissonna de plus belle , croyant revivre en lui les affreuses turbulences qui l'avaient amené ici en catastrophe !
Car c'était là qu'une partie de sa famille vivait , dans ce lieu isolé du reste du monde où il n'avait pas remis les pieds depuis longtemps , mais qui , sans doute , avait plus ou moins consciemment formé son caractère d'homme à l'esprit libre , au regard perçant comme celui d'un de ces oiseaux de mer hurlant au-dessus des flots tumultueux !
- La création , marmonnait-il dans sa tête , recherche impuissante passant trop souvent par une douleur atroce ... ou plutôt , l 'oeuvre accomplie , certitude stérile , devenue vaine ?
N'avait-il pas , d'ailleurs , depuis sa plus tendre enfance , été fasciné par la beauté grandiose de cette immensité , n'avait-il pas passé , hélas trop souvent éloigné de ses rives , de longues heures d'exil à essayer de retrouver partout , même à l'autre bout de la terre , le chant des mouettes intrépides qui l'avaient toujours fait rêver d'aventures lointaines , d'insondables secrets ? Tout à coup , plissant les yeux pour mieux voir , il distingua une forme humaine au loin , comme une silhouette vêtue d'un ciré jaune qui , à travers la brume épaisse enveloppant le paysage , agitait désespérément les bras dans sa direction . Sans réfléchir , il se mit à trotter un peu plus vite alors vers cette personne , malgré l'embrun fouettant son visage et la lourdeur de ses bottes , pensant qu'il devrait , peut-être , aider un inconnu en détresse !
2 - Il observait le large comme on regarde une mère , avec ce mélange de confiance et d'interrogation , d'espoir qu’elle ne lui parle en confidente , perdu dans ses rêveries , contemplant l'immensité , songeant ou ne pensant à rien , les mains jointes , cachées dans les poches de son " kabig " , Soulevant quelques grains de poussière sur la plage où le vent soufflait , léger d'abord , puis plus vif , remuant ainsi , quelque part , cette chose ancienne , comme un ressac d’enfance au loin , là-bas , mais pourtant tout proche , dans sa mémoire , dans sa poitrine serrée . ( 1 )
Pour toute réponse , les oiseaux criaient . C’est cela qui l’avait pris d’abord , ces hurlements aigus , trop semblables , peut-être , à ceux qu'il entendait jadis , grimpé sur des rochers de granit battus par l’écume , là où , après la tempête , il pouvait ramasser des coquillages , là où il sentait l’iode pénétrer jusqu’à ses os .
Aujourd'hui , l’air plus doux , plus rond , n’avait pas cette morsure salée , il caressait plus qu’il ne brûlait la peau , et pourtant , les mouettes ne changeaient pas , fidèles à elles-mêmes , comme à la mer qui les porte d’un pays à l’autre sans leur demander d’où elles viennent .
Sans doute ne comprendrait-il jamais pourquoi les vagues meurent au rivage , rongeant impitoyablement les quelques châteaux de sable des maigres illusions de ces nostalgiques pisciformes découvrant peu à peu , enseveli sous leurs songes , comme un ancien chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs ?
Mais cet autre monde , évoqué par Debussy , où la nuit , parfois , certains s'aventurent , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufilent d'étranges créatures venues rendre une petite visite de voisinage au mystérieux pays des hommes ? ( 2 )
Certes , les regrets sont toujours tardifs , pensa-t-il . Mais fouiller dans le passé ne sert très souvent qu'à faire s'agiter des chimères ... Qu'y avait-il donc au fond de lui pour qu'il se sente aussi mal ? Sans doute était-il temps , jugea-t-il , d'oser lui parler , d'aller , sans défaillir , dévoiler quelque chose de son âme souffrante à l'ombre passagère , là-bas , pour satisfaire , tout en prétextant son aide , en même temps que son ego d'artiste reconnu , sa légitime curiosité .
3 - Il était revenu en Bretagne sans l’avoir voulu , rappelé par un deuil . Sa sœur l’avait appelé au téléphone : " Maman ne passera pas la semaine " .
Il avait repris la route , laissé la capitale , ses vernissages , de même que son atelier de Montmartre , comme une bête traquée devant soudain quitter sa tanière . À l’hôpital de Carhaix , rongé d'inquiétude , il avait veillé deux jours et deux nuits . Puis tout s’était éteint : la respiration , le fil du moniteur , et même la lumière blafarde du couloir lui avait paru mourir . Le soir des obsèques , brisé par la douleur , incapable de rester dans la maison vide , il avait couru où le ciel de l'Ankoù , teintant les vagues d’un rose étrange , semblait annoncer une nouvelle naissance , et comme si tout l’horizon , s’enveloppant d’un ruban vaporeux , l'amenait vers cette grève de Sainte-Marguerite d’où , il y avait vingt ans , le cœur incendié d’un amour refusé , il avait fui . ( 3 )
Encore ensommeillé de fatigue , il avait gagné l’eau qui refluait , quand il la vit portant un caban bleu marine et une écharpe rose flottant dans le vent , qui se retournait à peine vers lui , à son passage , mais ce fut suffisant : la même silhouette , le même port de tête , la même agilité insolente que celle de la jeune femme qu'il avait peinte jadis , et qu’il n’avait jamais cessé d’aimer !
L'ayant aperçue un seul instant comme découpée dans l'or du soleil couchant , chargé d’embruns et de cette odeur d’enfance qui rouvre toutes les cicatrices , Goulwen crut halluciner devant le retour impossible de Klervi .
Un teint livide farda brusquement son visage , un grand poids d'angoisse lui nouait maintenant l'estomac , surtout lorsque la jeune fille le croisa en le regardant à peine , avec une indifférence parfaite ... mais ce simple regard gomma d'un seul coup d'oeil vingt ans d’oubli forcé ! La ressemblance était impossible , insoutenable , presque . Alors , tenta-t-il de l'approcher , de la chercher avec lenteur dans l'obscurité . Mais quel problème , se dit-il , avec tous ces gens qui ne comprendront jamais rien de ce "Mystère de la Beauté " dont parle Saint Augustin , que , parfois , lui-même éprouvait avec une telle intensité que chez lui surgissait en même temps le besoin de n'être plus rien , sinon de se dissoudre dans le Néant ! ( 4 )
Celle qu'il avait connue autrefois , qui le poursuivait jusqu'au plus profond de sa trouble personnalité , était-ce vraiment la même ? Ressemblait-elle encore à son obsession maladive ? Il sentit vaciller sous lui ses deux jambes , tandis que la jeune inconnue , avec juste un léger éclat dans le regard , glissé d'un oeil indifférent comme celui que Klervi lui avait lancé la première fois , passait près de lui sans vraiment le voir !
Goulwen murmura , malgré lui :
- Klervi ...?
Alors , l'autre s’interrompit , semblant quelque peu surprise en entendant ce nom .
- Vous m’avez parlé ?
Sa voix , douce mais assurée , fit trembler quelque chose en lui .
- Pardonnez-moi ... j’avais cru reconnaître quelqu’un , fit-elle , hochant la tête , polie mais distante . Ce doit être une erreur . Bonne soirée !
Puis , abandonnant sur place le malheureux marcheur éconduit dont le coeur cognait comme celui d'un adolescent , la jeune femme avait repris sa marche en s’éloignant dans le crépuscule à si grande vitesse qu'il n'eut même pas le temps de lui expliquer sa méprise .
4 - Le lendemain , cependant , lors d'une balade au village , il la revit .
Elle sortait de la boulangerie , un filet de lumière dans les cheveux . La commerçante la présenta naturellement :
- Goulwen , vous ne connaissez pas Lotta Kernéis ?
Le sac en papier manqua de lui tomber des mains . La fille sourit légèrement , comme si elle avait attendu ce moment .
- Pardonnez-moi , je ne vous avais pas reconnu , hier . Pourtant , je me rappelle que ma mère m’avait souvent parlé de vous .
- De moi ?
Sa voix était à peine audible .
Ils se reparlèrent plus loin , sur le bord de mer .
Comme une mémoire en poussière , le vent soulevait le sable par petites rafales .
- Vous êtes peintre ? , lui demanda-t-elle .
Il baissa la tête .
Elle hésitait un peu , puis continua :
- C'est bien vous qui avez peint ce tableau , n’est-ce pas , " Le Ruban Rose " ?
Il lui sourit tristement .
- C'était bien moi , oui , pensa-t-il en la regardant , " le jeune boutonneux têtu , le rabat-joie qui ne comprenait que le silence " , comme elle disait .
La ressemblance était si forte que chaque mot qu’elle prononçait réveillait en lui un écho douloureux .
Que c'est étrange de vous voir ici ! , se décida-t-il à lui dire au bout d'un instant de gène ... Mais , sortant péniblement de sa torpeur , la jolie fille avait sans doute le dessein caché , en bredouillant un discours de circonstance , de calmer un peu son émotion .
Sa petite voix claire et charmante rallumait en lui , au-delà du chagrin , le souvenir enflammé de cette soirée où , jadis , il avait rencontré Klervi Morvan pour la première fois , lors d'un fest-noz , faisant défiler dans sa mémoire , à toute vitesse , un cortège d'images merveilleuses près d'elle , sur la piste ou accoudés au bar à siroter ensemble un chouchen en racontant leur vie !
- Dansez-vous toujours ? , lui demanda Lotta pour essayer de rompre la glace d'un ton qui , sans espérer de réponse immédiate , se voulait apaisant . Puis , marquant une pause , elle ajouta , pleine de gravité :
- Elle est morte il y a trois ans , vous savez , d'un cancer . Personne ne vous l'a dit ?
Goulwen secoua la tête , comme si le monde , semblant se replier brutalement sur lui-même , lui tombait dessus d'un seul coup !
- J’ai peint son visage toute ma vie , lui murmura-t-il ensuite en sanglotant . Je croyais ... qu’elle serait encore là .
La bretonne , gênée , baissant les yeux , ramassa un galet , le fit sauter dans les vaguelettes , geste enfantin , léger , mélange de simplicité et de lumière intérieure qui fit jaillir en lui , comme une flamme , l’envie irrépressible de renaître pour la peindre .
Aux couleurs d’une innocence offerte à la vie , il voyait déjà ce nouveau portrait , non pas comme la réplique de l'autre visage , mais comme la révélation d’un profond mystère . Il ignorait encore tout d’elle , certes , ne connaissant pas son histoire . Mais dans l’ombre encore indistincte de son esprit montait une évidence : la Beauté n’était pas qu'un concept esthétique, un souvenir douloureux d'une femme perdue . La Beauté vivait là , devant lui , dans cette présence imprévue d'une jeune âme contemplant la mer avec une confiance d’enfant . Déjà , au fond de lui , naissait ce frémissement qu’il n’avait plus connu depuis des années , celui du créateur qui pressent qu’un être , un seul , peut suffire à refonder l'espoir .
5 - Ce fut un ancien de leur bande , Yves Kervoal , qui acheva de tout faire basculer lorsqu'il croisa , par hasard , celui qu'il n'avait pas revu depuis longtemps , devant la ferme isolée des Morvan , la famille de Klervi où celle-ci avait vécu après le départ du peintre , et qui , aujourd'hui était déserte .
- Tu veux savoir la vérité , Goulwen ?
- La vérité ?
- Oui . Ça s’est passé au fest-noz du Quinquis . Tu t’en souviens ? Rappelle-toi , Paol Kermarec nous avait tous , après le bal , ramenés dans la vieille automobile anglaise de son père ! ( 5 )
Bien sûr qu'il n'avait rien oublié de cette folle aventure , de la musique serrée , de l’odeur du cidre , du corps sensuel de Klervi qui , riant trop fort , s'accrochait ivre , fragile comme une désespérée , à son bras , dans la voiture , à l'arrière . Même , il se rappelait encore l’avoir , tant bien que mal , raccompagnée ensuite à pied chez elle dans la nuit .
- C'est ce soir-là , en effet , précisa Yves , que vous aviez décidé de faire un petit détour par la plage , tous les deux , " pour prendre l'air " . Elle m'a avoué plus tard qu'elle ne se sentait pas très bien , qu'elle ne savait plus ce qu’elle faisait . Je suis devenu son confident , par la suite , quand elle s'est mise à déprimer ... Nous étions jeunes . C’était une faute , peut-être , m'a-t-elle expliqué , mais pas un péché .
- Je suis parti le lendemain , je croyais que je ne l'intéressais pas , lui répondit l'artiste .
- Parce qu’elle avait honte , et parce que le jeune Kernéis , un gars tranquille , riche propriétaire , la voulait pour femme . Elle pensait que tu ne pourrais rien lui offrir ...
Goulwen ferma les yeux , la mine défaite .
L'autre ajouta :
- Ne lui en veux pas . Elle n’a jamais voulu prétendre que son enfant n’était pas de Kernéis . Elle n’a jamais avoué non plus que Lotta était de toi . Mais je l’ai entendue , un soir , me dire : " Elle a les yeux que Goulwen a peints .”
La jeune fille , qui approchait , leur fit signe .
- Alors , je crois que tu as le droit de savoir . Elle n'est pas morte d'un cancer . Elle s'est suicidée ...
Sur la plage , au crépuscule , on vit Lotta rejoindre Goulwen .
Le ruban rose flottait encore , délicat , parmi les nuages noirs , comme un signal de reconnaissance au-dessus du vaste océan .
LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE
II - Création
" Qu'est devenu mon coeur ,
Abîme déserté ? "
Emile Nelligan - " Le Vaisseau d'Or " ( 1899 )
Prologue - N'est-ce pas , pour ses lecteurs , le rôle d'un écrivain que de fonder une seconde patrie " ermitage suspendu , véritable Eden des passions en liberté " ? , se demandait Julien Gracq . ( 1 )
Pendant qu'allongée près de sa toile à l'ombre d'un arbre , une jeune artiste , dont le regard se portait vers le firmament , lui répondait par sa peinture , cherchant son propre reflet dans ce vaste miroir qui , par-delà l'espace et le temps , lui jouait le jeu du perpétuel retour ...
" C'était l'été ... Elle s'étendait , cachée avec son amant dans les roseaux , tous deux coulaient leurs rires dans l'étang , l'âme remplie de pensées d'amour éternel , de baisers , de désespoir ... " ( 2 )
Que se passa-t-il alors , quand , au-delà de son iris de cristal translucide et clair , elle se mit à longuement contempler , tremblante d'émotion , l'abîme de insondable , se disant , sans doute , que l'être humain , mortel , n'était qu'un pauvre exilé , comme l'avoue Katherine Mansfield vivant au Prieuré de Fontainebleau , et qui , s'apitoyant sur ses derniers jours de solitude , écrivait : " nous sommes des naufragés sur une île déserte " ? ( 3 )
" Chaque coeur viendra , mais comme un réfugié ... " , lui chantait encore une envoûtante sirène , à moins que ce ne fût une ondine , tandis qu'en écho , cette autre phrase , venait mourir sur son rivage de vagues mélancoliques , ressemblant aux flots de la mer " toujours recommencée " : " L'Amour divin a traversé l'infinité de l'espace et du temps pour aller de Dieu à nous . Mais comment peut-il refaire le trajet en sens inverse quand il part d'une créature finie ? " ( 4 )
Se pourrait-il alors que notre interminable Chute ait fait tomber Dieu de Son piédestal , que notre acédie , ou lassitude spirituelle , corresponde , en écho du nôtre , à son crépuscule , avalanche de soleils et trous noirs , formes de dépressions gigantesques , faces cachées de Lunes sanglantes , comme un symbole de Sa Crucifixion ?
" Ta douleur ici ne vaut rien , ce n'est que l'ombre de ma blessure ... " , se mit à tristement psalmodier à nouveau l'aquarelliste . ( 5 )
" Il y a tant d'horizons divers , dit Sainte-Thérèse à sa soeur , tant de nuances variées à l'infini que la palette elle-même du Peintre Céleste pourra seule , après la nuit de cette vie , me fournir les couleurs capables de représenter les merveilles qu'Il découvre à l'oeil de mon âme ... " ( 6 )
La lumière hivernale , aujourd'hui , se reflétait avec une netteté toute crue dans le grand miroir ovale vers lequel , près de la fenêtre , elle se dirigea , ne sachant pas exactement ce qu’elle cherchait . Quelque chose dans son reflet , c'était sûr , avait changé . Une lueur douce brillait sur sa peau diaphane . Son regard semblait plus profond , ses traits plus apaisés ...
- Comment est-ce possible ? , soupira-t-elle , passant doucement la main sur son abdomen un peu tendu . Nous avions pris nos précautions ...
Le silence lui répondit , vibrant , comme s’il respirait avec elle . Puis , comme une présence dans la profondeur argentée du miroir , elle entendit ces quelque mots :
- Tu n'es pas seule !
- Qu’est-ce qui m’arrive ? , se demanda-t-elle , frissonnante , appuyant un doigt contre le verre pour s'assurer qu'il n'y avait personne à l'intérieur , tandis qu'un pâle rayon d’hiver pénétrait sous la loggia . Elle ajusta , autour du tableau , les dernières lampes quand on frappa les mêmes trois coups légers qu'au théâtre , presque trop doux , trop musicaux pour être anodins .
La porte qu'elle ouvrit , fit apparaitre un homme assez grand , mince , au sourire timide , au regard calme et presque trop clair , une écharpe sombre enroulée autour du cou , un étui de violoncelle en bandoulière .
Le concertiste rentrait d’une tournée en Scandinavie .
1 - " En Lisant , en Ecrivant " ( 1980 ) , 2 - Stendhal - Balzac - Flaubert -Zola , recueil de Julien Gracq ( 1910 - 2007 ) , écrivain français .
2 - " La Fascination de l'Etang " ( The Fascination of the Pool , 1929 ) , nouvelle de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) , femme de lettres britannique .
3 - " Fragments d'un Enseignement Inconnu " ( 1947 ) , 18 , de Piotr Ouspenski
( 1878 - 1947 ) , philosophe ésotériste russe .
4 - " Anthem " , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " The Future " , copyright 1992 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc.- " Columbia " - All rights reserved .
" Every heart will comme ,
But like a refugee ... "
- " La mer, la mer , toujours recommencée ! " ( " Le Cimetière Marin " , poème de Paul Valery )
- " L'Attente de Dieu " ( 1942 ) - Exposés : L'Amour de Dieu et le Malheur , Simone Weil ( 1909 - 1943 ) , philosophe , écrivaine française .
5 - " Avalanche " ( 1971 ) , chanson de Leonard Cohen dans son album " Songs of Love and Hate " , copyright 1971 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc. - " Columbia " - All rights reserved - Traduction française de Graeme Allwright dans son album " Graeme Allwright Chante Leonard Cohen " ( 1973 ) , copyright Graeme Allwright / Phonogram - Mercury / Pathé-Marconi - Tous droits réservés .
6 - Lettre de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face , datée du 13 septembre 1896 , à Soeur Marie du Sacré-Coeur .
7 - Kalm-chok = calme plat ( breton ) .
8 - " La Cigale " et " Le Melocotton " , deux établissements nantais proches de la place Graslin .
9 - Mambo = style de danse populaire inventé dans les années 1930 par le musicien et compositeur cubain Arsenio Rodriguez ( 1911 - 1970 ) .
10 - Le Passeur des Mondes ( Cycle de L'Etoile I ) , II , 7 - La Jeune Fille et la Licorne - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
11 - Le Livre de Virginia ( Cycle de L'Etoile VI ) , I , 8 - Première Touche ( 15 , 16 ) - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
12 - L'Abîme ( The Gulf , 1916 ) , poème de Katherine Mansfield ( 1888 - 1923 ) .