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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XVI - Suspects .

9 Août 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XVI - Suspects .

 

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XVI - Suspects

 

 

 

 

 

 

 

" Chaque être a son double , chaque étoile son soleil noir ! "

Dan Ar Wern - " La Nuit de Cézembre " , II , 7 - La Pierre de l'Apocalypse .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

33 - Désabusée par des heures d’enquête sans piste claire , Laura , plutôt rationnelle que rigide , n’avait pas imaginé trouver une alliée dans la douce mais inébranlable Anna , qui l’avait accueillie avec la simplicité d’une évidence . Bien sûr , elle ne lui parla pas tout de suite . Elle la fit asseoir d'abord , puis lui offrit une infusion de bruyère . Enfin , comme si elle avait toujours connu la vérité sur cette incroyable affaire , elle s'était mise à la lui détailler .

Depuis la mort d’Élise , elle s’était retirée du monde , expliquait-elle , ne recevant que de temps à autre la visite de sa fille , Yuna . Dans sa maison entre lande et mer , battue par les vents , la femme vivait comme une recluse , en lien avec les messages de l’invisible et les cycles lunaires . Certains la disaient druidesse , chamane ou illuminée . Mais ceux qui , de plus près , l’avaient approchée , savaient qu’elle portait en elle un savoir plus ancien que les livres , qu'elle connaissait l'origine de la Pierre , son pouvoir , et surtout les dangers de sa convoitise .

Elle savait aussi qui était vraiment l’enfant de la prophétie silencieuse , non pas un élu mythique , mais un être né à l’intersection de deux lignées , l’une humaine , et l’autre ... Elle avait tout vu dans ses visions . Mais elle avait attendu . Jusqu’à ce que l'adjudante vienne frapper à sa porte .

Elle lui avait parlé de la danse d'Elise , des soirs où les corps , face à l'océan terrestre uni à celui de la Voie Lactée , se libéraient , formant un langage céleste et maritime , de la Pierre Blanche , confiée à Erwan ,  de la cache malienne , véritable sanctuaire des anciens alliés d’Afrique , de Gerlink , des manipulations multiples et morts programmées du " Cercle des Gardiens " dont le but n’était pas la connaissance , mais le pouvoir . Enfin , pour conclure , elle avait essayé de décrire la vraie nature de la gemme céleste , capable d’ouvrir un passage , non pas vers un paradis , mais vers le plan supérieur d'une réalité de lumière .

- Ils ne comprendront jamais , rajouta-t-elle pourtant . Ce nest pas un objet , cest un seuil . Et seuls ceux qui ont renoncé à toute possession peuvent le franchir !

 

34 - Il y a des histoires qui ne se transmettent qu'en silence , par des regards , des absences , des blessures qu’on ne nomme pas . Celle de Ronan Toussaint , par exemple .

Il avait grandi dans une maison de Port-au-Prince où l'on parlait encore des terres d’Haïti , volées par de riches familles venues de Bretagne , aux affranchis . Le nom de Kerjean , il l’avait entendu enfant , comme un fantôme colonial qui passait de génération en génération . Tous , dans sa famille , disait qu’ils avaient quitté Saint-Domingue après l’indépendance , emportant avec eux de l’or , des objets sacrés , dont une pierre lumineuse , blanche comme la lune , volée dans un sanctuaire vaudou de leur tribu .

Cela , il n’avait jamais pu l'oublier , s'enrôlant comme gendarme en France , non pas par vocation ,  mais pour tenter de remonter le fil , afin de retrouver " sa " pierre , et pour détruire ce que les Kerjean avaient oser bâtir sur les ruines de son peuple .

Un jour , il avait croisé Élise , il l’avait surveillée , suivie . Il avait découvert ses liens avec Erwan Morgat , la disparition de la pierre , et surtout , les rumeurs sur leur enfant laissé à l'abandon . 

Ce soir-là , sur la falaise , il ne voulait pas la tuer .

Mais le coup était parti . Il avait tiré sur elle une première fois , pensant seulement l’effrayer , voire l’arrêter . Mais elle s'était effondrée dans la nuit , silhouette frêle dans la lumière du phare . Il avait cru l’avoir tuée . Il s’était enfui , le cœur glacé .

Quant au bébé , puisqu'elle était partie sans lui , il avait du grandir ignorant tout de sa vraie mère , élevé entre désolation de la lande et légendes marines , portant un autre nom , Guégan , celui d’un marin disparu en mer . Mais il savait qu’il venait d’une histoire fêlée . Puis , il s’était engagé jeune , comme s’il voulait réparer quelque chose , gravissant rapidement les échelons de la gendarmerie , sans comprendre pourquoi certaines affaires le hantaient plus que d’autres . Jusqu’à devenir capitaine . Son nom , désormais , résonnait dans tous les rapports du dossier nommé " Opale blanche ". Il enquêtait , cherchait la vérité . Sans savoir qu’il en était lui-même l’héritier .

Toussaint , lui , quand il lut le nom de Malo dans le dossier d'enquête , avait tout compris . De plus ,  lorsqu’il vit les yeux d’Élise et ceux d’Erwan , il réalisa que le temps de la vengeance était passé , que la vérité ne se paierait pas par le sang , mais par l’éveil . C’est ce jour-là qu’il décida de tout avouer à Laure Trégidi .

 
35 - Si la danseuse était bien morte , son cadavre avait été , cependant , volé à la morgue .
Par qui ? , se demandait Malo Guégan  , qui ne voulait plus entendre parler de toute cette histoire . C'était l'adjudante qui , peu à peu , en enquêtant dans la grotte de Marie l'Evêque , avait réalisé , en trouvant une douille , que son adjoint Ronan Toussaint n'était pas neutre , mais au contraire , sans doute , l'assassin d'Elise . Cette découverte ne devait être révélée qu'au dernier moment  , lui avait-elle rappelé , le faisant entrer dans la confidence alors qu' elle commençait à soupçonner l’homme qui travaillait à ses côtés , ce fils d'une ancienne famille d'esclaves de Haïti spoliée par les Kerjean , qui s'était enrôlé comme gendarme dans le but de venger sa famille et de retrouver la pierre volée , lui avait-elle expliqué , tirant sur Elise , le fameux soir du drame , sans vouloir , peut-être , la tuer . Tout cela restait bien vague , puisqu'on n'avait retrouvé aucune trace de balle dans le corps de la victime . 

De son côté , le capitaine avait appris qu'Izold s'était rendu à " Kroazhent " la veille de la mort de sa mère pour la rencontrer . Les traces d'un deuxième individu ayant bien été retrouvées sur le sol . Alors , pouvait-il s'agir d'un meurtre lié à une dispute ? On avait entendu des cris ... Lors de son audition , Goulven Kerneis avait avoué avoir aimé la " star " déchue toute sa vie , mais pensant également qu'elle avait voulu vendre l'opale pour se venger de lui , il l'avait suivie ce soir-là , mais niait l'avoir poussée , parlant seulement , d'une manière étrange , de " voix de la pierre " !

Celle-là même gardée à l'abri des hommes , " parce qu'elle pleure quand elle sent la haine " , affirmait cette jeune marginale de Yuna , qui avait répété ce que sa mère Anna avait raconté un jour à Izold .

- As-tu déjà eu limpression de ne pas vraiment vivre dans le présent ? Que ta vie nétait quun rêve à double face , qu'une perception déformée , et qu'un jour , grâce à l'opale blanche , tu te réveilleras de ton cauchemar ? , lui disait-elle .

Le capitaine confronta encore cette dernière . Sa maman voulait-elle récupérer son précieux trésor à tout prix pour sa carrière ? Mais une vidéo-surveillance du port montrait que quelqu’un d’autre , une silhouette mystérieuse , était venu après elle , chez Elise ...

 

 

36 - Au matin du lundi de la deuxième semaine d'enquête après la disparition d’Élise , la mer délivra un corps qu'un chalutier de Camaret , rentrant de la zone des filets dérivants , signala à la vedette de la gendarmerie maritime , celui d'un homme ballotté par la houle , au visage cireux , flottant les yeux clos comme s’il dormait encore . Mais sous la chemise , le sel avait déjà tiré de longues taches grisâtres sur la peau .

Cette dépouille , on l’identifia vite : c’était Koulman Gerlink , l'enfant du pays devenu pilote , l’homme qui , la nuit du drame , avait eu une violente dispute avec Élise sur le quai du port de Camaret , juste avant que celle-ci ne soit vue courant vers la falaise . Les témoins n’avaient entendu que des bribes de querelle , sur un ton sec , à-propos d'une " pierre ", et la colère rentrée de l'ancienne étoile de l'opéra Garnier .

L’autopsie révéla une blessure nette , un orifice d’entrée à la poitrine , et , logée près de la colonne vertébrale , une balle réglementaire de calibre 9 mm . Le marquage de la munition correspondait exactement à celles de l’arme de service de l’adjudant Ronan Toussaint .

Celui-ci , auditionné , avoua partiellement , racontant qu’après la chute d’Élise , qu’il croyait morte , il avait suivi Gerlink et l'avait vu , plus tard , s’engouffrer dans la grotte , là où , il en était sûr , l’opale blanche avait été cachée .

L’avidité , comme la peur de voir disparaître à nouveau son bien , l’avaient poussé à le suivre , arme en main , dans l’obscurité moite et résonnante , à l’intérieur , où il l’avait rejoint près du renfoncement où ruisselait l’eau de mer . L'aviateur tenait déjà un pistolet , leur échange verbal avait tourné court . Ce fut une lutte brève et brutale . Un coup de feu était alors parti au moment où Toussaint tentait de lui arracher l’arme .

Gerlink avait vacillé , puis , blessé , avait tenté de regagner la sortie , mais la mer , à marée montante , avait envahi la grotte .

Le jeune  gendarme , pris de panique , l’avait laissé là , persuadé qu’il se noierait rapidement . La mer , comme pour effacer les traces du drame , avait emporté le corps et rejeté bien plus loin , passé deux nuits de dérive .

L’enquête révéla un engrenage simple et terrible : un commandant de bord compromis dans les affaires du " Cercle " , un gendarme rongé par l’obsession de récupérer l’opale , avec , entre eux, l’ombre d’Élise , vivante ou morte , chacun l’ignorait encore alors , qui avait déclenché la tempête par sa curieuse disparition . Quant au corps de Gerlink , il fut rapatrié dans son village natal . Et  Toussaint , placé en garde à vue , fut suspendu de ses fonctions .

Mais l’opale , ce mystérieux héritage , restait introuvable !

 

37 - 🔹 Ouest Armor – Édition du 14 novembre
Drame du Toulinguet : le corps du commandant de bord retrouvé , un gendarme mis en cause ! 

 

" LÉtoile qui Tombe " : la tragédie d’Élise Kerjean secoue la presqu’île !

 

CAMARET-SUR-MER – Elle avait brillé sur les plus grandes scènes , de l’Opéra de Paris à New York . Élise Kerjean , la fameuse danseuse étoile d’origine finistérienne , avait conquis le public par son talent , sa grâce et cette intensité mystérieuse qui faisait d’elle bien plus qu’une interprète : une légende vivante ! Aujourd’hui , son nom , malheureusement , se voit lié à un drame digne d’un roman noir .

Dans la nuit du 8 novembre , l’artiste , retirée depuis peu sur la presqu’île , aurait été aperçue en pleine dispute avec Koulman Gerlink , un copain d'enfance , commandant de bord bien connu du port breton . Quelques minutes plus tard , l'ex-danseuse trouvait une mort cruelle en chutant depuis la falaise du Toulinguet . Son corps n’a pas été retrouvé , mais tout laisse craindre le pire .

L’affaire a pris un tour encore plus sombre lorsque , il y a deux jours , le corps de l'aviateur a été découvert en mer avec une blessure par balle . L’arme en cause ? Celle du sergent Ronan Toussaint , gendarme quimpérois , qui reconnaît avoir poursuivi Gerlink jusque dans une grotte littorale juste après la chute d’Élise . Selon lui , le commandant cherchait à s’emparer d’un mystérieux bijou connu sous le nom d’ " Opale blanche ", au cœur de vieilles rumeurs de trafics internationaux et de fortunes cachées .

Dans la grotte , une lutte aurait éclaté , coups et cris se mêlant au fracas des cormorans et des vagues . Le coup de feu , la marée montante ... puis le silence . Gerlink disparaît , vite emporté par l’océan .

L’ " Opale blanche ", objet de toutes les convoitises , reste introuvable . Avec elle , c'est la vérité sur la dernière nuit de celle que la presse avait surnommée " LÉtoile bretonne ".

Pour ses admirateurs , le voile de la tragédie tombe encore sur une destinée hors du commun : celle d’une étoile qui brillera toujours dans nos souvenirs ... parmi toutes les " stars " du firmament !

 

 

 

FIN DE LA SECONDE PARTIE

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XVI - Suspects - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XV - Révélations D'Anna .

7 Août 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Dante Gabriel Rossetti - Pandora ( 1871 )

Dante Gabriel Rossetti - Pandora ( 1871 )

 

 

 

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XV - Révélations D'Anna

 

 

 

 

 

 

 

" Deux âmes se partagent , hélas , mon sein ,

  Chacune d'elles veut se séparer de l'autre ... "

Goethe - " Faust ( 1808 et 1832 )

 

 

 

 

 

 

 

 

31 - C’est dans la lumière tremblante du soir que Laura pénétra elle aussi à nouveau dans la grotte de Marie-L'Evêque , cette cavité ancienne que les marins évitaient , mais où les femmes du coin venaient autrefois , les jours de grande marée , prier pour les âmes perdues . La grotte avait servi de refuge , d’abri , de cachette pour des enfants , des fugitifs , des amants en fuite , peut-être même pour une danseuse traquée  ! 

Elise , tout revenait à elle , sa silhouette fine , ses chorégraphies envoûtantes , comme cette nuit maudite où on l’avait retrouvée au pied de la falaise , le regard grand ouvert sur le ciel d’orage .

Mais il n’y avait pas eu d'enterrement . Car à la morgue , le corps avait disparu , dérobé au cœur de la nuit , sans effraction visible . Aucun message , aucun mot . Juste ce vide .

Un vol de cadavre ! On aurait pu croire à une légende urbaine si le dossier n’était pas aussi précis .

L'adjudante alluma sa lampe et s’avança , guidée par un instinct tenace . Depuis qu’elle avait rouvert l’enquête sur l’opale blanche , une pièce du puzzle , un détail manquait , refusait de se placer , quelque chose résistait . Mais ce fut en glissant légèrement sur la roche humide qu’elle réalisa que la mer lui était sans doute venue en aide , par son travail d'érosion , permettant de le mettre en lumière en se retirant . Dissimulée sous une racine , elle trouva en effet la douille que personne , jusqu'ici , n’avait suffisamment cherchée , enfouie sous la terre mêlée d’algues , pour la remarquer . La repérant pour la première fois , la gendarme , avec précaution , ramassa cet élément minuscule , à moitié rouillé , mais encore identifiable . Il s'agissait apparemment d'un calibre 9 mm . Celui d'une arme de service ! Un frisson la parcourut alors , car elle connaissait très exactement qui , dans son entourage , portait ce type d’arme . Ronan Toussaint , son adjoint , l’homme presque transparent , réservé , taciturne , en qui elle avait mis toute sa confiance , le même qui lui avait rapporté en premier la piste d’Élise .

Le même qui avait toujours semblé ... trop bien informé ! Elle rangea la douille dans un sachet , referma la pochette plastique , et sortit de la grotte en silence . Elle ne dirait rien . Pas encore . Pas avant d’être certaine . Pas avant le dernier acte .

32 - Un vent âpre balayait la lande lorsque Laura gara ensuite sa voiture près de la barrière en bois mangée de mousse d'une bâtisse paraissant si vieille , avec sa toiture d’ardoises , couverte de lichens et de rouille , et son pan de muraille avalé par la végétation , qui semblait faire corps avec la terre . Le calme y était presque trop dense , lui aussi . Elle hésita un instant . N’ayant ni mandat , ni convocation , ce n’était pas une visite officielle . Seulement , cette douille avait fait naître en elle une intuition , tandis qu'un nom répété à voix basse par un vieux marin dans un bistrot de Camaret , lui disait sans cesse : " Va voir Anna . Elle sait . " 

Frappant trois coups nets , comme au théâtre , avant d'entendre un bruit de pas , puis le grincement lent de la porte d'entrée , elle vit paraître Anna . Celle-ci paraissait beaucoup plus jeune que ce qu'elle aurait pu imaginer . Pas une vieille folle , mais une femme calme , aux cheveux relevés en tresse , vêtue d’une robe de lin sombre , au regard clair , presque transparent .

- Bonjour , vous êtes Laura TregidiJe vous attendais .

La visiteuse resta figée une seconde . Elle n’avait encore rien dit .

- Je suis de la gendarmerie de Quimper , madame , finit-elle par articuler . Jenquête sur la mort dune femme tombée de la falaise il y a peuÉlise Kerjean .

Regardant fixement son badge , Anna , tout d'abord , ne bougea pas . Mais elle ouvrit simplement plus grand sa porte .

- Entrez donc . Il est temps que les vivants se parlent

L’intérieur sentait bon le thym , le laurier , le bois sec , l'odeur de la cire et des sabots brûlés près de l'âtre . Sur une table , une bougie faisait déjà danser sa flamme . Anna lui tendit une tasse fumante sans demander ce qu’elle voulait .

- Vous navez pas de questions à me poser ? , lui lança soudain l'enquêtrice , un peu méfiante .-

- Non . Mais vous , je vous écoute , si vous en en avez

Laura la fixa , déstabilisée .

- Pourquoi tout le monde me dit que vous savez quelque chose sur cette affaire ? Vous connaissiez la victime ?

- Elle était ma petite soeur d'âme , lui répondit doucement l'hôtesse . On a grandi ensemble . Elle dansait , moi , je rêvais . Mais un jour , elle a voulu suivre ailleurs quelqu'un qui l'aimait . Puis elle a disparu . Et le vent cruel a tout emporté !

- Elle a été tuée , répliqua sèchement Laura . Je sais que vous l'aviez suivie , ce soir-là , pour lui faire entendre raison , que vous vous êtes disputées , qu'elle a glissé , que vous n'avez pas pu la sauver . Qu'ensuite , vous avez entendu un coup de feu !

Anna baissa les yeux . C'est ce qu'elle avait raconté au capitaine .

- Et son cadavre a disparu ! , rajouta la militaire .

- Non , pas disparu , madame , reprisCe nest pas la même chose . Son corps ne pouvait pas rester là où il aurait été souillé . Ils voulaient la récupérer pour pratiquer leurs expériences

- Ils ? Qui ça , ils ?

Pour lui répondre , la druidesse , en se levant , saisit un petit objet sur une étagère , un morceau d'opale terne qu'elle tendit à l'adjudante , celle-ci , avant de ressentir une impression d'extrême dégoût , la trouvant étrangement froide au coeur de sa main !

Vous pensiez mener une enquête sur un meurtre , ajouta-t-elle . Mais ce que vous fouillez , ce sont des siècles de pourriture de vols , de trahisons , de lumières éteintes . La Pierre ... nest pas quun objet . Cest une clef . Sans le savoirÉlise a rouvert la boîte de Pandore ! ( 18 )

Un silence s’installa .

- Vous croyez vraiment que tout ça est possible ? interrogea Laura , déconcertée .

- Et vous ? demanda la médium , la fixant droit dans les yeux . Puisque vous êtes venue ici cest que vous n'avez plus tout à fait confiance , comme hier , en vos méthodes . Vous vous doutez que quelque chose ne colle plus . Pas vrai ?

Laura , sentant en elle quelque chose vaciller , ne lui répondit pas .

- Vous voulez la vérité ? reprit l'autre . Alors , vous devrez redescendre bientôt dans la grotte . Pas pour interroger , mais pour écouter . Surtout , pour accepter que vous n'êtes pas venue ici , chez moi , par hasard .  

La bougie vacilla dans un souffle invisible .

Laura comprit alors que son enquête ne faisait que commencer .

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XV - Révélations d'Anna - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

18 - La boîte de Pandore est un artefact de la mythologie grecque lié au mythe de Pandore dans le poème " Les Travaux et les Jours " ( 700 avant JC ) d'Hésiode .   

" Pandora " ( 1853 ) , par Gérard de Nerval ( 1805 - 1855 ) .

Mythe de Pandore : Fille d'Héphaïstos et d'Athena , Pandore entraîne la chute de l'homme en cédant , comme Eve , à la curiosité .

" Du point de vue alchimique , Pandora par sa nature Terre-Eau est aussi le Mercure et la Reine , le mariage Roi-Reine ou Soufre-Mercure indique clairement que la réalisation de l'Oeuvre a pour base fondamentale l'union de deux dualités : Feu-Air avec Terre-Eau , en vue de la Pierre Philosophale , androgyne parfait , tant du point de vue opérationnel que du point de vue spirituel ... Le " Mystère de la Totalité " va au-delà de l'Androgyne alchimique ou humain car son expression ultime serait la conjonction du Bien et du Mal en une totalité divine . " ( Jean Senelier - " Autour de Pandora " , 1975 - Editions Klincksieck , in " Pandora , Les Amours de Vienne " , édition critique - Tous droits réservés ) .

 

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XIV - Les Compagnons d'Hyacinthe .

6 Août 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Hyacinthe chevauchant un Cygne - Vase d'Apollodore ( 540 - 490 avant JC ) .

Hyacinthe chevauchant un Cygne - Vase d'Apollodore ( 540 - 490 avant JC ) .

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIV - Les Compagnons d'Hyacinthe

 

 

 

 

 

 

 

Je me suis jeté à genoux devant elle ,

  Et l 'ombre du Paradis a enveloppé mon âme ... "

 Gustav Meyrink - " Le Golem " ( 1915 ) , 11 - Détresse .

 

 

 

 

 

 

 

 

29 -  Le vent d’est soufflait fort sur la côte sauvage du Maine , entre les pins tordus du littoral . Une nuit noire étendait son manteau sur l’Atlantique . Là , entre les collines escarpées du nord de Camden , serpentait , presque invisible ,  une route étroite avant de s’effacer dans un périmètre interdit , surveillé par des drones . Les curieux parlaient parfois d’un projet militaire abandonné lorsqu'ils voyaient , protégée par la lourde interdiction de sa grille d'entrée , les restes d'une ancienne centrale électrique désaffectée , selon les autorités , qui se dressait en bord de falaise avec ses cheminées désormais muettes . Qui pouvait savoir en effet qu'en sous-sol , un autre type de pouvoir était ici cultivé ? 

C’est là que se réunissait une société secrète , les " Compagnons d'Hyacinthe " , qu'Interpol appelait le " Cercle des Gardiens " Dans la salle octogonale souterraine , creusée à même le schiste , des hommes marchaient en silence , genres de " zombies " dont le visage était dissimulé par des lunettes noires , chacun d'eux portant un masque de la même couleur , et tous portant des bures à capuches profondes qui évoquaient d’antiques ordres monastiques . Pas de croix . Pas de bible . Mais au centre , un piédestal de verre dans lequel brillait une lumière blanche tremblante : le réceptacle d’une énergie qu’ils n’avaient pas encore su maîtriser . L'assemblée s'inclina respectueusement devant celui qui , semblait-il , était leur chef , Tim Delaney O’Connor , Grand-Maître , ancien banquier international , passionné d’ésotérisme et de manipulation psychique ! Il prit la parole . Sa voix était grave , presque douce .

- Frères , la deuxième pierre a parlé , celle qui était passée entre les mains de Morgat . Elle est toujours en sommeil , quelque part dans une terre sacrée d'Afrique . Le moment approche . Il nous faut les deux .

Des murmures indistincts , des chuchotements flottèrent dans l'air , bruissant autour de lui . Puis l’un d’eux s’avança .

Il enfonça davantage son capuchon . C'était le balbutiement de Koulman Gerlink , nouveau membre du " Cercle " et discret commandant de bord . C’est lui qui avait approché la danseuse à Boston , sous le nom d’emprunt qu’elle utilisait pour se cacher . C’est lui qui avait transmis les coordonnées d'Izold . C’est lui , aussi , qui avait convaincu les autres de ménager Anna , la druidesse , médium potentielle .

- Élise est morte , bégaya-t-il avec peine . Mais son enfant vit , plus proche que vous ne pouvez limaginer , qui hésite encore à se joindre à nous . J'essaie de le convaincre !

O’Connor , spectre à l'oeil glacial marchant comme une ombre ,  se pencha vers lui :

- Et la médium ?

- Elle résiste , répondit Gerlink . Elle en sait trop . Mais elle ignore son rôle . Je peux la faire parler .

Des têtes hochèrent sous les capuches . Tout autour , les figures du cercle – avocats, magnats, généraux à la retraite – observaient sans un mot leur " leader " .

Celui-ci prit alors la parole d'une voix monocorde , un brin de jacinthe fixé sur sa tunique .

Eh bien ,  monsieur le compagnon de la dernière heure , quelle joie de vous trouver ici ! , fanfaronna-t-il  devant le groupe . Bienvenue à notre petite fête ! , lui lança-t-il avec ironie à la cantonade , faisant peut-être allusion à ce chantage inconnu des autres dont il était la victime . La veille , un homme était passé à son hôtel afin de récupérer le fruit de son petit trafic de bijoux , lui remettant une invitation pour lui rappeler aussi ce qui avait été prévu de longue date , et maintenant , la nuit défiant la façade austère de la vieille bâtisse ressemblant à un navire fantôme échoué sur le rivage des siècles , retombait déjà comme un voile d'encre , au bout de ce jour d'angoisse et de fatigue . Sans doute que le doux chant nocturne , captivant son âme au pays de la jeunesse , de l'autre côté de l'océan ,  lui ferait retrouver quelque part sa flamme perdue , se mit-il à réfléchir , obéissant docilement en silence au mystérieux guide qui , tout en plaisantant , lui parlait ? 

- Voyez-vous , mon cher , nous vous avons fourni une bonne couverture , c'est d 'ailleurs le but que poursuit notre association , venir en aide à tous ceux qui ont quelque chose à nous apporter !

 

        L'aviateur paraissait préoccupé , mais sans bien comprendre les vraies raisons de ce qui lui tombait sur la tête . Ce soir , un rayon de lumière céleste illuminait le visage de la femme posant une main délicate sur son ami , lui rappelant sa fiancée qui lui revint soudain comme en songe ! A moins qu'il ne se soit agi plutôt de son fantôme , estima-t-il après coup , croyant reconnaître , au fond de ce beau regard limpide , un reflet de sa propre souffrance et de son désespoir , et toute la détresse qui était la sienne face à ce qui , lui avait-elle expliqué , n'était qu'une habile manipulation d'une société secrète ennemie !

Autant pour maintenir sa réputation que pour préserver sa notoriété , il fit mine de ne pas être au courant de ce qui se tramait . Bien sûr , avait-il été victime d'un complot , sinon d'un cruel malentendu , et son amie s'était sans doute laissée berner par des gens qui , à leur habitude , avaient abusé de sa bonté native .

         Tout allait maintenant rentrer dans l'ordre ! S'il obéissait , s'il se montrait coopératif , lui avait-on déclaré en lui offrant une coupe de champagne ,  on n'inquiéterait plus sa famille à propos de ses " petites fantaisies " d'un soir d'ivresse en escale .

Demain , vous reprendrez la route de Paris qui doit sûrement vous attendre avec impatience ! "
         Il suffisait qu'il trouve la fameuse opale , dont on ne croyait pas qu'il ait pu vraiment perdre la trace .

         Alors , tout ceci , se dit-il à lui-même , n'était-ce qu'un piège ?

O’Connor conclut d'une seule phrase :

- A léquinoxe dautomne , dans trois semaines , l’expérience sera réalisée . Avec ou sans leur consentement . La Pierre obéira à ceux qui savent .

Gerlink baissa la tête . Il conçut qu’il allait devoir franchir une nouvelle ligne . Il avait déjà sacrifié Elise . Que serait le prix suivant ? Anna ? Ou même ... lui-même ?

Car parfois , la Pierre immaculée semblait lui murmurer dans le silence .

Et ce murmure ... portait le nom de Malo !

 

30 - Il faisait déjà presque nuit lorsque ce dernier pénétra dans la ténébreuse grotte armoricaine . La mer était basse , l'air du large soufflait en soupirant sa petite musique . Il avait grimpé le sentier à la lampe torche , tout seul , sans prévenir ses collègues de la gendarmerie qui ignoraient , évidemment ,  ce qu’il cherchait . Lui sentait , du moins , que quelque chose l’attendait ici . Les murs de la cavité étaient couverts de lichens , de dépôts salins . Rien de remarquable à première vue . Mais au fond , derrière une avancée de roche , il vit un alcôve circulaire , presque une conque naturelle . Et là , au centre , une marque noire sur le sol , comme le résidu d’un ancien feu .

Il s’assit , fermant les yeux .

C'est alors que se brisa le silence .

D’abord une vibration faible , souterraine . Puis le léger souffle d'une chorale angélique . Au moment où il rouvrit les yeux , la grotte était baignée d’une lumière blanche , pulsante , qui ne venait d’aucune source visible . Quelle surprise alors , de la voir qui se tenait là , au milieu de ces créatures de flamme , Elise , mais pas comme dans ses souvenirs , portant une robe flottante , couleur d’algue et de ciel , dansant lentement , les bras ouverts , l'opale au front , comme un troisième oeil , avec autour d’elle , comme si le monde hésitait entre plusieurs temps , les murs de la grotte qui semblaient osciller ! 

Puis , parut une autre présence qui n’était ni homme , ni femme , un être de lumière , plutôt , quasi translucide , et dont les ailes d'archange , se déployant sans toucher le sol , psalmodiaient une sorte de chant céleste d'une imperceptible tonalité vocale , exprimait l'immensité de l'infini .

" La pierre fut donnée non pour la gloire , mais pour l’épreuve . L’âme choisit . Toujours . "

Élise s’était arrêtée de danser , fixant le Messager . Dans sa main , l’opale brillait d’un éclat tremblant .

" Elle a joué , elle a chuté , elle a fui ."

Alors , l’Ange tendant sa main lumineuse , une seconde gemme apparut soudain dans l’air : la pierre noire , froide et muette . Les deux tournèrent lentement l’une autour de l’autre , sans se toucher .

" L’une est mémoire , l’autre est abyme . "

Puis l’Ange se pencha vers Malo , et ce fut son propre visage que celui-ci reconnut dans la lumière . Plus jeune . Plus vieux . Coupable et sauvé . Il se mit à trembler .

Le temps n’est qu’un miroir , la faille est en toi . "

Et tout s’éteignit .

Il se retrouva seul , dans le froid , la lampe torche entre les genoux . Mais dans sa poche , où il glissa la main , quelque chose pesait .

C'était l'anneau d'Elise avec , enfin revenue en son sein , l'opale blanche du " Saint-Ronan " ! 

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XIV - Les Compagnons d'Hyacinthe - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XIII - Les Enfants de la Grotte .

4 Août 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XIII - Les Enfants de la Grotte .
 
 
 
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIII - Les Enfants de la Grotte 

 

 

 

 

 

 

 

 

" Je rêve souvent d'elle

  En regardant la mer ...  "

Pierre Eliane - " Je Rêve souvent d'Elle " *

 

 

 

 

 

 

 

 

27 - La pluie s'était remise à tomber en fine dentelle sur la bruyère et les genêts , laissant s'effacer peu à peu les traces de pas de l'adjudante et de son adjoint . Dans leur froissement mouillé , les murmures du vent , portés par le roulis vibrant des vagues océanes , résonnaient dans les ajoncs d'or . En contrebas du site , un sentier très étroit , visible à peine , s’enfonçait vers l'ombre d'une crevasse oubliée , une cavité ouverte dans la roche , que seuls quelques anciens nommaient encore la " Grotte des Enfants ".

Laura n’était jamais venue ici . La légende , elle la connaissait pourtant , celle d’un abri de fortune , autrefois refuge d’orphelins de guerre ou de fuyards trop jeunes pour être vus , trop marqués pour être crus . C’était là , selon le vieux dossier rouvert par le colonel Huet , son supérieur , que l’on avait découvert jadis des restes d’objets d’enfance — poupées de chiffon , billes de verre , médailles égarées . Mais aussi , plus sinistre , une main d’enfant momifiée , prise dans les racines d’un figuier sauvage . L’enquête n’avait jamais abouti . Trop de silences . Trop de morts .

C’est Ronan qui la guida jusqu’à l’entrée , presque dissimulée sous un surplomb de pierre . Il avait , en un rien de temps , gonflé le petit bateau portable en plastique nécessaire à la visite .

Vous êtes bien sûre de vouloir entrer là-dedans ? , murmura-t-il . On ne sait pas ce quon va y réveiller .

Tregidi hocha la tête .  Elle portait maintenant en elle ce mélange étrange de peur et de détermination qui précède les grandes révélations . Ce lieu , se disait-elle , n’était pas seulement un décor oublié , c'était une scène . Et peut-être même le théâtre du drame originel .

À l’intérieur , l’air était humide et froid . Le faisceau de la lampe torche du sergent balaya , depuis la frêle embarcation , les parois creusées de graffiti anciens , noms d’enfants , dessins de bateaux , visages rieurs . Laura , un instant , crut entendre un chant venu des profondeurs , très bas , comme un souffle . Une comptine ?

- Ici , dit Toussaint , lui désignant une cavité à demi effondrée . Cest là quon a retrouvé lobjet .

Un silence lourd s’abattit sur eux.

- Quel objet ? demanda-t-elle , déjà sur ses gardes .

Le gendarme hésita , puis sortant de son manteau une petite boîte métallique ancienne , à moitié rouillée , en retira un morceau de tissu bleu , roulé autour d’un médaillon .

Sa voisine reconnut aussitôt le motif gravé : une étoile à six branches , pareille à celle retrouvée sur le pendentif de la victime .

- Où avez-vous trouvé ça ?

- Je ne lai pas trouvé . Un vieux bonhomme qui vit reclus à lancienne ferme de Landivy me la confié hier soir , à charge , pour moi , de le lui rendre le plus vite possible . Il m'a dit que ça appartenait à son petit-fils , enfant de choeur du père Jaouen . Que cétait un secret denfants dont l'origine lui était inconnue .

Laura serra les poings. Le gosse de Landivy ... Comment pouvait-il avoir eu ce " cadeau " ? Était-il en contact avec un témoin-clé qu’ils recherchaient ? Soudain , juste au-dessus d'eux , le cri d’un oiseau fendit le silence . Une chouette peut-être . Ou un avertissement ?

Le sergent s’approcha de la paroi du fond sur laquelle était incrustée dans la roche , une plaque métallique scellée . On avait tenté de la dissimuler sous un amas , mais l’érosion l’avait partiellement dégagée .

- Regardez !

La femme s’approcha , lisant , sur la plaque , en vieilles lettres presque effacées : 

" Dar re a fell dezho tapout ar Maen ,
  Deuet omp da saveteiñ anezhi ! " ( 16 )

Laura recula d’un pas . Son souffle s’accéléra .

- Cest une vraie menace ! , murmura-t-elle . Quelquun voulait que ce message survive .

Toussaint referma doucement la boîte , sans mot dire .

Ils sortirent de la grotte en silence . La pluie s’était arrêtée . Mais la lande semblait suspendue , comme si elle attendait le retour de voix anciennes . L'adjudante , elle , savait que le passé , plus vivant que jamais , ressemblait à cette étoile tombée , un soir , au-dessus de la terre sauvage , lui abandonnant bien plus qu’un corps sans vie , puisqu'elle avait ravivé l'espoir de ses enfants perdus . Parmi eux , pensa-t-elle , est sûrement cachée la clé du meurtre !

 

28 - C'est ainsi que , rentrée au bureau , l'après-midi , elle se mit à refaire le bilan de l'enquête sur les cinq protagonistes présents dans la grotte . Premièrement , la victime , Elise , qui un dizaine d'années plus tard , tomba enceinte d'Erwan Morgat , fils du gardien de phare , âme sauvage du Finistère . Elle avait alors dix-sept ans quand elle finit par céder aux avances de celui qui l'avait courtisé depuis sa plus tendre enfance . Leur amour fut bref , intense , comme un éclair au-dessus du gouffre . Une nuit de solstice , alors que la mer grondait au large du Toulinguet , la jeune fille lui offrit tout : son corps , ses rêves , son avenir . Mais quelques mois plus tard , terrifiée par l'idée d'être enceinte , elle prit la fuite vers Nantes , tentant d'y refaire sa vie , dans l’anonymat des rues grises , ne parlant jamais de l’enfant , ni du père qu' elle avait d'ailleurs laissé derrière elle avec l’étoile , peu après lui avoir abandonné son enfant . Cet Erwan , quant à lui , ne comprenant pas vraiment pourquoi elle était partie , resta hébété de douleur tout d'abord , veillant , pour la distraire , sur le phare familial , où il dut cacher l'étrange bijou qu’elle lui avait confié , cette opale blanche , d’une transparence irréelle , qui semblait frémir au contact de la lumière . Puis , pour oublier sa peine , il devint militaire et fut envoyé en Afrique , au centre du Mali , dans le cadre de l'opération Barkhane . Là , il se lia , grâce à son amie Nema , avec une tribu ancienne qui lui fit découvrir une grotte sacrée gardienne de secrets immémoriaux dans la falaise de Bandiagara , au pays Dogon . Pensant le préserver du monde , il y déposa son trésor au milieu de vieux manuscrits reliés en écorce , mais périt , quelques semaines plus tard , lors d'une embuscade . Il n’avait que trente ans . ( 17 )
La druidesse Anna , médium et " rebouteuse " , était l'amie d'enfance d'Elise qu'elle avait connu au collège . L’une chantait , l’autre voyait . Fille d'un guérisseur , elle disait converser avec les arbres . Quand son amie prit la fuite , elle reçut , comme un appel , cet enfant qu’on avait abandonné dans la grotte , enveloppé dans un tissu bleu , l’élevant sans rien dire , dans sa petite maison du bout du monde , et sachant , par intuition , qu’il porterait en lui un destin particulier parce qu'il avait les yeux d’Élise , mais le silence d’un autre monde . 
Quand Anna demanda de l’aide à Goulven Kerneis , qui avait , lui aussi , aimé la danseuse en secret sans jamais le lui avouer , l'ancien marin reconverti patron-pêcheur accepta sans poser de questions , transmettant la mer à l'enfant , la rudesse , la vérité des vents . Même s'il savait qu’il n’était pas son père , il se jura d’être comme son roc . Et Goulven connaissait bien le nom d’Erwan Morgat . Il avait été son " pote " et son rival , à l’époque . Mais il gardait le silence . Par amour . Par fidélité .
Enfin ,  Koulman Gerlink  , devenu commandant de bord vingt ans plus tard pour une compagnie privée , lui qui , à Boston , avait retrouvé sa copine Élise devenue professeur de danse contemporaine , silhouette évanescente d'un nouveau monde de verre et d'illusions . Mais derrière l'uniforme et les sourires de façade , celui-ci , d'après les dossiers d'Interpol , appartenait en fait au " Cercle des Anciens " , société secrète internationale avide de pouvoir , dirigée par un certain Tim Delaney O'Connor et son comparse , Yann Kerjean , ces derniers voulant sans doute récupérer les deux pierres pour obtenir , en s'aidant éventuellement d'une médium , de lucratifs gains matériels ( gains aux courses , casinos , trafics , etc ... ) , Pourquoi pas Anna ? , pensa l'enquêtrice .
Il y avait autrefois une fille qui dansait pieds nus sur les rochers , les soirs d’orage , une étoile blanche tatouée au creux du poignet . Ceux qui l’avaient aimée , n’avaient jamais pu l’oublier ... 

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XIII - Les Enfants de la Grotte - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

16 - À ceux qui veulent semparer de la Pierre ,
          Nous sommes venus la sauver ! "

17 - Barkhane ( 2014 - 2022 ) , opération militaire menée par l'armée française au Sahel et au Sahara contre les groupes armés djihadistes .

     - La falaise de Bandiagara est une longue chaîne de grès située au Mali dans la région de Bandiagara, s'étirant du sud au nord-est sur une distance de 200 km , autour de laquelle s'étend le Pays Dogon .

* Chanson de Pierre Eliane dans son album " J'ai Cherché ton Nom " ( 2024 ) , copyright Pierre Eliane / Manfred Kovacic - Bayard - Tous droits réservés .

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XII - Le Dossier " Kerbonn " .

4 Août 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Bateau dans la Tempête - 1828 - Jean-Théodore Gudin  ( 1802 - 1880 )

Bateau dans la Tempête - 1828 - Jean-Théodore Gudin ( 1802 - 1880 )

 
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XII - Le Dossier " Kerbonn "

 

 

 

 

 

 

 

 

Regardez-les sur le port , ces matelots , martyrs tranquilles , triomphateurs silencieux , mâles figures ayant   dans le regard cette religion qui sort du gouffre ! "

Victor Hugo - Les Travailleurs de la Mer

( 1866 ) , II , 3 , III - La Mer et le Vent .

 

 

 

 

 

 

 

 

24 - Le capitaine Guegan regardait la falaise depuis la plage de galets . Le cadavre avait bien été retrouvé au lever du jour , trois jours plus tôt , par un retraité qui promenait son chien . Pas de témoin . Pas de lettre . Juste cette bague océane dont l’opale avait disparu , laissant une trace encore brillante dans le sable , et ce regard vide , figé vers le rocher du Lion , le " Sphynx de Pen-Hat " . Suicide ? Homicide ? Accident ? Peu lui importait ! S'il l'avait pu , il aurait voulu classer cette affaire le plus vite possible . Élise Le Bihan — enfin , Kerjean , selon son nom d'artiste — n’était plus qu’une ancienne étoile de mer ternie , revenue mourir sur la plage de ses ancêtres . Rien ne pressait . ( 13 )

Mais quelque chose clochait .

D’abord , ce nom , justement , Kerjean , qu'il avait vu dans des archives poussiéreuses , des années plus tôt , lorsqu’il avait travaillé sur un vieux dossier jamais élucidé  : celui du naufrage du " Saint-Ronan " , navire marchand coulé en 1767 , près de Camaret  . L'armateur en était un nommé Hyacinthe Kerjean , négociant de Nantes , connu pour avoir dissimulé à la douane certaines " denrées exotiques " . Le bateau s’était échoué par temps clair , inexplicablement , à l’entrée d’une crique .

Mais surtout , ce qui était troublant , c'était le témoignage d'un gosse du coin , recueilli en 1967 , parlant d'une scène étrange au fond d'une cavité proche de la Pointe du Toulinguet : le spectacle d’une femme dansant en robe blanche, entourée de lumière , tandis que derrière elle , une barque noire , sans toucher le sol , semblait flotter dans les airs !

L’affaire avait été classée comme une hallucination d’enfant .

Mais le gendarme , ce jour-là , en recoupant les dates , crut sentir le même froid courir sur sa nuque . L'’enfant , c’était peut-être lui , quelques temps plus tard .

La femme qu’il avait vue , jadis , dans un rêve ou dans cette cavité battue par les vents , c'était peut-être Elise . La même . Le même visage !

Mais c’était impossible ! En 1967 , elle n’avait que sept , huit ans . Lui n'était pas encore un bébé . Pourtant , la scène semblait encore gravée dans sa mémoire — les bras levés , le regard fixe , la broche à l’opale vibrant dans l’ombre comme une étoile folle !

Alors ... que s’était-il vraiment passé ? Ils étaient , disait-on , quatre ou cinq à jouer , ce jour-là , au bord de l'eau ... Le naufrage du " Saint-Ronan ", l’apparition dans la grotte , la mort d'Elise , tout cela ne faisait-il pas partie d’un même continuum décalé , circulaire ? Et surtout ... si elle n’était pas tombée , si elle avait été poussée par quelqu’un qui savait que cette pierre permettait d'ouvrir une faille temporelle entre les siècles , même si cela paraissait complètement fou , entre les mondes ?

L'officier dut rouvrir ce dossier maudit dont il ne voulait plus jamais entendre parler , conscient qu'il lui faudrait revenir encore là où tout avait commencé : la caverne , le navire , la Pierre .

 

25 - Laura Trégidi , ayant des doutes sur son supérieur , avait fait discrètement envoyer le jeune sergent Toussaint , d'origine haïtienne , en renfort pour prendre le relais de l’enquête . Celui-ci , bien que mandaté par la lieutenante pour observer le capitaine , entra dans son bureau comme un simple exécutant , se gardant bien de montrer ses véritables intentions , mais restant attentif au moindre détail , ayant frappé deux coups brefs contre la porte , après qu' une voix, rocailleuse et lasse lui ait lancé :
- Entrez !

Marchant d’un pas souple et mesuré , presque trop silencieux pour un homme en uniforme , il avait la carrure moyenne , les gestes précis , la voix douce mais ferme . Originaire de Port-au-Prince , il avait pris l’habitude de se fondre dans le décor , sans jamais perdre une miette de ce qui s’y jouait . Ce don , il le devait , prétendait-il , autant à son enfance dans un quartier bruyant qu’à son expérience dans les affaires sensibles , de celles où la vérité se cache souvent sous plusieurs couches de silence .

Malo Guegan , debout près du radiateur froid , lui jeta un regard rapide .

- Vous êtes ?...

- Ronan Toussaint , mon capitaine . Envoyé de Quimper . Ordre de mission signé Trégidi . Je suis là pour vous aider sur le dossier " Kerbonn " . ( 14 )

L'officier se mit à hocher la tête sans un mot , lui indiquant du menton la chaise qui faisait face à son bureau . Le visiteur s’y installa , sans précipitation , les mains jointes sur les genoux .

- Trégidi a pas pu se déplacer ? , lui demanda Guegan tout en s’asseyant à son tour , les sourcils légèrement froncés .

- Non , la lieutenante est mobilisée sur une autre affaire . Mais elle suit celle-ci de près . Très près , précisa le sergent sans insister .

Le capitaine tira de son tiroir une liasse de rapports , puis alluma une cigarette . La fumée monta lentement , se dissipant dans la lumière grise du matin . Derrière lui , la baie de Douarnenez disparaissait sous un crachin dense .

- Une femme est tombée de la falaise . Accident , suicide ... ou meurtre . Les pistes sont minces , les témoins flous . Pas un mot sur ce quelle faisait là-haut , seule , au milieu de la nuit .

Il passa un doigt sur son front , comme pour chasser un vieux malaise , puis reprit :

- Le seul truc étrange , cest ce quelle a dit juste avant de mourir . Un brancardier ma soufflé ça : " Il est revenu . Il était dans la crypte souterraine avec les autres . "

Toussaint ne réagit pas trop , se contentant d’acquiescer lentement .

- Cest noté , capitaine . Je suis là pour vous assister . Rien dautre . Je me conforme à vos directives .

Guegan le regarda de côté , soupçonneux . L’homme en face de lui était trop calme , trop lisse . Pas le genre à commettre une erreur verbale . Il avait l’air d’un type qui écoute tout , mais ne dit que ce qu’il faut .

Vous avez lu le rapport sur laffaire de 1967 ? Le soi-disant bateau dans la grotte ?

- Jen ai pris connaissance . Une histoire denfants qui auraient vu une lumière étrange . Le " Saint-Ronan " , si jai bien compris . Certains parlent dhallucination collective .

Un silence tomba . Le capitaine hocha lentement la tête , les yeux fixés sur la fumée de sa cigarette .

- Elise était lun deux .

- Je vois .

- Les gens disent qu'ils étaient cinq . L'un s'est envolé plus ou moins , je crois . Deux autres sont morts par la suite , y compris la récente victime . Anna est restée seule avec Goulven . Et le reste ... , fit-il sans achever sa phrase .

Toussaint le regardait avec une attention polie , d'abord sans poser de questions , mais , au contraire , se contentant d'écouter . Puis , il se hasarda :

- Daprès ce que jai su , reprit-il timidement , certaines familles d'ici ont refusé den parler. Des silences bizarres . Tout cela semble avoir laissé des traces . Même le curé Jaouen , qui , un jour , a été muté précipitamment ...

- Ce ne sont que des coïncidences , répondit un peu trop vite son interlocuteur . Et moi , je suis officier de gendarmerie . Pas chasseur de fantômes !

Le subordonné inclina légèrement la tête , comme pour dire : Entendu . Il se leva doucement .

- Capitaine , je prends mes quartiers au foyer des gendarmes . Je vous ferai un rapport chaque soir . Si vous avez besoin de moi , je suis à votre disposition .

- Vous pouvez commencer par interroger les anciens du quartier Kerbonn . Et méfiez-vous de ceux qui parlent trop . 

- Bien , capitaine .

Le sergent sortit sans un bruit son carnet de sa poche .

Il y consigna d’une écriture compacte : " Guegan tendu . Réaction vive sur 1967 . Sait quelque chose . Fume trop . Fissure visible " .

Le soir même , à Quimper , sa note confidentielle atterrit sur le bureau du lieutenant Laura Trégidi .

 

26 - La nuit tombait lentement sur la gendarmerie de Crozon . Tandis que le capitaine , prétextant une migraine tenace , était reparti chez lui plus tôt que d’habitude , le sergent Toussaint , fouillant discrètement dans un tiroir du poste , en profita pour découvrir par hasard l'adresse d'un ancien gendarme , aujourd’hui à la retraite , qui avait été de garde la nuit où les enfants furent retrouvés après avoir vu le " Saint-Ronan " dans l'antre de Marie-Lévêque . ( 15 )
Seul dans le petit bureau qu’on lui avait attribué , attenant à celui du chef , il consulta la liste des anciennes archives de l’unité . Par habitude , il vérifia les tiroirs non étiquetés , ceux qu’on oublie , qu’on ne vide jamais vraiment . L’un d’eux était coincé . Il le força doucement , sans faire de bruit , puis , percevant un petit clic , il parvint à l'ouvrir . À l’intérieur , il y avait quelques papiers sans importance , des stylos secs , de vieux crayons ... mais s'y trouvait aussi , dans une enveloppe , une boîte métallique , type boîte de biscuits anglais , rayée par les années , qu'il tira à lui . Comme elle n’était pas fermée à clé , il put l’ouvrir , et , soigneusement enroulé dans une petite serviette jaunie , repéra un pendentif à l’intérieur , une médaille marine en argent noirci , gravée du nom de " Saint-Ronan " , sur laquelle , à peine lisible , figurait une silhouette de navire stylisé , étrange , presque byzantine , comme sortie d’un rêve .

Sous ce mouchoir , il dénicha aussi une photographie écornée en noir et blanc : cinq enfants sur une plage . Trois garçons , deux filles . Tous regardaient vers l’objectif sauf un , qui fixait la mer . Au verso , une inscription à l’encre bleue : " Été 1967 – Grottes de Morgat ."

Le sergent rangea le tout dans une pochette plastique . Il savait que le patron de la brigade ne parlait pas à la légère , et pourtant , qu’il lui avait menti . Il n’avait rien oublié . Il avait gardé un souvenir tangible , dissimulé dans un tiroir qu’on ne devait jamais ouvrir .

Le lendemain matin , quittant la gendarmerie , il se rendit à un rendez-vous fixé discrètement par Laura . Elle lui avait donné une adresse sur la côte , à quelques kilomètres de là : " Le Clos du Vieux Phare " , une maison de retraite pour anciens fonctionnaires de l’État .

C'est là qu'il rencontra un certain Yves Barazen , ancien adjudant-chef , aujourd’hui perclus d’arthrite , mais la mémoire encore vive . L’homme l’attendait sous une véranda , emmitouflé dans une couverture de laine .

- Vous venez pour laffaire de la falaise , hein ? , fit-il , souriant à demi . Ça devait bien finir par remonter un jour à la surface , tout ça .

Le quimpérois , lui serrant la main , s’assit face à lui .

Guegan , c'était lun des enfants de 67 ?

Barazen hocha négativement la tête .

- Non , cest le seul qui nait jamais rien dit . Même , à lépoque , il a tenu sa langue . Mais il a changé après . Comme si quelque chose sétait figé en lui .

- Que s’est-il vraiment passé ce soir-là ?

Le vieux gendarme regarda vers le large , les yeux brillants d’un éclat ancien .

- On les a retrouvés tous ensemble au petit matin pieds nus , muets et complètement trempés . Koulman , seul ,  hurlait comme un possédé . Il affirmait avoir vu quelque chose d'incroyable dans ce trou . Mais ce nétait pas un bateau . Non , pas un bateau du tout !

- Vous en êtes sûr ?

Le vieillard tourna lentement la tête vers lui . 

- Jai récupéré un enregistrement , ce soir-là , sur mon vieux magnéto . Un des enfants , peut-être Elise , avant de sombrer dans le mutisme, avait chanté . Une mélodie étrange , comme une berceuse , mais inversée , dans une langue inconnue . Je lai encore . On dirait du gaélique , du vieil irlandais . Je vous le ferai écouter si vous revenez . Ça ma donné la chair de poule !

- Et le capitaine Guegan ? Que faisait-il ?

Barazen lui sourit d'une mine triste .

- Il a sans doute gardé quelque chose , une sorte de médaillon que lui avait donné sa mère . Le même que celui que vous avez trouvé , je suppose . Je lai vu ... briller . Il na jamais voulu quon en parle .

- Et ce Koulman , c'est qui ?

En regagnant le casernement , Ronan comprit qu’il approchait du cœur d’une énigme vieille de quarante ans . Le capitaine , sans doute , n’était pas qu'un simple témoin , mais le gardien d'un terrible secret qui , un jour , avait coûté une vie . 

Il nota dans son carnet : " Médaille retrouvée - Photographie - Témoin confirme - Guegan , silence stratégique . Commence à craindre que tout ressurgisse . "

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XII - Le Dossier " Kerbonn " - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

13 - Rocher du Lion = petit îlot , juste en face du Toulinguet , qui ressemble un peu au Sphynx d'Egypte .

14 - Lieu-dit de Camaret-sur-Mer , entre la pointe de Pen-Hir et celle du Toulinguet .

15 - Grotte , sur la plage de Pen-Hat , perçant la pointe du Toulinguet .

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XI - Le " Night Swan " .

29 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Swan Restaurant ( Miami )

Swan Restaurant ( Miami )

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XI - Le " Night Swan "

 

 

 

 

 

 

 

 

" ... Cambre-toi sur tes pieds dressés ,
 Secoue les reins , lance les jambes ,
 Nous applaudissons à grands cris
!
"
 " Chansons de Bilitis " , 3è Partie , Epigrammes dans l'île de Chypre , " La Danseuse Aux Crotales "
Pierre Louÿs , 1894 .
 "

 

 

 

 

 

 

 

21 - À Boston , la lumière avait une couleur métallique . Rien à voir avec les crépuscules incendiaires du Fromveur , ni même avec les ors fins du Palais Garnier . Ici , dans le quartier des Théâtres , tout brillait d’un éclat froid  : le chrome des voitures , les néons rouges du cabaret , les bouteilles glacées au " local bar " . Élise avait suivi Tim O’Connor comme on suit un dernier vertige , sans plus se retourner . Sa carrière de soliste avait pris fin brutalement par un diagnostique douloureux devant la glace de sa chambre , un soir , appuyé par sa grande fatigue dans le regard , certainement liée à la prise de conscience de l'âge limite et de son genou faiblissant , puis surtout d'un scandale discret lié à ses gains douteux .

Complaisant , son compagnon du jour lui avait tendu la main , lui proposant de " coacher " les danseuses de sa boîte jamaïcaine sexy , le " Night Swan " ,  un cabaret chic aux allures mafieuses, fréquenté par des politiciens, des flics pourris et quelques millionnaires en exil .

C'est ici , entre " Fenway " et " Kenmore Square " , qu'elle s'était fait connaître sous le pseudonyme de " Lola  " , lorsqu'il l'avait croisée " par hasard  " , lors d'une escale où il essayait , dans les flonflons de la fête , et sous l'effet de l'alcool , d'oublier ses déboires sentimentaux . Jamais , depuis la fac , il n'avait pu oublier ses yeux d'azur un peu tristes , dont l'éclat , ce soir-là , reflétait celui du faux cristal , sous les rutilantes lumières de la boîte où se trémoussaient avec peine des gens , plus ou moins jeunes , venus des quatre coins du comté . Sur l'affiche , il avait eu du mal à l'identifier au milieu de ses " girls " , avant qu'une espèce de grand dadais ne se soit avisé même de l'entreprendre au milieu de sa petite cour , et qu'elle ne s'éclipse comme le Soleil , tandis qu'avec désespoir , il se demandait quand il aurait enfin l'occasion de lui glisser un mot . Pourtant , son coeur s'était mis  à battre plus fort quand il l'avait vue , dansant sur scène , affublée d'un petit chapeau de clown et d'un maquillage des îles . Cette nuit-là , même s'il craignait qu'elle ne s'effrayât de ce curieux bonhomme au premier rang , verre à la main , qui ne cessait de la toiser tout au long de sa mirifique " salsa " , il s'étais promis de revenir l'attendre seul , un peu plus tard , pour lui confirmer la réalité de son existence . Enfin , cette heure arriva où , restant dans la rue bien après le spectacle , il avait repéré la sortie des artistes , puis guettant sa silhouette longiligne , élégante , et son beau visage d'ange , qui n'avait guère changé , il eut soudain peur de son insignifiance , et lorsque s'entrouvrit la porte du pub où il s'était réfugié , un vent d'automne balayant les trottoirs sombres d'une bruine persistante , il vit passer son ombre fugitive , soigneusement habillée d'un costume de ville assez classique , derrière la cloison rococo en verre fumé , décorée de feuilles de vigne où , l'air pensif , elle déboutonna lentement son imperméable , s'approchant de sa table pendant qu'il repensait encore à celle qui , jadis , avait planté dans son coeur un coup de lance avant de s'enfuir , lui promettant monts et merveilles . Combien de temps lui avait-il fallu l'attendre , alors , pensa-t-il , observant le cygne noir frappant de son regard les eaux sombres du sien , comme un autre fantôme attiré soudain par l'éclat du couchant ? Mais lui , qu'en ferait-il , sinon , comme tant d'autres , l'abandonner à son triste sort ? , se demanda-t-elle quand elle se décida , pour finir , à le reconnaître . ( 9 )

- Koulman ! , s'était-elle exclamée avec surprise .


22 - La pluie avait tambouriné toute la nuit dans sa tête et sur le toit . Le lendemain de cette soirée lumineuse , l'hôtel , pâle spectre dans la grisaille , lui sembla aussi vide qu'un navire abandonné . A l'occasion d'une éclaircie , ne voulant voir personne , il était parti vers le port , la ville toute entière , coupable d'étranges réminiscences , parut s'offrir à son âme dévastée . Dès l'aube , une pluie fine et persistante avait envahi d'une grande tristesse rues et perspectives .
Le visiteur , gagné par sa mélancolie , traversa un immense terrain vague , sorte de friche urbaine évoquant si bien le chaos de sa propre vie .

Il s'était mis à boire , la veille , éprouvant un insurmontable dégoût , lié sans doute à l'errance , à la solitude , qu'on étreint parfois comme une maîtresse de pacotille dans une chambre anonyme , et qu'on retrouve au hasard d'une rue sombre , dans un bar de fortune , pour assouvir une soif encore plus grande , celle de l'oubli ...

" Nous ne sommes pas vrais tant que nous nous gardons  " , chante le poète . ( 10 )
En tout cas , c'était devenu sa devise favorite .


Il aurait pourtant tout laissé tomber , jadis , pour la rejoindre , songeait-il encore au coin de cette ruelle obscure du quartier chaud constellée d'ampoules multicolores , qui faisait flamber d'immenses lettres de feu criardes , comme une invite à assouvir simplement la soif nocturne irrépressible d'un passant solitaire :
" The Night Swan " , cabaret bostonien rempli de bière et de jolies filles ! ( 11 )
Vêtu d'un smoking impeccable , Tom , petit être replet , dissimulant son regard vicieux derrière de grosses lunettes noires , vint vers lui , comme d'habitude , pour l'accueillir avec déférence .
" Bienvenu , commandant Gerlink ! Soyez ici chez vous ! "
Comme de coutume , il avait fait l'effort de lui répondre gentiment dans sa langue . 
Il aimait bien boire du whisky , appréciant aussi la beauté sauvage du music-hall , autant que le spectacle des danseuses nues . Mais ce soir-là , en ce lieu étrange où se défoulait l'ivresse collective , il avait senti que la propre musique de son coeur souhaitait l'entraîner plus loin . 

D'ailleurs , comment aurait-il pu s'attendre à la revoir ici ?
Ce matin-là , au bruit des gerbes d'écume , il s'était revu le coeur à marée basse , marchant près d'elle au temps de sa jeunesse , le long de la grève immensément déserte  ...

                Mais maintenant ?

" Tout est mouvement , tout est danse ... " , lui avait-elle expliqué , le regardant avec tristesse au milieu des brouillards de l'alcool , pendant cette soirée d'hier où ils avaient fêté ce moment précieux de leurs " fantastiques retrouvailles " ,  disait en riant celle qu'il avait écouté d'un air d'abord si étrange , se demandant ce qui pouvait être vrai , ayant peut-être toujours cherché la vérité de son cher visage au miroir impénétrable des mensonges de sa propre existence ... 

               Mais maintenant ?

Si irrépressible , un besoin soudain de vomir s'était emparé de lui qui se demandait soudain  qu'est-ce qui le séparait de l'oiseau palpitant , cygne ou aigle noir s'élevant désespéré de trouver la chaude intimité d'une âme d'outre-monde et ce qu'elle pouvait faire là , dans ce pays trop insensible pour la comprendre , parmi des gens qui n'étaient pas comme elle ? Tout là-bas , planté comme un arbre au milieu des vagues , le dévisageait d'un oeil jaune ironique , un sémaphore mystérieux paraissant douter qu'il se sente plus fort que lui pour découvrir son secret . Sa solitude , sans doute , était grande , songeait-il , autant que la sienne , mais l'Amour est parfois bien plus qu'un rêve , il ressemble à la Mort !   

Le promeneur arrivant déjà près du Phare , n'eut guère , hélas , le temps d'explorer davantage l'escalier tournant grimpant jusqu'à sa mince plateforme ! La cause des " gardiens " ? Pour lui , ce n'était , après tout , qu'une réponse tardive à la traîtrise de bien des crimes venant du camp adverse au fil de siècles d'abandon , bûcher fatal ayant voulu faire périr en chacun d'eux cet être angélique et si beau qu'il était , pourtant , si difficile de tuer , la conscience , beau nom de clarté , jadis comme aujourd'hui le leur , qu'avant de reconnaître , il s'était , grâce à elle , rappelé lors de cette rencontre dans la grotte ...      

" Une âme qui en fait une autre , un corps qui nourrit un autre corps en lui de sa substance ... "

( 12 )

        Il avait éprouvé un étrange sentiment de jalousie à son encontre , car il aurait voulu pouvoir lui aussi , d'une aussi belle manière , murmurer tendrement à son oreille qu'ils étaient deux sur la Terre , en cet endroit , réunis par la Providence ... Mais quand pourraient-ils jamais vraiment devenir un seul être , s'inquiéta-t-il ensuite , afin de communier à l'indicible patrie de leur idéal  ? 

          Pourtant , sans qu'il comprît pourquoi l'une était venue venger les souffrances de l'autre , il se rendit compte , un peu plus tard , qu'il avait dû , dans ses souvenirs , confondre le visage de cette femme avec un aveuglant rayon de lumière jailli soudain de la petite boule opaline errant naguère , craintive , parmi les nuées grises du naufrage du vaisseau des Dieux , celle-ci  paraissant prendre , maintenant pitié de lui . 

A moins que pour le châtier , elle n'ait souhaité par plaisir lui faire ce grand trou de désespoir dans la poitrine et se demander s'il n'y avait , pour sa part , que ce seul moyen de le guérir ? Elle n'en eut pas l'aubaine ! Se jouant de la passive torpeur de sa funèbre dépouille , la femme l'avait envahi brusquement des pieds jusqu'à la tête , lui faisant sentir que , dès cet instant , ne vivrait plus en lui qu'une créature unique dont elle formerait , pour toujours , la partie conquérante , sinon la plus dominatrice !

" Ecoute ,  je suis en train de comprendre quelque chose ... 

        Ne venait-il pas d'entendre cette phrase dans l'histoire de sa voisine ?

Elle avait , lui expliqua-t-elle ensuite , enseigné les ports de bras à des filles bien trop jeunes , trop grimées . Quant à elle , se contentant de survivre sans vraiment s’en rendre compte , elle ne dansait plus . Le bijou , qu’elle avait fini par faire monter sur une broche , restait dans un tiroir , ayant , comme elle , cessé de briller . Mais c’était une nuit que tout avait basculé . Une nuit sans lune . Elle avait rêvé d’un sentier côtier , battu par les vents du large où une silhouette , celle de sa grand-mère Noella , l’attendait en silence au bout du chemin . S’en approchant , la vieille femme ne fit rien d'autre que lui ouvrir simplement la paume de sa main . L’opale s’y trouvait , brillante comme au premier jour ! 

Puis le décor s'était dissout . Des chaînes , des cris provenant d'un navire . Une pierre noire sur un piédestal . Et des corps qui tombaient dans la mer !
Elle s'était réveillée en hurlant !

 

23 - L'avion décolla en fin de journée . Elle avait fait sa valise , disant à Tim qu’elle partait " quelques jours  ", lui se contentant de hausser les épaules , distrait par une réunion avec des associés venus de Providence . Elle ne laissa aucune adresse .

Elle traversa l’Atlantique comme dans un songe , retournant là où tout avait commencé : Camaret-sur-Mer , ses falaises , les vents d'Iroise , la lande déserte . Elle loua une chambre au-dessus du port . Le soir , elle gravissait la falaise , seule , et dansait à nouveau , pieds nus sur la roche , face à la mer . Elle murmurait des prières anciennes , tentant de réparer ce qui pouvait encore l’être .

Mais la Pierre ne la protégeait plus .

Un matin , on la trouva au pied de la falaise , dans une crique battue par la houle . Pas de traces de lutte . Juste un corps brisé , les bras ouverts , comme une croix renversée . Près d’elle , un anneau bleuté dont l’opale blanche avait disparu . Mais , disaient les sauveteurs , comme une lumière étrange restait sur place , un reflet du ciel qui paraissait venir de nulle part .

La presse évoqua un accident . Les anciens parlèrent d’une femme possédée .
Mais à Nantes , ce jour-là , Izold s'éveilla en sursaut , les joues toutes mouillées de larmes , geignant sans comprendre , entendant pour la première fois la voix de la Pierre ! L'enquête posa la question : était-ce un accident ou avait-on poussé Elise ? Et qui , en vérité ? L'enquête en revenait aux premiers personnages qui l'avaient connu lors du naufrage du " Saint-Ronan " . Mais , ce qui paraissait fantastique , c'est que ce navire , appartenant aux Kerjean , s'était échoué au XVIIIè dans une grotte plus lointaine , et que la scène du " crime " se déroulait au XXè , dans les années soixante , au bas de la falaise de Pen-Had , vertigineux trouble spatial et temporel où la mémoire , l'héritage et le surnaturel se mêlaient !

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XI - Le " Night Swan " - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

9 Quartier des Théâtres Fenway Kenmore Square : le Boston de la vie nocturne . 

10Sonnet " de Stefan Zweig 

11 - The Night Swan = Le Cygne de Nuit .

12 - " Le Soulier de Satin " ( 1929 ) , pièce de Paul Claudel ( 1868 - 1955 ) - Troisième Journée , Scène I .

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - X - La Danseuse de Verre .

26 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Danseuse en Flamme - Wall Art

Danseuse en Flamme - Wall Art

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X - La Danseuse de Verre

 

 

 

 

 

 

 

 

" Il y a des ténèbres dans lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent , qui absorbent toute lumière et ne la rendent jamais ... "

Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche . *

 

 

 

 

 

 

20 - Élise , à Paris , dansa , brillante comme un météore ! Le public de Garnier l’adora dès la première apparition . Sa silhouette sur scène semblait découper un autre espace-temps .

Mais à l’intérieur , quelque chose , comme la fêlure d'un miroir , se fendait . Depuis sa rupture avec Yann , l’opale blanche qu’elle portait en pendentif se mettait à réagir étrangement . Elle ne vibrait plus seulement en présence du beau ou du vrai , mais , tout en s'identifiant aux flux de l'horreur et de la passion , semblait amplifier ses désirs , qu’ils soient purs ou non .

C’est dans un casino , un soir d’ennui , qu’elle fit hors de la scène , sous forme d'un pari , son premier grand écart . L’opale , posée sur le tapis de jeu , brillait d’une lueur étrange au moment du tirage . Un gain , puis deux , puis dix , on la surnommait la danseuse de verre . Et même si certains croupiers la soupçonnaient de tricherie , rien ne fut jamais prouvé . Son charme , sa chance , et sa solitude attiraient le regard des hommes .

 Dans un salon privé de Monte-Carlo , elle croisa l'aventurier Tim O'Connor , propriétaire discret du cercle . Il avait le regard clair des Irlandais , mais aussi la mâchoire dure de ceux qui ont grandi dans les îles du sud . Il se présenta comme une vieille connaissance de son mari , rencontré jadis au Vietnam . Son accent avait gardé un ton moqueur où se cachait à peine les sous-entendu : " Vous ne saviez donc pas qu'à cette époque , lui et moi partagions bien plus que quelques verres de whisky ? ... Nous avions mis en commun bien des choses . De même que certaines pierres précieuses la vraie amitié ne brille qu'à l'ombre , n'est-ce pas ? Pourtant , tout ça , c'est bien fini ... "

Elle aurait dû fuir son regard . Mais elle était fascinée quand il lui parlait de son goût pour les oeuvres d'art qu'il achetait grâce à certaines relations des pays du tiers-monde pour les cacher à Genève , lui faisant ensuite cadeau d’une bague d’opale noire qui , avant , lui aurait fait horreur , mais qui , maintenant, semblait avoir quelque chose de si familier avec ce qu'elle était , grâce à lui , devenue !

Peut-être qu'en s'imaginant ainsi , feuille d'automne emportée par le vent loin de la source pure , elle pourrait mieux , en l'approchant , se protéger du spectre fatal qui , de temps à autre , lorsque minuit sonnait à l'horloge d'ébène , venait ramper comme une ombre maléfique jusqu'à son coeur meurtri ?

Mais aujourd'hui , ne le croisait-elle pas en plein jour ? , se demandait-elle .

Car c'était lui qu'elle avait cru reconnaître , au soleil couchant d'une fin d'après-midi torride , orageuse , beau prêtre ténébreux sous l'averse , au milieu de l'allée principale d'un jardin de marguerites bordé de pierres blanches , de cyprès noirs , parmi les buissons roussis de jasmins , de lauriers-roses tout desséchés et craquelants comme de la porcelaine malgré la pluie torrentielle , véhémente ...

C'était lui aussi dont elle percevait encore la présence alors que , célèbre danseuse étoile , elle n'avait appris que trop tard la réalité de son existence en fouillant les papiers de son ex , ombre fugitive d'éphèbe aux cheveux blonds , naguère entrevu . et qui , mon Dieu , soupirait-elle déjà , était monté bien trop tôt faire ses entrechats parmi celles du firmament !

Peu à peu , elle glissait avec lui , utilisant l’Opale non plus pour ouvrir son méritable chemin , mais pour forcer la destinée que lui ordonnait l'autre sans qu'elle ait la force de s'y opposer . 

Qui se souviendrait bientôt , d'ailleurs , lui murmurait-il à l'oreille , de " ce beau cygne flottant avec légèreté sur la scène " , de cette jeune bretonne évoquée par la presse parisienne en termes dithyrambiques , " fraîchement débarquée de sa terre natale , écrivaient-ils , pour mieux étudier chez nous le pas de deux ... " Les profits , très vite , s’accumulèrent , des montres rares , des tableaux , de l’argent facile . Peut-être danserait-elle moins ? Mais elle gagnerait beaucoup plus !

Et pourtant , chaque gain lui pesait . Chaque nuit , des rêves terribles revenaient : des esclaves enchaînés , des cales sombres , des voix étouffées . La Pierre Noire , dans ses songes , réapparaissait toujours , lui faisant comprendre que les Kerjean d'autrefois l'avaient rapportée d'Afrique de l'ouest , à l’époque de la traite . C’était une pierre de douleur , toute imprégnée du souvenir de ceux que les navires n’avaient pas rendus . 

Dans cette antichambre de la mort marquée par l'épouvante et la terreur , elle se voyait souvent en rêve cueillir les fleurs sombres d'anciens jours . Pour se rassurer , continuant à désespérer de la perte d'un idéal perdu , elle se figurait , lorsqu'elle s'endormait le soir près d'une dame inconnue ,  serrer dans ses bras celle qu'elle avait regardé jadis comme sa demi-soeur , Anna Kerneis , victime du même sort , peut-être , lys blanc formant avec elle , digitale pourpre ou mandragore , un étrange bouquet surgi du vert paradis de leur enfance au pied de cette falaise marquant l'entrée de la grotte , songeait-elle ,  " notre petit banc sur l'île , en face de la tombe , où nous aimions toujours nous rejoindre pour parler , jouer ou nous consoler ... " 

Mais c'était en Suisse , dans la ville de Sion , lors d'une de ces folles nuits d'amour interdite avec une danseuse , belle femme de race noire , un peu plus jeune , la trentaine ... qu'elle s'était faite voler la pierre !

- Alors , chérie , quel temps de chien , ce soir !
- Oui , Camille . Heureusement , tu es passée me prendre . Madame Clark ( c"était le nom de la chorégraphe ) ne nous ménage pas , tu sais . Je suis morte  !

- Les Indiens n'affirmaient-ils pas que le monde avait été créé en dansant ? , sembla lui rétorquer , pendant les répétitions , cette Fanny Essler d'un nouveau genre , lorsqu'elle lui parlait dans les salons mondains du tango africain , de la habanera et de ses aventures exotiques dans les terres australes . ( 8 ) 

Maintenant , celle-ci , ou son écho , rôdait dans le regard de Tim , du moins , c'est ce qu'elle croyait , qu'il s'était servie de cette fille , par un jeu de hasard , pour s'en emparer , dans cette vie dorée mais creuse qu'il voulait leur offrir avant de , cruellement , les achever ! 

Lorsque sa carrière se termina , elle était devenue l'esclave amoureuse de ce couple maudit , s'en allant avec eux dans le Maine , à Boston , où elle devint " coach " d'une troupe de leurs danseurs dans un cabaret jamaïcain . Mais un jour , l'opale blanche , dans un rêve , lui fit comprendre qu'elle avait suivi la mauvaise route .

Elle s'était levé brusquement de la table de jeux , puis , jetant sa bague à la mer , celle qu'il lui avait offerte , elle s'enfuit chez elle , à Camaret .

Mais il était trop tard , sans doute . Un pacte avait été scellé . Sa chute fut symbolique et morale . Cependant , quelque part dans le centre de Nantes , grandissait Izold , sa fille solitaire . Elle aussi commençait à rêver de choses qu’elle ne comprenait pas encore . 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - - La Danseuse de Verre - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

8 - Fanny Essler ( 1810 - 1884 ) , danseuse autrichienne , l'une des plus grandes interprètes du ballet romantique .

 

 

* Propos d'Elisabeth de Bavière , impératrice d'Autriche , dans le livre " Pages de Journal " ( 1891 / 1892 ) de Constantin Christomanos ( 1867 - 1911 ) , poète grec ( " Mourir à Ermioni " , IV - Le Chemin de l'Île ) .

 

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - IX - La Pierre Noire .

23 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - IX - La Pierre Noire .
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IX - La Pierre Noire

 

 

 

 

 

 

 

 

" Votre nuit brilla dans mon jour ,

  Comme une immense Pierre Noire ... "

  

Pierre-Jakez Hélias ( La Pierre Noire ) *

 

 

 

 

 

18 - Au début , leur union paraissait si évidente ! Élise , avec sa grâce irradiant un indicible éclat né de l'innocence la plus pure , et Yann , l'énigmatique héritier des Kerjean , comme un papillon de nuit se trouvant attiré par une vive lueur . Ils s’étaient aimés comme deux êtres qu’un mystère pousse l’un vers l’autre , sans qu’ils sachent pourquoi .

Mais rapidement , les pierres s’en mêlèrent .

L’opale blanche , douce , iridescente , semblait vivre à l'écoute d'un monde inaccessible , miroitant légèrement , comme traversé par un feu de lune , le visage de la jeune femme qui dansait seule dans leur salon de la rue du Calvaire , tandis qu'une sorte de souffle étrange passait dans l’air .

A l’inverse , la surface lisse , mate , à peine veinée de rouge , de la " reine " noire , absorbait toute lumière , ne brillant jamais , paraissant peser , comme si elle contenait une mémoire surgie du gouffre des âges , dure , obscure . Et quand son mari la portait , la pauvre épouse ressentait une espèce de gêne physique , comme une chaleur froide , une pression sur sa poitrine .

 "'ai une grippe d'enfer ! , avait-elle un jour gémi , à deux heures du matin ,  lorsque , n'arrivant pas à dormir dans une chaleur lourde , suffocante , exagérément plus forte que celle du chauffage , un silence grisâtre s'était pesamment abattu sur elle qui , dans  son délire , venait de faire un hallucinant cauchemar où elle avait observé d'étranges lueurs déchirer le ciel couleur cendre pendant que quelque chose d'obscur se dressait peu à peu comme une muraille d'ombre à l'horizon menaçant ! Puis , elle s'était vue , dans ce vertige , avant d'être aspirée dans un maelstrom infernal issu de bouillonnantes profondeurs , tomber à toute vitesse dans un miroir d'eau trouble , espèce de puits sans fond , spirale tourbillonnante , à la poursuite de son double étrange au coeur d'un labyrinthe aux rues abyssales de béton gris , dévalant avec peine , tel un " passe-muraille " , l'escalier de service de leur vieil immeuble nantais , comme si elle avait franchi ce long tunnel interminable lui faisant vivre et revivre encore différentes étapes majeures de son passé , de sa vie future , et bien d'autres scènes qu'elle ne pouvait ni décrire , ni comprendre , allant à la rencontre d'un immense phare inversé dont elle se mettait à descendre les dalles de pierre usées par le temps !  

Maintenant , dans ce trou noir , tout semblait s'écrouler !

Quelques minutes plus tard , frissonnante de fièvre , elle s'était réveillée en sueur au petit matin , , les yeux à demi ouverts ,  regardant , bouleversée , sur son balcon , la menace , qui l'entourait , d'une guenille au-dessus des toits obscurs , voilant tout ce qui lui rappelait son enfance en Bretagne , et ce long chemin balayé par le vent qui , une seule fois , devait l'amener nulle-part , lorsque elle serait partie pour en finir à travers champs vers la falaise abrupte ! 

Elle se revit au moment où tout lui avait semblé si sombre , au bout de l'énorme gouffre de ténèbres trouant le sol mystérieux , se rappelant , comme l'évoquait aussi le martèlement de la pluie sur les tuiles , cette résonance en elle d'un glas sépulcral au-dessus de la pièce où elle avait dormi , lorsqu'à minuit sonnant les spectres insatisfaits de l'au-delà hurlaient en vain pour l'entraîner de leur côté ! D'ailleurs, n'était-ce pas le vertige de leur chute interminable , ensuite , qui l'avait conduite vers eux , dans ce silence horrible à travers l'infini ?

19 - Ils réalisèrent bientôt que les deux pierres ne pouvaient coexister . Mises côte à côte , elles s'attiraient et se repoussaient violemment , produisant un son bref , comme un éclat minéral , un bruit métallique de coque heurtant les flots . La glace finit par se fendre , même , sur leur passage , le sang d'Élise coulant sur des centaines d'éclats de verre quand elle avait essayé de les approcher l’une de l’autre !

Elle prit alors peur . Non pas de Yann , qu’elle aimait malgré tout , mais de ce qu’il portait en lui d'une lignée chargée d’ombres , d'un héritage de pillage , de serments brisés . La danse , chez elle , visait à l'élever . Chez lui , au contraire , tout semblait vous lier solidement à la terre , au poids du passé , à quelque chose d'inexorablement réglé .

Bien qu’aucun mot de haine n’ait été échangé , leur divorce parut malheureusement inévitable . Izold était encore toute petite . Élise partit à Paris , répondant à l’appel d’un poste de soliste à l’Opéra Garnier , s’en allant sans se retourner , devant laisser sa fille à son père de même qu'à cette maison remplie de silence équivoque et de lourds secrets .

Le bijoutier demeura seul . Dans une pièce verrouillée , il continuait parfois de sortir la pierre noire , disant qu’il fallait veiller sur elle , qu’elle avait un rôle à jouer . Peut-être croyait-il qu’un jour , Izold la comprendrait mieux que lui ? 

Car déjà , curieuse , elle observait son reflet sur la vitre face aux oiseaux déguisés de ses rêves de fillette , et dans ses jeux naissaient parfois des formes étranges qu’aucun adulte n'aurait pu expliquer . Demandant à son père :

Est-ce que les pierres savent parler quand on ne les regarde pas ? "

Celui-ci ne savait que lui dire .

" Le peintre assis devant sa toile ,

  A-t-il jamais peint ce qu'il voit ? , répondait le poète . ( 6 )

Il se doutait , cependant , que cette isopyre d’origine cosmique , découverte dans une île lointaine où l'on s'était livré jadis au commerce de la traite des noirs , possédait en elle un feu subtil issu de l'escarboucle et l'éclat purpurin de l'améthyste , toutes ces teintes  merveilleusement fondues dans un bleu-vert profond , presque noir , couleur d'abysse océane .
Parmi les auteurs , le naturaliste Pline l'Ancien , d'ailleurs , la comparait à l'armenium des peintres . D'autres parlaient de la flamme du soufre qui brûle , ou de celle d'un brasier diabolique sur lequel on jette de l'huile ! ( )
 
 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - IX - La Pierre Noire - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

6 - " Les Oiseaux Déguisés " , poème de Louis Aragon ( 1897 - 1982 ) dans son recueil " Les Adieux et autres Poèmes " ( 1982 )

7 - " Histoire Naturelle " ( 77 ) , XXXVII , 21 , 1 , de Pline L'Ancien ( Caius Plinius Secundus , 23 - 79 après JC )

Isopyre = Variété d’opale en masse vitreuse noire à rougeâtre rappelant l'obsidienne .

Armenium = nom latin du bleu outremer .

* " La Pierre Noire " ( Ar Maen Du , 1974 ) , poème de Pierre-Jakez Hélias ( 1914 - 1995 ) , écrivain breton .

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - VIII - Les Kerjean de Nantes .

20 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Marie-Séraphique , bateau négrier nantais .

Marie-Séraphique , bateau négrier nantais .

 
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VIII - Les Kerjean de Nantes

 

 

 

 

 

 

 

" Ted Holworth était un notable

  Dont l'argent venait de la mer ... "  "

 

Graeme Allwright / John Napper - " La Ligne Holworth " *

 

 

 

 

 

16 - Il y avait , dans la haute société nantaise , une famille dont le nom , prononcé à mi-voix dans les dîners en ville ou sur les quais du port , faisait frissonner les plus avertis : les Kerjean .

Ceux-ci , installés depuis le XVIIe siècle dans un hôtel particulier de la rue Kervégan , s’étaient d’abord fait connaître comme armateurs , propriétaires de plusieurs navires qui sillonnaient les mers du sud , les Antilles , les comptoirs de l’Océan Indien , parfois jusqu’à Goa ou Madagascar . Leurs bateaux portaient des noms de constellations : L'Orion , le Sirius , L’Andromède , La Cassiopée . On disait qu’ils transportaient des épices , des étoffes , du sucre ... Mais ce n’était là que la façade légale .

Car derrière ces cargaisons licites se cachaient des caisses de bois à double fond , chargées de pierres précieuses , de bijoux rituels , d’objets sacrés arrachés à des temples , volés à des tombes anciennes , à des chefs vaincus . Les Kerjean , sous couvert de commerce , s’étaient transformés en pilleurs d'empires disparus , n'hésitant pas à revendre leurs populations terrifiées comme esclaves dans les quatre coins de la planète ! C'est ainsi que , sur le vol organisé de ce qui brillait dans les ténèbres des terres les plus lointaines , leur immense fortune s'était bâtie ! 

Mais , la maison Kerjean , vers 1820 , cessa de faire naviguer ses navires pour ouvrir à Nantes une bijouterie discrète , puis une seconde à Genève , une autre à Bruxelles , juste avant la succursale d'Alexandrie .

Ce n’était pas tant des échoppes discrètes que des antichambres de trafic où passaient des pierres non déclarées , retaillées , rechiffrées et vendues à des collectionneurs fortunés ou des mafias d’Europe de l’Est .

Le plus célèbre de leurs héritiers , Jakez Kerjean , dans les années 1960 , avait joué un rôle obscur dans la disparition de plusieurs artefacts lors de fouilles officielles en Égypte .

Il connaissait personnellement un certain docteur suisse , antiquaire du Caire , dont les collections ne figuraient dans aucun catalogue public . C'est lui qui , enfin , décida d'ouvrir une antenne à Paris , proche de l'opéra , pour son fils Yann , le mari de la danseuse .

Mais le secret le plus dérangeant restait celui lié à une opale noire non classée , d’origine inconnue , qu’un ancêtre des Kerjean , Mathurin , vieux navigateur à la barbe blanche , aurait rapportée d’une île du Pacifique , dans une statuette sculptée représentant une femme ailée tombant du ciel . Cette pierre aux couleurs d'obsidienne , pourtant , n’était jamais restée en leur possession très longtemps . Transmise , échangée , volée , reprise , elle semblait porter un sort à tous ceux qui la possédaient . Plusieurs morts brutales , des suicides , même une disparition brutale en mer inexpliquée du découvreur ! ...

Malgré tout , dans le coffre secret de la bijouterie nantaise , enfouie , derrière un miroir à double fond , dans une boîte de bois de rose , elle s'y cachait encore , accompagnée d’un mot manuscrit :

" Cette étoile-là ne se vend pas , qui ne brille que pour les âmes perdues "

 
17 - De son côté , Elise avait appris la danse traditionnelle avec sa grand-mère du Finistère , puis s'était dirigée vers la capitale nantaise où elle avait entrepris l'étude de la danse classique . C'est là , lors d'une soirée à l'opéra , qu'elle avait fait la connaissance de Yann Kerjean , comme si le morceau d'opale qu'elle possédait aussi , par un phénomène d'aimantation , l'attirait vers celui qui en possédait une autre , également mystérieuse , et dont l’aspect presque magnétique ouvrait la porte à une symbolique encore plus profonde : l’appel d'anciennes cultures , liées par un secret oublié . La jeune fille n’avait pas tout de suite compris ce qui l’avait poussée à quitter les grèves du Finistère pour les pavés élégants de la cité ducale . Sa grand-mère , femme discrète mais très ardente , l’avait initiée dès l’enfance à la danse bretonne , non pas comme s'il s'agissait de perpétuer la tradition d'un folklore , mais plutôt comme s'il fallait retrouver l'usage d'une langue plus ancienne , presque effacée . Il y avait des soirs d’été , dans la lande , où , sous la voûte céleste illuminée de diamants incendiaires , toutes deux , les yeux fermés , dansaient autour d’un feu de joie , au rythme d’un tambour invisible . C’est là qu’Élise avait reçu un petit fragment d'opale , monté sur un simple fil de cuir , sa grand-mère lui ayant dit  :
 
 
" C'est une pierre du ciel . Elle te montrera ce que les autres ne voient pas . "

 

Des années plus tard , ce bijou fut oublié , rangé dans un tiroir , puis repris presque machinalement quand la cornouaillaise partit pour Nantes . Là-bas , elle avait troqué les rondes ancrées dans la terre pour l’exigeante élévation de la danse classique . Elle fréquentait le Conservatoire , les coulisses du Théâtre Graslin , les cafés feutrés du passage Pommeraye . Et c’est lors d’un gala à l'opéra qu’elle le vit pour la première fois .

Yann Kerjean , lui , était seul , ce soir-là , dans une loge latérale , vêtu d’un costume sombre et presque démodé , avec le port altier de ceux qui , ayant reçu une éducation bourgeoise à l’ancienne , doivent paraître à tout prix en société , même si l'art du ballet ne les enthousiasme guère . Mais ce n’était pas cela qui le troubla . C’était l’impression , soudaine , d’être tiré vers elle , comme par un fil invisible ! 

Quand il la vit depuis le balcon , celle-ci posa instinctivement la main sur sa poitrine , là où reposait l'opale blanche qu’elle portait discrètement sous son justaucorps . C'est à ce moment précis qu'elle se tourna vers lui , le dévisageant depuis la scène , croyant voir une reconnaissance muette au fond de ses yeux , comme si , à une autre époque ou dans un rêve , ils s’étaient déjà croisés .

Peu après , quand ils se revirent au foyer pour un verre , le bijoutier lui révéla qu’il possédait une pierre étrange qu’il gardait dans un coffre hérité de son grand-père , ignorant tout de sa nature , mais affirmant qu’il rêvait d’elle certaines nuits : 

Elle ressemble à une étoile tombée du ciel . Parfois , j’entends une musique ensorcelante , quand je la regarde trop longtemps … "

Ce soir-là , Élise comprit qu’il y avait là plus qu'un hasard . Leurs deux pierres semblaient se répondre , comme deux fragments d’un tout brisé , séparé depuis des siècles . Quelque chose , ou quelqu’un , les avait mis sur le chemin l’un de l’autre .

Mais ce qu’elle ignorait encore , c’est que la famille Kerjean s'efforçait de dissimuler un passé bien plus obscur qu’il n’y paraissait . Malgré lui , Yann était l'héritier d'une dette honteuse contractée sous le regard de divinités courroucées vivant sur des terres lointaines .

La pierre d'opale de sa femme repoussait inconsciemment sa pierre noire , et c'est ce qui devait , peu à peu , aboutir un jour à leur divorce , malgré la naissance d'Izold , sa mère fuyant vers l'opéra de Paris , tandis que sa fille , elle , prise entre deux mondes , restait à Nantes , proche de son père !

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - VIII - Les Kerjean de Nantes - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - VII - Complot .

20 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Laura ( Audrey Fleurot , dans " Peur sur la Base " )

Laura ( Audrey Fleurot , dans " Peur sur la Base " )

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VII - Complot

 

 

 

 

 

 

 

Il y avait dans tout cela l'ombre tenace et pénétrante

  D'un formidable secret et d'une révélation suspendue ... "

 

H.P Lovecraft ( 1890 - 1937 )

Les Montagnes Hallucinées " ( 1931 )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15 - Malo relut une dernière fois le procès-verbal du décès d’Élise Kerjean .

" Chute accidentelle , falaise instable , conditions nocturnes défavorables . Pas de témoin direct . "

Il soupira , écartant le dossier d’un geste agacé . Tout était là , bien ficelé . 

Il leva les yeux vers la vitre de son bureau où les premières lueurs du matin s’infiltraient comme des regards indiscrets . La lieutenante Tregidi frappa timidement à la porte .

- Capitaine , on a reçu les résultats balistiques . Le coup de feu entendu par les campeurs alentour ... il y avait bien une détonation isolée cette nuit-là .

Un calibre 7.65 . Cest cohérent avec ...

- Oui , je sais , coupa le gendarme . Rien à voir avec le corps . Pas dimpact , pas de blessure par balle . C'est bien la chute qui la tuée .

Laura hésita .

- Mais elle nétait pas armée .

Et personne ne sait pourquoi elle se trouvait là , seule , à cette heure .

Guegan fixa la jeune femme qui lui avait été adjointe . Son regard se fit glacial .

- Vous savez que le cadavre a disparu de la morgue ? Alors , ce nest pas à nous de spéculer sur une personne qui a peut-être fait un malaise . On suit les faits , pas les rumeurs de superstitions locales . Je pense , à mon avis , qu'elle a dû trébucher . Point . Mais c'est votre enquête !

Il tendit le rapport qu'il venait d'écrire à signer . Tregidi s’exécuta à contrecœur et sortit l'air soucieux .

Quand la porte se referma , Guegan resta une longue minute immobile . Ensuite , il ouvrit un tiroir secret dans son bureau .

Il en sortit un vieux médaillon de cuivre terni , orné du même motif que celui tracé sur les carnets d’Élise , un oeil dans un cercle de spirales , puis le regarda longuement , comme si quelque chose , là-dedans , attendait encore .

Tu as voulu la rouvrir , ma chère Élise ... murmura-t-il à part lui . Tu as cru que le " Cercle " pourrait encore te protéger . Ma pauvre , tu nas jamais su tarrêter

Délicatement , il referma le médaillon . Son visage , un instant troublé , redevint froid .

Saisissant son téléphone , il composa un numéro qu’il connaissait par cœur .

- Cest moi . Elle est morte , oui . Mais la pierre ne se trouvait pas sur elle . Je pense que la fille l'a récupérée .

Oui ... Izold . Je vais men occuper dès que possible .

Une pause . Il écouta .

- Non . Pas encore . On laisse la maison tranquille aujourdhui . Quelle croie être en sécurité . Elle dansera peut-être à son tour . Et alors , le seuil s'ouvrira

 

 

 

FIN DE LA 1ère PARTIE

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau MystérieuxVII - Complot - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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* Peur sur la Base " ( 2017 ) , téléfilm franco-belge de Laurence Katrian , avec Audrey Fleurot - Tous droits réservés .

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