" Avant que je m'en aille sans retour
Au pays des ténèbres et de l'ombre épaisse ,
Où l'aurore même ressemble
A la nuit sombre ... "
JOB 10 , 21 / 22 .
4 - Tout ceci était arrivé parce qu'un jour , en pleine consultation de médecine , son attitude s'était figée . Devant lui , une vieille dame en pleurs gémissait . Posant la main sur la sienne , il lui dit alors , d'une manière spontanée , sans prendre conscience qu'il pouvait lire en elle comme au travers d'un miroir :
- Ce n’est pas votre cœur qui souffre , c’est votre mémoire .
Elle le regarda , bouleversée .
Après cet instant , l'interne avait compris que quelque chose parlait en lui plus fort , quelque chose qu’il n'arrivait pas à maîtriser , mais que la ville , trop dense , ne lui permettait pas non plus d'extirper . Peu à peu , il perdit son goût de vivre . Il soignait sans conviction , marchant sans direction , parfois , dans les rues , croyant voir l'ombre de Laig au détour d’une vitrine qui le regardait , silencieuse , comme pour lui dire qu’il devait rentrer . Sans prévenir , il rassembla , une nuit , quelques affaires , puis , fermant la porte de son studio , il marcha longtemps sur le boulevard Raspail , sans but . Le vent d’ouest soufflait . Dans son esprit , cette phrase n'arrêtait pas de tourner en boucle :
" Pars vite , avant qu’il ne soit trop tard ! "
Dans l’église du boulevard du Montparnasse , un soir , comme il s'était agenouillé devant l'autel en pensant à Claire qui , d'ici deux à trois jours , devait partir , il vit Laig lui dessinant à sa façon trois chemins : rester à Paris , persévérer dans la médecine rationnelle , ou suivre mademoiselle Delatour dans son élan missionnaire , chercher Dieu dans le service , ou bien encore repartir vers la Bretagne , là où tout avait commencé , où quelque chose , peut-être , l’attendrait encore .
Il ferma les yeux . Dans le silence , une phrase monta en lui , sans qu’il sache , cette fois , d'où elle venait :
" Il n’y a pas de salut dans la fuite ."
Le surlendemain jeudi , il accompagnait Claire à l'aéroport . Paisible en apparence , mais triste , elle s'efforçait de lui sourire , avant de monter dans l'appareil , un énorme" Jumbo " 747 , puis posant fermement la main sur son bras , tout en l'embrassant :
- Toi aussi , Cheun , tu partiras un jour . Pas pour soigner , mais pour guérir ...
Elle disparut dans la foule des passagers , le laissant tout seul derrière la porte du départ , les yeux mouillés par son dernier baiser d'adieu . Il avait grandi à Saint-Rivoal , au cœur des Monts d’Arrée , là où , dans l'odeur du granit , sur genets et bruyère , se posait aussi la brume en voile mélancolique de rosée . Il était venu à Paris pour y étudier l'art médical , d’abord par vocation , certes , mais plutôt par besoin de comprendre la douleur , celle des autres , par dessus la sienne . Un jour pourtant , ses études prirent un tournant inattendu : à la faculté , il s’était intéressé à la médecine vétérinaire .
Les bêtes souffrent sans mensonge , leur regard ne triche pas , prétendait-il . Dans les cliniques universitaires , le jeune homme observait , avec une patience que ses collègues ne pouvaient pas toujours concevoir , les animaux blessés , poursuivant , par ailleurs , des formations en acupuncture et chiropraxie , convaincu que le corps et l’âme ne sont pas séparés . Car , s'il aimait , en essayant d'apaiser la souffrance de celle-ci , soigner la chair vive , il haïssait bien plus la froideur des hôpitaux , la mécanique de la ville . Tout y allait trop vite , selon lui . On voulait y suivre des protocoles convenus par loi et nécessité sans vraiment se préoccuper du ressenti de l'être .
5 - Le retour fut étrange . Les chemins semblaient le reconnaître . Le vent , la lande , les pierres couvertes de lichens , tout portait la mémoire de ce qu’il avait fui . Dans le village , les gens le regardèrent avec étonnement . Lui parlait peu , marchait seul , et parfois , près de l’église , s’asseyant longuement sur le muret , les yeux perdus dans le vide . On l’appela bientôt Le Prophète , d’abord par moquerie , puis par respect . Non parce qu’il annonçait l’avenir , mais parce qu’il voyait ce que chacun portait en secret . Car , peu à peu , les gens du village vinrent le voir . Certains se souvenaient du " petit Cheun " parti à la capitale faire ses études . D’autres cherchaient à comprendre pourquoi il était revenu ici après la triste affaire Kermeur , lui qui disait maintenant : " Je soigne un peu , surtout , je vous soulagerai si je le peux " , posant alors les mains sur vos épaules , vous écoutant longtemps , parlant ensuite d’une voix calme . Ce n’était pas de la médecine au sens strict du terme , puisqu'il n'avait pas eu son diplôme .
Il mêlait gestes appris , pression des vertèbres , points d’énergie , à des paroles qui touchaient juste . Comme s’il voyait la douleur avant qu’on la lui raconte . Il ne demandait rien en échange , sinon , comme il était seul avec sa mère , désormais , chacun lui donnait un bol de soupe , un peu de pain , parfois du lait . La maison familiale l’attendait , figée dans le temps . Le toit fuyait , les pierres verdaient de mousse , mais il y avait là quelque chose de vivant , d’intact . Il remit la ferme en état , racheta deux vaches bretonnes , quelques poules , trouva un chien errant qu’il nomma " Ankou " , par ironie ou par fidélité à la mort . ( 1 )
C'est ainsi qu'il retrouva le rythme ancien de ses aïeux , les matins froids , les pas dans la boue . Les animaux semblaient le comprendre . Il leur parlait avec douceur , presque à voix basse , comme à des êtres conscients . Certains juraient qu’il avait avec eux une entente mystérieuse . On disait qu’il soignait les bêtes malades sans remède apparent , simplement par sa présence .
Il vivait simplement , vendant un peu de lait , réparant des clôtures , cultivant un jardin . Les villageois venaient le voir , d’abord pour des maux de dos ou des rhumatismes , puis pour autre chose : un chagrin mal soigné , une angoisse , un silence . Il les écoutait longuement , posait la main sur leur épaule , et parlait d’une voix basse , presque rêveuse . Ses paroles touchaient juste . On repartait plus léger , sans savoir pourquoi .
Certains le prenaient pour un guérisseur , d’autres pour un illuminé . Les plus âgés disaient : " Il a reçu un don ." Les plus jeunes venaient par curiosité , puis restaient troublés .
Pourtant , chaque séance terminée , il semblait oublier tout . Comme s’il n’avait été qu’un passage , un souffle entre l’homme et Dieu .
La rumeur courait qu’il parlait parfois avec celle qu’il avait perdue . Mais lui ne disait rien . Il se contentait de sourire , le regard perdu vers la crête des monts .
Depuis Brest , Il avait prit un un autocar jusqu’à son village natal , disant à son entourage qu’il venait pour " quelques semaines de repos ". Mais les semaines s'étaient changées en mois pendant qu'il s’installait dans la maison familiale , simple bâtisse de granit sur les pentes du Mont Saint-Michel . On le vit réparer le toit , remettre du feu dans la cheminée , puis marcher longtemps jusqu'au sommet sur les chemins de la lande . Il ne parlait pas de retour définitif , mais quelque chose en lui savait qu’il ne repartirait plus . ( 2 )
Car il lui arrivait de dire des choses justes quand une jeune fille venait lui parler de ses peurs , qu'un paysan se plaignait de sa terre ingrate , ou qu'une femme lui confiait son fils malade .
Il les écoutait sans jugement , ses paroles , toujours simples , les calmaient . C’était comme si une clarté passait à travers lui , une lumière dont il ne connaissait pas l'origine . Mais après chaque rencontre , il oubliait tout . Les visages , les histoires , les mots . Ne restait seulement qu'une fatigue immense , une impression de vide , comme si son âme avait prêté sa voix à quelqu’un d’autre .
Et puis il y avait eu Laig , sa fiancée partie un jour de tempête , emportée par le vent du large dans une histoire étrange dont il était sortie innocenté . Depuis , il n’avait plus su où poser sa vie . Paris , dans son vacarme , n’avait fait qu’élargir le vide .
Il vivait ainsi , entre veille et prière , entre deux mondes . Le village accepta peu à peu son retour , sans chercher à le comprendre . Les enfants le saluaient avec un mélange de crainte et de tendresse . On disait qu’il parlait avec les morts , qu’il voyait ce que personne ne voyait .
Pourtant , dans le secret de ses nuits , l'homme demeurait blessé par les accusations de jadis .
La grande ville lui avait montré quelque chose de précieux , non pas la joie , mais la lutte au coeur du réel . En outre , il y avait appris que le monde pouvait continuer sans lui , que la douleur ne fait pas de bruit . C’est peut-être pour cela qu’il était revenu : non pour retrouver la paix , mais pour apprendre à vivre avec le vide , au plus près de la terre , là où le vent et la foi se confondent .
Sans parler de son désir immense de faire toute la lumière sur cette horrible tragédie qui avait ruiné sa jeunesse !
Le soir , écoutant leur souffle régulier témoin de leur présence rassurante , il allait s’asseoir près de ses vaches quand la brume montait sur les monts , satisfait qu’elles continuent de porter cette sagesse ancienne , celle des êtres qui ont connu le monde avant les hommes . Parfois , les caressant avec tendresse , il leur murmurait qu’une âme ne disparaît jamais , qu’elle se réincarne peut-être dans une prunelle d'animal , humble et patient .
Ainsi vivait Cheun Le Guern , médecin sans cabinet , paysan sans fortune , prophète sans message .
Tout autour de lui , pourtant , quelque chose changeait : les gens parlaient plus doucement , les bêtes semblaient plus calmes , le vent plus clair . Comme si , en revenant , il avait voulu ramener un peu de paix sur la terre des Monts d’Arrée . Pouvait-il se douter que certains craignaient qu'il n'aille révéler des choses qu'on préférait voir pour toujours enfouies dans le lac de Brennilis ? ( 3 )
( A Suivre )
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Notes :
1 - Ankoù , en Bretagne , personnification spectrale de la Mort .
2 - Mont Saint Michel de Brasparts ( Tuchenn Mikael ) , l'un des sommets de la chaîne des monts d'Arrée située en Bretagne sur la commune de Saint-Rivoal ( Finistère ) .
3 - Lac de Brennilis , plan d'eau artificiel dans les marais et tourbières du
" Yeun Elez " .