Le Piège - Troisième Partie - Invasion - XIII - Aresh-Kaël .
Le Piège
Troisième Partie
( Invasion )
" Le véritable élève apprend à extraire l'Inconnu du Connu , et se rapproche du Maître ... "
Johann Wolfgang Von Goethe ( 1749 - 1832 ) : " Les Années d'Apprentissage de Wilhelm Meister " ( Wilhelm Meisters Lehrjahre , 1795 / 1796 ) , Livre VII ( Lettre d'Apprentissage ) .
XIII - Aresh-Kaël
" Je suis moi-même le piédestal
Pour ce monstre que tu regardes ... "
Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) - " Avalanche " ( traduction de Graeme Allwright ) *
30 - Maël , aussitôt , ressentit une sensation de vertige en croisant ce regard .
Comme si cette créature , qui ressemblait à Christie et Katalin , avait la capacité d'observer simultanément toutes les pensées humaines présentes dans la pièce . L’être s’avança encore . Les autres entités demeurèrent immobiles derrière lui . Alors , directement dans les esprits , résonna sa voix !
- Je suis Aresh-Kaël ... Premier Veilleur d’Orion .
Plusieurs soldats portèrent immédiatement les mains à leurs tempes , le son mental provoquant une douleur physique extrême !
Puis , le leader télépathe observa lentement les humains .
- Votre monde arrive à son terme ! , leur annonça-t-il d'un ton grave et solennel , tandis que des images d'apocalypse traversaient brutalement l’esprit de Maël : océans de feu , champignons nucléaires qui s’élevaient au-dessus des continents , villes noyées , famines provoquant des émeutes !
Mais , au bout d'un instant , plus pacifiques , d’autres visions remplacèrent les premières , dans lesquelles des cités gigantesques , baignées d’une lumière bleue , se profilaient au milieu d'un paysage enchanteur , des structures transparentes flottaient au-dessus d’eaux calmes , pendant que des foules silencieuses marchaient , se promenant à leur pied , parmi les jardins merveilleux et les fleurs qui , dans un ordre parfait , les embaumaient .
- Sur Orion , dit Aresh-Kael , nous avons supprimé , il y a des millénaires , le chaos . Celui-ci n’existe plus , ni les guerres , ni les frontières , d'ailleurs ... Plus de pauvreté , de maladie ...
Caldwell demeurait figé . Katalin , elle , semblait déjà connaître ce discours .
- Nous pouvons sauver votre espèce !
L’un des soldats , pris de panique , leva brusquement son arme automatique vers la créature .
- Reculez ! , cria-t-il , tandis que l'orateur tournait simplement la tête . Le mouvement fut instantané . Une intense lumière blanche traversa ses yeux effilés . Le soldat eut à peine le temps de hurler . Son corps entier se désintégra dans un éclair silencieux .
Pas d'explosion , pas de feu , mais une dissolution totale de la chair , des os , de l’arme , le tout se fragmentant en grains de poussière lumineuse qui disparurent aussitôt dans l’air !
Le silence qui suivit fut absolu . Les six autres militaires du commando reculèrent , terrorisés .
Le dirigeant de l'espace reprit alors calmement :
- Toute résistance est inutile .
Puis , il étendit lentement ses longs bras translucides .
- Nous vous offrons ce que votre civilisation a toujours été incapable de créer : la paix durable .
Sa voix devenait presque douce , hypnotique .
- Mais , en échange , vous devrez accepter les Lois d’Orion , rajouta-t-il avec , pour la première fois , quelque chose ressemblant à un sourire traversant son visage translucide , expression superficielle qui ne contenait aucune chaleur , seulement une certitude glaciale !
- Nous réclamons juste votre totale soumission ! , conclut-il , faisant vibrer davantage le miroir derrière lui tel un lac d’huile plongé dans l'obscurité , pendant que d’autres silhouettes invasives comme la sienne , telles des ombres traversant la matière même du réel , continuaient d’en émerger une à une , s'en détachant inlassablement !
31 - Pendant ce temps , dans les profondeurs blindées de la forteresse de " Castle William " , à plusieurs centaines de kilomètres de là , le professeur Steinberg observait les écrans de contrôle sans la moindre émotion apparente . Les transmissions de Belle-Harbor arrivaient maintenant par intermittence , images brouillées , parasites , parce que la pluie et le vent s'étaient jetés en rafales , déchaînant la tempête sur les toits des maisons basses du village . Au loin , la mer , écrasée sous un ciel de cendre , était barrée d'un rideau noir , presque métallique , et les rares lampadaires qui étaient encore en état , diffusaient une lumière jaunâtre se perdant dans la brume .
Autour de la vieille église battue par les embruns , les véhicules militaires demeuraient immobiles , phares allumés dans la nuit sombre , humide , tandis qu’un silence irréel semblait avoir englouti la côte tout entière . Plus personne n’osait parler !
Le " Miroir " venait de se refermer . L’onde qui , auparavant , avait traversé la crypte durant quelques secondes , laissait derrière elle une odeur méthanière organique , rappelant à la fois l’ozone et la chair brûlée . Les soldats survivants du commando restaient figés , incapables de comprendre ce qu’ils venaient de vivre !
32 - Les créatures , menées par leur chef , sortaient craintivement du portail comme des silhouettes arrachées , contre leur volonté , à leur cocon . Aresh-Kaël avançait le premier . Son corps gigantesque paraissait composé d’une matière instable , semi-liquide , vibrante , et ses membres démesurés d’insecte oscillaient comme le mat d'un navire sur la houle océane .
Son visage étroit ne possédant ni véritable bouche ni nez identifiable , seuls ses yeux effilés , mouillés d'écume et traversés de reflets argentés , demeuraient fixes , terriblement conscients . Pourtant , quelque chose avait changé . Le monstre vacilla tout à coup , frappé par une sorte de faiblesse nouvelle . Autour de lui , les autres manifestèrent les mêmes signes de déséquilibre . Leur enveloppe organique se craquela peu à peu sous l’effet de l’atmosphère terrestre . De fines particules grisâtres se détachaient de leurs membres , qui s’envolaient ensuite , comme des feuilles mortes , dans les bourrasques nocturnes . Levant lentement les yeux vers le ciel , Aresh-Kaël comprit enfin que la Terre lui était hostile !
33 - Paul retira lentement ses lunettes . Contrairement aux autres responsables du Pentagone, il avait prévu cette possibilité depuis le début . C’était précisément pour cette raison qu’il avait refusé de se rendre sur le terrain . Le scientifique échangea un regard rapide avec le général Harris , chef de l'état-major , à ses côtés . Le Pentagone avait vu juste . Les calculs s'avéraient exacts . Les êtres d’Orion , certes , possédaient une puissance psychique capable de pulvériser un homme , de traverser la matière ou de déformer certains champs énergétiques . Mais leur structure profonde demeurait instable hors du " Miroir " . Et surtout ... certains humains , d'une manière encore inexplicable , résistaient ! Maël en était la vivante preuve . Depuis plusieurs minutes , le " Veilleur " avait essayé en vain de pénétrer son esprit . Steinberg le comprenait maintenant aux légères contractions des membranes noires parcourant le visage du dirigeant extraterrestre . Or , le breton restait imperturbable , comme si quelque chose en lui demeurait inaccessible , opaque , une zone morte .
- Il ne peut pas l’atteindre , murmura le professeur .
Katalin , elle aussi , avait compris . Le projet secret des blocs ennemis prenait soudain , par cette avatar inattendu , un sens terrifiant . Ceux de l'Est avaient cru offrir un cadeau empoisonné aux Américains , leur permettant discrètement de " découvrir " ce " Miroir d’Orion " qu'ils croyaient déjà connaître . Quant à elle , agent double depuis le début , elle avait participé à cette gigantesque manipulation géopolitique . Mais personne, là-bas comme à l’Ouest , n’avait réellement compris la nature du phénomène , sinon , Steinberg ou son collègue de Budapest , Laslo Istvan , le père de Christie . Les créatures n’étaient , sans doute , pas des dieux , mais elles pourraient un jour devenir des armes biologiques capables de remplacer les soldats humains , des guerriers absolus , des prédateurs psychiques ! Pourtant , juste au même instant , ces maîtres supposés de l’espace ignoraient qu’ils étaient eux-mêmes condamnés , leur passage sur Terre déclenchant une lente décomposition de leur structure quantique .
Le leader avança encore de quelques mètres . Des fragments de matière noire se détachaient parfois de ses bras avant de disparaître en poussière lumineuse . Une désagrégation presque invisible autour des contours des créatures .
Comme si leurs corps , feuilles mortes balayées par l'invisible , perdaient une cohésion secrète au contact de l’atmosphère terrestre !
Maël fixa de nouveau le " Miroir " .
C'est alors qu'il comprit brutalement . Les entités d’Orion ne voyageaient pas réellement dans l’univers . Le " Miroir " les fragmentait , les dispersait , leur faisait traverser les distances de l'infini sous forme particulaire avant de les recomposer ailleurs .
Mais ici ... la recomposition prévue avait échoué inexorablement ! L'extra-terrestre sembla percevoir instinctivement le danger . Des témoins remarquèrent que , pour la première fois , la peur avait contracté ses yeux argentés . Caldwell observait la scène quelques mètres plus loin , se sentant incapable de bouger . Tandis qu’il voyait les créatures commencer à s’effriter sous ses yeux , coula , le long de sa nuque , une sueur glacée !
- Mon Dieu ! , murmura-t-il , alors que l’église entière tremblait lorsque les sirènes commencèrent d'hurler à l’extérieur , violentes , assourdissantes !
Toute la vallée était encerclée . Une arche de métal gigantesque avait été déployée autour de l’église , haute de plusieurs dizaines de mètres , formant une structure circulaire hérissée d’antennes et de générateurs électromagnétiques . Partout , des chars immobilisés pointaient leurs canons vers le bâtiment , dans le ciel , illuminé de projecteurs aveuglants , des avions tournaient au-dessus de " Jamaica Bay " , prêts à frapper ! Le piège venait de se refermer . Mais , cette fois , les prisonniers n’étaient pas les humains !
34 - Mais ici , qui avait réellement compris que , si le passage avait permis leur manifestation physique , il n'avait pas assuré leur stabilité biologique ? Dans ce monde dense , lourd , saturé d’oxygène et de matière , leurs structures , très vite , allaient se désagréger . La Terre leur était hostile , bien sûr , mais qui avait anticipé leur réaction de bête sauvage , voisine de celle des grands fauves de notre planète ? Ils avaient besoin d’abris , d’enveloppes vivantes , comme des couvertures de survie ! Immédiatement !
Caldwell , qui s'était précipité sans réfléchir vers la grande porte pendant que les soldats survivants reprenaient position , lorsqu’elles s’ouvrit enfin , sous la pluie battante , assista , lui aussi , à ce spectacle irréel du déploiement d'une force militaire considérable qui , d'une manière ou d'une autre , pensait-il , allait effrayer les envahisseurs ! D'ailleurs , comme un dernier recours , le leader , en désespoir de cause , avait tourné la tête vers lui .
Et soudain , la chose se déploya . Le corps de l’entité se fragmenta en milliers de particules noires qui , avant de s’abattre brutalement sur le malheureux directeur , traversèrent l’air comme une nuée d’insectes microscopiques !
Le corps de l'agent se cambra violemment sous le choc , ses yeux se révulsèrent tandis qu’une substance sombre pénétrait sa bouche , ses oreilles , ses narines . Pendant quelques secondes , ses os paraissant vouloir se briser sous une pression intérieure monstrueuse , il se mit à hurler de douleur ! Puis tout redevint silencieux . L'homme agressé resta immobile au sol , comme paralysé , pendant que les soldats présents , terrifiés par ce spectacle horrible , échangeaient des regards épouvantés ! Pour finir , Andrew Caldwell releva la tête . Mais ce n’était plus tout à fait lui . Son visage demeurait identique , et pourtant , quelque chose d’indéfinissable avait disparu : l’humanité de son regard , même si certains en doutaient , dont les pupilles semblaient désormais plus profondes , presque opaques , comme si une intelligence étrangère observait le monde depuis l’intérieur de son corps !
C'était là , bien sûr , qu'Aresh-Kaël avait trouvé refuge ! Autour de l’église , les autres créatures voulurent imiter leur chef . Les entités mourantes , plutôt que de se désagréger dans les airs , fondirent sur les derniers membres du commando . Des cris retentirent dans la nuit .
Certains soldats tentèrent de fuir , mais il était déjà trop tard !
Le processus ne durant que quelques secondes , les hommes se redressaient , complètement transformés , leurs corps vidés puis réoccupés ! Leurs visages demeuraient humains , leurs voix aussi , mais leurs gestes possédaient désormais l'apparence d'une froideur mécanique presque parfaite . Une présence étrangère venait d’envahir leurs consciences , les refoulant dans les profondeurs de leur propre esprit !
Le capitaine Reese fixa son collègue de l'Agence avec horreur .
- Monsieur ?
Celui-ci tourna vers lui un regard vide . Puis un léger sourire apparut sur son visage .
Un sourire qui n’avait plus rien d’humain !
FIN DE LA 3ème PARTIE
( A Suivre )
___
DAN AR WERN - Le Piège - Troisième Partie - Invasion - XIII - Aresh-Kaël - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
___
Le Piège - Deuxième Partie - L'Histoire de Maël Tremen - VIII - Hôtel Wellington .
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Deuxième Partie
( L'Histoire de Maël Tremen )
VIII - Hôtel Wellington
" ... Tant de gens passent , chacun absorbé par ses propres problèmes , tant de visages qu'il est facile d'en manquer un ... "
Dialogue de " Lettre d'une Inconnue " ( Letter From an Unknown Woman ) *
18 - Je m’appelle Maël Tremen . J'étais venu à New York pour une raison simple , ou que je croyais telle : revoir Christie . C’était une idée fragile , je sais , presque absurde , mais elle s’était imposée à moi peu à peu , avec la même évidence que son rire autrefois , ce phénomène qui , parce qu'elle avait beaucoup d' humour , un caractère si vif et précis , vous prenait de court , ne surgissant jamais par hasard , car elle riait franchement , parfois jusqu’aux larmes , toujours plein d'entrain ! Pourtant , ce n'est pas elle qu'ici , j'avais trouvée , mais une certaine Katalin , fille à son image , d'une certaine manière , sans être elle , mais d'une ressemblance troublante , faite de mêmes gestes et silences , qui avait une tendance identique à retenir ses mots au bord des lèvres .
D'ailleurs , depuis mon arrivée à New-York , tout me semblait légèrement décalé , comme si j'étais entré dans une ville qui , elle aussi , sans en être tout à fait sûr , ne devait être qu'un mirage d'une autre réalité .
La voix , au téléphone , du même timbre que la sienne , avec cette façon de laisser entendre , de suggérer , de suspendre ses phrases juste avant l’essentiel , n’avait rien dit clairement .
Mais moi , j'avais foncé comme un fou au rendez-vous de Central Park , revoyant encore , à Paris , le visage de ma chère prof d'anglais venue , au temps des adieux , m'offrir ce petit carnet que je garderais comme un souvenir de notre rencontre , et , peut-être , avait-elle ajouté , la larme à l'oeil , une occasion de nous revoir un jour .
M'étais-je trompé ? Maintenant , deux hommes marchaient à distance régulière , ni pressés , ni réellement discrets , leurs silhouettes se détachant , menaçantes , des troncs d'arbres , l’un portant un manteau sombre , trop rigide , l’autre ayant cette manière très professionnelle de scruter sans bouger le visage .
Terrifié , j'accélérai .
- Vous devriez éviter de galoper , me lança discrètement ma voisine .
Alors , tandis qu'avec une fermeté inattendue , sa main se refermait sur mon bras , je sentis mon estomac se nouer . Nous quittâmes Central Park rapidement , sans courir d’abord , puis de plus en plus vite , comme si la ville elle-même se refermait derrière nous . Les rues se succédaient sans logique apparente . Katalin avançait sans hésiter , bifurquant brusquement , changeant de trottoir , puis ralentissant parfois sans raison visible . Je n’avais plus le temps de l'interroger .
19 - Le Wellington Hotel se dressait comme un point fixe dans un déplacement continu de la fièvre new-yorkaise . J’y étais descendu presque par hasard , sans savoir que ce lieu deviendrait , lui aussi , incertain . Nous y étions entrés sans échanger un seul mot . Le hall était calme , apparemment vide . Le réceptionniste leva à peine les yeux. . Dans l’ascenseur , elle observa , dans le miroir , le reflet des chiffres des étages .
- Vous étiez censé la retrouver ici ? , m'interrogea-t-elle .
- Oui .
- Et vous pensez qu’elle vous aurait attendu ?
- Christie ne fait jamais rien sans raison , vous la connaissez peut-être ? , lui demandais-je à mon tour .
Elle détourna légèrement le regard .
La porte de ma chambre , au 7è , était fermée. À première vue , rien d’anormal . Ce fut elle qui , cependant , posant la main sur la poignée , puis figée un instant , comme à l’écoute , remarqua un léger détail .
- Elle a été ouverte ! , me dit-elle en m'indiquant un décalage presque imperceptible dans l’alignement de la serrure .
Un silence étrange emplissait la pièce , comme si quelqu’un venait de la quitter . Je vis qu'une valise avait été légèrement déplacée , qu'une chemise était pliée autrement .
Katelin se dirigea rapidement vers la fenêtre , écartant légèrement le rideau .
- On ne reste pas ici ! , ordonna-t-elle .
- Où alors ? , lui demandais-je .
Elle hésita une seconde très brève .
- Chez moi !
( A Suivre )
___
DAN AR WERN - Le Piège - Deuxième Partie - L'Histoire de Maël Tremen - VIII - Hôtel Wellington - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
___
* " Letter From an Unknown Woman " ( Lettre d'une Inconnue ) , film de Max Ophüls ( 1948 ) , avec Joan Fontaine , Louis Jourdan .
Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - IV - Terre Nouvelle .
Breizh-Terminal
VII - Le Miroir des Origines
IV - Terre Nouvelle
" Je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe . Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu , et mille fleuve pareils , dont les teintes indiquaient les différences chimiques , sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau ... "
Gérard de Nerval - " Aurélia " I ,4 . *
32 - Elle s’était éloignée vers la passerelle de pilotage , en périphérie de la salle , mais son passage occupait encore chaque repli de l’espace qui semblait simplement se réorganiser autour d’eux , comme si le monde extérieur avait décidé de glisser , silencieusement , vers une autre configuration .
Sans comprendre , ils percevaient qu’elle n’était pas seulement la commandante de ce vaisseau , dont le mouvement n'était perçu par personne , mais en était sinon l’interface , peut-être même l’origine , par sa présence indicible , et dans le hall bleuté où , peu à peu , le temps se dilatait , la cohorte d'êtres brisés dont ils faisaient partie croyait renaître , sensation si douce , dans le ventre d'une mère aux clartés apaisantes , car il n’y avait ni vibration , ni accélération , ni ce vertige propre aux départs irréversibles . Certains s’étaient assis , d’autres restaient debout , rêvant immobiles , comme suspendus à une pensée qui ne parvenait pas à se formuler . La vision de la cité d’Ys continuait de palpiter dans le bassin central , mais elle s’était faite plus diffuse , presque irréelle , comme un souvenir que l’on tente de retenir au réveil .
Yowan , lui , ne la quittait pas des yeux de l'âme ! À un moment , la lumière changea presque imperceptiblement . Le bleu ambiant se fit plus profond , tirant vers des teintes abyssales , tandis que les parois cessèrent de respirer , leur rythme devenant autre , plutôt , beaucoup plus lent . Quelque chose , en dessous , les appelait ! C'est alors qu'un frémissement parcourut le sol .
Non pas une secousse , mais une résonance , comme si le vaisseau venait d’entrer en contact avec une structure plus vaste , enfouie , oubliée . Ce fut une révélation . L’eau s’ouvrit , laissant apparaître des formes cyclopéennes , des arches brisées , des colonnes inclinées , toute une ville en ruine envahie par une obscurité dense , avec une architecture que rien , dans le monde connu de la Terre d'en-haut , ne pouvait vraiment expliquer !
- Ce que vous voyez , précisa un officier centaure , n’est pas qu'un vestige du passé .
Le sol vibra à nouveau , plus nettement . Sous le sable et les sédiments , quelque chose persistait à vivre , un murmure , presque instinctif , montant du groupe , confirmait que c'était évident :
- L’Atlantide ! ( XII )
Portant la main à leur cœur , les passagers ressentirent alors tous monter comme un appel dans leur poitrine , lorsqu'ils virent à l'extérieur , un signe lumineux , par un hublot , clignotant en résonance avec ce qu’ils percevaient en eux-mêmes comme dans le bassin !
- Nous ne faisons qu’arriver , précisa Izold . Nous sommes attendus .
33 - Dehors , posée comme une pieuvre tapie au cœur de cette immensité , s’étendait une structure gigantesque , un astronef que la cité engloutie semblait avoir engendré , ou accueilli depuis des siècles oubliés , dont la forme quasi invisible échappait à toute géométrie simple , se déployant en anneaux concentriques et spirales qui se repliaient sur elles-mêmes , composé de zones entières semblant en sommeil , tandis que d’autres pulsaient d’une activité discrète , presque organique . Yowan cligna des yeux . Pendant une fraction de seconde , il eut la sensation très nette de comprendre que le vaisseau venu de l’île Tristan s’intégrerait entièrement à l’aéronef abyssal , et qu'ils étaient en train d’entrer dans quelque chose de bien plus vaste , comme une cellule retrouvant une structure-monde , une arche interstellaire !
34 - Elle s’approcha de lui . Chacun de ses mouvements , pourtant naturel , semblait calculé , comme s’il obéissait à une loi plus profonde . Lorsqu’elle fut devant lui , elle ne parla pas immédiatement , mais l'observa . Et dans ses yeux de cristal , Yowan sentit une reconnaissance .
- Nous ne sommes pas séparés , lui murmura-t-elle mentalement . Pas au sens où tu l’as toujours cru .
Elle lui tendit la main . Le geste aurait pu sembler simple . Il hésita parce qu’il pressentait que ce contact ne serait pas anodin , qu’il ne s’agirait pas d’un simple geste humain d'habitude , mais d’un point de bascule . Posant pourtant sa paume dans la sienne , ce fut comme une déchirure , une expansion brutale de la perception , comme si toutes les limites de son être venaient d’être abolies d’un seul coup ! La peau d’Izold n’était pas de chair . Il ne sentait plus seulement la sienne , il percevait en elle des flux , des courants , des structures invisibles circulant entre eux , pendant que des fragments de la centauride affluaient en lui , avec des paysages inconnus , des architectures vivantes , des constellations qui ne correspondaient à aucune carte terrestre . Et à travers tout cela , une continuité , une mémoire qui n’était pas individuelle , mais collective , stratifiée , légendaire !
- Connais-tu le pouvoir de la volonté ?
Le vertige devint alors presque insoutenable .
- Arrête ! , lui souffla-t-il , complètement exténué .
Mais elle ne retira pas sa main . Bien au contraire . Elle resserra légèrement son étreinte , comme pour stabiliser ce qui menaçait de se dissoudre .
- Ne me résiste pas !
Sa voix vibrait en lui , impérative , mais , de plus en plus , comme si une logique interne commençait à émerger de ce chaos apparent , se mettait à devenir consolatrice et bienfaisante .
- Nous avons été séparés , lui dit-elle , fragmentés , pour habiter des formes incompatibles .
Quant à lui , face à celle qui observait la scène , silencieuse , il ne pouvait encore comprendre que c'était leur façon de parcourir le cosmos à des distances vertigineuses , de voyager dans les étoiles par la pensée !
- Où nous allons , vous ne pourrez pas rester tels que vous êtes ... , finit-elle par ajouter . La transition doit rester invisible ...
35 - Yowan rouvrit les yeux .
- Nous approchons de Proxima , précisa-t-elle .
Ce nom , jadis inconnu , résonnait en lui désormais , comme une évidence .
- Notre système est devenu le centre d’un nouvel équilibre , un autre foyer pour ce que votre monde n’a pas su préserver .
Sans rompre totalement le contact , elle relâcha légèrement son étreinte .
- Là-bas , les lignes de mémoire que vous appelez " celtiques " perdurent depuis l'aube de manière fondamentale .
Une lumière nouvelle , comme en écho à ses paroles , traversa les coeurs .
- Plusieurs nations coexistent , poursuivit l'extra-terrestre , chacune ayant conservé sa singularité . Un empire s’est ainsi structuré , non pas dans le sens de domination coloniale que vous pourriez lui donner , mais comme une organisation vivante de peuples reliés .
Des images fugaces traversèrent l’esprit du breton qui fixait encore le hublot central , bassin de l'Arche : des terres vertes sous un ciel double , des cités faites de pierre et de lumière , des voix chantant dans une langue qu’il reconnaissait sans l’avoir apprise .
Elle le fixa .
- Breizh en fait partie .
Le cœur de Yowan se serra .
- Sa langue n’a pas disparu .
Il frissonna .
- Elle a juste évolué .
Puis , presque imperceptiblement , elle ajouta :
- Et c’est là que se trouve Ys , capitale de la Nouvelle-Bretagne ...
Leurs mains se séparèrent enfin . Mais le lien , lui , demeurait , irréversible , désormais .
Dans le lointain , l'éclat d' une étoile rouge commençait à croître dans l’obscurité . Avec elle , une promesse , un destin !
( A Suivre )
___
DAN AR WERN - Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - IV - Terre Nouvelle - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
___
Notes :
XII - La Demeure Enchantée ( Cycle de L'Etoile II ) , V - L'Île Fabuleuse - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - III - Traversée .
Breizh-Terminal
VII - Le Miroir des Origines
III - Traversée
" La traversée jusqu'à cette terre fabuleuse
Où s'anéantissent nos plus belles espérances ,
Où nos frêles esquifs s'abîment dans les ténèbres ,
Voyage qui exige avant tout courage , probité ,
Patience dans l'épreuve ... "
Virginia Woolf - " Vers le Phare " , I , 1 . *
30 - La mer , ce soir-là , autour de l’île Tristan , demeurait lisse , n’ayant cependant plus la même respiration , presque irréelle , comme si , suspendue , elle avait cessé , dans un silence trop vaste pour être naturel , d’appartenir au monde connu . Même les quelques goélands qui restaient en l'air s’étaient tus , dessinant dans le ciel des cercles vides , des trajectoires interrompues . Le vaisseau apparut sans vague , sans remous , presque sans déplacement perceptible .
Il était arrivé là , simplement , masse aux contours fluides , parcourue de veines lumineuses d’un bleu sombre , comme si une énergie intérieure y circulait . Sa surface , qui ne réfléchissait rien , paraissait absorber le paysage autour d’elle . Le Guern , gardien du phare , fut le premier à percevoir cette petite lueur depuis la salle des lanternes , croyant à un quelconque reflet lumineux sur l’horizon . Mais la lumière persistante , immobile tout d’abord , ne clignotait pas , ne vacillait pas , grandissant peu à peu , et semblant franchir l'épaisseur du réel , depuis une autre dimension . Lorsqu’il toucha la rive , aucun choc ne se produisit . La matière du rivage sembla l’accueillir , se déformant légèrement , comme une mémoire qui reconnaîtrait ce qu’elle n’avait pourtant jamais vu . Alors , l’île fut parcourue d'un souffle et les derniers habitants de la zone , qui n’étaient plus très nombreux , regroupés depuis des jours dans une attente sans nom , sortirent lentement de leurs demeures . Quelques dizaines tout au plus . Des visages marqués , creusés par les nouvelles inquiétantes venues de l'est . Paris , la capitale , détruite , selon le communiqué laconique de la radio , qui avait d'abord parlé d’effondrement de l'armée , avant d'évoquer ensuite cette nuit qui avait brusquement avalé , une à une , les lumières de la ville ainsi que toute la richesse de sa prestigieuse architecture ! Aucun détail précis , pourtant , seulement des fragments de voix , des témoignages incohérents , des transmissions interrompues . Tout convergeait . Maintenant , d'après une rumeur insistante d'attaque imminente sur la Bretagne , ce serait , bientôt , le tour de l’île Longue , évidemment , base nucléaire stratégique devenue cible !
31 - Une ouverture s'était dessinée dans la coque , non pas comme une porte , mais comme une absence progressive de matière . Une forme humaine en avait émérgé .
Lorsqu’elle posa le pied sur le sol de l’île , le silence se fit plus dense encore . Elle avançait lentement , vêtue d’une tenue aux reflets irisés , pareille à la surface du vaisseau . Ses traits semblaient à la fois jeunes et anciens , comme s’ils avaient traversé plusieurs âges sans jamais s’y fixer . L'îlien qui devait l'accueillir sentit alors quelque chose se fissurer en lui . Ce n’était pas une émotion ordinaire .
Ni admiration , ni désir au sens commun . C’était une reconnaissance brutale , presque douloureuse , comme si une partie de lui-même , oubliée depuis toujours , venait soudain d’être réveillée . Il tenta de détourner le regard . Mais c'était impossible !
Izold s’arrêta un instant , balayant l’assemblée de ses yeux clairs . Lorsqu’elle croisa ceux de Yowan , le temps sembla se contracter une seconde , peut-être moins , mais elle contenait une densité insoutenable . Puis elle reprit sa marche , entourée de ses lieutenants , dont la taille dépassait la normale , et dont la physionomie différait étrangement de celle des terriens de l'endroit .
- Vous devez embarquer ! , dit-elle avec autorité .
Sa voix ne portait pas , et pourtant chacun l’entendit distinctement , comme si elle s’adressait à lui seul . Personne , d'ailleurs , n'aurait osé lui poser de questions . Docilement , ils avancèrent , un à un , vers l’ouverture du vaisseau . Alors , complètement résignés , mais avec une lenteur propre à ces instants de doute et d'angoisse où la conscience n’a pas encore bien décidé si elle doit croire ou fuir , ils montèrent tous à bord . La commandante et son équipage , à l’intérieur , les rassembla dans une vaste salle circulaire où une lumière bleutée , organique , émanant des parois qui respiraient comme une peau vivante , enveloppait les corps , calmant les esprits . Le sol y était lisse , presque liquide . Au centre , une légère dépression formait une sorte de bassin sec , dans lequel se reflétait une lumière mouvante , comme une mer miniature en perpétuelle transforma- tion . Les réfugiés s’y regroupèrent avec résignation .
Lorsqu’elle entra dans la salle , un frisson parcourut l’assemblée , puis le silence devint total .
- Vous avez quitté un monde qui s’effondre ! , leur déclara-t-elle avec une certaine solennité , dressant le tableau desespéré des derniers évènements .
Certains baissèrent les yeux . D’autres fermèrent les paupières , comme pour contenir une douleur devenue trop vaste . Un murmure parcourut le groupe . Non pas de protestation, mais d’acceptation difficile . Quand elle leva légèrement la main , la surface du bassin central s’anima . Des formes émergèrent , d’abord indistinctes , puis progressivement reconnaissables , dessinant une cité qui s’élevait au-dessus des flots , mais aussi en dessous , comme si elle avait existé sur plusieurs plans simultanément .
- La ville d’Ys doit renaître aux derniers temps ! , s'écria l'officière tournant lentement sur elle-même , son regard croisant celui de chacun , tandis qu'un souffle collectif traversait la salle , bouleversée par ce nom chargé de légendes et d’ombres , qui semblait résonner en eux avec quelque chose de plus profond qu'ils n'arrivaient pas à définir . ( XI )
Le voyage se fit sans mouvement , en apparence . Le bâtiment glissait hors du visible à une vitesse inimaginable , puis s’immergea dans des profondeurs que nul regard humain n’aurait pu soutenir . Là , au cœur d’un océan devenu opaque , apparut une structure immense , un astronef dissimulé parmi les ruines d’une Atlantide oubliée !
Pourtant, les passagers ne se rendirent compte de rien , laissant leur esprit transformer le réel sans aucune rupture dans leur nouvel habitat s’intégrant à l’ensemble , silencieusement , comme une cellule retrouvant son organisme .
Seul Yowan perçut une dissonance , une fissure , avec , au centre de cette faille : Izold !
( A Suivre )
___
DAN AR WERN - Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - III - Traversée - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
___
Notes :
XI - Une légende dit que quand Paris sera engloutie , ressurgira la ville d'Ys : Pa vo beuzet Paris , ec'h adsavo Ker-Is ( Par-Is signifiant en breton " pareille à Ys " ).
* " To the Lighthouse " ( Vers le Phare , 1927 ) , roman de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) .
/image%2F1535069%2F20260830%2Fob_8679cc_extra-terrestre-ist-28738-11723.jpg)

/image%2F1535069%2F20260509%2Fob_6f47c1_sirene-3.jpg)
/image%2F1535069%2F20260507%2Fob_ab47d5_fort-independence-mass.jpg)
/image%2F1535069%2F20260505%2Fob_1cedf5_glise-catholique-saint-francois-de-sa.jpg)
/image%2F1535069%2F20260504%2Fob_c6dc4e_angel-of-the-waters-fountain-and-bethe.jpg)
/image%2F1535069%2F20260502%2Fob_7d38e7_holy-trinity-american-episcopal-cathed.jpg)
/image%2F1535069%2F20260419%2Fob_2ef4f4_proxima.jpg)
/image%2F1535069%2F20260417%2Fob_2ba0b9_proxima-centauri-b.jpg)
/image%2F1535069%2F20260415%2Fob_bd945f_ker-is-marc-monier.jpg)