LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - VII - L'Autre .
FIN
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DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - VII - L'Autre- Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 .
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Notes :
25 - " Un nouveau monde fait irruption ,
Qui assombrit le soleil le plus brillant ,
Tu peux maintenant voir , depuis les ruines moussues ,
Cet avenir fabuleux scintiller ,
Et ce qui était autrefois banal ,
Semble maintenant si étrange et merveilleux ... "
Es bricht eine neue Welt herein
Und verdunkelt den hellsten Sonnenschein
Man sieht nun aus bemoosten Trümmern
Eine wunderseltsame Zukunft schimmern
Und was vordem alltäglich war
Scheint nun so fremd und wunderbar ...
Novalis - Astralis - " Henri D'Ofterdingen " ( Posth.1802 )
26 - " Souvent , pour s'amuser , les hommes d'équipage
Prennent des albatros , vastes oiseaux des mers ... "
Baudelaire , " Les Fleurs du Mal " , Spleen et Idéal , II , " L'Albatros " .
* " Lover , Lover , Lover " ( 1974 ) , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " New Skin For the Old Ceremony " - Copyright 1974 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment INC. / Columbia - All rights reserved - Traduite en français par Graeme Allwright ( 1926 - 2020 ) dans son album " De Passage ... " ( 1975 ) - Copyright 1975 Graeme Allwright / Mercury Records - Tous droits réservés .
LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - VI - Pentecôte .
5 - L’Œuvre ( Notes de Travail )
Il n’est rien de plus fragile que le moment où l’on commence une symphonie . On se tient là , désarmé devant cette immensité blanche , et l’on doute . Tout n'est encore qu'incertitude , vertige en face de l'inconnu , mais parfois , quelque chose comme une vision surgit , s’impose , un rythme s’esquisse , et l’on sent alors que , sans la comprendre encore , une force travaille en nous . Ce n’est pas volonté , ce n’est pas métier . Le musicien ne la maîtrise pas , c’est un feu ancien qui soudain réclame sa forme . Il doit s’effacer , servir , attendre . Car l’œuvre , si elle est véritable , ne vient pas de lui : elle passe à travers lui , médium . Et le plus grand don , ce n’est pas le talent , c’est l’humilité , celle de s’abstraire devant le mystère de ce qui cherche à naître .
L’écrivain , seul aussi devant la blancheur de sa page , s’interroge : d’où vient cet élan qui le pousse à écrire ? Est-il , soit le maître de son projet , soit le scribe docile d’une voix intérieure , d’une main providentielle qui déroulerait pour lui le fil d’une histoire à venir ? Stefan Zweig , déjà , s’était penché sur cette énigme , celle de ne pas savoir si l’on invente ou si l’on découvre . Peut-être n’est-il alors qu’un arpenteur d’un labyrinthe ancien , pèlerin du mystère , à l’image de celui qui , un jour , s’était avancé dans le dédale de la cathédrale de Chartres . Là , le fil d’Ariane , sur la pierre usée du sol , prend la forme d’un tracé symbolique . On marche lentement , comme on entre en spirale dans une méditation , dans une œuvre . Et parfois , vient le " flash " , fulgurant choc intérieur comme celui de Saul sur le chemin de Damas , violente illumination qui retourne l’être et le pousse à bâtir . Mais elle ne suffit pas . La cathédrale se construit pierre après pierre , et la musique , note après note , dans l’humilité de celui qui accepte de n’être que l’instrument d’un dessein plus vaste que lui-même . Le compositeur devient alors l’apprenti d’un architecte , le musicien l'élève d'un chef d'orchestre ! Il ne s’agit plus de créer , mais de suivre la partition . Souvent , l’inspiration n’est pas un torrent qui déborde , mais une source cachée , lente à surgir , il faut parfois de longs silences pour trouver la note absolue . Elle naît souvent dans des zones d’ombre , loin de l’agitation du tourbillon , là où l’âme , enfin , consent à se taire . Il y a dans la création ce rythme qui échappe au temps des horloges . Comme la croissance d’un arbre ou l’érosion d’une falaise , l’œuvre mûrit peu à peu . ( 22 )
Elle exige que l’on renonce à l’empressement , que l’on accepte le doute , la veille , l’attente incalculable . Dans cet espace suspendu , où rien ne semble se passer , tout est pourtant gestation . C’est là , dans cette lenteur consentie , que le souffle de l'Esprit descend , sans bruit , sans éclat , comme une brise légère entre les flammes blanches . L’inspiration n’est pas conquise , elle est reçue . L’écrivain devient alors guetteur , il veille au seuil du monde , il apprend à reconnaître , dans un frémissement de voyelles et de consonnes , la venue discrète de ce qui veut naître par lui , l'accoucheur .
6 - Des mois plus tard, c’est par hasard qu’Elouan tomba sur un banal article de presse britannique en cliquant sur un forum obscur : " Une jeune artiste galloise retrouvée morte dans un accident de voiture suspect " . Il n’y avait pas de nom dans le titre , juste un lieu — Snowdonia — et une date , mais en poursuivant la lecture il trouva le nom de Lilwen Evans , 27 ans , dont la voiture accidentée avait été retrouvée au pied d'un ravin . L'accident n'avait pas eu de témoin . ( 23 )
Certains commentateurs , faisant remarquer l'absence de traces de freinage , parlaient de vieilles tensions autour d’un " carnet " bleu disparu qui , selon des rumeurs , n’avait jamais été remis à la police , dossier constitué avant sa mort par son ancien compagnon , jeune chercheur indépendant en histoire ancienne et tradition celtique . Celui-ci , Owain Morgan , avait mis au jour des documents secrets dans les montagnes de Snowdonia , suggérant l'existence d’un culte druidique encore actif . Mais ces recherches , qu’il pensait inoffensives , touchaient en réalité à un réseau néodruidique mêlé à des affaires d'espionnage industriel et de trafic d’antiquités . Cependant , lorsqu’il avait eu décidé de publier un article dénonçant certaines pratiques ésotériques utilisées comme façade , il avait été discrètement éliminé lors d’une randonnée , officiellement déclaré mort par accident . Mais sa compagne , Lilwen , en avait vu plus que ce qu’elle aurait dû ce jour-là . Traquée après avoir récupéré les fameuses notes , la jeune galloise avait fui le pays , gagnant sous une fausse identité Liverpool à toute vitesse . De là , sans but , elle avait pris le premier ferry vers la France , fuyant dans cette errance que , un an auparavant , Elouan avait croisée dans le jardin du Palais-Royal , à Paris , juste avant qu’un orage éclate , symbole de sa tempête intérieure . ( 24 )
Le cœur de l'écrivain breton se serra . Elle n’était donc pas revenue à la vie légère affichée auparavant sur les réseaux , mais avait seulement voulu donner le change , n’ayant pas eu la force de lui raconter sa tragédie . En coupant tout lien , elle avait non seulement cherché à le protéger , mais à l'empêcher aussi d'être mêlé à cette dangereuse histoire qu’elle traînait derrière elle , celle d’un complot diabolique enfoui sous les apparences du folklore , entre une société secrète mafieuse et la mémoire celte qui leur était si chère , et qui avait été manipulée .
Son attitude effacée , son indifférence apparente , prenaient un tout autre sens . Elle n’avait pas voulu qu’il porte un deuil supplémentaire . Elle l’avait assez aimé pour lui laisser croire , s'il n'allait pas plus loin , qu’elle n'avait été qu'une hirondelle de passage . Il referma l’article , les mains tremblantes . Dehors , la pluie commençait à tomber sur les vitraux de la cathédrale de Quimper , comme un retour du même orage , un an plus tard .
Lilwen était morte . Et lui , vivant . Parce qu’elle l’avait tenu à l’écart , puis effacé par précaution de son sillage comme un nom griffonné , rayé à la hâte . Il ne saurait jamais exactement ce qu’elle avait affronté . Ni à qui appartenait l’ombre tapie derrière la mort d’Owain . Mais il se surprit à murmurer son prénom dans les rues désertes .
Ce n’était pas un adieu . Plutôt une reconnaissance muette . Une dette aussi , peut-être . Celle de ceux qu’on a aimés trop brièvement , mais assez fort pour vouloir les sauver d’eux-mêmes .
Sur le chemin du retour après le week-end , il frissonna de tristesse en sortant de la cathédrale , sentant sur sa peau le vent qui l'avait suivi depuis l’ouest . Déjà , il pensait au jour où il retournerait là-bas . Pas pour elle , seulement . Mais pour comprendre ...
Il ferma les yeux pour la revoir un instant .
LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - V - La Tentation de Maël .
LES CLAIRIERES DE L'ÂME
V - La Tentation de Maël
Pour Gustave Flaubert
" La vie d'un homme est une île lointaine où l'on n'accède qu'après une traversée plus ou moins périlleuse . "
Henri Queffelec - " Un Recteur de l'Île de Sein " , III , 1 ( 1952 )
1 - Maël était un jeune homme silencieux , presque timide , toujours vêtu d’un manteau trop grand pour lui , qui passait plus de temps dans les livres des saints que dans les conversations des vivants , qu'il jugeait souvent trop terre-à-terre . Très tôt s'était dessiné son appel au sacerdoce , mais comme une ascension lente et obscure , non comme une certitude lumineuse .
Un jour de brume , en septembre , où le vent marin portait l’odeur des algues depuis le petit bourg de Landéda où il prenait , dans sa famille , ayant tout juste été admis au séminaire , quelques jours de repos pour se reconnecter avec la vie océane , il avait décidé de grimper sur la falaise jusqu'à un austère cloître en ruines dominant le large de ses murailles blanchies par le sel et le temps , l'abbaye Notre-Dame-des-Anges . ( 11 )
Ce matin-là , il ne savait trop pourquoi , une sensation étrange l'avait poussé à y monter , comme si quelque chose ou quelqu'un l’attendaient là-bas .
Le lieu était ancien , presque oublié , protégé par des buissons d’aubépines et de ronciers fleuris de roses blanches . Dans le pays , comme une source jaillissait d’un repli de rochers moussus , certains disaient que saint Guénolé s’y était lavé les pieds peu avant de gagner l’île de Tibidy . ( 12 )
Quand le jeune homme arriva , il était essoufflé , les cheveux en bataille et les yeux brûlants , tout étonné de voir qu'on avait enfin restauré la chapelle .
Après avoir bu l'eau de la fontaine , il s’agenouilla , puis relevant la tête vers le ciel ennuagé , il crut apercevoir une jeune fille prier dans l'église , resplendissante et rêveuse , et qui , elle aussi à genoux dans la lumière oblique d'un vitrail de la Vierge , était seule , telle une Madone transpercée d'un glaive . Il sentit en lui une secousse inexplicable , comme un feu sans nom . D'où lui venait cette douleur , il n'osa se le demander , n’osant l’aborder , se trouvant indigne d'elle . Dès l’entrée , pourtant , la fille , dont le visage s'éclairait d'un beau sourire éclatant de jeunesse , avait tourné les yeux vers lui . Mais Il ne bougea pas malgré sa présence fugace et bouleversante , et qui allait le poursuivre toute sa vie !
De plus , il ne savait rien d'elle que son visage et ce qu'il y avait lu , cette douceur mystique , cette détermination silencieuse et ce trouble presque sacré que l’on éprouve devant les icônes .
Dans son journal , il écrivit ce soir-là : " Je croyais avoir donné mon cœur à Dieu . Mais voilà qu’Il me le rend , retourné , bouleversé , dans la silhouette d'une fille . Est-ce Toi que je cherche , ou elle ? Et si c'était Toi à travers elle , comment Te distinguer ? "
Le futur prêtre pria longtemps pour que ce trouble passe . Mais il ne passait pas . Bien au contraire , avec l'évidence d'une brûlure inextinguible , il devenait une offrande au moment de la communion , lui faisant comprendre que ce n’était pas seulement un appel vers une créature , mais un signe de sa propre vulnérabilité humaine . Sa foi même était en cause . Etait-elle fidélité ou peur de vivre ?
2 - C’était dans les jours d’avant l’ordination . L’air sentait l’ajonc , les pierres de l’ancien monastère exhalaient leur silence millénaire . Aziliz avait demandé l’ermitage de Kergrist , sur la côte sauvage , pour se recueillir . Elle voulait faire mourir en elle tout reste d’attache qui ne menait pas à Dieu .
Mais le Père Lui-même ne devait pas être sourd , bien sûr , au cri des corps . Le Diable , songea-t-elle , s'il ne se montre plus sous forme de bouc , peut prendre , parfois , la forme d’un homme au regard brûlé de lumière.
On l’appelait maintenant soeur Gabrielle .
Etant venue jadis déposer des fleurs devant l’autel brisé d'une chapelle en ruine , elle l’avait aperçu comme une prière non dite , son bréviaire figé dans ses mains glacées par le froid .
Cet instant-là où le ciel était d’encre , où le vent soufflait sa symphonie des âmes surgie des abîmes de la mer , s'était-elle doutée qu’il n’était pas venu là par hasard ?
Quelques printemps d'après , comme chaque année où le ciel avait fléchi son regard sur la terre en ce jour où d’un seul coup , les pommiers se mettent à fleurir , marchant sur le sentier menant à la vieille abbatiale de Landevennec , elle portait une robe simple , grise , une petite croix de bois qu’elle avait sculptée elle-même à son cou , un châle jeté sur ses épaules .
Frère Maël , qui avait été ordonné prêtre à l’automne , siégeait dans son confessionnal , mais son cœur lui semblait de plus en plus désertique . Il priait sans feu , s'efforçant d'écouter avec le plus de soin possible les litanies ennuyeuses de fidèles aussi déboussolés que lui .
C’est alors qu’elle entra en compagnie des autres soeurs , tandis que les derniers cierges fumaient doucement au pied de la Vierge .
Il ne savait pas qu'elle allait venir en cette fin d’après-midi , elle n'avait fait aucun bruit . Mais tout changea soudain . L’atmosphère , la lumière , le silence même sembla retenu .
Elle s’agenouilla à la première rangée , juste devant lui.
Elle avait un visage fin , clair , impassible . Un manteau de laine bleu nuit . Une auréole de cheveux bruns , noués à la hâte , sortait de son voile . Le jeune moine sentit comme une brûlure monter en lui . Non de désir , il le sut aussitôt , mais de vertige . Quelque chose en elle lui révélait une faille inconnue dans son propre édifice intérieur . Il se mit à trembler légèrement .
- Seigneur , est-ce possible, que quelqu'un entre ainsi dans votre vie sans l''avoir jamais croisée avant ? , supplia-t-il , tentant de détourner les yeux , de se remettre à son chapelet . Mais chaque battement de son cœur lui répétait : elle est là . Plus qu’une femme . Une présence . Une lumière incarnée . Une interrogation adressée à sa foi même . Elle l'avait saisi , bouleversé , " renversé comme Saul sur le chemin de Damas ! "
Il se souvenait d’avoir lu , chez saint Jean de la Croix , que l’âme est souvent conduite à Dieu à travers une nuit où l’on ne distingue plus ce qui est spirituel de ce qui est charnel . Où l’on souffre comme un homme , mais en profondeur d’Ange . ( 13 )
Il s'était mis à jeûner , à s’imposer des veilles . Mais cela ne calmait rien .
La tentation du saint ? Non pas le péché , mais l’adoration d’un visage trop pur pour qu’on puisse s’en défendre , est-ce cela ? , se torturait-il .
La prière devenait impossible !
Il resta immobile longtemps après qu’elle fut partie .
Puis , dans sa cellule , ce soir-là , il écrivit :
" Elle s’est agenouillée devant moi comme un miracle muet . Et dans son mutisme , j’ai entendu un appel plus grand que tout ce que je croyais avoir compris de Toi , Seigneur !
Si c’est Toi qui me l’envoies , pourquoi fais-Tu de son apparence une telle blessure en moi ? "
Elle s'assit à la même place , le lendemain , restant plus longtemps , cette fois , prostrée dans la même adoration silencieuse . Il n’osa même pas lever les yeux vers elle . Ce n’est qu’à la fin , quand elle sortit , qu’il la vit poser , en passant, un petit mot sur le banc de communion .
Dès qu'elle fut sortie , il se leva , tremblant , pour le lire .
" Pardon . Je ne voulais pas troubler votre paix . Mais je viens souvent ici prier pour mon entrée au Carmel . Et j’ai senti ... que vous portiez quelque chose de lourd . Je prierai pour vous . Soeur Gabrielle . "
En un éclair , il réalisa qu’il ne pourrait plus jamais prier comme avant !
3 - Ma Soeur ? murmura-t-il .
Cela fit naître en lui un écho lointain , celui de vacances d'été dans sa famille maternelle des Abers , Gabrielle … Cela faisait si longtemps qu'il n’avait entendu un prénom comme celui-ci évoquant une mystérieuse voisine oubliée , sur la côte , la petite Aziliz , insaisissable et rêveuse , qui disparaissait souvent dans les champs pour observer les étoiles .
- Je savais que tu viendrais , lui dit-elle , se tournant lentement vers lui , comme si ces retrouvailles , d'après elle , avaient été inscrites dans une trame invisible .
Puis , elle lui expliqua qu’elle avait trouvé refuge comme novice au couvent .
Mais ce qui le bouleversa le plus furent ses révélations , car elle avait , lui confia-t-elle , commencé à recevoir des messages lui parvenant depuis l’ " au-delà ".
- Ils me parlent de semences du ciel , déclara-t-elle , de graines lumineuses , porteuses d’espoir et de transformation , qui ne viennent pas de l’ombre , pas du Malin , mais d’une source pure dépassant notre compréhension .
Elle lui montra ensuite un carnet qu’elle gardait précieusement sur elle , contenant une carte du ciel à l’intérieur , et des prières qu’elle recevait chaque jour , convaincue que ces paroles n’étaient pas qu’un simple symbole , mais qu'elles demeuraient bien vivantes .
Perplexe , il resta tout de même une heure en sa compagnie , lui parlant longuement , pendant qu'elle lui racontait ainsi , avec une clarté qui le troublait profondément , ses visions d'êtres venus des cieux les plus éclatants qu’elle voyait descendre comme des météores sur la terre .
Avant de partir, elle lui prit encore la main et murmura :
- Nous avons tous une part de paradis en nous , n'est-ce pas ?
Quand tu le trouveras , ne l'ignore pas . Je crois qu'il te guidera .
Ils se regardèrent longtemps , sans parler . Puis il avoua simplement :
- Je vous ai reconnu aussitôt . Vous étiez comme un appel . Je n'ai jamais oublié ce jour , à l'église .
Il ferma les yeux .
- J'ai cru que j'étais fou . Je n'ai jamais osé vous parler . Mais votre souvenir m'a accompagné plus fidèlement que bien des psaumes du Livre Sacré .
Elle sourit .
- J'ai cru , longtemps , que j'avais trahi le Christ en pensant à vous . Puis j'ai compris que c'était Lui qui passait par votre regard . J'ai passé ma vie à prier pour nos deux âmes . Dans la nuit de la foi .
Il baissa la tête , bouleversé .
- Peut-être étions-nous appelés à porter la Croix ainsi ? Non dans le désir , ni dans la possession , mais dans le renoncement . Peut-être que cette blessure , lance de l’amour , nous ouvre à Sa Passion ?
Les yeux humides , pour toute réponse , elle murmura :
- Il y a une fêlure en toute chose . C’est ainsi qu’entre la lumière . ( 14 )
Et dans cet aveu partagé , ils surent enfin qu’ils avaient aimé . Que cet amour , blessé , brûlé , offert , était devenu prière , et peut-être même , un sceau de sainteté ...
4 - Il apprit plus tard qu’elle devait rejoindre le Carmel de Morlaix . Chaque fois qu’il élevait le calice , une image traversait son cœur comme une grâce douloureuse : une jeune fille agenouillée , les yeux fermés , au pied de la Vierge , un amour dont il ne pourrait jamais rien dire , sauf à Dieu .
Il avait , cependant , demandé à la voir , " une dernière fois , juste avant la clôture "
Guidé par je ne savais quelle intuition profonde , il suivit la tourière sans rien dire jusqu’au jardin du couvent . Là , elle se tenait debout , silhouette majestueusement blanche au milieu d'un buisson de lys , le regard perdu dans une lointaine rêverie toute illuminée d'une lumière intérieure , coiffée d'un chapeau fleuri pour s'abriter du soleil ou , peut-être , humblement cacher au jour son apparence qu'elle jugeait , sans doute , trop insignifiante et trop changée pour ses amoureux du temps jadis . Quand il tomba sur elle , vers la fin de l'après-midi , elle l'accueillit comme un enfant venu jouer dans le petit bosquet de lierre où l'on peut voir la statue d'un saint breton . Sans doute aurait-il pu alors l’embrasser , l'étreindre , et tout aurait changé . Mais il n'en fit rien , se contentant de frissonner de tristesse , en s'efforçant de ne pas le lui montrer .
Pourtant , dans ses larmes cachées , la professe vit que l’amour le plus grand n’est pas celui qu’on prend , c’est celui qu’on donne .
Ils s’assirent sur un tronc d’arbre renversé , côte à côte .
Elle regarda longuement celui qu’elle aimait depuis les vêpres chantées dans la chapelle blanche de l'Aber . Mais ce n’était pas le même amour . Quelque chose de nouveau y brillait : un feu calme , sans orgueil , mais dévorant .
- Tu sais ce que je ressens ? reprit-il . En pensant trop à toi , j’ai l’impression de trahir le Christ …
- Et moi ... j’ai l’impression de Lui mentir en voulant t’effacer . C’est Lui qui m’as appris à Le prier autrement .
Ponctué par le ruissellement de la source , Il y eut un nouveau soupir .
- Je n’ai jamais rien voulu que le don total , murmura-t-il . Mais quel est ce Dieu qui voudrait m’arracher à toi ? Est-ce Lui , ou est-ce moi qui me mens ?
- Peut-être que l’amour , le vrai , n’a pas à choisir entre chair et esprit . Peut-être que ce que tu ressens pour moi , ce que je ressens pour toi , est déjà un appel . Mais nous ne savons pas à quoi .
Elle baissa les yeux.
- Et si j’étais ton épreuve ?
- Ou mon chemin , reprit-il avec effroi .
Elle le laissa faire quand il voulut prendre sa main , mais doucement la retira . Puis se leva .
- Autant que tu seras prêtre , tu seras mon frère dans l’Esprit . Car il faut que ce jour existe . Sinon , ce sera moi que tu renieras .
Laissant son bréviaire ouvert sur le tronc d'arbre couché , elle s'éloigna mais , devenant cette épine de lumière enfoncée en celui qu'une blessure avait transformé , non par dégoût du monde , mais par amour crucifié de tout ce qui vibre , ne disparut pas .
5 - Les années passèrent . Maël , hanté par cette fulgurante vision d'un jour , n’avait jamais su comment vivre avec un désir mal déguisé qui n'était pas une illusion . Mais il sentait que rien ni personne , jamais , ne l’avait autant rapproché de Dieu que ce trouble-là .
Aziliz , jeune religieuse , avait cherché comment le simple regard furtif d'un homme inconnu pouvait mettre le feu à toutes ses certitudes . Persuadée , comme sainte Claire ou Marie-Madeleine , que seule la prière pouvait donner un sens à ce vertige , elle était entrée au Carmel . ( 15 )
Lui , ce vertige , il ne savait comment le fuir . Le plus terrible était qu’il ne voulait pas le fuir .
Une nuit , il écrivit dans son carnet secret :
" Elle a réveillé en moi une tendresse plus haute que toute contemplation . Ce n’est pas elle que je désire . C’est ce qu’elle me révèle de Toi , Seigneur . Mais comment Te voir sans elle désormais ? Elle est devenue Ton miroir , Ton passage , Ton souffle . Je suis perdu . Et pourtant sauvé ... "
Pendant des décennies , les deux amis célestes , priant l’un pour l’autre , ne se croisèrent jamais que dans le secret de leur âme , sans le savoir .
Un jour futur , l'abbé aux cheveux blancs fut invité à prêcher une retraite spirituelle dans un monastère du Finistère . Il avait beaucoup vieilli , plus de soixante-dix ans , marchant doucement , les mains jointes derrière le dos , les épaules voûtées , n’attendant plus rien de la vie , le visage raviné par le vent des années . C’est dans le parloir du Carmel qu’il reconnut " sa " bonne soeur . Elle aussi avait un peu changé . Mais ses yeux portaient cette même lumière précaire et foudroyante .
- Je suis venu vous rapporter votre bréviaire , ma soeur .
Il s’agenouilla près d'elle .
- Quand j’entre dans une chapelle , c’est votre visage qui , toujours , me revient , pendant les vêpres , votre regard , pendant l’élévation ... Chaque fois que j'élève le calice , votre image traverse mon cœur comme la grâce douloureuse d'une jeune fille agenouillée au pied de la Vierge , amour jamais confessé , sauf à Dieu . Je croyais vouloir Lui donner ma vie .
Mais je sens qu’il me demande plus encore , l’impossible , aimer sans comprendre .
Ils pleurèrent longtemps , jusqu’à ce que les ombres grandissent autour d’eux . Puis , dans le crépuscule , elle lui dit d’une voix faible :
- Peut-être que notre amour n’est pas à vivre , mais à offrir . Peut-être que ce feu n’est pas fait pour réchauffer, mais pour brûler ?
Le prêtre la releva , lui tendant un petit galet blanc qu'il plaça dans sa main .
- Porte-le en souvenir . Porte-le toujours . Ce sera notre secret , cette pierre que j’ai trouvée dans l’église de Saint-Michel-en-Grève , là où les eaux montent comme un jugement . N'a-t-il pas la forme d’un cœur fendu ?
Elle le prit sans un mot , restant là encore un moment , sans parler . Puis une sœur vint chercher Aziliz .
Avant de partir , il ajouta , simplement :
- Priez pour moi , ma soeur . Pour que je comprenne enfin , là-haut , pourquoi le Seigneur nous a laissés si près l’un de l’autre , et si loin , comme deux flammes qui se reconnaissent au creux du même souffle ...
6 - Sur le chemin du retour , il se rappela que dans un sermon qu’il avait prononcé un dimanche d’hiver , il avait prétendu que le plus grand sacrifice n’était pas de renoncer à l’amour charnel , mais de le porter sans le consumer , que la pureté n’était pas l’absence de désir , mais sa transfiguration , parlant de ce que Pascal nommait " la grandeur et la misère de l’homme " . ( 16 )
- Et si mon charme n’avait pas été un piège , mais une grâce ? Et si ta foi ne résistait qu’au vide ? , lui avait même , un jour , écrit soeur Gabrielle . Tu n’as pas fui le monde , et Dieu n’est pas jaloux , Lui qui veut des hommes vivants , pas des statues de plâtre .Tu parles d’amour divin , mais tu veux en faire un désert sans corps , sans désir , sans frisson , sans faille . Le Créateur pourrait-il avoir peur de cette Beauté qu'il façonne avec amour comme un jardinier sa rose ?
" Aimez-vous les uns les autres ! ", a-t-il ordonné , non ? ( 17 )
La lumière de la crypte où ils s’étaient retrouvés , filtrait par un vitrail brisé , bleutée , presque irréelle . Des cierges consumés traçaient les ombres du passé sur le sol .
- Jésus dit aussi : " Celui qui veut me suivre , qu’il renonce à lui-même , et " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur ... "L’amour dont tu parles fait trembler ma foi . Il fait de moi un homme . Je ne sais plus si c’est une chute ou un éveil . ( 18 )
- Et si c’était les deux ? , lui avait-elle répondu avec douceur . Marie-Madeleine n’a pas seulement pleuré aux pieds du Christ . Elle l’a aimé , d’un amour pur et brûlant . Crois-tu qu’il l’a rejetée ? Il l’a laissée toucher son âme et son corps .
- Tu dis cela quand l'océan tout entier semble vouloir m’emporter .
- Laisse-toi emporter. Peut-être qu’on ne monte vers Dieu qu’après avoir connu la beauté qui fait souffrir . C’est dans la faille que passe la lumière , n'est-ce pas ?
Rappelle-toi ! Peut-être qu'il faut du désordre autant que de l'ordre pour faire un monde ? Laisse venir la mer ... Il l'avait quittée avec un étrange sentiment de calme et d'émerveillement , ne sachant pas si elle avait véritablement accès à un autre monde ou si ses visions étaient le fruit d’une imagination fervente . Mais quelque part au fond de lui , il sentait que leurs retrouvailles n’étaient pas un hasard ! ( 19 )
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DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - V - La Tentation de Maël - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 .
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Notes :
11 - Ruines de l' Abbaye Notre-Dame-Des-Anges , fondée en 1509 à Landéda par les Franciscains .
12 - La légende ( Cartulaire de l'abbaye de Landevennec ) veut que Saint Guénolé ( Gwenole , 461 - 532 ) , accompagné de onze autres disciples de Saint Budoc
( Beuzeg , 538-585 ) , arrive de l'Île Lavrec ( Lavred , archipel de Bréhat ) , débarque sur l'île de Tibidy , à l'embouchure du Faou , en 482 , s'y installe , y établissant un oratoire , avant , trois ans plus tard , de quitter l'île pour fonder Landévennec .
13 - Saint Jean de la Croix ( 1542 - 1591 ) prêtre carme espagnol , saint mystique , souvent appelé le " Réformateur " , déclaré Docteur de l'Église en 1926 .
14 - " Anthem " ( 1992 ) , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) sur son album " The Future " , copyright 1992 Leonard Cohen / Columbia - Sony Music Entertainment Inc. - All rights reserved .
" There is a crack , a crack in everything , That's how the light gets in ... "
15 - Sainte Claire d'Assise ( 1194 - 1253 ) religieuse italienne , disciple et amie de saint François d'Assise , fondatrice de l'ordre des Clarisses .
- Sainte Marie-Madeleine ( vers 8 - 60 ? ) "Apôtre des Apôtres " , Marie de Magdala , amie de Jésus , vécut à la sainte-Baume en ermite avant d'y mourir .
16 - " Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi , sinon un roi dépossédé ? "
" Pensées " ( Posth .1670 ) , Chap. XXIII – Grandeur de l’Homme : 1669 - Blaise Pascal ( 1623 - 1662 ) , philosophe , théologien français.
17 - Jean , 13 -34/35
18 - Matthieu , 16 - 24/25 - Deutéronome , 6-5 - Matthieu , 22-37 .
19 - " Il fallait du désordre , autant que de l'ordre , pour faire un monde ... "
Henri Queffelec - " Laissez Venir la Mer " ( 1974 )
LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - III - Le Passage de l'Arche .
LES CLAIRIERES DE L'ÂME
III - Le Passage de l'Arche
" Bright eyes , How can you close and fail ? How can the light that burned so brightly , Suddenly burn so pale ? " *
Pourquoi certains êtres vous marquent plus que d'autres ?
L'amour se lit sur un visage , même s'il reste sans réponse , provoquant une douleur , comme un sentiment de faim toujours inassouvie .
Il y a des gens que l’on oublie à peine aperçus , mais d’autres , comme des lucioles dans la nuit , s’accrochent à l’âme . On ne sait pourquoi . Leur souvenir , à la faveur d’un parfum , d’un reflet sur une vitre , d’un éclat de voix , même , revient sans prévenir . Ce ne sont pas forcément ceux que l’on a raisonnablement aimés , ni même ceux que l’on a connus . Mais quelque chose en eux a parlé directement à ce que l’on porte en soi de plus secret . Peut-être était-ce un regard posé comme une caresse , ou une manière de le détourner avec pudeur ? Une ombre sur la joue , une lumière dans un sourire . L’amour , parfois , ne s’énonce pas , mais il se dépose en silence sur un visage , comme un invisible papillon , le rendant soudain juste inoubliable . Il y reste , même sans réponse , tel une prière lumineuse que personne n’a entendue .
Alors , celle-ci devient quête d’une rencontre qui n’a pas forcément eu lieu , d’une autre vie qui aurait pu naître de ce frôlement d’âme . Et ce manque , apparemment sans objet , crucifiant comme une torture , avec le temps qui passe , devient une souffrance plus douce , presque belle , parce qu’elle rappelle que l’on a été vivant , vibrant , prêt à aimer .
Certaines vies ressemblent à l'eau d'une rivière , larmes de douleur , qui se jette dans un fleuve , comme le chante Dan Fogelberg , son interprète favori . L'on y entre à peine , s’y laissant porter sur un miroir , mais l’on en ressort transformé ! ( 1 )
Longtemps , je n’avais vu que moi dans cette histoire . Mon attente , ma peine , ce feu que j’avais porté comme une torche inutile dans la nuit de ses silences , bien plus tard , quand tout sembla fini , me fit soupçonner qu’elle était morte . Pas seulement disparue , mais vraiment ... partie . Une absence pleine , définitive . Parce que , ayant repéré , un jour , sa présence sur les réseaux sociaux , son allure , alors , m'était revenue , non plus radieuse , mais inquiète .
Comme si c’était elle qui , d'une certaine manière , me fixant désormais d'un oeil dur et brillant , me jugeait au travers du temps , moi qui avais eu peur de n'avoir jamais réellement compté , de n’avoir été seulement pour elle qu’un figurant , maintenant , je voyais que cet amour , si pur dans ma mémoire , avait pu être pour elle aussi plus qu'une menace , une raison de fuir . Avais-je été , sans le vouloir , l’une des causes de sa solitude ? Avais-je pu générer l’angoisse au lieu d'être source d'espérance ? C’est ainsi que cette ancienne affection m’avait quitté une seconde fois , non dans le manque , mais dans la question .
Je ne savais pourquoi cette personne m’était revenue , ce matin-là , au bout de tant d’années . Je buvais mon café tiède en regardant par la fenêtre , et soudain elle était arrivée là , plus rapide qu'une hirondelle de retour , au bout d'un petit clic . Non pas en rêve .
Non pas comme un souvenir précis . Mais comme une lueur au fond d'un regard , soudain surgie de l'écran .
Jamais , elle n’avait quitté ma mémoire , assurément . Mais il y a une différence entre se souvenir d'une vielle fable et être saisi par la nouveauté d'un roman . Cette fois , c’était elle qui me regardait , plutôt le souvenir que j’avais d’elle , mélange étrange de fragilité et de défi , avec ce qui restait d'une jeunesse inquiète que je n’avais jamais vraiment su comprendre .
Je me suis longtemps cru innocent dans cette histoire . Spectateur impuissant , cœur inutile d'un amour écarté . J’avais souffert en silence , je m’étais effacé avec une sorte de noblesse résignée . J’avais même fini par croire que mes sentiments n’avaient jamais compté pour elle qui m’avait à peine regardé , me parlant comme à un camarade distrait . Puis , le 4 juillet , jour de l'indépendance , elle s'était envolée vers son pays .
Mais ce jour-là , quelques années plus tard , ne constatant plus aucun signe de vie après sa dernière apparition la mettant en scène lors d'une kermesse où elle semblait heureuse à danser , j’en avais déduit qu’elle était sans doute morte .
Non pas " morte " comme une absence prolongée , mais morte vraiment . Suicidée quelque part dans une ville que je ne connaissais pas , sans mari , sans enfant , sans qu’aucun article ne s’en émeuve .
Et c’est là que le doute m’avait saisi . Une peur , lente , rampante , s’était installée : Et si , malgré tout , j'avais compté ? Et si , à un moment décisif , j'avais été le poids , le regard , l'amour de trop ?
Je m'étais alors souvenu de ses silences , que je croyais doux . De ses rires , que je prenais pour de la légèreté . De cette peur , surtout , qu’elle avait de devenir mère . Était-ce une menace qu’elle fuyait ? Comme toutes ces fécondantes promesses qu’elle avait certainement lues dans les yeux des hommes , qu’elle ne voulait plus entendre ? Je ne le saurai jamais . Pourtant , depuis ce jour , mon rôle me pesa . Je n'étais plus celui qui attendait en vain , mais peut-être celui qui , en convoitant , sans le savoir , un ventre , avait participé à son éloignement .
Elle vivait en moi comme une déchirure , et , désormais , quelques semaines après avoir soupçonné son départ , j’avais repris la route vers l’ouest . Sans but apparent , comme on pose une question . Ce n’était pas un pèlerinage , à cette époque , je ne croyais pas trop à ces choses-là . C’était plutôt pareil à une dérive , comme si mes pas savaient mieux que moi où je devais aller .
J’avais roulé toute la journée , sous un ciel trop vaste pour mes pensées . Les cactus , les stations abandonnées , les panneaux routiers blanchis par le soleil . L’air chaud entrait par la fenêtre entrouverte . Et dans la vieille radio du pick-up , la voix d’Art Garfunkel avait brusquement surgi , comme sortie d’un souvenir lui-même : " The windshield is covered with rain , I'm crying , turning the radio on , we're dancing , ninety-nine miles from L.A , I want you , I need you , please be there ..." ( 2 )
Chaque ligne , chaque mot , semblaient m’être adressés . La distance , la route , et ce désir de partir à l'aventure sans savoir si , une fois franchie ce désert , je retrouverai un jour quelqu'un de vivant .
Je savais qu’elle ne m’attendait plus , mais je voulais en avoir le coeur net .
Elle avait choisi Santa Rosa , petite ville californienne proche de Los Angeles , pour sa lumière douce et ses couvents de pierre blanche . Elle s’était retirée du monde comme on ferme les yeux sur un rêve qu’on ne veut pas voir mourir . Et pourtant , lorsque j'entrais dans la ville , j’eus la sensation d’une présence . Comme si son regard m’accompagnait encore , suspendu entre le rivage et le ciel , quelque part ...
( 3 )
Je m'étais garé devant la mission . Les cloches , bizarrement , sonnèrent . Puis , j'avais marché seul jusqu’au jardin , celui qu’elle aimait , me dit une bonne sœur . Un cimetière ombragé d'oliviers vénérables aux troncs noueux , fleuri d'hortensias et de roses , longeait l'allée principale , tandis qu'en son centre , une fontaine aux eaux jaillissantes , vrai calice de pierre , projetait sur les tombes leurs gouttes d'un miroir céleste ! Certes , lorsque je vis sa photo sur la sienne , la douleur n’était pas partie . Mais elle s’était changée . Elle était devenue comme une musique que l’on garde en soi , longtemps après que , dans une maison sans murs , la voix d'un chanteur se soit tue .
Je me retrouvais dans cette ville du bord de mer , là où elle avait passé ses étés , quelques années plus tôt . " Là-bas , je suis presque heureuse " , m’avait-elle écrit comme une anecdote , dans l'une de ses rares lettres . Je n’avais pas su relever . Je n’avais pas compris que dans ce " presque " était cachée toute sa vie .
Le soir , on me remit une enveloppe fine , jaunie , avec mon nom figurant sur l'enveloppe , écrit d’une écriture nerveuse , qu'elle ne m’avait jamais envoyée , la confiant à une amie religieuse .
L’encre avait un peu pâli , mais le trait restait lisible . Je l’ouvris avec la chair de poule . À l’intérieur , quelques lignes seulement . Pas de date . Pas de formule . Juste ceci :
" Depuis que ma mère est morte , j’ai peur . Pas de toi , mais de moi . Tu voyais quelque chose en moi que je n’étais pas prête à devenir .
Mon cher Dan , je t’aimais , mais pas assez pour changer de ville . Pardonne-moi . Si un jour tu trouves cette lettre , sache que j’y ai mis tout ce que je n’ai jamais osé te dire . "
Je restais là longtemps , le papier fragile entre mes mains . Le vent du large faisait bruire les feuilles , je crus même entendre sa voix , non plus lointaine , mais enfin presque apaisée .
Cependant , je compris également deux choses . La première , c'est qu’elle ne m’avait jamais aimé , d’une manière ou d'une autre , et la seconde , que je ne savais pas du tout qui pouvait être cet américain portant le même prénom que moi . J’étais arrivé là , au gré de mon voyage , dans cette petite ville de carte postale aux toits de tuiles rouges , posée entre collines et océan , dont les jardins fleuris de roses parfumaient des couvents d'âmes priant dans des cloîtres pour le bonheur des disparus .
C’était là que j’avais retrouvé sa trace , un certificat de décès , un nom de famille conservé , quelques papiers administratifs , rien de plus . Il n'y avait que cette étrange mention dans une correspondance d’une sœur carmélite :
" Elle priait beaucoup pour un homme qu’elle avait aimé dans sa jeunesse .
Elle n’en parlait jamais , sauf le matin , quand le soleil traversait les vitraux , se taisant alors , le regard tourné vers le lointain " .
J'étais allé jusqu’à la chapelle , au milieu des eucalyptus . J’avais marché longtemps dans la roseraie . Je ne savais plus ce que je cherchais . Peut-être juste un souffle , une coïncidence . J’avais vu son prénom sur un banc de pierre , offert en mémoire . D’une autre manière , elle était encore là .
Et moi , j’étais différent de celui que j’étais quand je l’aimais .
Quand une étrangère jeune et jolie , différente , dynamique , devient le miroir inversé de ce que nous ne sommes pas ( ou plus ) , cette fille représente l’inconnu .
Et par là même , elle incarne ce que l'on aimerait retrouver ou même , seulement , caresser du doigt , ce désir de renaître à soi-même à travers l’autre et son pays changé en énigme , sa langue en musique exotique , son histoire , en livre qu’on brûle de lire ! Alors , ce n’est pas tant cette personne qu’on aime , parfois , mais on souhaite , curieusement , séduit par la promesse d’un monde plus vaste que le sien , vivre en compagnie d'une présence aussi éducative qu charmante !
Oui , elle avait allumé en moi une soif . Ce qu’en elle , je désirais , c’était souvent le passage vers l’ailleurs , vers une autre version de moi-même , vers une liberté que je croyais disparue . Saint-Louis , la ville de l’Arche où elle avait vu le jour , donnait à ma " Virginia " , comme seuil du destin , cette résonance presque mythique , entre innocence perdue et mystère irréversible . Ce souvenir , même s’il n’était qu’un fragment parmi d'autres , semblait porter en lui tout un entrelacs de thèmes , la fuite vers l'ouest des pionniers , la lumière d'une promesse de l'au-delà , le repentir et la grâce d'un rêve de cow-boy ... ( 4 )
FIN
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DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - III - Le Passage de l'Arche - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 .
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Notes :
1 - " The River " ( 1972 ) , chanson de Dan Fogelberg ( 1951 - 2007 ) sur son album " Home Free " copyright 1972 Dan Fogelberg / Columbia Records CBS-Inc - All rights reserved .
2 - " 99 Miles from LA " ( 1975 ) est une chanson composée par Albert Hammond et Hal David , interprétée par Art Garfunkel sur son album " Breakaway " copyright 1975 Art Garfunkel / Columbia Records CBS Inc - All rights reserved : " Le pare-brise est couvert de pluie , je pleure , en allumant la radio , nous dansons , à quatre-vingt dix neuf milles de L.A , je te veux , j'ai besoin de toi , s'il te plaît , sois là ! "
3 - Santa Rosa , ville de la Baie Nord de San Francisco , partiellement détruite par le grand incendie d'octobre 2017 .
- Le Livre de Virginia ( Cycle de L'Etoile VI ) - Liminaire - 1 - L'Annonce de l'Ange / Visite à Santa-Rosa - Copyright Dan Ar Wern / Edilivre - avril 2020 .
4 - Auberive ( Cycle de L'Etoile III ) - 5 - Villeneuve et 6 - Virginia - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
* " Bright Eyes " ( 1978 ) , chanson de Mike Batt pour le film d'animation " Watership Down " , interprétée par Art Garfunkel sur ses albums " Fate for Breakfast " ( 1979 ) et " Scissors Cut " ( 1981 ) / Columbia Records CBS Records Inc. - All rights reserved .
" Yeux brillants , Comment pouvez-vous vous fermer et vous perdre ? Comment votre lumière qui brûlait si fort Peut-elle soudainement s'éteindre , si pâle ? "
LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - II - Couleurs de l’Arbre-Monde .
LES CLAIRIERES DE L'ÂME
II - Couleurs de l'Arbre-Monde *
" La route est longue , pour aller au bout du monde ... "
J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )
Je ne m’attendais à rien , ce jour-là . Je montais dans un bus anonyme et gris du cœur de la ville américaine de Houston , que je ne connaissais que de temps à autre , au gré de mes voyages professionnels . Pourtant , j’ai senti , à peine assis , cette chose étrange glisser en moi . Dans ce décor sans grâce , la mémoire de mondes oubliés m'a effleuré . Le fauteuil usé , la lumière pâle ainsi que les passagers muets , tout m’était presque familier . Pas dans le détail , mais dans l’âme . Comme si ce moment du flux temporel appartenait à une autre vie , dans une version plus ancienne où j’avais déjà , dans une forme plus subtile de " déjà-vu existentiel " , traversé ce carrefour de bitume et de hasard , non pas une simple impression d’avoir vécu là cette scène précise , mais la sensation profonde que tout un morceau de cet univers m'appartenait d’une manière mystérieuse , comme si j'y étais retourné plutôt que venu , méditation sur les strates , les identités multiples d'une existence qu’on porte en soi , éternelle , avec cette capacité intime qu’ont certains endroits , même les plus lointains , les plus banals , de nous révéler des fragments enfouis de nous-mêmes . Vivons-nous plusieurs fois en une seule , sans quitter notre corps d'aujourd'hui ? Suffit-il d’un changement de latitude , d’un paysage qui nous regarderait autrement , pour que notre mémoire profonde se réactive ? Alors , le passé se courbe , le futur s’efface , et le présent devient plus vaste , traversé d’échos et de présences invisibles , comme si le chêne sacré de nos Ancêtres projetait ses racines bien au-delà du sol natal , jusqu’aux villes de ce monde . La mémoire familiale devient alors non seulement enracinée , mais aussi transplantée , migrante , universelle . Il y a des lieux qui nous réveillent , des lieux étrangers qui nous reconnaissent comme une pluie tiède sur la peau . Ils ne disent rien d’emblée , ils nous murmurent l’odeur d’un figuier , la moiteur pâle d’une fin d’après-midi , la chaleur insupportable d’une plage d'Afrique sous les pieds nus d’un enfant .
Donc , je me suis demandé si chaque nouveau lieu où l’on marche , même seulement quelques heures , pouvait ouvrir en nous la perspective d'une autre vie ? Pas , au sens mystique d'une réincarnation , mais telle une ramification de tout notre être . Nous changerions de cadre , et ce serait une autre pièce qui commencerait , permettant à une autre version de nous-mêmes de se mettre à parler , à ressentir , à se souvenir !
Et puis , je suis aussi ravi quand je contemple ce tableau oublié que j'aime , au musée d'Orsay ! Celui avec des couleurs si obscurément vives qu’on jurerait , d'abord , les avoir appréhendées , celui des bleus argentés d'outre-monde , éclats de soleil couchant dans la clarté vespérale sombre des verts d’eau , palette d’un monde intérieur que le petit garçon porté par la mère , sur le rivage , a vue un jour dans un rêve , le conduire à un éden merveilleux d'une profusion de figuiers , de bougainvilliers , de murs chauffés par le soleil triomphal , d’ombres courtes et de ciel criant !
C’était l’Algérie d’un autrefois transmis ou deviné , plage sanguinaire d’un été jamais nommé , toujours mortellement ressenti .
De là , ma route s’est dessinée sans que je la décide : Castelnaudary d'ocre rouge à l'heure du silence , rebelle cathare aux ardeurs bafouées , façade austère d'un navire du moyen-âge échoué sur le canal du midi . Puis Nice , ma lumière familière cachant le déluge , avec ses palais en fête sur les murs roses de Cimiez la romaine , aux couchers de soleil qui n’en finissent pas de teinter l’âme en pourpre !
Mais comment jeter toutes ces couleurs sur une seule toile ? Comment faire tenir ces parcours multiples dans une même page , une même mémoire ? Il faut un arbre !
Ou peut-être , pour ces villes que j’ai habitées , traversées , moi , l'amoureux d’un invisible jardin , dont peu à peu , l'âme nomade a tenté de suivre les dessins d’une fresque ancienne où chaque pigment vient d’un quartier , d’un rivage différent , les nuances d'une voix littéraire qui , ne me parlant pas directement , résonne dans la musique des îles battues par le vent du grand large , phrases d'une langue inconnue qui me viennent sans prévenir . C’est celle de Le Clézio ** , ou d’un de ses jumeaux qui aurait vu , lui aussi , les palmiers de Nice pencher vers l’ailleurs , les rues blanches de la casbah d'Alger s’évanouir dans la poussière , les caravanes du désert s’effacer sous le sable comme des lignes de poésie .
Alors , je m’assieds au pied du grand saint de la cathédrale primitive .
Je n’ai plus besoin de lui parler , ni de chercher . Tout est là , dans le bruissement de ses frondaisons , dans les veines de son écorce mémorielle . Ce n’est pas un arbre unique , c’est un arbre-monde , mémoire des druides , comme une source dont je sens doucement monter en moi la sève . Il ne représente pas un labyrinthe , mais une spirale ouverte , vivante . J’accepte de ne pas tout relier . J’accepte que sa feuillure de branches , comme la mienne , reste inachevée .
Car l’âme , il est vrai , ne pourra tout comprendre . Elle essaie juste se souvenir .
Et c’est assez .
FIN
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DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - II - Couleurs de l'Arbre-Monde - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 .
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* Arbre du Monde ou Yggdrasil reliant la Terre au Ciel dans la mythologie nordique , associé peut-être à l'Arbre de Vie et celui de la Connaissance du Bien et du Mal dans la Bible ( Genèse , II , 9 et 17 , III , 24 ) , mais aussi à l'Arbre de Jessé ( Isaïe , XI , 1 ) ou au chêne sacré du peuple celte = ARBOR MIRABILIS .
" Le Passeur des Mondes " ( Cycle de L'Etoile I ) , VI , 3 - Mouton Noir , Mouton Blanc ( Note 15 ) - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
" La Demeure Enchantée " ( Cycle de L'Etoile II ) , V , 6 - Destruction de l'Atlantide ( Note 28 ) et Epilogue - L'Être de Lumière ( Note 15 ) - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
** Jean-Marie-Gustave Le Clézio , écrivain d'origine bretonne , né à Nice , prix Nobel de littérature 2008 .
LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - I - La Source et le Sentier .
LES CLAIRIERES DE L'ÂME
I - La Source et le Sentier
" Voici , J'ai ouvert devant toi une Porte que nul ne peut fermer ... "
Apocalypse de Saint-Jean , III , 8 , VI - Philadelphie .
Je suis retourné ce midi au vieux sentier qui longe la lisière du bois , là où la lumière s’accroche aux branches comme un chant muet . J'avais besoin de faire une pause dans cette escalade routinière et stressante qui vous transporte d'un battement d'aile en pays d'ailleurs . C'est le privilège d'une vie de navigant , disent certains , de prendre chaque jour l'avion comme on prend l'autobus . Mais toute médaille a son revers . Vous vous sentez parfois perdu au milieu d'une sorte de tourbillon sans fin dans lequel , vainement , votre coeur s'égare , comme un chasseur solitaire , à la poursuite illusoire de je ne sais quel rêve inassouvi au milieu d'une foule invisible et passagère , et la fatigue , en rajoutant , vous montre que vous ne savez plus vraiment ce que vous faîtes là dans ce désert bien trop peuplé d'ombres , dans ce maëlstrom superficiel d'escales , de visages , d'hôtels , comme un chapelet de stations de métro ou d'îles trop vite abandonnées !
C’est par un temps d’après-pluie que je suis entré dans la futaie . Sans but réel , comme souvent . Le ciel était encore gris , la lumière diffuse . Chaque feuille , chaque branche brillait doucement , lavée de la nuit . Dans l’air , flottait cette odeur unique , incomparable , celle des pins mouillés , du sol encore chaud sous l'averse , autour des pierres , des mousses fragiles , des fougères réveillées . Cette senteur-là , plus que toute autre , a le pouvoir de me ramener en arrière . C’est une clef mystérieuse . À peine l'avais-je respirée que quelque chose en moi , comme une blessure , s’était rouvert . Le sol détrempé buvait la lumière , et les troncs noirs paraissaient se parler entre eux . J’avais marché longtemps sans rien attendre , laissant mes pensées en arrière , entre sous-bois et ronciers d'aubépines , vidées par l'allure de mon pas régulier . Le vent jouait doucement dans les hauteurs , mais en bas , tout était silence .
Puis , sans que je m’y sois préparé , le paysage s’était éclairci .
Ce fut , là , je crois , que mon âme , il y a bien des années , commença de se ressourcer sans que je le sache encore .
L’enfant que j’étais aimait s’y égarer , non pour fuir , mais pour s’absorber , lui qui n’avait besoin ni de compagnon , ni de jouet , mais que le frémissement d’un feuillage , ou qu'un filet d’eau claire suffisaient à nourrir de leurs indicibles rêveries .
Je me souviens qu'il y avait , au creux du vallon , quelque fontaine imperceptible aux promeneurs trop pressés . Je la cherchais comme on cherche un secret . Et quand enfin je pouvais l’atteindre , agenouillé parmi les racines tordues , je m'efforçais d'entendre son murmure ancien , comme si la terre elle-même parlait . Cette eau qui chantait dans le recueillement me paraissait bénie . Je ne savais pas prier , mais je la contemplais avec ferveur , comme on regarde ce qu’on aime sans comprendre .
Je me suis arrêté . Soudain , devant moi , entre les branches dénudées , se dressait ce que j’avais oublié . La forêt , lentement , devenait une autre . Le présent s’était effacé sous mes pas . Je ne marchais plus dans cette fin de matinée ordinaire , mais quelque part dans une clairière beaucoup plus étrange , un bosquet de l’enfance entre Brocéliande et Coëtquidan . Là , dans cette autre royaume , apparaissait un vieux château à moitié en ruine , envahi par les ronces , du moins les vestiges d’un domaine qui , à l'époque , m’avait paru immense , et qui , maintenant , dans ma mémoire , avait repris les couleurs d'un songe irréel , un peu comme ces gouttes de lumière qu'on essuie , sans y croire , sur un miroir mouillé ! Peu à peu , affluaient les détails , la grille rouillée , la glycine folle entre les marches fendues . Je devais avoir cinq ans , peut-être six . Je revois encore les grandes tentes dressées pour une fête champêtre . Il y avait , partout , des lampions suspendus , des nappes blanches sur des tréteaux . Les adultes parlaient fort pendant qu'un orchestre jouait sous la tonnelle , et nous , leurs enfants , trop heureux , pour l'heure , de pouvoir ignorer leur monde , indifférents à leur banquet , nous nous efforcions d'y échapper en nuées d'hirondelles , bâtissant des cabanes de branchages tapissées de feuilles mortes , faisant courir un cri aigu libératoire entre les chênes , dans les taillis ! Je me rappelle la fraîcheur de l’herbe sous mes pieds nus , les esclaffades , les courses effrénées autour du vieux puits . Puis , elle était apparue , Maloute , fille de militaire , venue du camp voisin , culotte courte , casquette vissée sur la tête , allure vive , l'oeil sauvage . Elle savait se rouler par terre ou grimper dans les arbres , défier les garçons dans des courses , des bagarres improvisées , les moquant d’un rire plus clair que la musique fendant l’air ! Lorsqu’elle m’avait regardé , ce jour-là , ce ne fut pas une invitation , c’était une évidence !
Elle s’était approchée , me lançant une pomme cueillie au vol :
- Tu ne sais pas jouer , toi ? Viens ! , m'avait-elle simplement ordonné .
Je l’avais suivie , la dévisageant sans bien comprendre ce qui m’arrivait . Mais quand nos regards se croisèrent , ce fut comme un appel intérieur , un vertige doux .
Ce moment n’avait duré qu’un après-midi , mais il m’avait traversé pour toujours . Ce n’était pas un amour , c’était plus subtil ! Une ouverture , un ébranlement . Pour la première fois , quelqu’un m'avait vu , choisi , entraîné . Je ne l’ai jamais revue , pourtant . Peut-être n’était-elle qu’un mirage , un passage lumineux dans le pays merveilleux de ma prime jeunesse ? Mais son regard continue de me hanter .
J'ai , d'ailleurs , gardé une vieille photo d'elle où on la voit chevauchant sa monture , un petit vélo , et moi tout près d'elle , au pays de Brocéliande ... Je l’ai retrouvée un jour dans une ancienne boîte à souvenir , oubliée au fond d’un placard . Nous sommes debout , comme deux cavaliers d’un empire éphémère , à côté de nos bécanes . Ma cavalière sourit à l’objectif . Moi, je la regarde , elle seule . Nos montures grincent , nos risettes sont franches , malgré le crépuscule aveuglant de Brocéliande , en arrière-plan , qui filtre à travers les feuillages , comme une bénédiction muette .
Quand il m'arrivait , naguère , de retrouver le silence ruiné du manoir , je sentais un pincement de cœur pour ce qu'elle était . Cette cicatrice m'avait d'abord fait mal comme une prière qu’on croyait perdue , comme une source sous les pierres , longtemps recouverte , mais jamais tarie . Je repartais sans me retourner . Le sentier me ramenait vers le monde ,
Mais , aujourd'hui , un autre regard me possède . Ce matin , j’ai retrouvé un fragment de son âme , de celle qui jouait , aimait , s’émerveillait ... Cela me suffit pour continuer ! J’ai senti à nouveau cette paix que l’on ne trouve qu’en se souvenant d’avoir été pur .
Ainsi commence ce chemin de clairières , lorsque chaque pas est une réminiscence , et chaque halte une invocation . La forêt , en sa lente sagesse , n’oublie rien .
FIN
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Breizh-Terminal - 8 - Epilogue - L'Archonte au Bal des Six .
Breizh-Terminal
Épilogue
VIII - L'Archonte au Bal des Six
" La Sphère est plus lourde que le globe de la Terre ...
Mais l'Enfant joue avec elle parce qu'il est fait de la même matière :
de Lumière ! "
Gitta Mallasz - " Dialogues avec l' Ange " , 2è entretien . *
38 - Un jour, les vents d’ouest cesseront de mentir . Les brumes se lèveront des rivières noires , les pierres levées se souviendront d'elles , comme six échos d’une Bretagne suspendue entre les mondes , six miroirs tendus à l’humanité fatiguée , perdue dans les reflets d’un progrès sans âme , où un navigateur hors-délai , revenu d’un tour de mer que nul ne vit finir , découvrit une sphère terrestre devenue décor , où des enfants faisaient chanter les murs d'une chorale devenant piège à rêve , tandis que , tout autour , le coeur de ville , s’effaçant dans l'ombre des sourires figés , battait à l’unisson d’une machine à pain sans goût , dans la lueur d'un phare qu'un jeune rameur tentait vainement de lire , comme on déchiffre les tremblements d’une étoile mourante !
" Le jour où les chiens mèneront la danse , et que les loups apprendront à bêler , ce peuple sera tondu jusqu’à l’âme " , disait le poète !
La dernière princesse était partie sans se retourner , guidée par une opale , une vibration , le souvenir d’un port d’attache balayé par les vents .
Maintenant , dormait sa légende . Mais le sol , un jour , vibrera sous les pas de ceux qui l'écoutent . Car demain , la " Porte " s’ouvrira encore . Et la Bretagne , au-delà d'une frontière entre invisible et visible , ne sera plus un pays comme un autre . Elle sera un passage !
Alors , l’archiviste du Gouffre comprendra peut-être qu'on ne tue pas un peuple avec des armes , qu'on l'efface en lui faisant simplement croire qu'il n'a jamais existé !
Ce qu’il verra , pourtant , ne pourra être dit : lumière liquide , musique vivante , être translucide dont les regards semblent percer l'âme , Ange qui s’avance et , par un cristal pulsant doucement , vous parle sans ouvrir la bouche , d'un son pur venu du cosmos :
" Tu es celui qui reliera les mondes , tu es l'Archonte du futur ! "
Mais aux confins de cette étrange offertoire , six petites boules bleues lui apparurent soudain , faisant cercle autour d'un astre rouge : alors , le navire s'arrêta , comme parvenu au bout du chemin , puis brusquement , fut aspiré dans un long tunnel où , dans la tête du voyageur , défilèrent à une cadence inimaginable les images les plus noires de sa vie ! ( XIV )
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Notes :
XIV - AUBERIVE ( Cycle de L'Etoile III ) - 11 - Histoire d'un Chef d'Orchestre , 23 - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
* "Dialogues Avec L'Ange " ( 1943 / 1944 ) de Gitta Mallasz ( 1907 - 1992 ) , mystique austro-hongroise .
Breizh-Terminal - 6 - L'Archiviste du Gouffre .
Breizh-Terminal
VI - L'Archiviste du Gouffre
" J'aimerais vous montrer les monts chauves de l'Arrée , les sentiers blancs qui conduisent à des manoirs poignardés , les chemins qui s'enroulent autour des hameaux bleus ... "
Xavier Grall - " Les Vents M'Ont Dit " ( 1982 )
21 - La Crypte :
" La vie , la mort ? se consolait-il parfois , repensant à un rideau qui tombe ou qui s'ouvre , une dernière chute ...
Il devait être minuit , peut-être un peu plus , lorsqu'une rumeur grandissante , recouvrant , au bas de la falaise , le clapotis des vagues , remplit soudain l'espace au moment même où l'alarme avait furieusement retenti !
Alors , les sirènes , vociférant telles des harpies , commencèrent d'hurler sur la lande plus fort que le vent du large pendant que , dans le même instant , de leurs ventres lumineux , des milliers d'engins spatiaux larguèrent , en même temps que de nombreux missiles hypersoniques , d'horribles bombes lasers paralysantes !
N'était-il pas déjà trop tard , face à cette force terrible voulant brutalement les anéantir ! Piège fatal ... , ruminait-il , revivant sans cesse les évènements tragiques de la semaine précédente , lorsque , à la première alerte , il avait enclenché ce mécanisme qui , dans les souterrains d'un manoir proche de la presqu'île de Crozon , juste au-dessous de l'étendue marine et de l'effroyable fracas de la guerre , avait pu enfin lui ouvrir un passage en direction d'un abri secrètement dissimulé à l’ombre millénaire de l’abbaye de Landévennec , entre houle océane et collines d'Armor ! ( VIII )
Car c'était ici que vivait l’archéologue-archiviste Ronan Kerrec , à l’écart du monde . Sa vie , il l'avait passé à écouter le vent frémir entre les pierres tombales tout en classant des feuillets mangés par l'iode et le sel , à restaurer des incunables rongés par l'âge .
Un jour de grande marée , même , lors de travaux de consolidation dans une crypte effondrée sous l’ancienne sacristie , il avait découvert ce qui ressemblait à une cavité inconnue , un gouffre souterrain . Descendant un escalier de fortune taillé dans la falaise , il était tombé , presque littéralement , sur une sorte de nef ou de crypte , haute et profonde cathédrale sous-marine éclairée de vitraux sertis de rocs et de coquillages répandant leur luminosité diffuse , vaste salle circulaire qui , à l’exception d’une seule contenant un coffret de fer noir , était bordée de niches décorées d’inscriptions incompréhensibles , comme des ondes figées dans la roche , mais vides ! le jeune chercheur , alors , procédant à une fouille discrète à l'abri des regards indiscrets , mit à jour un ensemble de manuscrits reliés en vélin sombre , à l’encre bleue métallique , luisant faiblement . L’un d’eux portait un titre gravé en lettres inconnues , mais traduites phonétiquement au XVIe siècle : " Chroniques des Eons " . Plus il lisait , cependant , plus son sang se glaçait .
Les textes , datés de 1574 , signés par un certain frère Eliaz , racontaient une histoire lui semblant défier toute logique , mais recoupant exactement les événements fatals qu'il avait pu observer se produire avant-guerre , ces dernières années , tout autour de lui : disparition des saisons , comportements humains mécaniques , lumière du ciel devenue irréelle . Donc , dans ce corpus , le curieux moine relatait l'existence d'êtres venus des confins de l’espace-temps , civilisation vibratoire , semi-incarnée , qui s'était autrefois trouvée en étroite relation , par une porte télépathique , avec les sages de Brocéliande . Mais un jour , pour une raison qu'on ignorait encore , ce passage avait dû être fermé entre les plans , plongeant ainsi l’humanité dans une lente désynchronisation des cycles cosmiques , pour protéger l'extérieur de la corruption terrestre ! Mais les Eons n’étaient pas tous partis . Certains , cachés dans les plis du réel , étaient restés dans les brumes des forêts et les brouillards des villes , sous des lacs anciens . Leur base , une structure lacustre forestière parfois , camouflée au cœur de la forêt légendaire , attendait le moment du rééquilibrage .
L'heure était enfin venue . C’était maintenant ! Le manuscrit décrivait le retour de ces " libérateurs " chargés de rouvrir la fameuse " Porte " et de réveiller tous ceux que le monde avait oubliés . Le texte évoquait une " descendante du Chant Primaire , navigatrice perdue , revenue d’un monde sans âme " , allusion troublante à un récit qu'il avait lu quelque part .
Mais surtout , le religieux parlait de l'effacement progressif de la personnalité individuelle humaine , remplacée par une notion d'ordre collectif , villes glacées , peuples dociles , paysages figés dans des textures numériques . Bouleversé , l'ingénieur comprit qu'il s'agissait d'un avertissement , mais aussi , dans les derniers feuillets , d'un schéma précis du gouffre sous l’abbaye , permettant d'accéder , par une clé scellée sous une roche , à une autre crypte secrète .
C'est alors qu'il perçut soudain des cris venus des profondeurs ! L'homme courut à cet appel , et c'est en cet endroit précis qu'il la trouva , prisonnière malgré elle , en compagnie d'autres survivants du chaos , celle-ci lui expliquant qu'ils avaient été piégée en ce lieu depuis la veille !
Un miracle , défiant les barrières de l'espace et du temps , lui avait permis de retrouver enfin son amour de jeunesse , qu'il n'espérait plus jamais revoir !
22 - Maureen : Ensemble , après la joie des retrouvailles , le petit groupe , qui avait pu survivre grâce à un accès à l'eau et des rations militaires , dénicha ensuite un codex qu’aucun historien n’avait jusqu'ici recensé , dont , à la lumière pâle d'une torche et de vieux néons raccordés à une batterie solaire , ils tournèrent les quelques feuillets . Ce n’était pas un livre , mais un témoignage trans-temporel , comme si un scribe du futur , dictant son récit au passé dans un texte latin mêlé de symboles inconnus , décrivait l’Histoire de la Bretagne et de la Terre jusqu’au début du 21è siècle , et bien au-delà , résumant avec une précision déconcertante des faits que Ronan connaissait déjà , plus d’autres qui ne s'étaient pas encore produits , du moins , pas officiellement .
Refoulés d'abord par l’essor industriel et les &ventures napoléoniennes , les derniers dogmes religieux s’étaient estompés peu à peu , s’enfonçant dans l’oubli . Les deux premières guerres mondiales marquèrent un accélérateur de déséquilibre . L’humanité , coupée de ses racines célestes , dérivait vers le chaos .
La technologie avançait , mais l'âme reculait .
Le territoire de Brocéliande , dernier sanctuaire vibratoire , dont on avait prudemment changé le nom , se trouvait morcelé , victime du folklore , et gardé sous surveillance par l'armée républicaine . Au 21è siècle , une troisième guerre mondiale éclata . En Asie , au Moyen-Orient , puis en Europe . Une salve nucléaire réduisit plusieurs capitales en cendres . La France , sous un gouvernement autoritaire issu de l’effondrement de l’Union européenne , était entrée dans le conflit , la péninsule armoricaine devenant une zone de repli insoumise , protégée un temps par ses côtes, ses forêts , ce qui subsistait de son mode de vie .
Mais bientôt , sous l'effet de la famine , des radiations , la société civile s’effondra . Les cités devinrent des cages , les campagnes s’enflammèrent !
Vers l'année 2050 , un groupe de survivants affamés , quelques dizaines d’humains regagnant l’ouest , atteint les rives du Finistère . Parmi eux , se trouvait une femme , l'officier de marine Maureen Gwenn Kervella , 35 ans , qui , originaire de Brest , avait commandé à bord d'un sous-marin nucléaire , puis fui un port ruiné , guidant quelques survivants vers l’intérieur des terres .
Porteuse d’un artefact codé , médaillon en forme d’opale transmis de génération en génération dans sa famille , elle était aussi gardienne inconsciente d'un savoir oublié .
C'est alors que , dans les brumes de la grotte sous-marine , un phénomène se produisit .
La surface de l’eau s’ouvrit , formant un miroir suspendu . Lentement , dans un dernier souffle venu des landes , juste entre ciel et mémoire , descendit un vaisseau non métallique , mais végétal et translucide , vibrant comme un accord musical !
Comment expliquer qu'il était venu les chercher , guidé par l'opale , et que le temps , mystérieux concept , avait pu assouplir ses barrières pour permettre la libération des otages du gouffre ! Les libérateurs de l'espace accueillirent les survivants , mais s’adressant à Maureen , parce qu'elle paraissait comprendre leur langue , antique vibration , codée dans son ADN , qui s’était éveillée .
Les Eons lui révélèrent que la " Porte " allait s'ouvrir à nouveau , que l’exil humain pouvait cesser .
Bientôt , tous deux , sous l'immense voûte bercée par les trompeuses caresses d'une brise marine s'amusant encore sur l 'écume des vagues tel un dompteur aveugle ignorant les sourdes menaces des profondeurs , montèrent à bord du navire , ultime espoir d'une humanité déchue , portant avec eux la mémoire de la Bretagne et des anciens pactes .
La nouvelle se propagea de bouche en bouche . Dans le rougeoiement du ciel , signe d'espoir , au seuil de leurs maisons , les derniers habitants les virent s'éloigner !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - VI - L'Archiviste du Gouffre - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
VIII - Abbaye de Landevennec ( Finistère ) , monastère fondé en 490 par St Gwenole .
- Presqu'île de Crozon , située en face de Brest .
Breizh-Terminal - 5 - Mémoires de la Lune Rousse .
Breizh-Terminal
V - Mémoires de la Lune Rousse
"Ma belle étoile , je t'en prie !
Ô , ne laisse pas ta belle lumière
Se troubler par la brume
17 - Lune Rousse : Écrivaine nantaise , mais aussi guide touristique passionnée de mystères celtes , mademoiselle Arzhur , une belle fille rousse à moitié irlandaise , avait grandi dans une petite maison des bords de l'Erdre avec vue lointaine sur la Tour Bretagne , rêvant à un monde disparu derrière les pierres suintantes de l’ancien château des ducs . Depuis quelques années , Mila , malgré tout conseillère culturelle , animait des visites nocturnes , mêlant la légende d’Ys et les signaux lumineux du Mont-Saint-Michel aux théories jugées les plus controversées que la presse d'extrême droite avançait sur le " Grand Remplacement Culturel " . A cause de ça , peut-être , ses livres peinaient à trouver leur public . Trop sombres , trop étranges , lui disait-on d'un air hypocrite sans lui avouer clairement qu'elle dérangeait . Mais elle continuait quand même à écrire , car quelque chose , elle le sentait chaque minute en elle un peu plus , approchait inéluctablement .
C’est alors qu’un jour , sans mot d’accompagnement ni aucun nom d’expéditeur , un manuscrit relié de cuir rouge , avec juste un titre dessus , gravé à la main : " Mémoires de la Lune Rousse " , arriva dans sa boîte aux lettres . Dès les premières pages , la jeune fille sentit sa peau frissonner . Ce n’était pas un simple roman . Les descriptions , d’une précision sidérante , évoquaient la découverte par l'héroïne du récit , d'un monde ressemblant à un décor de théâtre , lentement remplacé par des entités qui réécrivaient la mémoire collective pièce par pièce , visage par visage !
Mais le plus dérangeant, c’est que certains rêves qu'elle avait notés dans ses carnets intimes , jamais publiés , paraissaient mot pour mot dans le manuscrit !
" Tu t’es toujours demandée ce qu’il y avait sous les caves du château . Tu l’as vu en songe , trois fois . Les portes scellées par la pierre . L’encre noire des poètes effacée sous la chaux . Cherche Meschinot ... "
Cette phrase la hantait ! Jean Meschinot , poète breton du XVe siècle , en était-il la clé , lui qui était connu pour les satires mordantes de ses ballades patriotiques ? Dans ses poèmes , revenait cet étrange vers comme une forme de malédiction :
" Le jour où les chiens mèneront la danse , et que les loups apprendront à bêler , ce peuple sera tondu jusqu’à l’âme , avant de dire merci " ! Guidée par ce fil ancien , Mila retourna au château , de nuit , munie du précieux cahier et d'autres textes de l'artiste et , grâce à une analyse cryptographique des rimes , découvrit une carte , dissimulée dans une acrostiche du recueil titré " Les Lunettes des Princes " , lui indiquant une entrée oubliée dans un des puits dissimulés sous les douves . ( V )
Là , dans les souterrains , scellé dans une capsule de verre , elle trouva un second manuscrit , daté de 1943 , parlant du projet " Terminal " , qui avait été initié pendant l'Occupation , lorsque les savants " nazis " , promoteurs d'une Europe totalement germanisée , travaillaient à une expérimentation psychique visant à modifier l’identité d’un peuple par des ondes , des images et des rituels réécrits .
L’histoire qu'elle avait entre les mains n’était donc pas une fiction , mais la mémoire interdite , transmise en silence par des " Veilleurs " , ceux qu’on appelait les " Rousses " , comme ceux de sa famille qui avaient échappé au signal que les " Remaniés " ne pouvaient plus effacer de leur âme . Elle comprit alors pourquoi on venait la chercher .
La guerre , même perdue par l'ennemi , avait laissé des traces de ses diaboliques inventions ! Déjà , dans les archives , le visage de sa grand-mère Viviane , figure éminente de la résistance dont elle était le sosie , avait été changé . Quant à son propre site internet , il avait été bloqué sans raison . Ses amis la trouvaient " bizarre ", murmuraient-ils , " plus tout à fait elle-même " . Le profanant héritage de l'infâme avait donc était poursuivi avec la complicité de ceux qu'elle servait !
Mais il lui restait la totalité d'une nuit pour transmettre à son tour . Elle ouvrit une dernière page du grimoire vermeil qu'elle n’avait jamais osé , jusqu'ici , parcourir . Elle y lit : " Mila , tu es la dernière mémoire . Si tu écris ce que tu as vu , d’autres se souviendront . La Lune Rousse veille . Mais à l’aube , ils viendront pour toi ! "
18 - Le Flambeau d'Anne : Chaque semaine , elle emmenait des troupeaux de touristes dans les couloirs du palais ducal , casquettes vissées sur le crâne , appareils photo autour du cou , certains ne " bêlant " que pour prendre un " selfie " avec l’armure du couloir d’honneur ou acheter une boîte de " berlingots nantais " . Quand elle leur racontait qu’ici même , la duchesse Anne avait signé un traité pour préserver l'autonomie de son Duché , et que ce lieu avait été le dernier bastion de la souveraineté bretonne , ils la dévisageait comme des bêtes égarées , l'oeil vide , soit acquiesçant mollement , soit gloussant comme des dindons . Mais personne , vraiment , ne l'écoutait .
Ce qu'ils voulaient surtout savoir , c'était si si la boutique vendait des magnets " avec des drakkars ".
Parfois , elle se disait qu’elle était la dernière à encore y croire . Que les pierres du château retenaient plus de larmes que de gloire . Que bientôt , même les murs l'oublieraient .
Puis , cela arriva très tard , par un soir de " lune rousse " , quand tout allait basculer !
La conseillère venait de terminer une visite privée , s’attardant dans la salle des ducs de Bretagne , celle aux grandes tapisseries . La pluie fine claquait sur les pavés du grand logis .
Tout à coup , lorsqu'elle ferma les lumières , près de la grande cheminée , une brume blanche flotta au-dessus du sol .
D’abord , elle pensa à une buée , une illusion . Mais non .
Portant une robe de velours sombre , une silhouette se détacha des broderies d’hermine avec la coiffe altière d'une duchesse de jadis !
Elle sentit son coeur se serrer .
La voix lui avait paru si douce , mais d’une autorité saisissante .
- Vous avez les yeux grand ouverts .
Ce que d'autres laissèrent éteint trop longtemps , vous le voyez clairement . Vous entendez les pierres pleurer . Vous savez que ce peuple , notre peuple , est en train d’oublier son nom , qu' il est temps pour vous de reprendre le flambeau !
Elle tomba à genoux .
- Qui êtes-vous ?
Le spectre s'avança devant elle , translucide mais majestueux , la main tendue , auréolée d’un faible halo doré .
- Je suis celle qu’ils ont réduite à une figure de manuels scolaires . Cette épouse , deux fois mariée au Royaume de France . Mais j’étais bien plus . J’étais la voix d’un pays . J’étais la mémoire de la mer , de la lande , des étoiles qu’on savait lire en breton . Et toi , Mila , tu es la dernière à pouvoir rallumer la flamme ! ( VI )
Celle-ci murmura :
- Mais pourquoi moi ?
- Parce que tu sais déchiffrer mes rêves . Parce que tu as reçu le livre de mon ami le barde . Parce que tu portes en toi la mémoire oubliée d'une reine éternelle . Et parce que bientôt , ils viendront te remanier , comme les autres . Mais il est encore temps !
Le fantôme disparut . Mais la tapisserie murale avait changé . Un détail s’y était ajouté , là , à la bordure , une petite hermine blanche dans une alcôve . Elle jura qu’elle n’était pas là hier . Elle l’avait déjà reconnue . Dans un rêve . Dans une strophe de Meschinot !
Ce soir-là , elle remarqua , quand elle rentra chez elle , que l'ouvrage , sur son bureau , s’était rouvert seul , et qu'un nouveau passage était apparu :
" Quand la duchesse viendra à toi , ne doute pas . Les " Veilleurs " , près d'elle , sont toujours là . Cherche la salle des pierres inversées . Le code est inscrit sous la queue de l'hermine . Tu n’as plus qu’à rallumer la langue perdue " .
19 - La Salle des Pierres Inversées : Elle revint au château avant l’ouverture , le lendemain , prétextant un relevé de parcours pour la prochaine visite costumée . Le régisseur lui lança un regard distrait :
- Encore en train de chercher des fantômes , Mila ? »
- Non . Pas cette fois , réussit-elle à lui répondre en feignant de sourire , cependant que ses doigts tremblaient sur la clé du petit trousseau qu’elle avait découverte , la clé numéro 7 , celle qu’elle n’avait jamais utilisée . C'est ainsi qu'un soir , un étrange personnage , se présentant comme un membre de la " Résistance " , Mr K , vint lui confirmer une mission dont elle avait plus ou moins déjà accepté l'idée , mais dont la teneur dépassait tout ce qu'elle avait pu jusque là imaginer , puisqu'il s'agissait de récupérer , dans une ancienne cache , un mystérieux coffret confié à un cercle secret pendant la guerre , et qui devait représenter , même si elle en ignorait la nature exacte ainsi que le contenu , un ultime recours pour protéger la planète d’une humanité devenue désormais trop contrôlable .
Elle descendit aux archives , passa par la salle des maquettes , puis bifurqua vers un couloir que presque personne ne visitait , sorte de cul-de-sac bouché par une grille rouillée , ayant déjà repéré l’endroit , d'ailleurs , quand elle y avait analysé les poèmes de Meschinot la nuit précédente . Un vers disait :
" Sous la dent de l'hermine et la queue étoilée ,
Inverse les pierres , la langue reparaîtra ... "
Elle leva les yeux .
Le petit animal de la veille , celui de la tapisserie , était encore là , dans une alcôve identique à la première , sculpté sur une pierre en surplomb , juste au-dessus de la grille . Sa queue était tournée vers le bas , tournoyant en spirale . Alors , prenant la première clé , elle la glissa dans la serrure . Un clic sourd , puis la grille pivota lentement , découvrant un escalier ancien , taillé à même la roche . L’air y était humide , plus froid que dans le reste du château .
Elle descendit .
La torche de son téléphone révélait des murs tout couverts de pierres taillées à l’envers , certaines sculptées, mais d’autres , dont les lettres , comme retournées contre leur sens , avaient été effacées par le temps .
- La salle des pierres inversées ... , chuchota-t-elle comme si le lieu l'écoutait .
Derrière la niche , une cassette moyenâgeuse portant l’inscription suivante : " Erminig an Dremm Kuzh " ( L'Hermine au visage voilé )
( VII )
Elle s’agenouilla , passant ses doigts sur chacune des lettres sculptées en relief qui le flanquaient , puis cherchant aussi le code sous la queue du mustélidé , elle y remarqua une fine cavité , tentant de glisser un morceau de papier mince , un feuillet bizarrement conservé qu'elle venait de découvrir en ouvrant le petit coffre de métal avec la seconde clé . Rien ne se passa au début .
Mais alors , paraissant venue de la pierre même , une voix résonna .
- Tu veux faire parler la langue qu’on a voulue faire taire. Mais sa musique n’est pas pour les oreilles des vaincus . Toi , es-tu prête à désapprendre tout ce qu’on t’a appris ?
Mila recule d’un pas .
- Qui parle ? Silence . Puis le coffret vibra faiblement .
Depuis les jointures de fer , une lueur bleue s’éleva . Les lettres retournées , lentement , se mirent à briller sur les murs , formant une strophe complète , visible seulement sous cette lumière :
" Breizh , banniel hep oad , dindan glao ha tan , gant da c'halloud dizehan , sav da vouezh e traoñ an amzer . "
Dans un souffle invisible , une voix de femme , comme surgie du puits sans fond de l'éternité , suggéra la traduction :
" Bretagne , bannière sans âge , sous la pluie et le feu , par ton pouvoir incessant , lève ta voix dans les bas-fonds du temps . "
Mila fondit en larmes.
C’était un code , une langue cachée dans la langue , une clé mnémotechnique ...
Elle comprenait , maintenant , que ces poésies ressemblaient à des pièges , car ils contenaient un alphabet inversé , une syntaxe cryptée , une vibration destinée à réveiller la conscience d’un peuple endormi .
Elle ressortit son carnet , recopiant la strophe sur le papier du coffret . Puis elle murmura :
- Vous vouliez effacer un peuple par le silence . Mais sa mémoire chante encore ... "
Soudain , dans l'escalier , se fit entendre un craquement qui la figea .
- Il y a quelqu’un ? Pas de réponse . Elle éteignit son téléphone , retint son souffle en percevant des pas lourds et rythmés , puis , tandis qu'elle se plaquait contre le mur , elle aperçut une silhouette qui descendait lentement , portant un masque à demi transparent . C'était un vigile d'un genre inconnu .
Il leva les yeux , fixant Mila . Sa voix était mécanique , sans accent :
- Vous n’auriez pas dû ouvrir cette salle , madame . L’accès à la langue originelle est interdit .
Elle recula .
- Je suis née ici , vous savez . Vous ne pouvez pas m’interdire ma mémoire .
- Nous en avons effacé bien plus que ça . Vous ne serez pas la dernière !
Elle pressa son carnet contre elle .
Puis , de sa poche , elle sortit le collier de la Lune Rousse , un talisman qu’une vieille conteuse de Batz-sur-Mer lui avait donné en disant :
- Quand tu verras l’envers du monde , serre-le fort pour qu'il te montre la sortie .
Elle le serra . Une lueur rougeoyante entoura la salle . Poussant un cri terrible , le robot-flic disparut , comme dissous dans l'air ! Agenouillée au milieu de la pièce , Mila sut ce qu'elle devrait faire . Même s'ils venaient la chercher , même si tout le monde croyait qu'elle n'était qu'un vestige ridicule du passé , elle devrait tout leur dire , leur faire comprendre qu'elle n'était pas folle ...
20 - La Vague : A l'aube , elle remonta du souterrain . Le ciel avait cette couleur plombée des matins sans espoir , quand la ville semble flotter dans une brume anesthésiante . Les pavés du château étaient humides , les portes fermées . Dans la pénombre du demi-jour , elle marchait lentement , le cœur battant , comme si elle revenait d’un autre monde , et peut-être était-ce le cas ? Dans sa poche , elle sentait son carnet , dans sa tête , des voix anciennes ... Mais déjà , le poids du silence revenait comme une marée grise , montant comme une sève mortelle par les artères de Nantes . Les visages croisés dans la rue semblaient vides , comme s’ils avaient oublié jusqu’à leur propre nom . Dans la rue Crébillon , les vitrines clignotaient de couleurs criardes . Des haut-parleurs diffusaient une musique uniforme , sans âme . Le monde était redevenu lisse , nettoyé !
Et Mila comprit . Ce n’était pas un cauchemar passager , c’était la fin d'un monde . Non pas dans l’explosion , mais dans l'effacement progressif de tout ce qui faisait son identité , le langage , les lieux , les chants , les noms . Tout était en train de fondre dans une lumière blanche , clinique , neutre , artificielle . Et derrière cette lumière , la houle approchait . Pas une vague d’eau . Un déferlement de silence ! Elle le vit dans une sorte de vision , cet immense raz-de-marée fait de béton , de panneaux publicitaires , de fichiers audio compressés , de documents administratifs rédigés en plusieurs langues sauf la sienne , de tablettes froides , de règlements uniformisés , de mémoires formatées ! Rien ne résisterait à ce flux de confort totalitaire , rien n'en dépasserait , plus rien ne chanterait , ne danserait en dehors du rythme programmé ! Et cette déferlante allait tout recouvrir , même elle qui chancelait , s’effondrant sur un banc , devant le miroir d’eau . Des enfants jouaient plus loin , leurs rires mécaniques résonnaient comme des enregistrements . Dans la brume , elle vit une dernière fois la silhouette d’Anne . Baissant les yeux vers elle depuis les remparts , la duchesse la regardait , mais cette fois , ne lui parlait plus . Déjà figée dans le musée d'un monde disparu , elle passait de l’autre côté du miroir . Mila voulut l'appeler , crier , mais aucun son ne sortit de sa bouche . La vague approchait . Cette fois , il n'y aurait plus de poème , plus de clé , plus de langue pour en échapper !
" On n’efface pas un peuple avec des armes . On l’efface en lui faisant croire qu’il n’a jamais existé ! " , disait le fragment retrouvé dans la cassette du " Manuscrit de la Lune Rousse "
Alors qu’elle croyait sa voix perdue , qu’aucun mot ne pourrait plus franchir ses lèvres , le vent se leva soudain , portant une odeur d'ajoncs , de varech et de cendres froides . Dans le lointain de la brume qui masquait les tours du château ,une voix d'enfant chanta doucement .
C'était une simple comptine en breton , presqu'inaudible , mais vivante !
Elle sourit faiblement , serrant le feuillet contre son cœur .
Tant qu’il reste une voix , se dit-elle , une seule , quelque part , la mémoire n’est pas morte . La liberté sera confisquée le jour où des loups , des chiens de guerre voudront effacer par tous les moyens la mémoire d'un peuple , jadis indépendant , pour en faire un troupeau de moutons ! Mais la vérité , toujours , finira par triompher !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - V - Mémoires de la Lune Rousse - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
V - Jean Meschinot ( 1420 - 1491 ) , poète breton de la cour des ducs de Bretagne .
" Les Lunettes des Princes " ( Posth. 1493 )
VI - Anne de Bretagne , ( 1477 - 1514 ) fille du duc de Bretagne François II , devint duchesse de Bretagne à la mort de son père , puis reine de France une première fois ( 1491 ) , après son mariage avec le roi de France Charles VIII , puis une deuxième fois ( 1499 ) , après un second mariage avec le roi Louis XII .
VII - Symbole de pureté , l’hermine est au duc de Bretagne ce qu’est le lys au roi de France .
Une vieille légende raconte que la duchesse Anne de Bretagne , lors d’une chasse , vit une hermine , traquée par les chiens , qui préféra mourir plutôt que de se salir en traversant une mare boueuse . Fascinée , la duchesse lui laissa la vie sauve et fit de l’hermine son emblème . Cela donna naissance à la devise de la Bretagne : " Plutôt la mort que la souillure "( Kentoc'h mervel eget bezan saotret )
* " Lyrische Gedichte " poèmes de Friedrich Rückert ( 1788 - 1866 ) , mis en musique par Clara et Robert Schumann , op. 101 n°4 ( Minnespiel , 4 , 1840 )
" Mein schöner Stern , ich bitte dich !
O lasse du dein heitres Licht
Nicht trüben durch den Dampf
In mir... "
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