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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - VI - Goulven Kerneis .

17 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Pierre Boissart - Breton fishermen 1932  - (MeisterDrucke-158060)

Pierre Boissart - Breton fishermen 1932 - (MeisterDrucke-158060)

 


 

 

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VI - Goulven Kerneis

 

 

 

 

 

 

 

" Buhé er Voraerion ... "

Yann-Ber Kalloc'h -Bleimor - " Ar en Deulin " *

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13 - Par prudence et souci de la loi , mais aussi pour éviter tout conflit d'intérêt du fait de la trop grande proximité du capitaine avec les gens concernés par l'affaire , l'enquête avait été confiée par le procureur à la jeune et jolie lieutenante Laura Tregidi , détachée de la brigade quimpéroise . Le rideau claquait doucement à la fenêtre entrouverte .
Goulven s’assit lourdement , le béret à la main , les doigts tachés de goudron , peut-être de tabac , les yeux , ternis par l’âge , ne regardant personne en face .

Izold était là elle aussi , les yeux fixés sur l'écran de contrôle , assise derrière le mur de la salle voisine , silencieuse . 
L'enquêtrice notait quelque chose dans un carnet . Puis , sans relever la tête :

- Vous connaissiez Elise Kerjean depuis longtemps ?

- Depuis toujours , grogna Kerneis . On est nés à cent mètres lun de lautre . On a escaladé les mêmes falaises , couru sur les mêmes landes . Je laimais , madame . Cest pas un secret .

Vous laimiez ... encore ? , insista Laura , le dévisageant enfin , pour obtenir un rictus .

- On narrête jamais vraiment . Mais elle ... elle avait changé . Elle sétait retirée de tout . Elle avait peur .

- De quoi , monsieur ?

L'autre , au bout d'une minute , tourna , sans la voir , instinctivement la tête vers Izold , puis vers le rideau qui bougeait .

- Delle-même , je crois , répondit-il , ou de ce quelle avait vu .

L'officière fronça légèrement les sourcils d'un air préoccupé .

- On parle de quoi , ? De cette histoire de météore ? Du caillou tombé du ciel ? De ce vieux conte à dormir debout ?

Le patron-pêcheur se redressa , soudain plus tendu .

- Ce n’est pas une légende . On était là tous les cinqOn la vue tomber dans la mer , on l'a entendue crier !

- Crier ?

- Le métal ... quand il a touché l'eau , il a fait un son que je noublierai jamais . Comme un hurlement de bête sauvage , quelque chose qui entre violemment dans votre crâne !

- Vous lavez touchée ?

Un long soupir . Il fixait un point fictif sur le bureau .

- Ouijai voulu la prendre , lavoir pour moi .
Mais cest elle qui ma eu !

Tregidi tapota du doigt sur son carnet .

- Mais c'est Elise qui l'avait gardée , n'est-ce pas

- Jusquau bout . La malheureuse disait quelle voulait la " protéger ". Mais moi je crois quelle avait peur quon la lui prenne . Et c'est pour ça qu'elle est morte ... elle avait raison !

- Vous êtes allé chez elle , la veille de sa mort .

- Pour lui parlerpour la supplier de sen débarrasser . Elle ma claqué la porte au nez ! Elle ma dit :

- Tu ne sais pas ce que tu veux , Goulven . Et c'est ça qui fait peur à la pierre !

Vous êtes revenu plus tard ?

Il la regarda , droit dans les yeux .

- Non . Je le jure sur ma pauvre mère . Et si quelquun dautre la fait , cétait pas pour la supplier , c’était pour la voler !

 

14 - L’atmosphère était tendue , les souvenirs affleuraient , les non-dits s’épaississaient comme un nuage de mystère autour de la pierre tombée du ciel et du drame qui avait frappé Elise .

Lorsqu'il fut parti , la bijoutière , cachant le bijou qu'elle portait en pendentif à son cou , se confia un peu .

- Il parlait encore de cette fameuse pierre qui révélait les pensées ? , demanda l'officier .

- Révélait ? Non . Ma mère men a parlé , petite . Une opale blanche . Elle fouille . Elle entraîne . Elle te pousse à ... Elle te fait croire que cest toi qui veux !

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau MystérieuxVI - Goulven Kerneis - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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* " Ar en Deulin / War an Daoulin " ( A Genoux , 1913 ) par Yann-Ber Kalloc'h-Bleimor ( 1888 - 1917 ) , poète , écrivain breton né à Groix , mort pendant la Grande Guerre .

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - V - Le Rêve d'Izold .

15 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - V - Le Rêve d'Izold .

 

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V - Le Rêve d'Izold

 

 

 

 

 

 

 

" L'amour est le seul rêve qui ne rêve pas  " .

Paul Fort ( 1872 - 1960 ) , Ballades Françaises , " Sur Les Jolis Ponts De Paris " .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11 - Cette nuit-là où elle était venu en train , Izold avait peu dormi . Juste après leur dispute , Elise était restée silencieuse , assise , longtemps , dans le coin de la pièce , comme en prière . Le carnet noir dormait contre le poêle , fermé comme une pierre tombale . Sa fille s'était endormie dans le salon , se mettant à partir peu à peu dans un autre ailleurs . Mais ce n’était pas un rêve ordinaire . Elle y entrait comme dans un souvenir qui ne lui appartenait pas , comme si la maison elle même le lui murmurait , percevant une lumière blanche , aveuglante , au sommet de son crâne , tombant comme un cyclone et l'aspirant dans un tunnel sans fond ! 

L'appel d'un homme , derrière elle , sourde menace d'une ombre silencieuse et funeste lancée à sa poursuite , s'efforçait en vain de la retenir !

       Déjà , une force incroyable avait réussi à l'entraîner à grande vitesse dans un flamboiement d'images multicolores , de symphonies spirituelles ! Puis , ce fut une petite tache écarlate à l'horizon de sphères bleutées tourbillonnantes ... 

- Mais de qui aurais-je peur ? , s'interrogeait-elle malgré tout , revoyant défiler quelques scènes de sa vie au milieu d'une prodigieuse descente vers l'inconnu !

Et plus se réduisait la distance vers le but de son voyage , paraissant désagréger à l'infini les innombrables particules de son être éclatant , plus l'astre , comme une immense planète opale , brillait dans l'espace d'un amour indicible et réconfortant pour sa personne ! Elle se retrouva bientôt perdue dans un dédale presque inextricable de ruelles obscures , labyrinthe sordide où son père l'appelant d'une voix sombre , étouffée par les sanglots , parcourait avec elle un enchevêtrement d'escaliers tortueux , de venelles étroites noyées dans la brume nocturne d'un vieux port de commerce où subsistaient çà et là quelques souvenirs de son enfance parmi les carcasses de navires , les entrepôts fantômes ... De temps à autre , on croisait même le patron solitaire d'une échoppe aux teintes verdâtres , mal éclairée , qui reluquait la clientèle rare d'une fille au coin d'un troquet minable rempli d'alcool et de cigarettes ... 

Qui pourrais-je craindre ? , se moquait-elle , toujours bravache , à peine consciente d'une action douteuse enfouie jadis au plus profond de sa mémoire ...

Elle voyait sa mère , seule sur la falaise , sous la lune haute qui portait une robe de lin pâle flottant dans le vent , ses cheveux noués avec un fil d’argent , la Pierre brillant à son cou , pulsant comme un cœur vivant , qui virevoltait sur scène , et ce n'était pas une chorégraphie , mais une danse rituelle où chaque pas semblait répondre à une musique que nul autre n'entendait , ses bras traçant des signes dans l’air , ses jambes dessinant des spirales anciennes sur le sol de rocaille , avec la mer , en bas , semblant se taire tandis que le monde retenait son souffle .

Alors , quelque chose s'ouvrit à nouveau dans le ciel , où se trouvait cette lumière sans origine visible . Et dans celle-ci , une forme descendait , presque translucide , mais vibrante , comme faite d’air et de flamme , un être ailé , non pas comme ceux de la cathédrale saint Pierre et Paul , mais plus ancien , gigantesque , au visage indéchiffrable qu'elle ressentait plus qu’elle ne le voyait , venu répondre à son appel , attiré par la danse sacrée et par la vibration de la Gemme céleste : un Ange ! ( 5 )

Mais il était trop tard . Une silhouette se glissait déjà , furtive , entre les rochers , comme une ombre armée , silencieuse , mortelle que la danseuse n’avait pas vue — ou peut-être que si , car elle faisait une figure pour tenter de conjurer son arrivée . 

Puis il y eut un coup de feu sec , bref , presque irréel dans cette nuit suspendue ! 

Reculant , le vent prit sa robe , elle fit un faux pas , le sol se dérobant sous elle qui tentait de se rattraper , sa main droite levée vers l’Ange , l’autre tenant encore la Pierre . Mais son pied glissa sur la roche mouillée . Alors , dans un souffle qui n’eut pas le temps de devenir cri , elle tomba , le messager céleste s’évanouissant dans un éclat de lumière , l'emportant avec elle puisqu'il était trop tard pour la sauver !

La silhouette , elle , s’enfuit sans un bruit , l’arme encore fumante . Et quelque chose dans le ciel s’assombrit .

 

12 - Izold se réveilla en sursaut , le souffle coupé . Sa mère l’observait .

- Tu las vu , nest-ce pas ? , murmura-t-elle.

- Oui ... il y avait quelquun ... Comme un Ange ... Mais il est tombé !

- Alors , tu sais .

Qui a tiré ? , lui demanda sa fille , encore tremblante.

Elle ne répondit pas.

- Il est encore là , ajouta-t-elle enfin . Lassassin . Celui qui veut la Pierre . Il sait quelle est ici , quil peut lavoir . Mais elle ne répond quà la lignée . A toi !

 

 

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - Le Rêve d'Izold - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

5 - Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes qui renferme le monument funéraire de François II , Duc de Bretagne , et de son épouse , Marguerite de Foix

 

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - IV - On Frappe à la Porte .

14 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Hôtel " Thalassa " - Camaret-sur-Mer

Hôtel " Thalassa " - Camaret-sur-Mer

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV - On Frappe à la Porte

 

 

 

 

 

 

 

" Regardez l'Etoile qui s'élève au-dessus du vaste océan ,

  Ô vous qui flottez sur les eaux agitées de la vaste mer ... " *

 

Bernard de Clairvaux

 

 

 

 

 

 

 

9 - Elle avait pris une chambre à l'hôtel " Thalassa " pendant que l'enquête suivait son cours . La veille , elle s'était entendue avec le capitaine pour que la perquisition ait lieu pendant qu'elle arrivait par la  route , et c'était d'ailleurs l'explication que celui-ci lui donna le lendemain du désordre à l'intérieur de la maison . Pendant qu'hurlait un vent chargé du bruit des bateaux mêlé aux cris des mouettes , le soir tomba lentement sur la lande . Izold referma le vieux carnet noir d’Élise , l’esprit alourdi par les fragments épars qu’elle avait lus . Des notes ésotériques , des croquis de mains tendues vers le ciel , des références marquées à l' " entre-deux-mondes ". Mais aussi des prénoms récurrents , qui étaient entrecoupés de phrases raturées : celui de Tim voisinait avec celui de Yann et d'un autre plus étonnant : M. Kerneis . ( 4 )

Elle n’eut pas le temps de chercher plus loin . Quelqu'un frappa à la porte .

Un homme entra , la trentaine , grand , le regard clair et dur . Il portait une veste de gendarmerie civile , sans le moindre insigne . Il n’eut pas besoin de se présenter , car elle l’avait déjà vu , brièvement , à la morgue de Crozon . Il s’approcha sans saluer , comme s’il connaissait les lieux .

- Capitaine Malo Guegan . Navré de vous déranger . Je pensais vous trouver ici .

Elle fronça les sourcils .

- Vous connaissiez ma mère ?

Il la fixa un instant , contrarié , avant de détourner le regard vers les lumières de la baie , puis , d'un sourire de connivence , ensuite , sur le livret qu'elle avait posé sur un meuble .

- Il y a longtemps , mademoiselle , oui . Je crois ... qu'elle était une camarade de la mienne , ajouta-t-il d'une moue hésitante . Elle venait danser lété par ici , à Camaret . Mais , depuis , personne , ou presque , ne l'avait revue . Le tourbillon de la gloire !... Ensuite elle est revenue , n'est-ce pas Mais trop tard !

- Vous pensez que cest un suicide ? , renchérit la nantaise .

Elle sentit qu’il mentait par omission . Son ton était trop maîtrisé . Il semblait affecté , mais sans émotion réelle . Comme s’il jouait un rôle .

S’humectant les lèvres , l'homme reprit son souffle avant de lui répondre .

- On nécarte pas cette hypothèse . Elle avait des ennemis , des fréquentations particulières . Vous avez entendu parler de Tim O'Connor , jimagine ?

Elle hocha la tête .

- Cest lui qui la brisée , ajouta Guegan . Ce type na rien dun danseur . Il fait du business avec des objets venus dEurope ou d'Asie , des bijoux , des pierres rituelles ... Vous voyez le genre ?

Elle sentit son estomac se nouer . L'Opale . Encore elle .

- Et mon père ? , fit-elle d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu .

- Yann Kerjean ? Ah , un homme très pragmatique ! Il a travaillé avec votre mère , puis elle la laissé tomber . Ou bien c'est lui qui la laissée partir , allez savoir . Il a continué à faire des affaires . Il connaît l'américain . De loin , c'est évident . Mais on trouve , entre Boston et Paris , de drôles dallers-retours !

L'officier s’interrompit soudain , regardant la photo de " Kroazhent " , qu'elle avait posé près d'elle , sur sa table de chevet , comme s’il la connaissait .

Cest là-bas que tout a commencé , murmura-t-il . Noëlla ... Elle savait des choses que dautres auraient voulu effacer .

- Mais vous , capitaine ? Vous étiez juste une connaissance ?

Il soutint son regard cette fois . Longuement . Puis il esquissa un sourire triste , comme un rideau tiré .

- On a tous des secrets , mademoiselle Kerjean . Même vous , peut-être . Vous ne savez pas encore ce que votre mère voulait vous dire . Faites attention ! Peut-être quelle est morte parce quelle a essayé de vous le transmettre ?

Il sortit un petit papier de sa poche qu'elle signa .

- Nous avons , bien entendu , comme je vous l'avais , d'ailleurs , précisé par téléphone , réalisé la perquisition prévue au domicile de la victime . Et ceci , en compagnie de la personne de confiance de votre mère , une certaine Yuna Riou . Juste avant que vous n'arriviez .

- Si vous trouviez quelque chose dinhabituel ... pas seulement la pierre , mais autre chose ... appelez-moi !

Et il repartit sans se retourner .

 

10 - Le doute s’installait . Le policier savait plus qu’il ne voulait le dire . Peut-être même avait-il revu la danseuse avant sa mort ? Mais que voulait-il dire par " autre chose " ? La liste des suspects ne faisait que grandir . Il y avait Tim , l’amant brutal , et Yann , son père , bien trop silencieux pour être clair . Maintenant , se dit-elle , que penser de Guegan , ce flic hanté par un passé commun ? Tous , autour d’Élise et de la Pierre ?
Elle restait seule face au mystère .

       La nuit était tombée entièrement . Dans le silence de l'hôtel presque vide , face au vrombissement sourd de la masse océane , elle n’arrivait pas à dormir malgré le mouvement monotone des vagues venant s'échouer sur le quai du " Styvel " . Craintive , elle ralluma une petite lampe . Le vent avait forci . Les ombres s’étiraient comme des bras le long des murs .

Puis elle l’entendit.

Trois coups lents à la porte d’entrée . Elle regarda par l'oeilleton , vit une présence dans l'obscurité  du couloir . Elle hésita . Le souvenir du capitaine encore présent fit qu' elle s’attendait à le revoir . Mais ce n’était pas lui . Quand elle ouvrit , c'était une femme de chambre qui se tenait là , haute , mince , emmitouflée dans un châle de laine brune , les cheveux retenus dans un fichu sombre , le visage fendu par deux yeux pâles , presque argentés . Elle tenait , elle aussi , une loupiote .

- C'est moi , Izold .

La voix était calme , presque sans accent , mais avec cette musicalité étrange qu’en ont certaines par chez nous .

- Qu'est-ce que tu fais là , Yuna ? , lui demanda , méfiante , la cliente de la chambre vingt-deux . J'ignorais que tu travaillais ici

- Tu sais que j'étais l'amie dÉlise et de Noëlla , bien avant elle . Ce sont elles qui mavaient embauchée ici . Cétait convenu . Mais hier , je suis arrivée trop tard .

Elle entra sans attendre l’invitation , marchant lentement jusqu’à la fenêtre , effleurant le médaillon de la fille , puis s’asseyant sur le canapé .

- Je me souviens que je tai vue danser une fois , quand tu étais toute petite , et que ta grand-mère tavait appris un de nos paspensant pouvoir ainsi réparer le Cercle , murmura-t-elle ensuite d'une voix mystérieuse . Mais elle nen avait plus la force . Quelquun la trompée . Quelquun la suivie .

- Quel cercle ?

Yuna se retourna . Son oeil de mouette la transperçait .

- Dans la maison de " Kroazhent ", se trouve un ancien point de passage . Ce que les druides nommaient un " seuil " . Ta grand-mère y gardait ce morceau de roche , croyant avoir la charge d'y veiller sans jamais l'utiliser pour elle-même . Élise , au contraire , a voulu s'en servir sans comprendre quel était son pouvoir véritable .

Elle sortit alors de son châle un petit carnet relié de cuir noir , identique à celui qu’Izold avait déjà feuilleté , mais plus ancien encore .

- Ceci est à toi maintenant . Ta mère me lavait confié avant de mourir . Elle ne voulait pas que ton père mette la main dessus .

Yuna se leva , s'approchant de la nouvelle " messagère " .

- Tu ne comprends pas bien encore . Mais tu es la dernière . La Gemme céleste ne peut s'ouvrir quavec le souffle dune lignée intacte . La tienne .

Lignée ? répéta la bijoutière , sidérée .

- Toutes les danses de Noëlla nétaient pas que des spectacles de distraction . Cétait un langage pour les anciens , pour les veilleurs .

- Vous parlez comme ... comme s'il s'agissait d'une secte !

L'autre sourit d'un air triste.

- Certains hommes aimeraient bien que ça en soit une . Cela les arrangerait , car ils pourraient ainsi smoquer d'une " folie ", d'une " hystérie de femmes " . Pourtant , ceux qui se sont servis du " legs " de façon vénale , sont tombés ! 

Marquant une pause , elle murmura , d'un souffle :

- Et je crois que ce nest pas fini ...

Elle tendit une main vers Izold .

- Je vais partir , et si tu entends frapper à la porte à laube , ce ne sera plus moi . Fais attention !

L'étoile avait été gardienne de la Pierre . La danse , aussi , était un langage codé pouvant communiquer avec des entités supranaturelles . Danser autour de l'opale , sur la falaise , avait attiré une sorte d'Ange céleste qui avait voulu protéger la victime de l'agresseur caché voulant la lui voler . Mais , hélas , elle avait fait un faux pas , tandis que le bandit mystérieux tirait sur elle un coup de revolver !

 

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau MystérieuxIV - On Frappe à la Porte - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

4 - Hôtel & Spa Thalassa , 12 , Quai du Styvel à Camaret-sur-Mer .

 

* Saint Bernard de Clairvaux ( 1090 - 1153 )

" Missus Est ou Homélies sur les Gloires de la Vierge Mère " , II , 17 .

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - III - Dernière Visite .

13 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - III - Dernière Visite .
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

III - Dernière Visite

 

 

 

 

 

 

 

" Il faut encore porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante ... " *

Friedrich Nietzsche - Ainsi Parlait Zarathoustra " ( Also Sprach Zarathustra , Prologue - Zarathustra's Vorrede - , 5 , 1883 / 1885 ) .

 

 

 

 

 

 

5 - Ce soir-là , entre marais salants et vallons d’herbe rase , tendresse et tension sourde , elle revit , surgissant de sa mémoire , son dernier voyage en train vers le Finistère . Le wagon glissait lentement . Front contre la vitre , elle avait laissé son regard dériver sur les paysages bretons de sa jeunesse . Mais ce n'était pas le panorama qui l'obsédait réellement . C’était un souvenir . L’un de ceux qu’on croit enfoui , mais qui , intact , réapparaissent au moindre choc . Elle avait huit ans .
Le ciel d’automne pesait bas sur la lande. Les vagues s’écrasaient en gerbes grises contre les rochers du rivage . Elise , sa mère , marchait derrière , cheveux défaits , bottes aux mollets , l’air déterminé .

- Tu vas tomber ! lui avait-elle alors crié , inquiète .

Et ce soir-là , c'était sa fille , qui avait essayé de la suivre sur le sentier de sable et de rocaille escarpée pour la prévenir du danger .

- Je suis née ici , voyons , dans ce fatras de rocs difformes ! Tu l'oublies ? , lui déclarait , bravache , en riant , sans se retourner , la danseuse qui , devant elle , esquissait un pas-de-deux sur l'abîme .

Elles atteignirent une petite plateforme de pierre , au bord de l'océan . L'artiste s'accroupit , ôta son écharpe , et sortit de sa poche une petite boîte en velours bleu .

Dedans , brillait un bijou étrange : une opale incrustée dans un médaillon d'argent terni .

- Tiens , regarde ! On dit quelle vient dun navire perdu , leSaint-Ronan " , qui aurait sombré non loin dici , avec son trésor . On prétend que celle-ci écoute les intentions de celui qui la tient .

Fascinée , la fillette tendit les doigts .

- Tu penses quelle fait des vœux ?

- Pas des vœux . Mais elle peut découvrir que tu le veuilles ou non , le chemin que tu devras prendre .

- Tu la porteras après moi , fit-elle en accrochant brièvement le bijou au cou de son enfant , lorsqu'ils l'auront décidé .

Dans le wagon , la passagère , lentement , rouvrit les yeux , ce souvenir la poignant , car elle n'avait jamais revu sa mère depuis leur dispute .

6 -  Aujourd'hui , elle se demandait , soudain , si elle avait porté , le jour de sa mort , ce collier qu'elle avait trouvé dans une petite boîte oubliée au fond d’un tiroir de couture . Le velours bleu s'était râpé avec les ans , mais la pierre , elle , brillait encore , toute blanche , comme si le temps glissait sur elle sans jamais l’atteindre .

C’était un cabochon de forme ovale et légèrement bombé , enchâssé dans un vieux médaillon d’argent noirci , un anneau , avec , à l'intérieur , une pierre immaculée à la couleur mouvante , qui oscillait entre le ciel d’orage et le reflet des vagues bleu-vert du crépuscule . On croyait y voir , par endroits , des nervures d’algue , comme les filaments d’un vieux coquillage . Et quand on tournait la pierre à la lumière , un éclat la traversait , pas une lumière vive , non , mais un miroitement intérieur , comme si quelque chose y veillait de vous même , tapi au fond , qui vous faisait battre le coeur . Elle n’avait pas revu cette pierre depuis l’enfance . Et pourtant , sans jamais savoir pourquoi , elle n'arrêtait pas d'y penser ! 

Ce n’était pas une pierre précieuse dans le sens marchand du terme , se disait la bijoutière , professionnelle avertie , mais elle avait en elle autre chose que la charge d'un silence minéral , peut-être un secret mystérieux venu d'un autre monde ?

Elle se souvint des mots de sa mère , prononcés des années plus tôt , sur la falaise  :

- Elle révèle ce que tu portes , comme un miroir en toi , que tu le veuilles ou non

Telle une étoile du ciel , sa mère était tombée de la falaise , et  son cri s'était perdu dans le vent de pleine mer . Alors , fermant la paume de sa main sur son propre médaillon , la jeune fille fut frappée d'une étrange sensation , comme si cette pierre , elle aussi , la reconnaissant , voulait lui donner un message !

 

7 - Et soudain , tout lui revint !

C’était l’été de leurs dix-sept ans . La lande était sèche , craquelée sous le soleil , et le ciel d'orage , ce soir-là , s'était strié d’une traînée incandescente .

Ils étaient cinq .

- Une étoile filante ? , avait crié Anna .
- Non , regarde ! Elle descend trop vite ! Elle s'écrase !

Puis , ce fut le choc . Un son sourd , profond , comme un cri de métal arraché ! 

Ils avaient couru , sans réfléchir , vers la crique .
Et là , dans le creux de la terre encore fumante , un vaisseau , noir comme la nuit , brûlait , à demi enfoncée dans la roche étincelante : le " Saint-Ronan " !

 

8 - La première , Elise avait tendu la main vers le petit coffre , et malgré une douleur fulgurante , ne l’avait pas lâché . Autour d’eux , dans la grotte , un silence étrange était tombé . Même la mer s’était tue . Ensuite , tout s’était gâté . Goulven avait voulu voir le contenu ,  Erwan et son amie eurent l'idée , afin de brouiller les pistes , de lui trouver une nouvelle cachette !
A tour de rôle , chacun sentit la force écrasante d'un regard peser sur lui , signe d'une obsession violente venue , peu à peu , les ronger ! Seule , Elise , en un éclair , avait senti ce qu’elle faisait aux autres , la pierre , pour certains maléfique ... elle infiltrait votre âme , la captivait , la dévorait ! Son seul regret quand elle s'était perdue dans le fracas des vagues , ne pas l'avoir tout de suite détruite , elle qui , se disait-elle , avait peut-être brisé sa vie ! Elle aurait dû et maintenant , c'était trop tard !

 

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - II - Une Pierre Enigmatique .

7 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

L'Anneau des Etoiles

L'Anneau des Etoiles

 
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

II - Une Pierre Enigmatique

 

 

 

 

 

 

" Il y a dans la Pierre un Signe énigmatique ,
  Gravé dans le profond de Son Sang flamboyant
... 
  Es ist dem Stein ein rätselhaftes Zeichen ,
  Tief eingegraben in Sein glühend Blut
... "

 

Novalis - " Heinrich Von Ofterdingen " - L'Escarboucle / der Karfunkel

 

 

 

 

 

 

2 - La jeune femme , de même que les stores métalliques de la bijouterie du passage Pommeraye , à Nantes , baissa tristement les yeux . C’était l’heure où la lumière dorée de l’après-midi caressait les vitrines désertées . Pourtant , depuis cet appel de tout à l'heure , où la voix sèche et compatissante d'un gendarme , à l'autre bout de l'appareil , lui avait annoncé que le corps d’Élise Kerjean , sa mère , avait été retrouvé en contrebas d'une falaise , elle n’avait plus de goût à rien , prostrée sur un siège à remuer de vieux souvenirs , n'ayant , en vérité , que peu connu cette ombre brillante , nymphe ou papillon , qui ,  une dernière fois , peut-être , s'était envolée au milieu d'un ballet de lucioles translucides , prodige d'une nuit d'encre tapissée d'immuables constellations , frétillement d'âme s'agitant dans le cours d'un fleuve sombre aux reflets argentés ? Mais était-ce une chute accidentelle , volontaire ? Personne ne le savait encore .

Elise , elle ne l'avait aperçue , parfois , que comme une étoile scintillant entre les nuages , faisant escale entre deux tournées , deux promesses non tenues ... Quelques jours plus tard , son père , Yann , lui avait dit qu'elle  était devenue " coach " d’une troupe de cabaret , comme pour danser encore à défaut d’être aimée , de l'autre côté de l'Atlantique , avant , subitement , de revenir mourir au pays , laissant derrière elle ce coup de fil et cette visite rapide , résonnant de quelques mots étranges :

Je dois te parler de la pierre , Izold . Il est temps ... 

Puis , plus rien . Jusqu’à cette chute .

Sa fille , entre ses mains , tenait un petit écrin de velours bleu nuit qui enfermait , peut-être , ce qui restait d’un petit morceau de roche diaphane , opalescente , comme irisée de l’intérieur , aux reflets qui semblaient bouger selon l’angle du regard . Sa mère lui avait fait ce cadeau quelques jours auparavant , lui précisant d'une voix tremblée : " Ne l’emporte jamais où il fait trop sombre . Il se nourrit de lumière et de mémoire . "

Elle le savait , la gemme originelle appartenait à la lignée maternelle . Une relique , un talisman ? Sa grand-mère , Noëlla , en avait fait son porte-bonheur , elle qui dansait jadis dans une troupe folklorique bretonne , pieds nus sur les scènes de bois , les yeux pleins de fierté . On disait qu'elle l’avait trouvée un soir de tempête , au pied des menhirs de Lagatjar . ( 3 )

Et maintenant , la danseuse était morte . Tombée . Jetée ? La police n’exclurait rien , c'était sûr , mais les mots étaient prudents . Pourtant , quelque chose d’intranquille , comme un ancien frisson , gargouillait dans le ventre d'Izold .

Son oncle Job Le Bihan , du côté maternel , avait déjà suggéré que sa soeur avait sans doute " perdu la raison " , ou qu’elle " sétait entichée une fois de trop dun yankee sans scrupule ".

À Boston , elle avait été vue en compagnie d’un certain " cow-boy " au passé trouble , mais réputé . S'agissait-il d'une rupture suivie d'une menace et d'une dispute violente ? Comment démêler les fantasmes de la vérité ?

Elle regarda encore une fois l’écrin . Quelqu’un aurait-il pu la tuer , se demanderait-on , pour lui voler son précieux trésor ou l’empêcher de parler ? N'avait-elle pas été tout simplement rattrapée par la solitude et la fatigue d'années de souffrance intime ? S'agissait-il d'une vengeance ?

Elle partirait le lendemain pour Crozon .

3 - L’odeur du cuir de la boîte à bijoux lui revint en mémoire . Le premier magasin de son père aussi , au 10 de la rue Crébillon , celle aux vitrines sobres , mais dont l'arrière-boutique , son " bureau " , affirmait-il , derrière une porte secrète , était , selon certains , le lieu d'un vrai commerce clandestin . Ses quelques amis reconnaissaient qu’il avait les mains en or , mais d'autres relations d'affaires , bien plus dures , prétendaient , au contraire , qu'il avait le coeur d'une montre suisse . Il avait aimé Élise autrefois , du moins l'avait-il possédée un temps . C'était pour elle qu'il avait ouvert sa succursale de Paris .

La danseuse et le bijoutier , cliché parfait de roman de gare , mais elle était partie dès qu’Izold avait eu deux ans , celle-ci n'ayant jamais su vraiment pourquoi leur couple s’était si vite brisé !

Elle n’est pas faite pour les vitrines , répondait , fataliste , son mari , ni pour la vie rangée " . Pourtant , jamais il n’avait refait sa vie . En apparence .

Il lui parlait souvent de sa mère avec une étrange neutralité , comme si elle n’avait été qu’un épisode brillant , mais clos . Mais elle se souvenait aussi de conversations surprises , de noms murmurés au téléphone : Timmy , ou parfois " Del " , dit d’un ton agacé ou inquiet . Elle avait cru que c’était un client . Peut-être pas ?

Trouvée par hasard dans un tiroir de la bijouterie , une photo jaunie la montrait , petite fille , courant sur la plage du Sillon , les cheveux mouillés , riant aux éclats . Son père la regardait avec une intensité qu’Izold n’avait jamais vue sur son visage . A l’arrière-plan , jeune encore , musclé , un homme vêtu d’un débardeur blanc , les mains pleines de sable : Tim Delaney O ' Connor . ( 4 )

Elle ne l’avait pas reconnu tout de suite . Mais , faisant après la mort de sa mère des recherches plus approfondies , le visage et le nom de l'entraîneur de " night-club " avaient resurgi .

C'était un ancien militaire devenu ensuite danseur acrobatique , passé de scène en scène aux États-Unis , connu dans certains milieux du spectacle " underground " , pour ses liens avec la pègre et la brutalité de ses méthodes . Par surcroît , certains articles d'outre-atlantique parlaient de ses connexions avec une secte et des filières d’objets d’art volés . La question qui s’imposait à elle était désormais vertigineuse : et si son père et sa mère , au lieu d'être , en apparence , de simples anciens amants déchirés pour la façade , avaient été , à une époque , ses complices ? Que s’étaient-ils disputés ? L’amour ? Ou , plus trivialement , le contrôle d’un trafic ? Et si Élise était revenue en Bretagne , non par nostalgie , mais parce qu’elle craignait quelque chose ? Ou quelqu’un ?

Surtout , si Tim et Yann , qui avaient pu lier connaissance pendant la guerre du Viet-nam , étaient en affaires depuis longtemps , que voulait dire cette scène jouée depuis des années ? La danseuse fuyait-elle son propre passé ? Ou s’en était-elle fait la messagère , trop tard ?

La jeune femme se sentit soudain glacée . Tout ce qu’elle avait longtemps cru stable – sa famille , son nom , l'honorabilité du commerce de la bijouterie – se lézardaient . Peut-être avait-elle été le seul alibi d'innocence dans cette partie truquée ? Et la pierre ... était-elle le cœur du secret ? Ou bien la clé d’un autre monde qu’elle n’avait pas encore compris ? Demain , dès le lever du jour , elle prendrait la route vers la péninsule de Cornouaille , et , roulant jusqu'au bord de la falaise , elle chercherait , elle aussi , les marques des pas , les empreintes de tous ceux qui , par vengeance ou par peur , auraient pu pousser une malheureuse dans le vide !

4 - La route sinueuse menait à un plateau venté , à quelques encablures de la mer . Là , dans une crique isolée que seule une main invisible semblait avoir protégée des promoteurs , se dressait la vieille masure de " nenn " , " Kroazhent " , perdue entre ajoncs et gros rochers , tapie sous son toit d’ardoise comme un chapeau de travers penché sur deux volets bleus délavés , toujours battants , comme autrefois , d'une folle brise marine ! ( 5 )

Elle coupa le contact . Le silence se fit . Pas une sterne , pas un goéland . Juste l'air salé du grand large , comme un chœur qui ne dort jamais , comme une angoisse au fond de son coeur .

Pas à pas , elle reconnut les lieux , pénétrant dans la petite bicoque abandonnée dont elle avait , heureusement , gardé les clefs . Toute petite , elle y avait passé deux étés de rêve dont elle avait gardé le précieux souvenir en elle , se rappelant encore l’odeur de la verveine , des lampes à huile , et d’un chat aux yeux jaunes ," Taran " , qui disparaissait sans bruit dans les herbes de Coecilian ! ( 6 )

Il s'était enfui , d'ailleurs , le même jour où Noëlla , la mère d’Élise , était morte , juste après le départ à Paris de sa fille . On disait partout qu’elle ne lui avait jamais pardonné d’avoir " vendu la geste sacrée aux villes de béton " !

Car la sorcière , c'est ainsi qu' on l'appelait dans le coin , ne dansait pas pour le spectacle , mais , au milieu des pierres levées , pieds nus sur les landes , pour l'Esprit des anciens , comme elle disait . Seul témoignage , une vieille photo en noir et blanc la montrait en femme élancée , vêtue d'une  jupe noire et d'un corsage blanc , tournant dans un cercle de feu . Derrière elle , un menhir , surmonté d'une lumière étrange , comme un halo surgi du ciel , sur le cliché . L'opale , ce bijou qu’Élise portait en pendentif , venait de là , disait la légende . 

Izold poussa la porte . La maison était telle que , depuis sa visite , à peine quelques jours plus tôt , l’avait laissée sa mère . Dans la cuisine , une bouilloire encore pleine . Dans le lit clos , la présence d'une valise ouverte . Un cahier posé sur la table auprès de l'âtre , avec des notes , griffonnées à la hâte , comportant des prénoms , des symboles étranges , des croquis de spirales . Barrant la première page , ce mot , répété plusieurs fois : " seuil " Elle monta jusqu'à l’étage .

Dans l’ancienne chambre de la défunte , elle trouva , sur la commode , un petit coffret de cuivre tapissé , à l’intérieur , d'un morceau de soie noire , avec , au centre , un creux vide où , probablement , la pierre avait , sans doute , été dissimulée .

C’était l’écrin d’origine . Celui qu’elle avait vu dans un rêve , enfant .

S’asseyant au bord du lit , la visiteuse ressentit une présence autour d'elle . Comme si le silence écoutait . Comme si quelque chose de suspendu l'attendait ! 

Elle observa le mur décrépi portant les marques d’un ancien alphabet , tracé à la craie , de même qu'un cercle au sol , assez discret , presque effacé . Une langue qu’elle ne connaissait pas , mais qui semblait vibrer dans l’air , peut-être du vieil irlandais . Dans un coin , renversée , une boîte d’encens . Noëlla , disait-on , communiquait avec l'au-delà . Pas par jeu , non ,  mais , par nécessité , avouait-elle , pouvant parler aux entités d'autres mondes , concédant parfois que ce n’étaient pas vraiment des morts , mais plutôt des anges veillant entre deux univers parallèles qui , " avec les bons chants et la bonne prière " , accouraient quand on les appelait à l'aide .

Izold ne savait plus si elle rêvait ou se souvenait . Mais elle comprenait une chose : sa mère , qui n'était pas revenue ici par hasard , voulait certainement reprendre un fil perdu , retrouver, sans doute , un pouvoir ancien de la famille . Alors , quelqu’un l’en avait peut-être empêchée pour s'emparer de l'Anneau . Afin d’ouvrir , lui-même , cette fameuse porte vers l'inconnu ?

 
 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau MystérieuxII - Une Pierre Enigmatique - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

3 - Alignements mégalithiques du Lagatjar , en Cornouaille , sur la commune de Camaret ( Kameled Bro-Gernev ) .

 

4 - Presqu'île de Crozon , située entre la rade de Brest et la baie de Douarnenez

( Cornouaille ) .             

     Quartier du " Sillon " ( Camaret-sur-Meroù se déploya, avec la fin de la sardine et l'essor de la pêche à la langouste , une importante activité de construction navale .

 

5 - Nenn = mammie

     Kroazhent = carrefour

 

6 - Taran = feu-follet

     Coecilian = ruines du manoir de Saint-Pol-Roux

 
 
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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - I - L'Appel .

5 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Pointe de Dinan

Pointe de Dinan

 
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

I - L'Appel

 

 

 

 

 

 

" On connaît la chute de cet homme ,

  Mais sait-on combien il a lutté ? "

William Styron - " Un Lit de Ténèbres " , VI .

 

 

 

 

 

1 - Le vent soufflait sur Nantes comme un mauvais présage de novembre . Izold Kerjean referma la porte de son atelier avec le claquement sec d’une journée trop fatigante et trop longue . Sur l’établi , une bague inachevée scintillait sous la lampe articulée , comme si la pierre ambrée qu’elle venait de sertir refusait de s’endormir pour l'hiver .

Le téléphone vibra dans sa poche .  Un numéro inconnu . Elle hésita , puis décrocha .

- Mademoiselle Kerjean ? Ici le capitaine Malo Guegan , de la gendarmerie de Crozon .

La voix trahissait une certaine gêne . Il y eut un blanc . La jeune fille , immédiatement , sentit le froid glacial qui passe dans la nuque avant les mauvaises nouvelles .

- Je suis désolé de vous déranger . Votre mère ... elle est tombée , poursuivit-il en espaçant chaque mot sans envie de terminer sa phrase . Elise Kerjean , la danseuse ... on l'a retrouvée ce matin ... c'est horrible , en contrebas de la pointe de Pen-Hir Nous ... nous pensons à un accident , mais nous ne pouvons pas exclure d'autres hypothèses . ( 1 )

La commerçante se laissa tomber sur le tabouret , les jambes coupées .

- Morte ?... Vous êtes sûr quil sagit bien delle ?

- Oui , son identité a été confirmée par une voisine et par les papiers retrouvés sur elle . Nous avons besoin que vous veniez sur place . Dès que possible .

Elle raccrocha sans mot dire , le regard perdu dans le vague .

Cela faisait trois jours qu’elle n’avait pas revu sa mère , après une longue rupture silencieuse , faite de lettres non ouvertes , de rancunes muettes et de blessures trop anciennes pour guérir .

Elle n’avait jamais cru que cette coupure deviendrait définitive . Encore moins que tout finirait au pied d'une falaise .

Elle se leva d’un geste brusque . Sa main heurta le plateau de l’établi , renversant la loupe et la bague en cours de montage . La pierre roula jusqu’au bord et tomba avec un tintement sec .

Un frisson la parcourut .

Le soleil jouait à cache-cache derrière de gros nuages qui , dansant à travers la vitrine , dessinaient sur le sol une vague lueur éclairée d'une ombre menaçante que le bijou miroitait ... 

- C'est facile en apparence de tuer un être , songea-t-elle , de lui tirer une balle parce qu'il n'y a plus d'autre solution ...

Pour toute réponse , elle perçut les hurlements de la sirène d'un steamer mêlés aux sinistres cris de goélands à dos noirs ...

N'avait-elle pas déjà lourdement chuté une première fois , l'incomparable petite fiancée de " L'Etoile " , avec sa robe de mousseline au taffetas champagne , ceinturée de soie d'or , et de bien d'autres créations intemporelles gravées dans les coeurs éperdus de sa trace indicible , éblouissant passage en eux d'un astre de la nuit ? ( 2 )

N'avait-elle point souvent cherché elle-même en vain les bras de cette indigne et fugitive génitrice nourrissant ses rêves les plus fous , féline enchanteresse de ballets et fééries sans nombre , reine de beauté , muse inspiratrice et lointaine d'innombrables chevaliers-servants ?

- Qu'est-ce que la vie ? , se demanda-t-elle soudain , désireuse de faire taire , peut-être , en elle trop de questions embarrassantes , mais fixant d'un air étrange la petite gemme ressemblant à celle que la ballerine portait toujours , cabochon bleu aux reflets changeants , flamme évanescente , brûlure qui vous dévore et s'élance , feu-follet papillonnant sans cesse en tutu de soie vers les constellations les plus éloignées . Dieu danse en nous sa danse éternelle ...

Une opale , prétendait-elle ? Une vieille breloque sans grande valeur , plutôt , qu’elle avait toujours refusé de vendre ou de faire expertiser ...

Le jour était déjà parti . Dans le miroir poussiéreux de l’atelier , la bijoutière , voyant son visage , les yeux agrandis par la stupeur , les cernes creusés par des années de solitude assumée , se dit qu'elle n'avait pas le choix , qu'elle devait rentrer là-bas , revenir à Crozon , là où tout avait commencé , et , peut-être , là où tout serait dénoué . 

Quittant la boutique , elle soupira comme souvent devant le beau sourire de l'artiste figé pour l'éternité , tableau la représentant jeune sur scène en tutu vaporeux de danseuse dans son costume de cygne , fierté de ses parents , bien avant son envol vers l'Amérique , à cause de l'âge de la retraite et de cette grave blessure qui avait abrégé sa carrière , avant qu'elle ne s'enfuie brusquement d'Europe , la laissant toute seule avec son père délaissé , préférant sous un nom d'emprunt ridicule suivre le meneur d'une vulgaire troupe de " French cancan " , s'affichant ensuite comme " coach " dans les cabarets les plus minables de la côte est des USA . Peut-être avait-elle envie seulement de s'étourdir pour oublier sa gloire éphémère dans les salles de spectacle du vieux monde ? 

On avait récemment entendu parler d'elle à Boston où , un soir , elle fut retrouvée complètement saoule , écrivait la presse locale , dans les flonflons d'une milonga de la vieille ville portuaire mal famée où elle présentait des danseurs de tangos endiablés ! Puis , elle était revenue chez elle pour mourir ! Curieux , non ?

 

 

 

( A Suivre )

 

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Notes :

1 - Pointe de Dinan ( Beg Din , en langue bretonne ) , dans la presqu'île de Crozon .

2 - " L'Etoile " ( 1897 ) , ballet-pantomime en deux actes d'André Wormser ( 1851 - 1926 ) , compositeur français .

 

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Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - X - Epilogue - La Stèle .

30 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Château de Kergrist

Château de Kergrist

 
 
 
LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

 

- EPILOGUE -

 

 

 

 

 

X - La Stèle

 

 

 

 

 

 

" To be or not to be ...  "

William Shakespeare - " Hamlet "

 

  " La propagande obsessionnelle tend à persuader quil ny a quavantages à ne plus entendre par soi-même ; la machine à regarder peut servir à créer une inédite variété daveugles ".

Armand Robin - " La Fausse Parole " ( 1953 )

 

 

1 - Il s’appelait Eliaz Kergrist , héritier d’une vieille famille noble mais désargentée . Son ancêtre avait été page à la cour du duc François II , puis compagnon d’armes dans les dernières luttes pour l’indépendance du duché . Loyal , discret , il n’avait ni les titres ni la fortune des prétendants à la main de l'héritière . Mais il possédait ce que nul autre n’avait : une fidélité sans faille , un amour pur , muet , brûlant qu’Anne devina , partagea peut-être , sans jamais pouvoir se l’avouer .

Certes , selon des textes relativement confidentiels , ce chevalier ne portait pas d’armure dorée , ne brillant pas à la cour de Nantes . Mais dans les bois , les landes , les chemins secrets , veillant sur elle avec dévotion ,  son charmant garde du corps lui avait juré de l’arracher à tout pacte imposé , de l’enlever si elle le lui demandait , de l’emmener loin , là où la Bretagne pourrait encore être libre , où elle pourrait aimer sans contrat , sans royaume , sans raison d’État .

     La duchesse aimait son peuple autant qu’elle avait aimé Yann en secret . Devant , sous la pression , céder à l’alliance avec la France , elle porta seule le poids de son inéluctable destin . Ce fut son sacrifice . Et la nuit même de ses noces , dit-on , la nouvelle reine pleura longuement dans la chapelle ducale . Certains murmurèrent qu’elle avait voulu écrire une lettre à son chevalier servant , mais qu’on la lui arracha .

     Yann disparut sans bruit , comme une ombre dans l’aube trahie . On dit qu’il devint moine quelque part , qu’il s’embarqua vers l’Irlande et la Palestine .
Et qu’il y mourut dans un désert , le cœur brisé , enterré sans nom .

2 - Des siècles plus tard , son lointain descendant naquît dans un monde à nouveau ravagé par la guerre , issu d'une branche parallèle qui , au fil des péripéties et des troubles des siècles , perdit entièrement ses biens d'origine . Un soir , en aparté , il avait dit à sa " prof " de littérature anglaise , petite bretonne à peine plus âgée que lui , née dans la banlieue de Londres  :

- Tu sais qu'il y aura une bombe nucléaire appelée " Vérité " . On la lâchera bientôt sur l'écran d'un amphi , avec un " reel " endiablé venu d'Ecosse Tout le monde applaudira !
     Miss Montfort riait quand il lui avait dit ça .
Mais ses yeux ne souriaient plus quand , l'ayant regardée , fascinée par son étrange beauté , il lui avait déclaré solennellement sa flamme : porter un nom aussi absolu , aussi vertigineux , dont la particule avait curieusement disparu . Comment pouvait-il vivre avec ça ? Comment lui résister ? Lorsqu’elle prononçait son nom , tout ce qu'elle enseignait avec passion , remontait par magie à la surface .
 

3 - " Il y a des tragédies dont les échos résonnent à travers les siècles , déclarait l'enseignante pour introduire son cours . Les unes sont des œuvres dart , des drames de papier ; les autres sont des faits historiques , mais lâme humaine sy brise avec la même violence . Hamlet , prince du Danemark , découvre que le trône a été volé , que son père a été assassiné et que sa mère a trahi ! Alors , tout vacille . Lordre du monde chancelle sous ses pieds . Il ne sait plus à quoi se fier . Il hésite , il doute , il se parle à lui-même dans des monologues vertigineux : " To be or not to be " ? , s'interroge-t-il . Et si cette phrase , bien plus quun dilemme existentiel , était aussi une question politique ?

Être ou ne plus être un royaume , un héritage , une fidélité aux morts ?

Que faire ? "

Puis  elle avait lu ce texte dans la langue de Shakespeare : " Dormir ; rêver , peut-être - eh , c'est l'écueil ! car ce sommeil de mort peut apporter des rêves dont , lorsque nous rejetons notre chaos de chair , la perspective nous retient en suspens . C'est cette idée qui donne longue vie à nos détresses , car , qui supporterait l'affront du temps et ses gifles , de même que les tyrans toujours vainqueurs , l'orgueil qui nous méprise , les souffrances d'un amour dédaigné , la loi trop lente qu'un homme inflige au méritant , si celui-ci pouvait gagner sa paix d'un simple coup de lame ? "

( 30 )

- Ainsi en fut-il de notre duchesse , madame , lui avait-il , au début , répondu , piqué au vif par son approche , fille dun pays dont elle avait juré , elle aussi , de préserver lindépendancela Bretagne , province maritime ayant connu , vous savez , bien des tragédies au fil du temps . Jean IV , François II , sa fille , Anne , derniers représentants dune souveraineté mise à mal par les appétits du roi de France . Lorsque son père mourut , la pauvre duchesse était jeune , trop jeune peut-être pour affronter seule le théâtre dombres qui l'entourait ! ( 31 )

Les autres , dans la salle , s'étaient mis à ricaner , connaissant trop bien son activisme politique . L'enseignante , quant à elle , n'avait rien pu dire .

Il avait trouvé ça , lui expliqua-t-il un jour , dans une vieille chronique de sa famille où l'on expliquait qu'autour de la souveraine , comme autour d’Hamlet , les traîtres avançaient masqués . Le roi Charles VIII l'avait prise pour épouse afin de l’enfermer dans une union imposée , puis Louis XII , son second mari ,  obtint son consentement à force de ruses , de pression , peut-être même d’un étrange mélange d’amour admiratif et de résignation .

Comme Gertrude dans Hamlet , Anne épousa donc celui qui avait scellé la fin de l’indépendance , et pourtant , c'était elle qui était resté la mère du peuple , la femme , la régente , prise dans un entrelacs de passions et de devoirs contradictoires !

4 - Pareil qu'Anne Montfort , cette jeune femme moderne , assez forte et plutôt mélancolique , mi-anglaise , mi-bretonne , qui ne comprenait pas toujours ce qu'elle ressentait . Quelque chose , pensait-elle avec effroi , est en train de se rejouer , comme si je portais en moi la mémoire d’une promesse impossible , comme si je l'avais déjà aimé !
Mais elle sut le reconnaître , elle qui errait encore dans les clairières de l'âme , entendant parfois , dans le feuillage des arbres du parc , à la lisière du vent , là où se mêlaient le souffle d'Anne et de son chevalier : - Souviens-toi de nous . Ne laisse pas le monde oublier !

5 - Lui avançait , tête haute , cœur ardent , signant tracts et tribunes : Eliaz Kergrist , fils d’aucun mais frère de tous les Bretons . Dès ses vingt ans , parlant , comme un gars du cru , sa langue avec la rage d’un poète insurgé , il s’habillait de noir , on le prenait pour un illuminé , citant les poèmes de Yann-Ber Kalloc’h ou les écrits libertaires d'Armand Robin , se revendiquant fils du clan des martyrs . Quand les premiers camps zadistes se levèrent , bille en tête , il y courut . ( 32 )

Quand les drapeaux noir et blanc flottaient sur les ronds-points de mai 68 , ce fut lui qui haranguait les foules , clamant , dans les assemblées populaires :
J’ai trouvé dans cette terre une mémoire plus forte que le sang !

     Ce n’est qu’à vingt-cinq ans qu’il apprit la vérité : une douche froide ! Un ancien prêtre mourant lui avait remis une lettre scellée . Il la lut dans un silence d’hiver , face à la mer . Elle venait d’une mère inconnue , juive polonaise qui avait d'abord pu fuir Drancy avant de mourir à Auschwitz le 9 janvier 1944 , et d’un père tué avant sa naissance . Il ne pleura pas , gravant , dans les deux idiomes du pays , ces mots , sur une stèle de schiste :
Je suis devenu celui qui ne veut plus qu’on cache la vérité qu'ils ont caché pour que je vive . "

Mais en profondeur , dans le tréfonds de son âme , tout bascula soudain pour lui !

Jusque-là , il s'était cru plus breton que ses frères de lait , rejeton d'une illustre famille , avec sa fidélité viscérale à la lande , sa langue farouche et ses colères paysannes . Mais cette lettre , seulement quelques lignes écrites à la hâte par une mère condamnée , faisait éclater en lui quelque chose de plus grave encore : le vertige de l’origine , la faille du sol !  

Vacillant pendant des jours , ne tenant plus ses chroniques , ne se rendant plus aux réunions , marchant seul au long des falaises de Pen-Hir où il s’était toujours senti invincible , il se tut , ne renia rien , se demandant s'il fallait le croire ou non . Les embruns ne le réveillaient pas . Juste cette phrase qui n'arrêtait pas de tourner dans sa tête , obsédante ,  et qu’il avait longtemps tenue pour méprisable : " On ne naît pas breton , mon ami , on le devient"

Mais maintenant ... qui savait ?

6 - La rumeur locale avait prétendu qu'il était arrivé par une nuit de novembre , emmailloté dans une couverture tachée de suie , déposé par une femme silencieuse qui n’attendit pas de remerciements . Jamais on ne sut son nom . La famille Kergrist , dans leur vieille longère battue par les vents du large , avait recueilli l’enfant sans poser de question , l’appelant Eliaz , du vieux mot signifiant " Dieu est mon salut " , puis l’élevant comme un des leurs .

Deux ans plus tard , naquirent les jumeaux Malo et Ronan , deux visages d’une même chair bretonne , deux fils du granite et de la fureur océane .

Entre eux , grandit l'aîné , sans jamais ressentir la différence . Du moins , pas au début .

Mais quelque chose , au fond de lui , cherchait une lumière plus forte que celle des phares , vérité qui le travaillait en silence . L’histoire du bébé caché pendant la guerre n’était jamais racontée . Les vieux du bourg , eux , savaient , mais gardaient leurs secrets comme on garde les menhirs : debout dans l’oubli , pleins d’une mémoire muette .

L'un , Ronan , choisit la mer , devenant élève-officier de la Royale , fier de ses grades et de ses manœuvres impeccables . L'autre , Malo , s’insérait doucement dans l’administration municipale , un peu terne mais droit , prisé de tous , entre registres d’état civil et discours du 11 novembre .

7 - Une sépulture modeste et oubliée , dans le jardin d'une chapelle comme tant d’autres , Notre-Dame de Kerfons , entre deux étapes de cette petite virée d’été , conclusion de l'année scolaire , avant qu'elle ne rentre dans son pays . Les cyprès alignés , la roche blonde chauffée par le soleil , paraissaient leur montrer le chemin , comme s'il s'agissait en fait , au bout d'une clairière perdue où ils n’avaient pas prévu de s’arrêter , celui d'une route sans retour . Pourtant , c’était comme si quelque chose les y avait conduits . Le lieu , silencieux , semblait chargé d’une présence qui allait faire trembler quelque chose en eux sans qu’ils sachent vraiment quoi . 

Eliaz marchait un peu en avant , s’arrêtant parfois , posant la main sur l’écorce d’un hêtre , comme s’il écoutait un langage ancien . Anne le regardait faire avec une tendresse mêlée d’inquiétude . Elle semblait parfois si proche , mais déjà ailleurs . L’air faisait bouger lentement les feuillages , comme s’ils respiraient , sentant l’humus et la bruyère . Ils avaient marché une heure dans le sous-bois . 

- , dit-elle soudain , regarde !

C’était une forme droite , couverte de mousse et de lichen , à moitié enfouie sous la terre et les ronces , verticale . Une pierre taillée , une stèle .

Ils en approchèrent , lui , écartant les branches , doucement . Le vent cessa . Plus un bruit .

- Cest une tombe , murmura-t-elle .

- Tu crois ?

- Regarde là , ce quil reste dun blason . Comme une hermine , je pense ... Et cette croix gravée , à peine visible .

Anne passa ses doigts effilés sur la surface .

La mousse , lentement , s’effritait , comme si la pierre voulait bien se laisser lire .

- Il ny a pas de nom , dit-elle , juste une date ... Vingt-cinq janvier Mil cinq cent quatorze ?

Son voisin ne répondit pas tout de suite . Il avait envie de vomir , il était affreusement pâle . Son regard s’était perdu dans un  lointain miroir lui montrant le spectre de tant d'années perdues !

- Ce lieuje crois que je le connais . Cest comme si , une nuit sans lune où il y avait de la pluie jy étais déjà venu . Quelquun me rendait les honneurs , me disait adieu .

Anne frissonna.

- Tu me fais peur , Eliaz !

- Moi aussi , j'ai peur , lui murmura-t-il à l'oreille en lui donnant un baiser , peur que tu me quittes !
Tous deux s’agenouillèrent devant la stèle , posant la paume de leur main sur elle , comme on touche un front aimé .

La jeune prof , debout derrière lui , murmura presque malgré elle : - Tu sais bien que c'est impossible , et que , demain , je dois partir !

Il ne lui répondit pas , prenant sa main les yeux pleins de larmes . Dans ce geste simple , il y avait l'alliance éternelle de deux âmes qui , s'étant enfin retrouvées , devaient à nouveau se séparer . 

8 - Mais il y avait aussi un chevalier , se dit-il plus tard , c’est ce que racontait la vieille légende , un homme loyal , qu’Anne de Bretagne aimait en secret .
Bien sûr , elle ne pouvait épouser celui qui l’avait suivie de loin , la protégeant de son ombre autant qu'il avait pu . Mais quand elle avait été donnée au roi de France , il avait disparu . Etait-il jamais allé en Terre Sainte , puisqu'on l’avait enterré ici ? , se demanda-t-il encore . Personne ne le savait . Certains prétendaient qu’il  avait voulu mourir sans blason , pour que son amour jamais ne trahisse celle qu’il n’avait pu sauver .

Par un soir de mélancolie , seul dans sa chambre au milieu de ses souvenirs , comme on jette une bouteille à la mer , il avait rédigé , post-mortem , cette " Lettre à une mère naturelle " : À toi , Maman , dont je ne connaitrai jamais le visage , tu étais jeune , tu avais peur . Tu as confié ton enfant à des mains inconnues pour qu’il vive . Tu m’as donné la vie en acceptant de disparaître de la mienne . 

Je suis issu d’un monde que je ne connais pas , d'un monde que les bourreaux voulurent effacer . 

Pourtant , je ressens cette blessure comme une mémoire souterraine , comme si , en moi , il y avait un peuple en silence , une prière étrangère , un alphabet sacré que mes rêves seuls peuvent déchiffrer . Mais comment vivre avec ces racines qu’aucune terre ne peut porter sans se fissurer Je tai cherchée sans te connaître , comme on prend la mer , celle qui ma bercé dembruns , qui ma parlé à travers les tempêtes , celle que les gens d'ici appellentmor " , comme une matrice archaïque . Elle ma appris la langue du vent , la fidélité aux morts , linsoumission . Dis-moi , Maman ... suis-je un mensonge ? Ai-je trahi ton souvenir en criant ma langue , leur langue , ou suis-je le fruit d’un miracle douloureux celui dun peuple persécuté confié à un autre peuple martyr , et qui a trouvé là un peu de paix ? A moins que ce ne soit ton propre mystère , que je tente de préserver du néant , jaime cette terre bretonne où jai couru enfant , libre , sans comprendre que ma liberté était le prix de ton exil .

Vois je suis le fils de deux femmes . Peut-être qu'au fond , c'est cela , la vérité des racines : non pas le sang , mais lamour dont on a été tissé ?

Eliaz Kergrist 

 

 

 

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( NouvellesX - Epilogue - La Stèle - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                             ___

Notes :

30 - " To be , or not to be ... "  ( Être , ou ne pas être ... ) " Hamlet " ( 1603 )  , 

acte 3 , scène 1 , pièce de William Schakespeare .

31 -Jean IV ( Yann ) De Montfort ( 1339 -1399 ) , duc de Bretagne en 1365 - François II ( Fransez , 1435 - 1488 ) , duc de Bretagne de 1458 à1488 - Anne de Bretagne

( 1477 - 1514 , fille du duc François II , devint duchesse à l'âge de 11 ans .

32 - Yann-Ber Kalloc'h ( 1888 - 1917 ) , poète groisillon de langue vannetaise , tombé au champ d'honneur - Armand Robin ( 1912 - 1961 ) , écrivain breton journaliste , critique littéraire .

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Les Clairières de l'Âme - IX - Le Glaive De L'Archange .

27 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Les Clairières de l'Âme - IX - Le Glaive De L'Archange .
 
 
 
 
LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

IX - Le Glaive De L'Archange 

 

 

 

Pour Charles Nodier

 

 

" ... Mais on n'ignorait pas qu'elle passait souvent ses nuits en prières à l'ermitage Saint-Paterne , ou à celui du fondateur de la belle basilique de Saint-Michel , " dans le péril de la mer " , sur le rocher où l'on voit encore empreint le pied d'un Ange ...  "

Charles Nodier - " La Fée aux Miettes " ( 1832 )

 

 

 

 

 

1 - On l’appelait Albert , prénom simple pour un homme complexe , autodidacte fougerais né à l’ombre des remparts de la ville , issu d’un milieu modeste où l’on cousait les godillots au rythme du tic-tac d’une horloge ouvrière , qui avait su , grâce au travail assidu de son père , Firmin Prévost , celui-ci ayant eu l’intuition du cuir et du commerce dans l’entre-deux-guerres , pérenniser les chaussures " Albert " , des modèles robustes , bon marché , conçus pour équiper les travailleurs , les enfants , voire même, plus tard , les soldats .

Pendant l’Occupation , ses affaires prospérèrent .

Partout , l'on disait qu’il avait su " sadapter ", ce mot ambigu qui , selon la rumeur locale , signifiait  pudiquement qu'il avait tenté de faire face , à sa manière , à la pénurie française en s'efforçant avec zèle d'honorer les commandes pressantes de la " Kommandantur " allemande . Il s'était d'ailleurs marié avec Liselotte , une employée germanophone à la beauté froide qui y travaillait , soit disant alsacienne , mais dont les origines troubles devaient éveiller plus tard bien des soupçons . Deux enfants naquirent de cette union de circonstance : un garçon , Gérard , suivi d'une fille , Anne-Laure , élevés dans le confort bourgeois et discret d'une belle demeure à l’écart de Fougères , vaste propriété aux volets clairs , villégiature où les fêtes familiales se faisaient encore à la mode prussienne , avec rigueur et orchestre à cordes , quand les officiers du Reich y paradaient !

Mais la fortune d’Albert fut semblable au passage éphémère d'une étoile filante . À la Libération , l'infamie tomba . Les dénonciations s’accumulèrent , les portes de la fortune se refermèrent en claquant : collaboration , profits indus , soupçons de liens commerciaux avec l’occupant . Les chaussures " Albert " devinrent l’emblème d’un enrichissement suspect . Le patron fut arrêté , jugé sommairement à Rennes , la faillite prononcée . Sa femme avait fui avec les enfants vers l'Allemagne , s'emparant des derniers bijoux de famille , et , peut-être , de ce qui restait de respectabilité . Albert , seul , purgea une peine courte mais infamante à la prison Jacques-Cartier .

Lorsqu’il en sortit , le monde avait déjà changé .

Ses anciens ouvriers l’avaient renié , Fougères l’ignorait , ses anciens amis préféraient l’éviter . Les chaînes de production s'étant vite trouvées rouillées , l’usine avait été revendue pour un autre usage . Il se retrouva entre Dol et Cancale à errer , vivant de petits boulots , finissant par trouver un emploi saisonnier dans une récolte d'huîtres , les ramassant pour quelques francs . L'homme qui avait possédé tant de cuir ne possédait plus que de la vase . Dans le froid et le vent de la baie , il grattait , à marée basse , penché sur les poches et les pieux , rinçant et soulevant les tréteaux . 

 

2 - Puis , vint cette nuit-là d’hiver où la pluie ne tombait plus , mais où le silence de la mer semblait faire écho à son désespoir . Seul sur la grève , il leva les yeux vers le Mont Saint-Michel , auréolé de nuées sombres que trouait , en ce soir d'orage , une lointaine étoile . Tandis qu'il avait pensé toucher le fond , le pécheur crut soudain voir un glaive immense de lumière descendre du ciel comme une colonne dorée venant toucher le clocher de l’archange , trait de feu brutal , irréel , qui ensuite , bizarrement , le frappa en plein coeur de sa lame étincelante .

Il tomba aussitôt dans la vase à genoux , comprenant , ce soir-là , qu’il lui faudrait prendre alors , pieds nus , la route de l'île et se décider à marcher au clair de lune , abandonnant tout ce qu’il avait été jusque là , même son nom . La grève était déserte . Le vent fouettait le tourbillon des sables mouvants qui , tel un serpent de poussière , voulaient certainement l’avaler , se disait-il tout en cheminant vers la merveille qui , de loin , n’était plus ce monument touristique où , autrefois , l'on avait célébré son mariage . Redevenu un lieu désolé , oublié , ruiné dans sa gloire , il était envahi de ronce , de chiendents , de bestioles maléfiques . Même le sentier nord , vers Tombelaine , avait disparu . Il lui fallait lutter , chaque pas ressemblant à une épreuve .

Mais là , dans cette lutte , il se souvenait encore d'un évêque du nom d'Aubert qu'il avait peut-être connu au Moyen-âge et du rire d'une jeune fille qui , dans une étrange vision , lui était apparue naguère , par une nuit basse et lourde , alors qu’il scrutait l’horizon , grelottant sous sa vareuse humide , lui affirmant que Saint Michel voulait ici un sanctuaire , sur ce rocher . Cette femme , il crut la voir se détacher de la lumière . Elle semblait glisser sur la grève comme une sirène . Son visage était doux , indéfini comme un souvenir d’enfance , mais ses yeux brillaient d’une lumière claire , presque océane . ( 28 )

- Ne perds pas courage , Albert . Le pardon est plus proche que tu ne le crois . Tu as été brisé pour renaître .

Puis elle avait disparu , comme absorbée dans le reflet du ciel .

 - Mais ce n’est qu’un îlot recouvert de boue , de vipères et de vents . Rien n'y poussera jamais que des légendes ! , lui avait-il répondu , maugréant à la cantonade , incrédule .

Elle était revenue . Une , deux , trois fois . La troisième , il avait perdu la vision de l'oeil droit , comme frappé par un feu céleste ! 

Alors , fataliste , il avait dû accepter .

 

3 - Le marcheur s’arrêta au seuil du portail entrouvert , comme si quelqu'un l'attendait à l'intérieur , pénétrant dans l’église en ruine , en partie engloutie sous la mousse et les gravats , ne sachant plus très bien qui il suivait vraiment , le paria , l'industriel ruiné , ou celui qui venait le chercher au bout de lui-même , cet Aubert qui n'avait pas voulu croire ce jeune messager caché sous une sombre capuche de moine . Alors , tout repassa devant ses yeux , son ancienne vie , sa lâcheté , son orgueil , son commerce indigne , son indifférence aux cris de la souffrance humaine !
Et il pleura . Comme un homme qui naît .

Pourtant , dans le silence alentour , il entendait toujours la même voix , claire , féminine , vibrante comme un doux lamento : - Ce lieu est rude , mais la lumière y descend . Le sanctuaire n'est pas bâti de pierres . Car c'est en toi qu'il se construit !

Les jours passèrent . Couchant d'abord dans une cellule abandonnée , dormant à même le sol et mangeant peu , il souhaita rester là , priant souvent , travaillant à remettre en état une salle effondrée , à y déblayer broussailles et lierres . Présent au lieu , comme un veilleur sans but précis , mais guidé par une certitude intime , il ne parlait guère . Il était là , simplement : il avait été appelé ! 

Un vieux chanoine bénédictin , l’un des rares vivant encore là , presque aveugle , l’avait cependant remarqué . Il ne lui posa pas de questions , mais un matin , lui tendant une écuelle de soupe , il parla simplement : Celui qui a reçu le feu ne peut plus faire marche arrière . 

Et ce fut tout . C'est ainsi qu'il songea faire un jour sa demande , ne désirant pas redevenir quelqu’un , mais voulant juste ne pas être pardonné devant les hommes , pour pouvoir offrir sa vie à Celui qui lui avait fait signe dans sa nuit .

 

4 - On le revit une quinzaine à Cancale , faire ses adieux à son ancien patron . Dans toute la bourgade , on avait entendu dire qu’un homme autrefois très riche , un fabricant de chaussures ruiné , devenu presque fou , avait pris l'habit sous le nom de frère Aubert , ceci afin de rendre hommage à l’évêque du VIIIe siècle . Il ouvrait la porte aux pèlerins solitaires , nettoyant et rénovant leurs chambres décrépites , chantant doucement les offices .

Comme ce soir où un visiteur s’étant étonné de son calme alors qu’il regardait le soleil se coucher derrière les sables , le postulant lui répondit : J'ai été riche et j'ai été maudit , j’ai été seul . Maintenant , je suis pauvre et libre . Saint Michel m’a montré ce que je ne voulais pas voir . Il m’a ramené à la lumière !

C'est ce jour-là qu'elle était entrée , un matin pâle de février , pendant que la mer était basse et que la lumière du jour passait à peine à travers la brume , les joues rougies du vent du large , un panier d’osier à la main , portant un long manteau de couleur grise , un peu usé mais quand même élégant , réclamant des coquillages d'une voix claire , et souriant à Albert comme s’il avait été un ami de toujours . Tournant son regard vers la cliente , il avait senti son coeur s'arrêter . Les yeux bleu-vert , l'intonation surtout , la forme du visage , il avait reconnu tout de suite la femme de la vision ! 

Est-ce que ... est-ce que nous nous sommes déjà vus  ? , balbutia-t-il .

Un peu surprise , elle le dévisagea , puis sourit avec douceur .

Non ... Je ne crois pas . Mais peut-être dans un rêve ? 

Un autre jour , il apprit qu'elle s'appelait Jeanne , qu'elle venait d'Avranches , dans le Cotentin , cherchant des onguents d'algues marines pour sa mère malade à Granville .

- Vous êtes nouveau ici , non ? Je viens souvent , mais je ne vous avais jamais vu .
- Je ne suis que de passage , répondit-il .
- Alors vous avez bien choisi . Le vent de la baie a le pouvoir de remettre en place les idées , lui expliqua-t-elle en lui avouant qu'elle travaillait comme secrétaire dans une étude notariale , et que , pour se distraire , le dimanche , de cette charge assez fastidieuse , elle aimait parfois pédaler à bicyclette , le long de la côte , jusqu'à la chapelle sainte-Anne-de-la-Grève . 

- Jai eu comme une impulsion ce matin , dit-elle en rangeant ses fruits de mer dans le panier . Je ne sais pas pourquoi je suis venue , je devais passer par Dol . Et puis jai bifurqué . Il faut suivre parfois les choses quon ne comprend pas

Lui la regardait , reconnaissant son visage . Il ne savait pas d’où , ni quand . Mais c’était bien elle qui lui avait dit : - Ne perds pas courage !

La femme de la vision ! Pendant plusieurs jours ,  toujours à la même heure , comme si elle avait suivi un calendrier secret dicté par les marées , non par les hommes , Jeanne revint à " L'Echoppe du Pêcheur " , achetant peu , parfois même rien , mais restant parler longuement avec Albert , semblant tout savoir de la mer , du vent , de l’âme aussi . Jamais elle ne lui posait de questions sur son passé , ne le jugeant pas , mais l'écoutant raconter son histoire . Elle revint le lendemain .

Puis , le jour suivant .

Les dialogues étaient simples , parlant de tout , des prix de l’essence , du thé qu’elle préférait , finissant par son rire facile , comme celui d'une mouette bruyante . Elle n’était pas mystique . Elle était vivante . Mais une lumière semblait l’accompagner malgré elle .

Un soir , il lui dit avec douceur , quand le soleil descendait derrière les sables :

Vous mavez sauvé , vous comprenez .
- Moi ? , lui répondit-elle en se marrant . Je ne suis quune pauvre employée de bureau qui prend , chez sa cousine , quelques jours de vacances .
- Vous mavez parlé dans un rêve .
- Alors , jai dû entrer là par erreur ! Je parle en dormant , vous savez . Ça voyage loin ?

Tous deux se mirent ensemble à rigoler !

Mais , à partir de cet instant , peu à peu , il sentit pouvoir lui confier ses secrets , lui racontant sa chute et l'absence des siens , la honte qu'il avait dû subir , lui décrivant cet éclair mystérieux qui avait enflammé son coeur , un soir d'orage , évoquant cette femme qui l’avait appelé ensuite à ne pas céder au désespoir . Il n’osa pas lui dire qu’il la croyait être celle-là même . Pas encore . Un mardi pourtant , comme ils se tenaient seuls dans la boutique balayée par le nordet , tendrement , comme une évidence , elle lui demanda : - Tu crois que je suis celle que tu as vue ? 

Albert blêmit , ne sachant que lui dire .

- Alors ... qui es-tu ?

Jeanne ne répondit pas tout de suite . Elle ouvrit la porte . Le vent fit claquer la toile de jute . Elle regardait vers le Mont .

Ce soir-là , Albert sentit naître en lui , profonde comme les fonds de la baie , une paix nouvelle . Il veilla toute la nuit , le regard tourné vers Saint Michel , dont la silhouette se dessinait dans la lumière tremblée du couchant . Le Mont n’était plus une île : c’était un seuil .

Jeanne revint une dernière fois le lendemain , le trouvant assis sur un banc , face au large . C'était la fin du week-end .

- Vous partez , alors ? Pour de bon ?
Se contentant de regardera tout autour , elle parut un peu gênée .

- Je crois que ... je ne reviendrai plus . Je ne sais pas pourquoi , je sens que cest finiCe nest pas triste , cest juste ...

Il la regarda longuement.

- Tu as fait ta part .
- Ma part ?
- Tu ne sauras peut-être jamais tout ce que tu as porté , mais moi , je le sais ! , fit-il en l'étreignant avec force .

Elle lui sourit , le saluant simplement , sans geste particulier , sans larmes . Puis , il voulut encore lui parler , mais aucun mot ne sortit .

C'est à toi , maintenant , de suivre l'appel . Tu dois monter au Mont Non pas pour fuir , mais pour me comprendre . 

 Elle s’éloigna sans se retourner , regagnant Avranches par ses chemins humides familiers .

Ce n’avait pas été un amour banal . Certes , ce n’était pas que du désir . C’était comme un coup de foudre venu d'un autre monde , un éclair sacré dans la nuit d’un homme mort . Lorsqu’elle l’avait regardé , il avait senti une brûlure , une ligne de feu , comme si le glaive de Saint-Michel , passant par ses yeux , transperçait son coeur sans bruit . Comment pouvait-il désirer Dieu et ce regard ? 
Comment distinguer l’amour humain de l'amour divin qui se dissimule parfois sous les traits d'un visage inconnu ? 

C’était cela , le trouble , cela , la blessure . Une nuit , dans l’église désertée du village , il tomba à genoux .

Seigneur , suppliait-il , je ne sais plus ce que je suis . Je suis un père déchu , un homme coupable , un cœur brûlé . Tu mas foudroyé par elle ... mais que voulais-Tu me dire ? Était-elle Ton messager ou mon épreuve ?

 

5 - De plus en plus souvent appelé " Aubert " par les anciens du port , sans doute par une curieuse ironie du destin , le novice commença à sentir en lui quelque chose se déplacer . Comme le souvenir très ancien d'un patronyme oublié qu’on prononce dans le silence . Il ne savait plus très bien s’il était encore lui-même , ou un autre qui , à travers lui , se souvenait .

Jeanne ne revint pas , mais elle avait laissé son empreinte comme une comète qui transperce la nuit . Ses ultimes paroles résonnaient en lui :

Tu dois monter au Mont ! Cette nuit-là , Albert , quand il parvint à s'endormir , fit une sorte de cauchemar voyant le Mont complètement recouvert de halliers et de ronces d'où des couleuvres rubicondes serpentaient dans la rocaille . Une voix lui disait :

- Construis ici un sanctuaire . Et lui répondait , furieux : - On ne peut rien bâtir sur ce roc stérile ! C’est un désert  . C'est alors qu'un feu descendit du ciel et que , tête brûlante , il s’éveilla .

Le matin suivant , se risquant sans guide au milieu des sables mouvants , notre pélerin fut surpris par la marée montante . Des gens le virent disparaître dans la brume comme un grain de poussière depuis les remparts de l'abbaye . Le doigt de l'Ange avait-il trop pesé sur la tête de Frère Aubert ? Toute sa vie avait défilé en lui tel un long ruban d'amertume , avec ses erreurs dues à sa recherche d'un bien-être personnel malgré les horreurs de la guerre , son refus de s'engager dans la résistance , tandis que le père de Jeanne était mort , lui avait-elle appris , pendant le débarquement ! ( 29 )

Se débattant , les jambes lourdes , pour tenter une nouvelle fois , d'échapper à la noyade , il sentait son corps s'enfoncer petit à petit dans la lise pendant qu'une vérité tranchante , une lumière crue lui traversait la mémoire !

Les pieds alourdis par la vase , il réalisa que tout s'effondrait sans bruit , que chacun de ses pas le conduisait vers le vide , non celui du désespoir , mais celui du dépouillement total où il ne resterait plus rien : ni fortune , ni nom , ni avenir . Rien qu’un homme brisé qui n’avait plus que ses fautes pour bagage . Il pensa à la tendre Anne-Laure , au petit Gérard , ses deux enfants restés en Allemagne avec leur mère après sa condamnation . Que savait-il d'eux ? Cette ignorance était comme une plaie ouverte .

L’âme poussée par une force ancienne il se rappela qu'il avait déjà été ici autrefois , mais que ce n’était pas dans cette vie . Devant lui , l’imposante abbatiale , vaisseau céleste posée sur la fange , était silencieuse . Le vent chantait entre ses colonnes comme un orgue oublié .

- Je mappelais Aubert , murmura-t-il avant de mourir .
Et dans l’écho , quelque chose sembla lui répondre :

- Tu l'es encore ...

 

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme IX - Le Glaive de L'Archange - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

28 - Saint Aubert ( vers 660 - 725 ) , évêque d’Avranches  , fondateur du Mont-Saint-Michel au VIIIè siècle , fêté le 10 septembre . 

29 - En 708 , Aubert crut voir en songe l'Archange Michel qui lui ordonnait de construire un oratoire sur un îlot rocheux se trouvant à l'embouchure du Couesnon . Cependant , doutant de sa véracité , il n'y prêta aucune attention . Le messager céleste lui apparut une deuxième fois , mais Aubert , qui hésitait encore , craignit une manifestation démoniaque . Finalement , Michel , exaspéré , lui apparut de nouveau , lui donnant cette fois un coup à la tête et lui ordonnant d'achever la tâche . À l'endroit où l'archange le toucha , Aubert eut un trou dans le crâne . L'oratoire fut alors construit , puis consacré le 16 octobre 709 . C'est là qu'il établit d'abord les chanoines , puis les bénédictins . La légende dit qu'Aubert y fut enterré .

 

 

 
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LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE - Teaser / Bio - Dernière Page .

23 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LABYRINTHE

Sils-Maria

Sils-Maria

 

LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE

( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV )

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dernière Page

 

 

 

     

 

 

 

 

   

 
Il l'aimait en cachette , elle en regardait un autre . Quand la guerre éclate , les illusions tombent , mais les blessures du passé ne meurent jamais tout à fait . Rêveur d’absolu ,Yann Kervern voit sa vie basculer en 1914 . Dans l’ombre d’un amour de jeunesse qu’il n’a jamais pu déclarer , le jeune Breton va au front avec celui que Janed aime , Jakez . Mais à quel prix ? Pouvait-il seulement choisir de le sauver , lui qui commandait sa section ? Revenu estropié , Yann se tait .

Comme après un mortel incendie , le silence s’installe au coeur de la forêt . Des années plus tard , quand il revient de Suisse , une rencontre inattendue bouleversera l’ordre établi . Là où la guerre semblait avoir clos le livre , une dernière page restait à écrire . Entre Brocéliande et les neiges alpines ," Labyrinthe " et " Le Veilleur de Brocéliande " tissent le destin d’un homme partagé entre sacrifice d'un amour impossible et loyauté .
Un roman où le secret des âmes parle plus fort que les mots ...

 

 

 

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la musique , la culture celte , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Dernière Page Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights

reserved - " LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE " - Copyright 2025 .

       

( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV )      

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LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV  ) - V - Table des Matières .

22 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE VEILLEUR DE BROCELIANDE

Yann Kervern I

Yann Kervern I

LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE

( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV )

 

 

 

V - TABLE DES MATIERES

 

 

1 -  Préface / Dédicace

      Notre-Dame des Anges

 

2 - Labyrinthe

     ( Cycle de L'Etoile XXXIII )

           Première Partie : Sils 

I - Partir  - II - L'Homme en Noir - III - Esther Jung - IV - Docteur Clarissa Dorn - V - Celle qui Montre la Route - VI - L'Albatros  .

       Seconde Partie : Janed Kerneis

VII - Les Semences du Ciel - VIII - Soeur Gabrielle .

 

3 - Le Veilleur de Brocéliande 

     ( Cycle de L'Etoile XXXIV )

- La Dame du Lac ( Prologue ) - II - L'Amour et la Guerre - III - Transformations - IV - La Reine Endormie - V - L'Orpheline - VI - Les Ombres du Concerto - VII - Rolf Darnheim - VIII - Nostalgie ( Epilogue ) .

 

4 - Le Jaspe du Cercle D'Or

         ( Résumé )

I - Prologue - II - Première Partie - III - Deuxième Partie : " Nouvel Espoir "  - IV Troisième Partie - V - Quatrième Partie .

 

5 - Table des Matières

 

 

 

 

 

DAN AR WERN LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV ) - V - Table des Matières - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés . " LABYRINTHE " ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) et " LE VEILLEUR DE BROCELIANDE " ( Cycle de L'Etoile XXXIV ) , copyright 2025 .

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