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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - III - Mystères de la Beauté .

11 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

Jeune Bretonne en Bord de Mer , par Louis Muraton .

Jeune Bretonne en Bord de Mer , par Louis Muraton .

 

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

III - Mystères de la Beauté

 

 

 

 

" Sans crainte , il se sentit désormais proche de cette ultime merveille qui n'est plus une illusion ni un rêve , mais la vérité , obscure , éternelle ... "  

Stefan Zweig - " Les Prodiges de la Vie " ( Die Wunder des Lebens , 1904 )

  

 

1 - Ce jour-là , le regard perdu vers le lointain , marchant sur la plage déserte , il sentit qu'une sorte de frisson lui parcourut l'échine , comme s'il avait eu l'étrange sensation que quelque chose allait changer sa vie , que le destin lui réserverait une rencontre qui allait la bouleverser !

 Le vent soufflait fort , ce matin-là , sur la côte , rythmant de sa mélodie envoûtante , la danse des vagues , faisant s'agiter les hautes herbes des dunes dominant la falaise . Le ciel était couvert , comme s'il se préparait à jeter des trombes d'eau sur ce bout de terre sauvage , mystérieuse où , autour de son phare , sentinelle de pierre surveillant les masses noires de l'océan , paraissaient assoupies quelques toits de chaume et d'ardoise d'un petit village breton de pêcheurs , blottis les uns contre les autres pour mieux se défendre contre les éléments , derrière les bras protecteurs de ses hautes parois de sable et de calcaire . Mais en voyant l'horizon mystérieux couronné de nuages toujours très menaçants , le promeneur frissonna de plus belle , croyant revivre en lui les affreuses turbulences qui l'avaient amené ici en catastrophe ! 

Car c'était là qu'une partie de sa famille vivait , dans ce lieu isolé du reste du monde où il n'avait pas remis les pieds depuis longtemps , mais qui , sans doute , avait plus ou moins consciemment formé son caractère d'homme à l'esprit libre , au regard perçant comme celui d'un de ces oiseaux de mer hurlant au-dessus des flots tumultueux !

  - La création , marmonnait-il dans sa tête , recherche impuissante passant trop souvent par une douleur atroce ... ou plutôt , 'oeuvre accomplie , certitude stérile , devenue vaine ?

N'avait-il pas , d'ailleurs , depuis sa plus tendre enfance , été fasciné par la beauté grandiose de cette immensité , n'avait-il pas passé , hélas trop souvent éloigné de ses rives , de longues heures d'exil à essayer de retrouver partout , même à l'autre bout de la terre , le chant des mouettes intrépides qui l'avaient toujours fait rêver d'aventures lointaines , d'insondables secrets ? Tout à coup , plissant les yeux pour mieux voir , il distingua une forme humaine au loin , comme une silhouette vêtue d'un ciré jaune qui , à travers la brume épaisse enveloppant le paysage , agitait désespérément les bras dans sa direction . Sans réfléchir , il se mit à trotter un peu plus vite alors vers cette personne , malgré l'embrun fouettant son visage et la lourdeur de ses bottes , pensant qu'il devrait , peut-être , aider un inconnu en détresse !

2 - Il observait le large comme on regarde une mère , avec ce mélange de confiance et d'interrogation , d'espoir qu’elle ne lui parle en confidente , perdu dans ses rêveries , contemplant l'immensité , songeant ou ne pensant à rien , les mains jointes , cachées dans les poches de son " kabig " , Soulevant quelques grains de poussière sur la plage où le vent soufflait , léger d'abord , puis plus vif , remuant ainsi , quelque part , cette chose ancienne , comme un ressac d’enfance au loin , là-bas , mais pourtant tout proche , dans sa mémoire , dans sa poitrine serrée . ( 1 )

Pour toute réponse , les oiseaux criaient . C’est cela qui l’avait pris d’abord , ces hurlements aigus , trop semblables , peut-être , à ceux qu'il entendait jadis , grimpé sur des rochers de granit battus par l’écume , là où , après la tempête , il pouvait ramasser des coquillages , là où il sentait l’iode pénétrer jusqu’à ses os .

Aujourd'hui , l’air plus doux , plus rond , n’avait pas cette morsure salée , il caressait plus qu’il ne brûlait la peau , et pourtant , les mouettes ne changeaient pas , fidèles à elles-mêmes , comme à la mer qui les porte d’un pays à l’autre sans leur demander d’où elles viennent .

Sans doute ne comprendrait-il jamais pourquoi les vagues meurent au rivage , rongeant impitoyablement les quelques châteaux de sable des maigres illusions de ces nostalgiques pisciformes découvrant peu à peu , enseveli sous leurs songes , comme un ancien chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs ? 

Mais cet autre monde , évoqué par Debussy , où la nuit , parfois , certains s'aventurent , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufilent d'étranges créatures venues rendre une petite visite de voisinage au mystérieux pays des hommes  ? ( 2 )

Certes , les regrets sont toujours tardifs , pensa-t-il . Mais fouiller dans le passé ne sert très souvent qu'à faire s'agiter des chimères ... Qu'y avait-il donc au fond de lui pour qu'il se sente aussi mal ? Sans doute était-il temps , jugea-t-il , d'oser lui parler , d'aller , sans défaillir , dévoiler quelque chose de son âme souffrante à l'ombre passagère , là-bas , pour satisfaire , tout en prétextant son aide , en même temps que son ego d'artiste reconnu , sa légitime curiosité .

3 - Il était revenu en Bretagne sans l’avoir voulu , rappelé par un deuil . Sa sœur l’avait appelé au téléphone : " Maman ne passera pas la semaine " .
Il avait repris la route , laissé la capitale , ses vernissages , de même que son atelier de Montmartre , comme une bête traquée devant soudain quitter sa tanière . À l’hôpital de Carhaix , rongé d'inquiétude , il avait veillé deux jours et deux nuits . Puis tout s’était éteint : la respiration , le fil du moniteur , et même la lumière blafarde du couloir lui avait paru mourir . Le soir des obsèques , brisé par la douleur , incapable de rester dans la maison vide , il avait couru où le ciel de l'Ankoù , teintant les vagues d’un rose étrange , semblait annoncer une nouvelle naissance , et comme si tout l’horizon , s’enveloppant d’un ruban vaporeux , l'amenait vers cette grève de Sainte-Marguerite d’où , il y avait vingt ans , le cœur incendié d’un amour refusé , il avait fui . ( 3 )

Encore ensommeillé de fatigue , il avait gagné l’eau qui refluait , quand il la vit portant un caban bleu marine et une écharpe rose flottant dans le vent , qui se retournait à peine vers lui , à son passage , mais ce fut suffisant : la même silhouette , le même port de tête , la même agilité insolente que celle de la jeune femme qu'il avait peinte jadis , et qu’il n’avait jamais cessé d’aimer !

L'ayant aperçue un seul instant comme découpée dans l'or du soleil couchant , chargé d’embruns et de cette odeur d’enfance qui rouvre toutes les cicatrices , Goulwen crut halluciner devant le retour impossible de Klervi

Un teint livide farda brusquement son visage , un grand poids d'angoisse lui nouait maintenant l'estomac , surtout lorsque la jeune fille le croisa en le regardant à peine , avec une indifférence parfaite ... mais ce simple regard gomma d'un seul coup d'oeil vingt ans d’oubli forcé ! La ressemblance était impossible , insoutenable , presque . Alors , tenta-t-il de l'approcher , de la chercher avec lenteur dans l'obscurité . Mais quel problème , se dit-il , avec tous ces gens qui ne comprendront jamais rien de ce "Mystère de la Beauté " dont parle Saint Augustin , que , parfois , lui-même éprouvait avec une telle intensité que chez lui surgissait en même temps le besoin de n'être plus rien , sinon de se dissoudre dans le Néant ! ()

Celle qu'il avait connue autrefois , qui le poursuivait jusqu'au plus profond de sa trouble personnalité , était-ce vraiment la même ? Ressemblait-elle encore à son obsession maladive ? Il sentit vaciller sous lui ses deux jambes , tandis que la jeune inconnue , avec juste un léger éclat dans le regard , glissé d'un oeil indifférent comme celui que Klervi lui avait lancé la première fois , passait près de lui sans vraiment le voir !

Goulwen murmura , malgré lui :
- Klervi ...?

Alors , l'autre s’interrompit , semblant quelque peu surprise en entendant ce nom .
- Vous mavez parlé ?

Sa voix , douce mais assurée , fit trembler quelque chose en lui .
- Pardonnez-moi ... javais cru reconnaître quelquun , fit-elle , hochant la tête , polie mais  distante . Ce doit être une erreur . Bonne soirée !

Puis , abandonnant sur place le malheureux marcheur éconduit dont le coeur cognait comme celui d'un adolescent , la jeune femme avait repris sa marche en s’éloignant dans le crépuscule à si grande vitesse qu'il n'eut même pas le temps de lui expliquer sa méprise .

4 - Le lendemain , cependant , lors d'une balade au village , il la revit .
Elle sortait de la boulangerie , un filet de lumière dans les cheveux . La commerçante la présenta naturellement :
- Goulwen , vous ne connaissez pas Lotta Kernéis ?

Le sac en papier manqua de lui tomber des mains . La fille sourit légèrement , comme si elle avait attendu ce moment .
- Pardonnez-moi je ne vous avais pas reconnu , hier . Pourtant , je me rappelle que ma mère mavait souvent parlé de vous .

- De moi ?
Sa voix était à peine audible .

Ils se reparlèrent plus loin , sur le bord de mer . 
Comme une mémoire en poussière , le vent soulevait le sable par petites rafales .

- Vous êtes peintre ? , lui demanda-t-elle . 
Il baissa la tête .
Elle hésitait un peu , puis continua :

- C'est bien vous qui avez peint ce tableaunest-ce pas , " Le Ruban Rose " ?

Il lui sourit tristement .

- C'était moi , oui , " le jeune boutonneux têtu , le rabat-joie qui ne comprenait que le silence " , comme elle disait .

La ressemblance était si forte que chaque mot qu’elle prononçait réveillait en lui un écho douloureux .

Que c'est étrange de vous voir ici ! , se décida-t-il à lui dire au bout d'un instant de gène ... Mais , sortant péniblement de sa torpeur , la jolie fille avait sans doute le dessein caché , en bredouillant un discours de circonstance , de calmer un peu son émotion . 

Sa petite voix claire et charmante rallumait en lui , au-delà du chagrin , le souvenir enflammé de cette soirée où , jadis , il avait rencontré Klervi Morvan pour la première fois , lors d'un fest-noz , faisant défiler dans sa mémoire , à toute vitesse , un cortège d'images merveilleuses près d'elle , sur la piste ou accoudés au bar à siroter ensemble un chouchen en racontant leur vie !

Dansez-vous toujours ? , lui demanda Lotta pour essayer de rompre la glace d'un ton qui , sans espérer de réponse immédiate , se voulait apaisant . Puis , marquant une pause , elle ajouta , pleine de gravité :
- Elle est morte il y a trois ans , vous savez , d'un cancer . Personne ne vous l'a dit ?

Goulwen secoua la tête , comme si le monde , semblant se replier brutalement sur lui-même , lui tombait dessus d'un seul coup ! 

- Jai peint son visage toute ma vie , lui murmura-t-il ensuite en sanglotant . Je croyais ... quelle serait encore là .

La bretonne , gênée , baissant les yeux , ramassa un galet , le fit sauter dans les vaguelettes , geste enfantin , léger , mélange de simplicité et de lumière intérieure qui fit jaillir en lui , comme une flamme , l’envie irrépressible de renaître pour la peindre .

Aux couleurs d’une innocence offerte à la vie , il voyait déjà ce nouveau portrait , non pas comme la réplique de l'autre visage , mais comme la révélation d’un profond mystère . Il ignorait encore tout d’elle , certes , ne connaissant pas son histoire . Mais dans l’ombre encore indistincte de son esprit montait une évidence : la Beauté n’était pas qu'un concept esthétique, un souvenir douloureux d'une femme perdue . La Beauté vivait là , devant lui , dans cette présence imprévue d'une jeune âme contemplant la mer avec une confiance d’enfant . Déjà , au fond de lui , naissait ce frémissement qu’il n’avait plus connu depuis des années , celui du créateur qui pressent qu’un être , un seul , peut suffire à refonder l'espoir .

5 - Ce fut un ancien de leur bande , Yves Kervoal , qui acheva de tout faire basculer lorsqu'il croisa , par hasard , celui qu'il n'avait pas revu depuis longtemps , devant la ferme isolée des Morvan , la famille de Klervi où celle-ci avait vécu après le départ du peintre , et qui , aujourd'hui était déserte . 

- Tu veux savoir la vérité , Goulwen ?
La vérité ?
Oui . Ça sest passé au fest-noz du Quinquis . Tu ten souviens ? Rappelle-toiPaol Kermarec nous avait tous , après le bal , ramenés dans la vieille automobile anglaise de son père ! ( 5 )

Bien sûr qu'il n'avait rien oublié de cette folle aventure , de la musique serrée , de l’odeur du cidre , du corps sensuel de Klervi qui , riant trop fort , s'accrochait ivre , fragile comme une désespérée , à son bras , dans la voiture , à l'arrière . Même , il se rappelait encore l’avoir , tant bien que mal , raccompagnée ensuite à pied chez elle dans la nuit . 

- C'est ce soir-là , en effet , précisa Yves , que vous aviez décidé de faire un petit détour par la plage , tous les deux , " pour prendre l'air " . Elle m'a avoué plus tard qu'elle ne se sentait pas très bien , qu'elle ne savait plus ce qu’elle faisait Je suis devenu son confident , par la suite , quand elle s'est mise à déprimer ... Nous étions jeunes . Cétait une faute , peut-êtrem'a-t-elle expliqué , mais pas un péché .
- Je suis parti le lendemain , je croyais que je ne l'intéressais pas , lui répondit l'artiste .
- Parce quelle avait honte , et parce que le jeune Kernéis , un gars tranquille , riche propriétaire , la voulait pour femme . Elle pensait que tu ne pourrais rien lui offrir ...

Goulwen ferma les yeux , la mine défaite .
L'autre ajouta :

- Ne lui en veux pas . Elle na jamais voulu prétendre que son enfant n’était pas de Kernéis . Elle na jamais avoué non plus que Lotta était de toi . Mais je lai entendue , un soir , me dire : " Elle a les yeux que Goulwen a peints .”
La jeune fille , qui approchait , leur fit signe .
- Alors , je crois que tu as le droit de savoir . Elle n'est pas morte d'un cancer . Elle s'est suicidée ...

Sur la plage , au crépuscule , on vit Lotta rejoindre Goulwen .
Le ruban rose flottait encore , délicat , parmi les nuages noirs , comme un signal de reconnaissance au-dessus du vaste océan .

 

 
 

 

 

 

FIN

                                                         ___

 

DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - III - Mystères de la Beauté - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

                                                         ___

Notes :

 

1 - Kabigveste à capuchon créée à l'origine par les goémoniers du Pays Pagan , dans le nord du Finistère .

2 - " La Mer " ( 1903 / 1905 ) , poème symphonique de Claude Debussy ( 1862 -

1918 ) , compositeur français . 

3 - Ankoùpersonnification spectrale ( sous la forme d'un squelette ) de la communauté des morts . ( Mythologie bretonne ) .

   - Dunes de Sainte-MargueriteTevenn Santez-Marc'harid ) à Landeda ( Penn-ar-Bed ) .

- " Quand l 'Amour grandit en toi , la Beauté fait de même . Car l 'Amour est la Beauté de 'Âme ... "

" Les Confessions "  ( 397 - 401 ) de Saint Augustin ( 354 - 430 ) , philosophe et théologien chrétien .

5 - Prairie du Quinquis ( Kenkiz ) , à Kemper ( Finistère / Penn-ar-Bed ) . 

 
 
 
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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - II - Création .

4 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

Femme au Cheval ( vers 1925 ) de Marie Laurencin .

Femme au Cheval ( vers 1925 ) de Marie Laurencin .

 

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

II - Création

 

 

 

 

" Qu'est devenu mon coeur ,

  Abîme déserté ? "

Emile Nelligan - " Le Vaisseau d'Or ( 1899

 

 

Prologue - N'est-ce pas , pour ses lecteurs , le rôle d'un écrivain que de fonder une seconde patrie  " ermitage suspendu , véritable Eden des passions en liberté " ? , se demandait Julien Gracq . ( 1 ) 

Pendant qu'allongée près de sa toile à l'ombre d'un arbre , une jeune artiste , dont le regard se portait vers le firmament , lui répondait par sa peinture , cherchant son propre reflet dans ce vaste miroir qui , par-delà l'espace et le temps , lui jouait le jeu du perpétuel retour ... 

" C'était l'été ... Elle s'étendait , cachée avec son amant dans les roseaux , tous deux coulaient leurs rires dans l'étang , l'âme remplie de pensées d'amour éternel , de baisers , de désespoir ... " ( 2 ) 

Que se passa-t-il alors , quand , au-delà de son iris de cristal translucide et clair , elle se mit à longuement contempler , tremblante d'émotion , l'abîme de insondable , se disant  , sans doute , que l'être humain , mortel , n'était qu'un pauvre exilé ,  comme l'avoue Katherine Mansfield vivant au Prieuré de Fontainebleau , et qui , s'apitoyant sur ses derniers jours de solitude , écrivait : " nous sommes des naufragés sur une île déserte " ? ( 3 )

" Chaque coeur viendra , mais comme un réfugié ... " , lui chantait encore une envoûtante sirène , à moins que ce ne fût une ondine , tandis qu'en écho , cette autre phrase , venait mourir sur son rivage de vagues mélancoliques , ressemblant aux flots de la mer " toujours recommencée " : " L'Amour divin a traversé l'infinité de l'espace et du temps pour aller de Dieu à nous . Mais comment peut-il refaire le trajet en sens inverse quand il part d'une créature finie ? " ( 4 )

Se pourrait-il alors que notre interminable Chute ait fait tomber Dieu de Son piédestal , que notre acédie , ou lassitude spirituelle , corresponde , en écho du nôtre , à son crépuscule , avalanche de soleils et trous noirs , formes de dépressions gigantesques , faces cachées de Lunes sanglantes , comme un symbole de Sa Crucifixion ?

" Ta douleur ici ne vaut rien , ce n'est que l'ombre de ma blessure ... " , se mit à tristement  psalmodier à nouveau l'aquarelliste . ( 5 )

" Il y a tant d'horizons divers , dit Sainte-Thérèse à sa soeurtant de nuances variées à l'infini que la palette elle-même du Peintre Céleste pourra seule , après la nuit de cette vie , me fournir les couleurs capables de représenter les merveilles qu'Il découvre à l'oeil de mon âme ... " ( 6 )

1 - Elle s’appelait Maëlys Le Guernic , et , depuis quelques années , le monde de l’art , Paris en tête , malgré l'ostracisme subi par les " ploucs " de l'ouest , murmurait son nom breton comme une signature de lande et de vent salé , avec ce mélange d’admiration et ce trouble que suscitent les élus du mystère . On la comparait parfois à Marie Laurencin , pour cet usage du pastel qui semblait caresser la toile et ses figures féminines vaporeuses . Pourtant , guidée par cette présence mystérieuse  d’une autre réalité , la jeune prodige , artiste visionnaire travaillant dans un rapport quasi mystique avec la création , s'inspirait ailleurs . De Plus loin . De Plus haut . 

Sur sa petite table de bois très clair , telle une baguette enchantée , reposait sa palette étrange , presque mythique , où les couleurs ne se juxtaposaient pas mais dialoguaient d’une manière détournée , du rose cendré pour la douleur blessée du monde dont elle savait capter les souterraines vibrations , passant ensuite par l'ocre solaire granuleux et profond cueilli dans les déserts d'Afrique où , naguère , elle avait réussi à peindre un peu de sa jeunesse , expliquait-elle au profane , jusqu'à l'opalescence qu'elle appelait le blanc de ses subtiles révélations d'alchimiste !

Mais , par-dessus tout , sa véritable intimité n'existait qu'avec l'incandescence lumineuse d'un violet qu'elle jugeait presque impossible à atteindre , car hérité , disait-elle encore , de cette âme-soeur lointaine qui devait vivre dans l'autre partie du cosmos !

Enfant solitaire des Monts d’Arrée , elle avait toujours perçu les choses tout autour avec une intensité presque douloureuse , que ce soit les nuages du ciel comme des visages fugitifs , la mer comme un univers maternel s'exprimant par le cri sauvage des mouettes dans le silence trompeur du " kalm-chok " ou par le souffle implacable des tempêtes . ( 7 )
Cette hypersensibilité , souvent incomprise , l’avait poussée très tôt vers la peinture , seul lieu où elle pensait pouvoir traduire sans honte ce qu’elle ressentait trop fortement à l'intérieur . Par contre , elle ne supportait pas le brouhaha mondain , mais elle se rendait quand il le fallait aux expositions , comme , dans une pièce mal éclairée , on laisse , un peu absente , flotter son oeil extérieur , antenne ouverte sur des réalités plus rassurantes , que l'artiste , de peur d’être prise pour une mystique exaltée , parlant peu de cette présence interne que tant d’autres ne percevaient pas , faisait semblant de voir . Pourtant , depuis l’enfance , vivait auprès d'elle une voix obscure , comme une intuition secrète , forme d’inspiration qui n’était pas vraiment humaine . 
En surface , elle paraissait douce , presque fragile , toujours vêtue de teintes pâles ou légèrement délavées .
Mais cette douceur cachait une force implacable , une détermination folle à suivre sa vision , quel qu’en soit le coût , lui faisant accepter
la solitude , la fatigue , l’instabilité des nuits d'hôtel ou l’incompréhension du public , parce qu’elle savait que sa peinture devait toucher l’invisible .

2 - Ce soir-là , veille de Noël , aussi immobile , devant son autel , qu’une prêtresse dans la chambre blanche d’un chalet d'altitude , elle contemplait , quelque part sur une montagne entre deux continents , la voûte céleste par la baie vitrée . La Voie Lactée respirait . Les nébuleuses paraissaient elles-mêmes vouloir se rapprocher , comme si , en retour , l’univers , curieusement , venait l’observer . Car elle était sur la route d'un long voyage d’inspiration vers la grande expo française qui devait soit consacrer son nom , soit l’engloutir . Couchée sur sa chaise longue de bambou , elle se sentait toute légère . Il lui semblait être une feuille . La vie s’en venait pareille à une bourrasque . Elle se sentait saisie , secouée , forcée de fuir . Oh ! mon Dieu , en serait-il ainsi toujours ? N’y avait-il aucun moyen d’en réchapper ?

Mais la présence invisible la guidait . Venue de cet " autre monde " où les formes ne sont pas encore incarnées , d’où , jurait-elle , descendaient aussi ses visions , la femme sentit soudain la pulsation battre plus fort dans son coeur , lui faisant saisir ses pinceaux .

Sur la toile blanche , une lumière , tout d’abord , comme un frémissement . Puis une forme . Et soudain  , la révélation d'un animal fabuleux débouchant soudain de l'immensité , lui faisant ressentir , dans son ventre , ce qui était déjà bien avancé , au moment de la moisson , l'été dernier , l'occasion , pour elle , de se rappeler brusquement l'auteur imprévu de cette création fortuite . L'enfant n'avait-il pas en fait été conçue à des milliards d'années-lumière par un être invisible qui serait sa jumelle céleste utilisant une substance différente pour peindre , au-delà de l'espace et du temps ?

Le ciel étoilé déployait son infini bleu noir , constellé de braises froides . Le silence de l'espace avait quelque chose d’un souffle retenu , comme celui des profondeurs océanes . Devant elle , sur la toile , une Licorne surgissait , blanche, irréelle , comme si elle venait d’ouvrir une brèche dans la nuit pour franchir les ultimes frontières de l’existence .

" J'essaie encore de peindre mon âme des couleurs de sa lumineuse présence , lui avoua-t-elle , résigné à lui écrire , devant le caractère inéluctable de son Destin .

Les doigts déjà tachés de pourpre et de bleu-vert , la respiration courte , elle sentit à nouveau  remuer ce qui était annoncé , mais qu'elle redoutait plus ou moins depuis des jours .  

3Le sol était blanc de neige , presque irréel , en ce matin de janvier . Son atelier du Marais , tout imprégné du parfum des toiles et de térébenthine , était silencieux .
Maëlys , venant de rentrer de voyage depuis deux jours , l'esprit saturé de l'ambiance de Noël , écouta la voix de son ami Elouan Kerros au téléphone , qui résonnait encore , pleine de contrariété , à son oreille , celui-ci paraissant consterné d'apprendre la nouvelle par la lettre qu'elle lui avait envoyée depuis la station suisse et que son médecin venait de confirmer à la future maman qui , pendant la consultation , sentit une fatigue inhabituelle , une douceur dans son ventre , une sensation bizarre , comme une chaleur ne lui appartenant pas . 

La lumière hivernale , aujourd'hui , se reflétait avec une netteté toute crue dans le grand miroir ovale vers lequel , près de la fenêtre , elle se dirigea , ne sachant pas exactement ce qu’elle cherchait . Quelque chose dans son reflet , c'était sûr , avait changé . Une lueur douce brillait sur sa peau diaphane . Son regard semblait plus profond , ses traits plus apaisés ...
- Comment est-ce possible ? , soupira-t-elle , passant doucement la main sur son abdomen un peu tendu . Nous avions pris nos précautions ...
Le silence lui répondit  , vibrant , comme s’il respirait avec elle . Puis , comme une présence dans la profondeur argentée du miroir , elle entendit ces quelque mots :

- Tu n'es pas seule !

- Quest-ce qui marrive ? , se demanda-t-elle , frissonnante , appuyant un doigt contre le verre pour s'assurer qu'il n'y avait personne à l'intérieur , tandis qu'un pâle rayon d’hiver pénétrait sous la loggia . Elle ajusta , autour du tableau , les dernières lampes quand on frappa les mêmes trois coups légers qu'au théâtre , presque trop doux , trop musicaux pour être anodins .

La porte qu'elle ouvrit , fit apparaitre un homme assez grand , mince , au sourire timide , au regard calme et presque trop clair , une écharpe sombre enroulée autour du cou , un étui de violoncelle en bandoulière .
Le concertiste rentrait d’une tournée en Scandinavie . 

4 - Qu'est-ce que l'Amour ? , se demandait souvent Elouan dissimulant avec peine le douloureux secret de son âme , quand il se mettait à suivre une ombre rêveuse et téméraire portant un masque dans ces ténèbres du crépuscule où il errait vers l'autre incognito , finissant par la rejoindre dans son rêve un peu plus tard quand il ne la cherchait plus , là où celle qu'il avait souhaité depuis longtemps connaître , mais dont il prenait peur , chaque jour , de découvrir l'identité , devenait , en quelque sorte , son double dans les lointains brumeux d'un miroir d'eau où il pouvait alors contempler la magnifique jeune fille vêtue d'une robe toute blanche : 

- Eh bien , mon cher ? , lui disait la belle provoquant le rire de ses compagnes qui telles des tourterelles prenaient leur envol ... Vous ne trouvez pas qu'il est trop tard pour des retrouvailles ? 

Mais déjà , une autre voix l'appelait au seuil majestueux du Temple : - Entrez donc , il faut soigner vos blessures , vous avez bien trop souffert ! 
Chaque être a son double , se disait Maëlys pour se consoler , comme l'éclat d'un faux sourire dissimulant la part d'ombre . 

Et malgré son chagrin , la créatrice tentait d'imaginer qu'elles avaient été " deux  " , pourtant , sur la Terre , un moment réunies par la Providence , mais , comme la foudre d'un éclair jamais ne remplace la vraie lumière du Paradis , qu'elles ne pourraient sans doute plus , désormais , devenir " un seul être " , afin de communier à cette indicible patrie de leur idéal ...

5 - Ensuite , elle se souvint du Musée d'Arts de Nantes qui avait organisé , pour elle , une " exhibition " , comme ils disaient pour faire plus à la mode .

Ce soir-là , elle avait dîné au restaurant " La Cigale " , un établissement célèbre pour son décor somptueux et son ambiance " Art nouveau " . Puis , vers vingt-deux heures trente , elle s'était rendue au piano-bar voisin , " Le Melocotton " où elle avait ses habitudes , lieu intimiste et feutré , jazzy , où régnait une atmosphère unique , propice à la rêverie et à la réflexion . ( 8 )
Là , elle s'était montrée plutôt captivée par le jeu de Clara , l'américaine , lorsque les doigts effilées de celle-ci dansaient sur les touches du piano avec une grâce presque surnaturelle , créant des mélodies qui la transportaient dans ses mondes oniriques . Plus elle était fasciné par la virtuosité de l'artiste , mais aussi par son expression spirituelle , par la manière dont elle semblait communier avec la musique à chaque performance , et plus elle avait bu , plus elle sentait qu'elle révélait un fragment de son âme , et cela la touchait profondément .
Cependant , tout en écoutant la musique , elle ne pouvait s'empêcher de penser aussi à l'autre personne dont elle venait de faire la rencontre , une serveuse aux cambrures félines dont le charme magnétique et le sourire radieux l'avait troublée bien plus que de raison !
C'est ainsi qu'elle s'était soudain retrouvée tiraillée entre deux attractions , l'une davantage spirituelle et l'autre plutôt physique , et tandis que l'une faisait naître en elle des sentiments intensément poétiques , lui inspirant déjà des pages entières de prose délicate et émotive , l'autre éveillait en elle des désirs plus terrestres , plus immédiats , lui rappelant l'éphémère beauté de la jeunesse et de l'incarnation !

Mais le soir d'après , comme elle avait hardiment décidé de retourner plus tôt que prévu à la brasserie afin de croiser le beau regard de celle que ses collègues nommaient Virginia , elle fut déçue d'apprendre que , celle-ci ne travaillant pas ce jour-là , l'impulsion soudaine qui l'avait poussée à l'inviter à prendre un café après son service , n'avait servi à rien . Toutefois , le violoncelliste du " Kerros Quartet " , l'orchestre de Jazz , d'un petit accent mélodieusement exotique et d'un sourire charmeur , lui avait déclaré qu'il appréciait beaucoup son style " néo-nymphiste " , et que son taxi tardant à venir chercher le groupe en voiture depuis la banlieue , ils restèrent au bar plus longtemps que d'habitude après le concert , le musicien proposant un verre à la peintre qui , souriante , s'approcha bientôt de lui et , l'alcool aidant , tous deux commencèrent à discuter .

Qu'êtes-vous venus faire parmi nous ? , finit-il par lui déclarer dans la rue où ils étaient entrain de marcher en titubant , bras dessus , bras dessous , que sommes-nous venus faire ici-bas , dans ce monde misérable , parmi tous ces gens qui ne comprendront jamais rien au mystère de la Beauté dont parlent Baudelaire ou Nerval ?

Parlant de n'importe quoi et de rien , des mystères de la vie , de la musique ou de la Bretagne , ils se mirent peu à peu à délirer sur le sens improbable d'une existence aussi difficile à comprendre que le voile clair-obscur d'un destin brutalement déchiré , comme un navire par le récif , qui se mettrait à ressurgir là , en lambeaux , parmi les vagues . 

- Sans doute était-il temps que je m'accroche au dernier débris d'un pitoyable navire qui coule ? Et qui peut savoir si tous ses souvenirs dont nous prenons conscience vivant encore avec force dans l'intimité de nos coeurs , ne peuvent servir de prétexte à cacher notre effroi devant un avenir dont nous avons plus peur encore , nous demandant si ce qu'il y a en lui , mais aussi tout autour , aura jamais une quelconque signification ? 

Découvrant avec surprise le charme séducteur de cette femme qu'il trouvait si originale par la profondeur mystique de sa pensée , sans doute pleine de rêves d'harmonie et d'élévation mais qui , à côté de son jeu primitif et de ses tâtonnements esthétiques , lui paraissait incomparable , il ressentit tout à coup pour elle une si invincible attirance , qu'il en fut surpris , néanmoins , comme de sa brutale réaction lorsque , pour finir , il se jeta soudain sur sa bouche avec tellement de maladresse !

- J'aurais préféré mambo à lambeaux , monsieur le faiseur de notes ! Merci , en tout cas , de me comparer vulgairement à un débris ! , répliqua-t-elle d'une voix grave ironique en lui jetant avec rage et plaisir , à son tour , un fougueux baiser sur les lèvres ! ( 9 )

 6 - D'abord , quelques images , timidement , s'étaient mélangées dans sa conscience troublée . Un visage ...

Elle avait rouvert les yeux , n'ayant aucun souvenir , en vérité , de ce qui avait pu se passer . C'était tout rose , autour d'elle . Une chambre d'hôtel ? 
Comme elle s'était sentie lourde , faible à la fois , frissonnante de fièvre ...

Des coups de marteau lui heurtaient la tête !

Et puis soudain , les faits lui revinrent , les miroirs lui renvoyant son image multipliée à l’infini , comme si , déjà , elle pouvait se perdre , parmi d’autres versions d'elle-même , dans une autre vie possible du passé .
La chambre était modeste mais propre , avec ce charme un peu désuet des résidences d’autrefois : rideaux couleur miel , couvre-lit fané , ventilateur au plafond tournant lentement comme un vieux tourne-disque . 
Un silence s’installa , doux et vertigineux . Refermant un instant les yeux , tous ses souvenirs se mêlèrent dans une même clarté .

Mais ce que, jusque là , elle avait cru être une vie brillante , n’avait été , en fait , qu’une longue attente d’elle dans cet hôtel de passage , un peu décati , vibrant d'une étrange mélancolie , et qui , par une étrange porte , au-delà d'une vieille armoire en orme blond , la conduisait ailleurs ... Là, dans un jardin que nul vent ne traverse jamais, vivait une autre jeune fille , Virginia . Les fruits y demeuraient éternellement mûrs , les sources chantaient sans jamais faiblir , et la lumière semblait flotter comme une brume dorée , sans origine ni déclin . L’éternité y avait la douceur d’un matin perpétuel , mais c’était une douceur qui , peu à peu , avait commencé à peser sur le cœur de la servante . Car le bonheur éternel , quand il se referme sur lui-même , devient une solitude plus vaste encore que l’espace . C'est pourquoi , la pauvre solitaire fit ce qu’aucune créature de l’Eden n’avait jamais osé : elle lança un message d’amour . Non pas un simple appel , mais une onde profonde , née de son désir d’être enfin rejointe , reconnue , aimée .

Elle le confia à la lumière elle-même , comme on dépose un secret dans une rivière , certaine qu’il trouverait sa voie .

C'est ainsi que le message se mit à vibrer , à s’élever , à se détacher du jardin immuable , brisant un instant la perfection du silence . 

De cette manière , espérait-elle , dans un monde encore inachevé , quelqu’un entendrait peut-être cette note ardente au-delà de sa terre promise , quelqu’un pour qui l’amour serait un commencement plutôt qu'une éternelle répétition . Le message , alors , comme si les parois mêmes de l’univers s’étaient entrouvertes pour laisser passer un souffle du paradis , toucha la jeune peintre sous la voûte étoilée . Mais son onde céleste , faisant s'agiter , dans le ventre de celle-ci , la venue d'un messager d'ombre et de lumière , en même temps , parvint au-delà du cercle interdit de l'Abîme , cette ligne de feu où l’invisible pur veille sur son propre mystère depuis l'aube des temps . Nulle créature n’aurait dû pouvoir la traverser . Pourtant , le message d’amour , parce qu’il était né d’une solitude infinie au cœur même du bonheur éternel , portait en lui une force que rien n’avait prévue , entraînant , en conséquence , avec la visite d'explorateurs de l'espace , la venue accidentelle de la matière dans l'indicible ... Dans cette fêlure entre les mondes , comme si l’univers , brusquement , respirait à contre-rythme , des filaments d’énergie se condensèrent , faisant  venir les premiers voyageurs , des explorateurs de l’espace , arrivés de si lointaines constellations qu’elles ne rayonnaient plus que par mémoire . Le message de Virginia , vibratoire , pur , avait été pour eux comme un appel d’air , un signal d’accueil dans ce désert immatériel que même les civilisations stellaires les plus anciennes n’avaient jamais osé sonder . Comme on franchit un songe , puisqu' ils n’avaient jamais approché un royaume sans matière , un royaume où l’existence n’était qu’essence , iIs traversèrent donc la faille , fascinés . Pourtant , cette onde ne leur était pas destinée . ( 10 )

7 - Ils ne savaient pas encore que l’histoire de la jeune peintre et celle de Virginia allaient bientôt se rejoindre , par-delà les mondes , comme deux rives d’un même mystère à résoudre .

Dans les profondeurs les plus insondables de la frontière la plus éloignée , l’Abîme du Mal n’était pas qu'un gouffre spirituel : c’était le monde de la matière brute , massive ,  opaque , indocile , où la lumière elle-même semblait peiner à se frayer un chemin . Là régnaient les forces les plus lourdes , les atomes primaires , les minéraux inachevés , comme si la création , à cet endroit précis , n’avait jamais réussi à devenir autre chose qu'une pesanteur insoluble . Et c’est dans cet empire d’inertie que vivait Arakné  , issue d'une planète méthanière aux océans de gaz liquéfié , où les êtres ne vivaient ni par la chaleur ni par la lumière , mais par l’obscur frémissement de pressions internes , pour conquérir même tout ce qu'ils ne pouvaient pressentir à cause de leur état primitif ...
La " Reine Noire " qu'ils vénéraient par crainte ,  avançait non par intelligence , mais par instinct , non par vision , mais , comme un animal primordial attiré par une source inconnue , avec un besoin brut d’étendre son existence dans tout ce qui respirait , vibrait ou résistait . Persuadée qu’au-delà de l’Abîme se trouvait un royaume à conquérir , alors qu’elle s’approchait d’un mystère qu’aucune créature de son espèce n’aurait jamais dû atteindre , elle fut instinctivement attirée par l’onde de Virginia qui , ayant provoqué une faille fissurant la matière dans ses fondations , lui laissa le passage ainsi qu'une promesse de conquête ! La Licorne n’était pas seulement une figure créée par Virginia dans la pureté d'un matériau invisible , et façonné par sa pensée vivante , c'était , ici-bas , la matrice du tableau de Maëlys , car à cet instant même , sur terre , l’enfant d’ombre et de lumière , annoncé par la créature fantastique , tressaillait déjà dans le ventre de la peintre . ( 11 )

Ce n’était pas une vision qu’elle avait inventée , mais une silhouette blanche comme le lys , aux courbes majestueuses tracées dans l’éther grâce à des lignes de forces , tout un canevas cosmique devant franchir des milliards d’années-lumière pour atteindre enfin la planète bleue , cette petite île où l’émissaire serait chargé d'annoncer un choc à venir , le retour de l’innocence après la reconquête .

Dans le ventre de Maëlys , un jour , l'enfant messager d’un monde en train de naître , agent d’un nouveau changement cosmique , réagit violemment lorsque la corne spiralée de la Licorne , renfermant la mémoire des naissances , de même que les forces les plus anciennes des eaux primordiales , blancheur intacte de ce qui n’avait jamais été souillé , fut enfin peinte : comme si cette présence connaissait déjà , en lui , l’autre face du mythe , cette ombre que l'animal projetait comme celle qu'une flamme pure jette malgré elle , conséquence de sa nature transcendante capable de révéler toutes les failles , les peurs , les secrets que chacun portait encore en soi partout où elle passait , purifiant , mais aussi condamnant ce qui ne pouvait être transformé , car , si la clarté absolue n'épargne rien , ce qu’elle touche doit être digne de vivre ou disparaître !

" Un abîme de silence nous sépare lun de lautre ,
 
Je me tiens dun côté de labîme et vous de lautre " , écrivait encore Katherine Mansfield 
. ( 12 )

C'était la phrase inscrite au-dessus du hall de l'exposition du Grand Palais qui devait connaître un grand succès grâce à la nouvelle oeuvre inspirée de la créatrice bretonne !

8 - L'enfant à venir , avant même d’être né , semblait déjà répondre au cri de Virginia , comme un écho incarné de l’amour lancé hors de l’Eden . Dans le silence du cosmos , les voyageurs stellaires s’arrêtèrent , percevant eux aussi l’éclosion de cette présence .
Ils ne savaient pas encore que l’histoire de la jeune peintre et celle de Virginia allaient bientôt se rejoindre , par-delà les mondes , comme deux rives d’un même mystère .

Car l’Apocalypse n’était pas que la fin d'un monde : elle était aussi l’inversion d’un cycle .
La Terre retournait à son premier état , comme si elle cherchait à effacer des millénaires de matière pour redevenir ce qu’elle avait été avant le premier souffle de lumière . Dans l’Eden , Virginia vit son jardin se fragmenter en éclats de pure énergie . Elle comprit alors que la Licorne - apparition ambigüe , inquiétante , née du Chaos primitif - avait annoncé plus qu’un changement : elle avait annoncé la fracture . Et dans le ventre de Maëlys , le messager d’ombre et de lumière s’éveilla pleinement -non plus comme un enfant , mais comme le premier être du monde à venir , un monde où l’eau et le ciel se rejoindraient enfin . N'est-ce pas dans le désert que Dieu fait jaillir l'eau vive , dans la sécheresse qu'il se montre , même si lui-même est abondance ?

 

 

 

FIN

                                                         ___

 

DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - II - Création - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

                                                         ___

Notes :

1 - " En Lisant , en Ecrivant " ( 1980 ) , 2 - Stendhal - Balzac - Flaubert -Zola , recueil de Julien Gracq ( 1910 - 2007 ) , écrivain français .

2 - " La Fascination de l'Etang " ( The Fascination of the Pool , 1929 ) , nouvelle de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) , femme de lettres britannique .

3 - " Fragments d'un Enseignement Inconnu " ( 1947 ) , 18 , de Piotr Ouspenski

( 1878 - 1947 ) , philosophe ésotériste russe .

4 - " Anthem " , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " The Future " , copyright 1992 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc.- " Columbia " - All rights reserved .

" Every heart will comme ,

  But like a refugee ... " 

   - " La mer, la mer , toujours recommencée ! " ( " Le Cimetière Marin " , poème de Paul Valery )

   - " L'Attente de Dieu " ( 1942 ) - Exposés : L'Amour de Dieu et le Malheur , Simone Weil ( 1909 - 1943 ) , philosophe , écrivaine française .

5 - " Avalanche " ( 1971 ) , chanson de Leonard Cohen dans son album " Songs of Love and Hate " , copyright 1971 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc. - " Columbia " - All rights reserved - Traduction française de Graeme Allwright dans son album " Graeme Allwright Chante Leonard Cohen " ( 1973 ) , copyright Graeme Allwright / Phonogram - Mercury / Pathé-Marconi - Tous droits réservés .

6 - Lettre de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face , datée du 13 septembre 1896 , à Soeur Marie du Sacré-Coeur . 

7 - Kalm-chok = calme plat ( breton ) .

- " La Cigale " et  " Le Melocotton " , deux établissements nantais proches de la place Graslin .

9 - Mambo = style de danse populaire inventé dans les années 1930 par le musicien et compositeur cubain Arsenio Rodriguez ( 1911 - 1970 ) .

10 - Le Passeur des Mondes ( Cycle de L'Etoile I ) , II , 7 - La Jeune Fille et la Licorne - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

11 Le Livre de Virginia  ( Cycle de L'Etoile VI ) , I , 8 - Première Touche ( 15 , 16 ) - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

12 - L'Abîme ( The Gulf , 1916 ) , poème de Katherine Mansfield ( 1888 - 1923 ) .

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LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - I - Confession d'une Hôtesse de l'Air .

30 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - I - Confession d'une Hôtesse de l'Air .

 

 

LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE

 

 

 

 

 

 

 

 

I - Confession d'une Hôtesse de l'Air

 

 

 

Seigneur , qui séjournera sous Ta tente ? Celui qui se conduit parfaitement , qui agit avec justice et dit la vérité selon son cœur . "

Psaume 14

 

 

 

 

 

 

 

1 - Quinze ans plus tard , lorsque j’aperçus son visage émerger de la foule du RER , et que je le vis peu à peu approcher au bout du quai , une impression étrange m’effleura , comme si la nuit de nos vols long-courriers de jadis , au-delà de cette bande rose accouchant des nuages noirs d'un crépuscule hivernal , s’était déposée sur lui sans pour autant l’alourdir . Pourtant , je le reconnus aussitôt , quelques cheveux en moins , dans ses yeux la couleur d'une fatigue ancienne devenue plus douce , comme si ces échappées nocturnes de notre jeunesse , pesant sur son regard  maintenant vieilli par la nostalgie , avaient fini par se tasser au fond de lui .

Ça alors ... fit-il en me serrant la main . On dirait que tu n’as pas bougé .
- Je pourrais te dire la même chose . Toujours sur long-courrier ?

Par chance , nous trouvâmes le temps d'aller boire un verre dans le quartier le plus proche , celui de la gare de Lyon , parlant du métier , des années qui , à notre insu , s'étaient effilées par delà les joies et peines qui , plus ou moins grandes , jalonnent habituellement la vie de chaque être . Il était de passage à Paris , m'annonça-t-il ensuite , retiré comme moi depuis longtemps du métier . Cependant , de fil en aiguille , une fois égrenée par lui la liste habituelle des nombreux cancans de la boîte ainsi que l'évocation de lointaines figures d'une époque aujourd'hui disparue , la conversation glissa sur un tout autre sujet . L’oeil de l'ancien collègue , alors , mouillé par l'alcool , prit une expression plus indéfinissable , presque gênée ... 

- Tu te souviens d'une hôtesse , sur un Rio–Paris ? , me confia-t-il avec une certaine nervosité . Je crois qu'elle s'appelait Laura ...

Sa phrase , très étrange , était tombée comme un éclat de lumière sur un souvenir que je croyais éteint . Je sentis ma gorge se nouer , tandis qu'une ombre passait entre nous , plus rapide qu’une turbulence .

Non ... je ne crois pas la connaître .
- J’aurais tant aimé savoir ce qu'elle est devenue .

Je dus détourner les yeux . C’était absurde : comme le pont d’un avion , le sol du bar s'était mis à soudain tanguer sous mes pieds , la simple évocation de ce nom provoquant en moi un léger état de trouble . Mais tandis que je feignais une curiosité mêlée d'indifférence , mon voisin continua , me racontant que , sur ce vol , pendant la phase calme du second service , elle l’avait entraîné derrière un rideau , dans ce réduit de circonstance où l’on dépose les sacs d’équipage , pour lui confier une anecdote étrange et tendre ...

2 - Ils avaient d'abord parlé des chansons d'une " star " à la mode qu'ils aimaient bien écouter tous les deux .

Mais elle , en plus , qui avait vécu derrière la vieille église du village pendant son enfance , habitant à quelques rues de la vedette , lui avait-elle avoué dans un petit rire en poursuivant leur dialogue déjà entamé à l'office , à tel point qu'elle pouvait presqu'entendre sa guitare le soir , en ouvrant les fenêtres , n'avait pu réellement faire sa connaissance qu'au bout du monde , quelque part du côté de l'Amérique du Sud , en Argentine ! Ensuite , avait-elle gaffé avec une grimace de clown lui faisant croire qu’elle en savait toujours un peu plus qu’elle ne disait :

- Sache quil lui arrive même dôter son alliance lorsque le moment sy prêteOu alors , peut-être avait-elle glissé Tu vois le genre ...

Elle ponctuait toujours ses mots d’un sourire étudié , lent , qu’elle savait parfaitement doser : juste assez provocateur pour troubler , jamais assez pour la compromettre , draguant toujours un peu , sans jamais offrir tout à fait .

L'autre , visiblement fasciné par la belle créature ayant inventé ce récit , s’était mis à imiter le doux accent du chanteur en question .

Peut-être espérait-il l’amuser , lui plaire , ou seulement se persuader qu’un lien quelconque était possible entre eux ? Mais lorsqu’ils avaient débarqué à Roissy , elle n’avait pas même tourné la tête : elle avait marché tout droit , la nuque haute , vers le copilote qui l’attendait au pied de la passerelle , un grand gaillard , son mari . Pas un regard pour ses collègues , pas un mot . Juste une silhouette qui s’éloignait , impeccable , sous la lumière blafarde du petit matin .

- Tu sais ce qui a pu lui arriver ? me demanda-t-il encore , d’une voix hésitante .
Je sentais comme une pointe me traverser le cœur . Je ne pouvais rien dire . Comment lui avouer que je l’avais connue moi aussi , de l’autre côté du voile des confidences , dans un secret trop fragile pour être livré à cette âme tremblante ?
Je me contentais de sourire , d’un sourire pâle qui n’engageait à rien .
- Non ... Je n’en ai pas entendu parler.

3 - Ce pauvre Antoine , il avait toujours gardé ce mélange de naïveté et de gentillesse qui plaisait tant aux passagères , me rappelais-je vaguement , mais sans toutefois les convaincre , et , sans doute , l'avait-il juste attendrie . Il m’expliqua avoir cru qu’ils pourraient vivre quelque chose en cet instant magique , un de ces rêves suspendus naissant au-dessus de nues toutes roses , dans la pénombre bleutée de la cabine arrière , lorsque , la plupart des passagers dormant , l’avion dérive entre deux continents , filant au-dessus de l’Atlantique comme une longue flèche de ténèbres ! C'est ainsi qu'ils s'étaient retrouvés tous les deux , cette nuit-là , pendant le temps de repos , là où la lumière bleutée des veilleuses donne toujours l’impression d’être dans un confessionnal . 

Puis , la jeune femme avait soulevé la tenture juste assez pour qu’il puisse passer . L’intérieur sentait le café froid mélangé au parfum discret qu’elle portait sur elle , des notes épicées , presque trop intimes pour une simple petite pause , une odeur chaude , presque charnelle , poignante . Elle avait ri si doucement , de ce rire clair qui faisait vibrer sa gorge . Et pour lui répondre , le steward , un peu trop vite , un peu trop séduit , s’était mis à imiter l’accent méridional de l'artiste en lui fredonnant quelques unes de ses oeuvres les plus connues , comme " Le Chant d'Etoiles " ...

- Tu sais j'aurais tant voulu la revoir !

Il avait un air si mélancolique en sortant du bar , lorsque , après avoir échangé nos adresses , nous nous quittâmes . Quant à moi , malheureusement , je ne pouvais rien lui révéler de nos heures volées , ni des nuits profondes à l’écouter chanter , à moitié nue , de sa voix suave , un vieux refrain sur un “ ruban de lumière découpé par le soir ” , ni la vérité de notre histoire , brève comme un vol de nuit dans ces chambres d'hôtel où , entre deux baisers , des fantômes d'amour se profilent dans la chaleur des corps , derrière les tentures défraîchies .  

Je répondis seulement :

- Non , mon vieux . Je ne sais rien .

4 Quand il m'avait parlé d’elle , j'avais cru d’abord à quelque banalité , comme un simple souvenir lancé au hasard . Mais très vite , j'avais compris que ce nom fatal déclencherait en moi une secousse que je n’avais guère anticipée . Comme si , en le prononçant , il avait tiré d’un coup sec le voile d’une cabine obscure où je m’étais efforcé , tant bien que mal , d’enfermer quinze ans de ma vie . Zweig , dans ses nouvelles , disait que certains souvenirs ne dorment jamais vraiment , qu'ils respirent dans un coin de nous , guettant la moindre fissure pour resurgir avec la violence du premier jour . Je l'avais laissé parler , cependant , mais je sentais chaque mot comme une blessure .
Car ce qu’il racontait , cette proximité , ce trouble , ces confidences chuchotées faisant écho à mes prières demeurées sans réponse dans le luxe tapageur de nos palaces de rêve sous le velours du cosmos étoilé de paradis exotiques , tout cela , elle ne l’avait donné qu'à moi , uniquement à moi , dans une ascension fiévreuse où les émotions se précipitaient à l'intérieur de mon crâne , dans mes tempes , depuis le souffle de ses lèvres .
Du moins , je l’avais longtemps cru !

Elle te draguait , lui avais-je doucement demandé , presque malgré moi .
- Vraiment Tu crois
- Certains m'ont dit qu'elle allumait tout le monde .

Je me  souvenais d’elle , effectivement , de son pas souple dans le couloir , de son impeccable chignon , de cette façon de retenir son sourire comme on retient un secret . Non , je ne crois pas qu'elle draguait . Mais elle faisait quelque chose de plus subtil , de plus dangereux , s'assurant qu'elle pouvait toucher quelqu'un rien qu’un instant , rien qu’un souffle , comme une mouette sur la mer , quand elle voulait , sans jamais aller plus loin . Ce n’était pas de la légèreté , c’était presque une expérience , un besoin . Comme une confirmation fragile de sa propre existence .

Et moi , quinze ans que j’avais réussi , tant bien  que mal , à refermer cette porte . Quinze ans que l’image de son visage , mélange de douceur et d’ombre  , dormait au fond de ma mémoire comme un animal blessé .

Elle était différente  m'avait confié Antoine . Pas du genre à rire pour rien . On nosait même pas laborder en service . Elle gardait cette ... distance . Une élégance un peu froide . On aurait dit quelle portait en elle quelque chose de très lourd , mais quelle refusait de partager .

Dans la pénombre , son visage lui avait paru presque transparent . Pourtant , c’était elle qui semblait tout absorber de la lumière bleutée des veilleuses .

Je n’ai jamais compris pourquoi elle m’avait demandé si je pouvais lui tenir un instant compagnie , me dit-il avant de partir . Elle ne m’avait jamais adressé trois mots auparavant .

Dans le silence de la cabine , avec le ronflement profond des moteurs qui enveloppait tout , elle s’était laissée aller à un aveu minuscule , mais si inattendu .

Elle m’a confié qu’elle avait grandi dans un tout petit port de pêche proche de la frontière belge , raconta-t-il . Un endroit où personne ne vient jamais , me disait-elle avec amertume , ajoutant que parfois , le vent lui ramenait des voix qu’elle croyait avoir oubliées .

J'étais au courant de tout cela .
Je savais où elle était née , elle , fille du sud , ce qu’elle fuyait , ce qui la hantait , le drame de sa vie , l'adoption par sa famille paternelle à la mort de ses parents , victimes d'un crash lorsqu'elle n'avait que dix ans .

Je savais à quoi ressemblaient ces voix qui lui avaient demandé à elle , seule rescapée , de devenir navigante , plus tard , pour conjurer le sort !

Mais lui , il ignorait tout . Lorsque , un peu hésitant , leur dialogue avait enfin repris , que pouvait-il vraiment comprendre ? 

Elle m’a parlé comme si j’étais un étranger . Parce qu’elle savait qu’on se séparerait à l’atterrissage . Pourtant , j’ai eu l’impression qu’elle cherchait quelque chose en moi . Pas de la séduction , non quelque chose d'autre . Une présence , peut-être , ou l'occasion de se confesser au premier venu .

5 - Je voulus , à mon tour , parler . Je voulus tout lui raconter de la nuit où elle m’avait laissé entrer dans sa solitude , et la manière dont je lui avais pris la main comme on saisit quelqu’un qui glisse , lui raconter ces heures où nous avions cherché de l’air dans la pénombre d’une chambre d’escale . Mais l’aveu était resté coincé , comme si cette histoire n’appartenait plus qu’à moi , à ce qu’elle avait brisé en moi .

Non. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

En proférant ce mensonge pour la première fois depuis quinze ans , je sentis à nouveau le goût de sa présence dans le poste repos , pendant cette nuit qui semblait flotter hors du monde , au milieu d'un espace resserré , presque étouffant , dans lequel , avec le vrombissement grave des moteurs de l'appareil , on n'entendait plus que nos deux respirations . C'est là qu'elle m’avait attendue , derrière le rideau , non  par légèreté , mais par une urgence qu’elle ne désirait pas avouer , ses épaules de biche un peu voûtées , comme écrasées sous une pesanteur invisible , assise sur la couchette . Et quand j'imitais l’accent du chanteur , ce parler provençal du village où j'étais né , chargé de soleil et de douceur , elle eut comme un tressaillement , son corps sursautant s'une manière presque douloureuse .

Ne me fais pas ça ... murmura-t-elle en me souriant d'une mine fragile , presque brisée .

- Pourquoi ? demandais-je , intrigué .
Je ne comprenais pas encore que je venais de toucher une zone interdite .

Elle releva la tête . Dans la pénombre filtrée par le rideau , ses yeux brillaient d’une lueur fiévreuse .

- Parce que ... tu lui ressembles .
Pas physiquement ... mais cette voix ... cette manière de parler ...
Ça me ramène chez moi .

Elle posa une main sur ma poitrine , comme pour calmer mon propre cœur .

- Je viens moi aussi de là-bas , tu sais , lui répondis-je . Du pays où l'on parle joliment , quand les soirs sentent la pierre chaude et les vignes .
Je croyais que jy reviendrais un jour ... que ...
Un souffle m'échappa .
- Que nos vies seraient là-bas ...

Le parfum ambré qu'elle portait satura l’espace , étouffant presque la lumière . Elle se pencha légèrement vers moi .

- Quand je lai rencontré , lui , en Amérique du Sud ... ça ma frappé comme un coup de vent chaud . Jai cru ... jai cru que cétait un signe . Un appel . Comme si le monde hurlait :
Tu t’es trompée de vie , ma fille . "

Je me mis à déglutir . Je n’avais jamais imaginé qu’une hôtesse puisse me parler avec cette intensité fébrile , presque tragique .

Elle continua , la voix plus basse , plus rapide , comme si les mots lui brûlaient les lèvres :

- Et puis ... jai épousé un autre homme . Un homme bon comme mon père , oui . Sérieux , solide , honnête . Un pilote breton , fils de marin .Tu pigesMais c'est un homme du Nord ...
Loin des vignes , du soleil , des collines de ma mère . Loin de mes vraies racines .
Loin de tout ce que jaurais voulu être , je crois .

- Je me suis ... égarée , me souffla-t-elle en portant une main à son front pâle , dans un silence lourd comme un poids , laissant tomber ces derniers mots comme si elle venait de commettre une faute en les prononçant .

- Quand toi , tu as repris cet accent ... jai cru entendre ... une version de ma vie qui navait jamais eu lieu . Alors , je nai pas su résister à l'éclat de ce fantôme ! Je voulais juste le toucher !

Se rapprochant encore  , mais dans un geste de supplication , pas de séduction , la brunette ferma l'oeil un instant .

- Tu vois , dans ce foutu métier , c'est tout juste si on ne devient pas transparente . On sourit à une multitude invisible , on la rassure , on la sert ... mais , rien quune fois , comme une femme , pas comme une hôtesse , on a besoin dêtre regardée .

Sa voix tremblait légèrement .

- Ce soir ... javais besoin que quelquun me regarde comme çaTu comprends ? Ce nest pas toi seulement que je cherchais . Cétait ... ce que tu représentais . Lombre dun autre homme . Lombre dun choix que je nai pas pu faire , parce qu'après l'accident ... je suis restée handicapée à vie , stérile !

Puis se reculant soudain , comme honteuse de s’être dévoilée , elle respira profondément :

- Pardonne-moi . Je ... je naurais jamais dû te dire ça !

Le rideau vibra légèrement quand elle le repoussa .
Quelques minutes plus tard , le moment venu du débarquement , l'hôtesse reparut telle qu’elle souhaitait qu’on la voie : droite , glacée , irréprochable , allant vers son mari sans un regard pour l'équipage ...
Comme si sa confession n’avait été qu’un rêve fiévreux dans la nuit . 
Sans doute , avait-elle voulu , par la suite essayer , avec d'autres , la même aventure ?

6 - Peut-être avait-il deviné mon trouble , me demandais-je , quand je lui avais serré la main ? J'entends encore les dernières paroles de mon ex-collègue .

- Tu es sûr que tu ne la connaissais pas … tu n’as jamais eu de nouvelles ? Tu ne sais pas ce qu’elle est devenue ?

Ce fut le moment où je faillis m’effondrer . Comment n'avait-il pu rien discerner ?

Moi , j’avais appris la vérité par hasard , quelques années plus tôt , dans un rapport officiel , sur une liste où figurait le nom de celle qui périt dans la nuit noire du Rio–Paris , catastrophe où elle fut engloutie avec tant d’autres malheureuses victimes , noyée avec son parfum , ses demi-sourires de sirène , et toutes ses confidences ! ( 1 )
Jamais personne, hormis moi, n’aurait su qui elle avait été réellement , ni ce qu’elle avait failli devenir dans ma vie .

Je sentis la brûlure de l’aveu monter à ma gorge .

J’aurais voulu lui dire :
Tu es morte , tu as brûlé dans le ciel que tu chérissais tant
J’aurais voulu lui chanter :
Ce parfum que tu cherchais encore , je suis le seul à l’avoir connu jusqu’au bout .
J’aurais voulu lui murmurer :
Je t'ai aimée , oui , je t’ai trop aimée pour deux

Mais je ne dis rien .

J'avais confirmé seulement :

Non . Je ne l'ai jamais revue .

Et pendant que je marchais le long de la Seine dans la froidure , je sentis à nouveau comme une trace fugitive de son parfum sur le quai , cette étrange fragrance de nuit chaude et d'absence , de désir et de passion retenus .


FIN

                                                         

                                                             ___

 

DAN AR WERN - LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE ( Nouvelles ) - I - Confession d'une Hôtesse de l'Air - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE RUBAN ROSE DU CREPUSCULE " , copyright 2025 . 

                                                                    ___

Notes :

1 - Le , l'Airbus A330 assurant le vol Air France 447 ( AF447 ) , en provenance de Rio de Janeiro , au Brésil , et à destination de Paris , en France , s'écrase dans l'océan Atlantique , entraînant la mort des 228 personnes se trouvant à son bord .

 

 

 

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SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - Teaser / Bio - L'Oeuvre .

28 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - Teaser / Bio - L'Oeuvre .

 

 

SOLDAT DE PLOMB

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

L'Oeuvre

 

 

 

Il n’est rien de plus fragile que le moment où l’on commence une symphonie . L’écrivain veille au seuil du monde , il apprend à reconnaître , dans un frémissement de voyelles et de consonnes , la venue discrète de ce qui veut naître par lui , l'accoucheur . " Soldat de Plomb " , Les " Clairières de l’Âme " ne sont pas des récits comme les autres , qu’on aligne machinalement , mais des pas qu’on pose peu à peu dans un sous-bois , tel un murmure dans le feuillage . Souvent , l’inspiration n’est pas un torrent qui déborde , mais une source cachée , lente à surgir , il faut parfois de longs silences pour trouver la note absolue . Elle naît souvent dans des zones d’ombre , loin de l’agitation du tourbillon , là où l’âme , enfin , consent à se taire . Il y a dans la création ce rythme qui échappe au temps des horloges . Comme la croissance d’un arbre ou l’érosion d’une falaise . 

L’œuvre mûrit . Ses histoires vous parlent d’une patrie intérieure , celle qu’on porte en soi quand elle se fait trop lointaine , qui palpite en vous dans la fidélité au souvenir , dans la douleur d’une séparation , dans la beauté fugace d’un amour d’enfance , d’un secret partagé , d’un trésor oublié de ceux qui , à leur manière , sont passés par le même domaine invisible où l'auteur se tient seul , face au monde , face à lui-même , dans cette recherche d'une vérité qu'il voudrait transmettre , et qui attend chacun quelque part dans le vent du grand large , ou peut-être ailleurs ?

 

Résumé : Il n’est rien de plus fragile que le moment où l’on commence une oeuvre . L’écrivain veille au seuil du monde , il apprend à reconnaître , dans un frémissement de voyelles et de consonnes , la venue discrète de ce qui veut naître par lui , l'accoucheur . " Soldat de Plomb " , " Les Clairières de LÂme " ne sont pas des récits comme les autres , qu’on aligne machinalement , mais des pas qu’on pose avec précaution , sous le murmure du feuillage , dans un sous-bois . Souvent , l’inspiration , lente à surgir , vient d'une source cachée qui naît dans des zones d’ombre , loin de l’agitation , là où l’âme consent à se taire . Il y a dans la création ce rythme qui échappe au temps des horloges . L’œuvre mûrit lentement , comme un arbre en croissance . L'histoire parle d’une patrie intérieure qu’on porte en soi si elle se fait trop lointaine , qui palpite dans la fidélité au souvenir , la douleur d’une séparation , la beauté fugace d’un amour d’enfance ou d’un secret partagé . Face au trésor oublié de ceux qui sont passés par ce domaine invisible sans le voir , l'auteur se tient seul , à la recherche d'une vérité qui l'attend peut-être ailleurs ? Face à lui-même ?

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - L'Oeuvre Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME  " , copyright 2025 .

 

 

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SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - IV - Table des Matières .

27 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - IV - Table des Matières .

SOLDAT DE PLOMB 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

                          - IV -

 

Table des Matières

 

I -  Préface / Dédicace

Célébration

 

II - Soldat de Plomb ( Mémoires ) : - Le Vent sur la Lande 2 - Jalousie - 3 - Rencontre dans un Oeil d'Or - 4 - Fondouk - Tempête en Méditerranée 6 - Le Bouvier - 7 - Regards vers la Mer - 8 - L'Îlot Déserté - 9 - Vagues d'Ecume - 10 - La Maison Bleue - 11 - Auberive - 12 - La Noce ( Epilogue ) . 

 

III Les Clairières de l'Âme (  Nouvelles ) : - La Source et le Sentier 2 - Couleurs de l'Arbre-Monde - 3 - Le Passage de l'Arche - 4 - Céline et Vérité - La Tentation de Maël 6 - Pentecôte - 7 - L'Autre - 8 - Camille - 9 - Le Glaive de l'Archange - 10 - La Stèle ( Epilogue )

 

IV - Table des Matières 

 

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SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - Préface / Dédicace - Célébration .

15 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME - Préface / Dédicace - Célébration .

 

 SOLDAT DE PLOMB

 LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

- Préface / Dédicace -

 

 

 

 

 

Célébration

 

 

" Mais permettez , que je vous parle encore de mon

pays ... "

Xavier Grall - " L'Inconnu me Dévore " ( 1984 )

 

 

 

 

pour Xavier Grall

 

 

 

 

Les " Clairières de l’Âme " ne sont pas un livre comme les autres . Ce ne sont pas des récits qu’on aligne machinalement , mais des pas qu’on pose dans un sous-bois , tel un murmure dans le feuillage .

L’auteur , à travers l’exil et le deuil , n’a jamais crié plus fort que les autres , préférant sa musique intérieure à la cacophonie des réseaux . Tout de même , s'il a choisi d’écrire, c'est comme on rallume une bougie dans la nuit , pour éclairer l'instant qui se tait d'une époque ou d'un rire disparu . Voyez , nous interpelle-il encore , mes histoires vous parlent d’une patrie intérieure , celle qu’on porte en soi quand elle se fait trop lointaine , qui palpite en vous dans la fidélité au souvenir , dans la douleur d’une séparation , dans la beauté fugace d’un amour d’enfance , d’un secret partagé , d’un trésor oublié de ceux qui , à leur manière , sont passés par le même domaine invisible où je me tiens maintenant seul , face au monde , face à Dieu peut-être , face à moi-même , à ma douleur , dans cette recherche d'une vérité que j'aurais tant voulu vous transmettre , si j'avais pu , et qui m'attend quelque part dans le vent du grand large , veillant sur vous ! Car même si Bretagne est lointaine , elle reste , malgré tout , vivante au coeur de récits et souvenirs . Plus qu’un morceau d'histoire , c’est un héritage personnel à transmettre , à préserver , comme un prétexte à renouveler le bail de celui qui , ayant déjà connu le terrible silence des solitudes , navigant d'hôtel en hôtel , voyageant de refuge en refuge , se promet de venir y trouver à nouveau la splendeur d'antan , poussière du temps passé qui s'envole comme ces oiseaux de mer , au crépuscule !

Alors , le flot des âmes , tel celui des mouettes moqueuses déferlant sur la vague océane , répond en écho : " Nous pouvons nous échouer sur le sable , perdre de notre force finalement disparaître ... " Mais , leur rappelle-t-il encore avant de tomber de l'autre côté du miroir , même s'il est difficile aux créatures déchues que nous sommes de concilier l'éternité avec les quatre saisons de ce monde ,  il nous faut choisir sans cesse entre l'épée ou la croix du " Soldat de Plomb " pour nous pencher sur ce rêve brisé par le feu du ciel , en espérant y surprendre les secrets d'une célébration !

 

DAN AR WERNSOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME  - Préface / Dédicace - Célébration - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés . " SOLDAT DE PLOMB / LES CLAIRIERES DE L'ÂME " , Copyright 2025 .

                            

 

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LETTRES D'UNE IMMORTELLE - Première Partie - Claire - XVII - L'Etoile Vagabonde .

12 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LETTRES D'UNE IMMORTELLE

Locmariaquer ( Bretagne ) - Statue de la Vierge à la pointe de Kerpenhir ( Golfe du Morbihan )

Locmariaquer ( Bretagne ) - Statue de la Vierge à la pointe de Kerpenhir ( Golfe du Morbihan )

 

 

Lettres d'une Immortelle

 

                                             

 

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE : Claire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XVII - L'Etoile Vagabonde

      ( 13 novembre 2025 )

 

 

 

" Vagabonde , attends le jour ... "

Graeme Allwright - " Vagabonde " *

 

 

 

 

        Parfois , dans la solitude , son souffle effleure le mien .
Des frontières peuvent s'effacer alors , je me souviens que tu me parlais d'une étoile , mais aussi de ton propre manque , celui d’un Ange qui voulait t'aimer encore à travers la chair .
Tu n’avais pas oublié la terre , certes , ni les battements du cœur humain .
Moi , je t’écoutais comme un ami , et dans ce murmure où se joignait au firmament ma pauvre existence terrestre , tu me décrivais ce nouveau monde où , désormais , ton avenir , entre mémoire et lumière , s'accomplissait là-bas comme ici , me disais-tu , puisque tu n’habitais plus un lieu fixe et que les jours ne comptaient pas , que vous n’aviez plus de terres , ni d’horizons  mais que vous vous mouviez dans un espace de clarté , tissé de souvenirs apaisés , butinant le jardin fleuri d'une île où se recomposaient à l'infini les visages , les voix , les histoires d’autrefois .

- Rien ne s'y perd , mais tout s'y transforme en un océan de conscience , et quand je pense à toi , m'affirmais-tu ,  cest toujours comme si , à travers le mouvement des vagues , tout autour , vibrait un fil d'or qui me ramène vers ta rive .

Elle vivait tout cela dans mes rêves , me confia-t-elle , un soir , en me croisant au détour d'un nuage qui avait l'air de lui sourire . 

Tu me crois absente , mais je demeure là , derrière le voile , dans les interstices , dans les battements de ton cœur lorsque tu regardes le ciel avec ce sentiment d’étrangeté douce , comme si quelqu’un t’y attendait .Tout est rythme , vois-tu , onde , respiration . Le temps ne s'écoule pas , même si je peux reconnaître sa trace subtile quand il s'étend dans le silence de ton âme . 

Heureuse nuit , lorsque personne ne peut nous voir ... Moi , je ne regarde rien , je n'ai pas de guide pas la moindre clarté , sauf celle qui brille dans ton coeur ...

( 36

Mon ami , ajouta-t-elle enfin , si cela peut t'aider , pleure aussi  Tu obtiendras une grande victoire par la pluie , comprends-tu ? Mais réfrène-toi , si c'est simplement par faiblesse d'âme La vie n 'est qu'une guerre contre tout ce qui pousse , par faiblesse ou lâcheté , à faire le mal Reste l'Amour de Dieu , " notre " espoir de printemps , " notre " moisson commune !

Je m'accouplais à son ombre ... Elle m'écoutait , maintenant , beauté cachée , comme si , dans mon sommeil , elle avait enfin reconnu qui je suis , la douceur de son regard s'étant posée doucement sur mes yeux , petits papillons d'espérance , comme si nous avions enfin compris qui nous étions , l'un et l'autre , une seule âme visible exprimée par mon visage de cire ... 

Alors , me confias-tu :

Je suis allée dans le bois ce matin ,

  C'était d'une beauté féerique .

  Toutes les feuilles ,

  Bordées d'argent ,

  Bruissaient au soleil ...

  Les oiseaux grésillaient

  Leurs premières chansons ... " ( 37 )

 

" Je veux être rare et commune pour toi , comme l 'eau , comme le soleil , 'eau pour la bouche altérée qui n 'est jamais la même quand on a soif , tout d'un coup , te remplit puis te quitte instantanément . Qu'il n 'y ait alors aucun moyen de me retrouver , ni par les yeux ni par les mains , mais par ce sens en nous de l me qui s 'ouvre une fois seulement , rare et commune pour toi comme la rose qu 'on respire tous les jours tant que dure l 'été ! Où je suis , tu ne cesseras d'être avec moi que le murmure de cette pieuse fontaine" ( 38  )

 

" ... Un jour , tu reviendras au Temple ." 

                      

 

 FIN

 

 

 

                        ___

 

 DAN AR WERN - Lettres d'une Immortelle Première Partie - Claire - XVII L'Etoile Vagabonde - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés . " Lettres d'une Immortelle " , copyright 2020 .

                             ___

Notes :

 36 - Inspiré de la "Nuit Obscure " ( 1578  ) de Saint-Jean de la Croix ( 1542 -1591 ) :

        "  Ô nuit qui m 'a conduite !
           Ô nuit plus aimable que l 'aurore !
           Ô nuit qui as uni
           Le bien-aimé avec la bien aimée ,
          En transformant l'amante en son bien aimé . "

37 - Lettre de Claire à son amie Isabelle ( 31 / 12 / 1969  ) .

38 -  " Le Livre de Virginia " ( Cycle de l'Etoile VI  ) , I , 4 - L'Oeil ( " Mais pourquoi chercher son double ailleurs qu 'en ce jardin fleuri aux sources murmurantes ? " )

        

* " Winter Lady " , chanson de Leonard Cohen sur son album " Songs of Leonard Cohen " , copyright 1968 Leonard Cohen / SonyMusic Entertainment / Columbia , traduite et chantée en français par Graeme Allwright sous le titre de " Vagabonde " sur son album " Graeme Allwright Chante Leonard Cohen " , copyright 1973 Graeme Allwright / Mercury / Phonogram - All rights reserved - Tous droits réservés .

" Traveling lady , stay a while ... "

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LE TRAIN - IV – Victim of Love .

9 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

LE TRAIN - IV – Victim of Love .

 

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

IV - Victim of Love

 

 

 

 

La mort viendra et elle aura tes yeux / Verrà la morte e avrà i tuoi occhi "

Dernier texte de Cesare Pavese ( 19081950 ) , laissé sur une table dans une chambre d'hôtel de Turin , le jour de son suicide le 27 août 1950 .

 

 

 

 

 

8 - Au petit jour , la lumière entra par les rideaux de la chambre comme un filet d’or pâle .
En contrebas , la mer , lentement , respirait . Roméo n’avait presque pas dormi , revoyant la nuit folle et les rires , la danse et le regard de Juliette se fondre dans la roseur pâle du " Paradise " .
Tout cela semblait irréel , comme si ce n’était déjà plus qu’un souvenir . Après cette nuit passée à l’ " Hôtel California ", les premières lueurs grises de l'aube avaient doucement filtré à travers les persiennes entrouvertes , leurs gouttes , comme une rosée sur ses yeux sombres , dorant les draps défaits . Dans le silence , on entendait seulement le cri des mouettes couvrant le grondement de la circulation remontant , plus loin , la Promenade . Il se leva le premier , regardant son amie dormir , le visage encore apaisé par la fatigue et la douceur du vin de la veille . Tout en elle évoquait une innocence retrouvée . Pourtant , comme il s'en doutait déjà , le temps devrait bientôt les séparer . La veille , ils avaient déjà convenu de leur " adieu " temporaire : elle allait rejoindre son groupe à Gênes , lui se promettant d'achever son pèlerinage à Nice en retrouvant les lieux de son enfance , la colline de Cimiez , le vieux port , l'avenue de la Lanterne , avant , d'ici quelques jours , de reprendre son train pour Rome . ( 2 )

Alors , devant le miroir fêlé de la salle de bains , tout à coup , l’idée du départ devint insupportable à Juliette . Elle sortit , ses cheveux blonds humides , revêtue d'un peignoir , un léger sourire au coin des lèvres , dans les yeux cet éclat qui l'avait tant ébloui la veille , lorsque la musique des " Eagles " avait commencé à flotter dans la salle , comme une promesse impossible . 

Puis , ils descendirent l'escalier tous deux , main dans la main , jusqu’au parvis . La ville s’étirait dans la torpeur estivale .
- Et si on ne se quittait pas tout de suite ? , lui souffla timidement la jeune fille .
- Tu veux dire ...
- On pourrait y aller ensemble , à Gênes !

L’idée lui parut presque irréelle , et pourtant ... Le jeune homme se mit à trembler , n'hésitant pas une seconde , embrassant avec plus d'ardeur encore sa compagne . Ensuite , il fut étonné de voir la voiture qu'elle conduisait , une " Sunbeam " alpine MK bleu saphir métallisé de 1953 décapotable , comme celle de Grace Kelly , modèle assez ancien que lui avait prêté un ami du groupe ayant travaillé aux studios de la Victorine , lui expliqua-t-elle . Vers midi , ils quittèrent Nice par l’autoroute A8 , riant , chantant , emportés par le vent chaud de la Riviera . Dehors , le soleil montait sur la corniche , éclaboussant la roche d’une lumière presque aveuglante . Elle pensait à ce qu’il lui avait dit : " On n’échappe pas toujours à ce qu’on aime " . ( 3 )
Cette phrase , maintenant , lui revenait comme un refrain , dans le ressac lointain des vagues . La route s’élevait en lacets au-dessus de la mer . Le soleil frappait la tôle blanche de l'automobile . Sur la corniche , le bleu du ciel et celui de la Méditerranée se confondaient dans un vertige d’été . Elle conduisait , ses cheveux fous dans le vent , lui à côté d’elle , observant la mer et ses reflets argentés de cobalt où se mêlaient tous les souvenirs de son enfance .

- Tu vois , dit-il , c’est ici que j’ai appris à nager , sur la pointe sainte-Hospice . Mon père me tenait par la main , là-bas , près du cap Ferrat .

J’avais peur des méduses ...
La conductrice tourna légèrement la tête , le dévisageant d'une mine sérieuse .

- Et maintenant ? , sourit-elle .
- Maintenant , je crains tout ce qui passe trop vite .

- Alors ne laisse rien passer . Pas aujourd’hui !

Elle accéléra . La décapotable filait vite le long des falaises , frôlant les murets , le vent soulevant sa robe claire . On aurait dit une scène d’un autre temps , quelque part sur la route entre Monaco et San Remo .

Tu crois au destin ? , lui demanda-t-elle .
- Je ne sais pas . Peut-être qu'il ne te reste plus qu'à lui donner rendez-vous ? 

Juliette parut s'amuser de l'aventure ! Ils riaient comme deux enfants . Le moteur , complice , ronronnait régulièrement . Sur la radio , un vieux morceau passa , presque par hasard , " New Kid in Town " . Romeo baissa le son .
- Tu entends ? Ne dirait-on pas que la chanson nous suit depuis hier ? 
- Oui , répondit-il , comme un présage ... 

- Alors , cramponne-toi , mon cher ! On attend la " star " sur scène ! , rajouta-t-elle avec une certaine ironie , se voyant déjà , sans doute , jouer avec son groupe dans un théâtre où le public lui réclamant un dernier morceau , elle reprenait sa guitare et , sans savoir pourquoi , commençait à jouer les premières notes du fameux tube .

Ils passèrent la frontière , la mer à gauche , les collines couvertes d’oliviers à droite . Les panneaux changèrent de couleur , indiquant Savone . Le ciel devint plus lourd , la lumière plus dure . À mesure qu'ils approchaient du but , un vent étrange se leva , pas celui du large , mais un souffle sec venu de l’intérieur des terres .

La jeune femme fronça les sourcils .
- Tu sens comme lair a changé ?
- Oui ... cest plus orageux ...

Le silence s’installa . Elle regarda sa montre : 11 h 30 .
Encore quelques kilomètres , pensa-t-elle . À travers le pare-brise , le bleu azuréen s’éloignait peu à peu , remplacé par le gris des zones industrielles , puis , tandis que la voiture blanche filait sur l’autoroute , happée par la chaleur , grignoté par le damier des toits de la ville natale de Christophe Colomb .

Midi passa .

Juliette avait remonté ses lunettes de soleil , son bras gauche posé sur la portière .
- C’est donc ici que finit notre pèlerinage ? , demanda-t-elle .
- Oui , entre ciel et béton , soupira-t-il . On dirait que le nouveau monde a parfois des allures d’échangeur .

Elle rit d'un rire clair , plein d'insouciance et de jeunesse .
- Et dire qu’hier encore , on dansait sous les palmiers ...
- La vie est capricieuse , fit Romeo . Elle change de décor quand on commence à peine à y croire .

Ils approchaient du pont Morandi , surplombant la vallée du Polcevera . En ce 14 aôut 2018 ,  le ciel s’était chargé d’une lumière blanche , presque électrique . Un souffle chaud traversait la vallée . Juliette serra un peu plus fort le volant .
- Tu crois qu’il va pleuvoir ?

Non . C'est juste que le monde retient son souffle .

Ils montèrent sur la travée . En contrebas , la ville , autour du  lacis de ses rails bordé d'entrepôts , déroulait , au pied de verdoyantes collines , ses toits bigarrés . Romeo sortit son téléphone afin de prendre une photo .
- Regarde ça ! On dirait qu’on vole !

Ce furent ses derniers mots !
Dans un vacarme épouvantable , à 11h 36 précise , le monde parut soudain se déchirer .

Le pont s’était brusquement effondré , emportant avec lui des vies , des voitures , des promesses suspendues . Parmi elles , dans une décapotable blanche , entre les amas de béton , les secouristes découvrirent plus tard deux silhouettes immobiles couchées sur le flanc , sous la poussière , l’une contre l’autre , qui paraissaient dormir , encore enlacées , figées dans le vide . A la portière , une écharpe bleue était accrochée , un fragment de tissu qui dansait comme un dernier signe de leur jeune existence . Au-dessus d’eux , le ciel s’ouvrait d’un bleu si pur qu'on aurait dit que la lumière voulait vite les emporter ailleurs . ( 4 )
Quelqu'un ,  sur l’écran d’un téléphone brisé , reconnut la photo du pont , prise une seconde avant la chute . On y voyait la mer , la ville , et deux visages qui s'amusaient encore , mais dont la vie s'était tue tout à coup .
Le vent seul , désormais , ponctué du cri de quelques mouettes , remplissait le silence , ignorant encore tout de ce jeune parisien qui faisait route pour Rome , emportant dans sa valise un carnet , quelques poèmes , plus un nom griffonné à la hâte , celui de la jeune fille dormant à ses côtés ... 

 

9Juliette , elle , en s'envolant ,  se voyait jouer avec son groupe dans un bar de Gênes .
Le public , indifférent , lui réclamait un dernier morceau .
Alors , prenant à nouveau sa guitare et , sans savoir pourquoi , elle avait commencé à jouer machinalement les premières notes de " Victim of Love " . ( 5 )
Sa voix tremblait , puis , dans le brouhaha , s’éteignit soudain . Quand elle leva ensuite les yeux , croyant percevoir le reflet d’une jeune femme qui lui souriait dans le public , mais aussi par la vitre de la voiture , avant de disparaître , elle vit aussi scintiller dans le noir de la scène , à travers la frénésie de cette extase incendiaire , et pressentant l'incompréhensible , comme des diamants merveilleux , les yeux de cette belle demoiselle à son image , irradiés de tous côtés par ceux d'un insatiable amant , deux escarboucles de lumière dévorante !

- L'eau finira-t-elle par vaincre le rocher  , lui demandait celle-ci , pendant que quelque chose en nous , noyé dans la douceur du clair-de-lune , brûle d'un immense désir de l'Eternel ?

Alors , que suis-je venu faire ici ? , lui rétorquait son double , reflété dans le miroir de ce  paysage désolant dont il ne resterait bientôt plus que poussière jaunâtre dispersée aux quatre vents de vieilles photos-souvenirs d'une pauvre disparue .

Et que signifie , en ce bas monde , le passage d'Eurydice morte à vingt ans ? ( 6

Chère amie , cette infinie douceur cachée en toi comme une rose délicieuse et légère de mon jardin de souffrance , la retrouverai-je un jourEt ce beau sourire de lumière arraché à l'Etoile de ta Mort , me le redonneras-tu ?

J 'ai la tête couverte de rosée , les cheveux trempés des gouttes de la nuit ...  Je dois m'en aller au loin , dit un jour l'enfant du Soleil à son fiancé . Je ne sais ce qu'il y a en moi , quelque chose me pousse en avant ... ( 7 )

- Mais pourquoi vouloir partir , la suppliait-il , et quitter celui qui , vraiment , nous ressemble et nous couvre de son ombre ?

- Chaque jour a une aube , un crépuscule ...

- Mais ça me brûle comme un feu de l'enfer ! , lui répondit l'étrangère , voyageant au bout de ses forces . Je n'en puis plus ! ( 8 )

- Peut-être faudrait-il apprendre à trouver d'abord le désert de ta solitude , lui murmurait , pour la consoler , la voix de l'Ange , écho d'une rivière des larmes de la nuit , chapelet de gouttelettes fines tombant du flanc de la montagne sur cette vallée du bout du monde ? ! ( 9 )

- Alors le bonheur serait là ?

- Ma pauvre amie , n'entends-tu pas ce vent du crépuscule chassant au-dessus du lac les nuagesNe vois-tu pas l'errance de leur vie éphémère s'achever douloureusement sur le toit du Temple des Abîmes , tandis qu'un dernier rayon du Soleil triomphal , son amant , se joue de la masse sombre de la Lune au ténébreux sanctuaire , par un éclat sur l'eau de son regard , montrant leurs visages moqueurs , tout biscornus , leurs guenilles ridicules : " Les nuages , les merveilleux nuages ... " ? 

( 10 

10 - Le silence .
Puis une pluie fine , presque bienveillante , lavant la poussière du désastre .
Sur la vallée du Polcevera , la lumière revint , tremblée , dorée , comme si le ciel lui-même voulait panser la plaie ouverte de la terre . Entre les débris et les poutres tordues , l'auto reposait , à demi ensevelie . Rien ne bougeait plus . Pourtant , quelque chose flottait , comme une présence légère , un souffle , des formes humaines , translucides , qui se tenaient par la main , sans peur , comme si leur chute n’avait été qu’un passage , une porte ouverte sur un autre rivage . Leurs âmes s'étaient-elles levées de la poussière , montant lentement dans l’air tiède du midi , franchissant la brume , portées par le vent marin ?

Tout en bas , la ville s’effaçait , le bleu s’élargissant en haut vers l'infini . Plus loin , là où commençait la lumière , une silhouette , celle de Mona , calme et souriante , qui savait que rien ne finissait , que tout recommençait comme au premier jour , attendait le pauvre RoméoAlors ,  le regardant avec tendresse , elle lui fit franchir le seuil sans retour .
Et le monde terrestre s’éteignit derrière eux , dans un grand silence d’or !

 

 

 
 
FIN
 
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LE TRAIN - IV - Victim of Love - Pep gwir miret strizh -All rights reserved -Tous droits réservés - " LE TRAIN " - Copyright 2025 Dan Ar Wern .
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Notes :
 
2 - BALADE AU PAYS DES OMBRES ( Cycle de L'Etoile IV ) - I - 8 - Un Immeuble au Nom d'Etoile - Copyright 2018 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
3 - Sunbeam Alpine MK bleu saphir métallisé de 1953 utilisée dans le film d'Alfred Hitchcock ( La Main au Collet / To Catch a Thief , 1955 ) avec Grace Kelly et Cary Grant .
 
4 - Catastrophe du pont Morandi , à Gênes , le 14 aôut 2018 .
 
5Victim of Love ( 1976 ) , chanson du groupe " Eagles " figurant sur l'album " Hotel California " sorti le . Elle fut écrite par Don Henley , Glen Frey , Don Felder et J.D Souther - Tous droits réservés - Voir note 1 .
 
 
6 Légende d'Orphée et Eurydice ( Mythologie grecque ) .

 

7 - Cantique des Cantiques , V , 2 .

8 - La Mort en Perse " ( Tod in Persien , 1935 ) - L'Ange , par Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) , écrivaine , aventurière suisse . 

- " La Vallée Heureuse " ( Das Glückliche Tal , 1940 ) , par Annemarie Schwarzenbach .

10 - " Petits Poèmes en prose ou le Spleen de Paris " ( 1869 ) - I - L'Etranger , par Charles Baudelaire

( 1821 - 1867 ) , poète français .

 

 

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LE TRAIN - III - Le " Paradise " .

8 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

LE TRAIN - III - Le " Paradise " .

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

III - Le " Paradise "

 

 

 

 

" Parfois dans votre vie , vous ferez un voyage . Ce sera le plus long voyage que vous ayez jamais fait .

  Cest le voyage pour vous retrouver . "

Katharine Sharp ( 1865 - 1914 ) , philosophe américaine .

 

 

 

 

 

6 - Le " Paradise " portait bien mal son nom . Les couples venaient y danser mollement , repus des spécialités culinaires niçoises du chef , ivres d’ennui , d’espoir et de tout l'alcool qu'ils avaient pu boire pendant le dîner , certains dont le coeur était lourd , d'autres que la passion , sans doute pétillante comme une coupe de champagne , faisaient revivre par le miracle d'un sourire , celui d'une ondine au pouvoir magique , aube de nouveau monde après les ombres de la nuit .
Juliette se surprit à rire , à oublier le temps .

Ce soir , elle se sentait , malgré tout , si légère , n'ayant presque rien consommé , sinon quelques verres , presque heureuse , comme si ce garçon  sorti d’une erreur de porte , et qui lui ressemblait d'une manière étrange , avait entrouvert en elle un passage secret .

Sous les néons roses , feux miroitants d'un océan de pierres précieuse , l’air sentait le sel et la poussière , cocktail exotique de fleurs fanées et de rêves inachevés . Le bar , installé dans une ancienne salle de bal de l’hôtel , ouvrait sur une terrasse donnant directement sur la mer . À travers les baies vitrées , tournoyant dans la blancheur d'une fête onirique , les lueurs de la Promenade scintillaient sur les vitres comme dans les yeux des danseurs , corolles de fleurs et de constellations vacillantes que l'orchestre accompagnait d'une valse ou d'un rock endiablé !

Maintenant ,  celui-ci jouait un vieux morceau des " Eagles " - New Kid in Town - et les premières notes semblaient flotter entre eux comme un écho venu d’un autre siècle .
Ils souriaient , le regard brillant d’une joie fébrile , un peu nerveuse , quand , soudain , tous deux se sentirent complètement " aimantés " l'un par l'autre ! ( 1 )

Il la guida ensuite vers une table , près de la piste .

- Je devrais les retrouver demain dans le centre de Gênes pour une tournée un peu bohème en Italie , une série de concerts improvisés , tu vois , rien dofficiel , mais ça me suffit . Jai fui Toulouse , après tout , j'ai laissé tomber la capitale ... et , surtoutla banque !
Elle éclata de rire , ajoutant :
- Tu m'imagines ? Costumes gris , bureaux climatisés , les chiffres à longueur de journée ... un vrai cauchemarJai laissé un message sur le répondeur , pour mes parents . Peut-être croiront-ils que je suis devenu folle ?

Roméo l’écoutait , fasciné . Tout ce qu’elle disait résonnait en lui comme un aveu qu’il aurait pu prononcer lui-même .
Elle aussi avait décidé de tracer la route , sans trop savoir pourquoi , sinon pour retrouver ce souffle qu’elle croyait perdu !

Et soudain , tout en le dévisageant , pleine de curiosité , elle fut frappée par cette ressemblance : les mêmes yeux clairs , même pli au coin des lèvres , même façon de pencher la tête quand il écoutait . C’était troublant , presque inquiétant .
- Vous ... enfin , tu me fais penser à quelquun , murmura-t-elle .
- À qui ?
- À moi , je crois .

Quelque chose , en effet , les unissait par une force invisible dépassant la logique . Ils éclatèrent de rire , mais leur rire sonnait comme une reconnaissance , comme deux pôles contraires qui enfin se retrouvent , après mille détours , dans ce lieu improbable , à l'autre bout du monde ,  soumis à la force d'un irrésistible magnétisme animal !

Telle un feu couvant sous la braise , la musique langoureuse des " slows " parut s'éterniser , lente et douce , les faisant danser sans se parler , joue contre joue , corps enlacés par leurs mains qui , d'abord timidement , avaient hésité avant de se frôler , regards accrochés l'un à l'autre , comme à un fil de lumière .
Autour d’eux , les conversations s’effaçaient , le temps semblait suspendu .
Et quand la soirée prit fin , Juliette eut l’impression étrange que tout ce qu’elle avait quitté - sa vie d’avant , Paris , même elle-même - s’était dissous dans l’air salé du " Paradise " .

 

7 - Il n'imaginait guère , d'ailleurs , quand il crut la reconnaître en songe , ombre parmi les ombres ,  derrière un voile , aussi présente que la vie peut l'être en se cachant , revoir ce complice et lumineux sourire , né soudain de ses lèvres roses de jeune fille , papillonner vers lui qui croyait depuis longtemps bien mort cet éphémère instant de sa prime jeunesse , trace d'un souvenir lointain , vite évanoui ... 

Etait-ce bien la même , en vérité , cette beauté fragile pouvant seule vous sauver d'une vie insignifiante ? Se nommait-elle Mona ou Juliette ? Venait-elle vraiment du sud-ouest ? 

Peu importe les rêves , lui avait-elle dit , quand l'Arlequin danse en ribambelle au milieu du Carnaval de la Mort Rouge " , soupirant , derrière un masque , après sa Colombine !   

N'as-tu vu venir à toi aussi sur la baie des Anges , du fond de l'espace , pendant ces feux d'artifice de la semaine du 15 aôut  , le rayon lumineux d'une étoile filante ? , lui avait confié son amie après leur sommeil . N'était-ce qu'une illusion , quand elle s'est approchée de moi au milieu des massifs de fleurs , devenant un grand soleil où rayonnait une figure ayant parfois la force d'un homme , parfois la douceur d'une femme , être double , androgyne , changeant de manière imperceptible comme la surface d'une mer calme que mille couleurs de tempête font revivre ?  

 
 
( A Suivre )
 
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LE TRAIN - III - Le " Paradise " - Pep gwir miret strizh -All rights reserved -Tous droits réservés - " LE TRAIN " - Copyright 2025 Dan Ar Wern .
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Notes :
 
1 - " New Kid in Town " est une chanson du groupe " Eaglesfigurant sur l'album " Hotel California " sorti le . Elle fut écrite par Don Henley , Glen Frey et J.D Souther - Tous droits réservés .
 
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LE TRAIN - II - Hôtel California .

6 Novembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE TRAIN

Devant la Mer ( 2016 ) - Sylvie Bertrand .

Devant la Mer ( 2016 ) - Sylvie Bertrand .

 

 

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

II - Hôtel California

 

 

 

 

" ... Et que ne suis-je , à genoux devant vous ,

      Plus encore abandonné en vos cheveux défaits ? "

Rainer Maria Rilke ( 1875 - 1926 ) - " Elégies de Duino " , X ( Duineser Elegien , 1912 / 1923 ) 

 

 

 

 

3 - Juste pour se plonger à nouveau dans l'air de cette ville où il avait vécu une partie de son adolescence , il avait voulu passer à Nice une seule nuit , simple repos avant Rome , halte entre deux trains , pensait-il , et c'était , d'ailleurs , la raison pour laquelle il n'avait pas choisi une ligne plus directe . Mais dès qu’il eût poussé la porte vitrée du " California " , il comprit qu’il venait d’entrer dans un de ces lieux où les destins s’effleurent sans vraiment se connaître , où le temps semble s’arrêter quelque part sur le chemin du souvenir , entre deux étages .

Le hall sentait le tabac froid  , la cire et l'air marin . Sur les murs , des affiches défraîchies de la Côte d’Azur promettaient un soleil d’avant-guerre . Une femme blonde à la voix rauque lui tendit la clé avec un sourire las :
- Vous êtes au 212 , monsieur . Vue sur le port , si vous aimez les couchers de soleil .

Dans l’ascenseur , les miroirs lui renvoyèrent son image multipliée à l’infini , comme si , déjà , il pouvait se perdre , parmi d’autres versions de lui-même , dans cette autre vie possible du passé .
La chambre était modeste mais propre , avec ce charme un peu désuet des résidences d’autrefois : rideaux couleur miel , couvre-lit fané , ventilateur au plafond tournant lentement comme un vieux tourne-disque .
Il posa sa valise , ouvrit la fenêtre . Dehors , le soir tombait sur la baie . Le murmure régulier des vagues montait jusqu’à lui , apaisant et inquiétant à la fois .

C’est vers vingt heures qu’on frappa à la porte .
- Entrez ! , dit-il distraitement .
Mais la visiteuse resta immobile sur le seuil , l’air surpris . C’était une jeune femme aux cheveux  longs , qu'il avait déjà plus ou moins croisée , croyait-il , au wagon-bar , veste de lin clair sur l’épaule .
- Oh , pardon ... je me suis trompée ...
Sa voix avait cette hésitation sincère des gens timides . Rougissante , s’excusant encore , elle avait vite disparu dans le couloir avant qu’il ait eu même le temps de lui répondre .

Il crut d’abord qu'il s'agissait d'une maladresse banale , d'une scène sans importance . Pourtant , lorsqu'il descendit dîner au restaurant de l’établissement , c'est avec plaisir qu'il la retrouva assise toute seule à une table , face à la mer . Il leva les yeux , la reconnut , lui adressant ce sourire de connivence que partagent les voyageurs sans attaches .
- Vous permettez ? , demanda-t-il .
Elle hocha la tête .

Elle s’appelait Juliette , une toulousaine arrivant elle aussi de Paris , " sans raison précise " , lui affirma-t-elle , mais lassée comme lui d’un métier qui ne lui ressemblait pas , la jeune fille avait pris le premier train vers le sud , pour voir " si ailleurs il n'existait pas une autre façon de respirer " .
Sans gêne , comme s’ils s’étaient quittés la veille , ils discutèrent en sirotant un vin de Bellet , parlant des villes qu’ils n’avaient pas encore visitées , des livres qu’ils avaient lus trop tôt .
Dehors , les lumières de la promenade s’allumaient une à une , mais le flot des voitures , comme celui des promeneurs , semblaient se moquer de leur conversation . 
Ce fut bien plus tard qu'ils décidèrent de descendre au " Paradise " , la boîte-de-nuit de l'hôtel , où résonnaient de vieux morceaux de jazz mêlés à des chansons italiennes .

 

4 - Maintenant , presque immobile après cette soirée de fête , il était allongé dans le silence de la chambre , une silhouette douce et lumineuse lui souriant à ses côtés comme une sœur à travers les stores baissés . Jadis du même âge que lui , elle était restée cette jeune femme de vingt ans , partie bien trop tôt , qu'il avait connue autrefois , dans sa prime jeunesse , et qui , parfois , revenait à travers la flétrissure des rideaux et les fissures d'un temps révolu sans jamais lui parler , mais l’obligeant , cependant , à l'écouter remonter le fil de sa propre vie . Alors , fasciné par cette présence , il se revoyait croyant aux légendes des chevaliers , des fées et des druides , courir auprès d'elle , enfant , dans la lande et les fougères de Brocéliande qui les enveloppaient comme un manteau . Mais ce monde enchanté s’était brisé , un jour , lorsque son père , militaire , avait entraîné soudain sa famille vers l'Algérie . Là-bas , la poussière du sable et la violence remplacèrent la forêt . Les cris et les ordres résonnaient encore dans sa mémoire , avec la sensation d’avoir perdu une innocence qu’il n’avait jamais plus retrouvée .

Puis vint le temps de l’errance . Il avait traversé une terre de soleil et de pierres blondes , l’Occitanie , sans savoir que c’était aussi le pays de celle qui aujourd’hui lui était apparue telle une âme jumelle dans un train de hasard s'arrêtant dans sa ville d'adoption .Toute une vie semblait s’être bâtie sur ce rendez-vous de la dernière chance .

À Nice , il aurait cherché une autre lumière , autrement , peut-être celle de livres rares ou de souvenirs à la marge , invisibles , comme si sa destinée n'avait été que de mesurer l’étendue de ses échecs devant l’ange qui le visitait , de ses désillusions , de ses amours égarées , de ses rêves suspendus . Pourtant , c'était bien grâce au regard de cette enfant d'hier curieusement ressemblante à la femme du train , qu'il avait entrevu que son existence , même inaboutie , était reliée à une  sœur d’âme , comme deux lignes parallèles qui n'avaient pu encore se rejoindre sur cette terre mais qui , maintenant , se retrouvaient . C'est alors qu'il réalisa , au seuil de ce dernier voyage , que le sens de la vie n’était pas toujours facile à comprendre sans le reflet lumineux de la providence .

Il se rappelait avoir avoué alors naïvement à Mona , au creux de l'oreille , quand il avait de la peine à courir aussi vite que son ombre : 

" Tu es mon idéal , mais cet idéal , je ne peux pas latteindre . Il me semble que je nai pas ce quil faut ! Je suis comme un petit enfant qui na aucune notion de la distance , et que j'ai beau essayer d'aller vite , je n'arrive jamais à te rattraper !

C'est pourquoi elle se mettait à rire à gorge déployée quand , ensuite , elle constatait son épuisement à tenter de cavaler derrière elle , tandis que de vives hirondelles , tournoyant en bandes , paraissaient aussi lui répondre en trissant de leurs moqueries le bleu du ciel !

" Oui , mais au dernier jour , elle sapprochera de toi avec tout ce que tu avais désiré , et alors ... "

 

5 - Le dormeur , dans la clarté tamisée de la chambre , s’éveilla en sursaut . La respiration lui manquait , mais ce ne fut pas la douleur qui l’éveilla : c’était elle , cette jeune femme au visage doux , vêtue d’une chemise de soie flottant légèrement dans l’air d'été , et qui , lui souriant avec tendresse , portait sur lui ce regard bienveillant dont la ressemblance avec son âme jumelle était si troublante . Vingt ans à peine , et pourtant cette même gravité dans les yeux , l’éclat de ceux qui ont traversé la mort , songeait-il ...

Alors , l'embrassant avec fougue , il osa lui redemander :

- Pourquoi es-tu venue ?

Elle lui sourit encore , et sa voix résonna comme un souffle :

- Parce que tu mas cherchée toute ta vie ?

Un silence s’installa , doux et vertigineux . Refermant un instant les yeux , tous ses souvenirs se mêlèrent dans une même clarté . Ce qu’il croyait être une vie d’échecs n’avait été qu’une longue attente d’elle dans cet hôtel de passage , un peu décati , vibrant d'une étrange mélancolie ...

 
 
 
 
( A Suivre )
 
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