Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Dan Ar Wern Official Website
Articles récents

LETTRES D'UNE IMMORTELLE - Première Partie - Claire - XVII - L'Etoile Vagabonde .

12 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LETTRES D'UNE IMMORTELLE

Locmariaquer ( Bretagne ) - Statue de la Vierge à la pointe de Kerpenhir ( Golfe du Morbihan )

Locmariaquer ( Bretagne ) - Statue de la Vierge à la pointe de Kerpenhir ( Golfe du Morbihan )

 

 

Lettres d'une Immortelle

 

                                             

 

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE : Claire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XVII - L'Etoile Vagabonde

      ( 13 novembre 2025 )

 

 

 

" Vagabonde , attends le jour ... "

Graeme Allwright - " Vagabonde " *

 

 

 

 

        Parfois , dans la solitude , son souffle effleure le mien .
Des frontières peuvent s'effacer alors , je me souviens que tu me parlais d'une étoile , mais aussi de ton propre manque , celui d’un Ange qui voulait t'aimer encore à travers la chair .
Tu n’avais pas oublié la terre , certes , ni les battements du cœur humain .
Moi , je t’écoutais comme un ami , et dans ce murmure où se joignait au firmament ma pauvre existence terrestre , tu me décrivais ce nouveau monde où , désormais , ton avenir , entre mémoire et lumière , s'accomplissait là-bas comme ici , me disais-tu , puisque tu n’habitais plus un lieu fixe et que les jours ne comptaient pas , que vous n’aviez plus de terres , ni d’horizons  mais que vous vous mouviez dans un espace de clarté , tissé de souvenirs apaisés , butinant le jardin fleuri d'une île où se recomposaient à l'infini les visages , les voix , les histoires d’autrefois .

- Rien ne s'y perd , mais tout s'y transforme en un océan de conscience , et quand je pense à toi , m'affirmais-tu ,  cest toujours comme si , à travers le mouvement des vagues , tout autour , vibrait un fil d'or qui me ramène vers ta rive .

Elle vivait tout cela dans mes rêves , me confia-t-elle , un soir , en me croisant au détour d'un nuage qui avait l'air de lui sourire . 

Tu me crois absente , mais je demeure là , derrière le voile , dans les interstices , dans les battements de ton cœur lorsque tu regardes le ciel avec ce sentiment d’étrangeté douce , comme si quelqu’un t’y attendait .Tout est rythme , vois-tu , onde , respiration . Le temps ne s'écoule pas , même si je peux reconnaître sa trace subtile quand il s'étend dans le silence de ton âme . 

Heureuse nuit , lorsque personne ne peut nous voir ... Moi , je ne regarde rien , je n'ai pas de guide pas la moindre clarté , sauf celle qui brille dans ton coeur ...

( 36

Mon ami , ajouta-t-elle enfin , si cela peut t'aider , pleure aussi  Tu obtiendras une grande victoire par la pluie , comprends-tu ? Mais réfrène-toi , si c'est simplement par faiblesse d'âme La vie n 'est qu'une guerre contre tout ce qui pousse , par faiblesse ou lâcheté , à faire le mal Reste l'Amour de Dieu , " notre " espoir de printemps , " notre " moisson commune !

Je m'accouplais à son ombre ... Elle m'écoutait , maintenant , beauté cachée , comme si , dans mon sommeil , elle avait enfin reconnu qui je suis , la douceur de son regard s'étant posée doucement sur mes yeux , petits papillons d'espérance , comme si nous avions enfin compris qui nous étions , l'un et l'autre , une seule âme visible exprimée par mon visage de cire ... 

Alors , me confias-tu :

Je suis allée dans le bois ce matin ,

  C'était d'une beauté féerique .

  Toutes les feuilles ,

  Bordées d'argent ,

  Bruissaient au soleil ...

  Les oiseaux grésillaient

  Leurs premières chansons ... " ( 37 )

 

" Je veux être rare et commune pour toi , comme l 'eau , comme le soleil , 'eau pour la bouche altérée qui n 'est jamais la même quand on a soif , tout d'un coup , te remplit puis te quitte instantanément . Qu'il n 'y ait alors aucun moyen de me retrouver , ni par les yeux ni par les mains , mais par ce sens en nous de l me qui s 'ouvre une fois seulement , rare et commune pour toi comme la rose qu 'on respire tous les jours tant que dure l 'été ! Où je suis , tu ne cesseras d'être avec moi que le murmure de cette pieuse fontaine" ( 38  )

 

" ... Un jour , tu reviendras au Temple ." 

                      

 

 FIN

 

 

 

                        ___

 

 DAN AR WERN - Lettres d'une Immortelle Première Partie - Claire - XVII L'Etoile Vagabonde - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés . " Lettres d'une Immortelle " , copyright 2020 .

                             ___

Notes :

 36 - Inspiré de la "Nuit Obscure " ( 1578  ) de Saint-Jean de la Croix ( 1542 -1591 ) :

        "  Ô nuit qui m 'a conduite !
           Ô nuit plus aimable que l 'aurore !
           Ô nuit qui as uni
           Le bien-aimé avec la bien aimée ,
          En transformant l'amante en son bien aimé . "

37 - Lettre de Claire à son amie Isabelle ( 31 / 12 / 1969  ) .

38 -  " Le Livre de Virginia " ( Cycle de l'Etoile VI  ) , I , 4 - L'Oeil ( " Mais pourquoi chercher son double ailleurs qu 'en ce jardin fleuri aux sources murmurantes ? " )

        

* " Winter Lady " , chanson de Leonard Cohen sur son album " Songs of Leonard Cohen " , copyright 1968 Leonard Cohen / SonyMusic Entertainment / Columbia , traduite et chantée en français par Graeme Allwright sous le titre de " Vagabonde " sur son album " Graeme Allwright Chante Leonard Cohen " , copyright 1973 Graeme Allwright / Mercury / Phonogram - All rights reserved - Tous droits réservés .

" Traveling lady , stay a while ... "

Lire la suite
Publicité

LE TRAIN - IV – Victim of Love .

9 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

LE TRAIN - IV – Victim of Love .

 

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

IV - Victim of Love

 

 

 

 

La mort viendra et elle aura tes yeux / Verrà la morte e avrà i tuoi occhi "

Dernier texte de Cesare Pavese ( 19081950 ) , laissé sur une table dans une chambre d'hôtel de Turin , le jour de son suicide le 27 août 1950 .

 

 

 

 

 

8 - Au petit jour , la lumière entra par les rideaux de la chambre comme un filet d’or pâle .
En contrebas , la mer , lentement , respirait . Roméo n’avait presque pas dormi , revoyant la nuit folle et les rires , la danse et le regard de Juliette se fondre dans la roseur pâle du " Paradise " .
Tout cela semblait irréel , comme si ce n’était déjà plus qu’un souvenir . Après cette nuit passée à l’ " Hôtel California ", les premières lueurs grises de l'aube avaient doucement filtré à travers les persiennes entrouvertes , leurs gouttes , comme une rosée sur ses yeux sombres , dorant les draps défaits . Dans le silence , on entendait seulement le cri des mouettes couvrant le grondement de la circulation remontant , plus loin , la Promenade . Il se leva le premier , regardant son amie dormir , le visage encore apaisé par la fatigue et la douceur du vin de la veille . Tout en elle évoquait une innocence retrouvée . Pourtant , comme il s'en doutait déjà , le temps devrait bientôt les séparer . La veille , ils avaient déjà convenu de leur " adieu " temporaire : elle allait rejoindre son groupe à Gênes , lui se promettant d'achever son pèlerinage à Nice en retrouvant les lieux de son enfance , la colline de Cimiez , le vieux port , l'avenue de la Lanterne , avant , d'ici quelques jours , de reprendre son train pour Rome . ( 2 )

Alors , devant le miroir fêlé de la salle de bains , tout à coup , l’idée du départ devint insupportable à Juliette . Elle sortit , ses cheveux blonds humides , revêtue d'un peignoir , un léger sourire au coin des lèvres , dans les yeux cet éclat qui l'avait tant ébloui la veille , lorsque la musique des " Eagles " avait commencé à flotter dans la salle , comme une promesse impossible . 

Puis , ils descendirent l'escalier tous deux , main dans la main , jusqu’au parvis . La ville s’étirait dans la torpeur estivale .
- Et si on ne se quittait pas tout de suite ? , lui souffla timidement la jeune fille .
- Tu veux dire ...
- On pourrait y aller ensemble , à Gênes !

L’idée lui parut presque irréelle , et pourtant ... Le jeune homme se mit à trembler , n'hésitant pas une seconde , embrassant avec plus d'ardeur encore sa compagne . Ensuite , il fut étonné de voir la voiture qu'elle conduisait , une " Sunbeam " alpine MK bleu saphir métallisé de 1953 décapotable , comme celle de Grace Kelly , modèle assez ancien que lui avait prêté un ami du groupe ayant travaillé aux studios de la Victorine , lui expliqua-t-elle . Vers midi , ils quittèrent Nice par l’autoroute A8 , riant , chantant , emportés par le vent chaud de la Riviera . Dehors , le soleil montait sur la corniche , éclaboussant la roche d’une lumière presque aveuglante . Elle pensait à ce qu’il lui avait dit : " On n’échappe pas toujours à ce qu’on aime " . ( 3 )
Cette phrase , maintenant , lui revenait comme un refrain , dans le ressac lointain des vagues . La route s’élevait en lacets au-dessus de la mer . Le soleil frappait la tôle blanche de l'automobile . Sur la corniche , le bleu du ciel et celui de la Méditerranée se confondaient dans un vertige d’été . Elle conduisait , ses cheveux fous dans le vent , lui à côté d’elle , observant la mer et ses reflets argentés de cobalt où se mêlaient tous les souvenirs de son enfance .

- Tu vois , dit-il , c’est ici que j’ai appris à nager , sur la pointe sainte-Hospice . Mon père me tenait par la main , là-bas , près du cap Ferrat .

J’avais peur des méduses ...
La conductrice tourna légèrement la tête , le dévisageant d'une mine sérieuse .

- Et maintenant ? , sourit-elle .
- Maintenant , je crains tout ce qui passe trop vite .

- Alors ne laisse rien passer . Pas aujourd’hui !

Elle accéléra . La décapotable filait vite le long des falaises , frôlant les murets , le vent soulevant sa robe claire . On aurait dit une scène d’un autre temps , quelque part sur la route entre Monaco et San Remo .

Tu crois au destin ? , lui demanda-t-elle .
- Je ne sais pas . Peut-être qu'il ne te reste plus qu'à lui donner rendez-vous ? 

Juliette parut s'amuser de l'aventure ! Ils riaient comme deux enfants . Le moteur , complice , ronronnait régulièrement . Sur la radio , un vieux morceau passa , presque par hasard , " New Kid in Town " . Romeo baissa le son .
- Tu entends ? Ne dirait-on pas que la chanson nous suit depuis hier ? 
- Oui , répondit-il , comme un présage ... 

- Alors , cramponne-toi , mon cher ! On attend la " star " sur scène ! , rajouta-t-elle avec une certaine ironie , se voyant déjà , sans doute , jouer avec son groupe dans un théâtre où le public lui réclamant un dernier morceau , elle reprenait sa guitare et , sans savoir pourquoi , commençait à jouer les premières notes du fameux tube .

Ils passèrent la frontière , la mer à gauche , les collines couvertes d’oliviers à droite . Les panneaux changèrent de couleur , indiquant Savone . Le ciel devint plus lourd , la lumière plus dure . À mesure qu'ils approchaient du but , un vent étrange se leva , pas celui du large , mais un souffle sec venu de l’intérieur des terres .

La jeune femme fronça les sourcils .
- Tu sens comme lair a changé ?
- Oui ... cest plus orageux ...

Le silence s’installa . Elle regarda sa montre : 11 h 30 .
Encore quelques kilomètres , pensa-t-elle . À travers le pare-brise , le bleu azuréen s’éloignait peu à peu , remplacé par le gris des zones industrielles , puis , tandis que la voiture blanche filait sur l’autoroute , happée par la chaleur , grignoté par le damier des toits de la ville natale de Christophe Colomb .

Midi passa .

Juliette avait remonté ses lunettes de soleil , son bras gauche posé sur la portière .
- C’est donc ici que finit notre pèlerinage ? , demanda-t-elle .
- Oui , entre ciel et béton , soupira-t-il . On dirait que le nouveau monde a parfois des allures d’échangeur .

Elle rit d'un rire clair , plein d'insouciance et de jeunesse .
- Et dire qu’hier encore , on dansait sous les palmiers ...
- La vie est capricieuse , fit Romeo . Elle change de décor quand on commence à peine à y croire .

Ils approchaient du pont Morandi , surplombant la vallée du Polcevera . En ce 14 aôut 2018 ,  le ciel s’était chargé d’une lumière blanche , presque électrique . Un souffle chaud traversait la vallée . Juliette serra un peu plus fort le volant .
- Tu crois qu’il va pleuvoir ?

Non . C'est juste que le monde retient son souffle .

Ils montèrent sur la travée . En contrebas , la ville , autour du  lacis de ses rails bordé d'entrepôts , déroulait , au pied de verdoyantes collines , ses toits bigarrés . Romeo sortit son téléphone afin de prendre une photo .
- Regarde ça ! On dirait qu’on vole !

Ce furent ses derniers mots !
Dans un vacarme épouvantable , à 11h 36 précise , le monde parut soudain se déchirer .

Le pont s’était brusquement effondré , emportant avec lui des vies , des voitures , des promesses suspendues . Parmi elles , dans une décapotable blanche , entre les amas de béton , les secouristes découvrirent plus tard deux silhouettes immobiles couchées sur le flanc , sous la poussière , l’une contre l’autre , qui paraissaient dormir , encore enlacées , figées dans le vide . A la portière , une écharpe bleue était accrochée , un fragment de tissu qui dansait comme un dernier signe de leur jeune existence . Au-dessus d’eux , le ciel s’ouvrait d’un bleu si pur qu'on aurait dit que la lumière voulait vite les emporter ailleurs . ( 4 )
Quelqu'un ,  sur l’écran d’un téléphone brisé , reconnut la photo du pont , prise une seconde avant la chute . On y voyait la mer , la ville , et deux visages qui s'amusaient encore , mais dont la vie s'était tue tout à coup .
Le vent seul , désormais , ponctué du cri de quelques mouettes , remplissait le silence , ignorant encore tout de ce jeune parisien qui faisait route pour Rome , emportant dans sa valise un carnet , quelques poèmes , plus un nom griffonné à la hâte , celui de la jeune fille dormant à ses côtés ... 

 

9Juliette , elle , en s'envolant ,  se voyait jouer avec son groupe dans un bar de Gênes .
Le public , indifférent , lui réclamait un dernier morceau .
Alors , prenant à nouveau sa guitare et , sans savoir pourquoi , elle avait commencé à jouer machinalement les premières notes de " Victim of Love " . ( 5 )
Sa voix tremblait , puis , dans le brouhaha , s’éteignit soudain . Quand elle leva ensuite les yeux , croyant percevoir le reflet d’une jeune femme qui lui souriait dans le public , mais aussi par la vitre de la voiture , avant de disparaître , elle vit aussi scintiller dans le noir de la scène , à travers la frénésie de cette extase incendiaire , et pressentant l'incompréhensible , comme des diamants merveilleux , les yeux de cette belle demoiselle à son image , irradiés de tous côtés par ceux d'un insatiable amant , deux escarboucles de lumière dévorante !

- L'eau finira-t-elle par vaincre le rocher  , lui demandait celle-ci , pendant que quelque chose en nous , noyé dans la douceur du clair-de-lune , brûle d'un immense désir de l'Eternel ?

Alors , que suis-je venu faire ici ? , lui rétorquait son double , reflété dans le miroir de ce  paysage désolant dont il ne resterait bientôt plus que poussière jaunâtre dispersée aux quatre vents de vieilles photos-souvenirs d'une pauvre disparue .

Et que signifie , en ce bas monde , le passage d'Eurydice morte à vingt ans ? ( 6

Chère amie , cette infinie douceur cachée en toi comme une rose délicieuse et légère de mon jardin de souffrance , la retrouverai-je un jourEt ce beau sourire de lumière arraché à l'Etoile de ta Mort , me le redonneras-tu ?

J 'ai la tête couverte de rosée , les cheveux trempés des gouttes de la nuit ...  Je dois m'en aller au loin , dit un jour l'enfant du Soleil à son fiancé . Je ne sais ce qu'il y a en moi , quelque chose me pousse en avant ... ( 7 )

- Mais pourquoi vouloir partir , la suppliait-il , et quitter celui qui , vraiment , nous ressemble et nous couvre de son ombre ?

- Chaque jour a une aube , un crépuscule ...

- Mais ça me brûle comme un feu de l'enfer ! , lui répondit l'étrangère , voyageant au bout de ses forces . Je n'en puis plus ! ( 8 )

- Peut-être faudrait-il apprendre à trouver d'abord le désert de ta solitude , lui murmurait , pour la consoler , la voix de l'Ange , écho d'une rivière des larmes de la nuit , chapelet de gouttelettes fines tombant du flanc de la montagne sur cette vallée du bout du monde ? ! ( 9 )

- Alors le bonheur serait là ?

- Ma pauvre amie , n'entends-tu pas ce vent du crépuscule chassant au-dessus du lac les nuagesNe vois-tu pas l'errance de leur vie éphémère s'achever douloureusement sur le toit du Temple des Abîmes , tandis qu'un dernier rayon du Soleil triomphal , son amant , se joue de la masse sombre de la Lune au ténébreux sanctuaire , par un éclat sur l'eau de son regard , montrant leurs visages moqueurs , tout biscornus , leurs guenilles ridicules : " Les nuages , les merveilleux nuages ... " ? 

( 10 

10 - Le silence .
Puis une pluie fine , presque bienveillante , lavant la poussière du désastre .
Sur la vallée du Polcevera , la lumière revint , tremblée , dorée , comme si le ciel lui-même voulait panser la plaie ouverte de la terre . Entre les débris et les poutres tordues , l'auto reposait , à demi ensevelie . Rien ne bougeait plus . Pourtant , quelque chose flottait , comme une présence légère , un souffle , des formes humaines , translucides , qui se tenaient par la main , sans peur , comme si leur chute n’avait été qu’un passage , une porte ouverte sur un autre rivage . Leurs âmes s'étaient-elles levées de la poussière , montant lentement dans l’air tiède du midi , franchissant la brume , portées par le vent marin ?

Tout en bas , la ville s’effaçait , le bleu s’élargissant en haut vers l'infini . Plus loin , là où commençait la lumière , une silhouette , celle de Mona , calme et souriante , qui savait que rien ne finissait , que tout recommençait comme au premier jour , attendait le pauvre RoméoAlors ,  le regardant avec tendresse , elle lui fit franchir le seuil sans retour .
Et le monde terrestre s’éteignit derrière eux , dans un grand silence d’or !

 

 

 
 
FIN
 
                                                       ___
 
LE TRAIN - IV - Victim of Love - Pep gwir miret strizh -All rights reserved -Tous droits réservés - " LE TRAIN " - Copyright 2025 Dan Ar Wern .
                                            ___
 
Notes :
 
2 - BALADE AU PAYS DES OMBRES ( Cycle de L'Etoile IV ) - I - 8 - Un Immeuble au Nom d'Etoile - Copyright 2018 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
3 - Sunbeam Alpine MK bleu saphir métallisé de 1953 utilisée dans le film d'Alfred Hitchcock ( La Main au Collet / To Catch a Thief , 1955 ) avec Grace Kelly et Cary Grant .
 
4 - Catastrophe du pont Morandi , à Gênes , le 14 aôut 2018 .
 
5Victim of Love ( 1976 ) , chanson du groupe " Eagles " figurant sur l'album " Hotel California " sorti le . Elle fut écrite par Don Henley , Glen Frey , Don Felder et J.D Souther - Tous droits réservés - Voir note 1 .
 
 
6 Légende d'Orphée et Eurydice ( Mythologie grecque ) .

 

7 - Cantique des Cantiques , V , 2 .

8 - La Mort en Perse " ( Tod in Persien , 1935 ) - L'Ange , par Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) , écrivaine , aventurière suisse . 

- " La Vallée Heureuse " ( Das Glückliche Tal , 1940 ) , par Annemarie Schwarzenbach .

10 - " Petits Poèmes en prose ou le Spleen de Paris " ( 1869 ) - I - L'Etranger , par Charles Baudelaire

( 1821 - 1867 ) , poète français .

 

 

Lire la suite

LE TRAIN - III - Le " Paradise " .

8 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

LE TRAIN - III - Le " Paradise " .

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

III - Le " Paradise "

 

 

 

 

" Parfois dans votre vie , vous ferez un voyage . Ce sera le plus long voyage que vous ayez jamais fait .

  Cest le voyage pour vous retrouver . "

Katharine Sharp ( 1865 - 1914 ) , philosophe américaine .

 

 

 

 

 

6 - Le " Paradise " portait bien mal son nom . Les couples venaient y danser mollement , repus des spécialités culinaires niçoises du chef , ivres d’ennui , d’espoir et de tout l'alcool qu'ils avaient pu boire pendant le dîner , certains dont le coeur était lourd , d'autres que la passion , sans doute pétillante comme une coupe de champagne , faisaient revivre par le miracle d'un sourire , celui d'une ondine au pouvoir magique , aube de nouveau monde après les ombres de la nuit .
Juliette se surprit à rire , à oublier le temps .

Ce soir , elle se sentait , malgré tout , si légère , n'ayant presque rien consommé , sinon quelques verres , presque heureuse , comme si ce garçon  sorti d’une erreur de porte , et qui lui ressemblait d'une manière étrange , avait entrouvert en elle un passage secret .

Sous les néons roses , feux miroitants d'un océan de pierres précieuse , l’air sentait le sel et la poussière , cocktail exotique de fleurs fanées et de rêves inachevés . Le bar , installé dans une ancienne salle de bal de l’hôtel , ouvrait sur une terrasse donnant directement sur la mer . À travers les baies vitrées , tournoyant dans la blancheur d'une fête onirique , les lueurs de la Promenade scintillaient sur les vitres comme dans les yeux des danseurs , corolles de fleurs et de constellations vacillantes que l'orchestre accompagnait d'une valse ou d'un rock endiablé !

Maintenant ,  celui-ci jouait un vieux morceau des " Eagles " - New Kid in Town - et les premières notes semblaient flotter entre eux comme un écho venu d’un autre siècle .
Ils souriaient , le regard brillant d’une joie fébrile , un peu nerveuse , quand , soudain , tous deux se sentirent complètement " aimantés " l'un par l'autre ! ( 1 )

Il la guida ensuite vers une table , près de la piste .

- Je devrais les retrouver demain dans le centre de Gênes pour une tournée un peu bohème en Italie , une série de concerts improvisés , tu vois , rien dofficiel , mais ça me suffit . Jai fui Toulouse , après tout , j'ai laissé tomber la capitale ... et , surtoutla banque !
Elle éclata de rire , ajoutant :
- Tu m'imagines ? Costumes gris , bureaux climatisés , les chiffres à longueur de journée ... un vrai cauchemarJai laissé un message sur le répondeur , pour mes parents . Peut-être croiront-ils que je suis devenu folle ?

Roméo l’écoutait , fasciné . Tout ce qu’elle disait résonnait en lui comme un aveu qu’il aurait pu prononcer lui-même .
Elle aussi avait décidé de tracer la route , sans trop savoir pourquoi , sinon pour retrouver ce souffle qu’elle croyait perdu !

Et soudain , tout en le dévisageant , pleine de curiosité , elle fut frappée par cette ressemblance : les mêmes yeux clairs , même pli au coin des lèvres , même façon de pencher la tête quand il écoutait . C’était troublant , presque inquiétant .
- Vous ... enfin , tu me fais penser à quelquun , murmura-t-elle .
- À qui ?
- À moi , je crois .

Quelque chose , en effet , les unissait par une force invisible dépassant la logique . Ils éclatèrent de rire , mais leur rire sonnait comme une reconnaissance , comme deux pôles contraires qui enfin se retrouvent , après mille détours , dans ce lieu improbable , à l'autre bout du monde ,  soumis à la force d'un irrésistible magnétisme animal !

Telle un feu couvant sous la braise , la musique langoureuse des " slows " parut s'éterniser , lente et douce , les faisant danser sans se parler , joue contre joue , corps enlacés par leurs mains qui , d'abord timidement , avaient hésité avant de se frôler , regards accrochés l'un à l'autre , comme à un fil de lumière .
Autour d’eux , les conversations s’effaçaient , le temps semblait suspendu .
Et quand la soirée prit fin , Juliette eut l’impression étrange que tout ce qu’elle avait quitté - sa vie d’avant , Paris , même elle-même - s’était dissous dans l’air salé du " Paradise " .

 

7 - Il n'imaginait guère , d'ailleurs , quand il crut la reconnaître en songe , ombre parmi les ombres ,  derrière un voile , aussi présente que la vie peut l'être en se cachant , revoir ce complice et lumineux sourire , né soudain de ses lèvres roses de jeune fille , papillonner vers lui qui croyait depuis longtemps bien mort cet éphémère instant de sa prime jeunesse , trace d'un souvenir lointain , vite évanoui ... 

Etait-ce bien la même , en vérité , cette beauté fragile pouvant seule vous sauver d'une vie insignifiante ? Se nommait-elle Mona ou Juliette ? Venait-elle vraiment du sud-ouest ? 

Peu importe les rêves , lui avait-elle dit , quand l'Arlequin danse en ribambelle au milieu du Carnaval de la Mort Rouge " , soupirant , derrière un masque , après sa Colombine !   

N'as-tu vu venir à toi aussi sur la baie des Anges , du fond de l'espace , pendant ces feux d'artifice de la semaine du 15 aôut  , le rayon lumineux d'une étoile filante ? , lui avait confié son amie après leur sommeil . N'était-ce qu'une illusion , quand elle s'est approchée de moi au milieu des massifs de fleurs , devenant un grand soleil où rayonnait une figure ayant parfois la force d'un homme , parfois la douceur d'une femme , être double , androgyne , changeant de manière imperceptible comme la surface d'une mer calme que mille couleurs de tempête font revivre ?  

 
 
( A Suivre )
 
                                                       ___
 
LE TRAIN - III - Le " Paradise " - Pep gwir miret strizh -All rights reserved -Tous droits réservés - " LE TRAIN " - Copyright 2025 Dan Ar Wern .
                                            ___
 
Notes :
 
1 - " New Kid in Town " est une chanson du groupe " Eaglesfigurant sur l'album " Hotel California " sorti le . Elle fut écrite par Don Henley , Glen Frey et J.D Souther - Tous droits réservés .
 
Lire la suite

LE TRAIN - II - Hôtel California .

6 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

Devant la Mer ( 2016 ) - Sylvie Bertrand .

Devant la Mer ( 2016 ) - Sylvie Bertrand .

 

 

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

II - Hôtel California

 

 

 

 

" ... Et que ne suis-je , à genoux devant vous ,

      Plus encore abandonné en vos cheveux défaits ? "

Rainer Maria Rilke ( 1875 - 1926 ) - " Elégies de Duino " , X ( Duineser Elegien , 1912 / 1923 ) 

 

 

 

 

3 - Juste pour se plonger à nouveau dans l'air de cette ville où il avait vécu une partie de son adolescence , il avait voulu passer à Nice une seule nuit , simple repos avant Rome , halte entre deux trains , pensait-il , et c'était , d'ailleurs , la raison pour laquelle il n'avait pas choisi une ligne plus directe . Mais dès qu’il eût poussé la porte vitrée du " California " , il comprit qu’il venait d’entrer dans un de ces lieux où les destins s’effleurent sans vraiment se connaître , où le temps semble s’arrêter quelque part sur le chemin du souvenir , entre deux étages .

Le hall sentait le tabac froid  , la cire et l'air marin . Sur les murs , des affiches défraîchies de la Côte d’Azur promettaient un soleil d’avant-guerre . Une femme blonde à la voix rauque lui tendit la clé avec un sourire las :
- Vous êtes au 212 , monsieur . Vue sur le port , si vous aimez les couchers de soleil .

Dans l’ascenseur , les miroirs lui renvoyèrent son image multipliée à l’infini , comme si , déjà , il pouvait se perdre , parmi d’autres versions de lui-même , dans cette autre vie possible du passé .
La chambre était modeste mais propre , avec ce charme un peu désuet des résidences d’autrefois : rideaux couleur miel , couvre-lit fané , ventilateur au plafond tournant lentement comme un vieux tourne-disque .
Il posa sa valise , ouvrit la fenêtre . Dehors , le soir tombait sur la baie . Le murmure régulier des vagues montait jusqu’à lui , apaisant et inquiétant à la fois .

C’est vers vingt heures qu’on frappa à la porte .
- Entrez ! , dit-il distraitement .
Mais la visiteuse resta immobile sur le seuil , l’air surpris . C’était une jeune femme aux cheveux  longs , qu'il avait déjà plus ou moins croisée , croyait-il , au wagon-bar , veste de lin clair sur l’épaule .
- Oh , pardon ... je me suis trompée ...
Sa voix avait cette hésitation sincère des gens timides . Rougissante , s’excusant encore , elle avait vite disparu dans le couloir avant qu’il ait eu même le temps de lui répondre .

Il crut d’abord qu'il s'agissait d'une maladresse banale , d'une scène sans importance . Pourtant , lorsqu'il descendit dîner au restaurant de l’établissement , c'est avec plaisir qu'il la retrouva assise toute seule à une table , face à la mer . Il leva les yeux , la reconnut , lui adressant ce sourire de connivence que partagent les voyageurs sans attaches .
- Vous permettez ? , demanda-t-il .
Elle hocha la tête .

Elle s’appelait Juliette , une toulousaine arrivant elle aussi de Paris , " sans raison précise " , lui affirma-t-elle , mais lassée comme lui d’un métier qui ne lui ressemblait pas , la jeune fille avait pris le premier train vers le sud , pour voir " si ailleurs il n'existait pas une autre façon de respirer " .
Sans gêne , comme s’ils s’étaient quittés la veille , ils discutèrent en sirotant un vin de Bellet , parlant des villes qu’ils n’avaient pas encore visitées , des livres qu’ils avaient lus trop tôt .
Dehors , les lumières de la promenade s’allumaient une à une , mais le flot des voitures , comme celui des promeneurs , semblaient se moquer de leur conversation . 
Ce fut bien plus tard qu'ils décidèrent de descendre au " Paradise " , la boîte-de-nuit de l'hôtel , où résonnaient de vieux morceaux de jazz mêlés à des chansons italiennes .

 

4 - Maintenant , presque immobile après cette soirée de fête , il était allongé dans le silence de la chambre , une silhouette douce et lumineuse lui souriant à ses côtés comme une sœur à travers les stores baissés . Jadis du même âge que lui , elle était restée cette jeune femme de vingt ans , partie bien trop tôt , qu'il avait connue autrefois , dans sa prime jeunesse , et qui , parfois , revenait à travers la flétrissure des rideaux et les fissures d'un temps révolu sans jamais lui parler , mais l’obligeant , cependant , à l'écouter remonter le fil de sa propre vie . Alors , fasciné par cette présence , il se revoyait croyant aux légendes des chevaliers , des fées et des druides , courir auprès d'elle , enfant , dans la lande et les fougères de Brocéliande qui les enveloppaient comme un manteau . Mais ce monde enchanté s’était brisé , un jour , lorsque son père , militaire , avait entraîné soudain sa famille vers l'Algérie . Là-bas , la poussière du sable et la violence remplacèrent la forêt . Les cris et les ordres résonnaient encore dans sa mémoire , avec la sensation d’avoir perdu une innocence qu’il n’avait jamais plus retrouvée .

Puis vint le temps de l’errance . Il avait traversé une terre de soleil et de pierres blondes , l’Occitanie , sans savoir que c’était aussi le pays de celle qui aujourd’hui lui était apparue telle une âme jumelle dans un train de hasard s'arrêtant dans sa ville d'adoption .Toute une vie semblait s’être bâtie sur ce rendez-vous de la dernière chance .

À Nice , il aurait cherché une autre lumière , autrement , peut-être celle de livres rares ou de souvenirs à la marge , invisibles , comme si sa destinée n'avait été que de mesurer l’étendue de ses échecs devant l’ange qui le visitait , de ses désillusions , de ses amours égarées , de ses rêves suspendus . Pourtant , c'était bien grâce au regard de cette enfant d'hier curieusement ressemblante à la femme du train , qu'il avait entrevu que son existence , même inaboutie , était reliée à une  sœur d’âme , comme deux lignes parallèles qui n'avaient pu encore se rejoindre sur cette terre mais qui , maintenant , se retrouvaient . C'est alors qu'il réalisa , au seuil de ce dernier voyage , que le sens de la vie n’était pas toujours facile à comprendre sans le reflet lumineux de la providence .

Il se rappelait avoir avoué alors naïvement à Mona , au creux de l'oreille , quand il avait de la peine à courir aussi vite que son ombre : 

" Tu es mon idéal , mais cet idéal , je ne peux pas latteindre . Il me semble que je nai pas ce quil faut ! Je suis comme un petit enfant qui na aucune notion de la distance , et que j'ai beau essayer d'aller vite , je n'arrive jamais à te rattraper !

C'est pourquoi elle se mettait à rire à gorge déployée quand , ensuite , elle constatait son épuisement à tenter de cavaler derrière elle , tandis que de vives hirondelles , tournoyant en bandes , paraissaient aussi lui répondre en trissant de leurs moqueries le bleu du ciel !

" Oui , mais au dernier jour , elle sapprochera de toi avec tout ce que tu avais désiré , et alors ... "

 

5 - Le dormeur , dans la clarté tamisée de la chambre , s’éveilla en sursaut . La respiration lui manquait , mais ce ne fut pas la douleur qui l’éveilla : c’était elle , cette jeune femme au visage doux , vêtue d’une chemise de soie flottant légèrement dans l’air d'été , et qui , lui souriant avec tendresse , portait sur lui ce regard bienveillant dont la ressemblance avec son âme jumelle était si troublante . Vingt ans à peine , et pourtant cette même gravité dans les yeux , l’éclat de ceux qui ont traversé la mort , songeait-il ...

Alors , l'embrassant avec fougue , il osa lui redemander :

- Pourquoi es-tu venue ?

Elle lui sourit encore , et sa voix résonna comme un souffle :

- Parce que tu mas cherchée toute ta vie ?

Un silence s’installa , doux et vertigineux . Refermant un instant les yeux , tous ses souvenirs se mêlèrent dans une même clarté . Ce qu’il croyait être une vie d’échecs n’avait été qu’une longue attente d’elle dans cet hôtel de passage , un peu décati , vibrant d'une étrange mélancolie ...

 
 
 
 
( A Suivre )
 
                                                       ___
 
LE TRAIN - II - Hôtel California - Pep gwir miret strizh -All rights reserved -Tous droits réservés - " LE TRAIN " - Copyright 2025 Dan Ar Wern .
                                            ___
Lire la suite
Publicité

LE TRAIN - I - Roméo .

4 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

Lola ( Reflet ) David Peterson

Lola ( Reflet ) David Peterson

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

I - Roméo

 

 

" La route est longue , pour aller au bout du monde ... " 

J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )

 

 

1 - Le wagon glissait le long de la plage , presque silencieux , rapide . Le nez collé au carreau , il contemplait la grande bleue , qui , au-delà d'un tunnel sombre , l'aveuglait d’une lueur argentée sous le soleil levant . Vingt ans à peine , une valise légère à ses pieds , le jeune homme ne savait pas encore ce que serait sa vie . Mais déjà , au fond de lui , une mélancolie , une impression étrange d’inachevé . La Côte d'Azur défilait devant ses yeux éblouis . Les façades pâles s’alignaient , les palmiers se balançaient sous la brise marine de l'aube . Il appuya son front contre la vitre froide . Était-ce l’ombre d’un pressentiment ? Dans cette ville , se trouvait peut-être quelqu’un qui lui ressemblait , se dit-il , quelqu’un qu’il aurait eu envie de connaître , mais qu'il ne pourrait jamais , sans doute ,  rencontrer . 

La gare de Nice lui apparut soudain dans la lumière du matin , carcasse noirâtre avec ses quais baignés d’un or presque irréel , qui grouillaient déjà de monde . Une heure plus tard , lorsqu'il put enfin s'asseoir à la table d'un salon de thé , il se mit , comme d'habitude , à regarder distraitement les silhouettes pressées des passants , des couples qui se prenaient la main . Mais quelque chose ou quelqu’un lui manquait tellement que son cœur se serra sans qu’il puisse dire vraiment pourquoi un aussi étrange sentiment l’avait envahi . Embrasant les façades ocre et crème de la ville ou reflétant sa clarté sauvage , la méditerranée , immense et calme ,  paraissait se moquer de lui comme d'elle-même et de l'agitation fébrile de sa houle de vagues matinales qui , telle un essaim de ruche , battaient régulièrement de leur lancinant roulis la Promenade des Anglais .

Dans le train qui était entré en gare , il s'était rappelé avoir fixé la lumière sur les fenêtres des immeubles . Les rues étroites , les terrasses bondées , le bruit des conversations familières qui montait jusqu'à son oreille , cette cité , pour lui , n'aurait dû être , après tout , qu’un point sur la carte . Parmi d'autres . Mais , au fond , plus fort qu'un coup de Mistral , quelque chose lui soufflait que ce passage sur la Riviera , décidé en dernière minute , avait un sens .
Des gens couraient sur le trottoir , ici et là , d'autres , plus immobiles , ne faisant qu'attendre , comme lui qui cherchait un visage précis , sans le connaître encore , comme si une voix intérieure lui murmurait déjà : " Elle est là , quelque part , celle que tu as vue dans l'express ... "
Mais ce visage n’apparaissait pas .

Plus d’une fois , d'ailleurs , comme aujourd'hui , il avait suivi par jeu ou en quête de sens ,  les pas d'une étudiante qui l’avaient mené vers ce genre de lieu anonyme où , un carnet ouvert devant elle , assise à la terrasse d'un café , elle paraissait griffonner des phrases inachevées tout en regardant , des heures , le flot de la foule hébétée scrutant vainement son ombre à travers la vitrine .

Dans un autre quartier , dans une pièce étroite donnant sur la mer , un autre jeune homme rêvait aussi , peut-être , solitaire , se disait-il , penché sur une table , à une inconnue . C’était Le Clézio , encore anonyme , dont il avait apprécié le dernier ouvrage . Eux deux respiraient le même air , sans doute , écoutaient le même balancement des vagues , rêvant aux mêmes échappées lointaines . Pourtant , jamais leurs chemins ne se croiseraient .

Double secret , frère ou soeur d’âme ... 

Il s'était souvent demandé ce qu'elle pouvait bien faire à ce même instant , si elle écoutait distraitement un cours dans un quelconque amphithéâtre , ou alors , livre ouvert , l’esprit tourné vers le large ou bien loin , dans la montagne , était étendu sur un lit comme le sien , dans sa petite chambre , ignorant que son destin passait si près de lui ?

Le train , dans sa tête , avait à peine ralenti , était aussitôt reparti , puis la gare , tel un rêve inachevé , s’était effacée peu à peu .

Il l'avait cherchée du regard , pourtant .

Comme une voix silencieuse qui , longtemps , l’appelait . Mais elle n’était plus là .

Alors , pour mieux la voir , il ferma les yeux , laissant défiler le paysage tandis qu'un léger sourire se dessinait sur ses lèvres .

Peut-être pressentait-il déjà que ce rendez-vous n’aurait jamais lieu , que leur rencontre future n’appartiendrait plus à cette terre , mais à un autre monde qu’ils rejoindraient en secret beaucoup trop tôt ?

 

2 - Comme à un songe effiloché dans le bruit des stations de métro , il repensa au matin de son départ . C'était le temps des vacances . Le jour se levait à peine sur cette capitale humide et grise qu’il avait tant aimée autrefois , mais qui , depuis quelques mois , lui semblait aussi étrangère qu’une salle de réunion sans fenêtres . Roméo n’en pouvait plus . Les campagnes de pub , les réunions interminables , les slogans creux ... Tout cela lui paraissait dérisoire , une mascarade où sa voix ,  ses mots , ses chers livres de jadis n’avaient plus leur place . Il se sentait prisonnier d’une image qu’il avait fabriquée pour leur plaire , ou juste pour survivre . 

Il se revoyait , ce matin-là , traversant le hall de l’agence avec un carton de dossiers sous le bras , saluant distraitement les visages fatigués de ses collègues lui parlant d’objectifs , de clients , de tendances , tandis que lui rêvait d’horizons ouverts , d’un lieu où l’on pourrait encore écouter le silence du zéphyr et le bruit de l'eau coulant d'une fontaine .
C’est alors qu’il y eut cette rencontre étrange , et sur le moment presque insignifiante , d'une cliente aux allures de Claudia Cardinale , une femme d’âge mûr assez sympathique , venue lui présenter un projet pour une marque italienne .

Elle avait remarqué , assurément, quelque lassitude dans son regard : " Vous devriez venir à Rome , lui avait-elle conseillé à la fin de la réunion , je crois qu'à la Villa Médicis ils cherchent quelquun . Ce serait différent , non ? "
Croyant à une plaisanterie , il s'était contenté de lui envoyer un sourire . Mais elle avait insisté , lui tendant sa carte . Et soudain , tout s’était mis à tourner autour de cette idée : partir !

Les jours suivants , l'employé de bureau avait bouclé sa vie comme on referme un bouquin lu trop vite .

Quelques fringues dans une valise , un carnet , son stylo préféré . Rien d’autre .
Le soir du départ , sous une pluie fine , il s’était rendu à la gare de Lyon . Des haut-parleurs tonitruants communiquaient les numéros des trains de nuit pour le sud et pour l’Italie , et dans le hall se mêlaient des parfums de cafés et de ferraille , de valises mouillées et de solitude .
Il se souvenait encore avoir hésité , observant , par la vitre , son voisin de cabine saluer une fille restée toute seule sous les lumières crues du quai . Une sensation l’avait traversé , cette bizarre impression que quelqu'un , là , d'un signe , lui disait aussi adieu avant qu’il ne comprenne pourquoi .

Puis la voiture s’était ébranlée avec lenteur , d'un balancement régulier qui endort les corps tout en éveillant les âmes . La ville reculait , puis disparaissait à travers la glace , avalée par la nuit , pendant que , dans ce noir convoi , il pensait à l'Italie , terre étrangère , mais aussi , sans pouvoir se l’expliquer , à cette Méditerranée lointaine qu’il n’avait plus jamais revue depuis l’adolescence .

 
 
( A Suivre )
 
                                                       ___
 
LE TRAIN - I - Roméo - Pep gwir miret strizh -All rights reserved -Tous droits réservés - " LE TRAIN " - Copyright 2025 Dan Ar Wern .
                                            ___
Lire la suite

Perspectives - III - Le Voyage Initiatique dans " Le Passeur des Mondes " .

28 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Perspectives

Perspectives - III - Le Voyage Initiatique dans " Le Passeur des Mondes " .
 
 
 
 
Perspectives 
III - Le Voyage Initiatique dans le " Passeur des Mondes "

 

 

 

 

" Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? "

Blaise Pascal - " Pensées "  

 

" Celui qui regarde à l’extérieur rêve , celui qui regarde à lintérieur séveille  "

C.G. Jung , lettre du 22 octobre 1916 adressée à Fanny Bowditch  ( Letters , Volume 1 1906–1950 , p. 33 )

 

 

 

Publié en 2015 , Le Passeur des Mondes inaugure Le Cycle de L'Etoile , vaste projet littéraire et spirituel de Dan Ar Wern , où la fiction devient instrument d’exploration métaphysique . L’auteur y interroge la vocation de l’homme moderne confronté à la perte de sens ainsi qu' à la séparation entre invisible et visible . Le roman , sous des dehors d’aventure métaphysique , déploie le grand thème du voyage initiatique . Mais ce voyage ne s’entend pas ici comme simple déplacement dans l’espace ou le temps puisqu'il s’agit d’une traversée de la conscience , un itinéraire de l’âme à travers les couches de la mémoire du monde .

L'écrivain renoue ainsi avec une tradition ancienne , celle où le héros , devenant le miroir de l’humanité entière , pose chacun de ses pas dans un ailleurs qui non seulement constitue une descente introspective , une révélation personnelle , vers le " soi " , totalité de l’ensemble conscient-inconscient de la psyché , selon Jung mais encore une cosmogonie spirituelle où la fiction devient le vecteur d’une interrogation métaphysique sur la place de l’homme dans l’univers . Médiateur entre les différents plans de l’existence , l’auteur y explore , à travers la figure du " passeur " , les correspondances secrètes entre la mémoire du monde et la conscience humaine . C'est ainsi que Le Cycle de l’Étoile se veut un chemin d’éveil , itinéraire de réconciliation entre le ciel et la terre , le passé et l’avenir .
Dans ce premier volet, le thème du voyage initiatique s’impose comme la forme symbolique de cette recherche. Le déplacement du héros n’est pas une fuite , mais une ascension , une manière de " naître à soi-même " par la traversée des mondes .

Dès son titre , Le Passeur des Mondes désigne le mouvement comme principe fondateur . Le héros - ou plutôt l’âme plurielle ( dont nous reparlerons ) qui parle à travers lui - accomplit trois voyages successifs qui sont autant d’étapes vers la connaissance de l’origine . Le premier de cette triade en direction d'un passé mythique , prend la forme d’une remontée au contact de mémoires anciennes de civilisations englouties , voyage de purification pour comprendre ce qui dans l'inconscient collectif , dans les racines mêmes de l’humanité , continue d’entraver la lumière .
Le second voyage , en direction des îles celtes qui ont survécu au Déluge , se déroule dans un espace suspendu , à la fois symbolique et concret , ces îles représentant la promesse d’un autre monde , celui de la conscience mais aussi l’épreuve du désenchantement , car c'est là , remonté à la surface , que le voyageur apprend que le paradis extérieur n’existait pas , l’ " île véritable " , paix reconquise après le doute , s'accostant de l'intérieur .
Enfin, le troisième voyage - au temps de la première croisade  - réunit les deux dimensions du mythe et de l’Histoire , celle où l’homme qui chemine vers Jérusalem incarne la part héroïque de la quête , non plus seulement comprendre , mais agir dans le monde , porter la flamme de l’esprit dans les ténèbres du siècle .

Ces trois passages marquent la progression d’une initiation complète : de la mémoire à la vision , de la vision à la mission . Le héros devient un passeur parce qu’il relie les temporalités , les dimensions , les êtres , parce qu’il assume en lui la tension entre le terrestre et le céleste .

Dès ce premier tome , le thème du voyage initiatique s’impose comme la structure fondamentale du récit : voyage dans le temps , dans l’espace et dans l’âme . En suivant , depuis les mondes océaniques du passé antédiluvien ( L'Atlantide ) , jusqu'au présent récent des îles qui en ont émergé , à travers l'épopée de la Grande Croisade , les pérégrinations de ses protagonistes-voyageurs , l'auteur compose ainsi une véritable aventure intérieure où l’itinéraire géographique se confond avec une ascension spirituelle . 

L’œuvre s’inscrit dans la filiation du romantisme spirituel ( Novalis , Hölderlin , Brion ) , dont elle prolonge la quête d’unité et de transfiguration . Par la richesse symbolique de ses paysages et la résonance poétique de sa langue , Le Passeur des Mondes se présente comme une méditation sur le devenir de l’âme dans un univers en mutation .

1 - Le Voyage comme Structure Initiatique

 

 

Le titre même de l’ouvrage - " Le Passeur des Mondes " - énonce le motif essentiel de l’œuvre : le passage . Le héros , figure anonyme et universelle , accomplit trois voyages successifs qui forment les étapes d’une initiation progressive . Ainsi , le déplacement se trouve au cœur même de l’expérience spirituelle du héros . Ce n’est pas un simple voyage géographique ou temporel , mais un itinéraire de métamorphose , traversée alchimique des plans de la réalité conduisant le protagoniste à la connaissance de lui-même et du sens caché du monde , et formant autant de cercles concentriques conduisant de la connaissance du passé à la compréhension du destin universel .

          Le voyage vers le passé correspond au retour aux origines . Le protagoniste descend dans les couches mémorielles de l’humanité pour affronter les héritages obscurs qui conditionnent encore le présent . Ce premier mouvement , rétrospectif et cathartique , ouvre la voie à la purification .

          Le voyage vers les îles représente la traversée de l’illusion . L’île , motif archétypal d'Avallon , d'Emain Ablach ou encore celui de l'îlot d'Aval en Pleumeur-Bodou  , incarne à la fois la quête de l’utopie et le mirage de la perfection , mais aussi l’isolement , le risque du repli . C’est l’étape de l’épreuve intérieure , celle où le voyageur apprend la solitude et le renoncement , découvrant peu à peu que la terre promise n’est pas extérieure , mais intérieure - qu’il s’agit moins d’un lieu que d’un état d’être . ( 3 )

         Enfin , le voyage au temps de la première croisade transpose la quête dans le tissu de l’Histoire , le pélerin se dirigeant vers Jérusalem comme vers son absolu , mythe fondateur de l'Occident , mais comprenant , pour finir , que la " Terre Sainte " n’est autre que sa conscience réconciliée , et que le combat extérieur n’est que la projection de son combat spirituel .

Ces trois paliers structurent un parcours initiatique total allant de la mémoire à la connaissance , de la quête à la mission  . Le chevalier , transcendant conscience et possibilités de cognition , devient non seulement passeur entre différents âges , mais entre la chair et l’esprit , l’individuel et l’universel . Son voyage devient une ascèse , une traversée de la mémoire autant qu'un apprentissage de la responsabilité , le " Passeur " n'est plus seulement celui qui franchit l'espace , mais celui qui relie les plans du réel ,  passé et futur , visible , invisible , individuel et collectif . 

2 - L'Inspiration Romantiquede Novalis à Marcel Brion 

 

 

Chez Dan Ar Wern , en effet , ce thème du voyage comme ascèse s’inscrit dans une grande lignée romantique et symboliste européenne , où l’errance géographique est le miroir d’une quête de l’infini , d'une exploration de l'âme , où l’aventure extérieure se confond avec le cheminement intérieur .
Chez Novalis , dans " Heinrich Von Ofterdingen " ( 1802 ) , le voyage est l’allégorie de la recherche d'une inaccessible et mystérieuse " Fleur Bleue " , symbole de l’unité perdue entre l’homme et le cosmos , de la fusion entre la nature , l’art et l’esprit . L’itinéraire n’est pas linéaire , mais spiralé , chaque rencontre , chaque épreuve approfondissant la connaissance intérieure . 
De même , chez Marcel Brion , notamment dans " L'Ordre du Silence " ( 1955 ) ou " L'Île du Dernier Homme  " ( 1960 ) , on retrouve cette tonalité mystique du déplacement : les lieux sont des miroirs , les paysages traduisent des états de conscience , des miroirs de l’âme , les îles des seuils métaphysiques de révélation , des espaces de passage entre la réalité et le rêve . 

Notre auteur hérite aussi de cette tradition , de cette sensibilité , mais la transpose dans un langage moderne , empreint de science , de métaphysique et de poésie . Comme ses prédécesseurs , l'écrivain conçoit le voyage non comme conquête , mais comme révélation . L’espace s’intériorise , le temps s’élargit , le réel se spiritualise . Chez lui , la géographie du roman devient métaphore d'une conscience en transformation . Les ruines océanes , les déserts d'étoiles ne sont pas que des décors , mais des figures de l'invisible exil , constituant un langage symbolique par lequel l’âme apprend à déchiffrer l'étendue musicale du cosmos , où chaque horizon franchi correspondant à une métamorphose de l’être . Traversée d’images de lumière et de nuit , son écriture ample , contemplative , relève d’un romantisme transfiguré , où la mystique rencontre la science et la poésie .

Ainsi , " Le Passeur des Mondes " réactualise l’idéal romantique du voyage , qui n'est pas uniquement mouvement dans l'espace , mais aussi révélation progressive d'une expérience intérieure , prolongeant le romantisme de Novalis par une écriture visionnaire et symboliste , où chaque image , comme celle de l’ " Etoile " du cycle qui n’est autre que ce centre intérieur que l’homme doit apprendre à retrouver pour s’accorder au rythme cosmique , ouvre sur une dimension cachée du réel permettant à  l'astronaute de découvrir , non seulement de nouveaux continents , mais de nouvelles dimensions de lui-même .

Le style même du roman - méditatif , ample , parfois visionnaire - traduit cette filiation : résonances symboliques , temporalités superposées , impressions poétiques de lumière et de nuit . Tout concourt à faire du récit un voyage intérieur travesti en aventure cosmique . L’écriture prolonge cette inspiration romantique par sa tonalité visionnaire et symboliste . Les descriptions se chargent d’une densité poétique qui fait affleurer l’invisible : l'océan , la brume , les ruines , les étoiles sont autant de signes à déchiffrer . L’auteur y déploie une esthétique du passage , où chaque frontière , entre le réel et le rêve , le passé et le présent , le moi et l'autre , est destinée à être franchie . Le " Passeur " du titre n’est pas seulement celui qui traverse , mais celui qui relie , celui qui établit la communication entre les mondes séparés . Ainsi , le voyage devient l’acte fondateur d’une ontologie de la réconciliation par le mouvement , l’être retrouve son unité dans la diversité .

En définitive , " Le Passeur des Mondes " apparaît comme un grand poème du devenir . Sous le couvert du récit initiatique , Dan Ar Wern y interroge la vocation de l’homme moderne : non pas conquérir les mondes , mais les comprendre , les relier , se laisser transformer par eux . Héritier des romantiques allemands comme des poètes visionnaires du XXe siècle , il fait du voyage une expérience intérieure , une métamorphose lente où le temps de l'histoire s’ouvre sur le temps de l’esprit . Loin du simple exotisme , le roman offre au lecteur la possibilité d’une traversée - celle d’un monde à l’autre , d’une conscience fragmentée à une conscience unifiée . À ce titre ,"  Le Passeur des Mondes " est bien le premier pas d’un " Cycle de LÉtoile " qui ne cherche pas à raconter seulement l’indicible infinitude , mais à la vivre dans la dimension plus quotidienne d'une simple existence terrestre .

3 - Une Poétique de la Réconciliation

 

 

Le dénouement du roman manifeste cette visée essentielle de l’œuvre : la réintégration . Le voyage n’a pas pour but de fuir le monde , mais de le transfigurer . Le retour du passeur à la fin du récit n’est pas un retour en arrière , mais un retour au centre de lui-même : il a franchi les espaces pour comprendre qu’ils ne sont qu’un seul et même univers , vu sous différents angles de sa conscience . Le pèlerin revient transformé , conscient que ce qu'il a traversé n'est pas séparé , mais qu' en ayant appris à rétablir l’équilibre entre le visible et l’invisible , à reconnaître leurs liens secrets . Le voyage , dès lors, cesse d’être déplacement pour devenir présence : la révélation que tout est déjà là , dans le regard qui s’ouvre .

Dans cette perspective, le voyage initiatique de " L'Étoile " n’est pas seulement un motif narratif, mais le cœur même de la poétique de Dan Ar Wern : une quête de l’unité perdue, dans la tradition de Novalis , mais réactualisée dans une écriture contemporaine où le mythe rejoint la modernité. Cette réconciliation des contraires - entre passé et futur , matière et esprit , humain et divin - constitue le cœur de la poétique de Dan Ar Wern . Son univers , à la croisée de la mythologie et de la mystique , rejoint les grandes traditions de la gnose et du symbolisme , mais avec un accent profondément contemporain : celui d’une espérance lucide , qui voit dans la crise du monde moderne le prélude à un éveil . Dan Ar Wern inscrit ainsi sa démarche dans une tradition spirituelle universelle — de la gnose à la mystique chrétienne, du soufisme aux philosophies de la lumière — tout en la renouvelant par une langue contemporaine, dense et poétique. Le " Cycle " qu’il inaugure avec " Le Passeur des Mondes " s’annonce comme une suite d’expériences de passage : passages de l’homme à l’ange , du temps à l’éternité , du chaos à la clarté .

 

 

4 - Conclusion

 

Avec " Le Passeur des Mondes " , Dan Ar Wern pose les fondations d’une œuvre cosmique et initiatique où le voyage devient l’acte même de la connaissance . Ce premier tome du " Cycle de L'Étoile " ne se contente pas de raconter : il accomplit . Par son écriture visionnaire et sa profondeur symbolique , il inscrit le lecteur dans une expérience de passage, une invitation à franchir , lui aussi , les frontières de l’esprit . Héritier des romantiques allemands et des poètes mystiques du XXᵉ siècle , l'écrivain réinvente le mythe du voyage comme métamorphose de l’être . Le " Passeur " n’est pas un héros lointain  , mais la figure intérieure de tout homme en quête d’unité , l’ " Etoile " qu’il poursuit dans le ciel n’est autre que celle qui luit au-dedans , lumière originelle que chaque voyage , chaque épreuve , révèle un peu plus . Dans cette œuvre , l'auteur entreprend de cartographier les dimensions spirituelles de l’existence . Le roman , par sa structure initiatique et sa tonalité romantique , offre une synthèse rare entre récit et révélation . Le lecteur y est invité non seulement à suivre un voyage , mais à l'accomplir en lui-même en devenant , à son tour , passeur entre les mondes .
Tout en leur donnant une résonance nouvelle , propre à notre temps de dispersion , Dan Ar Wern rejoint les grands inspirés du romantisme et du symbolisme européen . Son œuvre rappelle que voyager , c’est toujours revenir à la source , et que l’étoile que nous poursuivons dans le ciel n’est autre que celle qui brille déjà au-dedans de nous . 

 5 - Références Bibliographiques
  • Novalis , Heinrich von Ofterdingen , 1802 .

  • Marcel Brion , L’Ordre du silence , Albin Michel , 1955 .

  • Marcel Brion , L’Île du dernier homme , Gallimard , 1960 .

  • Dan Ar Wern , Le Passeur des Mondes , Édilivre , 2015.

  • Hölderlin , Hypérion ou l’Ermite de Grèce , 1797-1799 .

  • Jean-Pierre Richard , Microlectures II - Romantisme et spiritualité , Seuil , 1988 .

6 - Note Biographique

 

Dan Ar Wern est un écrivain et essayiste né en Bretagne . Son œuvre , à la croisée de la poésie , de la mythologie et de la métaphysique , explore les grands thèmes du passage , de la lumière à la réconciliation . Le " Cycle de L'Étoile " , dont " Le Passeur des Mondes " constitue le premier volet , se poursuit par des récits parallèles divers où la quête du sens s’élargit à l’échelle cosmique . Par une langue à la fois dense , poétique et visionnaire , Dan Ar Wern s’inscrit dans la tradition des écrivains de la " connaissance intuitive et poétique " , de Novalis à Saint-John Perse .

                                                         ___

 

DAN AR WERN - Perspectives - III - Le Voyage Initiatique dans " Le Passeur des Mondes " - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés - " Perspectives " - copyright 2025 Dan Ar Wern .

                                                    ___

Notes :

Emain Ablach : île paradisiaque mythique de la mythologie irlandaise . 

    Avalon : dans la littérature arthurienne , île où est emmené le roi Arthur après sa dernière bataille à Camlann .

Lire la suite

LE GARDIEN DU MARAIS - Préface / Dédicace - Le Fond du Calice .

27 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Le Calice d'Antioche

Le Calice d'Antioche

 

LE GARDIEN DU MARAIS

 

 

 

 

- Préface / Dédicace -

 

 

 

 

Le Fond du Calice

 

 

 

 

 

à L'Archange Saint-Michel

 

 

 

 

Ne faut-il pas que nous goûtions le fond du calice avant de monter au sanctuaire ? , lui confia-t- elle d'un demi-sourire au matin de son arrivée au pied de la montagne . Comprends , l'heure est venue de choisir ! Ce jour-là , se rapprochant de l'ovale du miroir sur le mur , Claire avait eu du mal à distinguer davantage la consistance réelle de ses traits . Peu à peu , elle eut le sentiment d'y percevoir le fantôme de son propre visage , pâle reflet d'abord , l'effleurant puis , sans cesse la caressant avant de plonger dans la clarté fascinante d'une source aux yeux d'eau bien plus profonde , inépuisable vestige pouvant lui rappeler , par sa ressemblance , l'être pur et lointain dont elle incarnait , maintenant , la ridicule caricature ! 

Alors , voyant surgir de cet abîme un Ange plus beau que n'en créa jamais la force de l'imagination , manifestation considérable qui put soudain , comme un éclair de foudre , déchirer le voile obscurcissant son âme , elle réalisa que c'était elle de nouveau , mais en même temps quelqu'un d'autre , aveuglant rayon de lumière jaillissant de son front , beau regard de nouvelle Madone en elle transfiguré ! 

Ce fait la troubla vivement , mais ce qui l'avait le plus bouleversée , pendant le bref instant de cette apparition , c'était que la jeune fille , lui ressemblant tellement qu'elle avait cru , sans en être bien sûre au début , reconnaître en elle son double , s'était mise à faire danser , sur le verre de la glace , afin de s'en servir ensuite pour transpercer le coeur du " Gardien " , l'éclat de son oeil vif , glaive impitoyable , avec celui de l'épée tranchante dont la lueur provenait de la statue se trouvant tout là-haut , sur la montagne ! 

Ne suis-je pas la même que , sous d'autres formes , tu avais toujours imaginé ? Chacune de tes oeuvres démasquant mon voile d'ombre , un jour , ne me verras-tu pas telle que je suis ? ... "

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS  - IPréface / Dédicace - Le Fond du Calice - Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh -All rights reserved . " LE GARDIEN DU MARAIS " , copyright 2025 . 

Lire la suite

LE GARDIEN DU MARAIS - Teaser / Bio - Le Prophète .

27 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

LE GARDIEN DU MARAIS - Teaser / Bio - Le Prophète .

 

 

LE GARDIEN DU MARAIS

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Prophète

 

 

 

     

 

 

 

 

Ayant quitté Paris , ville de grande solitude , où très affecté par la mort de sa fiancé bretonne , il était parti fuir le passé mais aussi faire des études de médecine , Cheun Le Guern , sans avoir obtenu son diplôme , est revenu s'installer dans la maison familiale de Saint-Rivoal , au pied du mont Saint Michel de Brasparts . Mais là , vite rattrapé par son passé , il voit remonter à la surface , en même temps que l'horrible tragédie ayant envoyé à la mort sa fiancé d'autrefois , Maela Kermeur , la voiture  tombée à  la lisière du lac de Brennilis , dans les marais d’eaux noires du " Yeun Elez " où , disaient les anciens , les âmes perdues descendent dans l’autre monde . Rappelons-nous , que ce jour-là , Maela avait quitté précipitamment la fac de médecine de Brest en empruntant la voiture de Cheun , pour rejoindre la scène qu'elle devait tourner avec Anthony Richmond , metteur en scène d'une série fantastique se déroulant en Bretagne . Un plongeur de la police avait , depuis , retrouvé l'épave et l'enquête montrait qu'on avait trafiqué les freins . Depuis , Cheun , qu'on appelait , par dérision , le " prophète " avait prétendu recevoir des messages de Maela , mais , malheureusement , n'arrivait jamais à s'en souvenir . L'enquête redémarre ainsi au bout de trois années , puisque la lieutenante en charge a trouvé de nouveaux éléments ... 

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Le ProphètePep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE GARDIEN DU MARAIS " , copyright 2025 .

Lire la suite
Publicité

LE GARDIEN DU MARAIS - Epilogue - XI - Le Signe de L'Archange .

26 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Saint-Michel ( Mont-Mercure )

Saint-Michel ( Mont-Mercure )

 

 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Epilogue
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
XI - Le Signe de l'Archange

 

 

 

 

" Alors la mort s'élève au-dessus du bord magique 

  Du monde plongé maintenant dans un profond sommeil ,

  Et je ne suis plus . " 

Annemarie Schwarzenbach - " La Vallée Heureuse "

( Das Glückliche Tal , 1940 ) ,

A Sils .

 

 

 
 
 

   

 

33 - On comprit , plus tard , le but caché des envahisseurs : l'annihilation , d'abord , des armes nucléaires de l'île Longue . Et c'est pourquoi ils s'en étaient pris à Kermeur et sa fille . Ils avaient aussi profité de la mythologie locale pour faire croire à cette civilisation née jadis de la mer avant les autres . Peut-être avait-elle existé ( L'Atlantide ) ? Mais elle avait dû fuir la Terre emmenant avec elle tous les déchets polluants qu'elle avait entrainés dans sa fuite , et qui étaient maintenant revenus en force , brouillant les communications , puis lançant même des vaisseaux spatiaux robotiques sur les villes !
- Ne faut-il pas que nous goûtions le fond du calice avant de monter au sanctuaire ? , lui avait confié la fille du miroir , se pressant furtivement contre son coeur au matin de son arrivée au pied de la Sainte Montagne .

Comprends , l'heure est venue de choisir

Au pied du mont , la maison de Saint-Rivoal tenait encore debout .
Une fumée mince s’en échappait , parfois , le matin lorsqu'une fille du bourg venait en entretenir le feu . À l’intérieur , sur la table , les enquêteurs de la gendarmerie avaient retrouvé tous les carnets de Cheun qui s’empilaient , couverts d’une écriture nerveuse : observations , visions , prières , fragments .
L'homme sortait peu , selon les témoins , mais se rendait à la chapelle , désormais muette , où brûlait encore une lampe à huile .
Chaque soir , il la rallumait , comme un rituel .

Un matin , Léna Morvan prit la peine de revenir sur les lieux , les traits plus durs , grisonnante , usée , elle qui avait quitté l'armée depuis longtemps .

Le monde semblait lavé , maintenant , presque neuf .

Au lendemain de la grande obscurité , elle avait erré , comme une âme en peine , à travers les Monts d’Arrée , sans mémoire précise des jours précédents , comprenant seulement qu’elle avait survécu , et que la mer , tout au loin , avait retrouvé son silence . Les hommes parlaient bas , les machines restaient muettes . Dans le ciel , avaient disparu leurs traces lumineuses , mais quelque chose , au fond de l’air , vibrait encore de leur présence .

Elle avait alors passé des heures toute seule à marcher sans but sur les crêtes , cherchant une réponse qu’elle ne pouvait formuler lorsqu'elle finit par atteindre le roc de Saint-Michel de Brasparts , là où les anciens disaient que la frontière entre les mondes s’effilochait .

Le vent soufflait en spirale , ce jour-là , autour de la chapelle quand un instant , peut-être , elle crut voir une lueur , pas tout à fait solaire , se poser sur la statue de l’archange .
Pas un rayon , pas un miracle visible , une simple résonance , un battement profond , comme si la pierre s'en nourrissait en cachette .

Elle tomba à genoux . Dans cette vibration presqu'imperceptible , elle avait senti une voix qui n’était pas une voix :

 - Ce que tu as vu n’était pas pour vous détruire , mais pour vous rappeler votre tâche .
Ils n’ont pas vaincu . Vous êtes sur la voie . 

Elle ne sut si elle rêvait ou non.
Mais , lorsqu’elle se releva , tout lui parut d’une clarté nouvelle et pure : le vent , les pierres , la lande , tout semblait relié .
Elle comprit que Saint Michel ne venait pas pour punir ni pour effacer , mais pour restaurer l’ordre : celui du lien vital entre la terre et le ciel , rompu depuis trop longtemps .

Les jours suivants , le ciel resta d’un bleu irréel .

Alors , la femme reprit sa marche .
Elle ne parlait pas beaucoup . Mais ceux qui la croisaient disaient qu’à son passage , les oiseaux se mettaient à chanter , que les bêtes se calmaient , que de temps à autre , à l'heure du crépuscule , un éclat doré courait sur la lande , comme une aile invisible .

Le monde , semblait-il , n’était pas perdu . Quelque chose , ou quelqu’un , sans doute , veillait encore sur lui ...

 

                                                    ___

 

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - Epilogue - XI Le Signe de l'Archange - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE GARDIEN DU MARAIS " , copyright 2025 .

                 

                                                    ___

FIN

Lire la suite

LE GARDIEN DU MARAIS - X - Le Retour de Claire .

25 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Reflets dans un Oeil d'Or ( film )

Reflets dans un Oeil d'Or ( film )

 

 
 
 
LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
X - Le Retour de Claire

 

 

 

 

L'Esprit , tel une tapisserie richement tissée dont les couleurs dérivent de l'expérience des sens , et dont le motif serait tiré des circonvolutions de l'esprit ... "

" Assis , le menton dans la main , d'un air méditatif , il se mit à regarder les tisons du feu , fixement : un paon d'un vert sinistre , avec un seul énorme oeil d'or , et dans cet oeil , les reflets de quelque chose de minuscule ... "

Carson Mc Cullers - Reflets dans un Oeil d'Or ( 1941 ) * 

 

 
 

 

   

 

30 - Mille ans sur terre , hurla-t-il en esquissant un geste de lassitude et de désespérance , un jour de royauté divine , ridicule caricature de l'ordre ancien refusant le nouveau règne !

A quoi bon la jeunesse éternelle , en effet , s'il ne s'agissait que de l'affreuse grimace de quelque hurluberlu ? Une seule chose était vraie pour le gardien du marais , c'était cette douleur en son âme de bête prisonnière qui le poussait , arrivé au sommet du gouffre , à scruter le fond de l'abîme , et se mettre à rire comme un fou ! L'homme qu'il était devenu aurait dû s'avouer ne plus beaucoup tenir à cette vie qui , loin de l'Esprit céleste , l'avait terriblement déçu : ses amours malheureuses , la mort de Laig et la trompeuse froideur de Claire , sa solitude aussi vaste que l'infinité océane ...

" Mais où iraient donc plus tard tous ces visages réduits en cendres ? " , se demandait-il parfois .

L'au-delà était ici , n'est-ce-pas , dans cette triste vie quotidienne .

" Il nous donne la main ! " , fit-il , pleurant à chaudes larmes , le regard noyé dans l'eau si attirante , agenouillé sur le vide .

" N'est-ce pas maintenant qu'il faut l'atteindre ? "

Et sans doute fut-il tenté de suivre au fond du précipice l'inutile morceau d'étoile si longtemps convoité !

Mais celle-ci surgit un jour d'une roche au milieu du feuillage , à travers un léger souffle de vent ... La nuit tombait sur Saint-Rivoal . Un vent d’ouest faisait trembler les murs de la vieille maison Le Guern . La tempête en secouait les vitres , la pluie battait les ardoises d'un rythme régulier que Cheun aimait écouter avant de s’endormir . Depuis des semaines , les habitants disaient apercevoir des halos au-dessus du mont , des éclats froids traversant la brume au milieu des ajoncs dorés - ni orages , ni feux humains . Mais il n’y avait plus personne que lui , ici - du moins , c’est ce qu’il croyait lorsqu'une lumière s’alluma soudain dans la cuisine . Cheun Le Guern sortit de sa torpeur , cette nuit-là , lorsque quelqu’un frappa à la porte . Il croyait rêver depuis des mois , depuis sa descente dans le " Yeun " . Il vivait seul , à moitié retiré du monde , à rédiger des pages de symboles incompréhensibles qu’il n’osait plus relire . Il ouvrit .

La femme entra , trempée , vêtue d’un manteau clair taché de poussière rouge — la poussière de latérite , celle des pistes africaines . Elle posa son sac sur la table .

Alors , La pièce s’emplit d’une odeur étrange , mêlée d’ozone et de terre mouillée . Son souffle était court , la sueur qui perlait à sa nuque dégageait cette senteur âcre d'algues vertes , comme un signe qu’elle portait en elle la contamination qu’elle avait voulu combattre .
Ses gestes étaient lents , mesurés . Dans la pénombre , ses yeux brillaient d’un éclat de métal , comme si la lumière s’y fragmentait en prismes mouvants. .

C'était Claire Delatour !

Elle parcourut d'abord la pièce du regard , comme si elle s’attendait à y trouver quelqu’un d'autre .
Ses doigts frôlèrent son vieux carnet posé sur le buffet , celui où il notait ses pensées avant de disparaître .
Elle le feuilleta , sans expression .
Puis elle murmura :

Tu avais raison , mon cher . Ce n'est pas l'Enfer qu'il faut craindre , c'est ce qu'il nous fait devenir !

Elle s’assit un instant , son visage se détendit , presque humain .
Puis , à voix basse :

- Là-bas aussi , ils m’attendaient . Les mêmes que ceux du lac . Ils se sont servis de moi comme d’un passage ...

Le vent siffla plus fort , faisant vaciller la lampe . Dehors , pareille à un chœur lointain ou à une vibration dans l’air , une rumeur monta .
Elle ferma les yeux .

- Bien sûr , ils ne vous détruisent pas . Mais ils vous transforment . Le feu , l’eau , la chair - tout devient pour eux matière végétale .
D'ailleurs 
, tu les as connus bien avant moi . Tu disais même les avoir combattues , ces algues pourrissantes !

La missionnaire leva la tête vers lui . Son regard , soudain , n’était plus tout à fait celui d'un homme : sa pupille s’était dilatée , puis effilée comme celle d’un faucon , tandis qu' un léger sourire étirait ses lèvres .

L’humanité nétait qu'une étape . La suivante devrait commencer ici , dit-il , dans cette maison .Tu naurais pas dû revenir , Claire . Ce que tu portes en toi m'appartient .

Fébrilement , il se leva , sortit sur le seuil . Une clarté montait du sol , comme si la lande elle-même l'aspirait , le vent , capricieux dans la bruyère , soulevant ses cheveux pendant un bref instant . Au loin , sur le mont Saint-Michel de Brasparts , on distinguait une forme lumineuse , peut-être un feu de berger , peut-être la nouvelle effigie en or du saint , sur le toit de la chapelle . 

Claire  , pensant à son ami , regarda par la fenêtre vers le sommet , murmurant :

Le Prophète ne mentait pas .

Puis , elle s'en retourna , se tenant dans le contre-jour .

- Claire ?
- Je t
attendais , Cheun ...

Sa voix était plus grave qu’avant , plus lente , presque inamicale .
Sans qu’elle l’invite , il entra .

Je t’ai cherchée longtemps , dit-il . Je croyais que tu étais perdue .
- Perdue ? Elle sourit doucement . Non . Je me suis retrouvée .

Elle s’assit à nouveau , posant sur la table une pierre noire , lisse , polie comme du verre .
- Ils m’ont appris à l'écouter , là-bas , ceux du désert , qui viennent de très loin , mais pas d’un autre monde . D’un autre temps !

Il la fixa , troublé , craintif .
- Tu parles comme eux , maintenant . Comme Laig avant de mourir .
- Elle n’est pas morte . Elle a simplement franchi la ligne avant moi .

Il pencha la tête vers elle . Son regard , jaune et fixe , semblait venir d’un autre univers . Parlant peu , ses mots résonnaient comme un avertissement :
- Toi ? Pourquoi résistes-tu encore Tu as vu notre signal , tu l’as entendu dans les eaux du marécage . Pourquoi t’accroches-tu encore à ton vieux monde ?

Elle recula , prise d’un vertige .
- Voyons , tu l'as devinéParce que je sais que ce feu-là doit t'obéir , que tu en es le maudit gardien !

 

31 - Ses traits , tout à coup , semblèrent vibrer sous la lampe , comme si sa chair , soudain devenue translucide, était gagnée par la crainte .

Elle se leva lentement .
- Ils m’ont envoyée pour toi . Tu as été choisi , dès le début . Tu étais le passage .

Le passage ?
- Oui . Celui qui annonce , celui qui ouvre . Le Prophète .

Elle s’approcha , si près qu’il commença d'avoir peur , sentant le froid de sa peau de serpent .
Mais tu hésites encore . Ils m'ont dit qu'ils n’aimaient pas beaucoup l’hésitation . Ceux qui refusent ... seront dissous !

Sa voix était si douce , presque tendre , mais chaque mot tombait , selon lui , comme le couperet d'une sentence définitive .
- Voyons , ma chérie . Laisse-les tomber , ces gens-là  . Bientôt , il n’y aura plus de distinction entre eux et nous . La Terre a commencé à changer . Le " Youdig " n’était quun seuil .

Il ferma les yeux , revoyant sa chère Maela , ses mains , son rire dans la lumière du mont .
Puis , il crâna :
- Et si le Prophète devait refuser ?

Dans un souffle , après un silence , elle rétorqua :
- Alors , le feu l’effacera . Comme on efface un mauvais rêve au matin !

Fuyant la menace , il voulut se réfugier dans la salle à manger , là où un grand miroir ancien reflétait la lumière des bougies . Claire , essoufflée à le suivre , l'y précéda , s’y regardant aussi , croyant y voir la forme d'un autre visage , comme si son propre reflet n’était plus le sien .
Mais c’était , en fait , son double lumineux , d’une beauté presque insoutenable , celui d'une Madone sans ombre , transfigurée , dont les yeux s'irradiaient d'une blanche clarté !

Le gardien , dont la silhouette déformée s'affichait à côté d'elle dans la glace depuis le cadre de la porte , se mit encore à fanfaronner :

- Regarde-toi bien , fille du désert ! , claironna-t-il . Ce que tu vois nest pas vraiment toi , mais celle , seulement , que tu as trahie

Elle tendit la main.
Sous sa paume , un éclat naquit , rayonnement bleu qui fit danser les ombres .
Cheun sentit la chaleur remonter le long de son bras , dans une douleur aiguë , puis une clarté totale .

Observe à ton tour Ce n’est pas la fin , c’est le commencement ! , lui répondit-elle .

Au même instant , dehors , depuis le toit de la chapelle , un rayon fulgurant , qui arrivait de la statue captant les derniers feux du couchant , vint traverser la fenêtre . La lumière , jaillissant comme d'un glaive dans le regard de l’Ange , rebondit brusquement sur le miroir , frappant Cheun en plein front !
Un cri bref , puis le silence .
Le gardien s’effondra , le visage brûlé , comme foudroyé par un feu invisible !

Claire tomba à genoux . La pierre noire quitta sa main , se fendit en deux , laissant échapper une vapeur , et , dans l’air , l’odeur d’iode et de mer reprit sa pureté ancienne .

Dehors , la tempête se tut soudain .
Le vent s’immobilisa .
Au-dessus du mont , un cercle lumineux apparut , silencieux , et la chapelle projeta sur la lande une ombre inversée , noire dans la lumière.

La maison trembla . Enfin ,  tout s’éteignit .

 

32 - À l’aube , des promeneurs découvrirent la demeure vide .
Sur la table , la pierre noire brillait d’une lueur sourde .
Autour , les murs portaient des traces brûlées , mais aucun corps .

Certains jurèrent avoir vu , dans les jours suivants, deux silhouettes marcher côte à côte , sur la crête du mont , dans la brume .
L’une semblait faite de lumière , l’autre d’ombre .
On disait que parfois , on les entendait parler , comme un écho :

Le Prophète a changé.
- Non , Maela . C’est le monde qui s’est enfin souvenu de lui .

Et depuis , la lande du " Yeun " garde ce silence particulier , celui des lieux dont la porte , maintenant , reste ouverte , où quelque chose d’immense est déjà en train de recommencer !

 

 

 

 

( A Suivre )

                                                       ___                                                        

 

DAN AR WERN - LE GARDIEN DU MARAIS - - Le Retour de Claire - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." LE GARDIEN DU MARAIS "- Copyright 2025 .

                                                       ___

 

* Reflets dans un Oeil d'Or ( Reflections in a Golden Eye , 1967 ) , film américain réalisé    par John Huston , avec Elisabeth Taylor et Marlon Brando .

 Il s'agit d'une adaptation du roman éponyme publié en 1941 par Carson McCullers 

( 1917 - 1967 ) écrivaine américaine .

Lire la suite