UNE VIE D'ARTISTE - II - MASQUES - 5 ) Le Chant du Cygne .
UNE VIE D'ARTISTE
II - MASQUES
5 ) Le Chant du Cygne
11 - " Une âme qui en fait une
autre , un corps qui nourrit un autre corps en lui de sa substance ... " ( 27 )
Elle venait de donner , peu avant son départ , un concert , se demandant si ce n'était pas , en fait , sous cette forme , le dernier , car ayant vu , dans sa jeunesse , le "maestro " , visiblement transfiguré par l'amour , sans doute inavoué , qu'il ressentait pour son élève , diriger pour elle "Après un Rêve " de Fauré , elle avait éprouvé un violent sentiment de jalousie , ayant désiré , à sa place , mais d'une manière
différente , murmurer tendrement à l'oreille d'une autre fille jamais revue qu'elles pourraient aussi bien toutes deux sur Terre , être unies par la Providence ?
( 28 )
Alors , blessure au coeur , combien de temps lui avait-il fallu attendre , fascinée par l'éclat de ce regard frappant de la couleur de ses yeux verts les eaux sombres du Bourget ?
Pouvait-on vraiment devenir un seul être communiant à l'indicible patrie d'un idéal commun , s'inquiétait-elle avant de partir , et suivre ces petites taches blanches , là-bas , dans le ciel , couple de cygnes qu'elle avait vu peut-être , comme Lamartine , s'élancer vers cette station des Alpes , refuge éphémère dont venait de lui parler Francis , où , par miracle , elle avait pu aussi retrouver celle qui , un jour , avait enflammé son bel âge ! "
Noyé dans la douceur d'une telle aube , songea-t-elle par la suite , quelque chose en nous brûle parfois d'un immense désir de l'Eternel : Celui qui peu à peu s'approche devient un soleil immense où rayonne une figure ayant parfois la force d'un homme , parfois la douceur d'une femme , être double , androgyne , changeant de manière imperceptible comme la surface de ce lac gelé que , loin de la rigueur de l'hiver , mille couleurs de joie
printanière , lors d'une heure de gloire, feront revivre ! Et n'est-ce pas-ce pas
Lui , également , qui offre Sa fille Myriam aux pauvres mortels , divine princesse dont la pâleur vous brûle d'une flamme salvatrice à travers le cristal de l'onde ?
- N'êtes-vous pas l'Ange ? , balbutia-t-elle enfin par devers-elle , tout en
sueur , à demi hébétée par la fièvre ...
12 - " ... Ce matin-là , dès l'aube , la ville de Reykjavik lui apparut comme un fantôme à travers les contrées intemporelles d'un rêve où , entre l'éveil et l'endormissement , les années se
confondent ... " ( 29 )
Le film était fini , beaucoup de gens dormaient plus ou moins bien dans l'avion . D'autres luttaient peut-être , comme elle , sous un quelconque lumignon , dans la cabine obscure de ce 747 " Jumbo " , s'efforçant avec peine , par la lecture , d'oublier la longue attente provoquée par la panne .
Elle tentait d'harmoniser la brève nouvelle d'une autrice américaine lui ayant plu depuis si longtemps qu'elle se plaisait à en changer les phrases pour mieux les pianoter sur son portable musical .
C'est alors qu'elle avait cru soudain l'apercevoir ! La vie semble étrange , parfois , difficile à
comprendre . Présage ou coïncidence ? Il était passé si vite , une première fois , dans l'allée , comme l'ombre de son propre Destin qui s'était mis à surgir
là , brutalement dévoilé , des phrases de son livre .
Sans doute était-il temps ? Qui peut savoir ?
... A travers le hublot , l'océan des nuages gris et roses colorait l'immensité sombre de l'atlantique , s'irisant des éclats d'or du soleil émergeant peu à peu au-dessus de l' horizon . Sa lumière commençait à poindre , et la nuit se voyait contrainte , en même temps que lui , de donner naissance à la beauté d'un nouveau jour sans doute incomparable , comme celui du retour d'une voyageuse attendue depuis des lustres .
C'est avec une grande surprise qu'elle le vit brusquement
réapparaître ... Elle aurait voulut se lever , courir vers lui comme une folle échappée d'un asile d'aliénés . Qui aurait su le dire ? Et puis , dans le creux de l'oreille , tout lui confier du calvaire de sa vie actuelle avant de lui parler de son dernier mariage et de la fuite de son
" ex " avec sa fille vers les Etats-Unis . Mais comprendrait-il vraiment ce désir qu'elle avait eu , jadis , de changer ses façons de vivre avec lui pour un immense besoin de liberté ?
Ne demeurait-il pas au Canada , maintenant ? Sans en être bien sûre , elle l'avait souvent recherché dans les salles de concert . Certes , les regrets sont toujours vains , fouiller dans le passé ne sert souvent qu'à faire s'agiter des spectres ...
Sa curiosité , cependant , la poussa . N'avait-il rien oublié de ses sentiments pour elle ? Une seconde , elle revit le temps de leur " insouciance " : deux étudiants se baladant à Paris , main dans la main , sur les quais ...
- " Que c'est étrange de vous revoir
ici ! , lui dit-il de son côté , au bout d'un instant de gène ... Mais , sortant péniblement de sa torpeur , la jolie rousse avait le dessein caché , en bredouillant un discours de circonstance , de vouloir masquer son émotion .
- Ce matin , j'ai pris conscience de la vanité d'une étoile filante qui , avant d 'être engloutie par la mer , n'a laissé en fin de compte que la trace d 'une ombre au milieu de la nuit ! Je crois que je n'ai plus envie de souffrir afin d'accéder à tout ce que voulait dire un compositeur . A quoi ça servirait , après tout , de le comprendre au-delà des noires et des croches qui se courtisent amoureusement ou bien , au contraire , des silences qui curieusement
s'entrechoquent ! Moi aussi , je veux bâtir un autre langage ! "
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Notes :
27 - " Le Soulier de Satin " ( 1929 ) , pièce de Paul Claudel ( 1868 - 1955 ) , Troisième Journée , Scène I .
28 - " Après un Rêve " - Levati sol que la luna è levata - op. 7 n°1 , de Gabriel Fauré ( 1845 - 1924 ) , publié en 1878 .
29 - D'après " The Sojourner " ( Celui Qui Passe ) , nouvelle de Carson McCullers dans " La Balade du Café Triste " ( The Ballad of the Sad Café and Other Works , 1951 , Houghton Mifflin - All rights reserved ) .
UNE VIE D'ARTISTE - II - MASQUES - 4 ) Transfiguration .
UNE VIE D'ARTISTE
II - MASQUES
4 ) Transfiguration
8 - Allo , c'est Ariel , est-ce que la
" tempête " a eu lieu comme prévu , tout s'est bien passé ?
- Ma chérie , rappelle-toi la chanson :
" L'Ange de la Mort , comme une taupe , a été enterré dans un terrier " . ( 21 )
" Le vaisseau du roi est en sûreté dans un havre ... " ( 22 )
Ne t'en fais pas , nous serons bientôt libres tous les quatre ! Sybille va bien ?
- Tranquillise-toi , ton mec me l'a confiée en attendant que tu débarques ! Nous serons tous là pour t'accueillir à Saint-Jean ! ( 23 )
9 - Le lendemain , dès l'aube , le taxi s'élançait , se dirigeant vers l'aéroport par une petite route circulaire enneigée longeant le " Myvatn " où des nappes de brouillard , lambeaux de grisaille cotonneuse , s'accrochaient aux cimes de quelques feuillus rabougris posés tout autour d'une verte prairie au-dessous des nuages , dans les vagues reflets de ce lac volcanique immobile que le soleil matinal , enfantant peu à peu septembre , enveloppait aussi de quelques éclats de lumière virevoltant au vent ... ( 24 )
" Baptême céleste " , pensa la voyageuse en admirant ce paysage fantastique où le bien-être et la renaissance , la transfiguration de l'homme pouvaient être favorisés par un délicat équilibre entre l'onde sulfureuse et le rayonnement solaire , tandis qu'ailleurs , dans d'autres lieux invisibles , c'était plutôt la chaleur excessive ou des pluies acides qui provoquaient la mort ! "
Mais la pureté de ton eau finira-t-elle par vaincre le rocher ? , se demanda-t-elle soudain , songeant à ce bijou dont tout le monde parlait dans la presse internationale , et qui venait d'être subtilisé l'avant-veille dans un musée de Washington : Le Diamant Bleu !
( 25 )
Alors , des perles de flamme lui parurent jaillir de toutes parts , comme si , tout à coup , le volcan réveillé s'était irisé des couleurs d'un arc-en-ciel avec bien d'autres éclairs luisant dans l'oeil d'un immense et sauvage
aiglon , violente créature brusquement surgie des abymes , comme un secret perdu dans le crépuscule d'anciens
jours ! Puis , dans la frénésie de cette extase incendiaire , elle crut voir
ensuite , comme cette petite fille ayant retrouvé, dit-on , par miracle Excalibur dans un lac de Cornouailles , l'épée rouge et flamboyante du roi légendaire ou , peut-être , le bec tranchant du rapace , étinceler dans le demi-jour , irradiés par les yeux d'Arthur tels deux gemmes merveilleuses , des escarboucles de lumière dévorante !
" Ecoute , musique , songea-t-elle en elle-même alors , je suis en train de comprendre quelque chose ... ( 26 )
Qu'est-ce que l'amour , après tout , sinon cette flèche cruelle venant de toi , comme l'éclair zébrant sans rémission les profondeurs de mon coeur ?
10 - Et sans doute prit-elle peur en ce moment pénible où , venant elle même de recevoir ce violent coup de poignard , ses pensées se perdaient au-dehors dans l'averse neigeuse avec l'automobile y dessinant la trace incompréhensible d'un nouveau chemin , sensation périlleuse mais pleine d'espoir , comme , aussi , cette impuissance à en saisir sur-le-champ toute signification !
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Notes :
21 - " Free Four " , chanson de Pink Floyd sur l'album " Obscured By
Clouds " , musique du film " La Vallée " de Barbet Schroeder - Copyright 1972 Roger Waters / EMI Records LTD - All rights reserved .
22 - " La Tempête " ( The Tempest , 1610 - 1611 ) , Acte I , Scène 2 , de William Shakespeare . Voir note 12 .
23 - Aéroport desservant la ville de Saint-Jean ( Nouveau-Brunswick )
24 - Lac Myvatn , situé dans les environs du volcan Krafla dans le nord de l'Islande , proche d'Akureyri .
25 - En 1668 , de retour d’un voyage en Inde , Jean-Baptiste Tavernier ( 1605 -1689 ) rapporta un millier de gemmes pour Louis XIV . Parmi elles , figurait un diamant de 115 , 4 ct ( environ 23 g ) à la teinte " céleste " : le Diamant Bleu !
26 - " Le Soulier de Satin " ( 1929 ) , pièce de Paul Claudel ( 1868 - 1955 ) , Deuxième Journée , Scène X .
UNE VIE D'ARTISTE - II - MASQUES - 3 ) Délire .
UNE VIE D'ARTISTE
II - MASQUES
3 ) Délire
" Je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe . Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu , et mille fleuve pareils , dont les teintes indiquaient les différences chimiques , sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau ... "
Gérard de Nerval - " Aurélia " I ,4 .
7 - Happée par un cauchemar étrange que le battement saccadé d'un invisible métronome hantait d'une musique lointaine dont l'origine provenait sûrement de la soute d'un immense
avion , là-bas , brûlant sur la piste , elle s'était jetée toute habillée sur son lit , se sentant complètement anéantie par ce qu'elle venait de vivre sans qu'elle en soit vraiment sûre , tellement cela lui avait paru effrayant l'espace d'un instant , perdue dans une sorte de vertige et s'interrogeant sur ce qu'elle aurait espéré connaître à nouveau de plus enthousiasmant en dehors de l'épouvantable vision de ces blocs de couleur sombre des montagnes d'encre d'un ciel cruel , sinistre paysage aperçu fugitivement par la fenêtre de son hôtel , où évoluait cet ange noir , ce pantin ridicule masqué d'écarlate qui paraissait la narguer dans sa monstrueuse solitude , Francis
peut-être , ou Paul , son fiancé , voguant comme un aigle aux serres sanguinolentes dégoulinant sur un désert de passagers résignés , faisant planer son ombre tragique sur les ineffaçables traces de la catastrophe inexpiable de sa vie ?!
Pourtant , qu'étaient-ils près d'elle , "célèbre " musicienne ?
Elle se demanda , sanglotant , s'il était vraiment possible de survivre au terme d'un tel parcours , comme si , après avoir tenté de sauter jadis dans le vide et de franchir ainsi d'un seul coup le seuil de cet au-delà du mal inespéré depuis le haut du cercle , on parvenait enfin , pour conclure , à se débarrasser du vieil uniforme de ses illusions perdues ... Celui de son père , par exemple ?
Mais n'offrons-nous donc rien , se questionna-t-elle ensuite , à la douleur des survivants qu'un peu d'indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ?
Et lui , qu'aurait-il donc
ressenti , son " petit ami " de l'époque , alors qu'elle ne lui avait jamais rien dit de la tristesse profonde et maladive de sa mère , victime des frasques paternelles ?
Quelques heures de sommeil plus tard , les yeux à demi ouverts , la femme remuait encore tout cela sur son balcon , fascinée au petit matin par l'immensité du cosmos étoilé dominant le panorama obscur qui l'entourait , se rappelant celui de son enfance en Nouvelle-Ecosse , et ce long chemin balayé par le vent qui l'avait amenée nulle-
part , lorsqu'elle était partie pour en finir à travers champs vers la falaise abrupte !
Elle se revit au moment où tout lui avait semblé si sombre , au bout de l'énorme gouffre de ténèbres trouant le sol mystérieux , se souvint-elle , comme l'évoquait aussi le martèlement de la pluie sur les tuiles , résonance en elle d'un glas sépulcral au-dessus de la pièce où elle avait dormi , lorsqu' à minuit sonnant les fantômes insatisfaits de ses parents s'époumonaient en vain pour l'entraîner de leur côté !
D'ailleurs, n'était-ce pas le vertige de leur chute interminable , ensuite , qui l'avait conduite dans un silence horrible à travers l'infini ?
Réfléchissant à ce qu'elle faisait là , couchée dans cette chambre , trempée de sueur , elle écouta craintivement la sonnerie de son portable qui l'avait réveillée !
Regardant par la fenêtre , elle remarqua encore quelques traces de l'orage nocturne ayant agité sous son crâne un ouragan bien plus dévastateur que dans les rues désertes d'Akureyri . Dans son délire , elle avait , à cause de lui , presque tout oublié , sinon quelques bribes de la soirée d'hier , mais en voyant l'horizon mystérieux couronné de nuages toujours très menaçants , la voyageuse chercha plus loin que le bras de mer assoupi sillonnant le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentaient parmi les lobes de son cerveau en feu : elle frissonna de plus belle en revivant les affreuses turbulences qui avaient amené l'avion à se poser ici en catastrophe ! ( 20 )
Elle décrocha le téléphone ...
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Notes :
20 - Akureyri , petit ville du nord de l'Islande .
UNE VIE D'ARTISTE - II - MASQUES - 2 ) La Clé du Contretemps .
UNE VIE D'ARTISTE
II - MASQUES
2 ) La Clé du Contretemps
4 - Dans une sueur d'angoisse ,
Dickie , tout à coup s'éveilla , percevant par l'imposte , à travers le hurlement des flots d'épouvante , un timide rayon de lumière comme si son âme pensait y fuir , guettant une issue , plus mystérieuse et sans doute plus redoutable
encore , à cet horrible cauche-
mar ! N'avait-elle pas ressenti cette impression bizarre de n'être , en fait , jamais sortie de ce mauvais piège , telle une vague menaçante surgissant de l'aube au milieu du détroit , n'en finissant pas de mourir , impuissante , au rivage d'une lune argentée ?
Tout lui avait semblé si sombre , étrange comme le martèlement de la pluie sur les tuiles , résonance en elle d'un glas sépulcral , juste au-dessous de la chambre où , jadis , dans son rêve , dormait un Ange , chaque fois qu'il venait , à
minuit , lui rendre visite , fantôme insatisfait du vent s'époumonant en vain par la persienne aveugle d'une mémoire outragée ! Ou alors , n'était-ce plus , maintenant , qu'une chute interminable , comme celle de l'avion vers ce lieu horrible , à travers le ciel infini ?
Que lui était-il arrivé pour voir de plus en plus grossir en elle ce petit point de lumière blanche et bleue , l'oeil de son père ou celui de
Paul , son " boy-friend " , peut-être , au centre d'une tentaculaire toile d'araignée liant sa maudite âme à la sienne , tel un cockpit plongeant de façon vertigineuse au centre des premiers balbutiements de roche et matière brute de son moi naissant , depuis ce gouffre insondable de l'explosion de millions de consciences furieusement délatrices jusqu'aux subtiles ondes fluidiques d'une rutilante gemme stellaire éclaboussant de ténébreuse incandescence le trésor caché du Temple de Salomon ?
Rajeunissant de plus en plus afin de reprendre , certainement pour leur plaire ou se dissimuler , sa première
apparence , elle s'était mise à gémir , gagnée par la fièvre et le désespoir sous le regard de l'astre nocturne au-dehors , qui semblait la narguer de son sourire impassible au milieu d'un ciel soudainement redevenu clair ...
Puis , se demandant ce qu'elle faisait là couchée dans ce lit , trempée de sueur , elle écouta craintivement le dernier des bips de son portable qui l'avait réveillée .
Regardant par la fenêtre , elle remarqua sur la route détrempée de neige quelques traces de l'orage ayant agité sous son crâne cet ouragan dévastateur qui avait complètement bouleversé sa journée d'hier !
5 - Ils avaient trop bu , c'était
évident , ne pouvant reprendre le cours normal de leur bavardage .
- Mademoiselle ... , hésita-t-il
ensuite , essayant d'engager , timide et troublé , un dialogue , lui demandant par quel miracle ils se retrouvaient
ici , dinant ensemble au coin du feu , sur cette île isolée .
- Vous voudriez déjà connaître , en exclusivité , " La Clé du Contretemps " ? , lui répondit-elle d'une voix délicieusement exotique après un long moment rempli de gêne et d'ironie . Car c'était le nom d'un morceau qu'elle s'était mise à pianoter dans sa tête et sur son coin de table , dans le petit restaurant de cet hôtel
fantôme , sur une plage abandonnée .
- Peut-être faisions-nous partie d 'une terre idéale , en harmonie parfaite avec notre nature profonde , vers laquelle chacun de nous cheminait plus ou moins consciemment toute sa vie ? , se contenta-t-elle de lui répondre avec un sourire triste de circonstance . La recherche , si vous voulez , d'un accord de quinte à notre portée ... Mais comme une pause , n'est-ce pas , vaut quatre soupirs , j'espère encore que ce bienveillant silence de ma part vous montrera aussi une attente en suspens guettant un faible signe de votre
indulgence concernant l'oubli de cette
" Classe de Neige " que nous aurions vécue ensemble il y a vingt ans ? C'était où , déjà , cette fameuse station de montagne , j'en ai visité pas mal !
- Pardonnez-moi de faire un peu comme le saumon qui cherche la rivière pour y pondre ses oeufs ? , lui répondit-il à son tour avec hardiesse , déçu qu'elle ne l'ait pas reconnu , s'efforçant de mieux la comprendre pour se noyer corps et âme dans l'eau bleue de ses yeux clairs de sirène ou de femme-poisson mouillés
de larmes .
- Truite saumonée , en ce qui me concerne ! , s'était-elle efforcée d'abord de plaisanter , rougissante , lorgnant plutôt vers la carte , songeant peut-être au morceau de Schubert qu'elle venait d'interpréter sous forme de " blues " pour détendre l'atmosphère . C'est un peu de ça qu'il s'agit , n'est-ce pas , de la raison pour laquelle vous vous êtes échoué
ici ? Car pour moi , mon père m'a déjà laissé tomber à la naissance , parait-il , alors , ça ne vous suffit pas ? Comment savoir s'il était breton , d'ailleurs , ce pauvre type !? , appuya-t-elle en le dévisageant , la mine dégouttée , sans qu'il puisse vraiment bien comprendre ce que signifiait ce brutal accès de colère vis-à-vis de quelqu'un qu'elle avait pris pour un dragueur impénitent . ( 16 )
- Vous savez , je rencontre tellement de monde ! , lui lança-t-elle ensuite d'un air méprisant .
6 - Bien sûr , il en était convaincu , la porte de sa chambre , Francis ne pourrait jamais la franchir , se désolant en lui-même et dans le secret de son coeur au bout de quelques verres d'Einstök en supplément , tandis qu'il revivait en songe tous ces vains espoirs déçus de sa jeunesse en essayant de la suivre au second étage . ( 17 )
- Eh bien , vous , monsieur l'ancien élève de Sainte-Hospice , parlez-moi un peu plus de cet autre cours , n'est-ce
pas , qui utilisait les mots plutôt que les notes , celui qui , selon vous , dans notre école , ressemblait à un récital sans musique . ( Elle devait faire
allusion , sans doute , à son intérêt pour la poésie mystique ) .
- Nous apprenions la
Miséricorde , souvenez-vous ! , parvint-il à courageusement lui rappeler , celle dont parlait Jean-Paul II suite à son attentat , qui arrive , écrivait-il , après une " souffrance qui brûle et consume le mal par la flamme de l'amour et qui tire aussi du pêché une floraison multiforme de bien " . ( 18 )
- Miséricorde , mon Dieu ! . Le jour où j'entendrais parler de mon géniteur , qu'il fasse gaffe , celui-là ! , le défia-t-elle d'un air bravache avant de monter à l'étage .
Mais pour finir , elle s'était tranquillement rassise au piano dans le hall de l'auberge . Et certains clients se mirent même à reprendre avec elle un air de jazz :
" Love is a circle ,
Take my hand , my friend ,
Love is a circle ,
Love will never end ... " ( 19 )
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DAN AR WERN - Une Vie D'Artiste - II - MASQUES - 2 ) La Clé du Contretemps - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Une Vie D'Artiste " , copyright 2023
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Notes :
16 - Quintette en la majeur , D. 667 , " La Truite " ( Forellenquintett , 1819 ) , seul quintette composé par Franz Schubert ( 1797 - 1828 ) , compositeur autrichien .
17 - " Einstök " , marque de bière islandaise .
18 - " Mémoire et Identité " ( 2005 ) , pages 201 / 202 , Jean-Paul II ( 1920 - 2005 ) .
19 - " Love is a Circle " , paroles de Manny Feldman , musique de Graeme Allwright ( 1926 - 2020 ) dans l'album de ce dernier : " Tant de Joies , Graeme Allwright and the Glen Ferris Quartet " , copyright 2000 Graeme Allwright / EPM Musique - ADES - Tous droits réservés - All rights reserved .
" L'amour est un cercle ,
Prends ma main , mon ami ,
L'amour est un cercle ,
L'amour ne finira jamais ... "
AN ERBEDER ( 1 ) - Teaser / Bio - Marie-Morgane .
AN ERBEDER ( 1 )
Teaser / Bio
Marie-Morgane
Je me rappelle encore ces lointaines vacances d'août 1984 où , par une belle nuit
d'été , rêvant du côté de Brocéliande , ce pays légendaire de mon enfance , avec une petite escale magique au Manoir du Tertre , juste au-dessus du Village des Forges , l'idée d'un conte fantastique avait germé dans mon
esprit . Passionné depuis toujours par la vieille langue bretonne et par la civilisation des Celtes , je reprenais quelques prénoms glanés ici ou là , dans " L'Herbe de la Vierge "
( Geotenn Ar Werc'hez ) , par exemple , ce chef-d'oeuvre de Jakez Riou , qui m'avait tant marqué , inventant , comme Alain-Fournier , tout un univers nourri de symboles , de
poésie , de nombres , véritable transposition mythique , ou cheminement de la réalité au rêve , tel que l'exprime avec justesse l'auteur du " Grand Meaulnes " , l'un de mes maîtres , mais aussi les héros de Shakespeare , de Walter Scott , ou de Tolkien ! C'était une nouvelle " Fête Etrange " en plein coeur de la forêt séculaire , gardienne silencieuse du secret des temps immémoriaux .
Mais voici le temps venu , cher lecteur , dans ces deux premières parties , de découvrir la version première , car on ne peut savoir vraiment , n'est-ce pas , ce qu'est la Bretagne si l'on ne connaît pas sa langue . C'est ce que j'avais découvert moi aussi , l'oeil émerveillé , m'embarquant dans cette aventure comme le feraient un jour sur la " Marie-Morgane " , rafiot du vieux loup de mer " Tadig "
Tanguern , mes deux bambins vouant à la découverte du " Gaeltacht " celtique , sinon du Graal , leur coeur battant d'un fol espoir , celui de l'éternelle jeunesse ...
Un = Trois , la boucle est bouclée ! Mon trentième livre , c'est la version originale du " Passeur des Mondes " ! Bonne lecture !
DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la musique , la culture celte , l'ésotérisme et la
spiritualité ...
DAN AR WERN - AN ERBEDER
( 1 ) - Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Marie-Morgane - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AN ERBEDER ( 1 ) " - Copyright 2023 .
UNE VIE D'ARTISTE - II - MASQUES - 1 ) Tempête .
UNE VIE D'ARTISTE
II - MASQUES
1 ) Tempête
" Où est la fêlure par où l'on peut apercevoir l'universel désastre ? "
Virginia Woolf - " Les Vagues "
Miranda : " M'aimez-vous ? "
Prince Ferdinand : " Oui , plus que tout au monde , je vous aime , je vous estime , je vous honore . "
William Shakespeare - " La Tempête " , Acte III , Scène I .
1 - L'amour , d'ailleurs , n' était-ce qu'une illusion ? Sachant qu'il était à Paris depuis peu pour étudier la comédie , elle l'avait suivi un soir , après les cours , bouleversé , depuis la rue de Mont-
pensier , se mettant à courir après cette
" ombre rêveuse et téméraire " , mystère de tant de fraîcheur et d'innocence . ( 11 )
Après tout , ce monde n'était pour eux qu'une vaste scène de music-hall ou de théâtre , et les mots pour le décrire , joués par tant d'acteurs avec avidité parfois , qui , apparemment sans raison , leur nouaient la gorge , ne leur semblaient bien trop souvent qu'un masque dissimulant avec peine le douloureux secret de leur âme ... Pourtant , dans ces ténèbres du crépuscule où , perdu dans la foule comme un navire sur la mer , elle errait vers l'autre incognito , il finirait bien , se disait-elle , par la rejoindre au plus beau soir d'une rencontre , celle de quelqu'un qu'il souhaitait depuis longtemps connaître , mais qu'il lui arriverait de trouver quand il ne la chercherait plus , tombant par miracle enfin sur celle qu'il avait peur , sans doute , jusqu'ici , de découvrir ? Son double ?
" Chère Miranda ( ou plutôt
Clara ) , j'ai rêvé de vous , lui écrirait-il en secret , j'ai rêvé encore que vous cherchiez votre chemin dans ma nuit , tout comme moi dans la vôtre , et que nous finirions par nous aimer un jour ... Cette infinie douceur cachée en vous comme une rose délicieuse et légère de mon jardin de souffrance , la découvrirai-je ? Et ce beau sourire de lumière arraché à l'étoile de la Mort , me le donnerez-vous ?
2 - Le soleil déclinait sur le parc , laissant ses derniers feux brûler le fronton des façades qu'un trio insoucieux de mannequins et photographes bravait encore de leurs sourires enjôleurs , snobant de rares passants pressés témoins de leurs poses .
" Qu'aurais-je pu faire d'autre ? , se demanda-t-elle, tourmentée par cette rencontre d'un soir , pendant que son âme prisonnière se voyait obligée de fuir un terrible sentiment d'angoisse mêlé de culpabilité , son amie Ariel , partie le matin même , ayant été obligée de prendre un train pour l'île d'Ouessant , lieu où son père vieillissant , s'était-elle excusée , réclamait son aide . Elle était restée en fin de compte si peu de temps , blottie dans cette chambre parmi les bibelots de jadis , comme inexorablement échouée au milieu de ses rêves tels ces quelques arbres bordant de leurs sinistres silhouettes décharnées les allées sombres du Palais-Royal , ombres d'un vaisseau-fantôme ...
" Mais comment vivre sans elle ? , se torturait-elle néanmoins , fixant , pour s'endormir , l'horloge ancienne au visage impitoyable comme si elle ne parvenait qu'à lui rappeler le sien , pendule murale dont les aiguilles , " deux caravanes traversant un désert " , sonnaient le glas de sa solitude ... ( 12 )
D'ailleurs , l'avait-elle jamais aimée ? Le pire tourment , c'est le doute , finit-elle par conclure à la fin d'un sommeil agité , se levant pour , ensuite , contempler , l'oeil indifférent , ce mirage de Lune paraissant un songe à la surface de l'onde frémissante ...
Comment se produit le retour de la clarté lorsqu'on revient du royaume invisible ? Quand il n'est pas partagé , l'amour peut-il jamais mourir ? Tant de questions l'agitait dans tous les sens , l'empêchant de dormir au pied du piano silencieux . Car la musicienne avait fui , profitant peut-être d'un prétexte pour mettre un terme définitif à leur
duo .
3 - C'est qu'elle guettait le retour de l'hirondelle comme on attend la venue du
printemps ! Mais les notes , parfois , vous pèsent si lourds qu'aucun oiseau , trouvait-elle , n'aurait pu s'envoler de la partition ! Parfois Dieu calme la tempête , souvent , l'homme la laisse éclater !
- Qui apaisera la mienne ? , implorait-elle au matin de ses quarante
ans . J'ai beau rêver d'un prince de Shakespeare , l'aimer sur scène , j'ai tant de mal à l'approcher ! ( 13 )
Ces après-midis , l'orage hurlait sa plainte au coeur des grands arbres d'hiver , et des nues d'épouvante , roulant à la surface des toits , ruisselaient de neige et de pluie sur leurs tuiles , pénétrant , comme elle tombait en elle , infiniment , le bois vermoulu des charpentes :
- Des blessures si profondes , gémissait-
elle , qu'elles ne doivent se murmurer qu'à l'oreille d'un ange , tel un brûlant secret !
Certain soir de relâche , Clara suivait sa petite troupe au cabaret , se sentant transporté par la voix chaude et souple de la chanteuse aux prunelles expres-
sives , luisant comme des pépites , celle-ci l'excitant de son charme aguicheur , puis s'amusant à lui chanter d'une ardeur infatigable , et pour Ariel , peut-être , dont elle lui avait
parlé , des extraits de Schubert , Messager , Fauré , Saint-Saëns , parvenant à donner à chaque mélodie , dans la religiosité de l'auditoire , sa couleur unique . Alors , quelques phrases de Proust lui revenaient en
mémoire , évoquant , elles aussi , " l'angoisse de la musique et ses élans brisés par des chutes profondes " .
( 14 )
4 - Mais un jour , celui qu'elle avait tant cherché retrouva enfin celle qui s'avançait en toilette claire et nuage de
soie , celle qu'on n'attendait plus , la demoiselle d'ancien satin , d'aurore diaphane , avec son chapeau de roses dans un grand champ de fêtes gracieuses , femme limpide et simple , cygne majestueux glissant sur le lac scintillant des nuits étoilées !
Folie d'un soir s'était tue . N'allait-elle paraître , maintenant , la reine
bien-aimée ?
N'allait-elle guérir tous ses désespoirs les plus secrets de son ineffable pas de danse , versant sur ses plaies ouvertes la magie , l'enchantement d'un baume séraphique aux divines harmonies ?
" Ta face est ma seule patrie ,
Elle est mon royaume d'amour ! ( 15 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Une Vie D'Artiste - II - MASQUES - 1 ) Tempête - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Une Vie D'Artiste " , copyright 2023
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Notes :
11 - " Miracles " ( Introduction de Jacques Rivière , 1924 ) et " " Correspondance Jacques Rivière - Alain-Fournier 1905 -1914 " , Gallimard , Paris , 1937 .
12 - " Les Vagues " ( The Waves , Virginia Woolf , 1931 ) .
13 - " La Tempête " ( The Tempest , 1610 - 1611 ) , l'une des dernières pièces de William Shakespeare .
14 - " Les Plaisirs et les Jours " ( Les Regrets , Rêveries Couleur du Temps - IV - Famille Ecoutant la Musique ) , Marcel Proust , 1896 .
15 - Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus
( 1873 - 1897 ) .
LETTRES D'UNE IMMORTELLE - Première Partie - Claire - XIII - Miracle .
Lettres d'une Immortelle
PREMIERE PARTIE : Claire
XIII - Miracle
( 04 septembre 2023 )
L'amour n'est pas impossible , n'est-ce pas ? J'ai rêvé de toi , j'ai rêvé encore que tu cherchais ton chemin dans ma nuit , tout comme moi dans la tienne , et que nous finissions par nous croiser dans ces ténèbres d'un monde où nous errions l'un vers l'autre au plus beau soir d'une rencontre , celle de quelqu'un que l'on croyait depuis longtemps connaître , mais qu'il nous était arrivé de retrouver quand nous ne le cherchions plus , de tomber par miracle sur cette personne que nous avions peur , peut-être , un jour , de redécouvrir ?
Chère amie , cette infinie douceur cachée en toi comme une rose délicieuse et légère de mon jardin de souffrance , la retrouverai-je ? Et ce beau sourire de lumière arraché à l'étoile de la Mort , me le rendras-tu ?
Dan
( A Suivre )
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UNE VIE D'ARTISTE - I - L'Epée ( Epilogue ) .
UNE VIE D'ARTISTE
I - L'Epée
à mon père , ancien d 'Indochine
Epilogue
Ils tentèrent de fuir en
Australie , mais ils n'en eurent pas le temps , rattrapés par une main vengeresse qui laissa les deux amants dans un fossé , le corps frappé d'un glaive .
Bien sûr , l'on s'arrangea pour faire de cette mort peu glorieuse un acte d'héroïsme et , le militaire ayant une petite célébrité , eut droit aux obsèques nationales dans la cour des Invalides , parmi tous ceux tombés au champ d'honneur .
Des années plus tard , son héritière , un soir de Saint-Sylvestre , eut la surprise de recevoir par la poste le récit de cette romanesque aventure signé de la main de sa demi-soeur , une certaine Apsara , celle-ci précisant même que sa mère ne se trouvant pas avec son père au moment du crime , avait tenté de prendre le bateau pour venir le sauver au moyen d'un élixir ancestral connu seulement de sa famille .
( 10 )
Peu avant de partir le rejoindre ,
et si , à la fin de sa vie , à une époque où l'on se serait enfin décidé à couronner , plutôt l'esprit du terroir que celui d'une foule d'étrangers , la fille ainée du héros était élue à l'académie des Beaux-Arts , celle-ci se demanderait sûrement si elle avait bien fait de choisir comme emblème une épée semblable à celle qui , au temps de sa jeunesse , avait tué le talent naissant de son père écrivain .
( A Suivre )
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Notes :
10 - Apsara , nom de l'héroïne de Pierre Benoit ( Le Roi Lépreux ) . Les Apsaras sont celles qui , associées aux mers et rivières , glissent sur l'eau . C'est pourquoi on leur adjoint des oiseaux comme le cygne , car , selon la légende , elles émergent des eaux comme des sirènes pour séduire les hommes .
UNE VIE D'ARTISTE - I - L'Epée ( 7 , 8 ) .
UNE VIE D'ARTISTE
I - L'Epée
" L'aurore rouge va bientôt ensanglanter le faîte des monts de ma patrie . "
Pierre Benoit - " Le Roi Lépreux " ( 1927 )
à mon père , ancien d 'Indochine
7 - Ce soir , à l'hôtel " Asia " où elle avait tenté en vain de lui donner un cours de " baguettes " , la discussion s'était ensuite engagée , plus ou moins vive , sur l'histoire des Croisades qu'elle avait eu l'occasion disait-elle , d'étudier à la Sorbonne au temps de l'opulence , avant la mort de son père dans des circonstances qu'elle ne souhaitait pas préciser davantage .
Lui n'était pas peu surpris de ces aveux , car il se rendit compte alors qu'il aurait pu aussi bien faire sa connaissance à l'époque du Quartier Latin , lorsqu'il y était venu , trois ans durant , passer sa licence de lettres dans la capitale .
Puis , un peu de temps s'était écoulé où Ils avaient valsé sur la terrasse , les yeux dans les yeux , face au ciel scintillant d'étoiles , grisés par quelques coupes de champagne .
- Mais telle est la destinée de
l'homme , le scénario de nos vies , souvent , nous échappe . Je ne peux pas vous dire pourquoi le Palais d'Angkor est demeuré ma Jérusalem céleste , ni pourquoi nos dieux vinrent du ciel à bord de ces " vimanas " qui tourbillonnent encore dans ma tête " à travers la sarabande des oiseaux , par-dessus le dôme bleuâtre de la forêt " , mais aussi au sein de notre troupe de jeunes ballerines dansant pour eux dans la grande galerie comme des Derviches tourneurs !
Connaissez-vous le roman de Pierre Benoit ? Ce " Roi Lépreux " dont il parle , n'est-ce pas aussi l'Ange de la Désolation descendu du firmament parmi nous pour y semer la mort ? ( 7 )
- Pareil , n'est-ce pas , à Baudouin de Jérusalem en lutte avec Saladin ? , lui répondit-il , songeant , malgré lui , aux méfaits de l'occupation française en Indochine . ( 8 )
8 - Elle ne lui avait pas dit ,
cependant , qu'elle habitait maintenant juste en face à Danzhou , sur l'île chinoise de Hainan . Lorsqu'elle y retrouva sa " conseillère " et patronne ,Ti-Mo , elle eut droit à une leçon de sa part :
- Oublies-tu que nous sommes devenues des soldats ? , lui rappela celle-ci en écoutant le récit détaillé de la mémorable soirée de son employée , qu'elle avait fait suivre . Et même s'il t'a parlé de ces salopards qui , jadis , avaient massacré les siens , que pouvons-nous y faire , puisque , désormais , nous faisons partie des brigades féminines de Hô-Chi-Minh ? N'avons-nous pas , comme lui , souscrit l'engagement de nous battre ? Et rappelle-toi que c'était en échange de la vie de ton frère bien-aimé , le ci-devant prince Vuong , retenu en exil au mont Meru !
( 9 )
Alors , même s'il est différent , vois comment cet homme pourrait mieux nous servir !
( A Suivre )
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Notes :
7 - " Le Roi Lépreux " ( 1927 ) , roman de Pierre Benoit ( 1886 - 1962 ) , de l'Académie Française . Voir Note 3 .
8 - Baudouin IV ( 1161 - 1185 ) , dit le
" Lépreux " , monarque franc , roi de Jérusalem de 1174 à 1185 .
9 - Mont Meru , montagne mythique regardée comme l'axe du monde dans la mythologies persane , bouddhique , jaïne et surtout hindoue .
UNE VIE D'ARTISTE - I - L'Epée ( 5 , 6 ) .
UNE VIE D'ARTISTE
I - L'Epée
à mon père , ancien d 'Indochine
5 - Pensant à lui comme à Ulysse , elle espérait son retour , dans l'incertitude où sa disparition les avait laissées toutes les deux seules face à l'inconnu , mais le maintenant vivant grâce à cette foi indéfectible qui la conduisait parfois le dimanche avec sa fille vers la petite chapelle de leur mariage , face au grand Van du large , du côté de Sant-Teï , s'adressant au Seigneur :
" Dois-je vous croire encore , mon Dieu , lorsque mon âme l'attend plus sûrement qu'un veilleur n'attend l'aurore ? "
Et lui qui courait jadis au bout de cette plage , défiant l'océan , préféra fuir un jour la faune de tous ces
" crabes-dormeurs " , comme il disait , tapis dans l'ombre des innombrables rochers . Militant déçu , il avait voulu partir à l'aventure de l'autre côté de la
Lune , s'engageant comme un légionnaire curieux de l'avers de sa médaille , celui d'une France triomphante !
Il y avait trouvé Laina , un soir , dans un bar de défonce , diplômée d'histoire , préparatrice , prétendait-elle , en pharmacie , mais également " taxi-girl " paumée , arrondissant aux heures perdues de la nuit ses difficiles fins de
mois . ( 4 )
6 - Mais lorsqu'il lui racontait sa Bretagne , elle avait du mal à le
comprendre . Ne faisait-il pas partie , après tout , comme ces colons cruels dont parlaient les autres , de ceux qui viennent assassiner les pauvres gens cheminant paisiblement vers la rizière ? Il avait beau lui dire qu'il
n'était , comme elle , qu'un type de la campagne , héritier d'une longue et malheureuse histoire que des gens de l'est avaient voulu brutalement effacer par des massacres de masse et , dans villes et villages , d'horribles noyades , les empêchant même de parler leur langue natale , pourquoi était-il venu chez elle avec ceux qui devaient poursuivre ici cet impitoyable travail de
destruction ?
Pourtant , leurs regards vrillés l'un à l'autre , un peu comme des pampres de vigne autour d'un même sarment , montraient leur étrange attirance .
Après tout , n'est-ce pas " de l'inattendu que Dieu a découvert la voie " ? , se demandait Euripide . ( 5 )
Et , lui répondant en écho Rabbi
Yohanan , quelques siècles plus tard :
" Quand le Messie viendra-t-il ? Quand le monde sera totalement juste , ou complètement coupable ? " ( 6 )
( A Suivre )
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Notes :
4 - " Taxi-Girl " , jeune femme qui loue ses services comme partenaire de danse dans un bar , un cabaret .
5 - " Les Bacchantes " ( représentée en moins 405 avant JC à Athènes ) , tragédie grecque d'Euripide ( vers - 480 / - 406 avant JC ) .
6 - Rabbi Yohanan ( 200 - 280 ) , docteur du Talmud .

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