SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - IX - Vagues d'Ecume .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
IX - Vagues d'Ecume
" O toi , sosie , personnage au teint pâle ,
Pourquoi revivre mon haut mal ? "
Heinrich Heine - Der Doppelgänger / Le Double
( Schwanengesang - Le Chant du Cygne , Posth. 1829 ) .
14 - Peu importe alors l'aventure ici-bas telle qu'elle se présente ou devrait être vécue , peu importe , pensais-je plus tard , les détails de cette impressionnante et très romantique " Vie de Héros " merveilleusement illustrée par le grand Richard Strauss ! ( 25 )
Ressemblait-elle à la mienne ?
Il s'agissait plutôt , selon Julien Gracq , de se défaire du " corset " rigide étouffant l'homme industriel dans la pesanteur d'une routine quotidienne l'empêchant de rêver à sa guise et de toucher l'indicible ... ( 26 )
" A chaque être , s'interroge Rimbaud , plusieurs autres vies me semblaient dues ... " ( 27 )
Le sourire intemporel de la Joconde , que cache-t-il ?
D'autres incarnations ?
Le philosophe Albert Camus disait aussi qu'il fallait choisir entre l'épée ou la croix si l'on voulait devenir un homme , et qu'il était difficile à la créature déchue de concilier l'éternité avec le temps de ce monde ... ( 28 )
Ici , pourtant , le bleu n’était pas le même . Trop dur , trop lisse , trop tranchant , comme une lame sous le soleil , un ciel qui ne ployait jamais sous la pluie . Sur la " Riviera " , l'azur était un cri , un appel vers le large , mais pas identique . Ce n’était pas la mer qui colle à la peau , qui pèse sur les épaules comme une étreinte humide et verte , rocailleuse et fine comme la dentelle de Binic .
Essayons pourtant de gravir à nouveau la vague , en haut de la montagne d'écume , me dis-je , après cette chute au royaume de la douleur et de l'absurde éphémère afin de regagner cet ermitage suspendu où mon âme libérée pourrait enfin rejoindre la demeure divine , celle que j'appellerai " La Demeure Enchantée " ... ( 29 )
" Lorsque le pèlerin réussit à percevoir la lumière illimitée , infinie , de cet océan sans fond , sans rive ( double immatériel de l'autre ) , cette lumière même , d'une silencieuse éloquence , devient son guide ! ( 30 )
Et la mémoire des nombreuses péripéties de ses vies antérieures ne ressemble alors plus , comme dans le tableau de Friedrich , qu'à une matière grise et stagnante laissée derrière lui telle un vieil oripeau dont il préférerait peut-être se débarrasser s'il n'y avait sur lui gravé le souvenir blessant de l'amour ... ( 31 )
Le voyageur sur les nuages regarde par-dessus son épaule et voit , au sommet , se dérouler son " cheminement rétrospectif " :
" En me retournant , je me suis trouvé , je me suis vu moi-même ! " , écrit le Sage . ( 32 )
Ainsi peut s'expliquer ce coup d'oeil final sur la vie , " cette saisie illuminatrice remontant le cours de toute une existence qu'on attribue au mourant dans ses dernières secondes ... " ( 33 )
" L'arche du testament de gloire s'est reposé sur la montagne et ceux-là seuls seront sauvés et vraiment réconciliés qui l'auront implorée comme un refuge et qui l'auront cherchée comme leur dernière espérance ... " ( 34 )
15 - Et puis , l’invitation de Marie-Thérèse , mariée à un pâtissier de Livarot , nom qui , de prime abord , sent bon le beurre et le lait chaud . La promesse , de revoir la Bretagne , surtout , pendant les vacances , malgré de lourds secrets de famille que je n'apprendrai que plus tard .
Maman , d'un sourire éclairant sa voix , parle aussi du frère de sa mère , pêcheur de langoustes qui a les mains abîmées , nous confit-elle , avec l’eau froide , la corde , le sel , mais qui rit souvent de bon coeur , un peu comme sa nièce d'ailleurs !
La route est longue , traversant des terres qui ne me disent rien , des campagnes aux formes molles , aux verts trop ronds . Puis Caen , puis Lisieux , puis Livarot . La maison sent le sucre et la farine , ça colle aux narines , ça flotte dans l’air comme un sort . Ma tante , ronde , douce , avec ses enfants , ma cousine et son frère . Et là , étrangeté : l’un s’appelle Daniel , et l’autre Marianne . Comme si , même séparées par les années et les kilomètres , les deux sœurs avaient gardé un fil invisible entre elles .
On parlerait plus tard de l'homme du désert , longtemps après , des traces qu'il y avait laissé sur l'arène quand le vent de la mort soufflait sur la terre desséchée , de la poussière après son passage s'envolant comme des oiseaux de feu depuis les ruines ...
" Même les enfants savent attendre ... " , dit le conteur ( 35 )
Et le flot des âmes lui répondrait en écho :
" Je peux aussi m'échouer sur le sable , perdre de ma force , finalement disparaître ... " Alors , les kilomètres filant , peu à peu , une crique bruissante surgit au loin , tapie dans l'ombre , avec une mouette hurlant la frontière toute proche ! Pas encore la vraie , mais avant de tomber de l'autre côté du miroir en m'efforçant d'identifier le visage inconnu de ce mystérieux chef
d'orchestre , j'arrive sur l'île auprès du phare , au pied du gouffre insondable de la montagne océane ! ( 36 )
La baie du Mont Saint-Michel où le vent revient , celui qui siffle et mord quand le décor s’étire , s’étire , jusqu’à l’horizon , jusqu’à l’îlot de Tombelaine , posé là comme un bijou dans son écrin , tel un secret caché . Maman me parle de légendes , de moines et de tempêtes , de marées folles qui avalent les inconscients . Je marche pieds nus , mais la vase m’aspire ! Et je ris , j’ai six ans, dix ans, peut-être quinze ?
Et puis Binic , et l'oncle Joseph , grand , buriné , la peau sculptée par le sel , qui me prend par l’épaule comme si on s’était vus la veille , et me vante ses coquilles-Saint-Jacques de la baie ou ses langoustes comme on parle d’amies très chères , qui sont là , me confie-t-il d'un sourire coquin , mais qu'il faut mériter ! J’embarque sur son chalutier . L’air est vif , tranchant , la houle me secoue , me ramène à moi-même , au cri des cormorans , moins gourmands , je trouve , mais beaucoup plus sauvages !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - IX - Vagues d'Ecume - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 .
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Notes :
25 - " Ein Heldenleben " ( Une Vie de Héros , 1897 / 1898 ) , poème symphonique de Richard Strauss ( 1864 -
1949 ) , compositeur , chef d'orchestre allemand .
26 - " En Lisant , en Ecrivant "
( 1980 ) - Oeuvre et Souvenir , essai de Julien Gracq ( 1910 - 2007 ) , écrivain français qui aimait la Bretagne et sa capitale , Nantes .
27 - " Une Saison en Enfer " ( 1873 ) - Délires II , Alchimie du Verbe , d'Arthur Rimbaud ( 1854 - 1891 ) .
28 - " Le Mythe de Sisyphe " ( 1942 ) - l'Homme Absurde , la Conquête , essai philosophique d'Albert Camus ( 1913 - 1960 ), écrivain , dramaturge français .
29 - LA DEMEURE ENCHANTEE
( Cycle de L'Etoile
II ) - copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre .
30 - " Le Livre de l'Homme
Parfait " , d'Azîzoddîn Nasafî
( + 1287 ) , soufi persan du 13è siècle .
31 - " Le Voyageur Contemplant une Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 -
1840 ) , peintre romantique allemand .
32 - Récit de vision dans le Bwiti des Fang du Gabon ( Livre des Sagesses II - Trésors de Sagesses , La Voie ) dans " Le Livre des Sagesses , l'Aventure Spirituelle de l'Humanité " , sous la direction de Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-
Masquelier , copyright Bayard 2005 - Tous droits réservés .
33 - " En Lisant , en Ecrivant "
( 1980 ) - Stendhal , Balzac , Flaubert , Zola , essai de Julien Gracq - Voir note 22 , ci-dessus .
34 - " Le Symbolisme de l'Apparition " , II , de Léon Bloy ( 1846 - 1917 ) , essayiste , romancier français .
35 - " Désert " ( 1980 ) , roman de J.M.G Le Clézio , écrivain de langue française , prix Nobel de littérature 2008 .
36 - AUBERIVE ( Cycle de L'Etoile III ) , 11 - " Histoire d'un
Chef d'Orchestre " - 13 , " La Porte Océane " , copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre .
CHRONOLOGIE DES LIVRES ( VI , 41 - 48 ) - DAN AR WERN .
CHRONOLOGIE DES LIVRES
( 6 )
( Romans , Poèmes , Nouvelles )
- XXXXI - Un Coeur Solitaire / Le Soleil des Armanes
( Cycle de L'Etoile 31 )
French Edition - Editions " Muse "
ISBN : 978-620-4-97286-2
Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - Jan. 2025 .
Cette histoire commence en avril 1912 . Avide de sensations fortes , le jeune reporter Dagorn , qui a entendu parler du voyage inaugural du plus grand paquebot terrestre , le " Titanic " , découvre que ce nouveau transatlantique ultramoderne , théâtre d’un complot planétaire , cache un artefact d’une importance capitale à son bord . Mais il ignore que , si un tel mystère lui était révélé , il tomberait aussi sûrement dans un piège !
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XXXXII - Carnets de Route / La Belle de Laurac
( Cycle de L'Etoile 32 )
French Edition - Editions " Muse "
ISBN : 978-620-7-81548-7
Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - Feb. 2025 ./image%2F1535069%2F20250624%2Fob_d74af8_la-belle-de-laurac.jpg)
XXXXIII - Le Jaspe du Cercle d'Or
French Edition - Editions " Muse "
ISBN : 978-620-8-85214-6
Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - May. 2025 .
XXXXIV - Le Miracle de Brocéliande
French Edition - Editions " Muse "
ISBN : 978-620-8-85369-3
Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - June 2025 .

XXXXV - Labyrinthe / Le Veilleur de Brocéliande
French Edition - Editions " Muse "
ISBN : 978-613-9-77197-4
Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - Aug. 2025 .

XXXXVI - Le Vol des Oies Sauvages
French Edition - Editions " Muse "
ISBN : 978-620-9-26515-0
Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - Nov. 2025 .

DAN AR WERN - Chronologie des Livres ( VI , 41 - 48 ) - Pep Gwir Miret Strizh - All Rights Reserved - Tous Droits Réservés .
SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - VIII - L'Îlot Déserté .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
VIII - L'Îlot Déserté
" Les origines frappent le subconscient comme on le dit d'une médaille " .
Louis Nucéra ( 1928 - 2000 ) , écrivain niçois -
" Chemin de la Lanterne " , 1982 .
13 - Mais qu'y avait-il entre ce philosophe allemand théoricien du " surhomme " et de la " volonté de puissance " et l'auteur du " Grand Meaulnes " , mort au champ d'honneur , victime de l'impérialisme germanique ? Et moi qui venait d’ailleurs , de l'Armor , pouvais-je aimer , sans trahir l'autre , ce pays de la douceur de vivre comme eux l’avaient aimé , sans l’avoir choisi , sans l’avoir attendu toute une vie ? Les vagues , toujours , me répondaient . Peut-être qu’elles savaient , elles , comment faire . Elles ne s’inquiétaient pas de leur place , allant et venant , portées par le vent , appartenant à tous les rivages sans jamais en choisir un seul ! Peut-être que c’était cela, au fond , vivre ici : ne pas chercher à s’enraciner comme un chêne , mais flotter comme une mouette , fidèle seulement à la mer , à la mémoire .
Avec cette espèce d'aurore naissant chaque jour en mon coeur , mes yeux parvenaient à s'ouvrir davantage , forçant mon esprit à mieux concevoir l'immensité des lointains ! Puis , j'avais fini par m'asseoir sur ce muret faisant face au moutonnement contrasté de l'eau agitée de mistral , m'amusant à voir voler mes soeurs les mouettes moqueuses dont l'étrange cri de rage hurlait secrètement en moi , dans le scintillant clair-obscur des ondes , ces mots d'une langue maternelle enfin retrouvée , la mienne , me permettant de retraverser ce gouffre énorme pour pouvoir , au-delà de mon corps terrestre , rejoindre ma vraie patrie , où lignes et couleurs prenaient maintenant leurs vraies formes , bien différentes , malgré tout , de cette péninsule que je m'efforçais , chaque fois , de circonscrire sur l'Hexagone * , et si ma famille y ressemblait encore à un sombre archipel , je comprenais , moi , l'îlot déserté , qu'une petite lueur d'un phare mystérieux se cachant derrière les arbres venait subitement éclairer mon ciel d'exil !
Alors , qu'est-ce qu'un amour , qu'est-ce qu'un peuple , lorsqu'il est abandonné ?
En cette période troublée de l'adolescence , j'aurais eu besoin des lumières de Renan pour faire face à ces interrogations douloureuses que l' Homme affronte sans pouvoir jamais les résoudre .
" Une Nation est une âme , un principe spirituel " , affirme-t-il à l'occasion d'une brillante conférence à la Sorbonne . Mais de laquelle parlait-il ? ( 23 )
J'en voulais à la Terre entière de vivre si loin de mon domaine perdu !
Mais " les origines frappent le subconscient comme on le dit d 'une médaille " .
La Bretagne vibrait en mon coeur , certes , je la portais fièrement de tout mon être . Alors , pourquoi devais-je me convaincre d'une accidentelle destinée ? Quant à l'errante recherche d'un enracinement trompeur , n'était-ce pas aussi dans l'air du temps ?
Chaque livre , glané " au hasard " , me ramenait aux souvenirs d'une prime enfance dont je me sentais cruellement dépossédée . Des images revenaient sans cesse à ma mémoire , obsédantes .
Ce vieux chalutier piqué de rouille , traversant avec lenteur les eaux grisâtres du Golfe du Morbihan , naviguerait toujours dans l'oeil émerveillé d'un garçonnet de trois ans qui cherchait sur l'onde un reflet complice , une réponse , peut-être la lueur chaude et maternelle émergeant d'un Royaume englouti ... Mor-Breizh !
L'océan ! Son odeur indéfinissable , sa chair saline et ses mystères perpétuels , lancinantes mélopées du chant breton , qui s'égrènent en vagues innombrables déferlant sur des chapelets d'îles et de récifs ...
La splendeur du Cosmos était , dit-on , pour lui , un ravissement !
Je me délectais de ses " Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " , tâchant d'inventer , moi aussi , mon prochain voyage au " Pays des Nuages Tristes " , bien au-delà de la Voie Lactée , celui des Déesses barbares qui , de leurs yeux verts comme l'émeraude , percent le brouillard d'une mythique légende des siècles .
" Je suis né ... au bord d'une mer sombre , hérissée de rochers , toujours battue par les orages . " ( 23 )
La mienne se trouvait plus au nord , pâle comme la face de la Lune , et même si je ne parvenais pas à saisir sa parfaite Beauté , j'imaginais la chevelure argentée d'une ondine effleurant de sa main légère quelque harpe céleste dont le chant cristallin venait mourir sur les îles d'Avalon , pour , sans cesse , renaître .
( 24 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - VIII - L'Îlot Déserté - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 .
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Notes :
23 - Ernest Renan ( 1823 - 1892 ) , écrivain breton , philosophe , historien , philologue .
" Qu'est-ce qu'une nation ? " , conférence à la Sorbonne , 1882 .
" Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " , autobiographie , 1883 , Calmann-Lévy .
24 - " The Poems of Ossian " , par James MacPherson ( 1736 - 1796 ) , poète écossais . London Edition , 1796 .
Version française : " Ossian , Saga des Hautes-Terres " , éditions Libres / Hallier , 1980 .
* Hexagone , ou France hexagonale , partie continentale de la France métropolitaine . Terme neutre dont on se sert souvent pour évacuer le problèmes des peuples dit " minoritaires " ( voire ignorés ) composant la France .
SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - VII - Regards vers la Mer .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
VII - Regards vers la Mer
" La mer qui accueille tout , les êtres qui n'ont jamais réussi à naître ,
et ceux qui sont morts pour toujours ... "
Gianfranco Calligarich - " Le Dernier Eté en Ville "
( L'Ultima Estate in Città , 1973 )
12 - Je m'arrête un instant , perdu dans mes rêveries , contemplant l'immensité , songeant ou ne pensant à rien . Je suis assis sur un banc , les mains jointes , cachées dans mes genoux , j'observe le large comme on regarde une mère , avec ce mélange de confiance et d'interrogation , d'espoir qu’elle me parle . Soulevant quelques grains de poussière sur la promenade , le vent souffle , léger d'abord , puis plus vif , remuant ainsi , quelque part , cette chose ancienne , comme un ressac d’enfance au loin , là-bas , mais pourtant tout proche , dans ma mémoire , dans ma poitrine serrée . Pour toute réponse , les oiseaux crient . C’est cela qui m’a pris d’abord , ces hurlements aigus , trop semblables , peut-être , à ceux que j'entendais jadis , grimpé sur des rochers de granit battus par l’écume , là où , après la tempête , je pouvais ramasser des coquillages , là où je sentais l’iode pénétrer jusqu’à mes os . Ici , l’air plus doux , plus rond , n’a pas cette morsure salée , il caresse plus qu’il ne brûle , et pourtant , les mouettes ne changent pas , fidèles à elles-mêmes , comme à la mer qui les porte d’un pays à l’autre sans leur demander d’où elles viennent . Sans doute ne comprendrons-nous jamais pourquoi les vagues meurent au rivage , rongeant impitoyablement les quelques châteaux de sable de nos maigres illusions de pauvre pisciforme nostalgique , découvrant peu à peu , enseveli sous nos songes , comme un ancien chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs ? Mais cet autre monde , évoqué par Debussy , où , parfois , nous partons la nuit nous aventurer , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufilent d'étranges créatures venues nous rendre une petite visite ? ( 18 )
Le jour aussi , longeant ses sentiers d'abîmes , l'onde nous appelle de ses jeux de vagues , de ses reflets d'ambre ou des flots majestueux nous ramènent , par les mouvement de la houle , aux pays lumineux d'une jeunesse trop tôt disparue .
Marchant le long de la baie , marin solitaire , j'imaginais déjà ce périple au long cours devant , à l'avenir , me reconduire vers " ma " côte lointaine , à l'autre bout mystérieux d'une étrange mélancolie .
" Croyez-vous au Paradis ? , demandait Xavier Grall . J'ai rêvé ma vie avant de l'accomplir ... " ( 19 )
J'avais déniché un vieux cliché de mon grand-père .
En cachette , plus ou moins , comme une chose interdite , j'apprenais notre belle langue bretonne aux accents venteux de lande et d'algues séchées . Celle du sud , selon moi , claquait différemment , plus chantante , avec un goût de soleil et de basilic . Je l'écoutais de temps à autre , observant ses gestes , ses inflexions , pour m'assurer que cette ville ne m’accueillerait jamais vraiment comme l'un des siens , mais comme un étranger . Je vivais à l'ombre des palmiers en fleurs , les associant aux images d'une vie que je n'avais pourtant pas vécue , celle de Marie Bashkirtseff humant leurs odeurs troublantes dans le jardin de sa villa de la promenade des Anglais , " L'Âme du Monde " , c'était le nom qu'elle lui donnait , sur cette chère côte d'azur où elle avait passé de si bons moments !
" J'aime Nice , Nice , c'est ma patrie ! " , note-t-elle dans son journal de 1874 , tandis qu'elle séjournait en ce lieu un siècle auparavant . Je revois encore dans la rue qui porte son nom , proche de Carras et du quartier Californie où j'avais vécu , sa petite fontaine aux eaux jaillissantes , gravée de caractères étranges , vrai calice de pierre qui , persistant à projeter sur moi les gouttes de son miroir céleste de princesse en exil , voulait sans doute ainsi régénérer les fantômes insaisissables de mon passé !
Mais ce qu'elle aurait désiré par-dessus tout , je crois , comme un cri d'amour désespéré , c'était peindre la beauté d'un éternel printemps qui , pour elle , ici-bas , n'aurait jamais lieu !
- Quand vous me lirez , mon cher , je n'aurai plus d 'âge ! , murmurait-elle à mon oreille avant de mourir dans une impertinente éclaboussure de gouttes de soleil ! Elle n'avait que 26 ans ! ( 20 )
Tant d’autres Russes , comme elle , étaient venus ici , peintres et poètes , tous tombés amoureux de cette lumière vive n’appartenant à personne mais qui fascinait tout le monde , et , pareillement , ces Anglais qui avaient du laisser d’eux-mêmes quelque chose accroché aux murs d'ocre où le linge pendait aux fenêtres comme un étendard visible de leur nouveau quotidien ! Chaque jour d'automne alors qu'elle baignait les ruelles étroites de la vieille ville et que les journées raccourcissaient , je ressentais une sorte de " spleen " sans nom . Peut-être était-ce le souvenir des falaises de granite battues par la fougue océane , ou bien l'attrait mystérieux de quelque idéal , à la manière du héros de roman qui , à la fac , hantait mes pensées ?
Pourtant , ce n'était pas uniquement par devoir que je m'y rendais . Non , j'y allais comme un pèlerin s'en va recherchant une révélation . L'amphithéâtre de Carlone , avec ses larges baies vitrées laissant entrer le jour mourant , devenait un sanctuaire pour cet étudiant solitaire que j'étais . Là , madame Labarrère , la belle professeure de lettres , captivait son auditoire de sa voix suave , caressante et sensuelle , nous racontant l'histoire du roman mystérieux d'Alain-Fournier qui parlait d'un envoûtant pays de cocagne où rêve et réalité se mêlaient dans un brouillard de mystère et d'inaccessible , tandis que l'auditeur fasciné par ses gestes pleins de délicatesse et son regard pénétrant , voyait en elle une réincarnation d'Yvonne de Galais , figure féminine idéale et insaisissable , muse et mirage du poète . ( 21 )
Je l'écoutais , complètement absorbé , mon esprit flottant parmi les mots et les souvenirs . Parfois , dans le clair-obscur de la salle , une lueur se posait sur elle d'une façon particulière , et je me surprenais à la voir comme un personnage d'une autre époque , évanescente , presque féérique ...
Pendant mes jours de congé , je sentais monter en moi une autre envie : celle de l'évasion , du grand air , de la liberté . Alors , je prenais ma vieille bicyclette , l'enfourchant comme ce paysan grimpant , dans le livre , sur son cheval , prêt pour l'inconnu . Et je quittais l'avenue de la Lanterne , pédalant à toute allure en direction des monts de Bellet , laissant derrière moi , peu à peu , le tumulte de la grande ville . Ainsi , les collines de l'arrière-pays niçois m'appelaient avec leurs paysages changeants , tantôt verdoyants , tantôt quasi- arides , baignés de ces éclats dorés de fin d'après-midi donnant au monde hivernal une touche presque irréelle . Néanmoins , lors de ces promenades , je n'avais guère conscience , en réalité , d'un quelconque attachement . La trame indéchiffrable du Destin m'avait conduit là , c'était tout . Je n'implorais pas , comme Nietzsche :
" Il me faut la lumière , l'air de Nice , il me faut la Baie des Anges ! " . ( 22 )
Tout ça , je l'avais sans m'en rendre compte , m'en imprégnant sur place d'une manière instinctive , renouant ainsi avec l'enfance de mon père qui , tout petit , dans une ville sans voitures , s'était échappé discrètement de la maison familiale de Saint-Roch , et , par l'avenue des Diables-Bleus , grimpait maintenant les pentes du Mont-Boron pour ensuite les dévaler sur une carriole avec ses copains " nissart " .
Sur ma bicyclette , je prenais , moi aussi , avec peine la petite route montante menant à un passé révolu , cette route qui s'enfonce , par les villages pittoresques de Saint-Roman , d'Aspremont , vers la " citadelle " de Levens , avec son esplanade grandiose , où souffle , les jours d'hiver , ce vent froid venu des montagnes toutes proches .
Mon grand-père y avait été gendarme dans les années trente . Je ne l'avais appris que par la suite . Mais je me demande encore quelle force inconsciente m'avait poussé souvent dans ce lieu inaccessible , sur les traces d'un parent trop tôt disparu . Il nous avait laissé juste avant ma naissance , et pour moi , son souvenir ne vivait plus qu'au hasard de vieilles photos de l'immédiat après-guerre . Parfois , pour les regarder , je me réfugiais dans une sorte d'alcôve , attenante à la chambre parentale . Elles étaient cachées dans un carton , sous les draps amidonnés d'une penderie sans âge . En tâtonnant , je devinais auprès d'elles , dans son étui de cuir marron , la présence mystérieuse d'une arme sans munitions , la sienne : c'était un vieux revolver , dont il m'arrivait parfois de faire jouer le mécanisme ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - VII - Regards vers la Mer - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
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Notes :
18 - " La Mer " ( 1903 / 1905 ) , poème symphonique de Claude Debussy ( 1862 - 1918 ) , compositeur français .
19 - " L'Inconnu me Dévore " , 1984 , de Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , poète , écrivain , penseur breton .
20 - " Journal " de Marie Bashkirtseff
( 1858 - 1884 ) , peintre , écrivain russe
( Ecrit de 1873 à 1884 ) . Publié par le " Cercle des Amis de Marie
Bashkirtseff " .
21 - Christiane Blot-Labarrère ( +2023 ) , professeur agrégée de littérature , enseignante à la Faculté des Lettres de Nice en 1971 , écrivaine .
- " Le Grand Meaulnes " , d'Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) , roman , Emile-Paul , 1913 . Fayard , 1986 , qui s'inspira d'Yvonne de Quiévrecourt ( 1885 - 1964 ) pour le personnage d' " Yvonne de Galais " .
22 - Nietzsche ( 1844 - 1900 ), qui , entre 1883 et 1888 , a passé plusieurs hivers , précisément pour des raisons de santé , sur la Côte d'Azur, évoque dans ses lettres le climat de la ville de Nice comme particulièrement favorable .
- Correspondance ( tome V , janvier 1885 - décembre 1886 ) - Lettre à sa soeur Elisabeth ( 1885 ) .
SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - VI - Le Bouvier .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
VI - Le Bouvier
" Quand le bouvier revient du labour , il trouve sa femme , triste , au pied du feu . Quand je serai morte , enterre-moi au plus profond de la grotte . Et les pèlerins qui passeront prendront de l'eau bénite et diront : " Qui est morte ici ? C'est la pauvre Joana , qui s'en est allée au ciel avec ses chèvres ... "
Lo Boièr , chanson traditionnelle occitane .
11 - A Nice , tel un personnage de Paul Auster aux " yeux tournés vers les lames des persiennes closes " , j'aurais voulu , plus souvent , m'envoler de cette petite chambre où ma lampe faisait vaciller des ombres tremblantes sur les murs trop blancs , pour partir ailleurs , telle une mouette invisible , à la rencontre de la mer et de ses secrets , dont je percevais le lointain murmure au dehors . ( 14 )
L’air était lourd d’humidité salée , s’insinuant par la fenêtre entrouverte , mais c’était un autre vent que le Mistral qui soufflait encore en moi , celui du Lauragais d'hier , son cousin terrible du sud-ouest , l'Autan qui , s'engouffrant par le seuil de Naurouze , chargé d’odeurs plus épaisses , terreuses , venait jusqu'au canal du Midi pour secouer les feuilles mortes qui , tombant des platanes , s’agglutinaient aux berges , renforçant les effluves d'une eau parfois stagnante où , d'une lenteur imperturbable , quelques péniches majestueuses glissaient régulièrement auprès de moi , gamin , courant sur le chemin de halage après elles qui effleuraient les tiges hautes des herbes folles , riant avec ma soeur , ou juste perdu dans l’écho de ses propres pas . ( 15 )
Longtemps , le soir , lorsque , sur la côte azuréenne , je voyais , à la nuit tombante , se dessiner les ombres de la nuit dans le frémissement crépusculaire des arbres , j'écoutais les accents impérieux de la " Symphonie Héroique ", frissonnant de délice ou de fièvre ! Sur la pochette du disque , figurait une statue à contre-jour de Napoléon , mains derrière le dos , fixant le sombre horizon d'un regard d'aigle , son fameux bicorne posé sur le chef . Comme lui , peut-être , j'avais dû rêver pendant des heures , méditant sur le tragique de l'existence d'un empire en décrépitude et sur le parcours plutôt banal qui , au contraire de celui du Corse impérial , serait réservé à ma Bretagne soumise ! ( 16 )
Pourtant , j'avais croisé bien d'autres lumières que celles , parfois trompeuses , de la " Baie des Anges " , quand ma classe , partant en excursion quelques années plus tôt , reprenait en chœur , dans le car qui nous transportait , cet air fameux roulant dans nos gorges comme un torrent rocailleux venu de la Montagne Noire ou de l'Ariège , ce chant du " Bouvier " né de la voix de notre jeune et belle accompagnatrice aux bras levés battant la mesure de ce dialecte étrange que je ne comprenais toujours pas , mais que j'aimais , malgré tout , parce qu’il vibrait , comme elle , d’une mémoire beaucoup plus ancienne que la nôtre , celle d'un temps révolu , l'histoire du combat perdu des prestigieux chevaliers cathares contre ceux du Nord !
Comme ce chêne , là-bas , près de Bram , se confondant avec les pierres d'un village aux ruelles étroites , maisons de torchis couvertes de tuiles rousses , vestige imposant et noueux d’une époque encore plus éloignée , prétendait-on , que celle des seigneurs Mérovingiens ! Lavelanet , Mirepoix , tous ces noms de la Croisade , apprendrais-je un jour en découvrant un article où d'anciens troubadours , de bûchers en sanglantes révoltes , contaient l'histoire de tout un peuple aux croyances brisées sous les croix des funestes armées franques !
Parfois , tout en regardant défiler le bataillon de tirailleurs tunisiens qui stationnait à Castelnaudary , vêtu de boléros de couleur bleue , de gilets à tresse jonquille et de " sarouals " , de ceintures de laine rouge et de " chéchias " de toile blanche , avec à sa tête la musique pittoresque de la " nouba " , celle des tambours arabes , des " derboukas " et des " bendirs " , derrière le Bélier , l'animal mascotte , et le " chapeau chinois " , cet instrument de cuivre équipé de grelots , de clochettes et de queues de cheval , moi , l'enfant qui ne pouvais pas encore bien me rendre compte , pourtant , de toute la dérisoire cruauté de la comédie humaine , je voyais , je sentais , que ces terres du Sud avaient été jadis profondément marquées par la souffrance , à tel point que ce passé interdit d'un peuple à la mémoire anesthésiée l'accablait encore , comme celui de " ma " Brocéliande natale , peut-être , ou celui de l'Algérie ? ( 17 )
Mais , tout de même , il y avait le cassoulet de Mme Imbert , qui n'avait rien à voir avec ces imitations tièdes qu’on trouve dans les grandes surfaces . Non , celui-là mijotait des heures , comme une promesse d’hiver emplissant toute la cuisine d’un parfum dense , d'une odeur suave , presque palpable , au cœur de l’été . Elle le servait d'un air grave , cérémonial , sa croûte dorée craquant sous la cuillère , et le premier goût , chaud , plein d'épaisseur , fondant , ramenait à la table en bois massif , au bruit des fourchettes raclant les assiettes de terre cuite , les regards , échangés entre deux bouchées , de ceux qui , au-delà des mots , n’avaient plus besoin de se justifier .
( A Suivre )
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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - VI - Le Bouvier - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 .
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Notes :
14 - " La Chambre Dérobée " ( 1988 ) , de Paul Auster , né à Newark ( New-Jersey ) , en 1947 . Troisième volume de la Trilogie New-Yorkaise .
15 - Le Seuil de Naurouze ( ou seuil du Lauragais , 194 m d'altitude ) , crée , dans la commune de Montferrand ( Aude ) , un effet d'entonnoir par lequel s'engouffre le vent d'Autan .
16 - " Symphonie n° 3 " , dite " Héroique "
( 1802 , publication 1806 ) , de Ludwig Van Beethoven ( Bonn , 1770 -
Vienne , 1827 ) .
17 - Vocabulaire de la fanfare " Nouba " des anciens régiments de tirailleurs algériens et tunisiens .
SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - V - Tempête en Méditerranée .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
V - Tempête en Méditerranée
" Où est la fêlure par où l'on peut apercevoir l'universel désastre ? "
Virginia Woolf - " Les Vagues "
9 - J'ai déjà presque sept ans lorsque , depuis le pont du grand paquebot , l’Algérie s’efface comme un grain de sable entre mes doigts collant de chaleur , et le spectacle des mouettes couvrant de leur cri , au large du port d’Alger , les derniers éclats de voix d'une langue que je ne ne comprenais pas mais que j'entendais comme un chant de révolte sous un soleil de désespoir . Je garde encore le souvenir d'une balade où mon père était sorti l'arme au poing , dans le " souk " , de la nouvelle Renault toute neuve que nous possédions , notre première voiture ! Et puis , ces autres images , celles du retour , donc , remontent parfois à la surface de ma mémoire comme des profondeurs océanes , commençant à bientôt se déchaîner , ces vagues énormes s'élevant , tourbillonnant en un maelström infernal ! Alors , le ciel s'assombrissant davantage , avait laissé place au crépuscule , tandis qu'un ouragan colossal prenait forme , précipitant contre notre pauvre navire , dévié de sa route , une pluie battante et des vents furieux , le submergeant de lames gigantesques ! Les éléments semblaient enragés , freinant l'appel de notre liberté chérie , submergeant les toits du bâtiment de flots monstrueux , soufflant sur ses mâtures comme sur des fétus de paille . Le rugissement de la houle et du vent , battant contre la coque et répercutant comme un tambour le chaos apocalyptique , résonne toujours en moi comme à travers les cieux en colère ! A tel point qu'on était venu fermer les hublots métalliques , je m'en rappelle , pendant que je commençais à vomir dans la courtine . Complètement épuisé , je m'effondrais à l'aube avant de voir la " Bonne Mère " enfin me sourire dans un apaisant rayon de lumière au milieu des flots bleus blanchis d'écume et des mas pimpants de Provence pendant que le monde extérieur tentait peut-être encore de comprendre la source de cette destruction si soudaine et inexpliquée de la nuit !
10 - Mais ici , à Castelnaudary , ce fut autre chose . Ce n’était plus la France non plus , du moins celle que mon père s'était promis de retrouver . Car ici , ils parlaient une autre langue , une langue rugueuse et coulante comme le vent d'Autan , maître du Lauragais , qui sait se faufiler à travers le seuil de Naurouze pour venir épouvanter son cheptel de tranquilles bastides blanches toutes coiffées de tuiles rouges du pays .
L’occitan , des mots que ne comprennent pas les " estrangièrs " que nous sommes ici pour les autres du village , que nous tentons de deviner pourtant , que nous recevons comme des coups de serpe , moi , flottant , perdu , en équilibre sur le seuil de ce nouvel univers brusquement imposé , résistant , tant bien que mal , au vent de la rue Contresty soufflant avec rudesse dans les rideaux de toile aux couleurs défraîchies de notre vieux palais , pendant qu'une lumière hésitante découpait en bandes les murs trop hauts , trop froids de cette demeure médiévale où , de temps à autre , quand je rêve , assis sur le chêne usé du parquet , des ombres dansent devant moi et le lit à baldaquin , immense , tel un vaisseau échoué dans cette " chambre des dames " que le temps , comme une poussière dans un faisceau de soleil , effiloche . ( 13 )
Le matin , je descends l’escalier de pierre , trop haut , trop froid , suivant l’odeur du pain chaud qui s’échappe de la cuisine , une odeur rassurante liée à l'amour de ma mère , qui me rappelle quelque chose d’avant . Mais à peine dehors , c’est autre chose . Sur le chemin de mon école de l'Est , proche de la collégiale Saint-Michel , j'entends un cri douloureux , comme un bruit sourd et mouillé . Bien sûr , je voudrais détourner les yeux , mais je ne peux pas . Les hommes s’affairent , leurs mains rouges , leur visage sans expression , comme si tout cela allait de soi . Ici , cela paraît évident , les cochons qu'on égorge dans la rue , leur râle long , presque interminable , le sang coulant lentement sur les pavés ...
Comme le vent qui plaque la poussière sur les vitres , comme la voix grave du père dans la pièce d’à côté , comme le lit à baldaquin qui craque sous le poids de nuits trop longues .
Le soir , dans l’appartement clair-obscur , maman passe une main distraite sur mes cheveux . Je ne dis rien . Je voudrais parler , mais quoi ? je n'ai pas encore les mots , pas ceux qu’il faut .
Peut-être ceux de là-bas , d’Alger , du port de mer , ceux qui m'échappent déjà , filant entre mes doigts comme l’eau d’une fontaine , ou peut-être ceux d’ici , rugueux et rocailleux , qui me frôlent sans vraiment m’atteindre ? Alors je me tais . J'écoute . J'attends ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - V - Tempête en Méditerranée - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
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Notes :
13 - " La Chambre des Dames "
( 1979 ) , roman de Jeanne Bourin
( 1922 - 2003 ) dans lequel est mis en valeur le rôle des femmes dans la bourgeoisie du XIIIè siècle .
L'ESSENTIEL ( Résumé des Oeuvres ) - Cycle de L'Etoile XXVII et XXVIII - LA NEBULEUSE DU CRABE ( 1 , Le Photographe - 2 , Le Pianiste ) .
Cycle de L'Etoile XXVII et XXVIII
( Résumé )
La Nébuleuse du Crabe
1 - LE PHOTOGRAPHE : Obéissant aux ordres d'une organisation clandestine , la pseudo Clara cherchait juste , croyait-elle , à faire
semblant , tel un pâle reflet , de vivre à Paris dans son rêve de pianiste , illusion de l'amour , un peu à la manière d'un coquillage de couleur grisâtre qui , perdu dans les jardins du Palais-Royal , se laisserait caresser par l'éclat scintillant d'une lointaine étoile avant d'être englouti à nouveau dans une triste routine , songeait-elle avec dépit .
- Curieuse espèce ! , concluait-elle amusée ,
parfois , perpétuellement en recherche d'un contre-jour idéal ou d'une autre définition possible à sa changeante identité .
Pourtant , c'était elle qui les avait présentés lors d'une fête , se disait-elle à la dérobée , chose incroyable puisqu'ils étaient censés faire partie de la même famille . Mais elle avait beau se convaincre qu'ils se ressemblaient tous deux , son regard mouillé , devenu soudain cruel , n'avait de cesse que de clamer, sans mot dire , les " promesses " de Gwenn , son ami de jadis et leurs tendres effusions lorsqu'il avait dû , sans elle , par nécessité , fuir la capitale , y abandonnant celle de sa " race " qui n'avait pu que se consoler en vivant avec l'autre .
Alors , comme un éclair de foudre déchirant le voile obscurcissant son âme , elle avait soudain réalisé de façon violente , par un étrange frémissement de sa pensée collective , que l'heure était enfin venue d'accomplir le plan
programmé , l'organisation d'un faux mariage avec son fiancé permettant aux deux " amants " de récupérer dans le phare de l'Île Vierge où elle se trouvait dissimulée , une mystérieuse valise bleue au contenu secret : L'Orbe Noir !
2 - LE PIANISTE : Dans l'avion qui l'amène à Berlin pour un concert , le pianiste Gurwan Morgan fait la connaissance d'Anna , une jeune fille lui donnant rendez-vous dès le lendemain pour le conduire à une réunion d'un mystérieux groupe secret , le CRAB , dans les sous-sols de l'opéra .
- Savez-vous ce qui est réellement arrivé le mois dernier , quand vous êtes allé vous balader sur l 'Île Vierge à la recherche de votre frère et de votre fiancée ? , lui explique celle-ci sur la route du château de Kriebstein . Arrivé là-bas , celui-ci se trouve accusé d'avoir voulu , avec sa compagne , voler les " larmes de cristal " contenues dans la valise bleue , le chef rassurant alors le captif en lui disant que Clara est toujours vivante , de même que son frère .
Bientôt , le musicien prendra enfin conscience de la terrible vérité concernant le virus d'une redoutable pandémie , véritable arme de guerre des ALIENS pouvant transformer l'homme en le rendant complètement apathique et dénué de volonté , vulnérable au cancer et prêt à obéir aveuglément à leur volonté !
RESUME : Obéissant aux ordres d'une organisation clandestine , Clara , pâle reflet d'une lointaine étoile engloutie dans la routine , fait semblant d'apprécier la vie parisienne . Elle a beau se convaincre que son nouveau mari lui ressemble , elle se souvient surtout de Gwenn et de leurs tendres effusions lorsqu'il avait dû , par nécessité , fuir la capitale , y abandonnant celle de sa " race " qui n'avait pu que se consoler avec l'autre . Par un étrange frémissement de sa pensée collective , elle réalise alors que l'heure est venue d'accomplir le plan programmé par les " Aliens " leur permettant de récupérer dans le phare de l'Île Vierge où elle se trouve dissimulée , une mystérieuse valise bleue au contenu secret ! Dans l'avion qui l'amène à Berlin pour un concert , le pianiste Gurwan Morgan fait la connaissance d'Anna
qui , bientôt , le conduit à un mystérieux groupe , le CRAB , celui-ci l'accusant d'avoir voulu voler les " larmes de cristal " contenues dans la valise . Le musicien va prendre peu à peu conscience de la terrible vérité concernant le virus d'une redoutable pandémie rendant l'homme complètement vulnérable à la volonté étrangère !
DAN AR WERN - La Nébuleuse du Crabe
( Cycle de L'Etoile XXVII et XXVIII ) - 1 , Le Photographe - 2 , Le Pianiste - Résumé / Summary - Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum S.R.L Publishing Group - Juin 2024 .
SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - IV - Fondouk .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
IV - Fondouk
" De quel côté habite la Lumière ?
Et les Ténèbres , sais-tu où elles résident ? "
Job , 38 , 19 . "
7 - " L’avenir n’est jamais rien que du présent à mettre en ordre " , écrit Saint-Exupéry . ( 6 )
Aujourd'hui , le ciel bascule , dans sa grandeur et son infinitude , plus vaste que celui de Brocéliande , plus ouvert que les sous-bois de ma forêt tranquille où tout chuchote à l'abri d'un tapis de mousses . L’enfant que je suis lève les yeux , les doigts cramponnés à ceux de sa mère , le souffle court . L’oiseau géant est là devant moi , ventre rond , ailes larges , prêt à m’engloutir . Nantes , notre belle capitale au nom qui , déjà , résonne étrangement en moi de façon prémonitoire , je fais comme si je n'avais pas encore bien eu le temp de la connaître , juste le froid sur le tarmac et l’odeur du kérosène , la main de mon père sur mon épaule . Monter . S’asseoir . L’air tremble , vibre sous les hélices . Le Breguet-Deux-Ponts gémit , gronde , et puis la terre , soudain , s’efface , la mer s’ouvre , mouvante , argentée sous le soleil qui me pique les yeux !
Mais à Bordeaux , se trouve un autre oiseau , beaucoup plus long , plus fin , qu'on nomme " Constellation ", m'a dit l'hôtesse . Un mot qui brille sur la carlingue . Je ne sais pas si je dois avoir peur ou si je dois en rire . ( 7 )
La cabine sent le cuir , la fatigue , l’inconnu . Maman ferme les yeux . L’avion frémit , puis bondit dans l’azur .
En dessous , la mer , si bleue , si loin , qu'on voit à travers le hublot , danser sous l'océan des nuages gris et roses colorant l'immensité sombre de l'atlantique , s'irise des derniers éclats d'or du soleil s'enfonçant peu à peu au-delà de l'horizon .
Sa lumière commence à disparaître , et le jour , en même temps que lui , se voit contraint de donner naissance à la beauté d'une nouvelle nuit sans doute incomparable , fêtant le retour d'une autre voyageuse attendue , elle aussi , depuis des lustres , la Lune , cette vieille compagne de mes songes les plus doux !
D'ailleurs , n'a-t-elle pas déjà tout saisi d'un coup d'oeil , croit-il , par le hublot de l'appareil , de son périple dans les airs ? Même ce petit point lumineux perdu au loin , ne l'éclaire-t-elle pas de son sourire ironique , ce frêle esquif à la surface des eaux de la surface océane , avec sa coque infime semblant scotchée , immobile , contre l'immensité du ciel noir , île minuscule ou , peut-être , grain de sable au milieu de nulle-part d'où je m'imagine moi-même en rêvant , pour la supposée misérable créature qui doit y ramper tout en bas , n'être qu'une traînée de météore , un point de suspension magique et mystérieux ... N'est-ce pas l'image anticipée de notre aventure , penserai-je beaucoup plus tard , ce " spectre monstrueux d'un univers détruit , celui dont parle par avance le poète quand il décrit le triste refuge de l'homme déchu " jeté comme une épave à l'océan du vide " ? ( 8 )
Car nul ne s'élance ainsi impunément vers un " Nouveau Monde " ! Nul ne peut traverser cette " pièce d'étoffe grise aux mille plis légers " qu'ondule sans cesse , depuis les profondeurs de l'abîme , la prairie des vagues changeantes venant toujours , comme des âmes , tutoyer de leur jaillissement d'écume éphémère le silence de l'éternité ! ( 9 )
" Voir le monde dans un grain de sable , tenir l'infini dans le creux de la main ... " , noterai-je alors , mélancolique . ( 10 )
8 - Et puis l’Algérie , Fondouck , au nom râpeux comme le sable qui grince sous mes pas , village chauffé à blanc sous le ciel impitoyable . L’ombre rare , le vent chargé d’odeurs que je ne connais pas . Le mouton , chaud , fort , presque trop . Les boucheries , leurs crochets luisants , la viande rouge et sanglante , les mouches lentes sur les têtes d'agneaux . Ne sommes-nous pas ces brebis qu'on doit sacrifier ? Des voix qui roulent en arabe et en français , le bruit des jeeps , les ordres secs des hommes en uniforme . Mon père parle bas d'un ami qu'il vient de perdre , ma mère fronce les sourcils . Chaque soir , la place de l’église s’alourdit de silence . On ramène les corps , toujours , des soldats couchés sous des draps blancs , des ombres qui passent et repassent , chuchotant des noms . Je regarde sans comprendre , sentant quelque chose peser dans ma poitrine , quelque chose que je ne sais pas encore nommer . ( 11 )
Puis des instants plus tendres , comme la communion de ma sœur , avec sa robe blanche contre les murs de la chapelle , et ces chants chrétiens mêlés de l’odeur de l’encens , qui alternent avec d'autres cris plus insupportables , dehors , quand la brûlure de mes propres pieds nus sur la plage d’Aïn-Taïa me fait souffrir , tellement douloureuse que j'essaie de courir seul jusqu’à l’eau salée qui m'apaisera peut-être de sa morsure , avant qu'un bras secourable ne me sorte enfin de cet enfer du feu ! Et bientôt , la pénombre tant attendue qui va guérir toutes les blessures , vite oubliées dans les rires éclatants du crépuscule et nos courses endiablées dans le sable à la poursuite d'un ballon fugitif qui n'arrête pas de s'envoler plus loin par la grâce de l'air gorgé de vent salé ! ( 12 )
La fureur des éléments finit pourtant par se calmer , l'eau sans couleur est notre bien le plus précieux , même lorsqu'elle peut seulement nous rafraîchir à défaut de désaltérer , nous pénétrant d'un plaisir qui ne s'expliquant pas uniquement par les sens , doit venir , comme une manne céleste , d'un ordre supérieur !
Nous dégustons alors la soubressade , légèrement piquante sur la langue , les merguez qui grésillent sur les braises tandis que la graisse coule et que l’arôme qui s’en dégage se mêle aux senteurs indicibles du soir oriental , bercées de la voix du muezzin .
Ainsi se passent deux ans , deux longues années d'ombre et de lumière , entre l’enfance et quelque chose d’autre à venir , le frisson d'une mémoire qui s’écrit déjà dans un coin de mon esprit vagabond . Puis le retour en métropole , avec l’écho des jours qui restent accrochés au creux de ma peau .
( A Suivre )
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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - IV - Fondouk - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
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Notes :
6 - " Citadelle " ( 1948 , Posth . ) , par Antoine De Saint-Exupéry ( 1900 - 1944 ) , pilote , écrivain français .
7 - Le Breguet Deux-Ponts fut un avion de transport de fret et de passagers qui a été exploité entre 1953 et 1972 .
- Lockheed Constellation , avion de ligne à hélices avec quatre moteurs en étoile Wright R-3350 de 18 cylindres produit par Lockheed entre 1943 et 1958 .,
8 - " Poèmes Barbares " - " Clair de Lune " , I ( 1862 ) , par Leconte de Lisle ( 1818 - 1894 ) .
9 - "Les Vagues " ( The Waves , 1931 ) , par Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) .
10 - Auguries of Innocence : " To see the world in a grain of sand , hold infinity in the palm of your hand ... " , vers fameux de William Blake ( 1757 -
1827 ) , poète et peintre anglais , dans "The Pickering Manuscript "
( 1803 ) .
11 - Fondouk , aujourd'hui Khemis El Khechna , dans la banlieue est d'Alger , fut crée en 1844 par décret du roi Louis-Philippe .
12 - Aïn Taïa , station balnéaire de la banlieue est d'Alger .
SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - III - Rencontre dans un Oeil d'Or .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
III - Rencontre dans un Oeil d'Or
Pour Carson McCullers
" Ô Nuit ! Qu'as-tu sous ton manteau qui monte en moi , invisible et puissant , et me pénètre l'âme ? "
Novalis ( 1772 - 1801 ) , " Hymnes à la Nuit "
( Hymnen an die Nacht , 1800 ) , I .
4 - Gouttelette aux reflets grisâtres , ma jeune vie était aussi venue s'abriter sur le bord tranquille d'un rivage essentiel de ma mémoire , le Golfe du Morbihan , petite mer protégée du grand large par la presqu'île de Rhuys .
Et c'était cette couleur qui , à cinq ans , lors de sa courte traversée sur une petite embarcation traditionnelle bretonne , avait profondément marqué mon âme de jeune marin , même si c'était à Guer ( Gwern-Porc 'hoed ) , hôpital de Bellevue , comme on le sait , que j'étais venu au monde un mardi après-midi d'octobre , vers 16h30 , dans un bâtiment de schiste marqué d'une croix rouge , en lisière du camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) .
Le vent soufflait fort , ce matin-là , sur la côte , rythmant de sa mélodie envoûtante , la danse des vagues , faisant s'agiter les hautes herbes des dunes bordant le large . Le ciel était couvert , comme s'il se préparait , lui aussi , à déverser ses trombes d'eau à l'autre bout de cette terre sauvage mystérieusement préservée qui , autour d'un phare , sentinelle de pierre surveillant les flots tumultueux de l'atlantique où se jouait la bataille , au-delà de la frontière assoupie où , derrière les bras protecteurs de hautes parois de sable et de calcaire , quelques toits d'ardoise et de chaume d'un petit village de pêcheurs îliens , blottis les uns contre les autres pour mieux se défendre , avaient pris l'habitude , ensemble , de lutter à leur manière contre les éléments . C'était là , sur l'île d'Arz , où vivaient encore quelques familles , dans ce lieu isolé du reste du monde où , longtemps , je ne remis plus les pieds , que s'était plus ou moins inconsciemment formé , sans doute , ce caractère de breton têtu à l'esprit libre qui , à l'image de ces oiseaux de mer au regard perçant planant au-dessus de la colère océane , était le mien ! N'avais-je pas , d'ailleurs , depuis ma plus tendre enfance , été fasciné par la beauté grandiose de cette petite prunelle sertie d'iris dans son écrin d'immensité , n'avais-je pas passé , hélas trop éloigné de ses rives , de longues heures d'exil à essayer de retrouver partout , même à l'autre bout de la terre , le chant de ses mouettes intrépides qui m'avaient toujours fait rêver d'aventures lointaines , d'insondables secrets ?
5 - Ce jour-là , beaucoup plus tard , tandis que je marchais le long de la plage déserte , le regard perdu vers l'horizon , je sentis un frisson me parcourir l'échine . J'avais l'étrange sensation que quelque chose allait changer , que le destin me réservait une rencontre qui allait à jamais bouleverser ma vie !
Soudain , plissant les yeux pour mieux voir , je distinguais une forme humaine au loin , comme une silhouette vêtue d'un ciré jaune qui me faisait signe à travers la brume épaisse enveloppant le paysage , un promeneur , comme moi , sans doute , agitant désespérément les bras dans ma direction . Sans réfléchir , je m'étais mis à courir vers lui , malgré l'embrun fouettant mon visage et la lourdeur de mes bottes , pensant que je devrais , peut-être , aider un inconnu en détresse !
Mais la figure qui m'apparaissait de plus en plus était comme un corps blanc , ni très grand , ni très petit , je ne voyais pas de membres distincts , mais une tache de lumière , un éclat de soleil mouillé , comme un reflet dans un oeil d'or ! Et c'est ainsi que commença toute l'histoire , par une simple balade au bord de l'eau ! Celui qui a vécu parmi les ombres d'un passé trop lourd , ne pourrait , en effet , chaque soir , facilement s'endormir , s'il ne s'efforçait de les oublier ! Qu'en était-il des miennes ?
- J'ai besoin de marcher , pas toi ? On ferait mieux d'aller faire un tour pour prendre l'air ! , m'avait soudain lancé la jeune sirène d'un regard vif , mais inquiet . Pour , disait-elle , s'aérer la tête , elle s'était mise , tout en psalmodiant une chansonnette à la mode , à aspirer l'air avec force devant l'océan !
- Bienvenue sur la Baie ! ( 4 )
Au-dessus , tournoyant en bandes , mouettes et goélands , dans un tintamarre de cris sauvages , paraissaient aussi , se moquant de nous , faire la fête ! C'était le crépuscule de la Passion des âmes , lorsque le soleil rouge tombe avec lenteur et majesté à travers les eaux sombres , les faisant scintiller de ses derniers rayons caressant d'innombrables vaguelettes , tandis que la lune majestueuse , qui les reflète par milliers , leur renvoie son humble prière : " Vague unique dont je suis la mer peu à peu ... "
( 5 )
- Tu crois au Destin ? , se moqua-t-elle ensuite quand elle constata mon épuisement à cavaler derrière elle , essoufflé ... Car la couleur du vent , c'est la mienne ! , parut-elle fanfaronner encore , elle qui semblait courir toujours plus vite que moi .
Les gens me fatiguent . Ce ne sont que des hypocrites , tu ne trouves pas ?
Peut-être pour ça que je me suis barrée de l'autre côté de l'univers ?
- Que veux-tu dire ? , bredouillai-je , très gêné face à la musique de la houle , monotone , au chant moqueur des oiseaux , qui seulement , feignaient de lui répondre ...
6 - Questionnant , d'un air éperdu , l'eau grise de ma conscience au milieu de la nuit , je remarquais le faisceau rougeâtre balayant sa petite lueur sur ma blessure mortelle , tandis qu'au bout du long tunnel noir de la Voie Lactée se profilait un lointain clair de lune , astre luminescent posé là comme un phare au milieu de tous les bateaux quittant le port sur une mer d'azur , lisse comme une toile de lin , pendant qu'au fond de mon coeur ensanglanté , me parlaient , fugitives , les innombrables voix de continents et galaxies disparus !
N'est-ce pas là ce que l'on croit voir , la multiplicité des mondes , lorsqu'on regarde devant soi l'écrasante profusion des existences venues jusqu'ici de l'abîme du cosmos , à travers le sombre éclat de l'espace nocturne , vous envahir peu à peu et qu'il semble que ce qu'on oublie trop vite est irrémédiablement absorbé par l'imprévisible orchestration musicale d'une sourde mais envoûtante symphonie polyphonique océane ?
Alors , toute ces vies prodigieuses , dont l'essence oscille entre blancheur éclatante et richesse infinie des étoiles , peuvent-elles transfigurer les scènes d'un mauvais scenario , aussi aléatoire et ridicule qu'une petite goutte d'eau perdue au sommet d'une immense " nouvelle vague " éclaire soudain , dans son effroyable déferlement , l'écran noir d'une salle vide ? Et puis , dans cette clarté nouvelle tavelée de zones d'ombre iodée , comme des îles de fortune , minuscules grains de beauté abritant ses plus intimes frustrations , commencèrent à miroiter légèrement à la surface en gerbes d'écume frissonnantes , tandis que , plus tard , des vents frénétiques , témoins d'une rage abyssale inhibée , surgie des profondeurs de mon inconscient , se déchaînèrent sur elles depuis l'horizon , faisant trembler , tout autour , les éléments d'un décor figé de carton pâte , et soudain , juste au-dessus d'elle , soudain , la tempête fit rage , striant les nues d'éclairs sauvages , puis secouant avec force les flancs du navire de ses trombes d'eaux ruisselantes , colossales , que les vents du large balançaient ensuite avec mépris contre les hublots de fer !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - III - Rencontre dans un Oeil d'Or - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 .
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Notes :
4 - " La Baie " , chanson de Joseph Mount adaptée par Clara Luciani sur son album " Sainte-Victoire " - Copyright 2019 Clara Luciani / Universal Music Publishing - All rights reserved .
" Je pourrais te montrer ,
Pour y aller , c'est très facile ,
Ferme les yeux ,
Laisse s'entremêler tes cils ,
Déjà , nous y voilà ,
Bienvenue sur la Baie ... "
5 - " Sonnets à Orphée " , II , 1 ( 1922 ) par Rainer Maria Rilke
( 1875 - 1926 ) , écrivain , poète autrichien .
SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - II - Jalousie .
SOLDAT DE PLOMB
( Mémoires )
II - Jalousie
2 - Un soir de mai 2006 , dans un hôtel de Biarritz où la mer claque contre la roche et l’air salé accroche à la peau . Et soudain , cette fille aperçue dans la navette à l'aéroport , qui se retrouve toute seule comme moi pour passer la soirée , silhouette qui se détache , au visage d’ange , éphémère , et pourtant rencontre à jamais indélébile . Un hasard ?
Qu'en reste-t-il , de cette présence lumineuse qui s’imprime en moi comme une trace , une blessure dans ma nuit si épaisse , une brûlure qui se consume à jamais , telle un météore , dans les replis invisibles du ciel éternel de notre dialogue ? Etait-il écrit quelque part , ce souvenir brillant encore lorsque tout s’efface ? Mais les passions s’éloignent , n’est-ce pas , comme les planètes , nous dit-on ? Du moins , certains le prétendent . Mais qui l’affirme ? Est-ce une vérité ou une illusion de plus ?
On se pose mille questions , mille tourments , mille songes remplis de fièvre , au sujet de l’Amour . Est-il né d’un battement d’aile , imperceptible , léger comme une mésange effleurant la lumière oblique du matin ?
Comme une forme mouvante sur le mur blanc , souffle effacé avant même qu’on l’ait deviné Cependant , n'éblouit-il pas aussi les aveugles que nous sommes ?
Là , au détour d’une soirée conviviale , d’un couloir silencieux , d’un regard surpris dans l’encadrement d’une fenêtre entrebâillée , on cherche à saisir l’instant , puis à le capter , mais déjà il nous fuit , volage , insaisissable , tandis que la lune , impassible , baignant la chambre , à travers la jalousie , d’une lumière trouble , laiteuse , me dévisage d'un air ironique , indifférent , " mésange balancée par la brise , à la pointe d 'un rayon ". ( 1 )
3 - Flash-back : un demi-siècle plus tôt , le sentier boueux glissait sous nos pas humides , me poussant à trébucher déjà de ses racines noueuses qui , entre d'épaisses mousses , dégorgeaient de l’averse du matin .
Devant moi , silhouette effilée me faisant signe , les bras en l’air , de m'arrêter , ma soeur savait bien ce que moi , encore bien trop petit , je ne devais , le souffle court , percevoir qu’après elle , toujours en retard , genoux maculés de fange et mains éraflées de ronces . Les " Peaux-Rouges " , que je devine embusqués derrière les troncs , dans le frémissement des fougères , dans le craquement sec d’une branche sous un pied trop pressé , ils sont là !
- Attends ! , me murmure- t-elle , désignant l’ouest du menton , car elle scrute , et moi , je lui obéis , presque haletant , frémissant , le cœur cognant sous mon pull râpé . Un signal , un sifflement , la course recommence , les indiens fuient dans le feuillage , ou attaquent , ou disparaissent une fois de plus dans la verdure , on ne sait jamais , c’est la règle du jeu , la loi sacrée de la forêt où Mariannig est reine , chef de guerre , véritable garçon manqué commandant sa troupe d’une voix claire , héritage lointain du marquis de Guer ou de Boudika , peut-être , qu’importe , mais stratège sans pitié ! Elle entraîne , elle court comme l'hermine , elle rit . Je la suis , toujours . De gré ou de force . Et les Noëls d’autrefois reviennent dans ma mémoire , avec leurs jouets d’artisans , ces merveilles de bois aux détails si précis , si vivants qu’ils en paraissent réels .
L’Îlot-Haut , Bellevue … ces noms résonnent encore , éparpillés au jubé de mon âme . ( 2 )
On s’enfonce dans le mystère d’un conte oublié , on marche sous les sapins d'un sentier perdu , la réminiscence d’un rêve d’enfant . Une allée bordée de secrets et de silences , l’écho d’un pas dans un passé que l’on croyait révolu . Cependant , les souvenirs , qui ne meurent pas , veillent , se tapissent , guettant leur heure pour ressurgir , pour envahir , pour prendre possession de tout mon être .
Comme cette histoire d’Hervine Magon que je devais lire un peu plus tard , mignonne , comme la mienne , au rire cristallin mêlé de larmes , courant vers le plaisir avec insouciance avant de s'avouer vaincue par la peur , lorsque son copain François , raconta-t-elle un jour avec dépit , l'avait soudain laissée tomber à l'eau !
Mais , lui aussi , le temps s’effondre , le soir, quand la lumière oblique découpe les ombres sur la lande , je parade , jambes courtes , ventre fier sous ma barboteuse , les cheveux en bataille , ma bicyclette rouge sous moi , conquérant des chemins caillouteux . Ma princesse blonde et radieuse , elle est là , derrière la haie d’aubépine , jupe trop large , couettes mal tressées , qui m'attend . Je l’appelle . Viens ! ( 3 )
Mais elle hésite , cette fille " romantique " , elle hésite toujours tant qu'il faut insister , sans cesse lui promettre qu’on roulera jusqu’au " Miroir aux Fées " , qu’on y verra , c'est sûr , chevaucher un chevalier sur la rive , un vrai , avec l’armure et l’épée , que le vent poussera nos voix jusqu’aux cimes , que la lande nous engloutira , mais juste un peu , sans nous faire trop de mal , pour mieux nous recracher !
Maloute grimace d'incertitude , se balance d’un pied sur l’autre , puis s’élance , main tremblante sur ma manche .
Le monde s’ouvre alors comme une carte immense où nous ne sommes plus que deux points minuscules , qui avançons , avançons toujours , vers l’inconnu !
La photo subsiste . Une vieille photographie écornée , deux enfants perchés sur des montures improbables , des vélos à roulettes . L’image tremble , palpite , comme une fenêtre entrouverte sur un monde disparu . Mais rien ne disparaît vraiment . Le temps se brouille . Les souvenirs s’effacent et renaissent . Et moi , je continue d’avancer , porté par le vent d’un rêve jamais tout à fait dissipé . Le soldat de plomb , figé dans son éternité minuscule , est toujours là , saint-cyrien rigide sous son shako à plumet rouge et blanc . Dans un coin de poussière , il veille , il observe . Est-il mon protecteur ? Mon spectre ? Ou simplement , comme un écho du passé qui persiste , une illusion dans ma quête du lieu magique où je suis né ?
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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - II - Jalousie - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .
" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 .
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Notes :
1 - " A la Recherche du Temps
Perdu " , I - Du Côté de chez Swann ( 1913 ) , 1 - Combray , par Marcel Proust ( 1871 - 1922 ) .
2 - Clément-Chrysogone de Guer , Marquis de Pontcallec ( 1679 - décapité à Nantes le 26 mars 1720 ) , fut un membre déterminant d'une conspiration bretonne visant à renverser le gouvernement de la Régence ( 1718 ) . Il a été popularisé par la chanson " Maro Pontkalek " ( I , 46 ) du " Barzaz Breiz " ( 1839 ) de Théodore Hersart de la Villemarqué ( " Kervarker " , 1815 - 1895 ) , par " Une Fille du Régent " ( 1845 ) , roman d'Alexandre Dumas , mais aussi par le film de Bertrand Tavernier , " Que la Fête Commence ... " ( 1975 ) avec Philippe Noiret ( Le Régent ) , Jean-Pierre Marielle ( Pontcallec )
- Boudika ( 30 - 61 ) , reine de l'ancienne tribu celte des Iceni , qui mena un soulèvement avorté contre les forces conquérantes de l'Empire Romain en 60 ou 61 après J.C . Elle est considérée comme une héroïne nationale britannique et un symbole de la lutte pour la justice et l'indépendance .
3 - " Mémoires d'Outre-Tombe "
( 1809 - 1841 ) , I , 5 , par François-René de Chateaubriand ( 1768 - 1848 ) .
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