Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 7 - Anna Schmidt ( 12 , 13 ) .
Le Professeur

Seconde Partie : La Chute
7 - Anna Schmidt
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? . "
Isabelle Rivière - " Images d'Alain-Fournier "
12 - 13 août 1968 - Ce soir-là , tombant de fatigue sur le duvet moelleux de mon lit , je me rappelais brusquement cette visite impromptue faite chez elle , jadis , à l'occasion d'un jour de relâche , pendant la fête musicale d'Ilsenburg , au temps béni de notre bel âge , 7è anniversaire de la construction du " Mur " .
Notre tournée d'aôut 1968 nous avait en effet conduit jusqu'à ce massif du Harz où jadis , lors de la " Nuit de Walpurgis " , on fêtait le " Sabbat des Sorcières " , non loin du château Hardenberg , en Thuringe , patrie du jeune chevalier d'Ofterdingen ...
" Le Harz , avec ses hauteurs
sombres ... " ( 16 )
Je venais de Dresde , où serpentait la vallée de l'Elster , chère à l'un de mes peintres favoris , Caspar David Friedrich , me remémorant ce jour de Noël où , quelques années plus tôt , l'adolescent que j'étais à cette époque flanait à la recherche d'un signe au hasard des rues d'Halbertstadt , pensant peut-être à cette légende du diable ayant lancé sa pierre en vain contre la cathédrale dans l'espoir de la détruire . ( 17 )
Elster blanche , Elster noire ... Ne lui ressemblait-elle pas ? ( 18 )
L'avant-veille , j'avais passé une après-midi pluvieuse auprès d'Anna sur un versant du Brocken , ne m'imaginant
pas , non plus , découvrir , au terme de cette course harassante , la couleur de notre amour , comparable , peut-être , à ce crucifix vermeil surgissant au sommet comme un spectre de l'incendie du Soleil triomphant ! ( 19 )
Quel défi , en vérité !
Le lendemain , dès l'aube , m'élançant sur la route au volant de ma vieille " Wartburg EMW 340 " , je me dirigeais vers le Koenigsberg , montagne dominant la ville de Wernigerode . ( 20 )
Les premiers brouillards charroyaient leurs lambeaux de grisaille cotonneuse à l'horizon des hautes
vallées , blancs linceuls s'accrochant aux cimes de sapinières fleuries de quelques boutons d'or ...
La saison me parut magnifique dans son cortège de feuilles mordorées que le soleil matinal , enfantant peu à peu septembre , enveloppait d'une faible lumière , tourbillons de cendres , poussières en rafales virevoltant au vent , vestiges d'une jeunesse trop vite enfuie aux yeux nostalgiques d'un conducteur qui jamais , pensais-je , n'arriverait , malgré la vitesse de sa voiture , à la rattraper ...
Mais soudain ...
Lorsqu' on a quitté la petite route fédérale de campagne , on s'enfonce progressivement , dans le silence des grands arbres noirs , pour découvrir sur une verte prairie au-dessus des nuages , dans les vagues reflets d'une pièce d'eau lumineuse , immobile , cette longue bâtisse moirée de brume aux fenêtres
mi-closes , qui m'était si familière ...
Quel visage d'ombre , sous cette tonnelle ancienne de nos souvenirs d'antan , s'approchait alors de moi pour m'accueillir au souffle léger de la verdure ?
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? ( 21 )
13 - La vieille demeure , que la vigne vierge dévorait par endroits de ses couleurs préautomnales de lune rousse , paraissait dormir d'un sommeil paisible .
Surmontant ma frayeur , je me hasardais le long de l'allée de platanes séculaires jusqu'à la tourelle , flanquant la façade principale de son imposante majesté , la dominant même d'une toiture à six pans d'ardoise .
Deux ou trois degrés de meulière , usés par les ans , m'amenèrent jusqu'au seuil , dont je soulevais sans peine le loquet de fer , mangé par la rouille .
Le seul obstacle , songeais-je , à ma hâte grandissante , était celui de ma propre inquiétude , sinon de mon anxiété .
Saisi par le trac, je pénétrais toutefois dans la maison , qui me sembla déserte .
Mais au rez-de-chaussée , je remarquais dans la grand pièce vide , un beau feu de bois crépitant sous le manteau de l'antique cheminée Renaissance , parée de nombreuses croix cléchées , pommetées d'or et parsemées de roses .
" La salle à manger , me dis-je .
Ensuite , les fines arabesques d'une céleste mélodie me parvinrent , depuis les étages supérieurs du pavillon , desservis par un escalier de chêne
vermoulu , déroulant sa spirale magnifique à l'entrée du logis .
Tandis que j'en grimpais avec appréhension les marches , l'angélique voix d'Anna , chaude et prenante , s'imposa à moi peu à peu , pénétrant mon âme , la comblant d'allégresse .
D'une oreille et d'un coeur attentifs , je ne pus que me réjouir de l'entendre interpréter la fameuse chanson de
Mahler :
" O Röschen rot !
Der Mensch liegt in grösster Not ! "
( 22 )
Et guidé par cette suave mélopée comme par la sonorité du violoncelle , je redécouvris d'un coup d'oeil ce vieux salon baroque au style fané , dont les parois pouvaient s'enorgueillir encore de boiseries vert d'eau , ainsi que de camaïeux bleuâtres tout défraîchis , représentant de vagues pastorales chinoises . Puis , poussant délicatement l'huis entr'ouvert de sa chambrette , sur lequel figuraient quelques entrelacs fleuris , j'aperçus ma fiancée , assise au centre , qui me tournait le dos ...
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 7 - Anna Schmidt ( 12 , 13 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
16 - Ilsenburg , petite ville au nord du Harz ( Oberharz ) , mentionnée dans le livre de Pierre Benoit , " La Sainte Vehme " ( 1958 ) .
Novalis ( 1772 - 1801 ) : " Heinrich Von Ofterdingen " , I . ( 1802 , posth. )
" Nuit de Walpurgis " ou " Sabbat des Sorcières " , fête célébrée dans la nuit du 30 avril au 1er mai , notamment dans le Harz , passage de la saison sombre à la saison claire chez les Celtes
( Bealtaine ) - Mort d'Adolf d'Hitler ( 30 avril 1945 ) .
17 - Halbertstadt , ville du Harz : anecdote rapportée par Otto Rahn ( 1904 - 1939 ) dans son livre : " La Cour de Lucifer " ( Luzifers Hofgesind , 1937 ) .
18 - Vallée de l'Elster , proche de
Dresde , où Caspar David Friedrich
( 1774 - 1840 ) , célèbre peintre
romantique , avait coutume de se promener pour y chercher l'inspiration .
19 - Spectre de Brocken : Phénomène optique particulier sur le Brocken ( Blocksberg ) , point culminant du Harz
( 1441 m ) où se réunissent les sorcières pendant la " Nuit de Walpurgis " .
20 - Le " Koenigsberg " ( 1033,5 m d'altitude ) , montagne latérale du " Brocken " dominant Wernigerode , dans le Harz
( Saxe-Anhalt ) .
21 - " Images d'Alain-Fournier "
( 1938 ) , par Isabelle Rivière ( 1889 - 1971 ) , soeur de l'écrivain .
22 - Voir note 9 , chapitre II : " Cécile " .
" Ô petite rose rouge !
L'homme est dans la plus grande
misère ! "
Gustav Mahler - Urlicht ( Lumière Originelle , 1892 ) , 4è Mouvement de la 2è Symphonie , extrait du " Cor Enchanté de l'Enfant " ( Des Knaben
Wunderhorn , lieder ) .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 6 - Deux Jeunes Colombes ( 10 , 11 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
6 - Deux Jeunes Colombes
" ... Et pour offrir en sacrifice , suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur ,
un couple de tourterelles ou deux jeunes colombes . "
Luc , 2 , 24 .
10 - Dans l'après-midi , nous nous promenâmes le long de la plage , et , malgré la pesanteur du premier silence , comme si nous nous connaissions depuis
longtemps , la jeune fille , tenant sa canne blanche , s'efforçait de me cacher son trouble .
Elle s'exprimait d'une voix blanche , faible , avec une certaine lenteur , de la timidité .
Son attitude craintive , sa démarche gracieuse , m'évoquèrent celles d'une biche apeurée .
- Ma mère m'a dit que , dans le Harz , poursuivit-elle , gênée , certains paysages mystiques de cloître en ruine ou de cimetière abandonné font penser aux nôtres .
Peut-être avait-elle tenté , pensais-je , d'atténuer sa maladresse .
Mais j'aimais tellement la musique de ses paroles , que je n'imaginais même plus maintenant faire s'interrompre l'élégante partition . Cet interprète que , d'après elle , j'avais été jadis put se rendre alors compte avec dépit , qu'absorbé par son travail ou par quelque intuition créatrice fugitive , il avait dû laisser de côté , pour le meilleur ou pour le pire , une belle âme comme la sienne , sans jamais la revoir ...
11 - Je restais pourtant sur la défensive .
Même si cette pauvre fille réussissait à me libérer de certains remords inhibiteurs , quel paradoxe de la Destinée ! , me dis-je .
Sans mentir , je me trouvais bien , près d'elles , ne me sentant pourtant plus l'âge , malgré ma verdeur , d'amours juvéniles . Mais n'étaient-elles pas toutes les deux parvenues en quelques mots , par leur charme , leur délicatesse , à comprendre ma grande solitude , à réchauffer mon coeur d'artiste usé si prématurément ?
Quant à sa mère , elle lui ressemblait , à l'évidence . Mais tellement différente . Si parfaite , plus âgée , plus grande , sportive , extravertie ...
On aurait dit un couple de tourterelles , deux jeunes colombes qui allaient prendre leur envol , après avoir frôlé de leurs ailes graciles , juste un moment , ce lugubre royaume des ombres , le mien ...
Cécile , aujourd'hui , semblait n'être plus qu'une humble fleur naissante se balançant , fragile , au rythme lointain de la symphonie des vagues
océanes . Pendant qu'elle se retournait doucement vers moi , faisant mine de suivre le regard troublé de sa protégée , mouette rieuse lancée derrière son épaule à travers l'infini du grand large où quelques lueurs blafardes tentaient désespérément de dissuader les premières nappes de brume , un message
subliminaire , sous la forme d'un sourire à moi secrètement adressé , naissait timidement sur ses lèvres :
" Ne suis-je pas la même que , sous d'autres formes ,
tu avais toujours désirée ? Chacune de tes épreuves masquant mon image d 'un voile d'ombre , un jour , ne me reverras-tu pas telle que je suis ? ... " ( 15 )
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Notes :
15 - " Aurelia " ou le Rêve et la Vie
( 1855 ) de Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 5 - Douar Nevez ( 8 , 9 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
5 - Douar Nevez *
" Qui veut savoir ce qui est beau ,
Et qui peut l'enseigner ? "
Caspar David Friedrich
8 - Premièrement , elle me parut très belle , coiffée à la garçonne , avec son minois d'angelot tombé sur Terre et ses fines lèvres d'où émanaient les plus purs accents d'outre-monde .
Ma " jazzwoman " en uniforme , accompagnatrice et garde-malade occasionnelle , autre de ses petits boulots d'appoint , débarquait pour le week-end sur la côte bretonne avec une invitée-surprise plus jeune qu'elle , une adolescente portant des lunettes rondes noircies , coiffée d'une capuche et tenant une canne , qu'elle fit entrer au beau milieu de ma salle-à-manger de Rhuys , où , maintenant , brûlait une bûche que j'avais placée depuis le matin dans l'âtre surmonté d'une belle glace un peu piquetée .
- Salut , claironna-t-elle , je te présente mon bébé , Mona !
( Et , plus doucement ) : disons qu 'elle est en séjour au centre " Douar
Nevez " . *
Je me souvins alors de l'image ovale dont elle m'avait parlé , qui lui ressemblait tant sur le mur de ma chambre du port , dessin de Perugini dont , la veille au soir , fixant le cadre , j'avais eu du mal à distinguer l'existence réelle de la sienne tant vivait en moi ce sentiment d'y apercevoir un fantôme de son propre visage , pâle reflet d'un rêve m'effleurant
d'abord , puis , sans cesse , me caressant avant de plonger dans la clarté fascinante d'une source aux yeux d'eau bien plus profonde , inépuisable vestige me rappelant , par sa ressemblance , la ridicule caricature dont , naguère , nous avions dû incarner l'être pur et lointain ! ( 14 )
Alors , la voyant surgir de l'abîme plus belle que n'en créa jamais la force d'une imagination , manifestation considérable qui put soudain , comme un éclair de foudre , déchirer le voile obscurcissant mon âme , je réalisais que c'était elle de nouveau , mais en même temps quelqu'un d'autre , aveuglant rayon de lumière jaillissant de son front , beau regard de l'Ange en elle transfiguré !
Ce fait me troubla vivement , mais ce qui m'avait le plus bouleversé , pendant le bref instant de cette apparition , c'était que sa fille , qui lui ressemblait tellement que j'avais cru , sans en être bien sur au début , reconnaître en elle son double , s'était mise ensuite à me transpercer le coeur de son oeil vif , glaive impitoyable et tranchant comme le verre de la glace !
9 - J'ai reconnu votre présence , monsieur , grâce au murmure de votre voix ... N'êtes-vous pas le pianiste ? , me demanda-t-elle , rougissante lorsque je lui tendis la main . Paralysé par la
peur , je n'osais , pour ma part , lui
répondre : comment pouvait-elle savoir ? Quelques-uns de mes rares disques n'étaient parus qu'en RDA .
- Mademoiselle , je suis très confus , me mis-je à bredouiller enfin , comme si je venais de comprendre , avec un peu de retard , cet impérieux désir naissant en elle d'obtenir des confidences .
Mais non , me défendis-je d'un soupir par crainte et par politesse , je ne suis pas celui que vous croyez , ni cette idole hors d'atteinte , " ce Phénix dans les nuages " , comme ils disent parfois dans une certaine presse ...
Je suis quelqu'un de très banal , un professeur de province ... Pardonnez-moi .
Le visage de la jeunette s'était brusquement empourpré . Elle n'en menait pas large . Elle avait réalisé trop tard son audace , et ne savait plus maintenant comment se faire pardonner .
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Notes :
14 - Charles-Edward Perugini ( 1839 -
1918 ) , " Study in Chalk " .
* Douar Nevez = Terre Nouvelle , centre d'addictologie lorientais .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 4 - Vertige ( 7 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
4 - Vertige
" Je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe . Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu , et mille fleuve pareils , dont les teintes indiquaient les différences chimiques , sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau ... "
Gérard de Nerval - " Aurélia " I ,4 . *
7 - Je m'étais senti si fatigué ,
soudain , que j'étais tombé tout habillé sur mon lit ! L'espace d'un instant , perdu dans mon délire , je m'interrogeais sur ce que j'espérais vivre à nouveau de réel au-dessus des blocs de couleur sombre des montagnes d'encre d'un ciel cruel où évoluait un ange noir narguant ,
monstrueux , la solitude effroyable de mon double terrestre , marionnette ridicule , sinistre pantin dont il pensait tirer sans vergogne les
ficelles , voguant comme un aigle aux serres sanguinolentes dégoulinant sur un désert de moutons résignés , faisant planer son ombre tragique sur d'ineffaçables traces de mes crimes inexpiables !
Qu'étais-je à côté de lui ? N'offrons-nous donc rien , me questionnais-je , à la douleur des autres qu'un peu d'indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ? Et songeant à l'immensité de l'espace des yeux grands ouverts de la jeune fille , je me rappelais , depuis mon enfance en Allemagne de l'Est , ce long chemin balayé par le vent qui ne menait
nulle-part , quand je partais à travers champs la rejoindre vers ce sinistre château de la " Mort Rouge " surplombant une falaise abrupte où la créature , qui s'y était retranchée d'un rictus méprisant , s'efforçait de percer un passage vers mon royaume souterrain ! ( 13 )
Je me demandais , sanglotant , s'il était vraiment possible de survivre au terme du parcours , comme si , en sautant dans le vide , en franchissant ainsi le seuil de cet au-delà inespéré du mal depuis le haut du cercle , on parvenait , pour finir , à se débarrasser du vieil uniforme de ses illusions perdues ...
C'est alors que je crus me voir au bout d'un énorme gouffre de ténèbres trouant le sol ! Tout me semblait si sombre soudainement , mystérieux comme le martèlement de la pluie sur les tuiles , résonance en moi d'un glas sépulcral au-dessous de la pièce où elle dormait , lorsqu' à minuit sonnant vint me rendre visite son fantôme insatisfait s'époumonant en vain par la persienne aveugle d'une mémoire outragée !
Alors , n'était-ce pas une chute interminable , ensuite , que le vertige de ce silence horrible à travers l'espace infini ?
Puis , réfléchissant à ce que je faisais là couché dans cette chambre , trempé de sueur , j'écoutais craintivement le dernier des douze coups de l'horloge qui m'avait réveillé !
Regardant par la fenêtre , je remarquais quelques traces de l'orage nocturne ayant agité sous mon crâne un ouragan bien plus dévastateur que sur la rue détrempée , mais je ne me rappelais plus de rien sinon de la soirée d'hier et de l'horizon mystérieux couronné de nuages menaçants que je cherchais encore dans les lointains d'un bras de mer assoupi sillonnant sur le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentaient parmi les lobes de mon cerveau en feu !
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Notes :
13 - " Le Masque de la Mort Rouge "
( The Masque of the Red Death , 1842 ) , nouvelle d'Edgar Allan Poe ( 1809 - 1849 ) parue dans " Les Nouvelles Histoires Extraordinaires " (1857 ) , traduction française de Charles
Baudelaire .
* " Aurélia ou le Rêve et la Vie "
( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 3 - L'Amour Ne Finira Jamais ... ( 6 )
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
3 - L'Amour Ne Finira
Jamais ...
" La vie n'est qu'une nuit à passer dans une mauvaise auberge ... "
Thérèse d'Avila - " Chemin de la Perfection " *
6 - Mademoiselle ... , hésitais-je un soir où ayant réussi à ce que nous dinions ensemble au coin du feu , j'essayais ensuite d'engager , timide et rougissant ,
le dialogue , lui demandant pourquoi elle avait élu ce lieu isolé de Bretagne .
- Vous voudriez déjà connaître , en somme , " La Clé du Contretemps " ? , me répondit-elle après une longue
hésitation , moment rempli de gêne et d'ironie , car c'était , bien entendu , le nom du petit restaurant de l'hôtel que nous habitions tous deux .
Mais comme une pause , n'est-ce pas , vaut quatre soupirs , j'espérais encore que ce bienveillant silence montre aussi son âme en suspens guettant un faible signe de mon hospitalité ?
- Peut-être faisons-nous partie d 'une terre idéale , en harmonie parfaite avec notre nature profonde , vers laquelle chacun de nous cheminerait plus ou moins consciemment toute sa vie ? , se contenta-t-elle de me répondre avec un sourire triste . La recherche , si vous voulez , d'un accord de quinte à notre portée ...
- Un peu comme le saumon qui remonte la rivière pour y pondre ses oeufs ? , lui dis-je à mon tour , m'efforçant , pour mieux la comprendre , de me noyer corps et âme dans l'eau bleue de ses yeux clairs de sirène ou de femme-poisson mouillés de larmes .
- Truite saumonée , en ce qui me concerne ! , s'était-elle efforcée de plaisanter , lorgnant vers la carte , songeant peut-être au morceau de Schubert qu'elle venait d'interpréter sous forme de
" blues " . C'est un peu de ça qu'il s'agit , n'est-ce pas , de la raison pour laquelle je me suis pointée ici ? Car mon père m'a laissé tomber à ma naissance , parait-il , alors , ça vous suffit ? ( 10 )
Comment savoir s'il était breton , ce pauvre type !? , appuya-t-elle en me dévisageant , la mine dégouttée .
Nous avions trop bu , c'était évident , nous ne pouvions reprendre le cours normal de notre bavardage .
Ma porte , elle ne l'avait d'ailleurs jamais franchie qu'une seule fois , me désolais-je en moi-même , dans le secret de mon coeur , après quelques verres de Gros Plant du pays Nantais , tandis que je revivais en songe tous ces vains efforts que j'avais risqués pour essayer de la suivre en sa chambre mystérieuse du second étage .
- Mais vous , monsieur le professeur , parlez-moi un peu plus de cet autre cours , vous savez , qui utilise les mots plutôt que les notes , celui qui , selon vous , ressemble à un récital sans musique . ( Elle devait faire
allusion , sans doute , à mon intérêt pour la théologie ) .
- Nous apprenons la
Miséricorde ! , parvins-je à courageusement lui annoncer , celle dont parlait Jean-Paul II suite à son attentat , qui arrive , écrivait-il , après une" souffrance qui brûle et consume le mal par la flamme de l'amour et qui tire aussi du pêché une floraison multiforme de
bien " . ( 11 )
- Miséricorde , mon Dieu ! . Le jour où j'entendrais parler de mon géniteur , qu'il fasse gaffe , celui-là ! , le défia-t-elle d'un air bravache avant de monter à l'étage .
Mais pour finir , elle s'était tranquillement rassise au piano dans le hall de l'auberge . Et certains clients se mirent même à reprendre avec elle un air de jazz :
" Love is a circle ,
Take my hand , my friend ,
Love is a circle ,
Love will never end ... " ( 12 )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 3 - L'Amour Ne Finira Jamais ... ( 6 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
10 - Quintette en la majeur , D. 667 , " La Truite " ( Forellenquintett , 1819 ) , seul quintette composé par Franz Schubert ( 1797 - 1828 ) , compositeur autrichien .
11 - " Mémoire et Identité " ( 2005 ) , pages 201 / 202 , Jean-Paul II ( 1920 - 2005 ) .
12 - " Love is a Circle " , paroles de Manny Feldman , musique de Graeme Allwright ( 1926 - 2020 ) dans l'album de ce dernier : " Tant de Joies , Graeme Allwright and the Glen Ferris Quartet " , copyright 2000 Graeme Allwright / EPM Musique - ADES - Tous droits réservés - All rights reserved .
" L'amour est un cercle ,
Prends ma main , mon ami ,
L'amour est un cercle ,
L'amour ne finira jamais ... "
* " Chemin de la Perfection " ( Camino de Perfeccion , 1566 ) , Chapitre 70 - Parle de l'amour de Dieu , livre de Thérèse d'Avila ( 1515 - 1582 ) , religieuse carmélite espagnole .
CHEMINS D'ÂMES - MEMENTO - Teaser / Bio .
CHEMINS D'AMES / MEMENTO
Teaser / Bio
Chanson de la Lune et du Soleil
- Je dois m'en aller au loin , dit un jour l'enfant du Soleil à sa fiancée . Je ne sais ce qu'il y a en moi , quelque chose me pousse en avant ...
- Mais pourquoi vouloir partir , le suppliait-elle , et quitter celle qui , vraiment , te ressemble et te couvre de son ombre ?
- Chaque jour a une aube , un crépuscule ... Et ça me brûle comme un feu de l'enfer ! , lui répondit l'étranger , voyageant au bout de ses forces . Je n'en peux plus !
- Peut-être faudrait-il apprendre à trouver d'abord le désert de ta solitude ? , lui murmurait , pour le consoler , la voix de l'Ange , écho d'une rivière des larmes de la nuit , chapelet de gouttelettes fines tombant du flanc de la Montagne Sainte sur la Vallée Heureuse au bout du monde .
- Alors , le bonheur est là ?
- Mon cher ami , n'entends-tu pas ce vent du crépuscule chassant au-dessus du lac les nuages ? Ne vois-tu pas l'errance de leur vie éphémère s'achever douloureusement sur le toit du Temple des Abîmes , tandis qu'un dernier rayon du Soleil triomphal se joue de la masse sombre du ténébreux sanctuaire de ton amante par un éclat sur l'eau de leurs guenilles ridicules , de leurs visages moqueurs , tout biscornus : " Les nuages , les merveilleux nuages ... " ?
DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la musique , la culture celte , l'ésotérisme et la spiritualité ...
DAN AR WERN - CHEMINS D'ÂMES / MEMENTO - Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Chanson de la Lune et du Soleil .
Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " CHEMINS D'ÂMES / MEMENTO " , copyright 2023 .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 2 - Esther ( 4 , 5 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
2 - Esther
" Il y a des jours bénis , des jours tels que ,
Si nous heurtons un cristal ,
Il rend un son qui s'accorde juste à notre chant intérieur ... "
Georges Duhamel - " Cécile Parmi Nous " *
4 - En dehors d'un héritage , cette maison qui se trouvait , comme je l'ai
dit , sur la presqu'île de Rhuys , non loin de Gâvres , je louais un petit pied à terre proche du lycée , sur le port de Lorient .
C'est là que j'avais résolu , outre mon activité professorale , de satisfaire à un " hobby " qui , selon moi , me permettrait plus tard , dans un essai que j'ambitionnais d'écrire , de mettre en avant cette " autre voie " dont parlait Proust , afin de pouvoir ainsi découvrir autrement des artistes dont j'admirerais peut-être un jour l'inégalable talent !
( 7 )
Mais au début , je dois dire que je n'avais pas eu tellement de
succès ! Nos jeunes , plutôt méfiants et fermés , préféraient sans doute se divertir dans les " bagadoù " populaires du pays ! ( 8 )
J'avais dû ainsi discrètement recourir aux services de la concierge de l'établissement , Madame Esther Le Gornigell , charmante femme de pêcheur aux allures de mouette rieuse qui s'occuperait , me confia-t-elle d'un léger gloussement empourprant ses belles joues rouges , petit signe , m'illusionnais-je , d'un certain trouble en ma présence , de modifier l'annonce figurant déjà sur le tableau de sa loge en un simple " cours de piano " ne mentionnant pas mon nom .
5 - Je suis venue parce que j 'ai été intriguée par votre premier message , m'expliqua ensuite ma première
visiteuse , un samedi d'octobre assez venteux : " Sessions de thérapie
musicale " .
Qu 'entendiez-vous par là ?
Et puis une autre est arrivée , nous sortant d'un destin que l'on croyait déjà écrit , que l'on pensait vouloir , si belle avec son manteau demi-saison , couleur de feuille d'automne , et ses yeux si purs , transparents comme du verre , disant qu'elle cherchait l'auberge de la Belle Etoile , ayant lu son offre d'emploi dans le journal de la ville .
Je la dévisageais , bouche bée , sur le seuil de la porte . Comment apprendre à l'écouter , me dis-je , lorsqu'elle commença par séduire mon âme illico ? Alors , ne sachant quoi lui répondre , je réalisais que je n'avais pas eu le temps de lui préciser que j'étais le seul habitant de l'immeuble , juste au-dessus de ce minable troquet me servant parfois de cantine , et qu'elle avait dû confondre ma porte avec la sienne , parce qu'aujourd'hui , c'était lundi , c'était fermé .
Alors , d'un coup d'oeil , elle me montra la pochette d'un de mes vieux disques posé sur le piano , puis , imperturbable , se mit à chantonner le début de la fameuse " Urlicht " , composition de l'un de mes musiciens préférés , Gustav Mahler , qu'elle interpréta de ses doigts effilés de déesse majestueuse :
" O Röschen rot !
Der Mensch liegt in grösster Not ! " ( 9 )
On aurait dit le chant divin d'une Sylphide !
- Mais moi , mon truc , c'est plutôt le jazz ! , finit-elle par m'avouer d'un sourire aguicheur ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 2 - Esther ( 4 , 5 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
7 - " Je me demandais si la musique n'était pas l'exemple unique de ce qu'aurait pu être - s'il n'y avait pas eu l'invention du langage , la formation des mots , l'analyse des idées - la communication des âmes ... "
Marcel Proust - " La Prisonnière " ( A La Recherche du Temps Perdu , V - Posth. 1923 )
8 - Bagad , ensemble traditionnel de type orchestre inspiré du " pipe band écossais " composé de bombardes , cornemuses , percussions , jouant des airs du répertoire traditionnel celtique .
9 - " Ô petite rose rouge !
L'homme est dans la plus grande misère ! "
Gustav Mahler - Urlicht ( Lumière Originelle , 1892 ) , 4è Mouvement de la 2è Symphonie , extrait du " Cor Enchanté de l'Enfant " ( Des Knaben
Wunderhorn , lieder ) .
* " Cécile Parmi Nous " ( 1938 ) , septième tome de " La Chronique des Pasquier " ( 1933 - 1945 ) , saga de Georges Duhamel ( 1884 - 1966 ) , de l'Académie Française .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 1 - Couleur d'Âmes ( 1 , 2 , 3 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
1 - Couleur d'Âmes
" Il y a une fissure dans tout ,
C'est ainsi que la lumière pénètre ... "
Leonard Cohen - " Anthem " *
1 - 2021 - " Je me rappelle encore ce mardi 11 mai 2021 " , notais-je dans mon journal , quand , par un " motu proprio " rappelant le rôle de Saint Jean D'Avila , le pape avait présenté le ministère de catéchiste comme une urgence pour l'évangélisation du monde ... « Antiquum ministerium », avait-il dit de lui , ce qui semblait paradoxal , son objectif étant d’avoir une vision claire de l’avenir ... J'avais lu ça dans le quotidien français
" La Croix " dont je m'efforçais , bien que circonspect , d'être un lecteur fidèle au gré de mes finances délicates .
( 1 )
2 - 1975 - J'étais , à l'époque , prof dans un lycée privé , pas très loin de cette partie de la Bretagne sud où j'habitais alors , proche de la presqu'île de Rhuys .
Que s'était-il passé ? , me demandais-je , tandis que , cheminant jusqu'à ma petite maison posée tout là-bas , le long de la grève , comme une fortune de mer mal éclairée de lune , je remuais au loin ces fantômes du crépuscule , ombres d'un passé trop lourd que , chaque soir , je tentais d'oublier pour m'endormir ! Qu'en était-il des siennes ?
- J'ai besoin de marcher , pas vous ? On ferait mieux d'aller faire un tour pour prendre l'air ! , m'avait-elle enfin lancé , ce soir-là , d 'un oeil vif , inquiet .
Je dois l'avouer , j'avais honte , cependant , mais je me levais vite pour la suivre .
Pour , disait-elle , s'aérer la
tête , elle s'était mise avec force , aspirant celui du grand large , à psalmodier un air à la mode :
" Je pourrais te montrer ,
Pour y aller , c'est très facile ,
Ferme les yeux ,
Laisse s'entremêler tes cils ,
Déjà , nous y voilà ,
Bienvenue sur la Baie ... " ( 2 )
Au-dessus , tournoyant en
bandes , mouettes et goélands , dans un tintamarre de cris sauvages ,
paraissaient , eux , se moquant de nous , faire vraiment la fête !
" La musique souvent me prend comme une mer ! , écrivait l'auteur des " Fleurs du Mal "
Vers ma pâle étoile ,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther ,
Je mets à la voile ... " ( 3 )
Alors , clapotant dans des vagues d 'écume , je repensais à ce deuxième concerto de Brahms dont elle venait , pour notre dernier soir ensemble , de jouer le 4è mouvement , qui , selon l'une de ses interprètes , ressemblait aux couleurs de nos âmes , " déchirures des ciels d'église que transperce l'incendie rouge d'un rai de lumière venu des profondeurs de l'espace et dont on ne savait jamais d'où elle jaillissait , de l'enfer ou du soleil ! " ( 4 )
3 - Cette histoire avait pourtant commencé bien avant la chute du " mur " de Berlin , lorsque Cécile débarqua chez moi pour , croyais-je , prendre son premier cours particulier de piano .
En effet , c'était une de mes passions que l'étude des grands maîtres désireux sans doute , par l'orchestration de leur vie , sinon de transmettre à leur manière une oeuvre aux élèves les plus assidus , du moins , d'en chercher avec eux cette écoute différente , et disait
Proust , complémentaire , chez ceux qui sauraient nous en " montrer quelle richesse , quelle variété , cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant " !
( 5 )
L'artiste ne doit-il , comme le voyageur , n'est-ce pas , prendre le temps de laisser baigner ses yeux dans l'obscurité la plus complète avant d'en voir surgir enfin l'éclat d'une éblouissante révélation ?
" Qui cherche pour changer me trouve au fond de l'âme , observe encore
le poète .
L'on me nomme univers et l'on me dit sans coeur ,
Et si je parais noir ainsi qu'un étrangleur
C'est pour mieux éveiller votre désir de flamme ... " ( 6 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 1 - Couleur d'Âmes ( 1, 2 , 3 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
1 - Saint Jean D'Avila ( 1499 - 1569 ) , prêtre catholique espagnol , docteur de l'église fêté le 10 mai .
" Antiquum Ministerium " , lettre apostolique sous forme de " Motu proprio " du pape François , publiée le 10 mai 2021 , dans lequel il définit le ministère laïc du catéchiste .
2 - " La Baie " , chanson de Joseph Mount adaptée par Clara Luciani sur son album " Sainte-Victoire " - Copyright 2019 Clara Luciani / Universal Music Publishing - All rights reserved .
3 - " La Musique " , poème de Charles Baudelaire dans " Les Fleurs du Mal " , Spleen et Idéal , LXIX ( 1861 ) .
4 - " Leçons Particulières " ( 2005 ) , 9 , d'Hélène Grimaud .
5 - " Du Côté de Chez Swann " ( 1913 ) de Marcel Proust .
6 - " Le Porteur de Lumière " ( 1835 ) , le plus ancien poème de Baudelaire .
* " Anthem " de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " The Future ", copyright 1992 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc. " Columbia " - All rights reserved :
" There's a crack in everything ,
That's how the light gets in ... "
MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 12 ) - Teachers .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *
IV - Nice
( 12 -Teachers )
Pour Leonard Cohen
" Are you the teachers of my heart ? "
Leonard Cohen - " Teachers " *
12 - Mais il ne s'agissait pas simplement d'une balade agréable au long d'un sentier bordant le littoral . Julien Gracq , lui , nous proposait , dans l'une de ses oeuvres , d'emprunter le " Grand Chemin " de sa mémoire pour y déchiffrer les méandres tortueux d'une destinée fugitive et secrète , celle d'un pauvre voyageur sur la Terre . ( 74 )
Périlleuse entreprise que celle de vouloir aller plus loin que l'apparence !
On ne sait pas pourquoi , en effet , la dramatique symphonie de " La Comédie Humaine " présente , bien souvent , l'inachèvement comme symbole , ou symptôme , d'une faiblesse architecturale incompréhensible .
( 75 )
" Tout meurt , l'âme s'enfuit et , reprenant son lieu ,
Extatique , se pâme au giron de son Dieu . " ( 76 )
Alors , que penser d'un tel parcours ?
Mon âme éperdue y dessinait un rêve , celui d'un jeune homme en quête d'explications .Tel visage du passé s'y promenait comme une ombre , et sa trace évanescente venait y mourir aussi , sur les rives incertaines d'une adolescence d'autrefois .
J'entendais sa voix particulière , dont le timbre mélancolique résonnait au travers de l'espace , au milieu du choeur plaintif des mélopées de l'immense tribu des Hommes .
J'écoutais cette petite chanson dont les tristes paroles réveillaient , parfois , la nostalgie de mon coeur .
LUX AETERNA ! ( 77 )
Viendrait , sans doute , le temps de refaire la route en sens inverse , me dis-je , puis de la retrouver ...
Royaume perdu de mes souvenirs trop lourds , je m'imprégnais , sans le savoir , de ta présence . Et comme ce jeune apprenti-médecin de " La Chronique des Pasquier " , mon idole d'alors , je cherchais à te déchiffrer dans la sacro-sainte parabole des " Maîtres " .
Mais qui étaient-ils , ceux-là ? Sans doute ni Rohner , ni Richet... ( 78 )
Je ne ferais jamais partie de leur élite scientifique , celle des laboratoires de recherche .
Mon pays , c'était mon âme
sauvage , ouverte à tous les vents de la jeunesse et de l'aventure , courageuse comme une caravelle solitaire à la découverte d'un nouveau monde , et terriblement incapable de comprendre cette petite route , au-dessus de la mer , que gravissait avec tant de peine ma bicyclette , vers le sommet de la montagne.
Mes lectures m'entraînaient dans une nostalgie de l'ailleurs .
C'était l'époque du " Flower-Power " ( 79 ) .
Nous avions choisi le retour du Romantisme . Tandis que ceux des Beatles , à chacun de leurs disques , devenaient plus longs , mes cheveux pousseraient donc un peu plus avec les leurs , témoignage de " notre Révolte " , manifestée par cette floraison printanière des " Sixties " ...
Je me souviens de Raoul Mille , brillant journaliste , et chroniqueur , aujourd'hui , de " Ma Riviera " , que j'avais croisé sur sa mobylette , avenue de la Victoire , avec une belle toison sur le crâne , et de grandes mèches bouclées tout autour . ( 80 )
A la Fac de Lettres , j'essayais difficilement de mettre en pratique , auprès des filles , car j'étais timide , les théories de mon professeur , l'éminent Jean Richer , qui m'initiait aux grands mystères philosophico-religieux de Novalis et de sa Fleur Bleue , comme à la poésie hermétique de Gérard de Nerval . ( 81 )
" Suis-je Amour ou Phébus ?.. , me demandais-je , Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la
syrène ...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de
la fée ... " ( 82 )
Je m'identifiais à d'autres garçons de mon âge , dont j'aurais souhaité gagner le coeur , imiter les gestes , m'inventant, pour exorciser cette crainte inavouée de l'autre sexe , ô combien terrifiant , des amitiés très pures qui n'existaient , sans doute , que dans mes rêves ...
Mais , en fin de compte , je finissais par me dire qu'ils seraient tous , garçons ou filles , bien plus accessibles dans les livres que j'aimais tant , mon refuge , et là , plus éloignés , fort heureusement , de cette force violente et terrible qui se dissimulait en moi , derrière l'usage d'une vie quotidienne routinière , avec cette angoisse impitoyable étreignant tout mon être .
Trop souvent , je me sentais comme un chien fou retenu par une laisse , coincé dans une réalité trop étrangère à " mon Amour " , et si lointaine d'un idéal jugé inaccessible .
Alors , c'était le beau visage mélancolique d'une jeune fille à peine entrevue , surgissant sur la Promenade ou dans les Collines , qui me faisait souffrir , parce que je ne la reverrais peut-être plus , que je ne saurais jamais quoi lui dire ...
Et , tel un nouvel Ulysse , je m'élançais comme Joyce , autre sujet d'étude , à la poursuite de ma nymphe Calypso , dans le dédale des rues de la Vieille Ville . ( 83 )
Les chants celtiques de Yeats me venaient aux oreilles , lorsque j'engageais avec flamme une discussion littéraire avec mon copain d'origine irlandaise , où lorsque je disputais les balles d'un tennis endiablé avec les frères écossais McLeod , à La Colle-Sur-Loup :
" La beauté d'une femme est comme un frêle oiseau
Blanc , comme un oiseau des mers
Seul quand le jour se lève après une nuit de tempête ... " ( 84 )
" Voilà pourquoi j'aime mon
paysage , écrivait Le Clézio .
" Il ne change jamais . C'est de la terre , une ville sale et bruyante , du soleil , la mer , la brume et la chaleur ...
" Je suis chaque carré de cet espace , et ma chambre , alvéole minuscule encastré dans le domaine où je suis né , m'abrite tout le temps .
Il n'y a pas d'étranger . Il n'y a pas de monde . Il n'y a pas de patrie ... " ( 85 )
Si , toutefois , lui répondrais-je . La " Cité Magique " dont parlait Max Jacob en évoquant sa ville natale , faisait écho aux accents lyriques de mon professeur d'histoire-géo du Parc Impérial , André Compan , célèbre spécialiste du " Païs Nissart " . ( 86 )
Ainsi , " ma " lointaine Bretagne vivait en moi par sa langue , peut-être un peu différente de celle de Francis Gag , mais tellement belle !
( 87 )
" Que te dirais-je ? , confiait le poète de Quimper . Que je suis un exilé breton ? Que mon coeur y est toujours , dans ce pays , que je m'ennuie de lui , et que je n'ai de ma vie jamais fusionné avec rien d'autre ? " ( 88 )
Rien d'autre ?
Sur les plages de 68 , alors que , tout autour , c'était la révolte , je regardais l'infini .
" A l'ombre des jeunes filles en fleurs "
( 89 ) , je me passionnais pour la vie de Jacques Thibault , militant pacifiste de " L'été 14 " , qui devait me ressembler un peu . ( 90 )
Donnant plus de distance , le clapotis des vaguelettes berçait ma conscience assoupie de fugitif : Saint-Laurent-Du-Var , c'était encore la campagne , et les " tubes " de Simon & Garfunkel , au milieu des champs de roseaux , des marécages , confortaient ce sentiment d'exil intérieur et de solitude ...
" I am a Rock , I am an Island ... " ( 91 )
Qui étais-je , à cette époque ?
Je ne croyais pas à l'engagement social , ou bien , peut-être , n'avais-je pas encore renoncé " au vertige de l'individu " qui possède son langage à lui et chemine avec sa propre folie dans une Quête du Graal toute personelle .
" Celui qui a su s'accepter comme tragique , celui qui a su être le héros de sa vie , a des chances de comprendre le monde .
Il s'est fait homme , et la société peut naître en lui " , note Le Clézio ( 85 ) .
Plus tard , je découvrirais avec un tremblement de fièvre , l'illustration symphonique de cette thèse consolatrice , dans le merveilleux poème de Richard Strauss , " Une Vie de Héros " ( 92 ) .
Mais , en attendant , j'avais " vu le soleil se coucher sur le paysage ... Et la nuit s'était mise à tomber ... comme ça , petit à petit , avec ses grands et terribles glissements d'ombre terne " .
" Et le reste avait cessé d'être visible " ...
( 85 )
Puis , en suivant vers le large une silhouette fugitive de navire s'effaçant dans l'infini , je repensais à Hugo : " Être abandonné , c'est être délivré ... " ( 93 )
FIN
___
DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 12 - Teachers ) - Tous droits réservés - " MEMENTO " , copyright 2023 .
___
Notes :
74 - " Carnets du Grand Chemin " , par Julien Gracq , José Corti , 1992 .
75 - " La Comédie Humaine " , cycle romanesque d'Honoré de Balzac , composé de 1830 à 1850 .
76 - " Les Tragiques " ( 1616 ) , Livre VII , par Agrippa D'Aubigné .
77 - " Luc Aeterna " , par György Ligeti , musique du film " 2001 , L'Odyssée de l'Espace " ( 2001 , A Space Odyssey ) , par Stanley Kubrick ( 1968 )
Original Soundtrack , Copyright 1968 , Polydor International . All rights reserved .
78 - " Chronique Des Pasquier " , cycle romanesque de Georges Duhamel ( 1933 -
1944 ) , comprenant dix volumes . Tome VI , " Les Maîtres " , Mercure de France , 1937 .
79 - Slogan hippie des années 60/70 .
80 - Raoul Mille ( 1941 - 2012 ) , auteur de " Ma Riviera " , 4 volumes , éditions Giletta-Nice-Matin ( 2002 - 2005 ) , " Les Amants du Paradis " ( Prix Interallié 1987 ) , etc ...
Avenue de la Victoire = ancien nom de l'avenue Jean Médecin .
81 - Jean Richer ( 1915 - 1992 ) , professeur émérite à l'Université de Nice , écrivain , auteur de " Aspects ésotériques de l'oeuvre littéraire " , Dervy , 1980 , de " Gérard de Nerval , expérience vécue et création ésotérique " , Trédaniel , 1987 .
82 - " El Desdichado " ( 1853 ) , in " Les Chimères " ( 1853 ) , par Gérard de Nerval .
83 - " Ulysse " ( Ulysses ) - 1922 - par James Joyce ( 1882 , Dublin - 1941 , Zurich ) , romancier , poète irlandais expatrié .
84 - Patrick et Philippe Mac Leod ( 1954 - 2019 ) , poète mystique français
d'origine écossaise .
" L'Unique Rivale d'Emer " ( The Only Jealousy of Emer ) , seconde des quatre " Pièces pour Danseurs " ( Plays for
Dancers ) , jouée à Londres en 1916 , par William Butler Yeats , poète irlandais ( 1865 , Dublin - 1939 , Roquebrune-Cap-Martin ) .
85 - " L'Extase Matérielle " , Gallimard , 1967 , par Jean-Marie-Gustave Le Clézio , né à Nice en 1940 .
86 - Max Jacob ( Morven le Gaélique , 1876 - 1944 ) , poète , romancier , peintre né à Quimper ,
André Compan ( 1922 - 2010 ) , écrivain niçois , félibre , auteur de " Histoire de Nice et de son Comté " ( 2001 ) et de " Glossaire raisonné de la langue niçoise " ( 2002 ) , Serre éditeur , etc ...
87 - Francis Gag ( 1900 - 1988 ) , écrivain de langue niçoise , homme de théatre , metteur en scène , auteur de " Lou sartre Matafiéu " ( 1922 ) , " La Pignata d'Or " ( 1936 ) ,
etc ...
88 - " Lettre à Jean Cocteau du 8 mars 1926 " , in " Max Jacob / Jean Cocteau , correspondances 1917 - 1944 " , cité par Béatrice Mousli dans son livre intitulé " Max Jacob " , collection " Grandes Biographies " , Flammarion , 2005 .
89 - " A L'Ombre des Jeunes Filles En Fleur " ( 1919 ) , Gallimard , Prix Goncourt , second tome d' " A La Recherche du Temps Perdu " , roman de Marcel Proust dont l'écriture s'élabora de 1908 à 1922 .
90 - "Les Thibault " ( 1922 - 1940 ) , cycle romanesque de Roger Martin Du Gard , Tome VII , " L'Eté 1914 ".
91 - " I Am A Rock " , chanson de Paul
Simon , 1965 , Pattern Music LTD , Sony Music Entertainment Inc. / COLUMBIA . All rights reserved .
92 - " Une Vie de Héros " ( Ein Heldenleben ) - 1898 - , par Richard Strauss ( 1864 - 1949 ) .
93 - " Les Travailleurs de la Mer " , Victor Hugo ( Déjà cité : " Gilliatt et la Pieuvre " ) .
" Toi , tu m'as vu , tu m'as aimé dans le pays des ombres ... "
Saint Augustin
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* " Teachers " , a song by Leonard Cohen , Copyright 1966 , Project Seven Music , in " Songs of Leonard Cohen " , Columbia , 1968 , Sony Music Entertainment Inc .
" Douleur d'Amour " ( Détail , 1899 ) , par William Bouguereau .
MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 11 ) - Jeux de Vagues .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *
IV - Nice
( 11 - Jeux de Vagues )
Pour Claude Debussy
11 - Nous ne savons rien , sans doute , sinon que l'écume du large , ourlant le sable , y ronge impitoyablement les nombreux châteaux de nos illusions , de nos pauvres
songes , découvrant peu à peu , enseveli sous nos pieds , comme un chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs . Mais cet autre monde , où , parfois , nous partons la nuit nous aventurer , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufileraient d'étranges créatures venues nous visiter . Le jour aussi , longeant ses sentiers d'abîmes , la mer nous appelle de ses jeux de vagues , de ses reflets d'ambre ou des flots majestueux nous ramènent , par la force du ressac et le mouvement de sa houle , aux pays lumineux d'une jeunesse trop tôt disparue .
J'allais le long de la pointe Saint-Hospice , marin solitaire , pensant au périple au long cours devant , à l'avenir , me conduire sur une côte lointaine , à l'autre bout mystérieux de ma mélancolie .
" Croyez-vous au Paradis ? , me demandait Xavier Grall . J'ai rêvé ma vie avant de l'accomplir ... " ( 72 )
Avec cette espèce d'aurore naissant en mon coeur , mes yeux parvenaient à s'ouvrir davantage , forçant mon esprit à mieux concevoir l'immensité des lointains ! Puis , j'avais fini par m'asseoir sur un muret faisant face au moutonnement contrasté de l'eau agitée de mistral , m'amusant à voir voler mes soeurs les mouettes moqueuses dont l'étrange cri de rage hurlait secrètement en moi , dans le scintillant clair-obscur des ondes , ces mots d'une langue maternelle enfin retrouvée , la mienne , me permettant de retraverser ce gouffre énorme pour pouvoir , au-delà , rejoindre mon vrai corps !
Quelle n'avait été ma surprise , en effet , depuis que j'avais entrepris , grâce aux cours par correspondance de madame De Bellaing , d'apprendre les premiers rudiments du " brezhoneg " dans le livre de Roparz
Hemon : " Alanig an Tri Roue " ! ( 73 )
A ma patrie , lignes et couleurs donnaient maintenant ses vraies formes , bien différentes , malgré tout , de cette péninsule que je m'efforçais , chaque fois , de circonscrire sur l'Hexagone * , et si ma famille y ressemblait encore à un sombre archipel , je comprenais , moi , l'îlot déserté , qu'une petite lueur du phare mystérieux se cachant derrière les arbres venait subitement éclairer mon ciel impétueux !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 11 - Jeux de Vagues ) - Tous droits réservés - " MEMENTO " , copyright 2023 .
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Notes :
72 - " L'Inconnu me Dévore " , 1984 , de Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , poète , écrivain , penseur breton .
73 - " Alanig an Tri Roue " , AL LIAMM , 1950 ( Couverture de Xavier De Langlais ) , conte en langue bretonne de Roparz Hemon ( 1900 - 1978 ) , linguiste , romancier , penseur breton .
Geneviève dite Vefa De Bellaing ( 1909 - 1998 ) , militante , écrivaine bretonne .
* Hexagone = la France limitée au territoire métropolitain .
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